Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Technique de gouvernement et ...

Publié dans En France
Technique de gouvernement et gouvernement technique
 
Entre la Droite "la plus bête du monde" et une Gauche sans boussole, une vaste esplanade de possibilités est ouverte à la recomposition du paysage politique français dans ses instances les plus élevées (Assemblées – Exécutif) tout en conservant le solide et puissant socle des représentations territoriales sur lequel s'appuie la réalité du pays. L'astuce est là : on change sans détruire.
Notre Grand Elu nouveau semble avoir – dans son cerveau bien fait et avec son équipe – efficacement assimilé les leçons du passé, la stratégie des verrous et des ouvertures ainsi que l'art de contourner les blocages. Les différentes tentatives de "gouverner au Centre" ont toujours échoué en France, ou du moins, ont été éphémères, dévorées par leurs deux ailes et réduites à l'immobilisme en raison de la fuite des soutiens parlementaires. L'exemple le plus terrible est celui de Raymond Barre lequel, au-delà de sa grande compétence et de ses bonnes intentions, sans parti, sans argent et sans équipe bétonnée, n'a jamais franchi la barre de l'élection présidentielle.
Aujourd'hui, ces leçons ont été assimilées : bien qu'un peu brusque et peut être pas assez "ancré" dans la France profonde, un Mouvement a été mis en place, sitôt transformé en Parti dès l'élection accomplie ; la chasse au personnel fidèle et compétent, engagée depuis des mois ainsi que le financement de l'opération et ses objectifs sont clairement définis.
 
La difficulté réside désormais dans l'appréhension de la nouveauté par les opposants : les rancœurs, les haines farouches, les trahisons, la peur ou la panique d'avoir perdu ou de risquer de perdre un poste, un siège, une sinécure, le scepticisme, l'instinct de destruction (si fort en politique), le goût immodéré de la chicane, la franche détestation de la nouveauté, la crainte de toute réforme même minime, la perte des réalités... tout cela forme un bloc de béton mental qu'il va falloir dynamiter... avec des pétards procéduriers et juridiques dont le maniement relève de la performance permanente. La France aime la castagne politique. Comme l'exprime un grand juriste (Chagnolleau) "La France est le pays de l'Affrontement, alors que l'Allemagne est devenue celui de la Conciliation".
Ce que le jeune Président a peut-être dans la tête, est l'exemple nordique – notamment finlandais – une réussite constante et toujours efficace qui sort régulièrement ces sociétés des impasses ou des gouffres vers lesquelles elles se dirigeaient : la recette est à la fois simple et complexe :
Sous la houlette énergique d'un Président de la République (Finlande) ou d'un Premier Ministre s'appuyant sur la bienveillance du souverain héréditaire (Pays Bas, Norvège, Danemark, Suède), est constitué un Gouvernement d'Union Nationale ou bien un Gouvernement d'Urgence, ou encore un Gouvernement Technique (les 3 appellations sont reçues), ce dernier terme est surtout employé dans l'impossibilité d'obtenir une majorité parlementaire : les différents Partis sont priés de mettre leurs idées vengeresses et leurs opinions opposées au placard, et de gouverner ensemble – au mieux – dans l'intérêt du pays. Le chef d’État ou de gouvernement choisit ce qu'il estime être "les meilleurs dans leur spécialité" dans chaque tendance et les oblige à l'univocalité réformatrice en trouvant et mettant en œuvre les meilleures solutions pour sortir du marasme. Et ça marche !…
 
Il faut, bien sûr, l'assise d'une majorité ou d'une union parlementaire (c'est ce qui est recherché depuis dimanche dernier), permettant de légiférer ou de faire passer des ordonnances et décrets autoritaires pour "aller vite". Dans un délai correct (généralement un an) ces mesures d'urgence sont, soit reconduites soit entérinées par un vote parlementaire qui les transforme en lois normales. C'est par ce moyen que la Finlande, longtemps si fragile, a pu éviter de retomber dans le filet des communistes en les marginalisant progressivement et sans émeutes, évité la faillite à plusieurs reprises ; que les Pays Bas ont tourné le dos à plusieurs crises et à une extrême droite mortifère, que les Suédois et les Norvégiens ont retrouvé une prospérité financière envolée. Winston Churchill a aussi joué cette carte à sa manière. Plusieurs pays dans le monde ont tenté ou pratiquent cette recette avec plus ou moins de succès.
 
Généralement et assez vite, les impétrants s'entendent parce qu'ils ont compris le sens du  pari et sa nécessité, aimant avant tout leur pays. C'est peut-être cela le problème français : nos politiques aiment-ils vraiment la France et non pas plutôt, leur carrière, leurs prébendes et leurs petites chamailleries ? Par ailleurs il ne faut pas se leurrer : ces pays nordiques sont de "petite population" avec un personnel politique assez peu nombreux : tout le monde se connaît et il est difficile de tricher ; ils sont majoritairement protestants, la discipline sociale est grande, les sanctions aux manquements sévères. Nos voyous politiques deviendront-ils des saints par la volonté de ce Président à la posture d'ange rédempteur et à la volonté de fer ? Nos prédicateurs politiques, nos procureurs télévisuels tablent sur l'échec, c'est à en être stupéfait. Bref, comme dit Bernard Blier citant Audiard : "c'est pas gagné, ma Poule" …
La tentative de l'Union large risque d'être constructive car elle offre une autre lecture de la situation française : le bord d'un gouffre à la grecque n'est pas loin. La réaction doit être vive et rapide, c'est ce qui est promis. La lente et implacable désindustrialisation de la France est une catastrophe et ce ne sont pas le tourisme de masse et les services à la personne qui vont à eux seuls, relancer la croissance. L'artisanat français est le plus remarquable de la planète : il est en train de mourir faute de formations et de recrutement. Les agriculteurs et les commerces indépendants sont pathétiques. Le système éducatif et celui de la justice sont en lambeaux, ne parlons pas de "la dette", des impôts et taxes et de tout le reste... Comme il a été dit dès le discours du Louvre "la tâche est immense". Un des baromètres essentiels et de réalité sera la première visite officielle chez Angela Merkel : elle fera peut-être taire les plus acharnés Cassandre.
Autre écueil : les électeurs, entre un élu local non macronisé, mais qu'ils connaissent et les représente assez bien et un candidat inconnu soutenant le Président, hésiteront. Qui choisiront-ils ? Donc jusqu'en Juin, la partie est délicate et rien n'est acquis. Reste l'énigme des Droites : c'est "Que choisir ?" version parlementaire… La patience est une grande vertu, surtout en politique : comme il a été écrit "celui qui gagne n'est pas le meilleur, c'est celui qui sait attendre le plus longtemps". Donc, attendons l'homme qui marche…

Des traces

Publié dans En France
Des traces
 
Les Français pataugent dans la frénésie électorale depuis plus de 6 mois, et peut être depuis 5 ans, depuis qu'ils se sont rendu compte que ce chef, choisi par défaut, gardait sa mentalité de secrétaire général, incertain manœuvrier entre copinage et détestation, sans se hisser vraiment au niveau d'un représentant significatif du pouvoir constitutionnel, ni d'une stature internationale véritable. Les éclairs de lucidité ont été rares et souvent tardifs. En fait il lui a fallu "apprendre le métier" auquel il n'était pas du tout préparé, sur le tas et dans un contexte vraiment difficile. Qu'il lui soit beaucoup pardonné même s'il a contribué à enliser un peu plus la Nation dans ses contradictions.
 
Cette édition 2017 de l'élection présidentielle française, caricature d'une démarche vraiment démocratique, présente quelques caractères très particuliers dans le droit fil d'une grande fatigue des institutions, des acteurs politiques et des citoyens.
Certains la disent décevante, d'autres la voient plutôt comme un jeu de rôles, les plus résignés la taxent de "coup pour rien". La seule certitude est qu'elle laissera des traces durables dans la  politique française pour les années à venir.
 
On y voit :
* La manipulation permanente et très profonde des médias de tous ordres, des journalistes politiques (elle est leur gagne-pain) dont certains se posent en procureurs avec une grande auto satisfaction, des chaînes télévisuelles et radiophoniques qui chantent toutes à peu près les mêmes rengaines, des sondeurs et de leurs sondages (vrais ou faux), des écrivaillons, commentateurs de presse écrite (souvent les mêmes que sur les écrans).
* Les méfaits et le trouble de l'information instantanée, des réseaux sociaux et autres sites de "tchach and gossip", souvent assez pervers, troublant de manière continue et incisive le véritable débat de politique, au grand mépris des règles constitutionnelles, légales et des pratiques parlementaires traditionnelles.
 
Tout cela pour dire que les habitudes de vote dit démocratique que nous pratiquons grosso modo depuis 1848 – année de l'introduction du suffrage universel masculin -  ou 1946 - année de l'accès des femmes au suffrage – sont complètement submergées par de nouvelles pratiques instantanées, qui se situent hors les règles du droit électoral ; elles donnent au vote des citoyens – qui est l'objectif final - une toute autre configuration car elles le situent hors la politique plus proche du quotidien vécu, de la pure revendication personnelle ou de groupe social, beaucoup moins "politicienne", échappant aux élus des Assemblées supérieures et à l'élite habituelle des milieux tant gouvernementaux que d'opposition.
 
Aucun des impétrants à la fonction présidentielle n'a abordé cet aspect de la démocratie à la française, laquelle, pourtant devra sérieusement évoluer, si l'on veut éviter soit le chaos, soit la démagogie autoritaire, les 2 avatars les plus courants de l'inadéquation des pratiques politiques aux aspirations du peuple qu'elles doivent gouverner. L'adage est bien connu "Le peuple est ignorant, mais il sait tout". Il sait surtout ce qui pourrait lui convenir, mais dont l'image précise reste dans le flou à travers les moyens à sa disposition : la révolte ou le bulletin de vote.
Les traces imprimées par nos présentes péripéties seront profondes et durables : que représentent ces gens acclamés comme des rock stars dans des rassemblements de plus en plus monstrueux, dont les discours restent fumeux, approximatifs, très éloignés des réalités, de ce qui est faisable et bénéfique, ignorant les véritables mécanismes d'une Europe systématiquement diabolisée et de l'environnement international dans lequel nous sommes ficelés. Sont-ils, en fin de compte, tout simplement compétents ? Car c'est cela dont on a besoin : la compétence... La stupide haine des finances s'y ajoute : pauvre, une Nation n'est plus rien, il suffit de regarder autour de nous pour en avoir la preuve. Ce pari de compétence impose aussi aux candidats une universalité du savoir gouverner que nul ne peut réellement avoir.
 
Les fractures se situent à 2 niveaux : Chez les acteurs politiques, (majoritairement issus de l'ENA) qui se livrent à d'insupportables batailles internes ; les fameuses primaires ont aggravé les détestations, stigmatisé les fractures, les batailles d'ego. Des haines tenaces sont installées. Les 2 "grands partis" primaristes sont en miettes.
Dans la population, ce bain politique permanent, spectacle de tricheries et de discordes, a amplifié les affrontements, l'incompatibilité des désirs, mis en relief le désenchantement, l'ignorance des plus jeunes, l'ultra conservatisme des seniors, lesquels constituent une part importante du potentiel électoral, la lassitude, la révolte ou l'indignation conduisant à l'abstention. Le résultat est un fractionnement des opinions, qui empêchera la cohérence parlementaire.
 
L'inquiétude gagne au regard des programmes :ils ne sont pas présidentiels, ils sont ministériels ; en effet, selon l'article 5, le Président de la République " ...veille au respect de la Constitution, assure par son arbitrage le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’État. Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire du respect des traités" (tiens ? Intéressant…).
C'est en vertu des article 20 et 21 de la Constitution que le Premier Ministre, choisi par le Président,dans le sein de la majorité parlementaire fait fonctionner la boutique : "Art. 20 : le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ; Art. 21 : le Premier Ministre dirige l'action du gouvernement, assure l'exécution des lois, est responsable de la Défense nationale... "
Certes le Président-chef de l’État - a quelques pouvoirs personnels, notamment celui de dissoudre l'Assemblée, mais en aucun cas il "n'administre" directement le pays. Il n'est pas fait pour cela. Par ailleurs, et surtout, il est illusoire de croire qu'à peine élu(e), le (ou la) Président(e) mette immédiatement en œuvre ses promesses : il faudra attendre le vote législatif de Juin, afin d'avoir une (éventuelle) majorité et d'en extraire un Premier ministre ; à ce moment seulement la machine pourra fonctionner. Et cette débauche de promesses de référendum ou de radical changement laisse sinon pantois, du moins sceptique.
 
Voilà toute l'ambiguïté de cette Constitution : ce jeu à 2 têtes, qui fut fort utile dès 1958 à mais qui, au fil des changements sociaux, économiques et politiques, s'avère plutôt encombrante, notamment après les années de la désastreuse cohabitation, où chacune des 2 campait sur ses convictions. Ne rappelons pas trop les heurts entre hommes du même bord (Giscard/Chirac. Mitterrand/Rocard, Sarko/Villepin). Le pays est resté immobile. Une grande partie de nos malheurs actuels réside là.
Donc, en fait – la partie la plus importante est loin d'être jouée : elle s'accomplira non le 7 Mai, mais seulement en Juin avec les Législatives. De toute façon, quel que soit le beau parleur choisi, ce sera le fatras, car l'élection présidentielle se jouera sur une courte tête et la moitié frustrée ira protester dans la rue. Si, en plus, aucune majorité parlementaire ne sort des urnes, ce sera l'instabilité assurée, le retour à une sorte de IVème déguisée... Mais on peut toujours être optimiste... Les autruches ont la réputation de l'être. Le score de ce premier tour présidentiel est faible : moins du quart des opinions exprimées : sans compter le quart abstentionniste ; on ne gouverne pas avec plus de la moitié de la Nation contre soi, ou alors, très brièvement.
 
Par ailleurs, ce qui fascine dans toutes ces gesticulations, est l'absence à peu près totale d'ouverture à la situation internationale et les changements profonds qui sont en train de s'y propager. Londres va procéder à des législatives le 8 Juin pour solidifier les conservateurs face au Brexit, l'Italie et peut être l'Espagne vont bouger, l'Allemagne votera en octobre, et surtout l'Union Européenne va sortir ses griffes face aux critiques et aux demandes de révision. L'Amérique du Nord change l'échiquier, le FMI et la Banque Mondiale s'interrogent, l'Asie change de cap, l'Afrique est à l'agonie, le Moyen Orient vacille. Quelle sera la place de la France dans ce monde en mutation ? Nul ne le sait. Nous voilà partis – les yeux rivés sur nos minuscules discordes - pour du sport et des dettes amplifiées... mais ce n'est pas grave... il y a le foot, le tennis, le rugby, le Tour de France, Le Mans, Cannes, et ... les vacances... pour continuer à s'amuser sur le volcan.
 
Il faudrait revenir à Pierre Bourdieu et son "Dire, c'est faire " (1) : la lutte politique est une joute verbale : on dit, on promet, on annonce, on entraine autrui dans un rêve de réussite et de monde meilleur... et en le disant on s'imagine qu'on le fait, que c'est déjà acquis, que c'est fait ou sera fait... En même temps on entame l'adversaire par des mots. Le verbe politique est illusion et promesse, tour de piste et corrida. La mise à mort, c'est le bulletin dans l'urne.
La majorité des propositions sont à courte vue, des arguments électoraux qui seront vite perdus dans le magma des urgences et des obligations. Les banquiers, les syndicats, les opposants plieront-ils ou suivront-ils ? La situation internationale permettra-t-elle le redressement ? La compétence surmontera-t-elle la médiocrité, l'énergie l'immobilité ? Il y a très longtemps, Jean Rostand (le savant aux grenouilles) avait déclaré "Nous sommes gouvernés par des médiocres supérieurs". Peut-être pas si démodé.
(1) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, l'économie des échanges linguistiques, Fayard éd.

Et Singapour ?

Publié dans De par le monde
Et Singapour ?                                                         
 
L'Année du Coq (Roaster) à peine commencée le 28 janvier, le sémillant Mr Heng Swee Keat, ministre des finances (beaucoup plus joli que Sapin), a présenté dès le 6 février son projet de budget devant le Parlement, suscitant la plus longue discussion budgétaire jamais vécue dans la Cité-Etat, au seuil d'une évolution nécessaire, mais pas forcément attractive.
Au même moment, une grande campagne d'information, lancée depuis janvier, illustre les Congrès, Forums et Conventions consacrés à l'éducation depuis les nurseries jusqu'aux cycles universitaires, qui réunissent tous les pays du pourtour Pacifique depuis des décennies, et dont Singapour est un des principaux animateurs. De grandes affiches, très belles, sur fond bleu et rouge, partout aux arrêts d'autobus (mobilier urbain J.C. Decaux), dans les stations de métro  annoncent :
"5 Millions d'emplois vont disparaître d'ici 2020. Soyez responsables et préparez vos enfants à la Quatrième Révolution industrielle... Informez-vous...". Suivent les dates, horaires et lieux des différentes Conventions. Les établissements scolaires de toutes les communautés, concourent aussi, unanimes,  à cette information.
L'étonnant Budget 2017 intègre complètement cette perspective, tenant compte de la rapidité de l'évolution mondiale et de l'incertitude qui l'environne. Le gouvernement, les entreprises, les syndicats, associations, et communautés territoriales sont invités à travailler ensemble à une adaptation continue dans un "contrat" global. C'est à la fois très ambitieux – quasi visionnaire – et prudent.
Au  même moment, lors de l'émouvante Commémoration du 75ème anniversaire de la chute de Singapour devant l'invasion des troupes japonaises les 14/16 février 1942, le Premier Ministre Lee Hsien a rappelé combien Singapour était prospère et paisible, mais aussi "petite et vulnérable".
Lors de sa présentation, le ministre Heng rappelle que lors de l'année précédente avec un budget très classique, ni le Brexit, ni Donald Trump, ni les menaces croissantes de la Corée du Nord n'existaient : "... Nous devons nous rappeler que des changements radicaux sont aussi imprévisibles que rapides". En effet, en tant que membre (très actif) du Commonwealth, Singapour est impliqué indirectement dans le Brexit ; la politique Trump dans le Pacifique semble devoir changer la donne, avec notamment la mise en sommeil du Trans Pacific Partnership, et enfin le missile longue portée de la Corée du Nord fait dresser les cheveux sur la tête des pays au nord de l'équateur.
 
Le Budget 2017 présente 3 volets majeurs : un investissement massif dans l'enseignement et la maîtrise des nouvelles technologies ; la robotisation de nombreux secteurs et l'équipement  en tous domaines de moyens nouveaux. Prévoyant un peu plus de 69 Milliards de dollars SG de recettes et 75 de dépenses, le budget englobe enfin le plan d'évolution et de réaménagement de la Cité-Etat sur environ 12 ans.
Comment financer tout cela ? En augmentant la taxe sur l'eau, inchangée depuis 17 années : elle augmentera de 30 % en 5 ans et la création d'une taxe carbone.
Affronter les temps nouveaux et en sortir vainqueur est le projet avancé : la ville est  à nouveau un énorme chantier (comme dans la décennie 75/85) fort désagréable d'ailleurs pour les citoyens, avec la création d'une nouvelle ligne de métro nord-sud traversant la quasi-totalité de l'île, la création de logements sociaux (HDB) pour faire face à l'augmentation prévisible de population (jusqu'à environ 6 millions), assortis de nouveaux espaces de parcs et de vie tel Bird Park dont l'ouverture est prévue pour 2020/23 ; et surtout la nouvelle cité d'affaires baptisée Lake City au-delà de Boon Lay, tout au nord, proche de la Malaisie : elle doublera la City actuelle et surtout sera en connexion directe avec le port, élément central de la richesse singapourienne, lui aussi déplacé vers le nord du territoire afin d'être mieux protégé, équipé, plus proche de la Malaisie. Ce chantier gigantesque qui doit être tenu sans entraver le trafic normal (1er port mondial de conteneurs) permet aussi de récupérer une surface considérable de terrains proches du centre-ville dont la valeur immobilière laisse pantois. Lake City est programmée sur 12 années : la première tranche est en cours, la totalité devrait être achevée en 2026, parcs et lieux de loisirs compris. Enfin l'Aéroport de Changi se voit doté d'un 5ème terminal, confortant ainsi sa place de 1er aéroport du Sud-Est Pacifique.
On le voit, tout tourne vers le gigantisme ; aventure à la fois prometteuse mais risquée. Il s'agit d'une bataille à la fois nécessaire, peut-être absurde, face à Yokohama, Busan, Shanghai, HongKong et les autres ports chinois pour être le plus gros, le plus fort, le plus riche, le plus….tout . Est-ce bien raisonnable ?
 
De nombreux Singapouriens ont conscience que leur "Age d'Or" est peut-être derrière eux, pas seulement pour des raisons internes, mais parce que le monde a changé et que le pourtour Pacifique dont leur république est un des "dragon", est plus menaçant et incertain. Et puis, demeurent des interrogations sans réponse, et peut être des "erreurs" :
 
- La disparition du ministre-mentor Lee Kuan Yew  en 2015, "l'inventeur" de la puissance singapourienne : souvent présenté  comme une sorte de tyran paternaliste, il insuffla pendant plus de 50 ans dans l'île-Etat, une mentalité très bouddhiste de recherche de l'harmonie et du bienêtre collectif, un refus des excès et des "incivilités" qui sont en train de s'effriter. Son entourage, très patriote, a lui aussi disparu, de même que le souvenir des temps difficiles et de la besogneuse construction d'un édifice social prometteur.
 
- La crise de 2007/2009 a fortement marqué le système, même s'il est presque défendu de l'évoquer. Assez bien maitrisée, elle a toutefois mis en relief la fragilité de l'aisance et fait se développer la concurrence internationale dans des domaines qui autrefois étaient surprotégés. Les technologies modernes, dans leur rapidité et leur caractère implacable, déchiffrent les failles et les négligences sans aucune indulgence, obligent à courir vers d'incertaines nouveautés.
 
- L'imprudente "cannibalisation" de l'économie de Singapour par les Chinois continentaux, de la finance, des banques, du commerce, la découverte de comportements de tricherie et de mépris des règles les plus élémentaires d'honnêteté et de contrôle sur le mode occidental.
Depuis la crise, avec une certaine naïveté, pour "faire de l'argent" et concurrencer Macao et Las Vegas, satisfaire l'inextinguible soif de "jeux" des Chinois, Singapour s'est ouvert aux Casinos. Même s'ils sont situés, dans des iles vouées au tourisme, loin des activités ordinaires des citoyens, ils drainent derrière eux des mœurs et des activités auxquelles les autorités ne s'attendaient pas (ou du moins  pas dans cette ampleur) : trafic de drogue, prostitution, violence urbaine, irruption de tout un "personnel" indéterminé. Cela accompagné d'un tourisme chinois à l'assaut des hôtels, magasins de luxe et parcs d'attractions. Certes, cela "fait de l'argent", mais pas forcément sur le mode souhaité. Ce n'est pas une affaire de puritanisme, mais un problème nouveau de paix sociale, car la drogue commence à faire le siège des établissements scolaires, des universités, tout comme la finance parallèle envahit les marchés et l'activité portuaire. (afin de se donner meilleure conscience, l'union des banques singapourienne vient de signer un accord d'échange des renseignements  bancaires avec le Grand-Duché de Luxembourg).
 
- Le passage assez brutal – en 5 ou 6 années – au "tourisme de masse" contribue à la dévastation du profil paisible, agreste et harmonieux de la cité-Etat : la ville avait la réputation d'être, par rapport à Hong Kong ou Shanghaï un peu provinciale, cachée dans sa luxuriante végétation, ses parcs aux orchidées et sa forêt primaire... En 2016, l'exiguë surface insulaire a accueilli 16,4 millions de touristes. C'est beaucoup trop. Les lieux les plus visités sont en "surdose humaine" permanente, ce qui tranche avec les traditionnels gens d'affaires, étudiants du monde entier, occidentaux huppés et visiteurs du Moyen-Orient venant faire leurs emplettes de luxe. Tout cela "casse" la traditionnelle ambiance, moins aimable et décontractée. Certes, cette houle touristique compense le relatif tassement de la consommation intérieure (car les Singapouriens n'achètent plus "tout et n'importe quoi" lorsqu'ils découvraient les joies de la consommation). Bref, béton et dollars remplacent peu à peu harmonie et recherche du Beau.
 
- Enfin, il y a surtout le passage aux nouvelles générations, "trop gâtées" disent les anciens, moins impliquées dans la réussite de l'île-Etat, moins disciplinées et travailleuses. C'est la fin des "pionniers", ceux qui ont travaillé comme des fous pour arriver là où on est. C'est sans doute pour leur rendre hommage que la célébration exceptionnellement importante de la 2ème WW a été pratiquée. Les enfants des "pionniers" ont maintenant entre 50 et 60 ans : eux aussi ont beaucoup travaillé, mais ils ont aussi découvert les congés payés, les loisirs, l'eau à tous les étages, la voiture, l'abondance de la nourriture et des objets, l'air conditionné... ils en ont bien profité. Maintenant leurs enfants et petits-enfants recueillent cet héritage d'aisance et de facilité, avec insouciance et sans vraiment se rendre compte du chemin parcouru et de leur situation privilégiée. Certains ados ne savent même pas que leur ville est un "port" puisque ce dernier est entièrement fermé  au public et qu'on ne le voit pas !
 
Se posent aussi, sur un autre mode de pensée, les questions de sécurité et de défense : à l'interne Singapour découvre la violence civile, le noyautage de mouvements extrémistes et les graffitis... A l'international, pays majoritairement bouddhiste encerclé de musulmans (Indonésie/ Malaisie), la Défense est une préoccupation importante. La marine nord-américaine n'est jamais loin (l'escadre destinée à faire peur à la Corée du Nord est partie de Singapour ce 8 Avril) ; la coopération avec l'Australie et le Japon est essentielle. Cela coûte très cher. Tout comme l'éducation, la gestion de la santé et des seniors de plus en plus nombreux. Il est donc obligatoire que l'économie continue de prospérer, d'où des choix complexes  sur le long terme, tel ce budget hors normes de 2017.
 
Une société paisible et prospère évolue entre deux "seuils" collectifs : celui du bien être socio-économique et celui de la démesure. En fait, Singapour est à la croisée des chemins ; dans la concurrence effrénée pour la prééminence portuaire et financière qui se joue dans le Pacifique, il faudrait éviter l'excès et le chaos : savoir se protéger du crack éventuel, de l'accident gommant en un instant l'étonnant et beau parcours qui fait de la ville-Etat "un ovni sur terre". Singapour risquerait d'y perdre sa paix, sa culture multiple, son esthétique et son "innocence" faite de l'oubli de la douleur passée et de sa confiante promesse en des jours lumineux.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version