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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

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La terre a tremblé

Publié dans En France
La terre a tremblé                                        
 
Les Français ont eu à entendre le lundi 3 Juillet le discours présidentiel devant le Congrès des 2 Chambres parlementaires. Certains l'ont trouvé trop long, sans réaliser tout à fait qu'il était, en cette circonstance, nécessaire de "préciser" les orientations souhaitées ou fantasmées des 5 années à venir…
En fait, ce discours, très construit, très travaillé, sans doute réfléchi et préparé de longue date (peut-être depuis le lycée ?) s'avère être une soutenance de thèse au sens le plus académique possible ; les briscards émérites en sciences politiques et économiques, ne s'y sont pas trompés : la construction progressive, au terme d'une introduction d'exposition, les développements classifiés, émaillés de citations bienvenues, de référents intellectuels largués aux bons endroits, l'explication généraliste, le résumé terminant chaque proposition, afin de réveiller l'auditoire, la progression académique, de la politique interne à l'européenne puis l'internationale, tout cela dans une langue très littéraire, conduisait au satisfecit convoité, avec mention très bien et les félicitations du jury.
Cette Charte proposant un avenir meilleur, une France régénérée et des Français remis sur les bonnes rails de la concertation, de la confiance et de la démocratie mutualiste, s'inspirait (cela a été dit à plusieurs reprises) de l'esprit des Lumières, des philosophies libérales récentes sans droite ni gauche pour ce qui est de la réforme sociale, et, au plan économique, directement, de Schumpeter et de sa fameuse destruction créatrice, consistant, dans la patience et la durée à émonder l'arbre économique de ses mauvaises branches, celles pourries et pesantes, pour greffer les embryons d'une renaissance collective.
 
Le lendemain mardi 4 Juillet, le Premier Ministre, en élève studieux et discipliné, observant rigoureusement les articles 20 et 21 de notre Constitution proposait "la mise en œuvre gouvernementale et administrative" des orientations présidentielles. Là aussi, une belle prose, travaillée, littéraire, produite par un homme honnête, convaincu et cultivé (voir les hommes qui lisent), dans le droit fil des campagnes électorales.
Suivirent plusieurs semaines de gesticulations, commémorations, discours presque tous semblables, revenant sur la nécessité d'être rassemblés et constructifs d'un lendemain qui, forcément chantera. Exercice de communication destiné à rassurer et bétonner l'acquis sorti des urnes.
Les Français ont cru en un nouveau Brumaire, en un jeune Bonaparte providentiellement vainqueur de nos vieux démons aveugles et empêtrés, avec sa garde rapprochée, un nouveau Code du travail sous le bras, allégé d'au moins 200 articles, d'un projet économique cohérent et d'une vision sociale adulte, diminuant l'assistanat au profit de la responsabilité citoyenne.
 
Tout cela était bel et bon, mon Ami, aurait dit Hercule Poirot
Las !…
Il s'agit d'une magnifique vision théorique, concoctée par quelques copains très cultivés, formés aux mêmes sources de savoirs, ayant répertorié par la pratique ministérielle, locale, territoriale, entreprenariale tous les défauts et blocages français, riches au surplus de regards comparatifs soulignant que d'autres sociétés aussi empêtrées que nous, usant de rigueur, discipline et volonté, prospéraient désormais, après un effort collectif réussi.
Mais le passage de la fiction progressiste à la médiocre réalité s'avère douloureux et sans doute décevant ; le couperet de la France vraie est impitoyable, et ces premiers de la classe se cognent aux murs du quotidien vécu :
 
1° le désastre financier, le vrai : même très bien informés, ces hommes et femmes de très bonne volonté, n'avaient pas eu accès à tous les dossiers, n'avaient pas compris l'ampleur du gouffre d'inconscience, de mensonge et d'incompétence des décennies précédentes. L'argent a filé, en quantité ahurissante, de toutes parts comme d'un tonneau démantelé, pire que celui des Danaïdes... sorties incontrôlées... rentrées cahotiques et mal employées... En voulant être partout, l’État s'est transformé en girouette financière et fiscale, assoiffé de mini réformes destinées comme des sparadraps, à cacher les trous les plus béants.
 
2° le désastre administratif et gestionnaire : la question des fonctionnaires n'est que la face la plus visible de ce problème de fond : des dispositifs surannés, empilés les uns sur les autres au gré des lubies politiques, soit pléthoriques, soit insuffisants, communiquant mal... La croissance exponentielle du pouvoir préfectoral avec des moyens désuets, des découpages de circonscriptions et domaines de compétence mal définis, et là aussi souvent un gâchis d'énergies et d'argent assez stupéfiant. Le manque d'arbitrages et de concertations, et très souvent de malheureux acteurs qui ne savent pas vraiment ce qu'ils font ou devraient faire... Le fatras, quoi…
 
3° L'acharnement médiatique, absolument terrifiant, presque uniquement critique, le regard permanent sur les "détails", l'intrusion dans les projets, le travail réel. Les élus nationaux passent environ, toutes charges confondues, environ un tiers de leur temps à "communiquer", se montrer, répondre aux journalistes. Pendant ce temps, on ne travaille pas vraiment, finis les projets mirobolants en petits cercles d'étude, les idées lumineuses autour d'un verre et d'un clavier d'ordinateur... On passe à la moulinette des Cassandre et de procureurs professionnalisés à tout instant. C'est épuisant…
 
4° le scepticisme économique et social : les Français ne croient plus aux réformes, et surtout, ne se croient pas réformables ; ils ont leurs vieilles bonnes habitudes de luttes stériles, de bagarres idéologiques datant des 150 dernières années, d'affrontements pour ne rien bouger. La grande tradition française aime quoi ? Défiler dans les rues avec des banderoles, bloquer les entreprises et partir en vacances. Point. 
La mondialisation est très loin d'elle, elle l'imagine peu, l'Europe n'est qu'un tissu d'injustices et de combines. La part vieillissante de la population n'a aucune ambition ni désir de changement, tout en se plaignant beaucoup (c'était mieux avant). Les millions de chômeurs vivotent mal, voire très mal, mais survivent environnés d'un assistanat aussi incohérent qu'inefficace. Une grande partie des étudiants ne sait pas du tout où elle est sensée aller, trop souvent munie de diplômes vides de sens.
L'agriculteur ordinaire crève de faim, alors que fournir la nourriture est le travail fondamental à toute population. Les éboueurs et les videurs de poubelles sont toujours aussi mal considérés, les balayeurs n'existent plus. Sauf dans les parcs d'attraction.
 
5° l'obstacle de la lenteur : les 4 aspects précédents, outre l'extrême complexité de nos procédures, installent l'obligation d'être lent. Nous sommes dans un projet idéal qui s'est donné 5 années pour obtenir des résultats, sinon réussir. Mais c'était sans compter avec l'incohérence en place, le manque d'argent et de moyens, les distorsions imprévues. Et puis, il y a le quotidien dévorant : une fois au pouvoir, il faut affronter tous les inattendus, les accidents, les agitations, les ratages, les trublions et troubles en tous genres. Ce faisant, on est obligé de ralentir le pas, alors que l'on rêvait d'un Brumaire immédiatement applicable…
C'est une bonne idée – sur le papier – d'avoir voulu changer le personnel politique national, d'essayer d'inventer de nouvelles règles, de nouveaux profils : mais il y a les cafouillages des débutants : être un représentant national est un vrai métier qu'il faut apprendre et maitriser. Cela ne se résume pas à "un weekend end de briefing accéléré" Sauf ceux et celles qui étaient déjà "dans les circuit", les nouveaux venus déchantent, se révèlent souvent fades, gaffeurs, et sont parfois terrifiés par leur propre imprudence ; il y aura forcément des défections et des cartons rouges. Il y a aussi l'écueil des fausses bonnes idées : en théorie, c'est bien mais sur le terrain le projet n'est que partiellement praticable ou même pas du tout ; parfois il apparaît trop élitiste, utopique, l'intention est mal perçue, déformée, mal interprétée et risque de faire trop de vagues. La soutenance d'une thèse brillante n'implique pas forcément sa réussite.
 
Bref, en ce moment ça patine. C'est normal. Tout le monde est très fatigué : la terre a tremblé, mais à l'analyse, ce n'est pas un séisme ni l'éruption du Krakatoa : juste des fissures dans l'édifice monstrueux. Il faut attendre : la vie est une longue patience (Lao Tseu) et celle politique, avec son art inlassable de tricoter et défaire, l'est encore plus. Les fustigeurs professionnels devraient sucer quelques bonbons au miel et les acteurs garder espoir, en ayant à l'esprit que "Diriger, c'est gouverner ses alliés".

Envoyé par l'auteur, 9 août 2017

Japon : impermanence et...

Publié dans De par le monde
Japon : impermanence et refondation             
 
 
Les Japonais ont un grand sens de l'impermanence de toute vie ou œuvre humaine. C'est inscrit en eux,  très profondément, dans leur individualité et de manière collective. Ils vivent l'instant. Certes, ils environnent - tout comme les Occidentaux –  leur existence de rituels savants, de traces de pérennité. Mais dans cet effort le message nippon est différent : il s'apparente à la recherche d’une "meilleure vie de l'instant" afin de lui donner sens, tel l'émerveillement du sakura chaque printemps. Les lieux saints ne sont pas de robustes cathédrales, mais de simples Torii  faits de 3 morceaux de bois que la tempête emporte et qu'ils refabriquent inlassablement.
 
En quittant le confortable ventre de sa mère, le Japonais s’installe dans l'instabilité de toute sa vie. Deux origines : l’une climatique et géographique ; lorsque l'on vit sur une terre toujours frémissante et fumante, agitée de tremblotes incontrôlables, capable de s'engloutir dans la mer en un instant, cela donne dès l'enfance un grand sens de sa propre fragilité. Ensuite, un très long passé social, pétri de cassures radicales et de retournements sans rémission, rend tout projet humain infiniment friable. Toute tentative d'installation dans la durée est un leurre. Même si la proclamation d'un Empire immuable existe, elle est une projection vers le divin, non une construction terrestre. En renonçant, en 1946, sous la pression des Occidentaux d'Amérique, à son statut de dieu vivant, l'empereur a perdu son aura d'éternité, et par là même a consenti à fragiliser sa propre fonction.
 
Une des premières traces écrites d'un séisme remonte à l'An 684, suivi de 869 ou encore 1361 pour la fosse de Nankaï. A partir du moment où des Occidentaux ont pris pied au Japon, le catalogue est systématique et fourni. En 1703, le séisme de Genrokin dont l'épicentre est sur Edo fait plus de 100 000 victimes : première destruction connue, quasi totale de Tokyo. Cela recommence, à peu près tous les 30 ans, dans les différentes iles de l'incertain archipel. En 1923, le séisme du Kanto, de magnitude 8,3, détruira à nouveau Tokyo faisant 143 000 morts, principalement dus à l'incendie de la ville. Et encore, en 1933 avec le Sanriku, puis en 46 et 64 à Niigata, en 93 et 95 sur Kobé, et presque tous les ans, à partir de 2007 avec le ravage ultime de la province de Fukushima en septembre 2011, au nord de Tokyo avec les désastres nucléaires que l'on sait.
Pour les entreprises humaines ce n'est guère mieux : les différentes provinces ont été ravagées par des guerres féodales pendant des siècles, deux terrifiantes incursions chinoises (mais qui ont aussi apporté leurs bienfaits, telle l'écriture), l'irruption des Occidentaux longtemps refoulés et contenus aux ports du Sud, le passage du Shogunat jusqu'en 1867, l'ère Meiji puis les excès militaristes, 30 années de guerres, de folies et de privations, terminées par l'anéantissement d'un système jugé obsolète, l'imposition du pacifisme, la résurrection économique, le retour de la puissance. Le tout émaillé de famines, d'épidémies, de révoltes, séditions... Le Japon n'a rien à envier aux turbulences européennes.
 
Cette impermanence aurait pu conduire – au sein d'un grand isolement océanique – à l'inertie, la paresse, encourager à rester primitif : au contraire, la refondation et la recréation sociale sont permanentes. Le particularisme social et individuel de l'archipel est "l'oubli du passé", un inconscient ne retournant jamais versce qui a existé et qui n'est plus. Le culte des morts et l'étroite relation avec les forces divines, les superstitions, ne contrarient pas cet oubli ; elles y aident, au contraire, en neutralisant la haine et amenant la résilience.
C'est ce que le Japon, est en train de vivre – sans que l'Occident en prenne tout à fait conscience – au terme d'une longue maturation, avec lenteur et circonspection.
 
* D'abord au plan constitutionnel : n'étant plus un dieu, l'Empereur a le droit, à 84 ans d'en avoir assez : Akihito souhaite depuis plusieurs années, prendre sa retraite et que son fils ainé Naruhito – la cinquantaine – très bien préparé, lui succède. Cela malgré la forte opposition de Shinzo Abe, le conservateur et puissant Premier ministre. La Loi de 1947 réglant le sort de la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Mais la réforme s'impose désormais ; deux voies sont ouvertes : ou bien, l'autorisation de retrait est donnée à Akihito à titre personnel, ou bien une réforme de plus long terme autorise "pour l'avenir" l'éventuel retrait de l'Empereur (sur le modèle hollandais ou espagnol). Finalement le Parlement a tranché au terme de longs débats : le 2 Juin la Chambre, puis le 9 Juin le Sénat ont voté la Loi autorisant Akihito à abdiquer. Cette décision ne lui est que "personnelle". Donc Naruhito deviendra le 126ème Empereur de la dynastie Yamato en Janvier 2019.
Toutefois, la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : Si Naruhito, prince héritier, devient empereur, sa propre succession est incertaine car il n'a qu'une fille unique –Aïko- actuellement âgée de 16 ans ; or, la tradition ne prévoit pas d'Impératrice sur le trône nippon. Et la propre succession de cette très jeune femme est pour l'instant inconnue. La position de repli peut alors être le fils cadet de l'Empereur : Akishino, qui lui a plusieurs enfants, dont un petit garçon et dont l’épouse est dévorée d'ambition. Par ailleurs, une fois Empereur, Naruhito pourrait de lui-même désigner son neveu pour héritier. La situation est donc délicate, sans doute proie de rudes conflits internes en partie dus à l'occidentalisation lente mais progressive de cette Maison Impériale, source de nouveautés inattendues. Déjà, Akihito, épousa en son temps une femme remarquable, mais n'appartenant pas au "sérail" impérial. Naruhito a fait de même, mais avec moins de succès. Et dernière extravagance, la fille ainée d’Akishino - Mako - a décidé de renoncer à son statut de princesse impériale en épousant un roturier. Tout cela peut paraitre futile, mais reste fondamental à la société japonaise car l'Empereur est le "lien"  de cohésion sociale. Il en va de la pérennité de la lignée d'autant que sur les 19 membres actuels de la famille impériale, 12 sont des femmes. Plusieurs sondages révèlent que plus de 60 % des Japonais sont d'accord pour accorder à Akihito, grand défenseur de la Paix mondiale, une retraite bien méritée, prenant le titre de Joko (empereur retiré). Rien ne se fera sans le vote des 2 chambres du Parlement, plutôt favorable à une réforme durable et une abdication prévue au Nouvel An 2019.
 
* La seconde réforme, encore plus importante aux yeux de Shinzo Abe et pour laquelle il milite avec force est l'effacement de la Constitution de 1946 rédigée et imposée par les Américains, de la disposition de l'Article 9 faisant du Japon un Etat "éternellement" pacifique dépourvu de défense, et sous le contrôle des Etats Unis.
Les termes "le peuple japonais renonce à jamais à la guerre" et "le droit à la belligérance de l’État ne sera pas reconnu "... soixante-dix (70) années après leur rédaction,  s'avèrent obsolètes, voire dangereux, devant le danger nord-coréen, les ambitions de la Chine et la déstabilisation du pourtour Pacifique. Par ailleurs il y a belle lurette que le Japon, avec ses multiples innovations techniques et technologiques, est en fait une "puissance", sans doute pas objectivement militaire dans les termes de 1946, mais dotée de moyens opérationnels effectifs. Toutefois, beaucoup - dont les Occidentaux – se méfient de ce retour à une possible militarisation, connaissant l'aptitude de la population très soumise aux autorités à se remilitariser aveuglément et à redevenir agressive. Une méfiance relative existe également à l'égard de Naruhito, dont on peut craindre qu'il ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisi (gagner la paix) patiemment construite par son père.
 
* La vie économique et sociale est elle aussi en pleine mutation, d'ailleurs amorcée lentement depuis trois décennies, au fil des crises, des reconversions économiques, et de l'inéluctable (du latin eluctaris, surmonter en luttant)impermanence de tout groupe humain aussi bien aménagé soit-il : pays avec très peu de chômage, moins de 3 % (2,8 en février 2017) le taux le plus bas depuis 22 ans, le Japon joue le plein emploi, mais manque - ou plutôt ne va pas tarder à manquer - de main d'œuvre dans de nombreux domaines spécialisés, en raison du non renouvellement des générations et du vieillissement de la population.
La politique sociale consiste donc à organiser une société d'anciens, dotés de petits emplois, assistés de robots pour compenser le manque d'humains. Sous 10 ans le groupe le plus nombreux sera celui des 50-65 ans. Prestations, alimentation, habitat, tourisme, loisirs, environnements, contribuent à cet avenir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de jeunesse mais elle est en nombre insuffisant, à raison d'à peine 1,4 enfant par japonaise en âge de procréer. Les Japonaises, urbanisées privilégient désormais carrière et loisirs contre famille et enfants. A ce rythme, d'ici à 30 ans la population aura diminué de 30 millions d'individus, passant sous la barre des 95 millions contre un peu plus des 120 actuels. Cela engendrera des conséquences énormes, notamment dans le domaine immobilier. Les personnes âgées en surnombre devront être gérées avec respect, efficacité, sans éviter les problèmes de la solitude, de la non autonomie, et des risques éventuels (tests obligatoires annuels pour la conduite automobile). L'archipel croule sous les centenaires (plus de 17 000 en 2015) et la  mise à la retraite est souvent conçue et célébrée comme un retour de calendrier  - shinto kanreki – offrant la possibilité d’une nouvelle vie, un retour au village natal. L'énorme épargne de ces prévoyants insulaires permet de financer toute entreprise, dans les domaines les plus variés.
La vie trépidante de la monstrueuse Tokyo, avec ses 43 millions d'habitants – toutes banlieues confondues – va sans doute se trouver profondément modifiée. Par ailleurs un mouvement récent mais de plus en plus visible, entraine les jeunes cadres tokoïtes surmenés à partir pour des villes plus modestes, ou retourner dans leur province d'origine, soit en adoptant le télétravail, soit pour se consacrer à des activités de services, de tourisme ou d'artisanat. La mode qui consistait, dans les grandes agglomérations, à consommer tout et n'importe quoi – c'était pratiquement un devoir patriotique dans les extravagantes années 70/80 – est passée : on achète désormais durable, écolo et techno.
Cette dépopulation n'est accompagnée d'aucun virage vers l'acception d'une immigration compensatrice : le Japon reste le Japon : c'est ce fameux Sentiment de l'île, attitude d'exclusion desgens du dehors, attachement introverti à l'identité fondamentale de l'archipel, au-delà de toute contingence, et bien au-delà d'un nationalisme ordinaire.
 
Le Japon récent est une sorte de laboratoire du futur, préfigurant ce que peut être une société moins nombreuse, mais hyper technologique. Les prudents Abenomics de Shinzo Abe, destinés au début à sortir de la crise des années 2008/10, installent peu à peu un profil financier, bancaire et économique  voué à pallier les manques et créer l'espoir d'un avenir différent sans regarder en arrière. Comme toujours.
 
* Enfin, l'aspect international est important : constamment 3ème ou 4ème puissance économique mondiale, le Japon fait partie du G7, de toutes les organisations de l'O.N.U. occupant par ses financements et son poids moral un rôle indispensable. Il fait partie du solide "Big Five" stratégique réunissant Etats Unis, Royaume Uni, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de la zone Pacifique. Toutefois, tout comme l'Allemagne, il ne siège pas en tant que "permanent" au Conseil de Sécurité dont la révision est sur la sellette depuis au moins 30 ans. Immobilisme nuisible à l'institution toute entière. Ce manque est compensé par des postes de consolation ou de prestige comme la direction de l'OMS ou du BIT. Le Japon entretient par ailleurs un réseau très important de relations diplomatiques tant avec l'Europe que les Etats Unis. Shinzo Abe a été le premier chef de gouvernement reçu par Donald Trump (sans doute en raison du danger nord-coréen) lequel a suspendu le fameux Trans Pacific Partnership, en vue de le renégocier. Il est également allié de la Corée du Sud, devenue son grand rival économique, notamment dans les domaines maritimes et technologiques. Au-delà des apparentes brouilles politiques, le Japon a de solides alliances et de gros projets d'investissements avec la Chine et surtout avec la Russie pour le développement de la Sibérie la plus orientale.
 
La refondation japonaise est donc une puissante réalité, un pion  décisif sur l'échiquier international dont il faudrait peut-être se soucier davantage, en tenant compte de son originalité. L'éternelle adaptabilité de l'archipel des kamis est bien visible : en 2019 (c'est demain !) le Japon accueillera la Coupe du Monde de Rugby, en 2020 les Jeux Olympiques d'été et en 2025 une nouvelle Exposition Universelle. Tout cela destiné à compenser fort heureusement l'aspect éventuellement négatif de son évolution.

29 juin 2017

Bains de mer et costumes...

Publié dans A tout un chacun
Bains de mer et costumes de bains                     
 
Melbourne-Saint Kilda, une plage : roses et dodues, des femmes de tous âges s'amusent au bord de l'eau aux côtés de jeunes personnes dûment couvertes d'un burkini noir ou bleu : tout le monde rit et s'ébat, bavarde sans penser à autre chose qu'au bonheur du bord de mer.
Sydney-Bondy beach : de belles surfeuses – comme on en voit dans les séries australiennes – déambulent avec leur planche, en combinaison de caoutchouc de la tête aux pieds, y compris une cagoule, avant d'atteindre la mer et ses vagues convoitées. Elles se mêlent à des indiennes en sari pataugeant au bord de l'eau avec leurs enfants, à d'autres jeunes femmes sans planche, elles aussi vêtues de la tête aux pieds, à des femmes en maillots une ou deux pièces, voire en string, à des garçons plus ou moins vêtus.
Ile Hook - Grande barrière de corail, au sud de Townsville : un des plus beaux endroits au monde, haut lieu de tourisme, de surf et de plongée : ici, bien des amateurs, au moment des grandes vagues, sont vêtus de caoutchouc anti méduses et bêtes piqueuses et mordeuses, de la tête aux pieds, avec ou sans planche, parfois juste pour admirer la mer et la fin du jour…
 
Dieu – quel qu'il soit – le sait : les Australiens sont fort puritains, très respectueux des préceptes chrétiens quelle que soit l'obédience, et aussi des croyances et de la liberté d'autrui. A partir du moment où ils ont accueilli d'importants contingents d'Afghans, Iraniens, Irakiens, Syriens, nombre de Pakistanais et de Bengalis, ils ont été soucieux – au nom d'une intégration rapide et la moins tumultueuse possible – de leurs donner toutes facilités pour garder leurs mœurs et les habitudes de leurs religions respectives, sans troubler la paix publique. La mosquée côtoie le temple et la chapelle.
Le burkini (mot ingénieux mêlant burka et bikini) a fait son apparition il y a environ 35 ans en Australie afin que les femmes obéissant à leur code social, mais désireuses de profiter de la plage et de l'eau, puissent le faire "comme les autres", comme leurs amies roses et blondes. Cela sans étiquetage défavorable ni a-priori soupçonneux. Le burkini est autorisé sur les plages publiques, mais pas dans les piscines (sauf si le règlement le prévoit ou s'il s'agit de cercles ou associations musulmanes). De fait, tellement de gens sont vêtus de la tête aux pieds sur toutes les plages d'Australie et de New Zélande qu'on ignore qui est quoi. Les seuls ennemis sont l'extrême froideur de l'eau, les courants, les requins et autres bestioles agressives. 
 
Ile de Penang, Malaisie : un des hôtels les plus chics de Feringghi beach ; nombreux voyages de noces : de très jeunes femmes sont dans la mer avec leurs jeunes époux, toutes couvertes de burkini : il fait 38°C.. Sans cette rituelle précaution, elles resteraient confinées dans leur suite ou dans les halls. De nombreux touristes occidentaux ne les remarquent même pas tant ce spectacle est familier. De toute façon la combinaison est recommandée pour se baigner et faire du ski nautique.
 
Sud de l'Inde – une plage au nord du Kerala : d'honorables dames pataugent au bord de l'eau avec leurs enfants, s'éclaboussent et rient, en saris de toutes les couleurs (certains déteignent un peu dans l'eau salée). Les Indiennes, pour la plupart, ne savent pas nager, et les Indiens, de manière générale, ont peur de l'eau. Mais l'air est surchauffé et se rafraîchir dans l'océan fait du bien. Ces dames regardent avec un amusement légèrement choqué les rares Occidentales abondamment dévêtues.
 
Japon : l'océan est sacré. Les Japonaises ne savent – le plus souvent – pas nager, à l'exception des pêcheuses de perles ou d'oursins, toutes vêtues de caoutchouc (depuis peu) ; elles déambulent ainsi des bateaux à leurs maisons, une fois leur travail terminé.
Conclusion : l'irrépressible désir de se dénuder au bord de la mer et de s'exhiber presque nu sur les plages est une manie strictement occidentale, en particulier européenne. Ce peut être une revanche sur le long enfermement dans des vêtements et des collets montés imposés par la Chrétienté. Les historiens du costume savent cela. Dans la plupart des autres cultures on ne se met à poil que dans les lieux réservés pour cet usage ou chez soi, dans l'intimité. Ne jamais oublier que nos arrières grand' mères se risquaient toutes habillées sur le bord de l'eau. Revoir les photographies de Brighton, Deauville ou Biarritz jusqu'à la Grande Guerre. C'est Gabrielle Chanel qui inventa, dans les années 20, les premiers "maillots" découvrant les genoux. Et cela fit scandale.
 
Le Conseil d’État – dans sa grande sagesse - a  raison : leburkini n'est en rien "un signe ostentatoire ou une provocation" : en France la liberté du vêtement est totale – sous réserve de décence - tout comme celle de circuler. Sa décision du 27 août 2016 a permis une année de paisible réflexion, mais le beau temps revenu avec ses bouffées de chaleur et son désir de plongeons aiguise de nouveau la vindicte des plus acharnés. Les plages publiques sont libres ; pour quelques-unes, selon une raison dûment justifiée, on pourrait admettre une pancarte indiquant que le burkini n'y est pas souhaité. Mais, la décision  rappelle : "l'accès au bord de l'eau doit rester libre". Que dire aussi des plages des hôtels de luxe, notamment à Cannes, Nice et autres, dont la clientèle est largement musulmane : ces dames sont-elles interdites de baignades, confinées auspa en sous-sol ? Comment cela se passe-t-il à l'Eden Roc, le plus bel hôtel du monde ? Certes, l'espace relève du droit privé, mais l'équation reste délicate. A La Ciotat, les plongeuses et surfeuses déambulent sur les quais de plaisance en combinaison de caoutchouc ; sont-elles de dangereuses intégristes ?
 
La connotation terroriste et terrorisante de certaines décisions locales fait de la France toute entière la risée de la planète, et dans sa stupidité semble relever "d'une mentalité archaïque" ("The Australian") sans doute insubmersible relent d'un ostracisme post-colonial. La hargne vient peut-être qu'il s'agit des femmes, constantes victimes de l'absence de liberté, voire de personnalité. En Grande Bretagne, au nord de l'Europe et en Allemagne, où les associations féministes sont très énergiques, de virulentes manifestations de femmes de tous âges et toutes origines ont été organisées pour "défendre le port du burkini ", avec le slogan "My body, my cloth, my choice". Sommes-nous en France tellement empêtrés dans nos relations ratées avec le Maghreb et ses ressortissants ? Pour toutes ces femmes si obéissantes à leurs père, frères (souvent les plus virulents), maris ou fiancés, le burkini représente le premier pas vers une libéralisation de leur vie. Sans doute, une poignée d'idiotes (mal scolarisées) arboreront-elles ce costume comme un étendard de trouble, mais il s'agira d'une infime minorité; il ne faut jamais se laisser gouverner par ce genre de dissonance. C'est ce que rappelle la bienfaisante décision du Conseil d’État.
 
Plus vaste et significatif, dès le 28 Aout 2016, le Haut Comité des Droits de l'Homme de l'O.N.U. a demandé au gouvernement français d'annuler les arrêtés "anti-burkini ". Ce qui a été exécuté ; toutefois, la Préfecture des Alpes maritimes a, cette année 2017, étendu à la totalité du littoral cannois l'interdiction du port du burkini pendant le Festival du Film, sans doute par crainte de trouble à l'ordre public. On peut donc prétendre que "l'affaire du burkini est un véritable laboratoire de la modernité", même si cette approche reste réductrice des complexes réalités qui l'entourent.
Au reste, quel est le plus décent ? Le monokini, le bikini, le string, le deux-pièces, le une-pièce, ou le burkini ?

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