Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

RIGNAC Paul

RIGNAC Paul

Né en 1955
Marié - trois enfants


Essayiste, écrivain


Licence en droit
 
* Au service d’associations humanitaires œuvrant dans le Sud-Est Asiatique.
     Sa fréquentation du terrain humanitaire et de ses acteurs l’a amené à écrire sur l’histoire commune et sur le choc des cultures entre la France et l’Asie.
* Directeur de collection chez Arconce Éditions (Maison d’édition régionaliste)
     Ses recherches le portent à une réflexion sur les identités culturelles, leurs fondements, leurs limites et leurs possibilités d’ouverture dans un monde de plus en plus globalisé.
 
Ouvrages
Indochine, les mensonges de l’anticolonialisme (2007) - La guerre d’Indochine en questions (2009) - Une vie pour l’Indochine (2012) - La désinformation autour de la fin de l’Indochine française (2013) - Le Mystère des Blancs (2013) - Charolles, une promenade en photos (2013) -
 
Coauteur de
Présence française outre-mer
     publié par l’Académie des sciences d’outre-mer (Editions Karthala)
Dictionnaire de la guerre d’Indochine, à paraître prochainement (Robert Laffont, collection Bouquins).
 
Conférences 
Régulièrement sollicité pour des conférences
     (Commission française d’histoire militaire, ... et pour diverses manifestations du souvenir de l’Indochine française)

URL du site internet:

La guerre de Tromelin...

Publié dans Du côté des élites
La guerre de Tromelin n’aura pas lieu…
 
Par le Traité de Paris, le 30 mai 1814, la France cède à l’Angleterre une grande partie de l’archipel des Mascareignes, situé dans l’Océan indien. Ainsi, l’Ile de France (aujourd’hui Ile Maurice), conquise par les Anglais en 1810, passe officiellement sous la souveraineté britannique. Rodrigues et les Seychelles sont également (et nommément) transférées à l’Angleterre. L’Ile de la Réunion (Ile Bourbon avant 1793) reste française.
Dans la version française du Traité, le transfert de souveraineté de 1814 se limite aux terres "nommément" désignées. C’est exclusif et c’est très clair : les dépendances ou ilots qui ne sont pas nommément désignées doivent rester françaises.
Le texte anglais est différent : "nommément" est traduit par "especially" (spécialement), ce qui n’a pas tout à fait le même sens. Dans la version anglaise, toutes les dépendances de l’Ile de France (Ile Maurice) sont donc transférées à l’Angleterre, "spécialement" Rodrigues et les Seychelles, ce qui n’exclue pas les autres iles ou ilots qui ne seraient pas nommément désignés. Comme pour accréditer cette interprétation, les iles Agalega et Saint Brandon, qui ne sont pas citées, passent pourtant ipso facto sous domination anglaise dès 1814 en tant que dépendances de l’Ile Maurice. Fâcheux précédent contre l’interprétation française…
 
Sur le moment, et pour près de deux siècles, le destin de quelques ilots de l’Océan indien ne suscite toutefois que peu voire pas du tout d’intérêt, donc pas de réclamation ni de conflit. L’ile Maurice accède à l’indépendance en 1968. Il faut attendre 1976 pour que le nouvel état conteste la souveraineté française sur l’un des ilots oubliés : Tromelin. Il s’agit d’une petite ile d’environ 1 km², perdue au milieu de l’océan. De forme ovoïde, plate comme la main, elle dispose d’une petite piste d’aviation. En 1953, à la demande de l’ONU, la France y a installé une station météorologique occupée à temps partiel par trois scientifiques. Cela pourrait indiquer une reconnaissance implicite de la souveraineté française sur Tromelin de la part de l’ONU. La station météorologique, qui existe toujours, est aujourd’hui entièrement automatisée. L’ilot est inhabité.
 
L’intérêt des lieux n’est pas négligeable. La zone de souveraineté maritime liée à cet ilot est très vaste : près de 300 000 km². La France possède ainsi, grâce à ce type de contribution, le deuxième domaine maritime du monde. Ce n’est pas rien. Les fonds marins recèlent de considérables richesses animales et végétales, et le plus prometteur est sans doute l’éventualité de la présence de ressources pétrolières dans les fonds sous-marins. Bref, face à de tels atouts, l’intérêt pour Tromelin semble se réveiller aux 20e et 21e siècles, aussi bien à Madagascar qu’à Maurice…
En 1982, François Mitterrand engage des négociations avec l’Ile Maurice. Dans la plus grande discrétion, une commission paritaire formule un projet de cogestion, lequel débouche sur un accord signé en 2010 (sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy) toujours avec la même discrétion par rapport à l’opinion publique française. Cette cogestion n’est pas censée être un abandon de souveraineté, elle concerne seulement des sujets comme la météorologie, la pêche et l’environnement. En quoi la France a-t-elle besoin d’une cogestion avec l’Ile Maurice pour assumer de telles tâches sur cet ilot ? On peut légitimement s’interroger. Si elle n’est pas capable de gérer cela toute seule sur son propre territoire, c’est grave…
 
Le bénéfice de l’opération apparaît évident pour les Mauriciens, mais on se demande quelle contrepartie en tirent les Français. Les premiers mettent un pied dans la porte de l’annexion pure et simple tandis que les seconds cèdent, quoi qu’on en dise, une partie de leur souveraineté sur 300 000 km² sans aucun bénéfice apparent. Ou alors, on ne nous dit pas tout, et il y a eu des contreparties inavouables… devant de telles étrangetés, tous les doutes sont permis.
 
Toujours est-il que la ratification traine en longueur, au grand désespoir des Mauriciens. L’affaire devait être bouclée lors de l’actuelle session parlementaire française, mais devant le tollé provoqué par ce qui ressemble à une braderie, l’ordre du jour a été modifié. Plus de ratification au programme. Elle est remise à une session ultérieure. Des élus allant du PS au FN, le Medef, la romancière Irène Frain, quelques articles de presse, une pétition recueillant 12 000 signatures ont eu provisoirement raison d’un texte dont l’inconstitutionnalité aurait pu être plaidée, en ultime recours. La République est une et indivisible, après tout, "après très exactement tout" aurait dit Antigone.
On arrive donc à un résultat lamentable, commun à toutes politiques à la petite semaine : personne n’est content. Les Mauriciens se sentent floués après plusieurs années de négociations et de promesses non tenues (on les comprend). De nombreux Français sont écœurés par ce qui ressemble encore une fois à un abandon de souveraineté suivi d’atermoiements peu glorieux.
 
Pour l’Histoire, il faut rappeler la tragédie des naufragés de Tromelin, sujet du roman éponyme d’Irène Frain : en 1761, un vaisseau négrier fait naufrage. L’équipage abandonne sur l’ile une centaine d’esclaves, et repart. Quinze ans plus tard, on ne retrouvera à Tromelin que huit survivants. Dans l’opinion publique française de la fin du 18e siècle, l’émotion provoquée par cette tragédie joua un rôle majeur en faveur de l’abolition de l’esclavage. D’où l’importance (méconnue) de Tromelin dans l’histoire de France.
 
Au-delà de l’intérêt historique et du cas particulier de Tromelin, on ne fera pas sans dommages l’économie d’une réflexion sur la gestion du deuxième domaine maritime mondial, domaine français honteusement et stupidement sous exploité. Rappelons-nous cette phrase du commandant Guillaume : "La France était grande parce qu’elle avait un empire, et elle avait un empire parce qu’elle avait une marine". Remplaçons aujourd’hui le mot « empire » par les mots « domaine maritime », et il apparaît comme évident qu’une marine adaptée à la gestion de ce domaine serait la première condition pour le mettre en valeur efficacement. Mais qui, parmi nos gouvernants ou candidats gouvernants, s’intéresse encore à cela ? Qui aura le courage d’imaginer et de mener une politique novatrice et volontariste dans le cadre de notre domaine maritime ? Il est tellement plus facile de se défausser de ses responsabilités en inventant des "cogestions" qui ne sont que les faux-nez de capitulations en rase-campagne, pour ne pas dire ici en pleine mer…

Une loi liberticide

Publié dans A tout un chacun
Une loi liberticide
 
La proposition de loi relative à l’extension du délit d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse suscite, à juste titre, une vague d’émotion, jusqu’à l’épiscopat français d’ordinaire très prudent en matière d’intervention politique.
 
Voici le texte exact de cette proposition, tel qu’il est trop rarement diffusé. Il s’agit de l’ajout d’un simple alinéa au texte préexistant (article L 2223–2) :
- soit en diffusant ou en transmettant par tout moyen, notamment par des moyens de communication au public par voie électronique ou de communication au public en ligne, des allégations, indications ou présentations faussées et de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur la nature, les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse ou à exercer des pressions psychologiques sur les femmes s’informant sur une interruption volontaire de grossesse ou sur l’entourage de ces dernières.
 
Les propos répréhensibles, et rappelons-le punissables de 2 années d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende, sont donc des allégations, indications ou présentations. C’est un champ de répression très vaste. On ratisse large. Ensuite, ces propos doivent être faussés et de nature à induire intentionnellement en erreur. Un propos est vrai ou faux, mais faussé, qu’est-ce que cela veut dire ? Était-il vrai à l’origine, avant d’avoir été faussé ? Par qui, comment et pourquoi a-t il été faussé ? Sur quels critères objectifs va s’appuyer désormais la justice pour apprécier la réalité et le degré de gravité de cette falsification ? Ce genre de phrase alambiquée est une porte ouverte à tous les abus d’interprétation.
 
La suite de la phrase est également intéressante : les propos incriminés doivent être de nature à induire intentionnellement en erreur. Induire intentionnellement en erreur une femme qui s’interroge sur un éventuel avortement, tout le monde s’accordera à reconnaître que c’est non seulement mal, mais franchement abject. Le problème avec ce texte de loi, c’est que l’intention n’est répréhensible que si elle s’exerce dans un but dissuasif. Si elle est incitative à l’avortement, alors tout va bien ! Les bonnes consciences ne seront pas troublées… deux poids, deux mesures. On est bien en présence d’un texte militant, d’une pensée unique, à sens unique, dans un esprit parfaitement totalitaire. N’est interdit (et à quel prix) que ce qui n’entre pas dans la ligne officielle. Le reste n’a pas d’importance. On n’en parle même pas. Que l’on puisse mentir à tout le monde en racontant que l’avortement est un mode de contraception comme un autre, qu’il ne laisse aucune séquelle psychologique ou physique, c’est tout à fait acceptable. Les promoteurs de cette loi liberticide montrent donc leur vrai visage : celui du totalitarisme idéologique. Ils viennent la bouche en cœur sur les plateaux de télévision vous assurer qu’ils comprennent très bien que l’on ne partage pas leur opinion : ils veulent seulement interdire à leurs opposants d’exprimer la leur, sous peine de condamnations astronomiques. Il n’y a pas de quoi crier au scandale… ou sans ça, on n’est plus en régime socialiste.
 
Derrière ce visage de mensonge se cache pourtant autre chose dont l’honnête homme ne pourra, finalement, que se réjouir : le déclin de l’idéologie de la culture de mort. Bizarrement, malgré les apparences, elle manifeste des signes de déclin parce que, quarante ans après la loi Veil, l’avortement ne passe toujours pas. Alors que tout a été mis en œuvre pour en faire un acte non seulement anodin (ce que ne voulait pas Simone Veil), mais souhaitable, louable, emblématique d’une "libération" de la femme, et bien, quarante ans plus tard 80 % des femmes qui envisagent d’y avoir recours consultent d’abord des sites Internet à but dissuasif ! C’est une claque phénoménale pour les promoteurs de la culture de mort. Leur petit alinéa supplémentaire est en réalité un extraordinaire aveu de faiblesse, d’échec, et de désespoir. Ils se retrouvent désarmés face à une société qui, semble-t-il, ne veut pas mourir, une société qui n’accepte toujours pas la destruction de l’embryon comme un progrès, comme un droit inaliénable, comme une libération, comme la promesse d’un avenir meilleur. Pour avoir été obligés d’en arriver à ce texte consternant, ils doivent être au fond du gouffre. Ils ne comprennent plus rien à ce qui se passe. Au-delà du scandale de la persécution annoncée envers les sites Internet visés, ces pitoyables manigances font penser aux derniers soubresauts d’une idéologie moribonde. Plus que jamais, en voyant à quoi ils en sont réduits, nous pouvons garder la foi en un avenir meilleur qui ramènera la vie du petit d’homme au centre de toutes les valeurs de notre société.

Les colonies, ...

Publié dans Devant l'histoire
Les colonies, une histoire française
 
Dans ce que l’on appelle la grande presse, les publications historiques sur la colonisation sont presque toujours dans la ligne dogmatique de la repentance et de l’auto-flagellation. On serait donc tenté d’apprécier d’autant plus le n° 12 de la revue Thema (Les colonies, une histoire française) publié ce mois-ci par l’Express qui ose quelques incartades plutôt réjouissantes : réédition d’une interview de Daniel Lefeuvre qui met à mal la mythologie anticolonialiste, articles élogieux sur Brazza, Gallieni et Lyautey, mention des bienfaits des services de santé coloniaux, bigre… on n’était pas habitué à un tel culot anticonformiste.
 
Dans les chapitres consacrés à la naissance de l’empire et à l’apogée colonial, on trouve un peu de tout, et parfois du très bon. Dans les chapitres suivants, le mélange fréquent de reproductions d’articles journalistiques anciens et d’analyses historiques récentes créé la confusion. C’est particulièrement frappant dans les chapitres sur la rupture coloniale, la décolonisation et la françafrique. Les articles rédigés à chaud, le nez dans le guidon, n’ont plus le mérite de l’information immédiate et n’auront jamais le recul ni le jugement distancié dont bénéficie l’historien. Mettre les deux exactement sur le même plan est une fausse bonne idée.
 
Ainsi, à propos de la "rupture" en Indochine, le long article (4 pages) consacré à Ho Chi Minh est proprement stupéfiant. Il regroupe deux articles de presse de 1969 et 1973. On dirait un acte d’adoration perpétuelle rédigé par le comité central du parti communiste. C’est, mot pour mot, cliché par cliché, la légende stalinienne. Sans aucun recul, sans aucune référence à l’immense travail de recherche accompli depuis des décennies. Mais pourquoi la rédaction de Thema a-t-elle exhumé ce vieil article idolâtre et complètement dépassé ?... On se perd en conjectures.
 
Qu’Ho Chi Minh ait admirablement réussi son rendez-vous avec l’Histoire, c’est incontestable. Nul ne songerait à nier ou à minimiser ses qualités de leader et d’homme d’état, son intelligence aigüe, son pragmatisme, son courage, sa persévérance et sa foi inébranlable en sa mission. En revanche, ses traits de caractère ne furent certainement pas ceux de l’image d’Epinal qui nous est présentée. Ascète ? Vraisemblablement pas tant que ça… Plusieurs témoignages laissent penser qu’il aurait été un joyeux luron, voire un compagnon de bamboche de Bao Dai en 1945 à Hanoi. Il aurait été marié plusieurs fois (en Chine d’abord, puis au Vietnam) et aurait eu plusieurs enfants. Et après, me direz-vous, où est le problème ? Le problème, c’est que dans le Vietnam "démocratique" fondé par lui-même, il est interdit de parler de cela publiquement sous peine de prison. On ne blasphème pas si facilement. On n’écorne pas l’image pieuse du demi-dieu. Les trois syllabes "Ho Chi Minh" désignent aujourd’hui une abstraction quasi divine : la pensée Ho Chi Minh. Et une pensée n’a pas de vie sexuelle. Plusieurs opposants vietnamiens sont en ce moment derrière les barreaux pour avoir osé transgresser le tabou.
 
Quant au fait de savoir s’il était avant tout un patriote ou un agent de l’internationale communiste, c’est une tarte à la crème qu’il est désolant de voir perpétuellement relancée. Ho Chi Minh ne fut pas seulement un participant ou un simple spectateur au congrès de La SFIO à Tours (1920). Il y fut l’un des membres fondateurs du parti communiste français, dix ans avant qu’il ne créé également le parti communiste indochinois (1930). Cela fait beaucoup de création de partis communistes pour un simple patriote.
Ho Chi Minh était un agent du Komintern, formé à Moscou. Il était surtout le délégué, c’est à dire le grand patron du Komintern pour le Vietnam, le Cambodge, le Laos et la Malaisie. Pas seulement pour le Vietnam. Toute la différence est là. C’était un internationaliste militant, prêt à tout pour placer les peuples d’Asie du Sud-Est sous la férule du communisme "libérateur". La thèse du "patriote avant tout" ne tient pas la route. En témoigne encore, s’il le faut, l’anéantissement orchestré par lui-même des patries cambodgienne et laotienne pour servir les desseins hégémoniques de la révolution prolétarienne mondiale.
 
Parmi les autres arguments qui mettent à mal la thèse convenue du "patriotisme avant tout", il y a aussi le fait qu’Ho Chi Minh fut le commissaire politique de la 8ème Armée de marche de Mao Tsé Toung. Une armée chinoise, et non pas vietnamienne. Cela indique clairement son engagement militant et opérationnel au service du communisme mondial (pardon pour le pléonasme), aux côtés de l’un des plus grands criminels de l’histoire de l’humanité. Purges sanglantes, élimination physique des opposants, élaboration d’une doctrine d’extermination de masse maquillée sous le terme pudique de "réforme agraire", le passif criminel d’Ho Chi Minh dès son passage en Chine est hallucinant. Les méthodes révolutionnaires, alors élaborées et expérimentées par lui, seront scrupuleusement appliquées au Vietnam dès 1945. Qu’il se trouve encore chez nous des universitaires et des journalistes pour lui tresser des couronnes de lauriers laisse songeur…
 
Rappelons encore que la propagande photographique et cinématographique vietminh était orchestrée et réalisée par Moscou. On a très peu de photos et de films d’origine strictement vietnamienne. Le cinéaste officiel du Vietminh était le soviétique Roman Karmen. Dans son œuvre de propagande (d’une qualité exceptionnelle) on ne trouve pratiquement pas une image authentique : tout est tourné en studio ou en décors naturels reconstitués, tout est pausé, tout est truqué. Imagine-t-on le général de Gaulle faisant reconstituer sa descente des Champs-Élysées à la libération de Paris pour les besoins du cinéma soviétique ? Quel curieux "patriote" il eût fait en de telles circonstances… Il eût plutôt donné l’image d’un vulgaire pion sur l’échiquier stalinien.
 
Graham Green appelait Ho Chi Minh "l’homme aussi pur que Lucifer". C’est bien cela, cette pureté tant vantée par l’Express : celle du prince des ténèbres et du mensonge.
 
Dire enfin qu’Ho Chi Minh est unanimement vénéré dans le Vietnam contemporain est une plaisanterie. Au voyageur curieux et un peu indépendant, tout indique exactement le contraire : conversations privées, fréquentation des lieux de culte mémoriel vietminh, et même certains sondages qui n’ont pas donné les résultats escomptés. Il ne reste que les caciques d’un régime dictatorial et leurs affidés pour croire encore à la légende. Aujourd’hui, de Hanoi à Saigon, presque tout le monde s’en moque. Dès le début des années 2000, dans un sondage réalisé pour la revue vietnamienne Tuoi Tre (Jeunesse) moins de 20% des jeunes vietnamiens considéraient Ho Chi Minh comme un exemple à suivre, alors qu’ils plébiscitaient Bill Gates à près de 90%. Cela montre le décalage entre la propagande vietminh, si bien relayée chez nous, et la réalité du terrain. La revue, déjà imprimée, avaient été censurée avant diffusion, la page gênante soigneusement arrachée de chaque exemplaire (la main d’œuvre ne coûte pas cher au Vietnam) et remplacée par un  article plus anodin. Mais le résultat du sondage n’a pas été perdu pour tout le monde.
 
Lors de mes premiers voyages au Vietnam, il y a vingt ans, on pouvait visiter à Hanoi la célèbre "pagode au pilier unique" (Mot Cot) en s’y rendant directement. Par la suite, il est devenu obligatoire de passer préalablement faire ses dévotions à la momie du demi-dieu dans le mausolée stalinien édifié à proximité. C’est dire à quoi ils en sont réduits pour sauver les apparences d’un culte en voie de disparition…
 
L’article sur Dien Bien Phu véhicule autant de clichés depuis longtemps démentis : les canons de la redoutable artillerie chinoise ont été acheminés autour de la cuvette, non pas à dos d’hommes ou à bicyclette, mais à bord de plus de 200 camions Molotova conduits par des Coréens sur des pistes tracées dans la jungle par la redoutable logistique chinoise et la main-d’œuvre des minorités ethniques locales réduites en esclavage. Les quelques photos soviétiques de bicyclettes surchargées sont juste des clichés de propagande, pas une source historique probante. Quant au fait d’écrire que Dien Bien Phu fut une déculottée militaire (sic), c’est à la fois une grossièreté et une analyse indigente qui ne discréditent que leur auteur.
 
En somme, malgré l’effet d’annonce d’un éditorial équilibré et malgré de premiers articles engageants, cet ouvrage de 185 pages reste empêtré dans les conventions de la pensée dominante. Ce qui est choquant, ce n’est pas tant l’approche de l’entreprise coloniale elle-même (pour une fois relativement nuancée) que l’incapacité de certains auteurs à se défaire d’un carcan idéologique politiquement correct hérité de la décolonisation. Nos amis sont alors systématiquement dépeints comme des fantoches corrompus, nos pires ennemis comme des êtres d’une pureté et d’une probité exemplaires. Avec de telles œillères, on n’avancera pas beaucoup dans la recherche historique.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version