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Centenaire de la mort de Claude Debussy (25 mars 1918)
 
L’événement passerait presque inaperçu tant sa commémoration est discrète, aussi bien de la part des pouvoirs publics que des entreprises de spectacle, pour ne rien dire des médias (à l’exception d’antennes spécialisées comme France Musique ou Radio Classique, c’est la moindre des choses). Le ministère de la Culture nous offre à peine le minimum syndical avec un site consacré à ce centenaire (centenairedebussy.culture.gouv.fr). C’est terriblement décevant. La ville de Tourcoing relève le gant avec la reprise d’une belle production de Pelléas et Mélisande, mais Paris semble avoir oublié le génie incomparable qui vécut en ses murs, square du Bois de Boulogne.
 
D’où vient cette propension suicidaire à négliger, pour ne pas dire pire, les plus beaux fleurons de notre culture. Quelle autre nation mépriserait à ce point l’un des sommets de son patrimoine musical ? On se perd en conjectures.
 
Debussy est unique et inclassable. Si l’on devait le définir par comparaison avec une autre forme de création artistique, nous dirions qu’il fut à la musique ce que Monet fut à la peinture : un impressionniste, un poète de la lumière fluctuante et irradiante, un pianiste compositeur, orchestrateur de génie qui créait des couleurs merveilleuses sur une gamme infinie. Au milieu de tant de chefs-d ‘œuvres, Pelléas et Mélisande, Le Prélude à l’après-midi d’un faune, La Mer (pour ne citer qu’eux) sont des phares du répertoire mondial. Son œuvre pour piano est aussi l’une des plus riches qui soit au monde. Que faut-il de plus pour le commémorer dignement ?
 
Claude Debussy est né en 1862 à Saint-Germain-en Laye dans une famille modeste. Son père connut une mauvaise fortune professionnelle et fut condamné à de la prison pour son engagement politique aux côtés des communards. Une de ses tantes discerne très tôt chez le jeune Claude des aptitudes pour le piano. Il entre au Conservatoire de Paris à l’âge de dix ans. Il y suit un cursus très riche et relativement long jusqu’en 1882 (piano, composition, accompagnement, orgue…). Bien noté par ses professeurs, il n’obtient pourtant aucune récompense exceptionnelle (sauf un premier prix d’accompagnement). Cela ne l’empêche pas de remporter ensuite le premier Grand Prix de Rome (1884) avec sa cantate : "La Demoiselle élue". Il y gagne un séjour à la Villa Médicis. De retour en France, cet avant-gardiste au caractère réputé difficile trouve une certaine reconnaissance sans toutefois devenir la coqueluche du "tout-Paris". Fortement encouragé (ne serait-ce que financièrement) par son aîné Ernest Chausson, il n’en reste pas moins relativement en marge du monde musical parisien qu’il fréquente sans y entretenir de durables amitiés. Il préfère la compagnie d’écrivains et de poètes comme Stéphane Mallarmé, Pierre Louÿs, Paul-Jean Toulet ou encore Victor Segalen. Une belle correspondance avec ces derniers a été publiée par son biographe François Lesure. Claude Debussy meurt d’un cancer à l’âge de 66 ans, laissant derrière lui une œuvre considérable.
 
Dans les années 60, un jeune rocker (et acteur), Eddy Mitchell, était interviewé par un journaliste : "Quel effet cela fait-il d’être une idole ?" Réponse de l’intéressé : "Si vous dites que je suis une idole, que diriez-vous de Claude Debussy ?" Anecdote à méditer…
 
L’année 2018 n’est pas terminée. Les entreprises de spectacle, les festivals d’été, les municipalités où Debussy a séjourné, le pays qui l’a vu naître devraient réparer au plus vite certains oublis et lacunes pour le moins fâcheux. À l’heure ou le "mémoriel" est tellement prisé, il est incompréhensible que la France n’honore pas mieux la mémoire de l’un de ses plus grands compositeurs.

Envoyé par l'auteur, 21 avril 2018                                                                                                                                            
 
Publié dans Devant l'histoire
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Pitié, ne recommençons pas le lamentable face-à-face Macron-Bourdin-Plenel
 
On a beaucoup dit sur la fameuse interview décidée par Emmanuel Macron en choisissant Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. Le pourquoi de ce choix a généré de nombreuses extrapolations : il fallait parler aux extrémistes et au public de Bourdin, il fallait montrer que le président n'a "même pas peur" d'affronter des personnages qui, avant d'être journalistes, sont avant tout des chasseurs de scoops et des provocateurs professionnels. Soit, mais ce qui reste, c'est que la forme a touché le fond !
Ce que l'on retient n'est ni le contenu, ni la capacité de répartie du président, sa connaissance des dossiers, encore moins la pertinence des questions mais bien le niveau de vulgarité journalistique dont ont fait preuve deux pseudos stars des médias, abaissant le statut présidentiel républicain, de même que celui de journaliste.
En fait, presque instantanément nous avons eu honte. Honte de la tenue des intervieweurs, honte de leur laisser-aller verbal et physique, honte de leur parti pris de ne pas mettre de cravate, honte de leur absence totale de respect de la parole du chef de l’État, lui coupant la parole comme on tente d’enseigner aux enfants à ne pas le faire.
 
Objectif affiché : tacler le président
Le parti pris du spectacle était étrange: le décor somptueux de notre patrimoine envahi par deux campeurs qui avaient décidé d'en découdre. Il devenait secondaire de traiter de ce qui intéressait les Français, ou de l'avancée des réformes. L'objectif était clairement affiché : tacler le président, lui manifester qu'il était "leur" invité et non le contraire, lui donner du "Emmanuel" au mieux du "Emmanuel Macron" en lui refusant son titre de président de la République jusqu'au bout. On voulait signifier par là qu'il n'était pas vraiment légitime ? Que le protocole était une affaire dépassée ? Que les journalistes pouvaient s'affranchir de toute règle de bienséance ? On tuait l'ordre bourgeois en jetant les cravates aux orties, mais qu’auraient pensé les Français si le président lui, n'en avait pas porté ? Ils estimeraient que l’on a manqué de considération envers eux. Une attitude d'autant plus déplacée, qu'au fond des banlieues les plus reculées les jeunes n'ont que le mot "respect" à la bouche. Quel exemple.
Le président aurait-il dû supporter sans mot dire écarts de familiarité, manque de tenue, échanges irrespectueux ? Le 4 novembre 2016, Emmanuel Macron, invité au Forum Futurapolis, suite aux nombreuses attaques dont François Hollande faisait l’objet, ne disait-il pas "Je tiens à appeler au respect de la personne et de la fonction présidentielle. A partir d’un certain niveau, les critiques sont injustes et elles fragilisent et menacent le pays". Cela reste toujours valable. "Le roi est mort, vive le roi" depuis 1422 la fonction prime : roi ou président d'une démocratie, on se doit de la respecter quelles que soient les convictions politiques.
 
Résultat effondrant
La "fonction de journaliste" en a aussi pris un coup. L’incompétence était au rendez-vous : Jean-Jacques Bourdin, en plus d’expliquer au président ce qu’il devrait faire, restait totalement approximatif dans ses questions... Le président avait beau briller (vraiment), faire preuve de répondant, s'amuser de ce match... Le résultat était effondrant. Il incarnait cette fonction que l'on était en train de bafouer et il laissait faire. Certes, Emmanuel Macron a construit son image autour de celle d’un candidat désinvolte, cassant les codes préétablis. A-t-il estimé que cette posture soit la suite logique de cette communication ?
Les Français ont besoin de repères et les jeunes plus que les autres. Nous devons retrouver une forme de savoir-vivre, de savoir-être, piliers du fameux vivre ensemble. Bien se tenir, bien parler, respecter la parole de l'autre, conserver des codes vestimentaires y compris à l'école. Après cette échauffourée journalistique, qui empêchera les jeunes d'interpeller le président de la République dans la rue par un "Salut Emmanuel!", et puis pourquoi ne pas le tutoyer après tout ?
Alors non, pitié ! Non, Monsieur le président, on ne recommence pas l'année prochaine. Et si, déplorablement, cela devait arriver… Ouf, parité oblige, il faudra deux journalistes femmes... et ce ne sera pas facile d'en trouver d'aussi peu compétentes, hargneuses et mal élevées !

Paru dans Challenges, 18 avril 2018
Publié dans Du côté des élites
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Catholiques : Macron, ou la pensée confuse
 
La "pensée complexe" d’Emmanuel Macron ressemble à une pensée confuse. Ceux qui s’emballent sur la qualité du discours prononcé par le chef de l’Etat, lundi soir devant la Conférence de évêques de France, s’accommodent d’imprécisions fâcheuses. Boileau n’est pas l’auteur de prédilection du président. "Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément", écrivait le styliste. Or je m’étonne que personne ne s’étonne du mauvais usage que fait Macron du mot "lien", ou de l’approximation qu’il donne au mot "racine". C’est lui qui a tweeté, en résumé de son discours fleuve : "Le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, il nous incombe de le réparer". Evoquant également les racines chrétiennes de la France, écartées de la Constitution européenne par les parlementaires, il a dit : "Ce ne sont pas les racines qui importent, car elles peuvent aussi bien être mortes ; ce qui importe c’est la sève et je suis convaincu que la sève catholique doit continuer encore et toujours à faire vivre notre nation". Ceux qui critiquent l’évocation d’un lien à rétablir entre l’Eglise et l’Etat ont raison d’y voir une contradiction avec la règle de leur séparation, qui implique l’absence de toute dépendance. Cette autonomie est constitutive de la laïcité française et de la doctrine catholique qui, contrairement à l’islam, sépare le temporel du spirituel. D’autre part, évoquer l’existence d’une sève issue de racines qui pourraient être mortes est une incohérence botanique qui ajoute au flou de la démonstration.

L’éloge de la spiritualité et de "la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens" est assurément un propos élevé qui s’inscrit parfaitement dans une laïcité ouverte aux suggestions religieuses et à leur dialogue avec l'Etat. Macron corrige au passage son image de banquier technocrate. Cependant, celui-ci est trop avisé pour que ses imprécisions ne soient pas calculées. De la phrase exacte de son introduction ("Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé (…)"), le mot "confusément" est celui qui dit le mieux, me semble-t-il, une insincérité. D’autant que le chef de l’Etat entretient un autre amalgame entre l’Etat et la nation, quand il réaffirme "les liens les plus indestructibles entre la nation et le catholicisme". Ces liens-là sont, eux, une évidence historique et culturelle à préserver. Mais pourquoi Macron n’ose-t-il pas alors inscrire les racines chrétiennes de la France dans la Constitution ? Pourquoi n’affirme-t-il pas clairement que la laïcité française est menacée par les assauts de l’islam politique, qui veut sa visibilité dans l’espace public ? Et pourquoi ne dit-il pas non plus, dans son discours, par qui les Chrétiens d’Orient sont "persécutés ?" Cela fait des mois que le chef de l’Etat diffère sa position sur la laïcité, qu’il cherche visiblement à concilier avec une nouvelle religion, l’islam, qui est étrangère à cette séparation. Son opération de séduction est-elle si... catholique ?
Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 12 avril 2018
Publié dans En France
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"Le pragmatisme technocratique a remplacé la politique de convictions"
 
Pour la philosophe, les interventions médiatiques d'Emmanuel Macron confortent une vision du pouvoir exclusivement pragmatique. Politique du "bon sens" et gouvernement des experts ont remplacé le débat entre visions du monde antagonistes.
 
La communication intensive d'Emmanuel Macron ces derniers jours laisse mieux apparaître la forme d'un pouvoir nouveau - une technocratie pragmatique, servie par une rhétorique froide. C'est une rupture avec la politique de convictions qui caractérise la démocratie. Tous les partis anciens brisés et confondus, la France s'est donné un gouvernement transversal aux partis, "en même temps" à droite et à gauche, ni libéral ni socialiste et en même temps les deux, en un mot, qui se revendique "pragmatique". L'action gouvernementale ne se légitime pas par des principes, des convictions, mais par l'évidence scientifique et le bon sens de Descartes.
Tout se passe comme s'il était devenu obscène de revendiquer des convictions pour asseoir les projets politiques. Les socialistes justifiaient leur action par leur croyance en la supériorité de l'égalité, et les libéraux par leur croyance en la supériorité de la liberté. D'ailleurs, la démocratie elle-même est fondée sur ce débat entre croyances, et jusque-là il était très mauvais pour un politique d'être dit "sans conviction" - il fallait alors qu'il en inventât sur-le-champ, faute d'apparaître comme un cynique. On dirait que ce débat entre croyances est à présent obsolète : peut-être déconsidéré par sa propension à la malhonnêteté intellectuelle, voire au fanatisme, et aux luttes pas toujours propres. Il y a dans l'esprit postmoderne une revendication de désinvolture, qui fait qu'on ne s'engage plus : "Une cause ! On n'est pas province à ce point !" disait un personnage de Simone de Beauvoir. Défendre des convictions, c'est dépassé. Macron n'a pas de cause. Alors, au nom de quoi agit-il ? Il fait ceci ou cela parce que c'est utile et nécessaire, parce que c'est efficace. Efficace pour aller où ? Vers les finalités basiques du pragmatisme : le bien-être du peuple, en accord avec ses us et coutumes. Nous avons devant nous, essentiellement, une politique du bon sens.
 
Il s'avère que le chemin du bon sens est bienvenu et tout tracé, quand le pays s'est embourbé, gauche et droite confondues, dans l'économie administrée, dans la protection tous azimuts, dans l'indulgence et le relâchement de tout, depuis si longtemps que n'importe quel individu sensé voudra répondre à nos problèmes en allant, peu ou prou, en direction contraire. Il suffit d'un peu de bon sens pour voir que des entrepreneurs écrasés d'impôts vont embaucher hors de France et que la prospérité des Français passe par un allégement de leurs charges (ce que M. Plenel appelle en idéologue "un cadeau fait aux riche").Il suffit d'un peu de bon sens pour savoir que l'apprentissage en classe primaire du lire-écrire-compter, et non pas les logorrhées savantes et prétentieuses, façonne l'avenir entier d'un enfant. Le bon sens suffit pour comprendre qu'un pays s'enfonce irrémédiablement dans la faillite en finançant des statuts hérités du socialisme ; ou bien encore qu'une société se défait si elle regarde des occupations de ZAD ou d'universités comme d'amusantes blagues. Le bon sens du pouvoir est bienvenu pour s'employer à nous libérer de la vieille idéologie socialiste dont nous ne nous sommes pas encore dépris. Ce que la droite n'a pas réussi à faire au nom de ses convictions, le président le fait au nom du pragmatisme. Il est devenu inconvenant de réformer en faisant appel aux grands principes, mais on peut réformer parce que "ça marche". Le président apparaît comme un grand libéral parce que, dans la France administrée, le moindre bon sens, à moins de mettre bientôt la clé sous la porte, réclame la liberté. Mais il ne croit qu'à l'efficace.

Et, probablement, il en ira ainsi au sujet de ce que l'on appelle le sociétal. Sauf qu'ici, l'efficacité signifie autre chose. L'histoire personnelle du président est une transgression postmoderne, c'est-à-dire légitimée et glorieuse. Cela fait-il de lui un défenseur de l'anarchie morale ? C'est peu probable. En sa qualité de César pragmatiste, il a grand souci des croyances et des traditions diverses de son peuple. Le discours au Collège des Bernardins le montre abondamment. Il comprend bien le christianisme et respecte sa place, comme il marque ou marquera aussi bien la place des Juifs, des musulmans, des francs-maçons, des LGBT et des adorateurs de baleines. Il veillera à ne choquer personne, ce qui n'est pas difficile quand soi-même on est neutre. C'est dire que le président, qui ne gouverne pas au nom d'un courant ou de convictions défendues pendant la campagne et victorieuses au scrutin, ne gouverne que pour les Français et leur bien-être. C'est là l'éternelle tentation française : se doter d'un chef qui, au-delà des partis, visera le bien commun loin de toutes les chapelles. Tentation monarchique et plus tard gaulliste. On n'en sort pas. La France adore. Nous voulons César. Nous admirons son intelligence et son charisme. Il dépasse les autres de cent coudées, et les deux journalistes en face de lui paraissent de minables idéologues demeurés en arrière (on n'est pas province à ce point !), juste placés là pour faire détester définitivement les convictions obsolètes. Lui déploie une rhétorique froide et souveraine, un brin condescendante, avec, si on le contredit, dans les yeux un éclat de colère qui n'augure rien de bon pour l'avenir. César est un père et les citoyens ses enfants. La société française n'a jamais réussi à devenir suffisamment adulte pour qu'on puisse s'y débarrasser de la hantise du chef. Exclure du champ de vision les convictions et les courants de pensée, c'est exclure la véritable démocratie, qui ne se nourrit que de débats entre les diverses visions du monde. On ne débat guère autour du bon sens, surtout quand il a été si malmené que les réponses s'imposent d'elles-mêmes. On est alors dans le Tina ("There is no alternative"). Et, tout naturellement, César déploie la démocratie participative, qui se définit par la tenue de réunions multiples où inlassablement on entend le peuple sans l'écouter. Ce n'est pas là, comme le croient certains, une forme hypermoderne et supérieure de démocratie. C'est au contraire un retour à l'ancienne palabre, qui correspond - et ce ne peut être autrement- avec une autocratie. Car la palabre ne décide pas, elle entretient le besoin d'expression et cherche le consensus, au-delà duquel décide le chef unique, entouré de ses techniciens et de ses amis. Macron, qui s'est doté d'une majorité législative à sa dévotion, et de ministres techniciens, gouverne seul au-dessus de la mer des palabres.
Il s'agit bien là du gouvernement des experts, dit technocratie, qui laisse penser qu'il n'existe qu'une seule réponse, à la foi scientifique et de bon sens, aux questions politiques. Le président est un fils de la méritocratie française, et à la méritocratie (système que nous avons emprunté à la Chine) conviennent le pragmatisme et l'autocratie. Est-ce la fin des politiques de convictions, et donc de la démocratie comme débat entre les visions du monde ? Ou bien une parenthèse qui nous permettra au moins, par des chemins inattendus, de nous libérer des vieux démons marxistes et de nettoyer les écuries d'Augias ?

Paru dans Le Figaro, 18 avril 2018
Publié dans Du côté des élites
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Pourquoi la chienlit ?
 
Zadistes vainqueurs en Loire atlantique, graves violences urbaines au Mirail, une poignée de 28 000 syndicalistes, ultraminoritaires, qui empoisonnent sans raison la vie des Français les plus modestes depuis un mois en bloquant les trains, grèves à Air France, occupation des universités et de sciences po, et tout cela dans la plus parfaite impunité voire banalisation : un tel spectacle est-il imaginable ailleurs qu’en France ?
Imagine-t-on une pareille chienlit en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne, en Espagne, dans n’importe quel pays digne de ce nom, et même dans d’autres Etats du Sud, en Afrique ou en Asie, auxquels nous sommes si prompts à donner des leçons ? Non, un tel chaos n’existe qu’en France. Il est superficiel d’en tenir pour responsable tel ou tel dirigeant actuel désigné nominativement. La décomposition vient de loin, s’aggravant de décennie en décennie. En cause, trois tendances lourdes du pays sur un demi-siècle :
1/ le régime politique présidentialiste qui, de quinquennat en quinquennat, cultive l’image narcissique au détriment de l’intérêt de l’Etat : dès lors que cette image narcissique devient le but en soi, elle justifie tous les renoncements et toutes les lâchetés face aux épreuves de force ;
2/ le cynisme et l’égoïsme d’une classe privilégiée, influente ou dirigeante, qui ne pense qu’à ses intérêts individuels, matériels ou de vanité, et regarde le pays couler dans la plus grande indifférence en s’auto-protégeant ;
3/ dans un contexte d’abêtissement médiatique, l’abaissement du niveau intellectuel de la nation, l’affaiblissement des notions d’histoire, de littérature, de philosophie, ou scientifiques, sources de l’esprit critique et du sens de l’engagement collectif, du destin commun.

L’idée du salut par le remplacement de tel ou un tel politicien par un autre me semble erronée. Bref, je suis à peu près convaincu que n’importe quel autre à l’Elysée comme à Matignon, M. Juppé, M. Fillon, Mme le Pen, M. Valls, M. Hamon ou tout autre, et la France ne se porterait pas mieux qu’en ce moment. L’essentiel ne tient pas au choix d’un personnage, d’un acteur, d’un comédien dont la surmédiatisation quotidienne sert à leurrer les consciences et les détourner de la réalité.
En outre, une dictature ne réglerait rien et elle est inconcevable en France : ni la police, ni l’armée, ni l’administration, ni les juges n’obéiraient et elle sombrerait en peu de temps. Un Pinochet ou Castro ne tiendraient pas trois semaines.
Le drame est infiniment plus profond, il touche à la culture, à l’essence même du pays. L’issue n’est concevable qu’à long terme, sur plusieurs générations, elle commence par le renouveau intellectuel des Français, l’élargissement de leur champ de vision, dans l’espace et dans le temps, leur regard critique, une prise de conscience du drame que nous vivons, de son ampleur, le passage d’une logique de fragmentation à la redécouverte du bien commun, du sens du devoir et de la responsabilité, le retour de la res publica… Bref, pour l’instant, nous n’en prenons pas le chemin, loin de là.

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 19 avril 2018
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Russiagate : les poupées russes de la conspiration
 
Note à l’attention du lecteur : considérant que Donald Trump était un électron libre et Hillary Clinton une va-t-en-guerre, l’auteur de ces lignes a recommandé en novembre 2016 aux Américains de s’abstenir (sans se faire d’illusion sur le résultat) afin de provoquer une crise constitutionnelle qui redonnerait au peuple le pouvoir que jadis Abraham Lincoln lui promit.
 
Russiagate est une succession d’évènements qui s’emboîtent les uns dans les autres, et débouchent sur une conspiration. C’est l’illustration du mépris d’une élite pour la démocratie et de la politisation des services secrets américains. En poursuivant les rêves des Paul Wolfowitz, William Kristol et autres Robert Kagan, des hommes politiques comme John McCain, Lindsey Graham, John Bolton et bien d’autres précipitent le déclin d’une nation qu’ils considèrent exceptionnelle. Cette affaire Russiagate est non seulement désastreuse pour les Américains qui dans leur ensemble n’ont pas conscience des enjeux, elle est aussi extrêmement dangereuse pour l’humanité par la résurgence de la Guerre froide qu’elle engendre.
 
La démission de Debbie Wasserman Schultz
L’affaire débute le 15 juin 2016. Selon CrowdStrike – société informatique spécialisée dans le renseignement – un logiciel malveillant aurait été introduit par les Russes dans l’ordinateur de la Convention nationale démocrate (CND). Un rapport de Christopher Steele, ancien membre du MI6, équivalent britannique du DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), corroborerait l’accusation.
 
Le 22 juillet, WikiLeaks publie 19.000 courriels de la CND, révélant que la direction du Parti démocrate, en accord avec Hillary Clinton, s’oppose à la candidature de Bernie Sanders à l’élection présidentielle. Debbie Wasserman Schultz, la présidente de la Convention démocrate, démissionne. WikiLeaks précise que sa source n’est pas russe. Cette dernière affirmation est confirmée par Craig Murray, ancien ambassadeur britannique, qui dit avoir rencontré la personne à l’origine de la fuite, car il s’agit d’une fuite informatique, c’est-à-dire d’un transfert de donnés de l’ordinateur du Parti démocrate vers une clé USB, et non d’un piratage, c’est-à-dire d’une opération commandée de l’extérieur par un "hacker". Le lanceur d’alerte se cache sous un pseudonyme – Guccifer 2.0 - et serait selon toute vraisemblance Seth Rich, membre du Parti démocrate, assassiné près de son domicile le 10 juillet 2016. Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, a offert une récompense de 20 000 dollars à toute personne fournissant des informations conduisant à la capture de l’assassin. 
 
Il ne s’agit donc pas d’une interférence russe mais d’un règlement de compte à l’intérieur du Parti démocrate visant à faire taire les opposants à la candidature d’Hillary Clinton. L’accusation d’interférence repose sur le rapport Steele qui se révèlera être sans valeur, et les affirmations de CrowdStrike dont l’un des dirigeants est Dmitri Alperovich, émigré russe, connu pour son antipathie envers Poutine. On apprend plus tard que le dossier Steele a été payé par la Convention démocrate.
 
L’affaire Michael Flynn et ses rebondissements
Donald Trump nomma le général Michael Flynn Conseiller à la sécurité nationale. Pendant la période de transition, entre l’élection et l’inauguration, Michael Flynn a eu plusieurs entretiens avec Sergey Kislyak, l’ambassadeur russe. Rien d’illégal à cela mais interrogé par le FBI, il nia leur existence. Dans un pays où le mensonge est la faute suprême depuis que George Washington reconnut à l’âge de six ans qu’il "ne pouvait pas mentir", cette dissimulation était inacceptable et Michael Flynn dut démissionner. Bien entendu, ce n’était pas là la vraie raison. Selon certains, Flynn aurait admis sa faute pour sauver son fils qui était l’objet d’une enquête du procureur spécial, Robert Mueller. Plus vraisemblablement, sa déchéance tient aux propos qu’il tint le 10 août 2015 lors d’un entretien avec Mehdi Hasan, journaliste d’Al Jazzera. Il était alors directeur de l’Agence de renseignement de la Défense. Il déclara que le gouvernement américain avait pris en pleine connaissance de cause la décision d’apporter son soutien à Al Qaeda et aux Frères musulmans. C’est un secret de polichinelle mais un crime de lèse-majesté aux yeux des néoconservateurs. 
 
L’affaire aurait pu en rester là mais des esprits chagrins se sont inquiétés de savoir comment le FBI était au courant de ses entretiens avec Sergey Kislyak ? La réponse se trouve dans le fonctionnement des Cours de surveillance du renseignement étranger. Ces cours d’exception autorisent les agences de renseignement à procéder à des écoutes téléphoniques sans que la preuve justifiant la demande ne soit apportée. C’est ainsi que Michael Flynn fut mis sur écoute. Son mensonge inutile et maladroit le condamna. Il encourt cinq ans de prison.
 
Des esprits curieux ont voulu savoir pourquoi Michael Flynn souhaitait parler à l’ambassadeur russe. Ils apprirent que le 22 décembre 2016, Michael Flynn appela Sergey Kislyak à la demande de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, lui-même agissant pour le compte de Benjamin Netanyahu. Barack Obama avait décidé de ne pas opposer son veto à la résolution 2334 du Conseil de sécurité condamnant la colonisation israélienne en territoire palestinien. L’objet de l’appel était de faire pression sur la Russie pour qu’elle oppose son veto à la résolution. Israël n’étant pas un ennemi des Etats-Unis la démarche de Jared Kushner ne peut être considérée comme un acte de trahison. En revanche, elle tombe probablement sous le coup du Logan Act de 1799 qui menace d’emprisonnement toute personne non autorisée à négocier avec un gouvernement en désaccord avec les Etats-Unis.
 
Un dossier vide
Russiagate repose sur trois accusations : a) la Russie a piraté l’ordinateur de la Convention démocrate, b) elle était de connivence avec Donald Trump pour l’aider à gagner l’élection présidentielle, et c) elle a aussi tenté d’interférer par d’autres moyens dans le processus électoral. Le dossier comporte quatre grands documents : le rapport Christopher Steele du 20 juin 2016, la déclaration conjointe du 7 octobre 2016, le rapport du FBI du 29 décembre 2016, et celui des dix-sept agences du renseignement du 6 janvier 2017. Le dossier comprend aussi la mise en accusation de plusieurs membres de l’équipe de campagne de Donald Trump, et de treize citoyens et trois entreprises russes. Il y a aussi la note de Davin Nunes, rapporteur de la Commission du renseignement de la Chambre des représentants qui conteste les conclusions des agences de renseignement, et la réponse du Parti démocrate.
 
L’accusation de piratage n’a jamais été démontrée. Le Parti démocrate et CrowdStrike n’ont pas autorisé le FBI à examiner l’ordinateur. Le FBI était en droit d’exiger qu’il lui soit remis. Il ne l’a pas fait. Son attitude est incompréhensible. Des experts ont démontré qu’il était impossible de pirater 1 976 mégabytes en 87 secondes alors qu’il était possible de les transférer sur une clé USB dans ce laps de temps. Aucun démenti n’a été apporté à leur démonstration. Le 7 mars 2017, WikiLeaks révèle que la CIA dispose d’un programme qui lui permet de pirater des informations dans n’importe quel ordinateur tout en laissant des traces faisant penser que le pirate est une puissance étrangère. L’information n’a pas été démentie.
 
Aucun des quatre grands documents cités plus haut n’apporte la preuve d’une connivence russo-américaine ou d’une interférence russe dans le processus électoral. La validité juridique de l’inculpation de Michael Flynn est douteuse, compte tenu du procédé utilisé pour l’obtenir. Les mises en accusation des membres de la campagne électorale n’ont rien à voir avec l’élection. Le directeur de la campagne, Paul Manafort, et le conseiller aux affaires étrangères, Carter Page, sont inculpés d’irrégularités financières dans leurs affaires personnelles.
 
La mise en accusation de citoyens et entreprises russes par le procureur spécial Robert Mueller est d’un ridicule achevé. Elle leur reproche d’avoir tenu des propos calomnieux sur la toile dans l’intention de diviser et de troubler l’électoral américain. L’accusation est si grotesque que Rod Rosenstein, secrétaire d’Etat au ministère de la justice, crut bon de préciser que la manœuvre russe n’avait eu aucun effet sur l’élection. Elle n’avait qu’un but bassement commercial, sans portée politique. Alors pourquoi tout ce remue-ménage ? Parce qu’il convient de démontrer aux Américains que la Russie est l’ennemi juré des Etats-Unis. La Russie s’oppose en effet aux visées hégémoniques de Washington au Moyen Orient et en Europe de l’est.
 
L’absence de preuves n’empêche pas des hommes politiques et des commentateurs de parler d’acte de guerre. Jerrold Nadler, député de New York, y voit un nouveau Pearl Harbor. Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times, y voit aussi un Pearl Harbor et, pour faire bonne mesure, y ajoute le 11 septembre. Ces parallèles sont grotesques. L’attaque japonaise détruisit la quasi-totalité de la flotte du Pacifique et fit 3 500 tués ou blessés. Le 11 septembre réduit en cendres plusieurs immeubles au cœur de Wall Street et tua 3 000 personnes. Ceux qui tiennent ces propos irresponsables sont-ils conscients de l’effet qu’ils produisent sur les dirigeants de la seconde puissance nucléaire mondiale et du regain de tension qu’ils génèrent ? C’est très dangereux, comme le notent le journaliste Max Blumenthal, et le professeur Stephen Cohen, spécialiste de la Russie.
 
Réactions de Donald Trump et de Vladimir Poutine
Hormis ses tweets rageurs et le licenciement du directeur du FBI, James Comey, Donald Trump s’est montré peu combatif dans cette affaire. Cette campagne de dénigrement l’affaiblit personnellement et l’empêche de conduire une politique de détente à l’égard de la Russie. Pourquoi a-t-il accepté la démission de Michael Flynn ? Pourquoi n’a-t-il pas déclassifié le dossier ce qui aurait tué la conspiration dans l’œuf ? Trump est un homme seul. Il n’était pas le candidat du Parti républicain. Il n’a pas été choisi, il s’est imposé. Il ne dispose d’aucune organisation propre. Les "petits blancs" désargentés et déboussolés des Appalaches et du Midwest sont son seul soutien. C’est peu. Qui plus est, sa politique étrangère va à l’encontre de la doxa néoconservatrice. Dans ces conditions, peut-il s’attaquer à la toute puissante CIA qui ne rend de compte à personne, pas même au sénat ?
 
Face aux insultes et brimades dont elle est l’objet – fermeture musclée du consulat de San Francisco, sanctions, humiliations, etc. – la Russie a fait le choix de la passivité, espérant sans doute que l’élection de Trump ferait évoluer les choses dans son sens. Ce n’est pas le cas. Au contraire, les choses risquent de s’envenimer. Le 1er mars, Vladimir Poutine a fait un long discours devant les représentants de la Fédération de Russie. Dans les quinze dernières minutes, il a donné des détails surprenants sur une nouvelle génération de missiles. Il a précisé que ces armes, capables de neutraliser la défense américaine, n’ont aucun but offensif. Son objectif, semble-t-il, est de rétablir la parité entre les deux premières puissances nucléaires, mis à mal par les difficultés économiques qu’a connu la Russie suite à la présidence de Boris Eltsine. Un glaive dans une main, un rameau d’olivier dans l’autre, il a invité Américains et Européens à la table des négociations. Aux Etats-Unis, son message a été interprété comme un signe d’agressivité. Poutine "menacerait l’Occident", titre le New York Times. Il se livrerait à "une escalade dans la rhétorique martiale", selon le Washington Post. Il s’agit là d’interprétations biaisées. Les va-t-en-guerre s’en servent pour exiger une augmentation d’un budget de la défense hors norme. 
 
Fake news : de vraies fausses nouvelles
Une russophobie s’installe, à la manière de l’air de la calomnie du Barbier de Séville : "elle glisse, elle rôde, s'introduit dans les têtes…"… orchestrée par les médias et les agences de renseignement. Trois anciens de la CIA, James Clapper, Michael Hayden et Philip Mudd (1), sont désormais des analystes attitrés de grandes chaînes de télévision. Dans un article paru sur son site le 27 février, Paul Craig Robert, ancien Secrétaire d’Etat au Trésor de Ronald Reagan, note que le Washington Post, le New York Times, et Bloomberg se livrent à une campagne de dénigrement systématique envers la Russie. Le 6 mars, le journaliste d’investigation Matt Taibbi relève que Drew Griffin, reporteur à CNN, est allé frapper à la porte d’une vielle dame pour la traiter de "collaboratrice russe" suite à son vote pour Donald Trump. Stephen Cohen, professeur émérite de Princeton University, s’inquiète de la tournure que prend l’enquête du procureur spécial. Toute personne ayant ou ayant eu des contacts avec des Russes est une criminelle en puissance. Cohen qui a consacré une partie de sa carrière universitaire à l’étude de la Russie et entretient des relations amicales avec de nombreux russes se sent visé. Il note, désabusé : "Après dix-huit mois d’enquête, nous avons un Russiagate sans Russie".
 
Le 24 novembre 2016, le Washington Post publia une liste de 200 sites accusés de sympathie pro-russe. Cette liste est l’œuvre d’un site totalement inconnu, PropOrNot. Des noms connus et respectés comme celui de Paul Craig Roberts, de Robert Parry ou de Ron Paul sont sur la liste. La tentative est si bouffonne qu’elle tourne court. Elle obligera cependant le site officiel russe, Russian Television (RT) de s’enregistrer comme agent étranger au titre du Foreign Agent Registration Act.
 
L’ironie de la chose est que ces 200 sites qui pour la plupart sont indépendants, sont accusés de disséminer des fausses nouvelles (fake news) par les émetteurs de ces fausses nouvelles. Google et Facebook ont modifié leurs programmes informatiques pour "déprioratiser" ce qu’ils considèrent de "fausses nouvelles". Sur quels critères s’appuient-ils ? Sans critères objectifs, cette "déprioritisation" s’assimile à de la censure. A qui profite-t-elle ? Les Etats-Unis sombrent-ils dans une nouvelle croisade McCarthyienne ou sont-ils à l’aube d’une ère orwellienne ?
 
L’attitude ambigüe des agences de renseignement
Cette affaire aux multiples rebondissements a aussi plusieurs origines. Dans le brouhaha médiatique, il est facile d’oublier l’attitude énigmatique de James Comey, directeur du FBI, qui le 28 octobre 2016 – onze jours avant l’élection présidentielle – publia la lettre qu’il avait envoyée au Congrès demandant que le dossier des courriels d’Hillary Clinton soit rouvert. L’effet sur la candidate fut catastrophique. Elle perdit 17 points dans les sondages alors que Donald Trump en gagnait onze. Inexplicablement, James Comey retira sa demande une semaine plus tard. Pour beaucoup, y compris Hillary Clinton, cette lettre est l’une des causes de la défaite de la candidate démocrate. Cette attitude incompréhensible du FBI se retrouve à plusieurs reprises dans le dossier.
 
Dans le rapport des dix-sept agences de renseignement, publié le 6 janvier 2017, il est écrit : "Nous estimons que Poutine et le gouvernement russe souhaitaient accroître les chances du candidat Trump en discréditant son adversaire. Les conclusions des trois agences [CIA, FBI et NSA] concordent sur ce point. La CIA et le FBI en sont convaincus. La NSA émet des réserves". Quelles sont ces réserves ? Le 12 janvier 2017, James Clapper (2) déclare que le rapport Christopher Steele ne saurait être considéré comme le produit d’agences américaines de renseignement. Il n’en fut pas moins utilisé pour mettre Michael Flynn sur écoutes ! Le même Clapper reconnut le 8 mai 2017, devant une commission du sénat, que le rapport des dix-sept agences de renseignement était le fruit de quatre agences (3) et non de dix-sept, comme indiqué précédemment. Le 16 mai 2017, John Brennan (4) confirme cette déclaration devant une commission de la Chambre des représentants. Par ailleurs, James Clapper déclare que les douze analystes qui ont participé à sa rédaction, ont été "présélectionnés".
 
Cette attitude ambigüe des agences de renseignement qui ne lasse pas d’étonner, est partagée par les politiques. Ainsi, Barack Obama qui a commissionné le rapport des dix-sept agences, admet lors de sa dernière conférence de presse du 18 janvier 2017 que leurs conclusions ne peuvent être considérées comme "définitives". Pourquoi cette prudence de dernière minute ? Parce que si interférence il y eut, elle eut lieu sous sa présidence ce qui le rend indirectement responsable de cette violation informatique du territoire nationale par une nation étrangère.
 
Le coup d’état permanent
Il est incongru de parler de coup d’état au pays de la démocratie. Néanmoins, un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques n’hésitent pas à le faire. Pour Max Blumenthal, Russiagate est "un coup tranquille des agences de renseignement" dont l’objectif ultime est la réanimation de la Guerre froide. Le regretté Robert Parry, ancien journaliste du New York Times et fondateur du site Consortium News, partage cette opinion. David Stockman, directeur du budget de Ronald Reagan, parle de "coup en douceur". Paul Craig Roberts y voit une conspiration contre Donald Trump, et ajoute que seul un "contre coup" peut sauver la démocratie américaine. Chris Hedges (5), ancien journaliste du New York Times, très à gauche sur l’échiquier politique, rejoint Paul Craig Roberts lorsqu’il écrit que seule une révolution ramènera la démocratie aux Etats-Unis.
 
La démocratie américaine a connu plusieurs coups et tentatives de coup d’état au 20ème siècle. En 1934, Smedley Butler, général de division le plus décoré, est approché par des représentants de Wall Street pour renverser Franklin Roosevelt, considéré comme socialiste. Il refuse. Au cours de la Convention démocrate de 1944, le vice-président Henry Wallace est ovationné onze fois par les délégués qui souhaitent sa reconduction au poste de vice-président, faisant de lui le futur président des Etats-Unis en raison de l’état de santé de Roosevelt. Il allait être ovationné une douzième fois quand un inconnu cria "au feu". La salle fut rapidement évacuée. Le lendemain Harry Truman était nommé vice-président. Henry Wallace était un pacifiste, décidé à poursuivre la politique d’apaisement de Roosevelt envers l’Union soviétique.
 
L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy est le fait d’une élite composée de représentants du pouvoir politique, militaire et financier. Il fut du côté des faucons tout au long de sa carrière, mais rejoint le camp des colombes après la crise de Cuba où, tout comme Khrouchtchev, il eut l’occasion de mesurer la profondeur de l’abysse nucléaire. Dans son discours du 10 juin 1963, il indique la voie qu’il entend suivre désormais, à savoir une politique de détente avec l’Union soviétique. Ce discours lui fut fatal. L’avenir lui donna raison. La détente était la seule voie raisonnable. Le vote de la Floride du 7 novembre 2000 qui donna la victoire à George W. Bush suite à une décision inappropriée de la Cour suprême, est une fraude électorale qui s’assimile à un coup d’état.
 
La preuve que la politique des Etats-Unis n’est plus le fait des électeurs mais d’une élite nous est donnée par le général Wesley Clark, ancien commandant des forces de l’OTAN. Dans un discours au Commonwealth Club de Californie le 3 octobre 2007 alors qu’il est candidat à l’élection présidentielle, il fait une déclaration stupéfiante. Alors qu’il visite le Pentagone une dizaine de jours après le 11 septembre, un général de ses amis l’interpelle et lui demande de l’accompagner dans son bureau. Il lui apprend que dans les cinq ans les Etats-Unis vont envahir sept nations : l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Iran. Wesley Clark dit alors à son auditoire : "ce pays est victime d’un coup d’état réalisé par Wolfowitz (6), Dick Cheney (7) et Rumsfeld (8) et une demi-douzaine d’autres personnes dans le cadre du Projet pour un nouveau siècle américain (9). Ils veulent déstabiliser le Moyen Orient… alors qu’aucun sénateur ou député n’en est informé, et en l’absence de débat public." Alors qu’il était à Londres, Roland Dumas fut approché par des émissaires lui demandant d’intervenir auprès du gouvernement français pour faciliter le succès de ce projet. Il refusa de le faire.
 
Il ne fait pas de doute qu’une élite contrôle les principaux leviers du pouvoir aux Etats-Unis. C’est vrai dans la plupart des démocraties. C’est dans l’ordre naturel des choses. Platon l’a expliqué jadis. Encore faut-il savoir quelle est cette élite et quels sont ses objectifs.
 
La déstabilisation comme politique étrangère
N’ayant trouvé aucune arme de destruction massive, George W. Bush promit aux Iraquiens une démocratie vibrante. Quinze ans plus tard, elle n’est toujours pas au rendez-vous, et les Iraquiens vivent dans un pays dévasté. Les Libyens qui ont perdu le leader qui leur apportait le bien-être matériel à défaut de liberté, vivent dans un pays détruit et divisé. Les Syriens ont fait le choix de se rallier derrière leur "tyran sanguinaire" pour sauver leur pays. Le Yémen est dans une situation humanitaire catastrophique qui n’a d’égal que l’indifférence dont elle est l’objet en Occident. Nous voyons là l’illustration de la politique décrite par le général Wesley Clark dans son discours du 3 octobre 2007.
 
Les néoconservateurs sont d’une hypocrisie incroyable lorsqu’ils reprochent à tort aux Russes d’être intervenus dans l’élection présidentielle de 2016 alors qu’ils ont porté Boris Eltsine au pouvoir en 1996. Selon Dov Levin du Carnegie Mellon University les Etats-Unis seraient intervenus dans 81 élections nationales entre 1946 et 2000. Mais, selon Scott Shane du New York Times, ce serait pour la bonne cause ! Pas sûr que les victimes de ces interventions partagent son opinion.
 
Un fossé entre le peuple et ses élites
Les évènements de ces vingt-cinq dernières années ont creusé un fossé entre le peuple et ses élites dans les nations occidentales. Les Etats-Unis n’échappent pas à cette crise de la démocratie dont les causes sont profondes et difficiles à cerner. Pour autant, la division et la corruption semblent atteindre des sommets aux Etats-Unis. Ce n’est pas le sujet de cette note, mais un bref commentaire sur les principaux acteurs de Russiagate est révélateur.
 
Bill et Hillary Clinton, issus de milieux modestes, sont désormais à la tête d’une fortune évaluée à 120 millions de dollars et d’une fondation que certains évaluent à plus d’un milliard de dollars. Des soupçons de conflits d’intérêt entachent cette fondation. Hillary Clinton aurait utilisé sa position de Secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) pour obtenir des donations en échange de services diplomatiques. Le FBI enquêterait sur ces agissements. Hillary Clinton a monnayé au prix fort ses conférences auprès de Wall Street. Goldman Sachs lui aurait versé 675 000 dollars pour trois conférences. Cela fait désordre pour une candidate de la gauche.  
 
Après avoir espionné les fonctionnaires du sénat qui enquêtait sur la CIA, son patron, John Brennan, a nié le fait sur NBC, l’une des grandes chaînes américaines, avant de se rétracter suite à une déclaration de l’inspecteur général de l’agence. Le procureur spécial, Robert Mueller, ancien directeur de la CIA, vient d’être absous par la Cour suprême d’abus commis envers 700 étrangers suite à l’attaque du 11 septembre. La Cour a estimé que la sécurité nationale prévalait contre les libertés civiles. James Comey, autre ancien directeur de la CIA, s’imagine en Thomas Becket. Ses collègues l’appellent le "cardinal". Il ferait plus tôt penser à Olivier Cromwell. Un sondage révèle que 63 % des personnes interrogées ne font pas confiance aux agences de renseignement.
 
Le fossé entre le peuple et ses élites est flagrant à l’occasion de l’élection présidentielle. Environ 50 % des électeurs s’abstiennent. Le président étant élu avec un peu plus de 50 % des voix, il n’a le soutient que de 25 % des électeurs. L’élite qui gouverne les Etats-Unis n’a d’autre objectif que de maintenir et si possible accroître son pouvoir et sa richesse. Elle est protéiforme. Ses objectifs secondaires qui parfois s’opposent font qu’elle est sujette à des dissensions. Elle n’en a pas moins remarquablement réussi ces vingt-cinq dernières années. En pourcentage de la richesse nationale produite, ses revenus ont retrouvé leur niveau de 1929 après avoir subi une baisse considérable dans les années d’Après-guerre. L’inégalité croissance qui en résulte, particulièrement au niveau des "petits blancs", explique pour partie le succès de Donald Trump.
 
Les poupées de l’élite washingtonienne
Dans cet emboîtement de poupées russes, la plus petite et non la moindre est l’éviction de Bernie Sanders dans la course à la Maison Blanche par le Parti démocrate. La seconde est l’assassinat de Seth Rich qui fait suite au mystérieux décès de Shawn Lucas le jour où il devait déposer plainte pour fraude contre le Parti démocrate dans l’affaire Sanders. La troisième est la mise en accusation de Michael Flynn par des procédés douteux. La quatrième est l’intervention d’un citoyen des Etats-Unis auprès de la Russie pour le compte d’Israël. La cinquième et dernière est l’opération de désinformation mise en place par les agences de renseignement avec la complicité du personnel politique et des médias visant à faire de la Russie l’adversaire par excellence justifiant ainsi l’énorme budget du complexe militaro-industriel au nom d’une politique hégémonique insensée.
 
Le tout se résume à une conspiration – la conspiration d’une élite qui, en voulant consolider son pourvoir et ses avantages, détruit la nation à laquelle elle se félicite d’appartenir. Cela n’est pas sans rappeler les aristocrates de l’Ancien régime. La Révolution et les campagnes napoléoniennes firent suite à la royauté. Aux Etats-Unis, ce pourrait être la démocratie inversée du regretté Sheldon Wolin et Armageddon.
 
(1) Les deux premiers sont d’anciens directeurs de la CIA, le troisième est un spécialiste du contre-terrorisme.
(2) Directeur de l’Agence nationale du renseignement d’août 2010 à janvier 2017.
(3) La CIA, la NSA, le FBI et le Bureau du directeur de la National intelligence.
(4) Directeur de la CIA de mars 2013 à janvier 2017.
(5) Chris Hedges fut remercié pour avoir écrit un article sur le Moyen Orient qui ne correspondait pas à la ligne éditoriale du comité de rédaction du journal.
(6) Secrétaire d’Etat à la Défense de 2001 à 2005.
(7) Vice-président des Etats-Unis de 2001 à 2009.
(8) Ministre de la défense de 2001 à 2006.
(9) Cercle de réflexion dont les deux principaux animateurs sont William Kristol et Robert Kagan.

Envoyé par l'auteur, 15 avril 2018
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Arnaud Beltrame a donné un visage à la vertu militaire
 
Arnaud Beltrami est aujourd’hui l’incarnation du courage, celle des valeurs militaires où l’honneur, l’abnégation, l’obsession du succès de la mission tiennent une place centrale à côté du principe d’humanité. D’autres les partagent bien sûr, mais l’armée les cultive, en sculpte les caractères de ses soldats afin qu’ils aient la force d’aller, si la Nation le leur demande, au bout de leur engagement dussent-ils, pour cela, donner leur vie.
D’autres gendarmes, d’autres marins, d’autres aviateurs, d’autres soldats, innombrables, sont allés et vont encore, chaque jour, au bout des risques qu’implique leur devoir. D’autres demain se lèveront, quels que soient les dangers, pour que la France demeure libre de l’ennemi et de l’insécurité : c’est la condition même de l’existence de notre patrie. Certains, trop rares, marquent durablement les souvenirs. Ainsi, le général de gendarmerie Guy Delfosse qui, le 27 mars 1984, "donne un magnifique exemple d’abnégation en accomplissant jusqu’au sacrifice suprême son devoir de citoyen et de militaire de la gendarmerie" : il  refuse de se plier aux injonctions de deux terroristes de la branche lyonnaise d’Action directe qui l’abattent froidement. Ou encore la section d’infanterie qui, le 27 mai 1995, baïonnette au canon, sous le feu ennemi, part à l’assaut du pont de Vrbanja sous les ordres du lieutenant Heluin et de notre actuel chef d’état-major des armées, le général François Lecointre. Parmi d’autres, ces héros sont les jalons du roman français, les incarnations du courage et de l’honneur.
 
Aujourd’hui, sans que les citoyens français en aient une claire conscience, au Sahel, au Levant, ailleurs dans le monde, des soldats français presque anonymes sont grièvement blessés et meurent dans l’exécution de leurs missions au service de la France. Noyés dans l’écume des jours, vites oubliés, leur courage et leur sacrifice disparaissent presque instantanément dans le brouhaha médiatique qui ne retient, un instant que les images des drapeaux tricolores drapant les cercueils alignés de la cour d’honneur des Invalides. Arnaud Beltrame, dont chacun se souviendra, les représente tous, ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain : il a, par son courage, donné un visage à la vertu militaire, celle envers laquelle George Clémenceau rappelait que la nation avait un devoir. Arnaud Beltrame, les soldats de France te remercient : tu es désormais leur visage.
 
Car il s’agit bien non d’un coup de tête mais de courage, le vrai, c’est-à-dire d’une décision prise en toute connaissance du danger parce qu’elle correspond au devoir et à l’honneur. Issu de l’artillerie, major de sa promotion d’élèves-officiers à Coëtquidan puis de sa promotion à l’école des officiers de la gendarmerie, Arnaud Beltrame est un officier brillant, accompli : toute le prouve dans sa carrière. C’est un homme des chemins de crêtes et des choix difficiles : il progresse à force d’engagement et de volonté, devient chuteur opérationnel au sein de l’escadron parachutiste du GIGN, est engagé en zone de combat en Irak ce qui lui vaudra la croix de la valeur militaire
Sa décision rapide en ces dramatiques instants du 23 mars reflète parfaitement le sens de la mission et le rapport très particulier que le militaire entretient avec la mort. Il l’accepte une fois pour toute : lorsqu’il s’engage, il donne sa vie à la nation. Point. C’est bien là la grandeur de ce métier : je donne ma vie et je ne choisis plus les missions que l’on me donnera. Je les accepte, j’irai jusqu’au bout, quel que soit leur danger, sans esprit de recul, parce que je sers. Le militaire est au service de la France, au service des Français, jusqu’au sacrifice suprême si le devoir et l’honneur l’exigent. Arnaud Beltrame est mort pour la patrie : il est un héros qui servira de guide demain aux générations de jeunes français qui jugeront, comme lui, que la France et sa liberté sont une cause qui mérite que l’on meure pour elle.
 
Les Français se souviennent davantage des noms de frères Kouachi, les terroristes de Chalie Hebdo, ou de Salah Abdeslam, l’un des cerveaux de l’attentat du Bataclan que de ceux des membres des forces de police et de gendarmerie qui ont risqué leur vie lors des assauts donnés pour mettre un terme à ces barbaries. Désormais, ils sauront mettre un visage et un nom derrière tout ce courage, ce sens de l’honneur et du devoir qui assure leur sécurité : celui d’Arnaud Beltrame.
Le 1er juin 1995 à Vannes, lors de la cérémonie en l’honneur des deux marsouins morts dans l’assaut de Vrbanja le président Chirac déclare : "les marsouins Amaru et Humblot sont morts pour une certaine idée de la France, une France qui refuse de s’abandonner à la fatalité et à l’irresponsabilité." C’est pour la même idée de la France qu’Arnaud Beltrame a donné, le 23 mars, sa vie à la France.

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Monde, 27 mars 2018
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"Si on estime que les enfants n'ont plus besoin de père, qu'on le prouve !"
 
Le Comité d'éthique (CCNE) a rendu en juin dernier un avis favorable sur l'ouverture de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de femmes. Mais pour Aude Mirkovic, une telle décision ne peut qu'enfreindre les droits de l'enfant, que la France s'est pourtant engagée à sauvegarder.
 
FIGAROVOX.- Tout en affirmant qu'elle est un "enjeu de société", vous écrivez dans votre livre, en reprenant les propos de Jacques Testart, que faire une insémination artificielle est à la portée du premier venu. Alors que signifie l'agitation qu'on fait autour de cette question ?
Aude MIRKOVIC.- En effet, l'insémination de femmes fertiles, par des donneurs eux aussi fertiles, ne requiert aucune compétence médicale  il suffit d'introduire le sperme à l'aide d'une pipette, et cela a toutes les chances de fonctionner lorsqu'il n'y a pas de problème de fertilité. Il y aurait donc dans cette prestation médicale une forme d'abus, surtout pour les deniers de l'assurance maladie.
L'agitation, comme vous dites, ne concerne pas la possibilité qu'une femme a de s'inséminer elle-même d'une manière ou d'une autre. Ça, c'est un fait. L'agitation porte sur le projet envisagé de légaliser cette pratique, autrement dit d'organiser légalement la conception d'enfants d'une manière qui les prive de père. En effet, si la façon que choisit une femme pour avoir un enfant relève de sa vie privée, ce n'est plus le cas dès lors qu'elle sollicite la société pour réaliser son choix : lorsqu'une loi est envisagée, c'est la responsabilité du législateur de peser la demande à l'aune du respect des droits des enfants comme de l'intérêt général.
 
En quoi l'extension des techniques d'assistance médicale à la procréation aux personnes seules ou aux couples de même sexe constitue-t-elle l'irruption d'une logique marchande dans le domaine de la médecine ?
La PMA pour les femmes célibataires et les couples de femmes est un prétexte, le moyen de faire sauter le verrou thérapeutique qui résulte de la loi actuelle : en effet, en droit français, la PMA poursuit l'objectif de compenser une infertilité pathologique, médicalement diagnostiquée. Seuls sont concernés des couples composés d'un homme et d'une femme, vivants et en âge de procréer, car l'incapacité à procréer des personnes seules, en couple de même sexe, trop âgées ou carrément décédées, n'est pas pathologique. Elle est naturelle.
Déjà, dans ce contexte restreint car thérapeutique, il apparaît que la PMA entretient souvent des rapports ambigus avec l'argent car les médecins ont affaire à des patients très demandeurs, prêts à tout pour avoir l'enfant désiré, et ce d'autant plus que la PMA est prise en charge à 100 % par l'assurance maladie. Il en résulte un sur-recours à la PMA qui pose la question tant de la qualité des soins que du bon usage des ressources de l'assurance maladie. La légalisation de la PMA pour des femmes fertiles signifierait l'abandon de ce critère thérapeutique et, alors, tout le monde aurait accès à la PMA, y compris les couples homme/femme fertiles, numériquement les plus nombreux et qui constituent la cible ultime et réelle du grand marché de la procréation. La PMA pour les femmes pose des difficultés majeures en soi, mais ce qui se joue en 2018 ce n'est pas seulement la PMA pour les femmes, mais la PMA généralisée : les femmes ne sont qu'un prétexte pour rapatrier en France les profits des cliniques belges et espagnoles.
 
Vous voyez aussi des dérives possibles d'eugénisme…
Comme l'explique Jacques Testart, pionnier de la FIV en France, la PMA est intrinsèquement liée à la sélection et donc à l'eugénisme : dès lors qu'on choisit un donneur, il faudrait vraiment être idiot pour retenir un alcoolique ou un homme ayant des antécédents familiaux chargés. Dès lors qu'on choisit un embryon parmi une dizaine d'autres, il faudrait vraiment être idiot pour ne pas choisir celui qui offre les meilleures garanties de "qualité". Aujourd'hui, les personnes qui recourent à la PMA le font pour des raisons médicales, non pour choisir l'enfant sur mesure. Si la PMA est ouverte en dehors des indications médicales, les gens voudront la PMA non plus seulement pour avoir un enfant, ce qu'ils peuvent faire naturellement, mais pour avoir tel enfant : garçon ou fille, comme aux États Unis, ou avec un certain QI comme en Chine. La PMA non thérapeutique signifie donc la sélection des individus et, comme on choisit toujours bien entendu les "meilleurs", à l'eugénisme.
 
Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que la "privation de père", qui résulte mécaniquement de l'ouverture de la PMA à des femmes seules ou en couple avec une autre femme, est préjudiciable pour l'enfant ?
Nul besoin d'être un spécialiste pour constater les souffrances et les difficultés qui résultent de l'absence de père : heureusement, ces difficultés et souffrances peuvent être parfois dépassées, guéries, transcendées, mais ce n'est pas toujours le cas et, en tout état de cause, elles sont réelles. Certaines personnes ne connaissent pas leur père, mais en quoi cela justifie-t-il que la loi organise délibérément pour certains cette privation de père ? De façon plus juridique, la Convention internationale des droits de l'enfant proclame pour tout enfant le droit, dans la mesure du possible, de connaître ses parents et d'être élevé par eux : ce n'est pas une opinion qui convainc ou non, c'est un texte juridique contraignant, international qui plus est, qui a donc une valeur supérieure à la loi française et à tout projet de loi en la matière. Or une technique de procréation qui efface délibérément et définitivement le père n'est pas compatible avec ce droit. Si on estime que les enfants de 2018 n'ont plus besoin de père, qu'on commence par le prouver car l'expérience immédiate invite à penser le contraire, et ensuite il faudra dénoncer ou corriger la Convention des droits de l'enfant, mais ce ne serait pas très bon signe. Il vaudrait mieux accepter que, dans un État de droit, la réalisation des désirs des uns trouve sa limite dans le respect des droits des autres, y compris les enfants.
 
Comment expliquer que le CCNE ait donné un avis favorable à la PMA pour les femmes, si une telle pratique méconnaît les droits de l'enfant ?
L'avis du CCNE est très intéressant : le comité, qui dispose de moyens de réflexion et d'investigation importants, et d'un champ de compétences très large en son sein, dresse la liste impressionnante des inconvénients graves résultant de la PMA pour les femmes. La privation de père, la marchandisation des gamètes et autres éléments du corps en font partie. Et le CCNE de conclure, contre toute attente au vu de ces difficultés, par un avis favorable, sous réserve toutefois de trouver des solutions à ces problèmes, ce qui semble bien utopique dès lors qu'ils demeurent des "points de butée", autrement dit non résolus.
Leur méconnaissance des droits de l'enfant conduit à un retour à la loi du plus fort : les adultes pourront sacrifier les droits des plus faibles, les enfants, à la réalisation de leurs propres projets. Mais un jour ou l'autre, les enfants demanderont des comptes de cette filiation paternelle effacée par l'effet de la loi. Non par les malheurs et difficultés de la vie, mais bien par la loi ! Que la société s'interroge : les droits de l'enfant sont-ils bons seulement pour la décoration juridique, ou bien acceptons-nous de les respecter y compris lorsqu'ils contrarient certains désirs ? Si nous nous permettons de porter un jugement parfois sévère sur telle ou telle époque qui a pu tolérer dans l'indifférence voire la complicité généralisée des atteintes aux droits des uns ou des autres, ce n'est pas pour légaliser en 2018 la conception d'enfants privés délibérément de père.
 
À propos du CCNE, quel regard portez-vous actuellement sur les états généraux de la bioéthique ? Y avez-vous participé ? Trouvez-vous qu'ils ont permis un débat à la hauteur de l'importance des enjeux ?
La neutralité annoncée des états généraux était dès le départ utopique : le seul fait de mettre des sujets à l'ordre du jour est déjà une prise de position. Organiser des débats sur la PMA sans père, c'est déjà présenter ce projet comme envisagé, possible. On a relevé de nombreux dysfonctionnements : dans certaines soirées sur la PMA, le débat était limité aux modalités de la PMA pour les femmes. Poser la question de la légitimité de la PMA sans père en elle-même était déclaré hors-sujet et la parole verrouillée sur ce point. On a vu les soirées sur l'euthanasie en région Rhône Alpes conclues, à la demande des organisateurs, par des députés signataires de la tribune pro-euthanasie menée par Jean-Louis Touraine. À Lyon, une journée commerciale de promotion de la PMA pour les femmes seules et en couple organisée par une clinique privée espagnole figurait au programme officiel des manifestations annoncées dans le cadre des états généraux… Mais, avec leurs limites, ces états généraux ont le mérite d'exister : si nous attendons des conditions de débat idéales, nous pouvons attendre longtemps. Beaucoup se plaignent de n'avoir jamais la parole ? Saisissons-la quand on nous la donne ! À force de marteler des idées de justice et de bon sens, elles feront leur chemin. Quand le bon sens reprendra-t-il ses droits ? Je n'en sais rien, mais ce qui est certain c'est qu'on ne fera rien avancer en restant chez soi les bras croisés.
 
Vous semblez faire peu de cas des évolutions de société qui portent aujourd'hui les débats sur la parenté, la famille… les modèles familiaux ont évolué, sinon en droit, du moins dans les faits : pourquoi la loi ne devrait-elle pas accompagner ces évolutions ?
Les situations de famille ont toujours été très variées. Il ne faut pas croire que les familles recomposées soient une nouveauté par exemple : l'ancien droit connaissait parfaitement cette réalité des recompositions, non pas après divorce mais après veuvage, et c'était d'ailleurs déjà compliqué à l'époque, comme en témoigne l'histoire de Cendrillon. Les situations sont diverses, mais les modèles, c'est autre chose. Pour s'en tenir à la filiation, elle découle de l'acte de naissance et indique à chacun de qui il est né. C'est le modèle : ensuite, les circonstances de la vie vont susciter des situations très différentes mais cela ne change pas la réalité première que les parents sont ceux qui sont à l'origine de la vie de l'enfant. D'autres peuvent remplacer ces parents d'origine pour des raisons diverses et le droit accompagne déjà tout cela. Mais ces situations de fait ne justifient en rien que la loi organise de priver certains enfants, délibérément et définitivement, de père ! À ce compte-là, certains enfants sont élevés par des grands-parents, ou parfois par trois ou quatre adultes : la loi va-t-elle pour autant confondre parents et grands-parents, pour tenir compte de ces réalités, ou organiser la réalisation d'un projet parental à trois ou quatre adultes ? Accompagner, oui bien sûr, mais accompagner ne signifie ni institutionaliser tout ce qui existe, ni réaliser tous les désirs.

Paru sur Figarovox, 13 avril 2018
 Aude Mirkovic est docteur en Droit de l'Université Panthéon-Assas et maître de conférences en Droit privé.
Porte-parole de l'association des Juristes pour l'enfance, elle vient de publier
La PMA, un enjeu de société (Artège, 2018).

 
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"À l'est, du nouveau"
 
Illibéralisme. Ce mot difficile à prononcer est appelé à un grand avenir idéologique et politique. Le triomphe électoral en Hongrie de Viktor Orbán en est la dernière preuve éclatante, qui vient après les scrutins autrichiens, italiens, slovaques, polonais, voire allemands. Les élites occidentales y fustigent le populisme, sans voir que ce concept ne signifie plus grand-chose. C'est Orban qui a théorisé l'illibéralisme, qu'il oppose au libéralisme, mais pas à l'économie de marché. Des pays qui ont subi le joug communiste ne peuvent être hostiles à l'économie de marché. En revanche, la crise de 2008 a fait comprendre aux dirigeants hongrois que le libéralisme mondialisé était devenu une machine folle et hégémonique où la finance a tous les pouvoirs et tous les droits.
Mais c'est la crise des migrants de 2015 qui va consacrer la coupure entre deux Europe, entre sociétés libérales et illibérales. Les sociétés libérales allemande et française sont devenues des sociétés multiculturelles qui ont renoncé à défendre leurs frontières et identité. Le juge y définit des normes, inspirées de la religion des droits de l'homme, qui s'imposent à tous. Ce que l'on appelle avec emphase l'État de droit, que l'on confond - confusion délibérée ou ignorance - avec la démocratie. Or, c'est tout le contraire. L'État de droit, c'est le gouvernement des juges, oligarchie qui impose sa loi au peuple - le contraire de la démocratie, qui est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple.
Cet affrontement entre libéralisme et illibéralisme, entre État de droit et démocratie, est le clivage de l'avenir en Europe. Il se substitue aux oppositions surannées entre souverainistes et fédéralistes, entre socialistes et libéraux. Ce concept d'illibéralisme venu de Hongrie a essaimé dans toute l'Europe centrale, aire de l'ancien Empire austro-hongrois. Ce qui n'est sans doute pas un hasard quand on se souvient que c'est cette région qui a connu le plus vivement la pression musulmane avec le siège de Vienne en 1683. Mais ce concept hongrois peut devenir la chance de la droite française si elle sait s'en saisir. Orban tente de distendre le lien entre libéralisme économique et culturel, imposé par la gauche soixante-huitarde après sa conversion, au cours des années 1980, à l'économie de marché. Il accepte le premier - mais en l'encadrant par l'État - et rejette le second au nom des racines chrétiennes de l'Europe.
Il s'efforce ainsi de conjurer cette malédiction de Michéa - du nom du théoricien marxiste qui a brillamment montré le lien entre les deux libéralismes. L'illibéralisme réalise une union des droites qui rallie l'électorat populaire en dénonçant "le grand remplacement" et le danger de l'islamisation de l'Europe. L'illibéralisme est le nouvel ennemi des médias bien-pensants et des idéologues européistes de Bruxelles. La meilleure preuve, s'il en était besoin, que c'est le vent d'est qui est à suivre.

Paru dans Le Figaro Magazine, 13 avril 2018
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L'abus de mécénat, un nouveau délit ?

"Les mirages de l’Art contemporain" seront en librairie le 24 mai avec cinquante pages supplémentaires sur l’Art financier. Voici un avant-goût des délices de la financiarisation de l’art avec les dérives du mécénat mis en lumière par le magazine "Pièces à conviction" de France 3 (1)
Après un François Hollande lyrique qualifiant la fondation Vuitton de "morceau d’humanité", les journalistes sont revenus sur les conditions de réalisation de cette œuvre de l’architecte Frank Ghery dans le Bois de Boulogne. Le projet ne respectait pas la charte des Bois, le Plan Local d’Urbanisme n’y autorisant pas de construction de plus d’un niveau, ce qui est un peu bas de plafond pour réaliser le "grand geste architectural" rêvé par Bernard Arnault. Que croyez-vous qu’il arriva, que le mécène et son architecte ont revu leur copie pour respecter la Loi ? Non, en 2011, la Loi changea exprès et par le biais d’une pratique scandaleuse, le "cavalier législatif", qui consiste à introduire des dispositions qui n'ont rien à voir avec le sujet traité par un projet de loi (le livre numérique en l’occurrence) Ainsi, les opposants ne sont pas au courant et, " ni vu ni connu, j’t’embrouille". C’est Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, autre grand lyrique, qui va déposer cet amendement sur mesure, fort cavalier pour une démocratie. M. Arnault eut ainsi les coudées franches et le projet, arrêté en justice par les riverains, repartit.
Oui mais c’est un généreux mécène, il serait inconvenant de lui reprocher de nous léguer ce "morceau d’humanité" ! Sauf que ce morceau est défiscalisé, depuis la Loi Aillagon de 2003, à hauteur de 60 % et qu’il est difficile d’obtenir des chiffres, tant la culture de l’opacité est répandue… dans la Culture, ou ce qui en tient lieu. Ainsi les chiffres des embauches de LVMH semblent, d’après l’enquête, bien surévalués. Combien a couté la fondation Vuitton ? Officiellement, 100 millions… le prix du rêve.
Oui mais les journalistes ont découvert (après ceux de Marianne) qu’entre le montant officiel et la réalité il y a un léger décalage : coût total, 800 millions dont 480 défiscalisés, c’est-à-dire payés par le contribuable qui fait un joli cadeau au mécène. Il n’y a pas que Koons qui aime nous faire des cadeaux payants, c’est une constante en matière de mécénat qui fonctionne comme une vente forcée, imposée aux contribuables.
Là, commence le plus gratifiant du reportage : le député qui a poussé le "cavalier" n’est pas au courant des conséquences financières : "Si j’avais su, je ne l’aurais pas fait" dit-il. La suite du reportage ne montre pas ce qu’autrefois on appelait "des idiots utiles", non, mais de braves gens "qui n’ont pas les chiffres en tête" comme M. Renaud Donnedieu de Vabres, pourtant un des 5 administrateurs de la Fondation Vuitton : incompétence ? Cynisme ? Et M. Aillagon, à l’origine d’une Loi sur le mécénat qui dérape (le cout de la dépense fiscale explose depuis 2004, multipliée par 7,7) : pas au courant non plus ! Seule Aurélie Filippetti parle sans langue de bois, mais elle n’est plus ministre, cela aide : elle ose dire que la générosité de ces mécènes est piochée dans la poche d’autrui. A quand un plafond de la défiscalisation pour cause de mécénat ? Lors du débat final, une intervenante souligna que le montant de l’évasion fiscale est équivalent à celui de notre déficit. (Mais c’est le contribuable qui est sans cesse culpabilisé d’être dépensier, resquilleur etc !). Faudra-t-il créer un délit d’abus de mécénat ? Pour notre part, nous proposerions plutôt de créer un anti prix pour les mécènes abusifs : le prix Bobi. Non pour l’assonance avec bobard mais en référence à ce personnage du roman "Que ma joie demeure". Bobi est un chic type, généreux. "Oui, commentait l’auteur, Jean Giono, il est généreux mais du bien des autres". Attitude fort répandue chez nos grandes consciences…

Paru sur www.sourgins.fr, envoyé par l'auteur, 10 avril 2018
(1) "Bernard Arnault, l'art de payer moins d'impôts",
une enquête de Stenka Quillet, diffusée dans "Pièces à conviction" le 28 mars 2018. Suivre ce lien et aller à la minute 34 :

https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-3/pieces-a-conviction/pieces-a-conviction-du-mercredi-28-mars-2018_2668210.html (
https://www.sourgins.fr/?email_id=96&user_id=370&urlpassed=aHR0cHM6Ly93d3cuZnJhbmNldHZpbmZvLmZyL3JlcGxheS1tYWdhemluZS9mcmFuY2UtMy9waWVjZXMtYS1jb252aWN0aW9uL3BpZWNlcy1hLWNvbnZpY3Rpb24tZHUtbWVyY3JlZGktMjgtbWFycy0yMDE4XzI2NjgyMTAuaHRtbA%3D%3D&controller=stats&action=analyse&wysija-page=1&wysijap=subscriptions
Publié dans Du côté des élites
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