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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

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Mystères du Pacifique

Publié dans De par le monde
Mystères du Pacifique                                    
 
L'Europe -a fortiori la France- semble bien peu se préoccuper de ce qui se passe à l'autre bout du monde. En effet la Zone Pacifique apparaît peu dans son actualité. Toutefois, malgré cet a priori,  investisseurs, financiers et entrepreneurs -eux- s'en préoccupent : sans doute là-bas, de l'autre côté du monde, se joue une grande partie de l'avenir de l'Europe.
Pascal Lamy, intervenant en avril 2016 lors d'une séance de travail à L'Institut de France, prophétise "nous assistons à la fin programmée de l'époque westphalienne des Etats souverains, pour une globalisation de nombreux domaines" (1) soulignant que la globalisation "se rapproche", avec ses bienfaits, ses excès et sa "dé-occidentalisation" du monde, dont la diversité donne le tournis.
L'Océan Pacifique, découvert, sillonné, exploré fort tardivement dans l'histoire occidentale, est devenu "une nouvelle Méditerranée"  en raison des progrès des transports et des communications depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et surtout depuis les relations "immatérielles", prodigieuses accélératrices d'échanges en tous genres. En témoigne le T.P.P. conclu à Auckland en février 2016, au terme de négociations trentenaires, à la fois aboutissement et ébauche d'un projet de refondation du monde.
 
Ce Trans-Pacific Partnership, au-delà des divergences politiques, voire des affrontements, fait du Bassin Pacifique une réalité économique et commerciale, incluant des Etats jusqu'alors négligés des grands flux d'échanges, tels Pérou et Chili en raison de leurs potentiels. Les Etats-Unis sont leaders, dans une stratégie visant à contenir les ambitions de la Chine continentale dans cette zone clef et préserver leur hégémonie économique, et aussi -sans que cela soit clairement exprimé- compenser les défaillances de leur marché intérieur.
Douze partenaires se proposent désormais de lier leurs intérêts : le pourtour Pacifique concerne l'Amérique du Nord (le couple USA/Canada). Les deux latinos avec leur longue façade au sud de l'océan et leurs minéraux rares ont été la proie d'importants investissements chinois, ils doivent donc être surveillés de près. Un groupe de petits nouveaux  rassemblent les pays neufs issus des indépendances d'après la Guerre Mondiale : le Sultanat de Bruneï (son pétrole et son gaz), Singapour (sa puissance portuaire et bancaire), le Vietnam (nouveau bassin de main d'œuvre et de denrées alimentaires), les partenaires traditionnels -la Nouvelle Zélande (prospère "ferme" de l'espace Pacifique et ses savoirs faire), l'Australie, le Japon. Sont exclus les Philippines, l'Indonésie, et le Mexique jugés pour l'instant trop instables et peu fiables. Le Mexique est toutefois membre de l'ALENA nord-américain. La Corée du Sud n'y est pas en raison du problème que présente sa jumelle du Nord mais est liée par de nombreux accords bilatéraux avec les différents membres du T.P.P. La grande muette est la Russie pourtant très présente dans l'extrême nord.
 
Le but est donc la création d'une zone juridique cohérente dans une zone géographique unifiée. Devant les incertitudes que présente la Zone Europe (pourtant principal marché mondial) et les difficultés de négociations pour y créer un accord identique, l'administration Obama a basculé les intérêts commerciaux US vers le Pacifique anticipant ainsi une évolution prévisible. Certes, jumeau du T.P.P., un T.A.P. Trans Atlantic Partnership est envisagé, mais la négociation est rude, pleine de méfiance entre Bruxelles, les différents Etats d'Europe et les interlocuteurs US : l'Europe craint de se faire dévorer un peu plus par le système américain et ses règles ultra libérales faites pour dominer les marchés. Par ailleurs, les Européens sont de "vieux" commerçants et financiers ; ce sont eux qui ont inventé la plupart des règles, et se sont enfermés dans de scrupuleuses barrières juridiques que l'ambitieux sauteur de haies yankee aura bien du mal à éviter. A charge pour lui -c'est l'autre solution de long terme- d'anéantir l'indépendance économique européenne (ou ce qu'il en reste). Donc, pour l'instant, virage à 180 degrés : vers le Pacifique. Toutefois, tout n'y est pas acquis : les puissances économiques, bancaires et financières du Pacifique sont jeunes et ambitieuses. Elles ont appris à se méfier de la surpuissance US tout en utilisant ses potentiels. Dans sa campagne, déjà, Hilary Clinton a annoncé qu'elle "reverrait" les termes du T.P.P. afin que "nul ne puisse porter atteinte aux intérêts américains".
 
Le second aspect des enjeux Pacifique sont stratégiques et politiques, lourds de mystère. En moins de dix années la République de Chine continentale a affiché -outre ses ambitions de conquête des marchés- une grande ambition, pour ne pas dire arrogance, de maitrise de l'espace qui l'environne. Ses alliés affichés sont la Corée du Nord, dont on ne sait pas vraiment -du moins dans la diplomatie officielle- les projets, et la Russie, laquelle, guidée par Vladimir Poutine, grignote lentement mais avec aplomb les parts d'influence que l'effondrement de l'URSS avait anéanti. Malgré les divergences, le rapprochement et les projets communs sont évidents. Chine et Russie ont noué une série d'accords de tous ordres, utilisant la vaste zone tampon de la Mongolie, faisant d'Oulan Bator un prospère atelier diversifié et surtout informatique ; un train à Très Grande Vitesse, aux étapes intermédiaires rationnelles, relie Moscou à Beijin sans obstacles douaniers.  
De l'autre côté, les Etats Unis ont déclenché de grandes manœuvres "défensives", en principe non agressives : un accord tri-latéral USA-Japon-Corée du Sud garantira désormais le Pacifique Nord de tout acte trop ambitieux ; dans ce contexte, le réarmement est en marche : une base navale imposante est en fin de construction près d'Ulsan en Corée du Sud, s'ajoutant aux nombreuses positions US au Japon. Ce dernier va, dans ce contexte de méfiance, sans doute être autorisé à faire évoluer sa Constitution dans le sens d'une re-militarisation, afin de faire face aux éventuelles attaques chinoises au nord de l'archipel et dans la mer intérieure le séparant de la Chine, laquelle à coup d'extravagantes plateformes maritimes ronge progressivement les frontières de souverainetés réciproques, sans aucune négociation. Situation extrêmement dangereuse, virant souvent à l'affrontement direct, génératrice d'interminables conflits d'influence. En refermant les espaces maritimes sous la souveraineté des Etats on s'expose à des conflits de plus en plus nombreux, d'autant que les intérêts sont existentiels : la recherche et l'appropriation de ressources alimentaires et énergétiques.
 
Dans la zone Sud Pacifique les Etats Unis s'appuient sur les nombreux ilots récupérés dans les accords de paix de 1945/46 ainsi que sur les jeunes Etats archipels disséminés, tels Tuvalu, Fidji, Samoa, Vanuatu, Kiribati, etc. en coopération avec le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande et l'Australie, laquelle surveille tout ce petit monde avec une bienveillante vigilance. C'est dans ce cadre de sursaut défensif et de réarmement que l'Australie a passé commande de sous-marins nucléaires français, (de préférence aux ateliers japonais), considérés comme l'arme absolue sur le marché de la défense.
 
Le mystère Pacifique le plus étrange est -malgré cette commande mirifique (négociée de longue date)- le silence, la marginalisation de l’État français : pourtant la France est, après les Etats Unis, l’État ayant le plus vaste espace maritime dans l'Océan Pacifique ; depuis les 4 Conventions de 1958 relatives au droit des espaces maritimes, puis l'Accord de Montego Bay de 1982, la tendance à l'appropriation des espaces maritimes par les Etats-nations s'est considérablement étendue, à tel point qu'un espace comme la Méditerranée est maintenant presque totalement appropriée, c'est à dire sans Haute Mer "inappropriable" ouverte à tous, non soumise à la souveraineté des différents riverains. Cela, on le comprend, dans un but d'exploitation économique des ressources et de sûreté.  La largeur de la mer territoriale (souveraineté exclusive de l’État riverain) a été portée à 12 milles marins, puis depuis les années 1980 la protection du plateau continental adjacent a été portée à 200 milles, extensibles en fonction de "la morphologie des fonds marins" et de l'environnement.
La France "administre et surveille" plus de 10 millions de kilomètres carrés dont 4 millions rien que pour la Polynésie (les 4 décrets du 25 septembre 2015) ainsi que 7 000 kilomètres de rivages. Or l'influence française apparaît plus que résiduelle dans un espace devenu très stratégique : son absence dans le Trans Pacifique Partnership  étonne, alors que les archipels sous son autorité souveraine, en plein milieu de l'océan présentent d'indéniables intérêts économiques (escales, entrepôts)) et stratégiques. Certes, il existe bien quelques bases françaises avec des radars et outils de surveillance "sur zone" ; toutefois les moyens permanents de surveillance et d'intervention restent trop limités. De toute façon les services français de renseignement n'appartiennent pas au Groupe anglo-américain (le fameux Big Five) regroupant USA, Canada, Australie, Nouvelle Zélande et Royaume Uni, grand surveillant océanique et satellitaire sous la direction de la NSA. Certes, notre Défense y a quelques "entrées" mais la coopération est loin d'être honnête. Nous en sommes restés au XXème siècle alors que dans l'immense Pacifique se jouera certainement une grande partie des contours du XXIème siècle. Il reste à savoir si la France aura la volonté, et surtout l'autorité et les moyens pour rester acteur dans ce nouveau Grand Jeu (2).
 
Une fois de plus, l'avenir et l'influence de l'Europe se jouent "en dehors d'elle » : dans ce jeu de go, subtil et à l'aspect délibérément embrouillé ; les stratégies sont pourtant significatives. Ne jamais oublier - même dans les plus beaux débats théoriques – que plus de la moitié de la population (jeune) du monde vit dans cet Est lointain, et que près de la moitié de ce que consomment les Européens (des pommes aux voitures, de l'électroménager aux jeux video, des vêtements aux iphones, etc...) provient de ces zones lointaines dépendantes de la Paix Pacifique .
 
(1) Pascal LAMY, ancien directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce, président d'honneur du think thank Notre Europe de l'Institut Jacques Delors, intervenant à l'Institut de France dans le cadre du Groupe de travail Ethique et Economie de l'Académie des Sciences Morales et Politiques (ASMP), présidé par Bertrand Collomb, le 18 avril 2016.
(2) Par ailleurs, la France, en tant qu'autorité souveraine en Polynésie, reste sujette à nombre de revendications et contestations, dont certaines ancrées depuis la période coloniale. On peut y ajouter les désastres économiques et démographiques ainsi que la période des essais nucléaires : l’Église protestante polynésienne (Maohi) a conclu son 132ème synode (août 2016) en prévoyant d'attaquer la France devant la Cour pénale internationale de La Haye pour crimes contre l'humanité en raison des conséquenses des essais nucléaires dans l'archipel. Elle prévoit aussi de déposer plainte auprès de l'ONU.

BREXIT ? never complain

Publié dans Avec l'Europe
BREXIT ? never complain                                
 
Au lendemain du LEAVE à 51,9 % du 23 Juin, son effet Tsunami et la Livre sterling piquant du nez, les Britanniques se reprennent avec leurs habituelles recettes dedignity and work. A Londres et ailleurs, la vie continue, comme s'il ne se passait rien, dans l'attente des premiers effets politiques et stratégiques du divorce, lesquels n'apparaîtront qu'à l'automne.
 
Au-delà du changement de gouvernement, le plus visible est la forte proportion d'opinion en faveur d'une séparation mesurée : les 48,1 % partisans du REMAIN voient leurs rangs se renforcer, notamment à la lueur de l'accentuation de la baisse du pouvoir d'achat, de l'augmentation des prix, du poids considérable des financiers de Londres et de la prédiction de Philip Aldrick au Times du 27 Juin "si on refaisait aujourd'hui un referendum identique, on aurait exactement le résultat inverse".
 
En désignant Premier Ministre Theresa May, farouche partisane du maintien dans l'Union Européenne, ex membre du cabinet Cameron, les parlementaires se sont assurés d'une approche "nuancée" de la sortie. Par ailleurs le nouveau Cabinet,  chargé de sa préparation, est remarquablement composé, et en assurera une vision relative, au mieux des intérêts de la nation ; un ministre spécifique a été désigné pour s'occuper du Brexit : David Davis est un vieux briscard de l'Europe où il a officié pendant plus de 20 ans ; il connaît tout le monde et tout le monde le connaît à Bruxelles ; il se chargera des points les plus scabreux dans des discussions discrètes et particulières. Le nouveau ministre des Finances, Philip Hamond, est bien moins pessimiste qu'Osborne : un journaliste l'ayant apostrophé par "pas de vacances aux Bermudes cet été my lord ?", Hammond répond en riant : "Non, pas maintenant, à Noël, quand la Livre aura repris des couleurs !". Les Affaires étrangères "normales et ordinaires" notamment avec les précieux Etats Unis, ont été confiées au turbulent Boris Johnson, dont la surface d'insolence et d'opiniâtreté est capable de venir à bout des plus coriaces, y compris de Poutine et des Chinois. Son carnet d'adresses d'ex Lord Maire de Londres est précieux. Même agaçant, il se tiendra tranquille, dans l'intérêt de tous... et attend peut être un nouvel entrebâillement du 10 Downing. Le ministre du Commonwealth est chargé de rassurer ses 54 "Alliés traditionnels" (le quart des Etats de la planète) et d'aplanir les inquiétudes.
Les autres membres de ce Cabinet assez resserré ont la charge de secteurs précis, et doivent préparer les discussions collectives. Donc il travaille solidement et solidairement, dans le silence et une apparente sérénité : c'est sans doute sa principale qualité, s'adjoignant s'il en est besoin des avis extérieurs, y compris ceux de ses opposants. Une sorte d'Union nationale inavouée, pour éviter la tempête.
La Banque d'Angleterre, consciente de la difficulté de la situation joue aussi son rôle de pilier : tout en ayant annoncé "une croissance nettement plus faible" à moins de 1 %, elle a pris sous la houlette de son gouverneur Mark Carney, un ensemble de mesures aptes a réduire les effets les plus négatifs du Brexit. Elle injecte de massives liquidités dans l'économie (plus 400 milliards de livres), y ajoutant une aide aux entreprises à hauteur de 10 milliards. Même si cela pénalise les épargnants, les marges des banques s'en trouvent réduites ; mais aucune mesure plus ample ne sera prise avant octobre.
Jusque-là, en effet, le Cabinet de Dame May passe au fil de sa loupe la revue des quelques 3 000 engagements européens du Royaume Uni : il est certain que les Britanniques largueront ce qui les dérange le plus dans leurs objectifs de liberté économique et sociale retrouvée.
 
A delà de l'obligation de conserver son 1er rang financier et de recouvrir une rassurante prospérité, de cruciaux problèmes intérieurs préoccupent Theresa May, comme elle l'a avoué dans une interview donnée auSunday télégraph le 31 Juillet : en effet le fossé entre les très riches de l'économie financière qui se porte très bien et les Britanniques "ordinaires" se creuse dangereusement. La basse classe moyenne souffre, ayant perdu environ 10 % de pouvoir d'achat en moins de 7 ans, et le Brexit aggrave encore la situation ; déjà, en Août, les prix des fruits et légumes, de la nourriture en général, des restaurants, ont augmenté, de même que ceux des voitures, de l'habillement importé, des chaussures. La baisse de la Livre génère une réelle désorganisation commerciale, nuisible à la paix sociale.
Theresa May entend aussi lutter contre les éventuelles menaces d'insécurité, et surtout contre la modern slavery, générée par l'arrivée sur le territoire d'immigrés sans statut : le repli vers une mentalité de bunker (comme l'appelle certains) vise à ne pas déséquilibrer davantage la société britannique, laquelle déborde d'étrangers, surtout dans les grandes villes, en particulier à Londres et sa banlieue. Refermer l'île sur elle-même (ou tenter de le faire) n'est pas une attitude régressive, selon la Prime, mais une nécessité sociale visant à contenir des comportements abusifs ou violents, incompatibles avec la démocratie et les droits fondamentaux. Elle ne cite pas l'Arrêté municipal du nouveau Lord Maire de Londres -Sadiq Khan- visant à interdire les affiches publicitaires avec des filles aussi splendides que dévêtues au nom du respect de l'égalité physique. En ne citant rien ni personne, elle considère qu'il s'agit d'une islamisation rampante, laquelle n'est pas souhaitable. On peut ajouter l'éducation en totale décrépitude (à l'exception du haut niveau huppé, lequel part souvent terminer ses diplômes outre Atlantique, en Australie ou à Singapour), l'abandon de leur scolarité par les ados des quartiers les plus défavorisés (à hauteur de 40 % parfois), et les services desanté publique, dans un état plus que préoccupant.
 
Mais d'autres challenges attendent Dame May et ses camarades : le premier en date, très politique, sera le Référendum indépendantiste écossais ; sous la houlette de leur Prime, l'énergique Nicola Sturgeon, les Ecossais ont voté à plus de 62 % pour rester dans l'Union Européenne. Ils sont riches pour la première fois de leur longue histoire tourmentée et venteuse, et entendent bien le rester pour longtemps : avec leurs élevages piscicoles, leurs whiskys et leurs bières, leur pétrole et leur gaz, les atouts sont nombreux. Si la double réponse -Oui à l'indépendance et Oui à l'Union Européenne– prend forme, ils pourraient entrainer dans leur sillage l'Irlande du Nord qui aimerait bien rejoindre la Verte République, elle aussi pro européenne, qui se porte plutôt bien et rendre à l'île son unité géographique.
Autre dilemme encombrant : l'enclave de Gibraltar a voté à 97 % pour rester dans l'Union et craint par-dessus tout les attaques espagnoles ; pion stratégique sur la porte de la Méditerranée, créateur de richesse, le rocher devra sans doute bénéficier d'un statut particulier, dont l'invention n'est pas simple.
Le Royaume Uni est donc confronté à une large et nécessaire refondation, afin que la pauvreté n'annihile pas un consensus social toujours besogneux et une prépondérance financière sans égale en Europe.
 
La bataille pour le Brexit a duré plus de 30 ans ; son "gang" mené notamment par les riches James Goldsmith et William Cash a fini par gagner. (voir supplément du Times du 5 Aout). Mais que faire de la victoire ? Le seul Prime sincèrement européen fut Harold Macmillan, Margareth Tatcher détesta l'Europe ; il ne faut pas oublier que l'approbation de l'entrée dans la CEE ne recueillit en Juin 75 que 67 % des voix exprimées, bientôt suivie du refus de Maastritch en 92, puis de l'Euro en 99. Donc le silence studieux qui environne le Cabinet May est non seulement souhaitable, mais  indispensable pour trouver le bon sentier de la guerre dont le début devrait se situer en fin d'année.
 
Il reste à connaître l'attitude -ou les attitudes– de l'Union. Elle aussi est silencieuse, Comme un peu sonnée, proie des lobbyistes de tous poils. Selon les sujets, on ira sans doute de l'accord facile à la bataille sanglante en passant par la guerre de tranchées, le blitz, l'enlisement, le contournement, le pilonnage, et, pourquoi pas ? Quelques bonnes bombes. La certitude, pour le Royaume, sera la perte des nombreuses aides financières dont l'abreuve l'UE. Donc les pauvres, les étudiants et les agriculteurs vont trinquer, comme toujours. Reste également en suspens, le sort du personnel pléthorique, non imposable, qui occupait de si beaux bureaux à Bruxelles et alentours. Le Royaume Uni reste, évidemment, membre de l'Assemblée du Conseil de l'Europe – l'organe le plus important et le plus emblématique, et l'accès aux Cours et Institutions qui en dépendent. En tout état de cause, il est exclu de jouer la carte du drame – même shakespearien – pour recourir à la Raison, chère à Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ne pas oublier non plus que la mer monte, et qu'une partie de l'archipel est en train de disparaître sous les flots : certains habitants ont dû quitter définitivement leurs logis, et les aides pour les digues et aménagements devaient être en grande partie financés par différents budgets européens.
 
Et que dit la Reine, dont le rôle est de ne rien dire ? Rien. Il a été murmuré qu'en privé elle s'était révélée plutôt contente de ce Leave. Mais ce n'est qu'un murmure... Elle recevra Theresa May tous les mercredis, selon la coutume, au retour de ses vacances à Balmoral (Ecosse), afin d'être tenue au courant des affaires ; de quoi parleront-elles ? Ni de corgis ni de chats (Dame May a 3 chats). La Reine prononcera lors de la rentrée parlementaire, le discours préparé par sa Prime. Mais d'ici là bien des choses seront arrivées. En attendant... No complain...
 
Les Britanniques aiment l'argent, l'autodérision et la démocratie libérale ; ce qui les oblige à l'efficacité. Les Français aiment les idées, les jérémiades et la démocratie sociale ; ce qui les fait patauger. Telle est la différence.

L'esprit du Japon

Publié dans De par le monde
L'esprit du Japon                                                
 
Le Japon n'est pas la Terre. Le Japon est une autre planète, celle des nombreux enfants des kamis Izanami et Izanagi, tellement turbulents que leurs mœurs instables créent l'agitation des océans, des îles et du temps. Ce permanent remue-ménage de la nature donne l'inégalable sentiment de l'impermanence, de l'instabilité de toute chose – à commencer par la vie – liée à la recherche de l'harmonie, la beauté de l'instant, le goût pour ce qui est fragile et passager.
Etre japonais c'est porter le monde à l'intérieur de soi sans rien attendre de la matérialité, ou du moins, très peu, juste ce qu'il faut pour exister.
 
Le Japon des yuppies que l'on vend aux Occidentaux (de l'Ouest comme de l'Est) ne concerne qu'une part infime des Japonais et de leur mentalité. Certes, ces extraterrestres ont "picoré" dans le modernisme occidental et son obsessionnel matérialisme ce qui leur convenait ou leur était nécessaire pour vivre moins mal et avoir quelque rôle international. La démarche est épatante : après s'être exercé pendant un siècle et demi (ce qui est court dans leur histoire) à la violence et au massacre à la sauce européenne, ils ont compris que cela ne les menait qu'au pire, et s'emploient désormais à "infiltrer" par la douceur, l'élégance et le raffinement les aspects les moins rébarbatifs de la civilisation occidentale (en pensant d'ailleurs au fond d'eux-mêmes que ce n'est pas vraiment unecivilisation, selon leurs critères). D'où cette emprise multidirectionnelle vers les objets du quotidien, la nourriture, la vaisselle, le linge fin, la couture, la mode, l'architecture, les transports, la littérature, la musique... et tout ce qui est son et image : que l'on se souvienne seulement de l'anecdote concernant le génial Akio Morita, PDG de Sony, qui, à la fin des années 70, excédé de subir le tintamarre de la radio portable d'une de ses filles, convoqua ses ingénieurs et le boulot final fut le walkman, ancêtre de tous les outils servant à transporter du son dans les oreilles… sans incommoder le voisin.
 
L'approche, circonspecte, vers "l'image occidentale" commence vers 1840-60 avec -bien sûr- la photographie : les  reporters européens, nord-américains sillonnent l'archipel avec leur pesant matériel et en propagent l'usage. Mais pour eux le Japon reste "exotique", excentrique (hors de leur centre) : l'opacité de la langue, des kanji, l'excessive distance, l'étrangeté des constructions, des coutumes, ce sol qui bouge et fume, sont autant d'obstacles à une compréhension mutuelle. Néanmoins une mode "japonisante" se répand : les Lumière, Gaumont, Edison et autres envoient leurs équipes mettre sur plaques puis en boites les attraits de cette insolite planète. Les Japonais s'initient bientôt à ces techniques nouvelles ; l'Empereur lui-même est un excellent photographe, muni d'optiques allemandes Zeiss.
Puis c'est "l'image qui bouge", encouragée par l'armée aux fins de propagande militariste, relatant les exploits des "vaillants guerriers et le courage des populations" face à l'ennemi chinois. L'Ecole photographique japonaise, parmi les plus remarquables, se développe dans ce contexte, animée par de géniaux marginaux qui perpétuent dans la photographie, la tradition des estampes, de la calligraphie, des grisés subtils, des flous volontaires noirs sur blancs, des audaces du coup d'œil et du pinceau.
Avec le cinématographe, c'est plus complexe : développé pendant l'entre deux guerre, il devient lentement un "spectacle" mais reste balbutiant, réservé à une élite urbaine. Il faut attendre l'occupation américaine et sa pratique de l'entertainment , outil de conformité sociale, pour qu'une production nippone se développe, telle que nous l'abordons aujourd'hui. Les candidats à la réalisation et leurs financiers se demandent comment s'immiscer dans le cinéma occidental, ne plus se contenter du marché insulaire : il faut  pénétrer la mentalité du principal diffuseur nord-américain, tout en cajolant l'orientalisme latent des Européens. Ils trouvent, de manière assez naturelle, trois terrains : la violence extrême –leur Moyen Age épique– l'audace sexuelle limite porno ; trois créneaux manquants au "laisser voir" de l'après-guerre : ainsi Mizogushi, Kurosawa et autres trouvent des distributeurs pour leurs 47 ronins, leurs samouraïs, Kagemusha... et Oshima écorne le corset puritain des Américains avec sonEmpire des sens. Ainsi à grands coup de sabres et de tatamis brûlants, le cinéma nippon entre dans la cour peut être pas des grands, mais au moins de ceux admis dans les festivals d'Europe (Cannes, Venise, Berlin) et dans les courses aux prix, Oscars, Ours et autres statuettes internationales. Un peu plus tard, mais assez rapidement, les récits issus de l'animation et des mangas alimentent une production de plus en plus diversifiée, qui doit énormément au dessin, mais toujours aussi pudique sur le véritable esprit insulaire, comme si se dévoiler constituait un péché capital.
 
Il faut attendre une nouvelle génération de créateurs et de réalisateurs –davantage détachée des traditions– pour que, depuis une trentaine d'années, cet esprit ose s'exprimer etparler du vrai Japon. L'actuel exhibitionnisme occidental choque souvent l'extrême réserve de ces insulaires cosmiques repliés sur leurs coutumes et leur "sentiment de l'ile". Un étranger, même très bien intégré, reste toujours "quelqu'un du dehors" au-delà de l'affection et du respect que l'on peut lui porter (c'est ce qui arrive, par exemple, au malheureux général Fellers, amoureux d'une japonaise, chargé, par Mac Arthur d'enquêter en 1945, sur "l'innocence" de l'Empereur (Emperor de Peter Webber, avec Tommy Lee Jones et Mattew Fox, d'après le livre de Shiro Okamoto).
Toutefois les productions récentes dévoilent une partie du puzzle, cet étrange mélange entre l'inaltérable Japon, son ancrage dans le mono ne aware  (rapport aux choses), et l'infiltration d'une modernité aux mœurs nouvelles due à l'urbanisation, aux villes géantes, aux médias largement yankees ; le saut dans le peu contournable matérialisme.
 
Cette brève chronique ne prétend pas à un exposé exhaustif : la production est désormais pléthorique et peu de créations franchissent le seuil de l'exportation : les distributeurs considèrent que 95 % des films sont sans intérêt pour les Occidentaux, ont peu de chance d'être des succès, donc peu rentables.(ce qui est parfois une erreur). Mais il est possible de signaler une douzaine de films significatifs, lesquels rassemblés, brossent un tableau assez exact du Japon d'aujourd'hui et de l'évolution  sociale de l'archipel.
En 1955Vivre dans la peur d'Akira Kurosawa est pionnier, relatant explicitement le conflit entre tradition et modernité : un prospère entrepreneur vieillissant (Toshiro Mifune), obsédé par la défaite et la bombe atomique, veut vendre son affaire et s'exiler ; il entre en conflit avec ses enfants, beaucoup plus occidentalisés, qui s'empressent d'oublier la guerre, et envisagent de mettre leur père sous tutelle. On voit là l'irruption du droit occidental dans la tradition et un explicite affrontement générationnel, strictement contemporain : ni sabres, ni fantômes, pas de ninjas ; juste une réalité brute, en noir et blanc.
 
Le récentLa maison au toit rouge de Yoji Yamada, d'une élégante exactitude, décrit la période cruciale mais peu exploitée -sans doute par pudeur et goût de l'oubli– de l'entre deux guerres mondiales, pendant laquelle le Japon encore médiéval s'enlise dans le militarisme et la dictature, tandis que l'aisance matérielle se développe dans les grande villes. L'ancienne servante Taki (Haru Kiroki, prix d'interprétation à Berlin en 2014), revient après la guerre dans l'élégante banlieue où elle servit une jeune femme un peu délurée, qui sortait  librement, vêtue à l'occidentale, négligée par un mari très occupé, souvent absent, tout en restant une épouse modèle, dans la pure tradition de soumission... Elle a un amant, d'ailleurs collègue et ami du mari ; la servante est messagère, paravent aux escapades fautives. La vie quotidienne, l'exquise courtoisie, narrées avec talent illuminent ce retour vers le passé : tout à disparu, tout le monde est mort ou parti, sauf la maison, avec son rutilant toit de tuiles rouges entouré de rhododendrons. Rite de passage entre deux mondes, l'obligation du souvenir mêlé de bonheur annonce une renaissance dénuée de regrets.
 
Kiyoshi Kurosawa, prenant de l'âge, abandonne ses créations angoissantes (Tokyo Sonata en 2009 ou Real en 2014 pour se livrer, avec Vers l'autre rive (2015, prix de la mise en scène à Cannes) à une réflexion sur le rapport à la mort, le deuil, réintroduisant la tradition des fantômes dans un récit très moderne, mais largement onirique : le spectre d'un homme disparu en mer entraine sa jeune veuve dans une sorte de pèlerinage rédempteur et tendre. L'amour sottement occidental, réservé aux vivants, se dématérialise pour devenir regard sur l'absence, le manque et l'intériorisation des sentiments tellement coutumière à l'archipel. On peut le rapprocher de Still the water de Naomi Kawase présenté à Cannes en 2014, qui se déroule dans une ile d'Amami où une femme-chaman  vit ses dernières heures. Les kamis, la tradition, les liens avec l'eau, la mer sont présents dans un étrange mélange avec la modernité des protagonistes venus de la grande ville.
De même, le radieux Départures de Yojiro Takita (Oscarisé en 2010), évoque le deuil, si présent aux vivants, le respect dû aux Anciens, aux disparus, à travers les rites funéraires ainsi que la nécessité du pardon et de l'oubli.
 
Départuresrecèle bien d'autres pépites : Daigo, jeune violoncelliste dont l'orchestre a été dissous, décide, avec sa très jeune femme de retourner vivre dans la petite ville du nord-est dont il est originaire, et trouve par hasard un emploi bien rémunéré mais dont les inconvénient sont sérieux : employé des pompes funèbres sans l'avouer à son épouse, le voilà burakamin (variété d'eta), membre de la caste en contact avec la mort (croque mort, boucher, équarrisseur, embaumeur), plus ou moins exclu de la société dite "normale". Son secret, mêlé au passé douloureux dû à la désertion du père lors de son enfance, est vite éventé, et provoque la fuite de sa jeune femme, qui néanmoins revient bientôt -enceinte et toute joyeuse– pour l'aider à franchir l'obstacle. D'attachants personnages secondaires, tels la tenancière des bains publics ou la secrétaire de son patron, dévoilent le complexe attachement aux rites passés, l'importance du silence et de la résilience, et surtout la croyance enla noblesse de l'échec, l'utilité de ce dernier pour construire l'avenir. Un humour réel ainsi que beaucoup de poésie, le contact avec la nature proche, la mer, les oiseaux, permettent l'osmose entre les thèmes passés et futurs... Adrift in Tokyo de Satoshi Miki (2007), totalement urbain et tokyoïte, nous parle d'étudiants, de dette d'honneur, dépeint la dérive d'une nuit, road movie miniature, peuplée de rencontres inattendues, flirte avec l'insaisissable, hésitant entre préoccupations très occidentales et confiance en les cieux, les kamis, les ancêtres de manière quasi onirique.
 
Bien des production réhabilitent les chats (neko), pourtant longtemps méprisés car n'ayant exprimé aucune émotion lors de la disparition du Bouddha. Mais désormais, la vie moderne les a réhabilité jusqu'à la folie gnangnan : héros de stations de lignes de chemins de fer ou stars de cats cafés, de mangas ou de dessins animés, ils sont aussi prétextes à de longs métrages pour adultes normaux, parfois intéressants parce que plongés dans le quotidien ou liés à la magie : Chat noir Lucy  de Toru Kamei (2012) nous emmène dans un quartier pauvre où végète un devin peu doué ; ce dernier voit sa vie transformée du jour où il recueille une chatte noire dotée de pouvoirs magiques.Gugu the cat d'Inudo Nishin, inspiré d'un manga célèbre, outre ses qualités félines, dépeint avec gaité la vie d'un des multiples villages qui composent Tokyo, ses habitants, et surtout la vie très libre de ses étudiants aux multiples activités ; la mort –une dame silencieuse toute vêtue de blanc (couleur du deuil)- apparaît lors des décès ou lorsque la fin est imminente, même si la situation, au bout du compte, n'est pas fatale. L'ensemble est gai, remuant, mais aussi très ambigu vis à vis de la relation entre la tradition, la mort, qui n'est jamais effrayante, et la vie moderne.
 
Kore-Eda Hirokazu se penche sur la famille, pierre angulaire de la vie de chacun et fondement de la société. Deux productions marquantes : Tel père tel fils (prix du jury à Cannes en 2014), l'échange involontaire de 2 nourrissons, élément de construction ou déconstruction de la tendresse ? C'est La vie est un long fleuve tranquille sentimental, très urbain et très occidentalisé, simplement parce que les protagonistes adultes ont perdu leurs racines et une partie de leurs traditions. Leurs hésitations et leur mal-être n'auraient pas été exprimés il y a quelques décennies, tellement la vente, la perte, ou l'échange d'enfant étaient courants dans l'ancienne société. Mais là, on a un retour vers la valeur du lien générationnel.
Par contre Notre petite sœur, adapté du manga Kamakura diary de Akimi Yoshida pose la question des familles dissociées et recomposées dans un tout autre contexte : dans une petite ville de bord de mer encore pleine des coutumes, trois sœurs adultes et indépendantes travaillent et sont heureuses dans une modernité modérée dans la maison de famille où l'autel des ancêtres trône au milieu du salon. Lorsque leur père meurt, parti depuis longtemps, elles se découvrent une "petite sœur" issue d'un second mariage, désormais orpheline, et l'adoptent. C'est la vie de province, avec peu de voitures, pas de téléphone portable ni d'écran ailleurs qu'au travail, la revendication d'une vie indépendante, l'enchantement du Sakura qui aide les mourants à "tenir" jusqu'au printemps (la scène du "tunnel" des cerisiers en fleurs est une émouvante splendeur), le respect des traditions, la préparation des alcools de prune et des repas d'alevins. Par ailleurs la gamine (incarnée par Hirose Suzu) joue au foot, a des copains, va au bistrot toute seule. La très belle Haruka Ayase est Sashi, en héroïne un peu coincée entre deux mondes. Le réconfort vient de la perpétuation des racines, du souvenir et du respect : premières amours et renoncements adultes, le long de la mer et sous une lune bienveillante…
On ne saurait oublier l'animation : l'ultime Miazaki,Le vent se lève, pas du tout pour enfants, relate, avec art et retenue, un pan tragique de l'histoire japonaise et peut être de l'auteur lui-même. Mamoru Hosoda, aprèsLes enfants loups  nous livre Le garçon et la Bête (2015), étonnant voyage dans l'imaginaire, un monde fantastique en plein cœur du bouillonnant quartier Shibuya de Tokyo : voyage initiatique autant que conte drolatique, l'aventure mélange le monde moderne et les légendes, afin que le jeune héros soit mieux armé pour affronter la vie ; le bestial Kumatetsu est en fait un brave bougre plein de sagesse et d'humanité.
 
Que nous délivre ce bref voyage au pays des films ?
D'abord que la société japonaise a beaucoup évolué en moins de 30 ans, au contact d'une urbanisation galopante, de médias envahissants et de technologies foudroyantes.  L'archipel reste profondément traumatisé par les explosions d'Aout 1945, et plus récemment par le drame de Fukushima : il est le seul endroit au monde à être constamment et directement confronté au danger nucléaire. Sorti de la gangue de l'occupation nord-américaine, il continue à en intégrer une forte imprégnation par le biais des medias et de l'entertainement, mais avec recul et une sorte d'imperméabilité mentale bien agrippée à ses traditions et sa profonde philosophie de l'acceptation de l'instant, cette résignation devant la fragilité de toute  conquête et de toute vie.
 
La stagnation économique révèle aussi le dilemme du progrès matériel à n'importe quel prix. Certains films osent maintenant parler des hikimori (ceux coupés du monde), pires que lesotakus, ces obsédés de l'écran et de jeux video (c'est peut-être à cause de ce fléau que les Pokemon ont été mis dans la rue), tout comme les johatzu (les évaporés), disparus volontaires de l'échec économique ou social. Le vieillissement de la population, la présence de la maladie sont dans les films, abordés avec respect, poésie et souvent avec humour. Les Japonais ont un très grand sens de la dérision et de l'auto dérision. Ils rient de leur fragilité et se fient au calendrier traditionnel avec ses jours bénéfiques et ses jours "sans" (taïan et senpu), à leurs innombrables dieux, présents même dans les implacables buildings de verre des  grandes villes.
 
Le plus spectaculaire, véhiculé dans les films, est l'évolution de la condition des femmes : de partenaire fantomatique et soumise, mère au foyer ou compagne d'un dana (protecteur), la Japonaise a désormais la possibilité d'être une personne autonome, responsable et indépendante : elle travaille, peut jouir de son salaire (mesure récente), ouvrir un compte en banque, étudier, voyager, s'habiller court ou long. Mais elle ne manque pas d'arborer aussi le kimono de printemps lors de la Fête des sakuras, d'honorer les ancêtres et d'observer les rites de politesse. L'apprentissage des bonnes manières reste fondamental de l'éducation, barrière aux excès du brutal matérialisme occidental. On peut êtreLolita déguisée et s'incliner devant sa grand-mère. C'est cela le Japon : le mélange de poésie dans les grattes ciel, de brutalité sociale et d'environnement magique, la coexistence de la protection de la nature et d'une laideur urbaine peu imitable. Beaucoup de films parlent désormais de l'abandon des grandes villes pour un "retour aux sources". Dans 50 ans le Japon (qui n'envisage aucunement de recourir à l'immigration) aura perdu 40 millions d'habitants : les loyers seront moins chers, et le système économique sera sans doute moins acharné à formater des cadres obsédés par l'argent, tout en conservant un très haut niveau d'innovation technologique. Les Japonais sont d'excellents mathématiciens. C'est cela qu'il faut préserver, avec la graine de poésie qui habite tout cerveau nippon. La vie est dure, une aventure sans scrupules, et la mort est une dame en blanc, réconfortante et paisible.

Envoyé par l'auteur
 
Liste (no exhaustive) des films cités :
- Vivre dans la peur, Akira Kurosawa, 1955, avec Toshiro Mifuné. Restauré en 2013
- La maison au toit rouge, Yoki Yamada, 2013, Prix d'interprétation à Berlin
- Vers l'autre rive, Kiyoshi Kurosawa, 2015, Prix du jury à Cannes
- Adrift in Tokyo, Satoshi Miki, 2007
- Still the water, Naomi Kawase, 2014. Sélection officielle Cannes
- Chat noir Lucy, Toru Kamei, 2012
- Gugu the cat, Inudo Ishin, 2008
- Departures, Yojiro Takita, 2008, Oscar du film étranger
- Tel père, tel fils, Koré-Eda Hirokazu, 2014, Prix du jury à Cannes
- Notre petite sœur, Koré-Eda Hirokazu, 2015, sélection officielle Cannes
- Le vent se lève, Hayao Miyazaki, 2015
- Le garçon et la bête, Mamoru Hosoda, 2016
 
Sources additionnelles :
- Mizubayashi akira, petit éloge de l'errance, 134 pages Folio 2 5821,
- Japon miscellanées  par Maximilien Dauber et Chantal Deltenre, 250 pages, Pocket
- Planète Japon, revue trimestrielle en français dont les nombreuses critiques cinématographiques sont toujours pertinentes (en particulier N°28 à 34)

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