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TEYSSIER Arnaud

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

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Un Léviathan pour l'Europe ?

Publié dans Avec l'Europe
On ne peut imaginer un Léviathan à une échelle aussi vaste que l'Europe
 
Peu à peu, le président de la République
trace un programme ambitieux pour l'Europe, qu'il juge "à un niveau approprié pour recouvrer notre pleine souveraineté dans des domaines qui ne relèvent plus du seul champ national". Il le fait en plaçant l'avenir du continent sous le signe de la "protection" sur tous les fronts : dans le domaine des investissements, sur le plan commercial, sur celui de la défense, des frontières, de la capacité budgétaire comme outil contre les chocs économiques et leurs conséquences sociales. Dans Le Point , il a même invoqué le "Léviathan", figure pourtant peu amène, dont "chacun accepte qu'il soit là pour le protéger".
Le chef de l’Etat connaît ses auteurs, en l’espèce Thomas Hobbes qui, au XVIIème siècle, décrivait l’état de nature comme "la guerre de tous contre tous" : chaque individu, pour se protéger et vivre en société, accepte de céder une partie de ses droits et libertés au Léviathan, "dieu mortel" au pouvoir absolu. Toute liberté se décline sous le signe de l’autorité. Mais comment imaginer un Léviathan à une échelle aussi vaste que l’Europe ? Il faut lire, à cet égard, l’excellent livre de David Engels, paru en 2013 : Le Déclin. Ce jeune historien de l’Antiquité fait un parallèle entre le déclin de la République romaine au 1er siècle avant Jésus-Christ et la crise de l’Union européenne, qu’il juge déjà bien engagée : telle que la machine est lancée, il prédit pour le système européen "un revirement autoritaire " ainsi qu’une "inversion du processus d’émancipation de l’individu engagé en Occident depuis des décennies."
L’autorité sans la liberté, en somme. Car jusqu’ici, dans nos démocraties, c’est bien l’Etat-Nation qui a su concilier ces deux exigences contradictoires, à travers un pouvoir identifié, admis et incarné. Pour nous, Français, cette figure philosophique du bon Léviathan renvoie au système gaullien et au libéralisme d’Etat des premières années de la Vème République, mélange subtil d’étatisme centralisateur, de volontarisme économique et de libéralisme politique. Ce modèle énergique, qui n’existe plus guère sous cette forme en France, peut-il renaître pour être transposé à l’Europe ? Cette perspective n’est pas sans séduction, même si elle semble paradoxale… Le modèle gaullien avait été accepté parce qu’il avait permis de conduire la décolonisation et de rebâtir un système de solidarité sociale efficace dans le cadre d’une économie libérale. Pas d’économie libre sans Etat fort. Et la France, sous de Gaulle, n’en était pas moins une vraie démocratie, où le peuple était rigoureusement consulté et n’était plus le souverain "captif" des deux républiques précédentes.

L’Europe peut-elle reproduire ce bel équilibre, qui est la substance même de la souveraineté ? Elle n’en a pas pris jusqu’ici le chemin… C’est pourtant une vieille idée qui, religieuse ou laïque, est passée par tous les stades de l’imagination humaine. La vision de Richelieu était la plus réaliste : soucieux de contrer le projet de monarchie universelle des Habsbourg et d’éviter la constitution, au centre du continent, d’un "Corps germanique " écrasant, le cardinal-ministre était convaincu que l’Europe ne s’épanouirait dans la paix et la concorde religieuse que par une entente, un équilibre surtout, entre des grands ensembles territoriaux où la France aurait une influence à sa mesure. C’est l’idée qui resurgit avec de Gaulle au début des années soixante, avec l’Europe des Etats. Face à des phénomènes qu’il sentait venir, même s’il ne les appelait pas encore "mondialisation", il écrivait dans les Mémoires d’Espoir que les liens entre les pays européens étaient si anciens et si puissants qu’ils devraient aboutir un jour à une confédération, au terme d’une coopération sans cesse élargie autour des grands intérêts communs – mais acceptée par les peuples. Il avait même proposé, dès septembre 1960, un référendum européen solennel "de manière à donner à ce démarrage de l’Europe le caractère d’adhésion populaire qui lui est indispensable". Mais il avait aussi perçu la profonde équivoque de la mécanique déjà engagée et qui, partant d’une vision purement économique, devait conduire, dans certains esprits, à la substitution totale et définitive d’une souveraineté européenne unique, totale, mais sans visage et sans âme, aux diverses souverainetés nationales. Une fuite en avant, un processus de centralisation dévoyée s’inscrivant contre la seule expression irréfragable de la souveraineté – le vote -, comme l’a montré plus tard le destin réservé en France au référendum de 2005 sur le traité de Rome II.

Ce grand débat européen qui n’avait jamais eu lieu, Philippe Séguin l’avait pourtant imposé en 1992 pour la ratification du traité de Maastricht, car il était évident alors qu’un point de non-retour était sur le point d’être franchi. Approuvé du bout des lèvres par les Français, le traité et ceux qui ont suivi n’ont pu aboutir qu’à la situation actuelle : le sentiment, en France et ailleurs, que les gouvernements ont transféré déjà une large part de leur souveraineté pour faire face aux défis du monde, mais qu’aucune souveraineté européenne réelle n’a pris la relève. Le pouvoir n’a pas été transmis, il s’est dilué, dissous, évaporé, tout en produisant une multitude de petites tyrannies sans véritable contrôle. C’est pourquoi l’ambition manifestée par Emmanuel Macron est d’une logique presque napoléonienne : raisonnant "à la française", il propose de donner enfin à cette souveraineté européenne si insaisissable une vraie cohérence, pour rassurer les peuples sur leur avenir face à la mondialisation, au chômage, aux grands mouvements migratoires.
Mais ne nous promet-elle pas un tout autre Léviathan, celui, toujours plus écrasant et désincarné, que propose par exemple M. Juncker pour l’espace Schengen : en restant dans l’éternelle démarche qui consiste à ajouter toujours de nouveaux étages à une construction mal conçue à l’origine et dont les fondations sont chaque jour un peu plus fragiles et un peu plus contestées ?  Il est temps de regarder les choses en face : peut-on espérer fabriquer un vrai pouvoir européen souverain – c’est-à-dire puissant et libre - à partir d’une autre réalité que les Etats-nations, qui restent en nos temps troublés le seul vrai lieu de la démocratie, la seule garantie de l’adhésion des peuples, le seul refuge contre les explosions identitaires, le seul antidote enfin contre la dictature du chiffre, de la norme et de l’abstraction ?
 
De Gaulle, puis Philippe Séguin avaient vu juste. Il est temps de faire le pari lucide, radical, courageux, d’une refondation de l’Europe sur les bases plus saines de l’Etat-Nation – faute d’un Etat-Nation "européen" qui est voué à rester longtemps encore une chimère, et sous peine de tomber dans le piège dont Séguin avait déjà dévoilé les ressorts sous François Mitterrand : "Le président de la République reconnaît les dérives de la construction européenne. Et pour les conjurer, il en accepte de nouvelles, plus graves encore ". Il n’est pas d’autre issue que de revenir à l’idée gaullienne d’une Europe forte et respectée, mais faite de peuples libres. Il ne s’agit pas d’une quelconque nostalgie, mais d’un retour au réel : le "gaullo-mitterrandisme", en fait de nouvel horizon, est le seul vrai mirage. Il faut choisir, tant qu’il est temps encore, le bon Léviathan.

Paru dans Le Figaro,25 septembre 2017

Jaurès / Péguy

Publié dans Devant l'histoire
Jaurès / Péguy : le politique et le mystique
 
Une amitié intellectuelle liait l'homme politique et l'écrivain. Ensemble ils se sont battus pour faire reconnaître l'innocence d'Alfred Dreyfus mais, très vite, Péguy verra dans "le dreyfusisme" une "profanation". Il s'éloignera du tribun devenu, selon lui, "un politicien comme les autres".
 
C'est moins l'histoire d'un duel que d'une amitié rompue. Une amitié puissante, inégale, dissymétrique, qui tourna chez Péguy en répulsion. Son esprit indomptable finit par prendre en détestation Jaurès, cet aîné trop ondoyant qu'il avait tant chéri et admiré mais qui, à ses yeux, avait tout trahi : le socialisme peut-être, le dreyfusisme certainement, et surtout sa condition d'homme libre. Pour un regard superficiel, tout aurait dû lier à jamais ces deux superbes intelligences ; tout finit par les opposer.
Ce qui les rapprocha jusqu'aux premiers jours du XXe siècle ? Les origines, assez peu : Jaurès était un bourgeois du pays castrais, Péguy était resté dans ses tréfonds un paysan du Bourbonnais. Le physique, l'allure, encore moins : Jaurès était un homme corpulent, un orateur prolixe à la voix forte quand Péguy était un homme court, carré et robuste, "à la parole brève et plein d'autorité" - selon le mot de son ami Daniel Halévy. Quant à l'âge, il les séparait de près de quinze années qui devaient compter double: Jaurès avait 11 ans en 1870, lors de la défaite de Sedan et de la proclamation de la République. Péguy, lui, ne naquit que trois ans plus tard, et son destin en fut profondément marqué. Vers 1880, Jaurès entrait dans sa vingtaine et bientôt dans la politique active, au moment où le régime républicain triomphait définitivement des retours possibles de la monarchie. Il s'installait dans la vie avec aisance - d'abord dans les rangs des modérés - mais avec déjà une foi ardente dans l'avenir et le progrès. A la même époque, Péguy n'était encore qu'un petit écolier, précocement remarqué par son directeur d'école et ses instituteurs, les "hussards noirs de la République", mais que son incroyable intelligence et la vigueur de ses lectures préparaient pour d'insatiables reconquêtes - tant il éprouva très tôt la révolte d'appartenir à "un peuple de vaincus".
Des caractères, donc, et des vies bien différentes jusqu'à l'entrée de Charles à l'Ecole normale, en 1894. Ce fut là le moment décisif. La rue d'Ulm, naguère une communauté plutôt âpre et rude, était devenue un lieu de liberté et de débat intellectuel intense, tandis que les anciens de l'Ecole formaient une confrérie élitiste et républicaine. Pour le fils de "la rempailleuse de chaises", venu lointainement d'Orléans et passé depuis par toutes les étapes d'une ascension due au mérite, l'Ecole normale supérieure était le lieu de bien des séductions. Ses camarades de chambre, la fameuse "turne Utopie", étaient réputés pour leur engagement socialiste. Et le socialisme, à cette époque, était encore un mouvement foisonnant, peu enrégimenté, où la générosité avait grande part et le marxisme une prise imparfaite.

Dans cet univers intellectuellement bouillonnant, dont l'épicentre était la bibliothèque de l'Ecole, régnait un homme prêt à s'emparer des jeunes esprits et à les orienter : Lucien Herr, dont la culture, l'aplomb et une certaine amertume habillée d'intransigeance feraient bientôt le pilier du "parti intellectuel". C'est là que Péguy devait rencontrer le normalien Jaurès et le fréquenter assidûment. Il était charmé - dirait plus tard Tharaud, son ancien camarade de Sainte-Barbe - par la profondeur de sa culture grecque et latine, par sa cordialité, mais aussi par "cette admirable inélégance dans la personne et dans la mise, ce cou de taureau, ces gros bras courts, cette totale négligence à laquelle ne résistait pas cinq minutes un habit neuf et qui, d'une certaine façon, témoignait à nos yeux de sa pureté socialiste".
Ce fut comme un moment de grâce: le politicien déjà éprouvé se trouvait soudain hors du monde. Le jeune Péguy projeta sur cet homme remarquable et généreux, mais si différent de lui à tant d'égards, une fermeté d'idées, une pureté absolue qui étaient en réalité la marque de sa propre personnalité. Ainsi naquit le grand malentendu. Dans le sillage de Jaurès et de quelques autres, Péguy s'engagea, donc, dans le socialisme et dans l'écriture. Le normalien si singulier mais si vif oublia aussitôt "cette gaieté malicieuse qui était comme la fleur de sa race paysanne" - ce sont les propres mots qu'il devait s'appliquer plus tard à lui-même -, prit une figure austère et se vêtit d'une pèlerine noire. Son socialisme était tout sauf dogmatique, comme en témoignèrent ses premiers écrits, tournés entièrement vers l'éducation du peuple et vers un partage du travail destiné dans son esprit à une meilleure répartition du loisir : non les jeux du cirque ou le "tout-culturel" tel que nous l'entendons aujourd'hui, mais le loisir compris au sens noble, inspiré de l'otium des Latins, qui, dans la "cité harmonieuse", devait être tourné vers l'esprit, et l'amélioration de l'homme. Un petit mot qu'il adressa alors à son ami et ancien camarade de classe Paul Meunier laisse deviner que son engagement ne se faisait pas sans une certaine distance : "Pour le moment, je me suis contenté de me ranger officiellement parmi les socialistes. Ils sont en effet, de tous les partis constitués, ceux qui sont le moins en arrière de moi."
Car la nature du jeune paysan-normalien était double ; peu de gens le savaient alors. Une passion parallèle depuis longtemps le possédait, elle était sans doute plus ardente que ce socialisme atypique, idéaliste, teinté d'anarchisme qui l'entraînait aussi: cette passion, c'était Jeanne d'Arc, qui hantait son imagination depuis son enfance orléanaise et allait devenir la source première de son inspiration poétique. Il travaillait sans cesse, pendant même les conférences de l'Ecole, à une sorte de vaste poème en prose qui serait sa première œuvre maîtresse et dont il dissimulait la composition à ses camarades.

C'est au milieu de cette effervescence que survint "l'Affaire". A partir de 1898, le combat pour l'innocence de Dreyfus, pour la Justice, pour la Vérité, fut la cause qu'attendait cette grande âme de Péguy, prête à la lutte : elle engageait ses deux passions parallèles, Jeanne et le socialisme, sans qu'il eût à se poser plus de questions. Les liens avec Jaurès en furent renforcés, ils survécurent même aux premières brouilles qui opposèrent Péguy à son camarade Léon Blum, à Lucien Herr et tous ces grands esprits qui prétendaient le diriger - brouilles qui le conduisirent à créer sa propre revue, la grande aventure intellectuelle des Cahiers de la Quinzaine.
Puis le député de Carmaux entreprit d'unifier les tendances si diverses du socialisme français pour fonder la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière - le parti socialiste). En dépit de ce mouvement de fond qui défiait son indépendance d'esprit, Péguy continua un peu d'aimer cet homme. Non pour sa pensée en tant que telle, même si Jaurès, agrégé de philosophie, portait en lui un système d'idées d'une belle profondeur. Péguy l'aimait plutôt pour son humanité, pour cette fraîcheur dont il devait garder longtemps la nostalgie douloureuse: nostalgie d'un Jaurès "de plein air et de bois d'automne dont le pied sonnait sur le sol des routes. Un Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l'automne." Il arrivait naguère aux deux hommes de marcher ensemble jusqu'à l'imprimerie des Cahiers, à Suresnes, et de parler d'une conversation libre et sans fin où les paysages - ceux de l'Ile-de-France, mais aussi "la beauté industrielle" de Puteaux - se mêlaient à l'évocation des classiques latins et des grands poètes français. Le tribun socialiste était capable de réciter entièrement Phèdre ou Polyeucte et parlait avec une telle vivacité qu'il lui fallait par moments s'arrêter, moins pour reprendre son souffle que pour laisser s'écouler le flot de ses paroles devant son compagnon de promenade et les passants médusés. "Il n'y avait d'accidents, se souviendra Péguy, que quand se rappelant qu'il avait commencé, normalien, par être un brillant agrégé de philosophie, il entreprenait de faire le philosophe. Alors ces entretiens devenaient désastreux." A sa manière, le Jaurès de ces années-là, privé de l'espace théâtral de la Chambre, formait une part de cette France éternelle, de ce peuple que Péguy élevait depuis son plus jeune âge au rang d'un mythe et dont il était l'incarnation intellectuelle singulièrement vivante. Mais depuis, Péguy avait cru comprendre qu'en faisant le philosophe, Jaurès faisait peut-être semblant de ne pas être un politicien.
Puis tout se rompit. Pourquoi ? Parce qu'au cours de ces premières années du siècle, le dreyfusisme se décomposait et cédait la place à sa contrefaçon, qui était aussi, pour Péguy, sa profanation. L'arrivée au pouvoir d'Emile Combes, en juin 1902, transforma bientôt le combat pour la Justice et l'innocence d'un homme, qui était une cause morale, en une cause purement politique: la lutte contre les congrégations et contre l'Eglise, et l'édification d'une contre-Eglise dont la République radicale prendrait le visage, dont les dogmes seraient "formulés par l'Etat enseignant" et les officiants fournis par "le parti intellectuel". En soutenant la politique de Combes, Jaurès trahissait la grande cause. Selon l'expression célèbre de Péguy, la mystique s'était laissé "dévorer" par la politique à laquelle elle avait donné naissance. Pour lui, la République qu'il fallait fonder à partir du dreyfusisme - question autant spirituelle que temporelle - était d'un autre ordre que cette pauvre version radicale-socialiste qui n'en était que l'institutionnalisation sectaire et partisane.

Pourtant, Péguy revit encore une fois Jaurès, après leur séparation, parce que son ancien ami, son aîné, était venu le demander à l'imprimerie : "Je me présentai chez lui. Je croyais qu'il avait quelque chose à me dire. Il n'avait rien. Il était un tout autre homme. Vieilli, changé, on ne sait combien." Ils marchèrent un peu, comme autrefois : Jaurès était "lassé, voûté, ravagé", il avait peut-être, écrit Péguy, "un pressentiment de la vie atroce où il allait entrer", ou même "un regret obscur" au moment de "quitter à jamais un pays où il avait eu quelque bonheur, et quelque tranquillité de conscience, avant d'entrer dans les marais de la politique".
Ce fut leur dernière rencontre, et aussi les dernières paroles d'affection attristée de Péguy pour Jaurès. Son retour vers le christianisme, le regard rétrospectif et fier qu'il porta sur ses combats des premières années et qu'il retraça plus tard dans son admirable ouvrage Notre Jeunesse n'expliquent pas tout. A partir de la crise de Tanger en 1905, Péguy vit dans la résurgence de l'impérialisme allemand une menace directe contre la France et la civilisation dont elle était porteuse au nom de tous les peuples. Son patriotisme s'exalta et Jeanne d'Arc, héroïne à la fois française et chrétienne, reprit une place prépondérante dans son œuvre. Jaurès devenait l'ennemi, le traître absolu : en unifiant le socialisme français sous une forme partisane et exclusive, en soutenant le "système combiste", mais surtout en prenant des positions de plus en plus pacifistes alors même que le danger prenait forme, il désertait une bataille qui n'était pas finie tout en feignant de la poursuivre. Pour Péguy, la vérité était désormais aveuglante. "Lui entre tous, lui au chef de l'opération, il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes" Il avait joué au "professeur délégué dans la politique, mais qui n'était pas un politique", et voilà qu'il se révélait être le contraire même de ce qu'il prétendait - un politique travesti en professeur.
A mesure que la guerre approchait, Péguy concentra ses reproches sur la personne de l'auteur de L'Armée nouvelle, qui s'opposait avec force à l'instauration du service de trois ans et voulait croire encore que les ouvriers allemands et les ouvriers français s'uniraient pour empêcher le grand affrontement. Il le fit avec une dureté qui ne faisait que traduire l'exaltation qui le portait, donnait la mesure d'une grande passion déçue, exprimait aussi une vision de l'Histoire qui se répétait : le retour de la faiblesse éternelle, celle de Louis XVI. "En temps de guerre, il n'y a plus que la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix."
 
L'assassinat du tribun, le 31 juillet 1914, ne changea rien à l'affaire. "Je suis bien obligé de dire que c'est une chose abominable, confia Péguy à l'un de ses proches. Et pourtant… Il y a en cet homme une telle puissance de capitulation !" On dit que Jaurès avait ce jour-là en poche la dernière publication de son ancien camarade. On dit aussi qu'il s'apprêtait à réviser sa position face à la guerre qui venait, jugeant désormais impossible de l'empêcher.
Le 5 septembre, à Villeroy, à la veille de la contre-offensive française sur la Marne, le lieutenant Péguy tombait sous les balles allemandes. A quelques semaines de distance, les deux normaliens se retrouvaient dans la mort sans avoir pu faire ensemble - aurait dit Péguy - "un dernier voyage aux anciens pays de l'amitié".
Paru dans Le Figaro Magazine, 13 juillet 2017
 
*Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, parmi lesquelles Richelieu. L'aigle et la colombe (Perrin, 2014) et Charles Péguy. Une humanité française (Tempus, 2014), Arnaud Teyssier publie en septembre une biographie consacrée à Philippe Séguin (Perrin).

...transparence, ... méfiance

Publié dans Du côté des élites
"Plus on parle de transparence, plus la méfiance s'installe"
 
ENTRETIEN - L'historien*, spécialiste reconnu de Richelieu, explique la conception de la morale publique en vigueur à l'âge classique et s'inquiète de l'engouement actuel pour la transparence.
 
LE FIGARO. - On a le sentiment d'une confusion grandissante entre morale publique et morale privée. Est-ce récent ?
Arnaud TEYSSIER. -
Les Français ont toujours été attentifs ou suspicieux envers l'intégrité des milieux dirigeants, dès lors qu'il y avait présomption de mélange des genres, ou des cassettes. Les mouvements d'opinion ou les manifestations médiatiques d'aujourd'hui sont sans commune mesure avec la virulence des campagnes qui ont marqué, par exemple, les débuts de la IIIe République - du scandale des décorations, monnayées en masse par le gendre du président Grévy, au scandale de Panama et à la dénonciation des "chéquards". En revanche, ce qui paraît peut-être nouveau, c'est la volonté des personnalités publiques d'exposer une partie - choisie - de leur vie privée comme un atout de communication. Du coup, les frontières entre public et privé sont devenues totalement poreuses. C'était ouvrir la boîte de Pandore…
 
Vous avez écrit sur Richelieu, théoricien de la raison d'État, soit la primauté de la politique sur la morale. Les grands hommes politiques doivent-ils être des saints ?
Richelieu n'était pas un saint - même s'il resta toute sa vie un prêtre d'une foi authentique et active -, mais il est mort l'esprit apaisé, certain qu'il "n'avait eu d'autres ennemis que ceux de l'État". Richelieu ne jugeait pas du tout que le prince ou ses ministres dussent s'affranchir de la morale au nom de la politique. Il considérait, au contraire, que ceux qui gouvernent doivent se soumettre à une morale publique qui est bien plus exigeante que la morale privée. "Ceux qui se sauveraient comme personnes privées se damnent parfois comme personnes publiques", écrit-il à Louis XIII. En clair, lorsqu'on gouverne les hommes, on ne saurait se contenter de la simple morale de l'homme privé : s'abstenir de faire du tort à ses voisins, vivre paisiblement en bon chrétien ou bon citoyen, attentiste sinon attentif. Tout cela est bel et bon, mais très inférieur aux devoirs qui incombent aux élites dirigeantes.
Avoir la charge d'une collectivité humaine exige par-dessus tout de protéger ses intérêts en prenant souvent des décisions difficiles. Ainsi, le prince qui redoute de trancher et laisse les intérêts individuels ou ceux des groupes de pression se réguler par le simple jeu des rapports de forces sauverait peut-être son âme s'il était un simple particulier. Mais dès lors que l'intéressé appartient à l'élite dirigeante, il doit être pleinement "dans sa charge", gouverner fermement, sinon il est sûr de se damner.
 
Cela signifie-t-il qu'on peut s'enrichir personnellement tout en servant l'État, comme l'a fait Richelieu ?
Évitons les anachronismes quant à la richesse de Richelieu : due à l'accumulation des revenus attachés aux très lourdes charges publiques qui composaient la substance même de son gouvernement, elle ne devait rien aux malversations, et moins encore à la perspective - irréalisable pour ce bourreau de travail et cet homme de foi - de jouir des richesses accumulées. Il s'en est surtout servi pour le bénéfice de l'État, ou pour de grands travaux d'architecture destinés à la grandeur de Dieu et du royaume. À l'époque, de surcroît, la frontière entre fortune privée et patrimoine public était très poreuse, et pas toujours dans le sens que l'on croit : il est arrivé que le cardinal paie lui-même pour des opérations que le roi n'était ponctuellement pas en état de financer. Dans son Testament politique, Richelieu parle beaucoup de la "probité" de l'homme public, qui, selon lui, doit être une probité "active". Il est réaliste et parle en homme de son temps, mais reste clair : "Elle n'empêche pas, écrit-il, qu'un homme ne puisse faire ses affaires en faisant celles de l'État. Mais elle lui défend seulement d'y penser au préjudice des intérêts publics, qui lui doivent être plus chers que sa propre vie."
 
Un autre Richelieu serait-il possible aujourd'hui ?
C'est la part du rêve. De Gaulle s'inscrivait assurément dans son sillage lorsqu'il a voulu resacraliser la fonction présidentielle par le suffrage universel, et restaurer la puissance de l'État.
 
L'impératif de la "transparence" est-il contraire à la tradition française en matière de morale publique ?
Plus on parle de transparence, plus, légitimement, la méfiance s'installe. Le pouvoir n'a pas à être transparent, et moins encore à se proclamer comme tel. Il doit rendre des comptes dans le cadre des institutions, mais il doit aussi être distant, doit gouverner, donc souvent négocier, et pratiquer, dans des cas limités, un certain "secret des affaires". La morale publique si exigeante définie par Richelieu suppose de privilégier de manière absolue les intérêts publics, surtout en période de crise grave, contre les curiosités privées. Doit-on même parfois mentir au peuple ? Ponctuellement, sans doute, si c'est pour le salut de la société. S'il s'agit, par exemple, d'éviter une panique générale et autodestructrice, c'est une évidence.
 
Il semble que l'opulence des puissants soit insupportable à nos contemporains…
Ce n'est pas nouveau, mais plutôt le symptôme de la crise profonde de confiance dans les institutions que connaît notre pays depuis une vingtaine d'années. Le caractère massif du vote blanc et de l'abstention, les quelque onze millions d'électeurs de Mme Le Pen au second tour de l'élection présidentielle confirment ce que nous voyons s'affirmer depuis de longues années. Et ce ne sont pas de simples arrangements d'appareils qui suffiront à répondre à cette crise, dont l'une des manifestations est en effet une intolérance croissante devant les affaires. Mais on trouve plus profondément, à l'aplomb de ce malaise, le sentiment d'abandon économique, social, territorial, qu'éprouve une partie de la population française et qu'ont si bien décrit, à des titres divers, Marcel Gauchet, Jean-Pierre Le Goff et Christophe Guilluy.
La force des inégalités peut conduire à réprouver une forme d'opulence. Mais le sentiment que le politique est impuissant, indifférent, ou idéologiquement informe, commande tout. "Dans ce monde politique ainsi composé et ainsi conduit, ce qui manquait le plus, surtout vers la fin, c'était la vie politique elle-même", écrivait Tocqueville sur les derniers jours de la monarchie de Juillet - un régime qui avait été pourtant prospère, pacifique et libéral.
 
* Ancien élève de l'École normale supérieure.
Auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, Arnaud Teyssier a en particulier publié "Richelieu. L'aigle et la colombe" (Perrin, 2014, 526 p., 24,50 €) et "Charles Péguy. Une humanité française" (Perrin, coll. Tempus, 2014, 384 p., 9,50 €.

Paru dans Le Figaro, 3 juin 2017

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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