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TEYSSIER Arnaud

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

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La “technostructure”, ...

Publié dans Du côté des élites
La “technostructure”, bouc émissaire facile de la crise des “gilets jaunes”
 
La chose n'est pas nouvelle. Dès que la situation politique et sociale se détériore, le pouvoir "charge" la technostructure, en misant sur l'impopularité, présumée inépuisable, des fameux "crânes d'œuf". Cette fois, la dénonciation d'"une fonction publique toute-puissante" est venue de députés LaREM, mais, curieusement aussi, si l'on en croit un article récent du Monde, de conseillers de l'Élysée, dont l'un aurait même mis en cause "l'inspecteur des finances sortant de l'ENA qui décide de tout, alors qu'il n'a jamais mis un pied sur le terrain". D'aucuns, sur les hauteurs de l'État, ont dû apprécier cet audacieux diagnostic…
 
Il est exact qu'au fil des ans, un puissant conformisme s'est installé et que les plus grands corps de l'État - bien plus, d'ailleurs, que la haute administration prise dans son ensemble et sa diversité - ont contribué à installer cet état d'esprit au confluent de la politique, des médias et des grandes entreprises. Un discours bardé de certitudes - et parfois desservi par des comportements individuels déontologiquement douteux… - vient contrarier le sentiment profond d'une société de plus en plus agitée par l'angoisse face aux perspectives inquiétantes de la mondialisation et de ce qu'il est convenu d'appeler pudiquement la "transition écologique". La fameuse "pensée unique" est bien une réalité. Mais est-elle le seul fait de quelques hauts fonctionnaires entrés en politique ?
À vrai dire, elle a saisi toute la classe dirigeante, qui, quelles que soient ses origines professionnelles et ses orientations politiques, s'est mise à parler la même langue et à observer, surtout, les mêmes silences sur les sujets les plus cruciaux. Mais devant l'irruption brutale de la "France périphérique", pourtant identifiée et analysée de longue date, elle cède à la panique et s'apprête à livrer ses boucs émissaires à la vindicte générale. Il est même question de créer de nouveaux modes, plus ou moins fantaisistes, de démocratie directe quand on s'est bien gardé, jusqu'ici, de recourir à ceux, pourtant très souples et très larges, que prévoit déjà la Constitution.
Or ces facilités, pour banales qu'elles soient, témoignent d'une méconnaissance profonde des institutions de la Ve République. Il est exact que sous la IIIe, puis sous la IVe République, l'administration tenait largement les rênes du pays, compensant ainsi les faiblesses du système politique, les effets de l'instabilité ministérielle et de la fragilité des majorités. En 1958, les choses ont radicalement changé. La pleine autorité de l'exécutif a été restaurée, le parlementarisme a été rationalisé. Une administration forte a été réarticulée avec un pouvoir politique plus fort encore, infiniment plus stable et doté des plus efficaces moyens d'action (référendum, dissolution, article 49…).
 
Le président de la République et le gouvernement disposent d'un large pouvoir de nomination. Les plus hauts fonctionnaires de l'État - directeurs d'administration centrale, préfets, ambassadeurs - peuvent être remplacés chaque mercredi en Conseil des ministres. Car les outils du spoil system à la française - même si on s'obstine à ne pas le voir - existent bel et bien. On les appelle d'ailleurs - avec le plus parfait naturel – "les emplois à la discrétion du gouvernement". De Gaulle, qui avait affronté un putsch et quelques autres péripéties, confiait à la fin de sa vie : "Après moi, les institutions continueront de fonctionner si on sait s'en servir : avec elles, on peut gouverner si on le veut." On ne pouvait mieux dire.
Si l'exécutif hésite quelquefois à couper massivement les têtes, ce n'est pas par vertu, mais par réalisme : il sait qu'il lui faut de vrais professionnels du budget, mais aussi de robustes juristes, notamment pour accorder des orientations politiques de plus en plus fluctuantes avec un minimum de crédibilité publique. Les mêmes fonctionnaires, quoi qu'ils puissent par ailleurs en penser, feront ou déferont les mêmes lois et décrets qu'ils ont préparés, ou appliqueront successivement des politiques publiques totalement contradictoires : c'est le jeu de la démocratie. Il arrive, certes, qu'ils rappellent l'existence des lois ou l'utilité de respecter certains équilibres, ou encore la nécessité d'observer les engagements internationaux : ils sont, pour le coup, dans leur rôle. Au politique ensuite d'assumer ses responsabilités, s'il en a le désir, la volonté, le courage.
Mais cette méconnaissance prend aujourd'hui une dimension inquiétante : dans la situation actuelle du pays, qui est grave, ces attaques ne doivent pas être prises à la légère. Bien sûr, elles flattent dangereusement les instincts "populistes" les plus irrationnels, car la fracture entre une large partie de la société et ses élites est bien réelle. Toute une France qui se sent oubliée s'en prend volontiers au vieil État présumé centraliste, dont elle attend pourtant tout alors que ses moyens ne cessent d'être réduits. Mais la vraie fracture est d'une tout autre ampleur. C'est le système politique qui est visé au premier chef. Nos institutions n'inspirent plus ce sentiment de solidité qui fut si souvent vanté. Elles ont déjà été durement éprouvées par l'émergence du terrorisme le plus sanglant, qui a valu à notre pays de vivre pendant deux ans sous le régime de l'état d'urgence - un pays qui a même élu, sous ce régime, le président de la République et l'Assemblée nationale. La crise des "gilets jaunes", pour être assurément d'une autre nature, a mis crûment en lumière la fragilité de toutes choses.
 
On objectera que ce n'est pas la première fois. De Gaulle lui-même avait vu son pouvoir vaciller en Mai 68 et une partie des "élites" avait tenté d'en profiter pour le pousser vers la sortie… Confronté, lui aussi, à une certaine forme de crise de société, il avait sauvé les institutions non seulement par son génie politique, mais aussi parce qu'il savait pouvoir compter sur la solidité de son administration. Une administration qui le respectait parce que lui, la respectait. Il avait toujours beaucoup exigé des fonctionnaires, il n'avait cessé de leur imposer une rigueur de gestion sans égale, mais il ne leur répétait pas sans cesse, comme le fait la quasi-totalité du personnel politique aujourd'hui, qu'ils étaient trop nombreux, paresseux, inutiles. Il leur demandait tout, mais leur faisait comprendre qu'ils étaient indispensables au salut du pays… surtout en période de crise. Quant aux hauts fonctionnaires, il les voyait comme de grands commis chargés de transmettre les impulsions décisives que seul peut donner le pouvoir à son sommet.
Cinquante ans plus tard, de Gaulle n'est plus là, mais l'administration continue, de plus en plus difficilement, de maintenir le pays en état de marche : tout particulièrement les grandes administrations régaliennes, qui sont en charge de l'ordre public et de la sécurité intérieure. La constitution politique de la France est en crise, sa constitution administrative tient encore sous le choc. Mais pour combien de temps ?
Si les investisseurs étrangers conservent quelque confiance dans le système français, si notre pays continue à pouvoir s'endetter à des conditions aussi remarquables, ce n'est pas par l'effet d'un miracle : c'est parce que, chez nous, pense-t-on hors de nos frontières, on sait encore maintenir l'ordre, lever les impôts, en un mot administrer. Mais le doute commence dangereusement à s'installer. Si la réputation de notre État à l'étranger, si son crédit au sens le plus large s'effondre, alors notre démocratie entrera véritablement dans une crise irrémédiable.
 
Quelle que soit la nature exacte ou la portée des mouvements sociaux actuels - il est trop tôt pour le dire -, notre organisation étatique reste le seul rempart efficace contre cet effondrement. La clouer au pilori à travers ceux qui l'encadrent et la dirigent serait la plus dangereuse des facilités.
Car Pierre Legendre avait tout dit, dès 1969, dans sa légendaire histoire de l'administration française où il évoquait la confiance séculaire des Français dans l'État, sorte de réflexe acquis depuis le fond des âges : en France, écrivait-il alors, et "malgré les poussées les plus contraires, l'administration semble arbitrer la guerre civile".

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019

La droite : crise existentielle

Publié dans Du côté des élites
La droite peut sortir de sa crise existentielle
 
La baisse des dépenses publiques est certes un impératif, mais ne fait pas une doctrine politique. La droite doit oser réfléchir, viser plus haut et se montrer plus exigeante envers elle-même, argumente l'historien*.
 
La droite a-t-elle surmonté la déroute des primaires ? Entendons par là non la procédure - on peut espérer que la leçon aura porté ses fruits -, mais le désastre de la pensée dont elle a fait étalage.
Si aucun candidat ne s'est imposé naturellement à la tête de l'opposition, c'était faute de toute vision ambitieuse, porteuse d'une réelle identité politique : pénible héritage de l'UMP, créée en 2002 par Jacques Chirac pour sceller l'ancrage centro-euro-libéral de la droite. Plus tard, le Front national s'emparait sans difficulté des oripeaux de ce qu'on appelait naguère l'État, la nation, le territoire… La droite, elle, n'avait plus en bouche que "les territoires" - cédant ainsi à cette manie de mettre au pluriel tout ce qui fait notre essence -, une incantation européenne de plus en plus décalée et un discours obsessionnel contre l'État et les fonctionnaires. "Cinq cent mille fonctionnaires de moins", tel devint le maître mot, martelé avec une étrange obstination au cœur de l'état d'urgence. Et voici, pour finir, qu'elle vient de se faire voler la belle idée du rassemblement qui avait porté les grands élans de conquête du gaullisme.
Le rassemblement qui n'est pas, comme certains semblent le croire, une addition de sensibilités ou un conglomérat de petites féodalités sans pensée et sans ressort, mais une capacité d'entraîner vers un objectif clair, cohérent et mobilisateur.
 
La droite plus désemparée que jamais
Au lendemain de l'élection d'Emmanuel Macron, on a cru à un nettoyage par le vide. La défection d'une partie des dirigeants LR, attirés par des orientations qui leur semblaient conformes aux canons de l'école chiraquo-juppéenne, avait pourtant laissé la droite dans un isolement providentiel. Providentiel car la solution paraissait simple : reprendre possession du patrimoine idéologique qu'on avait laissé piller au fil des ans, reconstruire une identité politique, restaurer une vision et une ambition de grande ampleur pour le pays. Les choses se sont compliquées dans la mesure où le nouveau chef de l'État n'a pas seulement repris le composé chimique dont l'UMP était porteuse, il a eu aussi l'habileté, ou l'instinct, de l'habiller d'une posture gaullienne offensive et d'une revitalisation affichée de la fonction présidentielle.
Du coup, malgré les efforts accomplis pour redonner couleurs et convictions au parti LR, la droite se trouve plus désemparée que jamais, et la moindre nouvelle défection qui surgit crée l'émoi - même si l'on peut gager que l'évolution des sondages viendra temporairement refroidir quelques ardeurs. Un refrain revient souvent, à propos du pouvoir : "Il fait la politique que nous n'avons pas eu le courage de conduire." Toute embardée vers des questions pourtant fort lourdes - la sécurité, le terrorisme, la pression migratoire - est aussitôt dénoncée comme une danse de séduction en direction de l'extrême droite. Les seuls reproches adressés au gouvernement semblent désormais la pression fiscale et qu' "ils" ne vont pas assez loin dans la mise en œuvre de réformes "libérales".
 
Dépasser les querelles de chiffres et adopter une vision du monde
Il n'existe donc pas, aujourd'hui, d'opposition vraiment organisée. Imputer cette situation à la disparition présumée du clivage droite-gauche est une grave erreur de diagnostic et ne fait que repousser les électeurs de conviction vers l'abstention ou vers les extrêmes, dans un contexte de cohésion sociale gravement menacée et de tensions communautaristes aiguës.
En 2018, le désarroi de la droite de filiation gaulliste repose clairement sur l'ignorance persistante des fondamentaux de notre régime - qui fête, cette année, ses 60 ans : la question de l'efficacité et de la cohérence des institutions, le devenir réel de la décentralisation - dont le moins qu'on puisse dire est qu'il pose question -, les exigences du régalien. N'y aurait-il donc rien à dire d'un peu construit, dans un pays plongé depuis des années dans des difficultés si grandes que les limites mêmes du régalien classiquement entendu sont dépassées par les impératifs du salut public ? Le maintien de la cohésion sociale, territoriale, culturelle même, exige une action volontaire de l'État dans la situation présente : qui ne le voit ?
Mais non : sur l'État et sur le social, comme sur le reste, la droite se laisse imposer et le terrain, et les armes. Elle achète sans barguigner, sans une once de discernement ou d'examen approfondi, les attaques sans nuances portées contre les services publics, le dénigrement systématique des agents de l'Etat dans leur ensemble (qui exercent des métiers bien réels, tels les policiers, les militaires, bien sûr jamais contestés en tant que tels, mais aussi les magistrats, ou même les professeurs dont on oublie qu'ils sont directement placés au bord du gouffre) qui seraient responsables à eux seuls de tous les déficits, de tout le déséquilibre de nos retraites présentes et à venir.
Nul ne semble en outre penser que face à la mondialisation et aux nouvelles formes de révolution industrielle qui s'accomplissent, il serait peut-être temps de réfléchir aux conditions d'un nouveau pacte social, d'un nouveau statut du travailleur, certes plus exigeant, mais aussi plus moderne. On sait depuis toujours qu'un capitalisme déshumanisé conduit inéluctablement les sociétés développées à leur perte.
 
L'opposition ne doit pas limiter sa pensée tout entière à la baisse des dépenses publiques. Si celle-ci est un impératif, elle n'est pas un objectif en soi. Elle ne pourra être qu'étalée dans le temps, car elle exige des réformes considérables et réellement courageuses, mises en œuvre par étapes selon une ligne strictement dessinée : réforme profonde de la décentralisation, dont le fameux millefeuille institutionnel est resté intact - la baisse très forte des dotations étrangle parfois sans discernement les collectivités de toute nature, alors que la superposition des structures et l'enchevêtrement des compétences restent sources des surcoûts les plus lourds ; baisse significative de la fiscalité du travail propre à relancer la consommation et l'activité ; réforme profonde de l'assurance chômage ; maîtrise résolue de l'immigration économique. Car sur le court terme, il faut bien faire face à la réalité démographique (la population française s'est accrue de sept millions en moins de vingt ans) et à des besoins écrasants dans le domaine social et éducatif. On ne peut sacrifier l'État dans sa substance, ni la cohésion de notre société aux flux exponentiels de dépenses territoriales et sociales que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas eu le courage d'affronter ni de maîtriser.
 
Emporter l'adhésion du peuple
Pour l'heure, dans un pays où l'unité nationale est indissociable de l'État, attaquer celui-ci dans sa substance, soutenir qu'il est en lui-même la source du mal, c'est mettre en péril le cœur même de notre aventure démocratique. Le régime actuel veut mettre fin à la société des "statuts", jugée coupable de tout, mais au fond ne dit rien de celle qu'il veut faire émerger, la fameuse "start-up nation".
Dès lors, l'opposition de droite, en revenant à l'essentiel - l'unité du pays - a peut-être mieux à faire que d'émettre, ici, un silence approbateur ou, là, des grognements sur des enjeux de second ordre. Il lui faut reconstruire une vision d'ensemble ambitieuse, courageuse et réaliste, inscrite dans la durée, où chacun des fondamentaux qui ont fait la vigueur de la Ve République aura sa place : l'État - oui, l'État -, comme garant de l'intérêt général et de la cohésion sociale et territoriale ; l'affirmation de la France en Europe, fondée non sur une vision bavarde et éthérée, mais sur les réalités - des réalités si fortes d'ailleurs qu'elles sont en train de détruire sous nos yeux l'unité du continent, notamment sur la question décisive des flux migratoires ; les systèmes sociaux, qui sont à rebâtir avec énergie, mais où les exigences gestionnaires doivent être subordonnées à une nouvelle définition du travail et de la protection des travailleurs.
 
En clair, reconstruire un système qui emporte l'adhésion d'un peuple, qui ouvre un avenir pour la France et qui permette ainsi, s'il en est temps encore, d'intégrer des communautés qui, jusqu'ici, n'auront vu en nous que les témoins honteux de notre propre histoire et de notre propre culture. Si la Ve République a fait preuve d'une telle longévité, ce n'est pas seulement par la qualité de ses institutions. C'est aussi parce qu'elle porte une vision de la société et du destin commun.
En somme, il faut cesser d'être "des hommes à demi-mot, qui ne prennent jamais la vie à plein, parce qu'ils ne sont ni assez forts ni assez vrais" - belle phrase de Renan que de Gaulle avait copiée un jour dans ses carnets. Le même Renan écrivait, dans "La Réforme intellectuelle et morale" (1871), que privée de son principe d'unité, la France s'en retournerait prestement vers un système féodal remis au goût du jour : "une société d'actionnaires". Il ajoutait : "cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes ; mais les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation".
Si tel est le destin qui nous est promis, il serait temps de s'en émouvoir. Et pas à demi-mot.

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2018
 
* Ancien élève de l'École normale supérieure, Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies - sur Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy, Lyautey - saluées par la critique. Son dernier ouvrage, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017, 350 p., 24 €) a fait événement.

Un Léviathan pour l'Europe ?

Publié dans Avec l'Europe
On ne peut imaginer un Léviathan à une échelle aussi vaste que l'Europe
 
Peu à peu, le président de la République
trace un programme ambitieux pour l'Europe, qu'il juge "à un niveau approprié pour recouvrer notre pleine souveraineté dans des domaines qui ne relèvent plus du seul champ national". Il le fait en plaçant l'avenir du continent sous le signe de la "protection" sur tous les fronts : dans le domaine des investissements, sur le plan commercial, sur celui de la défense, des frontières, de la capacité budgétaire comme outil contre les chocs économiques et leurs conséquences sociales. Dans Le Point , il a même invoqué le "Léviathan", figure pourtant peu amène, dont "chacun accepte qu'il soit là pour le protéger".
Le chef de l’Etat connaît ses auteurs, en l’espèce Thomas Hobbes qui, au XVIIème siècle, décrivait l’état de nature comme "la guerre de tous contre tous" : chaque individu, pour se protéger et vivre en société, accepte de céder une partie de ses droits et libertés au Léviathan, "dieu mortel" au pouvoir absolu. Toute liberté se décline sous le signe de l’autorité. Mais comment imaginer un Léviathan à une échelle aussi vaste que l’Europe ? Il faut lire, à cet égard, l’excellent livre de David Engels, paru en 2013 : Le Déclin. Ce jeune historien de l’Antiquité fait un parallèle entre le déclin de la République romaine au 1er siècle avant Jésus-Christ et la crise de l’Union européenne, qu’il juge déjà bien engagée : telle que la machine est lancée, il prédit pour le système européen "un revirement autoritaire " ainsi qu’une "inversion du processus d’émancipation de l’individu engagé en Occident depuis des décennies."
L’autorité sans la liberté, en somme. Car jusqu’ici, dans nos démocraties, c’est bien l’Etat-Nation qui a su concilier ces deux exigences contradictoires, à travers un pouvoir identifié, admis et incarné. Pour nous, Français, cette figure philosophique du bon Léviathan renvoie au système gaullien et au libéralisme d’Etat des premières années de la Vème République, mélange subtil d’étatisme centralisateur, de volontarisme économique et de libéralisme politique. Ce modèle énergique, qui n’existe plus guère sous cette forme en France, peut-il renaître pour être transposé à l’Europe ? Cette perspective n’est pas sans séduction, même si elle semble paradoxale… Le modèle gaullien avait été accepté parce qu’il avait permis de conduire la décolonisation et de rebâtir un système de solidarité sociale efficace dans le cadre d’une économie libérale. Pas d’économie libre sans Etat fort. Et la France, sous de Gaulle, n’en était pas moins une vraie démocratie, où le peuple était rigoureusement consulté et n’était plus le souverain "captif" des deux républiques précédentes.

L’Europe peut-elle reproduire ce bel équilibre, qui est la substance même de la souveraineté ? Elle n’en a pas pris jusqu’ici le chemin… C’est pourtant une vieille idée qui, religieuse ou laïque, est passée par tous les stades de l’imagination humaine. La vision de Richelieu était la plus réaliste : soucieux de contrer le projet de monarchie universelle des Habsbourg et d’éviter la constitution, au centre du continent, d’un "Corps germanique " écrasant, le cardinal-ministre était convaincu que l’Europe ne s’épanouirait dans la paix et la concorde religieuse que par une entente, un équilibre surtout, entre des grands ensembles territoriaux où la France aurait une influence à sa mesure. C’est l’idée qui resurgit avec de Gaulle au début des années soixante, avec l’Europe des Etats. Face à des phénomènes qu’il sentait venir, même s’il ne les appelait pas encore "mondialisation", il écrivait dans les Mémoires d’Espoir que les liens entre les pays européens étaient si anciens et si puissants qu’ils devraient aboutir un jour à une confédération, au terme d’une coopération sans cesse élargie autour des grands intérêts communs – mais acceptée par les peuples. Il avait même proposé, dès septembre 1960, un référendum européen solennel "de manière à donner à ce démarrage de l’Europe le caractère d’adhésion populaire qui lui est indispensable". Mais il avait aussi perçu la profonde équivoque de la mécanique déjà engagée et qui, partant d’une vision purement économique, devait conduire, dans certains esprits, à la substitution totale et définitive d’une souveraineté européenne unique, totale, mais sans visage et sans âme, aux diverses souverainetés nationales. Une fuite en avant, un processus de centralisation dévoyée s’inscrivant contre la seule expression irréfragable de la souveraineté – le vote -, comme l’a montré plus tard le destin réservé en France au référendum de 2005 sur le traité de Rome II.

Ce grand débat européen qui n’avait jamais eu lieu, Philippe Séguin l’avait pourtant imposé en 1992 pour la ratification du traité de Maastricht, car il était évident alors qu’un point de non-retour était sur le point d’être franchi. Approuvé du bout des lèvres par les Français, le traité et ceux qui ont suivi n’ont pu aboutir qu’à la situation actuelle : le sentiment, en France et ailleurs, que les gouvernements ont transféré déjà une large part de leur souveraineté pour faire face aux défis du monde, mais qu’aucune souveraineté européenne réelle n’a pris la relève. Le pouvoir n’a pas été transmis, il s’est dilué, dissous, évaporé, tout en produisant une multitude de petites tyrannies sans véritable contrôle. C’est pourquoi l’ambition manifestée par Emmanuel Macron est d’une logique presque napoléonienne : raisonnant "à la française", il propose de donner enfin à cette souveraineté européenne si insaisissable une vraie cohérence, pour rassurer les peuples sur leur avenir face à la mondialisation, au chômage, aux grands mouvements migratoires.
Mais ne nous promet-elle pas un tout autre Léviathan, celui, toujours plus écrasant et désincarné, que propose par exemple M. Juncker pour l’espace Schengen : en restant dans l’éternelle démarche qui consiste à ajouter toujours de nouveaux étages à une construction mal conçue à l’origine et dont les fondations sont chaque jour un peu plus fragiles et un peu plus contestées ?  Il est temps de regarder les choses en face : peut-on espérer fabriquer un vrai pouvoir européen souverain – c’est-à-dire puissant et libre - à partir d’une autre réalité que les Etats-nations, qui restent en nos temps troublés le seul vrai lieu de la démocratie, la seule garantie de l’adhésion des peuples, le seul refuge contre les explosions identitaires, le seul antidote enfin contre la dictature du chiffre, de la norme et de l’abstraction ?
 
De Gaulle, puis Philippe Séguin avaient vu juste. Il est temps de faire le pari lucide, radical, courageux, d’une refondation de l’Europe sur les bases plus saines de l’Etat-Nation – faute d’un Etat-Nation "européen" qui est voué à rester longtemps encore une chimère, et sous peine de tomber dans le piège dont Séguin avait déjà dévoilé les ressorts sous François Mitterrand : "Le président de la République reconnaît les dérives de la construction européenne. Et pour les conjurer, il en accepte de nouvelles, plus graves encore ". Il n’est pas d’autre issue que de revenir à l’idée gaullienne d’une Europe forte et respectée, mais faite de peuples libres. Il ne s’agit pas d’une quelconque nostalgie, mais d’un retour au réel : le "gaullo-mitterrandisme", en fait de nouvel horizon, est le seul vrai mirage. Il faut choisir, tant qu’il est temps encore, le bon Léviathan.

Paru dans Le Figaro,25 septembre 2017

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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