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TEYSSIER Arnaud

TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

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Retrouver le sens de l’État

Publié dans En France
Retrouver le sens de l’État : une ardente nécessité pour la droite !
 
A mesure que s’approche l’élection présidentielle, petites phrases, prises de position, esquisses de programme commencent à se multiplier, notamment à droite. Mais si l’on a beaucoup parlé ces temps derniers de la "République", personne ne parle bien volontiers de "l’État". Enfin personne, ou presque… Ce n’est pas un hasard si le Front national est aujourd’hui le seul mouvement politique à dessiner l’ombre d’une pensée programmatique sur le sujet : jour après jour, il enrichit son fonds de commerce de quelques fondamentaux du gaullisme, que l’UMP, avant même les Républicains, a depuis longtemps sacrifiés sur l’autel de "l’union" - entendez la lente ingestion conceptuelle de la droite par le centre -, ainsi qu’aux nécessités d’une machinerie vouée exclusivement à faire élire le héros du jour.
 
Or s’il est vrai que l’élection présidentielle est "la rencontre d’un homme et d’un peuple" - et non d’ailleurs celle d’un parti et d’un peuple, comme on en prend le chemin avec la primaire -, elle n’est pas que cela. Il arrive que de Gaulle soit cité, mais de manière tronquée. S’il évoquait volontiers son propre personnage historique, c’est parce qu’il inscrivait son action dans l’Histoire, c’est-à-dire dans la politique réelle : en somme, dans la vie. Il suffit de lire la première page des Mémoires d’espoir pour voir quel est son véritable héros : "Aussi l’État, qui répond de la France, est-il en charge, à la fois, de son héritage d’hier, de ses intérêts d’aujourd’hui et de ses espoirs de demain." Pour lui, l’État et la République, l’État et la France, c’est la même chose. Et quand il parle de l’État, il parle de choses concrètes : il pense à l’administration, aux fonctionnaires… Il en parle avec respect, mais sans complaisance. Il est celui qui commande, et non celui qui flatte ou qui flétrit. Il n’est pas conservateur : nul n’a plus courageusement réformé l’État que lui ; mais il l’a fait avec une vision : une vision positive, entraînante, mobilisatrice.
 
On parle peu de l’État, mais beaucoup de l’ENA, symbole facile à dénoncer et que l’on se propose sans cesse de rénover, voire de supprimer, sachant qu’ainsi on se montrera libéral et réformateur à peu de frais, sans jeter personne dans la rue. On oublie que lorsque de Gaulle créa l’ENA, en 1945, il inscrivit cette nouvelle institution dans un projet beaucoup plus vaste : une réforme de l’État en profondeur, d’où il devait tirer tout le bénéfice politique et le ressort pour l’action après 1958. Nécessités de la reconstruction d’après-guerre, dira-t-on aujourd’hui. Mais désormais, nous dira-t-on encore, la France est décentralisée, dérégulée, européanisée, multiculturelle, et il est temps que cent fleurs s’épanouissent… L’État n’est plus qu’un boulet, dénoncent ceux qui confondent, sans toujours le mesurer, l’État régalien et les excès de l’État-providence : nous avons, à dire vrai, davantage démantelé le premier que le second - Churchill dirait que nous avons "tué le mauvais cochon".
Seulement voilà : les choses ne semblent pas aller si bien. Dans des sociétés étrangères naguère présentées comme des modèles de désétatisation, la puissance publique revient ; dans d’autres, on déplore la faiblesse de l’État ou son absence : parce que l’ensemble de nos démocraties sont menacées de déséquilibres majeurs, liés à l’instabilité financière mondiale. Parce qu’une démocratie n’est pas seulement un système, mais aussi une société, chaque nation tente de répondre au désordre du monde avec ses armes propres, en tenant compte de sa tradition historique.
En France, l’État a été pendant deux siècles une force structurante sans égale. Même s’il est aujourd’hui affaibli, il occupe toujours une place considérable dans la substance de notre nation, et même dans son inconscient. Cela mérite peut-être quelque réflexion.
Car enfin, une fois élus, il faudra bien que les nouveaux princes gouvernent. Et pour gouverner, il faut à l’évidence un État, et il faut à l’évidence des fonctionnaires à qui l’on sache adresser quelques propos fermes et mobilisateurs. Le slogan du "non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux" est d’une pauvreté accablante, d’autant plus accablante que personne, en réalité, n’y croit une seconde. Où est la vision ? Conspuer l’État, dénigrer les fonctionnaires est l’alibi de ceux qui ne veulent ni les orienter ni les diriger.
 
Il serait temps que la droite française, si elle ne veut décidément plus du gaullisme, se réfère du moins aux vrais maîtres de la pensée libérale. Osera-t-on même suggérer qu’elle lise Margaret Thatcher, qui écrivait en 2002 dans Statecraft, bien avant la crise de 2008 : "Si vous écoutez les commentateurs, vous croiriez que la globalisation sonne le glas de l’État tel que nous l’avons connu à travers les siècles. Ils ont tort." Ou qu’elle s’inspire d’auteurs plus anciens, comme Prévost-Paradol, qui écrivait en 1868 dans La France nouvelle : "On prend volontiers pour une marque de progrès ce qui est un signe d’affaiblissement", et disait qu’une démocratie doit s’affranchir des "préjugés nés de l’ignorance ou de l’histoire mal comprise". Les difficultés "d’imagination" ou d’opinion, écrivait Prévost-Paradol, sont parfois plus tenaces que les difficultés "réelles". Il est temps de s’affranchir des "difficultés d’imagination" et de repenser enfin l’État, profondément et sans le honnir, en le réarticulant avec le système de décision politique, pour mieux affronter les très réelles difficultés qui s’annoncent ; pour conjurer en somme "ce mortel découragement et cette lassitude profonde qui semblent aujourd’hui devenus le tempérament même de la France".
Prévost-Paradol savait le sens des mots : ministre de France à Washington, il se suicida le 20 juillet 1870 lorsqu’il apprit la stupide déclaration de guerre à la Prusse et comprit que son pays allait vers le gouffre. Pour ce libéral, la France était un peu plus qu’une idée vague, et la politique un peu plus qu’une machine à slogans. C’est dire combien il était en avance sur son temps. Et sur le nôtre.

Paru dans Le Figaro, 21 septembre 2015
La droite française à l’ère du vide
 
"La véritable école du commandement est la culture générale", disait de Gaulle. Cette formule vient d’être mise en exergue par un sociologue, François Dupuy, qui analyse la "crise de la pensée managériale" dans les entreprises et l’inculture montante, porteuse de désastres futurs, qui la caractérise.
En politique, le processus est similaire : nous assistons à une profonde crise de notre culture générale, celle des institutions. Gouverner, ou aspirer à gouverner, suppose de connaître un peu l’histoire et de posséder assez de sens commun, assez d’esprit critique et de recul avec les choses pour comprendre l’usage et la portée des institutions sans se limiter à la communication pure et à la surinterprétation des sondages. Il faut ce "coup d’œil", en somme, dont Frédéric II de Prusse faisait la clef de toute tactique militaire : du bon sens, de l’expérience, de la pratique régulière des choses, mais pas nécessairement du génie…
 
C’est pourtant dans ce bouillon d’inculture institutionnelle que s’ébroue la droite française. Aux États-Unis, les primaires sont soigneusement organisées, articulées avec le dispositif constitutionnel et se jouent dans le cadre de formations puissamment structurées. Les États-Unis sont un régime présidentiel authentique : pas la France. La France, on ne sait d’ailleurs plus quel est son vrai système : semi-parlementaire, semi-présidentiel, "présidentialiste" ? Après tant de cohabitations contre nature, après la désastreuse di ssolution de 1997, après la mise au rancart du référendum - parce qu’il était devenu trop dangereux pour des politiques qui ne savaient plus s’en servir -, enfin après la très confuse révision constitutionnelle de 2008, nos institutions sont devenues, il est vrai, d’un usage délicat. En bonne logique, la droite poursuit la descente aux enfers dont elle a elle-même posé les jalons par ses mauvaises pratiques institutionnelles successives. Les primaires, chez nous, ne serviront - peut-être - qu’à départager les candidats rivaux dans une relative confusion et dans des conditions de légitimité douteuse. Encore le parti socialiste a-t-il obtenu quelque résultat, grâce à une forte et ancienne tradition d’organisation en courants et tendances. Mais la droite ? Sa force, du moins pour la tradition gaulliste, venait de son unité et du refus de tout esprit partisan. Le principe était de faire choisir, le jour venu, et d’où qu’ils vinssent, les électeurs par leur vote. Le principe était qu’on n’était pas un parti, mais un rassemblement. Qu’on n’élisait pas un chef de clan, mais un chef d’État. Le second tour, de toute manière, tranchait.
 
Ce discours permanent sur l’organisation des primaires a une autre conséquence, et des plus fâcheuses : il entretient le sentiment d’une absence totale de "ligne" en matière politique. Chacun des candidats en puissance tient à faire entendre sa propre chanson sur les sujets d’actualité, à moduler l’intensité de sa colère ou de son indignation dans le grand climat compassionnel du moment. Il serait infiniment plus précieux de refonder une pensée forte et structurée sur l’État, qui est au cœur de notre construction nationale et peut être, s’il est intelligemment réformé - et donc renforcé là où il doit l’être -, le garant d’une réelle et forte société de liberté.
 
Enfin, le "nom". Il est certain que, depuis l’origine, le sigle UMP est pauvre et sans ressort. Au départ, il signifiait "union pour la majorité présidentielle". C’était, si l’on peut dire, tout un programme… Aujourd’hui, on ne sait même plus ce qu’il signifie. Il faut donc en changer. Mais pour que l’opération ait un sens, il faut que se dessinent une unité, un programme, une vision, une ambition : en somme, tout ce qui permettrait de réinvestir l’espace politique tenu autrefois par le gaullisme, aujourd’hui évidé par la montée en force du Front national. La seule logique possible est celle du rassemblement. Or on ne rassemble pas en organisant des combats de coqs.
Alors, "les Républicains" ? Il n’y a certes pas matière à hurler. Mais au vrai, quel est le sens, la vision, l’ambition portée par une appellation si vague et générale ? Ce mot appartient à tous, donc il n’appartient à personne. Et en lui-même, il ne définit aucune vision politique. Il rappelle ce propos de Marguerite Yourcenar sur le déclin de l’Empire romain : "La survivance de la forme cache la disparition du fond ; le jargon des formules républicaines contentant ainsi ceux pour qui l’apparence compte plus que la réalité, c’est-à-dire à peu près tout le monde." Si elle veut renaître et gouverner durablement, la droite n’a d’autre issue que de renouer avec l’esprit et la culture de la Ve République, avec les principes qui lui ont donné naissance. Si l’on n’y prend garde, les élections vont devenir des ventes aux enchères et, comme le prédisait Renan il y a plus d’un siècle, la France cessera lentement d’être une nation pour ne plus être qu’une société d’actionnaires dont on finira par demander la liquidation.

Le Figaro, Champs libres, 20 avril 2015

Religion civile républicaine

Publié dans En France
De "la religion civile républicaine"
 
Si chacun se perd en conjectures sur le sens et la portée du "11 janvier", du moins jamais les mots de "république" et de "républicain" n’avaient connu une telle fortune.
Le débat autour du projet de "service civique" a remis au goût du jour cette antique notion de "civisme" qui avait été trop longtemps reléguée par celles de "citoyenneté" et autres "engagements citoyens". Or il y a dans le civisme une dimension plus combative, plus volontaire, plus "romaine" que dans la "citoyenneté", qui renvoie davantage à un état juridique et social et dont l’usage abusif sous forme d’épithète ne produit plus que des banalités sans fin.
 
Le citoyen authentique est un individu porté par la conscience d’une transcendance, qui lui assigne des devoirs et l’inscrit dans la durée : il est prêt, si les circonstances l’appellent, en particulier si le salut public l’exige, à faire des sacrifices, avant de revendiquer des droits et de distribuer des leçons. Car la République, le civisme, ne sont pas de simples mots vides de sens.
Etre républicain n’est pas seulement un état autoproclamé par lequel on se distinguerait à peu de frais de ceux qui sont présumés ne pas l’être. C’est avant toute chose une façon d’affronter la modernité, qui - quelle surprise - ne charrie pas que du bonheur et du bien-être. Le "vivre ensemble", c’est bien, mais parfois un peu court pour porter l’ambition et l’avenir d’une nation.
 
Au début des années 1900, Daniel Halévy, jeune intellectuel dreyfusard, s’adressait au public des Universités populaires pour faire sentir "la notion du tragique et des mœurs" et la nécessité de maîtriser les effets ambigus du progrès. Il en tira en 1903 un roman d’anticipation, Histoire de quatre ans. 1997-2001. "Ces multitudes autrefois besogneuses, qu’allaient-elles faire de leurs âmes et de leurs corps oisifs ? L’utilisation des loisirs devint la plus pressante des questions sociales." Mais vient le jour où les peuples d’Europe succombent, victimes de leurs défaillances physiques, morales, culturelles. Dès lors, "ils n’ont plus rien à combattre, et ils tombent."
 
Cette prophétie, Portalis, l’artisan du Concordat et du Code civil sous Bonaparte, l’avait pressentie lorsqu’il disait qu’une société déchristianisée, réduite à une métaphysique purement civile, éprouverait bien des difficultés à maintenir sa cohésion. C’est ce que comprirent les fondateurs de la IIIème République – Gambetta, Ferry et leurs épigones – lorsqu’ils entreprirent de reconstruire un ordre de valeurs propre à la société républicaine, tout en conservant la puissante armature administrative léguée par les régimes qui les avaient précédés.
La référence devint la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 – un texte à portée concrète, rédigé sous la monarchie… Les instruments privilégiés du réarmement moral furent l’Ecole, puis l’Armée avec le service militaire universel, enfin notre droit public lui-même, qui allait progressivement inscrire dans nos règles sociales la force effective de principes en apparence déclaratifs : nos libertés individuelles, mais aussi les prérogatives de puissance publique nécessaires à la suprématie de l’intérêt général. La séparation des Eglises et de l’Etat en 1905 consacra cette morale de l’esprit civique, qui s’identifiait certes à un affranchissement de toute religion, mais allait en réalité bien au-delà et représentait un acte de foi dans la force de l’Etat républicain – ce "grand acte de confiance" dont parlait Jaurès.
 
Ainsi est née cette "religion civile républicaine" qui prit toute sa dimension avec la Grande Guerre, puis, pour prix de tant de souffrances, trahit ses faiblesses dans l’entre-deux-guerres. L’esprit reconstructeur de la Résistance effaça les humiliations de 1940 et de l’Occupation. Mais c’est la Vème République qui rétablit véritablement les choses, lorsque de Gaulle, combattant de 1914, figure dominante et assumée de la Résistance, révéla enfin la vérité de notre république, la manne cachée de l’esprit civique et de l’énergie miraculeuse qu’il peut produire. Car la force du sentiment républicain ne saurait naître de simples incantations.
Le sentiment républicain, l’esprit civique doivent s’incarner dans des institutions politiques fortes et respectées, exprimant une forme de sacralité. Et dans une administration pleinement reconnue et capable d’assumer sa fonction médiatrice. Or nous sommes depuis trente ans à l’âge du "pouvoir informe", qui, comme l’exprimait en 2008 Jean-Pierre Le Goff dans La France morcelée, "brouille les responsabilités et les rôles" et "verse dans l’opportunisme et la démagogie face à une "demande sociale" éclatée et contradictoire qu’il contribue par son attitude même à entretenir et à développer". Il est bien possible que confronté aux épreuves, le peuple français, dans ses tréfonds, en ressente désormais une coléreuse frustration.
 
La suppression du service national, décidée par Jacques Chirac au moment même où la société française commençait de se trouver confrontée aux exigences les plus impérieuses de l’intégration, la submersion de l’école par les communautarismes et par ses propres contradictions, la crise de légitimité de l’Etat, sur lequel les politiques si souvent se défaussent, et l’affaiblissement de ses prérogatives juridiques ont profondément atteint les ressorts de la religion civile républicaine française. Comment s’étonner, dès lors, que nous éprouvions quelque peine à organiser les relations entre la République et une religion aussi articulée avec la société que l’est l’islam ? Et comment s’étonner que nous assistions depuis des années à l’évidement du gaullisme par le Front national, qui, indifférent aux imprécations, le dépouille  peu à peu de son héritage moral et institutionnel ?
 
La droite, qui semble avoir perdu le sens des institutions, comme la gauche, qui s’est toujours méfiée de leur puissance, seraient bien avisées de méditer, mais en pesant chacun de ses termes, cette phrase de Péguy – ce socialiste réputé anarchisant qui admirait tant le grand ministre de l’Intérieur que fut Waldeck-Rousseau – sur l’école normale d’instituteurs qui jouxtait son école primaire à Orléans dans les années 1880 : elle "semblait un régiment inépuisable. Elle était comme un immense dépôt, gouvernemental, de jeunesse et de civisme."

Paru dans Le Figaro, 19 février 2015

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