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SALVAN   Jean

SALVAN Jean

Né le 3 mars 1932
Marié (1953) – 5 enfants



Officier, général de corps d'armée


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr
Ecole d’Etat-Major 
Ecole supérieure de guerre (ESG)

Commandant la IVème Région militaire
Général de corps d’armée (1988)
Représentant français auprès du Commandement Centre-Europe de l’OTAN (1986-1988) 
Commandant de la 1ère Division blindée (1983-1985)
Commandant du 3ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine
Professeur à l’Ecole supérieure de guerre

Membre correspondant du Muséum d’Histoire Naturelle en 1964
Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées de droit public
Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux (1989-1994) ("Société et Défense") 
Président de l’Union des blessés de la face (les Gueules cassées) (1995-2002)

Ouvrages 
Liban 1978, les Casques bleus de la France (1979) - L’avifaune du Gard et du Vaucluse (1983) -

La paix et la guerre (1992) - Soldat de la guerre, soldat de la paix (2005)

Distinctions
Grand Officier de la Légion d’Honneur
Croix de la Valeur Militaire
Commandeur de l’Ordre du Cèdre du Liban
Croix d’Honneur en or de la Bundeswehr

URL du site internet:

La Russie d'aujourd'hui

Publié dans De par le monde
Depuis deux ans, une série d'ouvrages publiés. chez nous est consacrée à la Russie depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir.
Nul ne peut se désintéresser d'un Etat qui couvre le 1/8ème des terres émergées, peuplé de 140 millions d'habitants, répartis en 160 nationalités ou groupes ethniques, parlant 110 langues, possédant d'immenses ressources naturelles, dont la plus importante forêt du monde. Notons immédiatement que 72% de la population est concentrée sur 23% du territoire, et que la Sibérie ne compte que 7 millions d'habitants. De plus, la Russie perd 700 000 habitants par an : les problèmes démographiques sont incontournables, qu'il s'agisse d'économie ou de défense ...

D'emblée, disons qu'on ne peut rien comprendre à la situation actuelle sans revenir sur les traumatismes subis par les Russes depuis 1991 :
- ils appartenaient à une super-puissance qui s'effondra en quelques mois ;
- Boris Eltsine, voulant occidentaliser la Russie, l'a soumise à une thérapie de choc aux résultats décevants ;
- coup de force des 3 et 4 octobre 1993 ;
- victoire communiste aux élections de 1996 ;
- réélection difficile de Boris Eltsine en 1996 ;
- krach financier et économique de 1998 ;
- conflit tchétchène.
 A l'arrivée au pouvoir de Poutine, les Russes étaient aussi honteux et humiliés que les Napolitains en 2008 …

Peut-on se comprendre ?
Le malentendu entre Occidentaux et Russes, Natalia Narotchniskaïa l'exprime crûment dans un ouvrage récent, comme le dépit des Russes devant le dédain manifesté selon elle par les Occidentaux envers les Orthodoxes et les Russes. Elle remonte à la IVème croisade, à Custine, à Karl Marx, auteur de la formule : "La Russie, prison des peuples", aux propos racistes de Friedrich Engels. Pour elle, jamais la Russie, celle de la victoire contre les Turcs en 1878, celle de la guerre de Crimée, ou l'URSS, n'a jamais été reconnue comme faisant partie du concert européen. Elle fut utilisée en 1848 pour mater "le printemps des peuples", en 1914 comme "rouleau compresseur" contre l'Allemagne, comme chair à canon à Stalingrad. Mais à chaque fois nous l'aurions repoussée le plus à l'est possible : elle oublie Yalta au passage … Nous ne saurions pas gré aux Russes d'avoir renversé seuls et sans violence le régime soviétique, et nous ne cesserions de leur prodiguer des conseils pleins d'arrière-pensées. Elle nous accuse de vouloir piller les richesses russes, en prenant pour exemple Mikhaïl Khodorkovski, prêt à vendre 25% des actions de Youkos à Exxon-Mobil. Elle explique que le peuple russe a serré les rangs autour de Poutine qui lui a rendu sa dignité, restauré son prestige et suscité la crainte chez les ennemis de la Russie. Et elle conclue en nous demandant que l'on cesse de craindre la Russie qui, au rythme actuel de sa démographie, comptera 120 millions d'habitants en 2040, quand l'Inde et la Chine pèseront chacune 1,5 milliard d'habitants.

Rappel historique
C'est au XVIIème siècle que la Russie s'ouvre pour la première fois, et avec difficulté, aux influences occidentales : elle sort alors de l'occupation mongole, du temps des troubles (1598-1613), elle vient d'échapper à la conquête polonaise. En fait, les réticences face à l'occidentalisation resteront une constante de la politique russe, même après Pierre le Grand en 1700. Klioutchevski note : "A quoi l'Histoire destine la Russie, est-elle vouée à devenir la lumière de l'Orient, ou bien à ne rester que dans l'ombre de l'Occident ? ".
La Russie conserve, depuis le XVIIIème siècle, le syndrome de la puissance pauvre, parvenue à des résultats certains dans les domaines industriel et militaire, sans pour autant se rapprocher de la civilisation européenne ou occidentale et de son développement économique. Dès 1620, dans sa Chronique, le diacre Ivan Timophéev écrivit : "Les Russes se tournent le dos, regardant les uns vers l'Orient, les autres vers l'Occident". La Russie hésite toujours entre l'attrait pour l'Occident, le courant eurasiatique, qui voit son avenir en Asie, et les slavophiles, tentés par le retour à la Moscovie des origines, ce que Nicolas Ier a défini par le triptyque "orthodoxie, autocratie, identité nationale". Quand Soljenitsine prône une fusion entre Russie, Biélorussie et Ukraine, c'est bien le projet slavophile qu'il reprend. 
A partir de 1994, Boris Eltsine a voulu calquer en Russie le modèle occidental libéral. Les pommes de discorde se sont multipliées : Tchétchénie, Iran, Irak, Serbie, Kosovo. Dès 1996, le ministre Primakov ressortit la carte chinoise et fit entrer la Russie dans le groupe de Shanghai, devenu l'OCS, l'Organisation de Coopération de Shanghai, avec la Chine, le Kazakhstan, la Kirghizie et le Tadjikistan. Avec Vladimir Poutine, nous assistons à la victoire de la "realpolitik" et de l'intérêt national.

Le poids de la religion
Historiquement, les Tsars et l'église orthodoxe ont pratiqué une symphonie des rapports de l'Etat et de l'Eglise. Nikolaï Berdiaev écrivit : "Le christianisme fut adapté à l'autorité de César".
Sous le régime soviétique, la foi était l'expression de l'opposition au monopole idéologique du parti communiste.
Ce n'est que le 29 avril 1988 que Gorbatchev, rencontrant le patriarche Pimen, reconnaissait la liberté de conscience et la liberté religieuse. Il y eut bien entendu des remous, et le père Alessandro Men, un prédicateur très populaire, fut assassiné presque en même temps que le père Popiéluszko en Pologne.
Après la disparition de Pimen, le dernier patriarche soviétique, le métropolite de Saint Petersbourg fut élu sous le nom d'Alexis II.
D'emblée, il voulut une indépendance pleine et entière de l'Eglise à l'égard des autorités laïques et il refusa le statut d'Eglise d'Etat. Il rappela que, dans le passé, l'Eglise s'était retrouvée "veuve politique" à chaque changement de régime. En reconnaissance de l'aide apportée par les croyants d'autres pays pendant la dictature soviétique, Alexis II soutient l'oecuménisme. Il s'éleva contre ceux qui voient dans l'orthodoxie une idéologie nationale et contre la formule "L'Eglise sert la Russie", mais il est de plus en plus seul. En 1994, le synode des évêques russes s'est certes prononcé contre la participation du clergé à la lutte politique. Mais ses détracteurs, de plus en plus nombreux, sont des nostalgiques de la période durant laquelle l'URSS fut le plus grand empire du monde. Autour de Ioann Snytchev, ancien métropolite de Saint Petersbourg, et de Kirill, métropolite de Smolensk et de Kaliningrad, ils voient dans la liberté et les droits de l'homme "la cause première de tous les maux de l'Histoire". Pour eux, "le pouvoir profane et le pouvoir sacerdotal se désignent mutuellement comme le corps et l'âme et sont nécessaires pour l'organisation de l'Etat exactement comme l'âme et le corps le sont pour les êtres vivants".  
Si Alexis II a tenté sans relâche de promouvoir la négociation en Tchétchénie, les évêques se sont alignés sur le gouvernement, comme autrefois. En février 1995, ils ont proclamé "le caractère sacré du service militaire". Le synode a créé un  "département pour la coopération avec les forces armées et de maintien de l'ordre". Ce département édite une revue, Pobeda (Victoire). Trois citations :
- La séparation de l'Eglise et de l'Etat est sans fondement juridique ;
- Les missionnaires venus de l'étranger font de l'espionnage ;
- La prise de Paris, il y a 190 ans marquait l'apothéose, l'exploit spirituel et moral des soldats russes. Maintenant les héritiers de la vieille Europe occidentale, ceux-là mêmes qui ont vendu le Christ, créent un nouveau droit international du troisième millénaire. Que devons-nous faire ? Il n'est pas exclu que nous devions de nouveau prendre Paris et sauver ainsi la civilisation des conséquences de la mondialisation".

En janvier 2008, un gros volume de 850 pages est paru en librairie à Moscou et à Saint Petersbourg. Le métropolite Kirill a rencontré les auteurs et il a annoncé que "ce document présentait un  apport important à l'autodétermination conceptuelle et politique de la Russie". Quelques citations :
- L'objectif proposé est d'aboutir à des réseaux de nature impériale, destinés à remplacer le monde soviétique aujourd'hui disparu dans la ligne des meilleures traditions de la Sainte Russie, du vieil empire russe et des conquêtes soviétiques, c'est à dire sur la base d'une "nation super-nationale russe" ;
- Les quatre valeurs profondément russes sont l'orthodoxie, la monarchie, l'empire et le messianisme. La fidélité à l'orthodoxie chrétienne est synonyme de fidélité à la nation. L'Etat doit entrer dans l'océan spirituel de l'orthodoxie ; 
- Nous avons besoin de répression à une vaste échelle. Seule la répression est susceptible de reconstruire le système organique des statuts sociaux … Quand nous parlons de répression, nous ne pensons pas nécessairement aux méthodes utilisées par Staline ou Ivan le Terrible ;
- Le principe de la priorité donnée aux droits de l'homme comme élément essentiel des normes de la société occidentale doit être rejeté ;
A plusieurs reprises, les auteurs font appel "à l'expérience des deux derniers empereurs russes et de Staline".

En conclusion du livre, l'application de cette doctrine ouvre les perspectives suivantes : "En un demi-siècle, la Russie deviendra une superpuissance … L'Europe sombrera dans une profonde décadence, et les Etats-Unis pourront perdre leur unité … Nous gouvernerons la planète avec les Chinois, les Indiens et les Musulmans. Et si la Chine se disloque … "

J'ai tenu à citer ces textes qui reflètent les idées d'une partie non négligeable de l'actuelle élite (nomenclatura) ecclésiastique, militaire et politique. En dépit de l'oubli des problèmes démographiques, il est difficile de savoir s'il s'agit uniquement de la nostalgie du bon vieux temps (starina) ou d'une version modernisée du "Que faut-il faire" de Lénine …
En tous cas, l'idée, reprise depuis 1910 et dans le livre blanc sur la défense de 2008, que la guerre est impossible en Europe, mériterait quelques "bémols". Peut-on exclure que la Russie veuille, dans quelques années, si les circonstances s'y prêtent, récupérer la partie orientale de l'Ukraine ou tout ou partie des pays baltes ?

L'économie
Sous la présidence d'Eltsine, il y eut une privatisation sauvage des biens légués par l'URSS : en 1994, 10% des Russes concentraient 65% des revenus du pays, tandis que les 10% les plus pauvres ne recueillaient que 2,5% de la richesse du nationale. L'espérance de vie diminue, l'alcoolisme fait des ravages et la démographie est la pire d'Europe.
Paradoxalement, la crise financière de 1998 fut le début de la renaissance de la Russie. L'arrivée au poste de 1er ministre d'Evguenny Primakov le 1° septembre marqua la fin du libéralisme à tout va. Grâce à une dévaluation bien conduite, l'économie redémarra au dernier trimestre de 1998. En 1999, la croissance fut de 5% : depuis, la croissance est régulière même si la Russie n'a pas encore récupéré le niveau industriel de l'URSS de 1990 ; son PIB est déjà supérieur à celui de l'URSS de 1990.
Dès sa prise de pouvoir, Vladimir Poutine a voulu rétablir l'économie russe, en récupérant les revenus des hydrocarbures et en recourrant au capitalisme d'Etat. Lors du 10ème anniversaire de Gazprom, Poutine déclara : "Gazprom est un instrument contribuant  à rétablir l'influence économique et politique de la Russie  dans le monde". L'objectif de Poutine et de Medvedev est d'amener la Russie en 2020 parmi les cinq économies les plus développées du monde. En 2007, ses exportations ont crû de 20% et ses importations de 50%, car presque tout est importé. En 2008, la Russie a encaissé 650 millions d'euros par jour grâce à ses exportations d'hydrocarbures et elle dispose de la 3° réserve d'or et de devises de la planète.

En 2007, face à la carence des investisseurs privés, qui ne pensent qu'au court terme, Poutine a créé 9 sociétés détenues à 100% par l'Etat. Leur statut leur permet de mener des projets avec des investisseurs privés, de lever des fonds en bourse, d'acheter et de vendre des actifs. Elles reçoivent des actifs et des fonds de l'Etat : 33 milliards de dollars ont été prévus.
Leurs champs d'action :
- Rosatom : activités nucléaires civiles et militaires ;
- Rostechnologies : armement et technologie de pointe ;
- Olympstroi : aménagement du site de Sotchi pour les jeux olympiques de 2014 ;
- Posnanotech : les nano-technologies ;
- Fondation pour les services communaux : amélioration de l'habitat ;
- Banque pour le développement : financement de projets en Russie et à l'étranger ;
- OSK : regroupement des chantiers navals civils et militaires ;
- OAK : regroupement des entreprises de l'aéronautique civile et militaire ;
- Agence pour l'assurance des dépôts bancaires : éviter les catastrophes de 1997/1998.

Les banques russes ont évité les prises de risques des banques occidentales et elles n'ont donc pas subi les contrecoup des "subprimes". En fait, les banques russes ont moins de pouvoir et de ressources que les grandes entreprises comme Gazprom, Rosneft ou Rosoboron Export.
Grâce à sa saine gestion, la Russie dispose de fonds souverains et elle peut mener des actions au plan international. Des coopérations avec des entreprises étrangères sont possibles, comme le montre l'exemple de Gazprom et de Total pour l'exploitation du champs pétrolifère de Shtojkman, ou celui de Renault et d'Avtovaz.
Déjà, des firmes russes contrôlent 60 % de l'économie ukrainienne. Elles s'implantent aux pays baltes, en Biélorussie, en Asie centrale, au Caucase. Les producteurs d'aluminium RusAl & Sual sont des majors au plan mondial.

Le régime actuel et sa politique
La constitution adoptée en 1993, largement inspirée de la constitution française, donne des pouvoirs très importants au président, et elle laisse à la Douma un rôle décoratif.
Depuis l'effondrement de l'URSS, la Russie avait pris acte de décisions qui ne pouvaient que l'inquiéter :
- élargissement de l'OTAN à l'ensemble des pays de l'Est et aux pays baltes, morceaux de l'ex-URSS ;
- changement apporté par cet élargissement au traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) ;
- abandon par les Etats-Unis du traité ABM.
Pendant ce temps, Poutine  évacuait ses bases à Cuba et au Vietnam, et il acceptait, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, l'installation de bases américaines en Asie centrale. De plus, il accordait un droit de transit dans l'espace aérien russe et un droit d'escale aux avions de l'OTAN.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces gages de bonne volonté ne furent pas payés de retour. Le discours de Dick Cheney à Vinius le 4 mai 2006 fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Poutine haussa le ton dès l'annonce de l'installation de radars et de missiles en Pologne et République Tchèque, puis lors de l'indépendance du Kosovo. De même, il aligna les prix du gaz et du pétrole exporté chez les anciens satellites sur les cours internationaux.
La Russie veut désormais être respectée et redevenir une grande puissance.

Dès le 14 février 2008, Poutine déclara : "Les décisions qui sont de la responsabilité d'un seul relèvent du Président, mais le sommet du pouvoir exécutif, c'est le gouvernement". Cela dit, l'élite actuelle qui dirige la Russie émane en grande partie de l'armée, de la police et des services secrets. Quand Poutine a décidé de ne pas se représenter pour un 3° mandat, on pouvait craindre une lutte à mort entre ces trois clans. C'est pour cela que Poutine lui-même a choisi un successeur neutre par rapport aux trois corps, pour maintenir un équilibre entre eux. Poutine a pris soin de déclarer : "Chercher à voir en quoi la politique du nouveau président se distinguera de celle de l'ancien sera peine perdue". Poutine a éliminé les tendances centrifuges, qu'il s'agisse de l'économie avec l'affaire Khodorkovski, ou de la politique. L'Etat contrôle désormais les principaux médias et il a joué sur l'ambition des élites héritées de l'URSS : après avoir fait allégeance, 80 % des chefs de régions ont gardé leur statut, comme la plupart des oligarques, à l'exception de Khodorkovski, Goussinski Bezerovski. Le pays est remis en ordre, Medvedev maintiendra le cap avec un style différent, mais toujours pour rendre à la Russie son statut de grande puissance.
La loi électorale ne permet la représentation des partis que s'ils obtiennent au moins 7 % des voix. L'objectif de Poutine et Medvedev est de parvenir au bipartisme. Deux partis ont été créé par le Kremlin pour contrôler l'espace politique : "Russie unie", plutôt libéral et "Russie juste", de tendance social-démocrate.
En 2005, Poutine a fixé 4 priorités : santé, éducation, logement, industrie agroalimentaire.
En 2008, Dimitri Medvedev a étendu ces priorités : renforcement des institutions, développement d'une économie fondée sur l'innovation, renforcement de l'investissement et des infrastructures.
Remarquons en passant que le découpage administratif coïncide avec celui des régions militaires.
L'idéologue du Kremlin , Vladislav Sourkov, présente la Russie comme une "démocratie souveraine", ce qui implique que l'autoritarisme de Poutine et les imperfections que nous relevons sont adaptés à la société russe, qui veut retrouver son statut de puissance d'autrefois. Et qu'il existe d'autre modèles que la démocratie occidentale. 
Le plus important succès de la Russie, c'est l'établissement de relations cordiales avec la Chine, l'Inde, et avec son hinterland d'Asie centrale.

La politique russe envers l'Europe consiste à affaiblir l'Union Européenne et à empêcher l'élaboration d'une politique européenne commune. A travers 27 contentieux - Pays baltes, viande polonaise, tensions sur le pétrole et le gaz, affaire Litvinenko , le Kosovo … etc. - Moscou tient à maintenir les Européens divisés.
Sans que cela soit écrit, la Russie se veut la protectrice des orthodoxes et des Slaves. Elle est donc très intéressée par les problèmes de l'ex-Yougoslavie, de l'Arménie, de la Grèce, du Caucase, de la Moldavie, de Chypre et de ses immigrés en Israël.
Pour la Russie, l'installation de bases et de troupes occidentales à sa périphérie est une menace et une  préoccupation permanente. En dépit de la présence d'un ambassadeur russe à l'OTAN, la Russie croit que le bouclier anti-missiles déployé en Pologne et en république tchèque est d'abord dirigé contre elle. En représailles, elle a suspendu l'application du traité relatif aux forces conventionnelles en Europe (TFCE)

Démographie
La Russie connaît un effondrement démographique depuis 20 ans, dont la déliquescence du système de santé est largement responsable : le nombre de naissances a été divisé par deux, et le nombre de décès a augmenté de 50%, ce qui est unique dans le monde développé. Le taux de fécondité russe, 1,3 ou 1,4 enfant par femme est comparable à ceux de plusieurs pays européens, Grèce, Italie, Espagne. Mais les ambitions russes sont incompatibles avec la diminution de sa population et le fait qu'elle se concentre à l'ouest de l'Oural. Notons le dynamisme démographique des républiques ou territoires musulmans : la Tchétchénie, qui a récupéré le nombre d'habitants d'avant 2000,  et l'accroissement naturel  des petites républiques du Caucase, Daghestan et Ingouchie, Ossétie du Nord, Kabardino-Balkarie. Les causes de cette situation sont connues : retard de la procréation, avec un ou deux enfants par ménage. Beaucoup de naissances ont lieu hors mariage. Par ailleurs, la crise du système de santé publique s'est aggravée depuis les années 1990. D'abord, la mortalité infantile est le double de celui de la France. La prévention a disparu et les comportements à risque, notamment l'alcool et SIDA ont abouti à la chute de l'espérance de vie des hommes à 58 ans et des femmes à 72 ans.
Ce n'est que depuis le 10 mai 2006, dans un message du Président à l'assemblée fédérale, que les problèmes démographiques ont été pris en compte. Un congé parental d'une durée de 18 mois est accordé, avec 40% du salaire. Une allocation de 1 500 roubles est attribuée pour le premier enfant, 3 000 pour le second et les suivants. Une prime de maternité de 8 000 roubles, le remboursement des frais médicaux de la grossesse, des aides pour l'éducation des enfants sont aussi prévus : un capital maternel de 250 000 roubles est attribué à la naissance du deuxième enfant, mais il ne peut être perçu en liquide et doit être réservé aux études des enfants ou à l'amélioration du logement ou à l'épargne-retraite.
Ces chiffres ne doivent pas faire illusion : en 2007, le revenu moyen monétaire était de
125 000 roubles ; le minimum vital était de 1800 roubles et l'euro valait environ 35 roubles.
En fait, le problème démographique russe n'est pas simple. Outre la faible fécondité féminine, la mortalité, les migrations non-maîtrisées et la mauvaise répartition de la population sur le territoire national rendent encore plus délicates toutes les solutions possibles. En dépit des efforts de Poutine, si la situation démographique ne se redresse pas rapidement, on peut craindre que la Russie ne sorte de l'Histoire, comme le reste de l'Europe …

Pourquoi Poutine ?
A partir de 1917, la Russie et l'URSS furent dirigées par des autocrates âgés, portés sur la boisson,  valétudinaires, s'accrochant au pouvoir jusqu'à leur mort. Le clan de Brejnev, particulièrement corrompu, s'opposait au clan du KGB, dirigé par Iouri Andropov, inquiet de voir l'URSS perdre pied dans la course technologique menée par les Etats-Unis, et désireux de mettre en place des équipes de dirigeants modernes, moralement sains, capables de faire évoluer l'URSS. Poutine est clairement l'héritier d'Andropov et de ceux qui voulurent la "perestroïka". Le succès de Poutine s'explique d'abord par son image de dirigeant jeune, sportif, parlant un russe impeccable. Il a rendu sa dignité au pays, il a conduit un redressement spectaculaire. Il a évité l'éclatement du pays et consolidé le pouvoir central, il a restauré le pouvoir d'achat. Et ce dirigeant, après deux mandats successifs, a su se retirer au profit d'un homme plus jeune que lui. Oui, il est issu du KGB, dont Madame Carrère d'Encausse rappelait qu'il fut l'ENA de l'URSS … Cela dit, le KGB, devenu FSB, n'est plus hégémonique en Russie : Medvedev est un juriste qui n'a jamais servi dans les services secrets.
Manifestement Poutine a voulu restaurer le pouvoir régulateur de l'Etat. Il a refusé la décomposition de la Russie et il a pris des mesures brutales en Tchétchénie. Il a rejeté la corruption et la soumission aux pouvoirs étrangers acceptés par les oligarques. Il a remis sur pied la sécurité sociale, le paiement des pensions et des impôts, le chauffage en hiver à des prix abordables par tous, il a relancé l'industrie et il redonné du prestige international à la Russie. Oui, il a institué une tyrannie au sens grec du terme, c'est à dire un pouvoir absolu soutenu par une majorité du peuple russe et dirigée contre l'oligarchie héritière d'Eltsine : cela ne mérite-t-il pas notre compréhension ?
Les Russes ne comprennent pas la défiance que nous manifestons à leur égard et la complaisance que nous montrons envers la Chine, dont le système totalitaire est intact.
Les Russes voudraient que nous ayons  autant de compréhension envers eux qu'envers les Chinois. Est-ce possible ?


Bibliographie
- Alexandre Avdeev, La Russie face aux problèmes démographiques (Géopolitique, mars 2008), p.77-82
- Adolphe de Custine, La Russie en 1839, Paris 1843
- Alain Guillaume et Alla Lazareva, Gazprom le nouvel empire (Editions Les petits matins, 2008)
- Arnaud Kalika, L'empire aliéné. le système de pouvoir russe (Ed. CNRS, 2008)
- Vassili Ossipovitch Klioutchevski, Cours d'histoire de la Russie, 1904-1918
- Anatoly Krassikov, La religion en Russie, facteur de paix ou de guerre ? (Géopolitique, mars 2008),   
- N. Lapina et A. Tchirikova, Les réformes de Poutine et le potentiel d'influence des élites régionales,  (Moscou, 2004, Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie), 146 p. et
     Le centre fédéral et le pouvoir régional, influence sur la politique sociale de la Russie contemporaine, (Moscou, 2007, Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie), 107 p.
- L. Mandeville, Russie, retour en force dans l'ex-empire (Politique internationale, printemps 2004), p.249-277 
- Lorraine Millot, La Russie nouvelle (Actes Sud, 2008)
- Natalia Narotchnitskaïa , Que reste-t-il de notre victoire ? (Ed. des Syrtes, 2008)
- Jean Radvanyi, La nouvelle Russie (Armand Colin, 2007)
- Olivier Ravanbello, L'oeil de moscou (Ed du toucan, 2008) et La Russie nouvelle (Actes Sud, 2008)
- Jean-Robert Raviot, Qui dirige la Russie ? (Ed. Lignes de repère, 2007)
- Anne de Tinguy, L'ambition de la grandeur, une illusion (Ceri autrement, 2008)
- Gabriel Wackermann, La Russie, approche géographique (Ed Ellipse, 2007)
- Thierry Wolton, Le KGB au pouvoir (Buchet-Gastel, 2008)
- François-Georges Dreyfus, Une Histoire de la Russie (Ed. de Fallois, 2008)

Réforme des armées

Publié dans En France

(...)
Comme l'éducation nationale, les armées ont droit à une nouvelle réforme à chaque changement de gouvernement. Ma première surprise fut de découvrir que la mission d'élaborer un Livre Blanc sur la défense était confiée à un groupe de personnes, estimables certes, mais dont la stratégie et la défense n'avaient pas été la préoccupation première, et dont les délais de travail furent courts. Rappelons que la définition de notre politique de défense par le Centre de Prospective et d'Evaluation (CPE) fut menée, de 1965 à 1972, par des personnes qualifiées et spécialisées. En 2008, n'a-t-on pas confondu vitesse et précipitation ?
D'où une autre question : à quoi servent donc l'Etat-Major Particulier du Président, le Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), ou l'Etat-Major des Armées, qui rassemblent des spécialistes de haut niveau dans les domaines qui intéressent notre politique de défense et nos stratégies ? Même si l'industrie et le monde des affaires adoptent volontiers des termes guerriers - à commencer par stratégie -, les logiques militaires, culturelles, économiques et financières sont différentes.
Car la lettre de mission du Président de la République exprimait la volonté d'engager "une réflexion approfondie sur notre politique générale de défense … (qui devra) aboutir à l'établissement d'un Livre Blanc qui définira un concept de défense globale" 

Il y avait donc d'emblée une ambiguïté : un concept de défense ne peut être défini que par les plus hautes autorités politiques. Un Livre Blanc est destiné, dans tous les pays du monde, à présenter notre politique de défense aux opinions publiques nationale et internationale.
N'y aurait-il pas eu confusion entre une opération de communication et une réflexion stratégique ? De plus, les rédacteurs du Livre Blanc ne parlent plus de défense globale ni de politique générale de défense, mais de sécurité nationale. Remet-on en cause par ce biais l'Ordonnance de janvier 1959 ? Car la première question à se poser lorsqu'on parle de défense ou de stratégie globale, quelle est l'entité qui entend persévérer dans l'être ? La nation, l'Etat, l'Europe, le monde occidental ?
Or si le Livre Blanc parle beaucoup de l'Europe, il oublie qu'il existe depuis décembre 2003 un document, " La stratégie européenne de sécurité ", qui ne semble que partiellement concorder avec ses idées et propositions …

Le risque de guerre en Europe aurait disparu selon les rédacteurs du Livre Blanc, version 2008. Sans doute ne lisent-ils pas la revue Pobeda (Victoire) où les nostalgiques de l'URSS et les intégristes orthodoxes regrettent les empires russe et soviétique et les dirigeants comme Ivan le Terrible et Staline, tout en se donnant comme objectif de reconstituer cet empire russe ou soviétique. Lénine, Hitler étaient eux aussi considérés comme plaisantins en leur jeune temps …

Et surtout , ce Livre blanc  consacre beaucoup d'espace à la réduction des effectifs, ce qui ne devrait être que la conséquence des réflexions sur les risques et les enjeux. Or les propos du Ministre de la Défense le 26 juin sur FR 3 sont inquiétants. Si l'objectif de copier la Grande-Bretagne (60% de forces de combat, 40% de forces de soutien) paraît séduisant, il convient de rappeler que le Royaume-Uni a choisi une étroite collaboration avec les Etats-Unis, qui lui fournissent, en Afghanistan comme en Irak, le soutien logistique et les appuis. Autrement dit, les Britanniques fournissent " la chair à canon " à leurs alliés américains. Est-ce vraiment notre choix ? Trouverons-nous facilement en Afrique des moyens du Génie, des transports routiers fiables ? Devrons-nous demander à nos Alliés des canons en cas d'accrochage important au Tchad ?


Il y a près de vingt ans, j'écrivais que " les vrais choix stratégiques sont inscrits dans les budgets militaires, les budgets effectués et non pas les budgets annoncés ". Cela est toujours valable. Notre ministre se vantait il y a quelques jours de maintenir un budget représentant 2% du PIBM : il oubliait de préciser que, en adoptant les normes OTAN (c'est à dire sans la Gendarmerie, dont 95% des missions sont civiles, hors pensions, et en déduisant la TVA des dépenses militaires), la France se compare à l'Italie ou à l'Espagne, mais pas à la Grande-Bretagne. Nous avons, depuis plusieurs années, un budget militaire d'Etat sous protectorat, et non plus indépendant.  Il ne sert donc à rien de gémir devant un retour dans les structures militaires de l'OTAN : il est la conséquence de nos choix budgétaires depuis une vingtaine d'années.

Le Tchad

Publié dans Devant l'histoire

Depuis les premières révoltes ou jacqueries provoquées par la stupidité du Président Tombalbaye, les rivalités ethniques, les tentatives d'ingérences libyennes ou soudanaises, ont empêché le développement dans le calme de ce pays au coeur de l'Afrique. De plus, des Français ignorant des réalités locales - Madame Claustre, l'Arche de Zoé entre autres - n'ont en rien arrangé les difficiles relations de notre pays et du Tchad.
Avant la colonisation française, le Tchad n'existait pas comme Etat : il n'y avait que des clans, voire des fractions dirigés par des chefferies traditionnelles, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Au nord, les Turcs tenaient les postes de Fada et de Faya (Largeau pour les militaires français). Ce morcellement est toujours vivace : les Toubous se sont partagés entre Hissen Habré et Goukouni Oueddeye, les Zaghawa entre Idriss Déby et Timan Erdimi. Pendant des siècles le Sud animiste fut le terrain de chasse des négriers africains. Rabah, le dernier, tenta de se tailler un royaume. Jusqu'à l'arrivée des troupes françaises en 1909, Abéché fut le principal centre de fabrication des eunuques destinés aux harems d'Arabie et de Turquie. Le dernier convoi d'esclaves fut intercepté par nos soldats en 1919.

La colonisation française fut mise à profit par les habitants du Sud pour s'instruire dans nos écoles, s'intégrer dans notre administration. Les Musulmans du Nord, tout en acceptant notre hégémonie, refusèrent notre système scolaire et participèrent rarement à notre administration. Lors de l'indépendance les cadres sudistes  prirent en main le nouvel Etat : la plupart étaient médiocres, en particulier Tombalbaye, ancien instituteur, qui élimina les quelques cadres musulmans qui existaient dans les années 1959-1965.
Le départ des troupes françaises en 1965 se traduisit par une multiplication des exactions par les fonctionnaires et militaires tchadiens, et des jacqueries d'abord dans le Guera. Rapidement, des intellectuels canalisèrent ces révoltes et déclenchèrent une véritable insurrection.
En 1968, Tombalbaye fit appel à de Gaulle. Sous réserve d'une réorganisation administrative et militaire, l'aide fut accordée par la France de 1969 à 1972. Pour de Gaulle, il ne fallait pas accepter un processus qui pût aboutir à l'éclatement du Tchad et donner de mauvaises idées au reste de l'Afrique. Rappelons que la monnaie libyenne avait cours en 1965 à Largeau et la monnaie soudanaise à Abéché. Dès cette époque, certains pays d'Afrique accueillent sans plus les mouvements rebelles tchadiens (Algérie, Nigeria, Egypte, Irak, Ghana), se contentant de les laisser ouvrir des bureaux de propagande. En revanche, le Soudan et la Libye, soutiennent plus activement les rebelles : ces deux Etats comptaient bien récupérer de grands lambeaux du Tchad ; Kadhafi avait envahi la bande d'Aouzou en 1982, avant d'en être chassé en 1987. A-t-il, ont-ils abandonné ces projets aujourd'hui ?

En dépit des efforts des Français, la mentalité des fonctionnaires et militaires tchadiens ne changea pas : dès le départ de notre mission de réorganisation, concussion et exactions reprirent envers les populations. Au fil des ans, Tombalbaye devenait paranoïaque, imposait une révolution culturelle, le retour aux rites animistes avant d'être assassiné en 1974.
Son successeur, le Général Maloum, demanda imprudemment le départ de nos troupes. Nous lui fîmes perdre la face lors de nos négociations pour la libération de Madame Claustre. En 1982, Hissen Habré prit le pouvoir et s'opposa aux activités libyennes avant de demander notre aide, accordée par le président Mitterrand en 1983. Sa victoire sur les troupes libyennes et la reconquête de la bande d'Aouzou ne compensèrent pas l'inefficacité de son administration et son autoritarisme. Il fut à son tour chassé par Idriss Deby, lui même en butte aux bandes d'un membre de son ethnie, Timan Erdimi. Il est clair que le Soudan a utilisé cette carte pour retarder ou torpiller le projet d'une force destinée à protéger les persécutés du Darfour. N'ayons pas d'illusion : tous les cinq ou six ans, ce manège recommencera, sans changement pour le peuple tchadien, constamment pressurés par l'administration et les bandes armées.

En 1964, lors d'une conversation avec un ami, j'avais dit que l'avenir du Tchad et de l'Afrique noire était évident. Il suffisait de regarder Haïti : la dictature, la corruption, les tontons macoutes, la misère. Comme je voudrais m'être trompé !
4 février 2008

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