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L’islam en mal de créativité
 
Une situation paradoxale
En 1900, le nombre de musulmans dans le monde était évalué à 200 102 000 fidèles ; aujourd’hui, soit un peu plus d’un siècle plus tard, ils sont environ 1, 800 milliards, soit 24 % de la population mondiale qui approche 8 milliards de personnes. L’islam est désormais présent sur tous les continents.
Ce spectaculaire "bond en avant" démographique et spatial, survenu en si peu de temps, manifeste une vitalité qui s’exprime aussi par d’autres signes : renouveau de la pratique religieuse, retour à des traditions sociales tombées en désuétude au milieu du XXème siècle, une puissance d’attraction et une capacité de nuisance. Cet ensemble d’éléments est largement soutenu par les richesses résultant de l’exploitation de matières premières (pétrole et gaz) ; elles servent au financement de mosquées et d’écoles coraniques, à la rétribution des femmes pour le port du voile dans ses différentes formes, ainsi qu’à l’endoctrinement et au financement du djihad. L’islam est ainsi l’un des acteurs majeurs dans la géopolitique mondiale.
Certains musulmans voient dans ce dynamisme l’annonce du succès final de l’islam garanti par le Coran et la préférence d’Allah pour leur religion.
* C’est Lui [Dieu] qui a envoyé son prophète avec la direction et la religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes (9, 33).
* Vous formez la meilleure communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu (3, 110).

 
Et pourtant, "la quasi-totalité du monde musulman souffre du sous-développement et de la tyrannie", remarquait en 2003 l’orientaliste américain Bernard Lewis. Il étayait son affirmation sur le bilan résultant d’enquêtes menées sous l’égide d’institutions internationales : analphabétisme, indigence culturelle et économique, chômage massif des jeunes, violations des droits de l’homme, aliénation des femmes, censures, atteintes aux libertés publiques, partis uniques, etc., sont autant d’indices qui montrent le retard des sociétés islamiques par rapport à l’Occident et à l’Asie non musulmane (L’Islam en crise, Gallimard, p. 129-135).
Cette situation affecte surtout les pays arabes, centre géographique, historique et culturel de l’islam, dont la population est d’environ 300 millions de personnes. Selon un rapport publié en 2015 par la Ligue arabe, il y avait à cette date 54 millions d’analphabètes, dont une majorité de femmes, dans les 22 Etats membres de cette institution dont le siège est au Caire.


Des intellectuels musulmans admettent et déplorent cette réalité.
En 2004, Ahmed Zweil, savant égyptien émigré en Californie et prix Nobel de chimie 1999, dans une contribution au dossier "Arabes : sortir du marasme" publié par la revue Panoramiques, écrivait : "Où se situent-ils [les Arabes] sur la carte scientifique du XXIème siècle ? Cette région est riche en ressources humaines ; certains pays sont riches sur tous les plans. Cependant, l’ensemble des institutions scientifiques arabes réunies ne peut rivaliser avec une seule institution israélienne comme l’institut Wiseman. La population arabe […] n’a jamais créé une seule organisation scientifique de niveau international" (n° 66, éd. Corlet, p. 75-78).
Le politologue algérien Nour-Eddine Boukhrouh qualifie la situation actuelle de "civilisation naufragée". Il observe "la perte du sens de l’orientation chez les musulmans, leur obstination à regarder derrière eux au lieu de droit devant, leur attitude méprisante envers les autres civilisations qu’ils croient vouées à l’enfer quoi qu’elles fassent". Pour lui, les musulmans sont organisés "en système figé qui vit de la créativité des autres, en échange de leurs ressources naturelles" (Islam, la dernière chance, entretiens avec Saïd Branine, éd. Entrelacs, 2018, p. 124). Cela se vérifie dans les grandes universités islamiques, notamment El-Azhar, au Caire, institution ayant un grand rayonnement sur l’ensemble du monde sunnite (elle accueille environ 40 000 étudiants musulmans venant de nombreux pays), où "l’on apprend par cœur des ouvrages au contenu obsolète" (Id., p. 118).
 
Le contraste est accentué par les moyens de communication modernes qui renvoient aux musulmans l’image de sociétés non islamiques en progrès constant. Les sentiments de frustration qui en résultent étaient d’ailleurs l’une des causes initiales du déclenchement des révoltes arabes en 2011. Depuis lors, non seulement aucune amélioration ne s’est produite mais la plupart des Etats du Proche-Orient et du Maghreb continuent de subir les effets d’une gestion publique désastreuse quand ils ne sont pas touchés par des désordres et affrontements confessionnels ou tribaux, annonciateurs de la dislocation de cette région.
Le monde musulman est ainsi en état de réactivité et non de créativité.

 
Aux sources de la stagnation
          Le Coran incréé
Au IXème siècle, la nature "incréée" du Coran a été imposée par le calife Mutawakkil siégeant à Bagdad comme un dogme qui n’a jamais été remis en cause officiellement. Contrairement à la Bible, écrite par des auteurs inspirés, le Livre saint des musulmans est considéré par eux comme une dictée divine préexistant à l’histoire, laquelle n’a sur lui aucune influence (cf. PFV n° 58).
"Cette théorie a acquis, à travers le temps et parfois la terreur, le privilège de se présenter aux consciences comme une vérité absolue. Beaucoup de fatouas ont assimilé son déni à de la mécréance", rapporte Razika Adnani, philosophe algérienne (Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, éd. UPblisher, 2017, p. 143).
Selon le grand-imam Ahmed El-Tayyeb, recteur d’El-Azhar, "la lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux. C’est ce qu’on appelle le miracle inimitable du Coran" (Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
Intangible et immuable, le Coran échappe à toute analyse critique. Lui appliquer un traitement exégétique comparable à celui qui est admis et même encouragé par l’Eglise pour la Bible, impliquant la recherche de sources humaines, historiques ou littéraires à travers l’archéologie, la philosophie ou la linguistique, s’apparente à l’apostasie. Comment analyser "la" langue divine ?

 
          La connaissance, attribut exclusif d’Allah
Il est de même impossible de prétendre connaître Allah "l’inconnaissable", "l’inaccessible" (Coran 42, 4), dont le "mystère est incommunicable" (6, 50 ; 7, 188 ; 11, 31), et de scruter son intention, ce qui revient aussi à apostasier. C’est pourquoi il n’y a pas de théologie en islam. Il y a simplement une doctrine descendue du Ciel et transmise aux hommes par Mahomet, le "sceau des prophètes" (Coran 33, 40), dont l’analphabétisme supposé garantit l’origine et l’intégrité.
Voici la conclusion qu’en tirait au siècle dernier un Marocain, ancien musulman converti au christianisme. "Dieu, par conséquent, est absolument inaccessible à la “saisie” humaine. Et en même temps, Il est omniscient, omniprésent et omni-agissant, au point que l’homme ne peut être dit “créateur” de quoi que ce soit, pas même de ses actions propres. “Créer” est un acte divin, exclusivement divin ; aucune créature ne peut participer à une telle efficience […]. Aussi les penseurs musulmans auront-ils une profonde répugnance à admettre une réelle causalité – même seconde – chez les créatures" (Jean-Mohamed Abdeljalil, Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 53).
La connaissance et l’initiative dans l’action n’appartiennent qu’à Allah.

* Il est celui qui entend et qui sait (54, 7).
* Il est celui qui connaît ce qui est caché et ce qui est apparent. Il est le Grand, le Très-Haut (13, 9).


C’est d’ailleurs Allah qui enseigne au premier homme le nom de tous les êtres vivants qu’Il a créés. Adam ne les nomme pas lui-même, contrairement à ce que rapporte la Bible où Dieu lui laisse ce soin (Genèse 2, 18).
* Il apprit à Adam le nom de tous les êtres (2, 31).
* Dieu, tout est soumis à sa Puissance ; Il exerce sur ses serviteurs une domination absolue. Il est le Sage, l’Informé (6, 17-18).

 
          Le Coran et la science
Simple "intendant" d’Allah, le musulman ne coopère pas avec le Créateur pour féconder la terre, toutes les découvertes scientifiques étant réputées avoir été prévues par le Coran.
Cette théorie, négligée depuis plus d’un siècle, jouit d’un regain de faveur dans l’Oumma (la communauté ou nation islamique), y compris dans certains milieux scientifiques, comme le montre l’universitaire tunisienne Faouzia-Farida Charfi, physicienne. "Aujourd’hui, on ne compte plus les articles sous toutes les formes traitant du caractère miraculeux du Coran et montrant qu’il contient les dernières avancées scientifiques telles que la physique nucléaire, l’envoi de fusées dans l’espace ou la théorie du Big Bang expliquant l’évolution de l’univers" (La Science voilée, éd. Odile Jacob, 2013, p. 87-89).
Cet auteur cite un professeur de mathématiques qui se base sur un verset coranique pour justifier ce concordisme.
* Le tonnerre grondant célèbre ses louanges. Les anges saisis de sa crainte le glorifient. Il lance la foudre et en atteint qui Il veut. Et l’on ose encore disputer de la puissance de Dieu dont les ripostes sont terrifiantes ? (13, 13).
 
Des musulmans s’appuient sur certains versets pour affirmer que la terre est plate.
* La terre ! Nous l’avons étendue (50, 7).
* Et la terre ? Nous l’avons déployée comme un tapis, et nous l’avons parfaitement étendue (51, 48).
* Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis afin que vous suiviez des voies spacieuses (71, 19). Cf. aussi 78, 6 et 79, 30.

 
Pour le cheikh Abdoul Aziz Ibn Baaz, autorité suprême de l’islam en Arabie-Séoudite, "la terre est plate, et quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni" (Cité par Jean-Jacques Walter, Les 2 Islams, éd. Télémaque, 2017, p. 146).
Des organismes officiels, spécialisés en chimie, physique, astronomie, mathématiques, biologie, médecine, géologie, se vouent même à ces démonstrations : le Conseil suprême pour les affaires islamiques (Egypte) ; la Commission internationale du miracle scientifique du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane), basée à La Mecque. F.-F. Charfi observe à cet égard : "Un nombre non négligeable d’étudiants musulmans se laissent endoctriner par ces discours qui prolifèrent sur la Toile et à la télévision. C’est un des moyens utilisés pour calmer la frustration de la jeunesse, séduite par les applications de la science moderne dans le domaine de la communication, dont elle n’est que consommatrice".
Pour cet auteur, tout cela éclaire "la raison de la fermeture du monde musulman à la science : elle n’est acceptée qu’à condition d’être intégrée à la religion, elle n’a pas de domaine autonome" (La Science voilée, op. cit., p. 112-118).
" “Allez jusqu’en Chine requérir la science des hadiths”, fait-on dire au Prophète, maxime que les modernes apologistes de l’islam ne cessent d’ânonner pour prouver l’ouverture de l’Oumma à l’égard de la technique occidentale", remarque le journaliste franco-algérien, Slimane Zéghidour (Le voile et la bannière, Hachette, 1990, p. 107). Mais, explique-t-il, outre que cette citation est réputée non authentique, le mot "science" ne se réfère ici qu’à la religion et en aucun cas aux matières profanes.

 
Pour conclure
L’islamologue tunisien Mohamed ben Assur (mort en 1973), chercheur au CNRS, déçu par cet attachement au passé de ses jeunes compatriotes, écrivait : "Je suis affligé de constater que nos étudiants continuent de réfléchir comme des personnes du VIIIème siècle" (cité par Karim Ifrak, La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 81).

Envoyé par l'auteur,  paru sur La Petite Feuille Verte de l'association Clarifier, 14 février 2019
Publié dans Au delà
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L'Amérique, ex-leader du monde libre
 
Merkel et Macron ne se trompent pas sur Trump : ils le savent déterminé à appliquer en politique étrangère une stratégie fruste capable de lui apporter sa réélection.
 
Dans son allocution du 16 février 2019 à la Conférence de sécurité de Munich - qui est aux questions stratégiques internationales ce que le forum de Davos est aux questions économiques internationales -, le vice-président des États-Unis a affirmé que son pays était plus fort que jamais, et qu'il demeurait le leader du monde libre. Phénomène jamais vu, les Européens de l'Ouest présents dans la salle s'abstinrent de l'applaudir.
Deux jours auparavant, à Varsovie, lors d'un sommet visant à rapprocher Israël et trois pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis) au nom de leur détestation commune de l'Iran, Mike Pence avait usé d'un ton paternaliste pour s'adresser à la France, à la Grande-Bretagne et à l'Allemagne, absents de la conférence mais néanmoins vieux alliés de l'Amérique. À ces trois démocraties, principaux partenaires de l'Amérique dans sa défense du "monde libre" depuis 70 ans, le vice-président avait non seulement demandé de jeter aux orties un accord international dûment signé et sanctuarisé par une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU (l'accord nucléaire avec l'Iran du 14 juillet 2015) ; il avait de surcroît exigé d'elles qu'elles arrêtent de commercer avec Téhéran.
 
Les trois plus grandes puissances européennes se sont rebellées contre le diktat des États-Unis d'Amérique. Elles constatent que l'Iran se conforme parfaitement à ses obligations de dénucléarisation ; elles ne voient pas l'intérêt qu'elles auraient à pousser l'Iran au désespoir et à se doter de la bombe atomique.
Elles veulent le retour du Moyen-Orient à un minimum de stabilité. Et elles constatent tristement que Washington ne fait rien en ce sens. Elles redoutent que davantage de désordre y soit créé par les deux obsessions contradictoires qui agitent Donald Trump avant la fin de son premier mandat : faire tomber le régime au pouvoir à Téhéran, retirer au plus vite les forces spéciales américaines opérant au nord de la Syrie, en territoire kurde. Les puissances européennes auraient pu pardonner cette maladresse de la stratégie américaine, mais certainement pas le chantage condescendant qui s'y est ajouté.
 
Trump a en effet enjoint la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne de reprendre chez elles au plus vite les djihadistes qui se sont réclamés d'elles, après avoir été faits prisonniers par les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes, alliées des Américains dans leur guerre contre l'État islamique. Sinon, a-t-il dit, ils les relâcheraient dans la nature. Si le président américain avait voulu signifier aux Européens qu'il se moquait totalement que surviennent à nouveau chez eux des massacres de terreur islamique, il ne s'y serait pas pris autrement. Car, sur les 800 djihadistes qui aspirent au retour sur le territoire européen, combien tenteront de commettre un attentat ? Où et quand les programmes étatiques de déradicalisation islamique ont-ils jamais marché ?
 
La France et l'Allemagne avaient détesté le néoconservatisme de l'équipe de Bush 43 (43e président des États-Unis). Prétendre imposer la démocratie par la force des armes leur était apparu comme une illusion. Mais Paris et Berlin attendaient que l'Amérique remette un minimum d'ordre dans l'Irak qu'elle avait envahi en 2003. Or, gagnée par l'impatience, elle en était partie militairement en 2010 - pour devoir y revenir en 2014. La France et l'Allemagne apprécient aujourd'hui le réalisme de Trump et sa méfiance absolue envers les opérations extérieures "humanitaires". Mais elles ne peuvent accepter que le président américain refuse d'assumer les conséquences des stratégies passées de son pays. Elles appellent cela de l'irresponsabilité.
Merkel et Macron ne se trompent pas sur Trump : ils le savent déterminé à appliquer en politique étrangère une stratégie fruste capable de lui apporter sa réélection. Ils comprennent sa priorité de défendre l'ouvrier américain face à l'envahissement des produits "made in China". Mais ils lui réclament une dose minimale de cohérence et de multilatéralisme. Pourquoi avoir saboté le traité transpacifique d'Auckland ? Pourquoi refuser de comprendre qu'en matière de protection de la propriété intellectuelle et de règles équitables de commerce, les intérêts des États-Unis, de l'Europe et du Japon sont alignés face à la Chine ? Pourquoi toujours privilégie le bilatéral dans le dialogue avec Pékin ? Pourquoi trouver légitime l'application du droit américain au monde entier ?
Dans la société des États, comme dans la société des hommes, le leadership exige un minimum de considération pour son prochain, ce que Trump n'a pas. Vu la faiblesse politique actuelle des leaders des trois grandes puissances européennes, le grand gagnant de ce déclin de l'influence internationale américaine sera évidemment la Chine…

Paru dans Le Figaro, 19 février 2019
Publié dans De par le monde
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"Parent 1" et "parent 2": jusqu'où ira le déni du sens commun ?
 
L'amendement visant à remplacer "mère" et "père" par "parent 1" et "parent 2" sur les documents scolaires atteste que deux visions incompatibles de la société s'affrontent aujourd'hui, argumente le professeur de philosophie politique.
 
Un amendement au projet de loi "sur l'école de la confiance" a mis le feu aux poudres. Cet amendement voté en première lecture (contre l'avis du gouvernement) par les députés de la majorité, propose d'utiliser les termes "parent 1" et "parent 2" dans les formulaires administratifs de l'Education nationale, en place de "père" et "mère". L'amendement, qui n'est pas définitivement adopté, ne risque guère de l'être : très probablement le Sénat ne le votera pas. Et devant les indignations qu'il a suscitées, ses instigateurs ont compris qu'ils n'avaient aucune chance. Ils ont déjà proposé un amendement différent, qui constitue un recul.
 
L'intérêt évident de cette affaire, c'est ce qu'elle signifie en termes de débat d'idées. On aura constaté que dans les débats, chaque courant accusait l'autre de tenir des propos "idéologiques". Cela ne devrait pas être une accusation, ni d'un côté ni de l'autre, à moins qu'on prenne le terme au sens du fanatisme le plus bas. Il est bien évident, en effet, que nous trouvons là deux "idéologies" face à face, au sens large de visions du monde et de visions sociales. Il n'y a pas de honte à cela. Nous avons cru au tournant du siècle que l'époque des idéologies était passée : c'est faux.
Le courant conservateur, resté chrétien ou non, s'oppose désormais violemment, dans l'Occident tout entier, au courant post-moderne dans son évolution présente. C'est un combat si récent qu'il n'a pas encore de nom (Emmanuel Macron parle de "progressistes" et de "populistes", mais ce dernier mot est une injure, il vaudrait mieux éviter les injures si l'on veut pouvoir se parler). Pourtant on ne peut nier qu'il s'agisse de deux visions du monde inconciliables.
 
L'amendement dont il est question ici proposait de remplacer les mentions "père" et "mère" par "parent 1" et "parent 2" dans les circulaires scolaires "afin d'envoyer un signal de respect aux familles homoparentales". Autrement dit, en principe pour éviter la discrimination dont seraient victimes les couples homosexuels, obligés jusqu'à présent de dénaturer leur identité pour "entrer dans les cases". L'objectif était donc, pour éviter la discrimination des couples homosexuels, d'instituer la discrimination des couples hétérosexuels, qui dès lors, à leur tour, auraient été forcés de renoncer à leur identité pour "entrer dans les cases". Or les couples hétérosexuels représentent la presque totalité des parents, et les couples homosexuels avec enfants, une infime partie.
On nous rétorque aussitôt que les couples hétérosexuels ne devraient pas se sentir discriminés parce qu'ils seraient invités à s'appeler "parent 1" ou "parent 2" : car ce n'est pas là un renseignement faux (comme ça l'est dans le cas inverse) mais un renseignement plus général. C'est là que l'amendement en question prend toute sa signification. Sous prétexte d'envoyer un signe de respect aux couples homosexuels, il avance encore d'un cran dans la vaste entreprise d'indifférenciation qui caractérise le moment présent. Ce type de mesure avait d'ailleurs été présagée, lors des débats sur la loi Taubira, en 2013, par les conservateurs, ce qui n'avait pas manqué de susciter des accusations de fantasmes. Il n'y a pourtant rien de fantasmatique à avoir compris que des militants associatifs qui ne représentent qu'une toute petite minorité de nos concitoyens (et nullement tous les homosexuels) souhaite supprimer dès que possible les identités, spécificités, rôles et appartenances, en utilisant tous les moyens symboliques à disposition. La question n'est que de savoir si, et jusqu'où, elle y parviendra. Dans le cas qui nous occupe, c'est un échec.
 
On s'est d'ailleurs aussi avisé que "parent 1" et "parent 2" était discriminant pour le "parent 2" ! Si je dois m'appeler "parent 2", cela ne signifie-t-il pas que je suis subalterne, moins important, et finalement un domestique ? Qui va prendre la place du "parent 1", place convoitée bien sûr ? Cela ne donnera-t-il pas lieu à des querelles et à du ressentiment ? C'est devant ce nouveau et crucial problème que la rapporteure LREM Anne-Christine Lang a prévu de déposer un autre amendement, imposant de faire figurer sur les circulaires aussi bien les mentions "père et mère" que "parent 1 et parent 2". Manière de sauver l'honneur.
 
Il n'y a pas de complot pour instaurer en France la théorie du gender, ni d'ailleurs pour sauver les identités du père et de la mère. Il y a simplement des associations militantes très actives qui manifestent une aversion pour toutes les différenciations, les frontières, les identités, et s'efforcent en général de brouiller tous leurs traits. Et il existe aussi un vaste peuple assez placide (mais capable de se mettre en colère) qui ne réclame que du bon sens - car on est bien obligé, pour garder les yeux en face des trous, d'appeler le père un père et la mère, une mère.
Ces dénis du sens commun seraient capables de nous faire vivre dans des sociétés fantastiques, où tous les critères de réalité auraient été supprimés. Faut-il rappeler - mais oui, il le faut - que la presque totalité des couples se composent d'un homme et d'une femme, devenus père et mère par la conception d'un enfant qui leur est commun ? Orwell avait raison : nous devrons nous battre pour faire admettre que deux et deux font quatre.

Paru dans Le Figaro, 19 février 2019
Publié dans Du côté des élites
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Reconnaître les nouveaux terreaux de l'antisémitisme
 
L'agression dont a été victime samedi Alain Finkielkraut révèle les ambiguïtés qui prospèrent aujourd'hui au sein d'une gauche communautariste et indigéniste.
 
L'agression verbale dont a été victime samedi Alain Finkielkraut confirme la nécessité d'un sursaut national contre l'antisémitisme, dont la manifestation organisée ce mardi par les partis politiques peut être un signe salutaire. Mais le débat politique n'est pas toujours à la hauteur de cette exigence, encore enfermé dans des grilles de lecture anciennes qui occultent les formes actuelles de l'antisémitisme en France.
Une partie des responsables partisans font des gestes et des paroles haineuses, entendues ces dernières semaines, l'expression d'un antisémitisme de "petits Blancs" qui trahirait la nature profonde des "gilets jaunes". Comme si les croix gammées taguées ou les "sales Juifs" proférés étaient l'expression de tout un mouvement. Celui-ci, incroyablement composite, semble ne plus avoir prise sur des débordements violents ou haineux qui le salissent. Mais il est paradoxal de voir les tenants habituels du "pas d'amalgame", notamment après les attaques terroristes, transformer tous les "gilets jaunes" en héritiers directs des groupes antisémites de l'entre-deux-guerres.

Il n'y a évidemment pas de bon antisémitisme et de mauvais antisémitisme, mais se tromper sur le diagnostic, c'est s'empêcher de lutter efficacement contre cette lèpre. Or ceux qui ont attaqué Alain Finkielkraut pour son "sionisme" et l'ont menacé de la "punition de Dieu" ne sont pas les disciples de l'antisémitisme maurrassien ou pétainiste.
Ce sont, à l'instar de celui qui a été identifié, des proches de réseaux islamistes dont l'antisémitisme se traduit par le refus de l'existence même de l'État d'Israël. Ce sont ceux qui, après les attentats de 2015, refusaient d'entendre parler de la Shoah à l'école. C'est précisément ce que l'auteur de L'Identité malheureuse a été un des premiers intellectuels à remarquer et à dénoncer ; ce qui lui a valu d'être mis au ban d'une intelligentsia attachée à débusquer toute trace d'islamophobie, quitte à minorer le péril de l'islamisme.

Ce changement radical du terreau de l'antisémitisme perturbe les schémas anciens qui permettaient de regarder le Rassemblement national d'aujourd'hui comme le prolongement de cet antisémitisme qui marquait certains fondateurs du Front national. Une cible facile qui permet d'ignorer les ambiguïtés qui prospèrent aujourd'hui au sein d'une gauche communautariste et indigéniste. Jean-Luc Mélenchon et les dirigeants de La France insoumise se sont indignés qu'on puisse mettre en doute la force de leur combat contre l'antisémitisme. Mais c'est chez certains de leurs proches comme Thomas Guénolé ou Aude Lancelin que la dénonciation des agressions verbales contre Finkielkraut ont été équilibrées, sinon justifiées, par un procès fait au philosophe d'avoir "répandu la haine en France" contre "les jeunes des banlieues et les musulmans".
Il y a de fait au sein d'une certaine gauche un discours faisant des musulmans dans leur ensemble les prolétaires du XXIe siècle, victimes d'une oppression des États occidentaux et des "Blancs", le "sionisme" étant une des formes de cette domination à combattre. C'est sur les dangers de cette lecture-là que le débat politique doit s'engager.
Paru dans Le Figaro, 19 février 2019
Publié dans A tout un chacun
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Tartuffe chez les bien-pensants
 
Il est toujours amusant de surprendre Monsieur le curé au bordel. Toujours réjouissant de révéler au grand jour l'hypocrisie de Tartuffe. Alors, quand on attrape la main dans le sac, ou plutôt la main dans le réseau, toute une bande de journalistes de Libération, des Inrocks, de Télérama, ou encore de Slate, et que l'on révèle leurs turpitudes sur le net au sein d'une stupide "Ligue du LOL" qui accumulait grivoiseries, blagues salaces, montages pornographiques, insultes, on ne peut s'empêcher d'en rire. Se moquer de ces donneurs de leçons de morale, de ceux qui hier encore dénonçaient sans se lasser les "dérapages" des méchants et des "porteurs de haine", des "réacs", des "homophobes", des "islamophobes", des "phallocrates", ou encore de "ceux qui faisaient le jeu du Front national". Ils avaient donc deux visages, nos censeurs, qui étaient aussi des adolescents vulgaires et paillards.
 
Philippe Muray avait dit en parlant d'eux qu'ils ne dérapaient jamais puisqu'ils étaient la glace. La glace a fondu et les a engloutis. On se souvient de
Mehdi Meklat, du Bondy Blog , encensé par tous les bien-pensants de France Inter avant qu'on découvre les réflexions antisémites qu'il proférait sous un pseudonyme. L'élu Vert Denis Baupin s'affichait, lui, avec du rouge à lèvres au nom du féminisme avant d'être dénoncé par ses collègues de parti pour "harcèlement sexuel".
 
Tartuffe est éternel. Tartuffe est plus que jamais notre contemporain. Les Tartuffe, au temps de Molière, se servaient des préceptes de la religion pour imposer leur pouvoir et assouvir leurs désirs. Raymond Aron nous a appris qu'il pouvait y avoir des religions séculières qui, tel le communisme, avaient la même logique et répondaient aux mêmes besoins psychologiques. Les anciens marxistes désillusionnés sont devenus antiracistes, féministes, adeptes sourcilleux de la théorie du genre. Une autre religion séculière, qui répond aux mêmes logiques totalitaires pour "changer l'homme" et l'imposer par la force.
Mais l'homme ne peut pas changer. L'homme a une face sombre et une face lumineuse. La virilité se construit par l'opposition au féminin, à la mère, et cette construction n'est pas toujours très distinguée. Il faut canaliser cette face sombre, la civiliser, l'encadrer. Mais si on veut l'éradiquer, elle explose ailleurs, avec d'autant plus de violence qu'elle a été niée. Au temps du communisme, en URSS, les Soviétiques se réunissaient à la cuisine, seul endroit où il n'y avait pas de micro, pour dire tout le mal qu'ils pensaient du régime. L'anonymat sur le net est la cuisine de notre régime totalitaire féministe et antiraciste. Les jeunes hommes peuvent retrouver une solidarité virile qui leur a été interdite dans leur adolescence, diabolisée qu'elle est par une société où règne la terreur féministe. Déjà, les milices LGBT se ruent sur les malfaisants de la "Ligue du LOL". Mis à pied par leurs journaux, ils sont vilipendés et cloués au pilori. Comme dans les procès de Moscou, les coupables s'accusent et battent leur coulpe, au nom des grands principes qu'ils ont bafoués. Les procureurs d'hier sont devenus des victimes. La révolution mange toujours ses enfants.

Paru dans Le Figaro Magazine, 15 février 2019
Publié dans Du côté des élites
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Les “gilets jaunes”, ces boucs émissaires

Révolution confisquée
Non, ce ne sont pas les "gilets jaunes" qui cassent, pillent, brûlent. Ils ne sont pas davantage antisémites. Ceux qui accablent ces Français qui redressent la tête s'épargnent d'avoir à dire, à la façon d'un people parlant peuple : "Moi, depuis le début, ils me font chier les black blocs." L'insolence de Berléand pourrait aussi se décliner, plus courageusement, en désignant les islamistes, tueurs de juifs et de mécréants. L'Allemagne, ouverte en 2015 à une massive immigration musulmane, découvre la "hausse effrayante" des actes antijuifs. En France, faut-il rappeler les tueries dans une école juive de Toulouse (2012) et un Hyper Cacher de Paris (2015), ou les assassinats de Sarah Halimi (2017) et de Mireille Knoll (2018), à Paris ? Faut-il évoquer l'épuration ethnique opérée dans les cités par la pression islamique, qui fait fuir les juifs et les chrétiens ? Faut-il rappeler les profanations des églises ? L'Église catholique et les Églises chrétiennes détiennent le record des atteintes aux lieux de culte : 878 sur 978 actes en 2017, soit deux actes par jour !
En réalité, les "gilets jaunes" paient leur manque d'organisation, de programmes, de leaders. Ils se font confisquer leur révolution, par la gauche et par le pouvoir. Cela fait quelques semaines que les premiers "gilets jaunes" ont cédé la place à un mouvement plus structuré, syndicalisé, politisé. C'est un militant de la CGT qui a enfoncé la porte du porte-parolat du gouvernement avec un transpalette, le 5 janvier. L'extrême gauche est identifiable dans les défilés, avec ses drapeaux, son savoir-faire, ses slogans illustrant la lutte des classes. Parallèlement, Macron a réussi lui aussi à s'approprier une partie de la révolte, en transformant en long monologue présidentiel le besoin d'expression de la société oubliée. Le pouvoir a du mal à cacher un sentiment de victoire. Pourtant, l'impuissance qu'a montrée Édouard Philippe face à des Français furieux, mercredi sur LCI, rappelle que le pays vit sur un volcan.

Paru dans Le Figaro, 15 février 2019

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Publié chez l'Artilleur, 2019





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Y a-t-il des guerres justes ? (3)  
 
Dans notre monde hyper-technique, avec des armes de plus en plus puissantes, la guerre frontale entre grandes puissances usant de tout leur arsenal est de moins en moins envisageable, sous peine de suicide collectif, mais la guerre existe toujours et prend d’autres formes.
 
La croissance des armements interdit de plus en plus les guerres entre grandes puissances
L’optimisme pourrait soutenir que les armes vont devenir tellement destructrices que personne ne se risquera plus à surenchérir et à faire la guerre. Quand la mise à prix est déraisonnable, on ne trouve plus d’acheteur. Cette idée a trouvé une certaine réalisation effective depuis l’invention de l’arme nucléaire et après son utilisation effective à Hiroshima et Nagasaki.
Les bombardements de Tokyo, Dresde ou Hambourg la même année avaient fait plus de morts, mais la bombe atomique a frappé infiniment plus les esprits et de façon indélébile. Avec elle, la notion d’"enchères sanglantes" est ébranlée. Aurait-on enfin trouvé le moyen de supprimer la guerre, paradoxalement, par la menace d’épouvantables crimes de guerre ? En un sens oui, du moins entre puissances nucléaires, et à condition qu’elles restent "rationnelles". Cela dit, l’arme nucléaire a été maintenant miniaturisée (bombes de 1 kilotonne), ce qui la rend utilisable sur le terrain sans produire l’"apocalypse". En Corée, récemment, nous ne sommes pas passés très loin de ce genre d’expérimentation… Certains soutiennent cependant que cette miniaturisation permet d’imaginer des réponses graduées et donne espoir de limiter la guerre nucléaire, si elle avait lieu un jour.
 
Que penser de l’armement nucléaire ?
Son immoralité est indubitable, car sa crédibilité repose toute entière sur la ferme résolution d’user de représailles, ce qui (même si on prétend s’en tenir à des stratégies anti-forces) constitue de fait et malgré tout une prise d’otages massive de populations civiles par millions. 
Néanmoins, éviter la guerre mondiale est en soi un objectif moral. Or il est pratiquement certain que, sans l’existence des armes nucléaires, les grandes puissances se seraient affrontées de nouveau depuis 1945. Mais rien ne garantit que nous parviendrons toujours à éviter l’erreur tragique ou la décision du dirigeant fanatique et suicidaire, qui nous conduirait à Armagedon.
C’est pourquoi il est nécessaire de prévoir leur suppression. Elle est d'ailleurs prévue par le traité de non-prolifération. Mais si nous désirons supprimer ces armes, comme c’est très raisonnable, il faut aussi inventer une autre solution, susceptible de produire un effet comparable d’inhibition de la montée aux extrêmes. La réforme culturelle et la conversion spirituelle sont évidemment l’idéal et peut-être même la solution paradoxalement la plus réaliste. 
Mais il est souhaitable de coupler le progrès de l'âme avec des solutions plus pragmatiques et techniques. Car on n’a pas supprimé les causes profondes de la guerre : il faudrait changer l’homme et le faire passer de l’état de nature à l’état de grâce. Or cela, un pouvoir politique ne peut le faire et n’a d'ailleurs pas à le faire. Il ne peut pas non plus s’en remettre uniquement au spirituel. Il a quelque chose à faire dans son domaine pour éviter la grande guerre. Mais quoi ? C’est le problème, dont nous n’avons pas encore la solution. Il en va de l'armement nucléaire en notre temps comme de l'esclavage dans l'Antiquité. Nombre d'esprits réfléchis (sauf Aristote) admettent qu'il est contraire à la loi naturelle, mais personne de sait comment faire pour s'en passer.  
 
La guerre frontale n’étant plus possible, elle se déploie autrement
Aujourd’hui règne la stratégie indirecte (André Beaufre, Introduction à la stratégie). La guerre se déploie autrement : guerre économique, financière, d’information ou de désinformation, guerre psychologique, juridique, politique, indirecte, invisible, etc. On en vient à susciter des guerres avec des mercenaires, des sociétés de sécurité. La guerre se privatise, devient occulte, "hors limites" (Liang Qiao & Xiangsui Wang, La Guerre hors limites, Payot, 2006). Elle use et abuse des forces spéciales, des services de renseignement. Elle devient plus machiavélique. 
L’Homme a peut-être ainsi trouvé le moyen d’éviter le retour des grandes guerres ; mais, comme l’écrit André Beaufre, "le prix à payer sera différent de ce que l’homme escomptait : la lutte maintenue sur un mode mineur sera devenue permanente. La grande guerre et la vraie paix seront mortes ensemble. " (p.143)
L’évolution a conduit néanmoins à rendre apparemment impossible ou absurde toute guerre directe entre grandes puissances, et même toute guerre conventionnelle susceptible de dégénérer en nucléaire. Est-ce un bien ? Oui, sans doute ; mais, du coup, le terrorisme devient la forme normale de la guerre entre le faible et le fort. Il peut même y avoir des rapports occultes entre certains États et des terroristes. Aussi la question va-t-elle se poser (et pas seulement dans les films de James Bond ou dans le bluff politique) de terroristes disposant de moyens de destruction massive, de chantages à la bombe miniaturisée, etc.
Le problème de cette métamorphose de la guerre, c’est aussi qu’on ne sait plus avec certitude qui fait quoi. Les acteurs politiques peuvent s'accuser sans preuve et très peu de gens peuvent savoir la vérité. Il n’y a parfois plus d’acteurs rationnels identifiables. Il faut aussi une surveillance perpétuelle du monde entier (tâche impossible), par exemple pour y suivre à la trace le moindre gramme de plutonium. En un mot, le livre de l'Apocalypse, qui pendant des siècles a paru à beaucoup excessif et déraisonnablement imaginatif, devient presque banalement descriptif de la nouvelle condition de l'homme.

Paru sur www.henrihude.fr, 23 janvier 2019
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Auto-entrepreneurs : attaquons-nous aux abus mais aussi au coût du travail !
 
Créer le régime de l'auto-entrepreneur, qui permettait de se "mettre à son compte", a fourni un formidable souffle de liberté qui correspond aujourd’hui à un vrai changement de mentalité et d'attitude par rapport à l’emploi. S'ils doivent être sanctionnés, les abus qui ont émergé autour de ce régime ne sauraient cacher le fléau du coût du travail pour les chefs d'entreprise.
Il y a dix ans, le 1er janvier 2009, le régime de l'auto-entrepreneur (désormais baptisé micro-entrepreneur) entre en vigueur grâce au secrétaire d’Etat en charge des PME, Hervé Novelli (dans le cadre de l'article 1 de la Loi de modernisation de l'économie). Il est destiné aux personnes physiques exerçant une activité d’agent commercial, de commerçant, d’artisan, d’artisan-commerçant ou une activité libérale en entreprise individuelle.
On peut considérer que c'est la réforme la plus importante de ces dix dernières années, permettant de se "mettre à son compte", une belle formule du passé qui indiquait que l'on prenait le risque de devenir entrepreneur. Un formidable souffle de liberté pour l’emploi qui s'avérait prémonitoire, car cela correspond aujourd’hui à un vrai changement de mentalité et d'attitude par rapport à l’emploi. Hervé Novelli peut être fier et il le dit: "Dix ans après, ce régime compte 1,3 million d'inscrits actifs. Ils ont en 2018 déclarés 10 milliards d’euros de chiffre d'affaires et fait rentrer 2 milliards d’euros dans la Caisse Primaire d’Assurance Maladie !"
45 % d'auto-entrepreneurs 
dans le total des entreprises créées au cours des 12 derniers mois... Mais attention à ne pas être victime du succès. Ce régime en effet permet de fuir toutes les contraintes d'un côté et de l'autre. Une forme de dévoiement était inévitable. On pense en particulier à des artisans ou à certaines PME qui, pour ne pas payer trop de charges patronales, demandent à leurs salariés d’utiliser cet outil. L’externalisation abusive des salariés est de plus en plus fréquente, elle permet à certains employeurs de se soustraire à leurs obligations salariales.

Salariat déguisé
Par ailleurs, de nouveaux services sous forme de plateformes indépendantes est apparue. L’ubérisation (du nom des premiers chauffeurs de VTC bravant le monopole des taxis) pullule au sein de notre économie, 
on parle de salariat déguisé (Deliveroo, Uber, Glovo, Frichti, Taxify, Kapten, etc.). Le contrat de travail classique suppose la subordination du salarié à son employeur dans la réalisation de ses objectifs. En opposition, le contrat de mission implique une indépendance et une autonomie complète dans la gestion du temps de travail.
Les anomalies commencent 
quand l’auto-entrepreneur se voit être contraint par des horaires. À partir de ce moment-là, le statut n’est plus le bon. Or, certaines entreprises en abusent
. Elles n’ont plus de charges à payer car ce ne sont pas leurs salariés... Rappelons que plus de 70 % des auto-entrepreneurs sont peu ou ne sont pas assurés.
"Dans un monde de services régi par le numérique, il nous faut un nouveau contrat de travail, hors cadre salarial, pour permettre à ces auto-entrepreneurs d’exercer demain leurs activités dans les entreprises, sans risque de requalification bien protégés socialement et en bonne intelligence avec des travailleurs salariés. C'est ce que j'appelle l'acte 2 de l'auto-entrepreneur", reconnaît Hervé Novelli.
 
Réduire le coût des charges patronales
La vérité, c'est que les chefs d'entreprise, malgré une bonne volonté affichée de lutter contre le chômage et d'inciter à la création d'emplois, sont toujours dans un carcan législatif et souffrent du coût du travail. Un salarié payé 2.500 euros brut, touche 1.950 euros net et cela coûte 3.400 euros à l’employeur. Une différence beaucoup trop importante. Dans l'acte 2 annoncé par Hervé Novelli, ne faudrait-il pas finalement que le coût de recrutement pour l’employeur soit à peu près équivalent aux charges liées à l'auto-entrepreneur ?
Ensuite, il faut réfléchir à des statuts totalement différents et adaptés au monde du travail vers lequel nous nous dirigeons. L'auto-entrepreneur et l'entrepreneur sont face à des plateformes de service qui cassent le marché, mais il faut comprendre la nécessité d’ouverture 24h/24, le besoin de saisonnalité de plus en plus fort avec une réactivité instantanée, etc. C'est un sujet qui ne figure pas dans la liste des grandes réformes. Ce n'est pas à l'Etat de se montrer créatif mais à ceux qui sont concernés. Cela mérite vraiment une concertation des employeurs, des auto-entrepreneurs, des indépendants, des artisans, etc.
Si l'on aligne et unifie ces systèmes, il faut bien sûr que ce soit vers le plus petit dénominateur commun en termes de charges et de cotisations ! On nous a plutôt habitués au contraire... L’enjeu est fondamental et les emplois de demain ainsi que la sécurité des travailleurs dépendent d’une meilleure compréhension du monde du travail et de ses besoins.
 
Les auto-entrepreneurs les plus présents en 2018 par secteur 
33 % dans le transport et l’entreposage
22 % dans les activités immobilières
18 % dans les activités de soutien aux entreprises
15,9 % dans les services aux ménages et à la personne
13,8 % dans les activités de communication
5,1 % dans le bâtiment

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 14 février 2019
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"Parent 1" et "parent 2" à l'école : "Une mesure injuste pour la plupart des familles !"
 
FIGAROVOX/ENTRETIEN - Un amendement voté mardi prévoit de remplacer les mentions du "père" et de la "mère" sur les formulaires scolaires par "parent 1" et "parent 2". Une mesure qu'Aude Mirkovic juge idéologique, mais aussi injuste car elle oblige tous les couples à "entrer dans un concept de parenté hors sol"
.
 

Un amendement voté mardi à l'Assemblée prévoit de remplacer la mention "père et mère" sur les formulaires scolaires par celle de "parent 1 et parent 2". Est-ce réellement une "mesure d'égalité sociale", comme l'affirment les députés qui ont soutenu l'amendement ?
Il y a bien une inégalité entre les enfants, et ce n'est pas un formulaire qui en est la cause ni qui en sera le remède. La cause de cette inégalité est la loi de 2013 sur le mariage des personnes de même sexe qui a introduit en droit français l'adoption par deux parents de même sexe. Je m'explique. Les promoteurs de la parenté de même sexe prétendent que "cela ne change rien", ce qui est faux. La "parenté" de même sexe change tout, et on commence à la percevoir concrètement avec des mesures comme cet amendement qui remplace les mentions père et mère par celles de parent 1 et parent 2. Pour autant, pour être d'accord ou non avec ce changement, encore faut-il le réaliser. Alors qu'est-ce qui change ? La filiation découle de l'acte de naissance et indique à chacun de qui il est né, c'est-à-dire ses père et mère. La filiation ne se réduit certes pas à la réalité biologique et cette naissance à laquelle elle renvoie l'enfant, si elle est le plus souvent biologique, peut être aussi "seulement" symbolique: c'est le cas des enfants adoptés et encore de ceux qui ont été reconnus par un homme qui ne les a pas engendrés. Le droit n'exige donc pas la vérité biologique mais la vraisemblance. Avant leur rôle d'éducation qu'ils peuvent d'ailleurs partager et déléguer, les parents ont un rôle statutaire, celui d'indiquer à l'enfant son origine, au moins symbolique.
Comme un enfant ne peut pas être issu de deux femmes ou de deux hommes, la filiation qui relie un enfant à des parents de même sexe n'indique plus à l'enfant son origine, pas même son origine symbolique, en dépit du mot de "filiation" employé comme si de rien n'était. La filiation n'indique plus à l'enfant que ses responsables légaux. D'ailleurs, lors de la discussion à l'Assemblée hier, Madame Anne Brugnera a témoigné qu'à la ville de Lyon, dont elle a été l'adjointe à l'éducation pendant quelques années, les formulaires comportent depuis plusieurs années les mentions "responsable légal 1" et "responsable légal 2".
 
Mais, justement, les parents ne sont pas seulement des responsables légaux, au même titre qu'un tuteur ou un délégataire d'autorité parentale. Ils ont cette dimension constitutive d'indiquer à l'enfant son origine, et les mesures qui les réduisent à des responsables légaux privent les enfants comme les parents de cette filiation. On a discuté aussi de la mention des père et mère sur les actes de naissance, mais en réalité c'est le terme même d'acte de naissance qui ne convient plus.
Il y a bien une inégalité entre les enfants, entre ceux qui ont une filiation en mesure de leur indiquer leur origine, fût-elle symbolique, et ceux dont la filiation leur indique seulement des responsables légaux. Pour "camoufler" cette inégalité de fond, on tente d'effacer toutes les différences visibles mais secondaires qui découlent de cette inégalité première: on supprime les termes père et mère des formulaires scolaires, en privant au passage tous les autres enfants de cette dimension ontologique de la filiation qui les renvoie à leur origine.
 
Ce prétendu remède à une prétendue inégalité laisse d'ailleurs perplexe : qui se soucie donc de l'injustice de ces formulaires prévoyant un parent 1 et un parent 2 pour les enfants qui n'ont qu'un seul parent ? Cette double mention n'a-t-elle pas "comme conséquence de ne pas reconnaître la diversité familiale", en renvoyant chaque fois les familles monoparentales à leur différence ? Cette case "parent 2" ne risque-t-elle pas d'"être source d'interrogations de la part de l'enfant qui ne comprendrait pas que l'on remette en cause son modèle familial", pour reprendre les inquiétudes de l'exposé des motifs ? En réalité, l'enfant n'ignore pas le manque qui peut exister dans sa situation personnelle, et nier ce manque en faisant disparaître les cases prévues pour ce qui précisément manque ne rend pas service à l'enfant mais entretient plutôt autour de lui un contexte de déni qui n'a rien de constructif. À ce compte-là, pourquoi ne pas aussi supprimer le cross de l'école parce qu'un enfant en fauteuil roulant ne peut y participer ? N'est-il pas plus judicieux de lui trouver une manière de participer à cet événement plutôt que d'en priver tous les autres ?
 
Jean-Michel Blanquer n'y était pourtant pas favorable, arguant que ce n'est pas un domaine qui devrait relever du législatif…
En effet, et il n'est pas le seul. Plusieurs parlementaires pourtant favorables à cet amendement ont signalé qu'il relevait de la compétence réglementaire. Une loi qui intervient dans le domaine réservé au gouvernement encourt la censure du Conseil constitutionnel. D'ailleurs, cet amendement ne modifie aucune disposition législative, précisément car la loi ne dit rien des formulaires administratifs. Cet amendement ajoute de toutes pièces une précision à l'article L111-4 du Code de l'éducation qui concerne les parents d'élève en précisant que "chaque formulaire administratif qui leur est destiné fait mention d'un parent 1 et d'un parent 2". Pour autant, la même mesure prise par le pouvoir réglementaire n'en serait pas moins néfaste.
 
Est-ce seulement une modification symbolique ? Quelles en seront les répercussions ?
La modification est symbolique mais le symbole n'a rien de secondaire, il est essentiel. Cet effacement des père et mère s'inscrit dans une volonté de déconnecter définitivement la filiation de la référence à l'engendrement de l'enfant pour la fonder sur la seule volonté, le projet parental, le désir d'enfant. L'adoption par deux hommes ou deux femmes introduite par la loi de 2013 sur le mariage a déjà commencé ce travail, mais c'est une filiation adoptive et la filiation de droit commun demeure fondée sur la référence à l'engendrement de l'enfant : lorsqu'un juge tranche un conflit de paternité, il ne cherche pas lequel des deux hommes est le meilleur candidat au rôle de père, il cherche tout simplement qui est le père, comme le prévoit sobrement la loi. Cette volonté d'effacer les père et mère au profit de parents indifférenciés prépare le terrain pour la PMA sans père et s'inscrit dans l'objectif annoncé par le rapport Touraine, la procréation sans sexe pour tous, qui passe par la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules, la procréation post mortem et le double don de gamètes.
Autrement dit, ce rapport souhaite permettre la conception légale d'enfants quelle que soit la filiation: avec ou sans père, avec une ou deux mères, avec des parents biologiques ou des donneurs, des parents vivants ou morts... Le tout, uniquement en fonction des désirs et des projets que ces enfants sont censés réaliser.
 
La suppression des termes "père" et "mère" a-t-elle déjà été décidée dans d'autres documents administratifs ? Est-ce que cela tend à se généraliser ?

Les pratiques sont diverses et variées et il y a des mairies, ou des établissements, qui utilisent des formulaires indiquant "parent 1 et parent 2", ou "parent A et parent B" ou "responsable légal 1 et responsable 2"… La diversité des termes illustre comment les parents sont finalement considérés comme des "responsables légaux" parmi les autres, sans spécificité. Mais ces mesures sont idéologiques et injustes : pour éviter à certains de barrer une mention qui ne correspond pas à leur cas, on oblige tout le monde à entrer dans un concept de parenté hors sol : pour commencer, comment déterminer qui est le parent 1 et qui est le parent 2 ? Celui désigné comme parent 1 doit-il l'être systématiquement dans tous les formulaires, ou peut-on remplir tantôt dans un ordre et tantôt dans un autre ?
Madame Agnès Thill relevait hier lors du débat qu'ayant dû faire remplir des formulaires comportant les mentions "parent 1" et "parent 2", les couples père-mère lui demandaient alors que choisir : "qui est le parent 1 ? Moi, je ne suis pas plus important que l'autre et le parent 1 n'est pas plus important que le parent 2." On marche sur la tête !
 
Les députés qui planchent sur une "école de la confiance" ont également promu des mesures de lutte contre la transphobie. L'école devient-elle le nouveau cheval de bataille des lobbies LGBT ?
Ce n'est pas un nouveau cheval de bataille, c'est un vieux cheval de Troie. La bonne nouvelle est que les parents, aujourd'hui, sont bien plus attentifs à ce qui se passe à l'école. C'est malheureux, car cela signifie qu'ils ne peuvent plus faire confiance, en bloc, à l'école, mais c'est devenu nécessaire pour veiller à ce que leurs enfants, sous prétexte de bonnes intentions (la lutte contre la ceci ou la celaphobie) ne soient pas en réalité pris à partie et impliqués malgré eux dans problématiques que les parents préfèrent aborder en famille, en respectant le rythme et les attentes de chaque enfant.

Envoyé par l'auteur, paru sur Figarovox, 13 février 2019
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Conjuguer démographie politique et intelligence territoriale pour revivifier la démocratie locale
 
Vous prônez et promouvez une "démographie politique". Pouvez-vous nous en dire plus sur cette approche ? Serait-il correct de dire que la démographie politique est une géopolitique des populations et des processus démographiques ? En quoi peut-elle concerner les territoires et les entreprises ?
Vous avez raison. La démographie poli­tique est une géopolitique des popula­tions, même si elle n'est pas que cela. Elle concerne effectivement les territoires et les entreprises, puisqu'elle consiste à étu­dier les interactions entre les dynamiques politiques et les dynamiques démogra­phiques. Des politiques internes vont ainsi influer sur le nombre de consommateurs ou d'actifs qui résident sur un territoire, deux données-clés qui concernent direc­tement les entreprises. Comme l'a révélé une étude récente portant sur la ferme­ture d'écoles à Paris, la manière dont ont été orientées les politiques publiques en France ces dernières années ont eu pour conséquence une diminution de la nata­lité. Qui dit réduction du nombre de jeunes consommateurs dit marchés plus étroits.
 
Autre aspect à prendre en compte, toute politique migratoire est une politique pu­blique, avec des effets démographiques. Quand on constate qu'un certain nombre de "nationaux" ont une faible appétence pour différents métiers, le recours à l'im­migration apparaît alors comme néces­saire pour diverses entreprises si celles-ci veulent assurer la poursuite de leur activité. D'où ce paradoxe, assez net en France, où l'on a simultanément un taux de chômage élevé et une pénurie de main-d'œuvre dans certains secteurs.
 
Prenons un autre angle d'attaque sur cette question : quelles conséquences a eu en France la décision de supprimer neuf régions ? Cela a tout d'abord engendré une augmentation de l'économie pré­sentielle dans les nouvelles capitales au détriment de villes qui ne sont plus capi­tales. Une telle décision politique a donc très directement des conséquences sur la démographie et sur les besoins du terri­toire concerné. D'autant qu'il faut toujours rappeler que nous évoluons dans le cadre d'un pro­cessus de "glocalisation", qui implique de penser global et d'agir local. Toute entreprise se pose la question de savoir où dans le monde, elle va trouver ses meilleurs fournisseurs et ses meilleurs clients, et simultanément, de quelle manière elle va pouvoir satisfaire au mieux les aspirations des consommateurs en répondant à une demande locale conditionnée par des paramètres d'ordre culturel, social, bioclimatique, etc. Local et glo­bal sont donc étroitement imbriqués et exigent de penser leur articulation avec lucidité et agilité
 
Pour vous qui êtes l'initiateur et le porte-voix de cette discipline qu'est la démographie politique, quels sont les éléments saillants de la recherche en ce domaine ?
Dans le livre que je viens de publier en septembre, Géographie des populations – Concepts, dyna­miques, prospectives (Armand Colin), je mets en avant un paradoxe : nous avons trop souvent l'impression (fallacieuse) que le monde entier connaît les mêmes processus démographiques, avec une urbanisation croissante, des flux mi­gratoires à l'échelle planétaire, un vieillissement de la population... Ces processus existent, certes, mais compte tenu des différences de calendrier et d'intensité selon les territoires, ainsi que de la multi­plicité des facteurs qui les dynamisent dans un sens ou un autre, nous sommes en réalité confrontés à un monde de plus en plus fragmenté.
D'où, plus que jamais, la nécessité du recours à la géographie pour comprendre la nature profonde des territoires et prendre en compte leur diversité, démarche de bon sens, qui va cependant à l'encontre de la logique développée par la loi NOTRe de 2015 concernant l'organisation territoriale française.
 
En effet, cette loi NOTRe vise à unifier et à organiser de la même façon tous les territoires dans la réparti­tion de leurs compétences. A rebours de cette pos­ture rigide, il conviendrait au contraire d'introduire de la souplesse dans les rouages administratifs et politiques. Certes, il existe des intercommunalités anciennes, habituées à œuvrer ensemble, qui sont donc à même d'assumer des compétences com­plémentaires parce qu'elles sont concrètement rompues aux méthodes de travail en commun. Mais il faut prendre en compte les héritages géographiques, historiques, culturels… qui ont fait qu'au fil du temps, les collectivités territo­riales ont su tisser entre elles des liens particu­liers qui font qu'elles sont – ou pas – à même de travailler ensemble. Décider unilatéralement que telles et telles communes vont devoir du jour au lendemain travailler ensemble n'est pas – c'est le moins que l'on puisse dire – l'assurance d'une fusion réussie et efficace… Globalement, il me semble que si l'on veut favoriser des synergies territoriales et faire évoluer de manière sub­tile et efficace les périmètres envisagés, il convient d'envisager un sérieux assouplissement des lois 2014-2017, lesquelles privilégient par trop un rai­sonnement "spatialiste", selon un modèle centre-périphérie qui n'a - à mon sens - plus lieu d'être, et rigidifient l'action publique territoriale, alors que l'évolution du monde nécessite une grande faculté d'adaptation, notamment face à des dynamiques démographiques sans cesse mouvantes et à des configurations politiques, économiques et sociales en perpétuelle évolution.
 
Certains observateurs estiment que le processus par lequel se concrétise la globalisation passe par la montée en puissance de la métropolisation, avec tout ce que ça implique en termes de coûts économique, écologique, social et humain, avec à la clé des espaces très artificialisés et de plus en plus denses. Qu'en pensez-vous ?
Nous nous trouvons effectivement plongés là dans ce que j'appelle "l'idéologie de la métropolisation", c'est-à-dire l'idée que seuls les territoires extrême­ment peuplés seraient de nature à être compétitifs à l'échelle planétaire. D'où le vote de pas moins de trois lois qui favorisent à tout prix les métropoles. Ainsi, en France, l'Etat donne des dotations par ha­bitant qui sont deux fois plus fortes à Paris que pour une petite commune rurale. Il en va de même des métropoles, sous le prétexte qu'elles seraient plus compétitives. Est-ce logique ? Permettez-moi d'en douter. On se situe là dans une démarche fonda­mentalement idéologique, déconnectée de la réalité. Car, force est de constater qu'il existe des territoires peu peuplés, sans métropole sur leur territoire, qui pourtant se révèlent être très dynamiques économi­quement.
 
Prenons le cas d'entreprises dont la direction géné­rale n'est pas dans une métropole et qui s'en tirent très bien, comme Mauviel en Normandie à Ville­dieu-les-poêles, Beneteau en Vendée à Saint-Gilles-Croix-de-Vie ou toujours en Vendée, Fleury Michon à la Roche-sur-Yon, sans bien sûr oublier Michelin qui reste ancré au cœur de l'Auvergne à Clermont-Ferrand. Ce sont là des exemples emblématiques et je crois significatifs. Quand on parle de métropoli­sation, il faut aussi examiner les causes. Il est vrai que certaines villes connaissent des taux de crois­sance démographique importants. Mais il faut aussi prendre en compte des facteurs d'ordre politique, comme en Chine où la stratégie de développement était anti-urbaine jusqu'en 1979 (le taux d'urbanisa­tion ne bougeait pas) avant de devenir totalement pro-urbaine ! Ce qui a généré l'apparition d'un sous-prolétariat précaire de plusieurs centaines de millions de personnes. Facteurs politiques encore, liés à des guerres ou conflits civils, à l'exemple de la Colombie où les populations – plusieurs millions de personnes – se sont repliées sur les grands ensembles urbains pour échapper au conflit avec les FARC.
Aussi, contrairement à ce que d'aucuns prônent, l'urbanisation n'est pas la condition absolument né­cessaire – loin s'en faut ! – d'un développement local correct et équilibré, d'une capacité réelle de compé­titivité ou d'un niveau de vie de bonne qualité. Voyez ce qui s'est passé à Espelette, au Pays Basque, exemple parfait de combinaison d'innovation, de développement économique et de maintien d'un cadre de vie à taille humaine. Il existe donc bien des solutions viables et équilibrées pour des territoires où la densité de peuplement reste modeste et qui, cependant, sont présents dans la course mondiale. C'est là où, me semble-t-il, il est opportun d'exploi­ter avec finesse les ressources qu'offre l'intelligence économique appliquée aux territoires.
 
Justement, pourquoi selon vous nos décideurs n'ont-ils pas davantage recours aux ressources qu'offre l’intelligence économique territoriale ?
C'est là aussi que le bât blesse. Les lois territo­riales françaises qui sont sorties depuis une dizaine d'années donnent plutôt l'impression que l'Etat ne croit pas qu'il puisse exister une réelle intelligence territoriale. Pour l'Etat, les collectivités comme les décideurs territoriaux sont vus – pour employer un langage entrepreneurial – comme des centres de coûts. D'où cette tendance irrépressible à la centra­lisation que l'on observe nettement depuis une ving­taine d'années. Il y a là un problème de fond quant à la manière dont sont conduites en France les poli­tiques publiques, Paris considérant toujours qu'il est le mieux placé pour décider de ce que doivent faire les décideurs territoriaux. Ces derniers doivent donc, s'ils veulent affirmer leur fonction, mener un travail de fond pour convaincre l'échelon national qu'ils sont légitimes dans la conduite efficiente des politiques publiques. Si l'on garde à l'esprit que l'un des axes majeurs dévolus à l'intelligence territoriale consiste à fournir une information économique perti­nente aux acteurs de terrain et à bâtir des synergies au plan local en les mettant en réseau, on s'aperçoit que l'on est malheureusement loin du compte.
De fait, si l'intelligence territoriale n'a pu suffisamment jouer le rôle de levier qui aurait dû être le sien depuis deux décennies, c'est indéniablement par parti-pris idéologique. "Paris", sûr de lui, décide et impose ses décisions en faisant fi de la réalité du terrain, ses certitudes l'empêchant d'avoir une perception fine et une compréhension réelle des territoires.
 
N'observe-t-on pas des résistances à cette course folle à la métropolisation à outrance ? Comment faire pour penser autrement le développement harmonieux des territoires ?
Si, bien sûr, et c'est très clair. D'abord parce qu'une grande partie de la population la refuse. Il suffit de constater que le solde migratoire de l'Ile-de-France est négatif de 50.000 personnes par an. La dispa­rition des neuf régions va malheureusement, d'un point de vue strictement quantitatif, donner l'impres­sion de renforcer encore ce phénomène de métro­polisation, avec pour résultat final d'aggraver encore les inégalités territoriales au seul profit des 13 mé­tropoles administratives ainsi créées ou renforcées. Les modèles alternatifs ne sont pas sérieusement envisagés, quand ils ne sont pas simplement raillés.
 
Aussi, comme je l'ai écrit l'an passé dans un article montrant que le modèle "centre-périphérie" était désormais désuet (1), plutôt que de vouloir systéma­tiquement appliquer sur le terrain, comme la France le fait depuis les années 1990, un meccano insti­tutionnel imposé de Paris et obsolète avant même sa conception réglementaire, nous devons nous efforcer de penser et d'agir sur un autre mode. Ce qui impliquerait bien plu­tôt de laisser les territoires libres de choisir leurs liens réticulaires dans l’intérêt du bien commun des populations. Que nous le vou­lions ou non, nous évoluons de plus en plus dans un monde réticulaire qu'il nous appar­tient de nous approprier, ce qui implique de rompre avec l’idée jacobine d'agir, en matière d’aménagement du territoire, de façon systématiquement centralisée. C’est en effet une gageure que de vouloir fonder l’intercommunalité sur des compétences systématiquement transférées à un centre : le risque est finalement de niveler et de paralyser tous les territoires, sans prendre en compte leurs différences, les aspirations de leurs populations et en réduisant à néant les logiques de subsidiarité, lesquelles veulent que ne soit assumé à l’échelon supérieur que ce qui ne peut être mieux satisfait à un échelon inférieur.
 
Le mot de la fin...
Au bout du compte, ce qui m'inquiète le plus à travers ces lois récentes visant à imposer ce que j'appelle "l'idéologie de la métropolisation", c'est le risque de mort programmée de la démocratie locale… N'oublions pas que celle-ci reste la clé de voûte de notre système démocratique et le cadre de son expérience concrète. Si nous voulons éviter ce naufrage, il y a donc avant tout un travail péda­gogique à mener, de façon à susciter une prise de conscience. Plus que jamais, il est urgent de revenir à la défense de l'intérêt réel des populations.
 
1/ Territoires : le modèle "centre-périphérie" désuet, Outre-Terre, 2017/2 (n°51), p.64-79, disponible sur https://www.cairn.info/revue-outre-terre-2017-2-p-64.html
Le professeur Gérard-François Dumont dirige la revue Population & Avenir que l'on peut se procurer sur
https://www.cairn.info/revue-popula­tion-et-avenir.htm
Envoyé par l'auteur, janvier 2019, paru dans La lettre d'Intelligence Économique et Territoriale de l'EM Normandie, septembre 2018, Comprendre & Entreprendre
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