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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Douce France ... Cher pays ...

Publié dans A tout un chacun
Douce France ... Cher pays ...                          
Une vie française...
 
Cela commence plutôt mal : On donne quelques coups de pieds dans le ventre de sa mère, pour lui signaler qu'on est prêt pour la sortie ; sans qu'on ait du tout son permis de conduire, on doit rouler à toute allure sur 40/50 kilomètres afin de pouvoir naitre en toute sécurité  (dixit la ministre), alors qu'une bonne gentille sage-femme (ou homme) locale aurait suffi ; on connait désormais très longtemps à l'avance les naissances à risques. L'excursion natale retire tous vos points de permis dès la naissance, votre mère accouche dans un fossé, et vous apparaissez dans la malle de la voiture !
Après, il y a un ou deux ans à peu près paisibles, mais vos parents cavalent sans cesse entre leurs heures de travail, pour faire face à l'incessante paperasse, les vaccins obligatoires, trouver une nounou correcte, vous inscrire en crèche ou en garderie (toujours bondées) au moins un an à l'avance.
 
L'entrée en maternelle est un virage dangereux : a priori c'est plutôt jouissif car on y a des copains, et de gentilles maîtresses, mais votre sort reste très aléatoire selon le nombre d'impétrants, la réelle compétence des dites demoiselles, le lieu, les locaux, surtout dans les banlieues des grandes villes.
L'entrée en Primaire est un événement phare : avec des parents un peu intellos, si vous avez le malheur de déjà savoir lire et compter, on vous marginalise, les autres mômes se moquent de vous et vous tabassent dans les coins, surtout si à 6 ans ils n'ont toujours rien pigé. La maîtresse ne voit jamais rien. Vos parents sont convoqués plusieurs fois par une dame qui semble très compétente, mais qui en fait est formatée par 5 années de dogme égalitariste, pour s'entendre dire que vous n'êtes pas dans le cadre ; il y a seulement 2 propositions :  soit on vous fait sauter une ou deux classes  et vous vous retrouvez avec des gars qui ont 2 ou 3 ans de plus que vous, fument déjà des joints et vous coincent dans les toilettes, soit on vous conseille une école pour QI supérieur (surdoué ?) très rare, uniquement en grande ville et de toutes façons hors de prix, alors que vous êtes parfaitement normal. Si votre père a l'inconscience de remarquer que Louis XIV parlait grec et latin à 5 ans, vous êtes définitivement grillé. Votre mère pleure tous les jours au lieu de se réjouir, votre père envisage de casser son assurance vie.
 
Le Collège et le Secondaire laissent tout aussi désemparé : plus de latin ni de grec si efficaces pour la mémorisation, les racines, l'orthographe (même rénové) ; ni récitations, ni dictées, ni conjugaisons par cœur ; très peu d'histoire et de géographie : ni rois, ni présidents, ni rivières, ni départements ; c'est donc en famille, à la maison, que l'on découvre son propre pays et le monde, si on a cette chance. Sinon, basta : la planète est un désert. Les vrais bons matheux ne sont plus profs depuis longtemps : ils sont dans des Instituts de recherche ou en Amérique ; un anglais approximatif, peu parlé et anormalement littéraire est parfois dispensé, mais ce n'est pas une page de Shakespeare qui permet de bouffer à London. Quant à vouloir maitriser du japonais, de l'arabe, de l'italien ou du chinois, c'est rechercher des établissements snobs des grandes villes. Pour faire de bonnes études secondaires dans le secteur public, il faut déménager...
 
Les vrais ennuis commencent après le Bac, obligeamment distribué gratos à la sortie des établissements secondaires : si on ne sait vraiment pas quoi faire de son avenir, les conseils en orientation sont cafouilleux, offrant des choix très limités ; les classes Prépa ne sont pas mal, mais d'une cruauté sélective qui traumatise inutilement à vie car on n'y est pas du tout préparé. Le système - unique à la France – Grandes Ecoles + Universités font de ces dernières le lamentable débarras des premières au détriment du fameux principe égalitaire qu'on continue à nous faire gober. Personne ne parle jamais de la grande misère universitaire et de son niveau en régression constante ; sauf quelques niches dûment élitistes et prudemment cachées par les profs des lycées huppés, qui y enfournent leur privilégiée progéniture tout en clamant Vive l'anarchie !
A peu près au même moment, l'enfer très coûteux et fort aléatoire de l'obtention du permis de conduire n'est pas mal non plus : la lenteur de la procédure, les grèves et congés d'inspecteurs peu nombreux (savent-ils conduire, eux ?), le peu de rigueur du concours laissent exsangue : on lâche sur les autoroutes des machines à tuer conduites par des bleus persuadés d'être Hamilton.
 
Trouver un job, même avec de bons (apparemment) diplômes, relève de l'exploit. La paperasse, les blocages administratifs ou locaux, l'opacité des questionnaires, les copinages et les chasses gardées compliquent étrangement la recherche du Graal, la très française panacée restant l'emploi administratif à vie, hyper protégé : lorsqu'on embauche un fonctionnaire, on en prend pour 42 ans... qu'il soit bon ou mauvais, qu'il vienne au bureau ou pas... Le plus souvent, avec 6 ans d'études dites supérieures, on se retrouve à vivoter dans des classes d'un lycée paumé dans une banlieue blafarde, sans autobus, avec un salaire à peine décent. Pour le secteur privé, l'éventail rétrécit de semaine en semaine ; certains territoires sont vierges de toute embauche... Bref, on s'en va faire fortune ailleurs, ou l'on végète là où on a réussi à atterrir, dans la crainte de l'annuelle feuille d'impôt.
 
Se loger relève aussi du cauchemar : si on désire un truc à peu près vivable d'où on peut sortir le matin et rentrer le soir sans se faire égorger, c'est hors de prix, et sans relation aucune avec votre salaire ; sinon, il faut émigrer dans des lieux indéfinissables, en permanence perturbées par des transports collectifs nauséabonds, gravitant dans la grève surprise et des tarifs surdimensionnés, ou bien dans un onéreux véhicule privé, orphelin de parking périphérique, et dont la dangerosité et l'aléa embouteillé ne sont plus évitables. Quelle que soit la procédure, on arrive au boulot à l'état de loque, ne rêvant que d'un café dispensé par une machine très fréquemment en panne, prêt à remplir sa nouvelle feuille de maladie.
Si on a fait le judicieux choix de la province et de la ville moyenne, c'est un peu mieux (ou moins pire) mais le plus souvent dépérissant d'ennui, car tous les commerces sont fermés tout le temps, très tôt en semaine pour ne pas rater Questions pour un lampion, ou à la recherche de tous les jours fériés imaginables, hormis les déprimantes grandes surfaces (elles aussi particulières à la France). Les rues sont désespérément vides, les cinémas rares, les vieillards silencieux, les ménagères réservées. L'ostracisme est parfois définitif et permanent si vous êtes ostensiblement ex-parisien ou si vous n'avez pas un ancêtre local.             
 
Il y a aussi la "chasse fiscale", grand sport national qu'il s'agisse du revenu personnel, de l'employeur (s'il y en a un), ou du territorial et local : l'opacité de la démarche, avec son grand râteau reste énigmatique ; source de colère et d'incompréhension, les essais de tricheries sont multiples. Il y a aussi la constante pénalisation du mouvement : "bouger" en France est un sport à hauts risques qui entraine environ un an de formalités, alors que le reste du monde sait que "la mobilité" est une des clefs de la prospérité : en France, on ne bouge ni de son terrier, ni de son territoire, ni de son emploi... ; peut-être parce que l'école a omis de vous apprendre la géographie ?
 
Avec un peu de passé, vous vous apercevez souvent que les libertés de pensée, de religion, d'exprimer son opinion, de ce que l'on fait de soi-même, y compris sexuellement, ont rétréci de manière implacable : les loisirs obligés, les engouements collectifs obligatoires, la nouvelle nécessité de s'auto surveiller sont de plus en plus fréquents. Pour échapper aux lieux communs générés par les chaines de télévision, aux hurlantes stations de radio et au constant racolage publicitaire, il faut se réfugier dans l'abstention, ce qui est loin d'être épanouissant. On finit par envier le berger du Larzac auquel suffit la compagnie de ses chèvres bêlantes, le pêcheur vietnamien avec ses cormorans...Mais ceux-là, eux-mêmes, sont gravement menacés par la promesse d'une extinction prochaine. Le recul de l'intimité et de la vie privée, les interdits de plus en plus nombreux et infondés consistant à surveiller en permanence la fumée, l'éclairage, le chauffage, la peinture du logis finissent par le rendre suspect, comme dans 1984 de George (sans S) Orwell. La tente Quechua semble une solution.
Le voisinage  est aussi devenu un problème : entre les "trop bruyants" et les "trop taiseux", la haine est absolue : les joyeux et les friqués sont mal vus par les chômeurs et les retraités, les unions libres et les PACS absurdement rejetés par les célibataires et les cathos avec famille nombreuse, les basanés doivent être parqués dans des immeubles insalubres, les exotiques envoyés dans d'impossibles jungles, les nonantes dans des mouroirs inavouables, les étudiants dans des soupentes sans toilettes. L'art de la détestation entre jeunesse et vieillesse est un des sommets de notre société franchouillarde. Il y a aussi les abominables vacances d'été, soit disant enchanteresses, mais devenues une invraisemblable foire aux embouteillages et aux rassemblements suants et mal odorants, persillées de péages et de pizzas Mac Do.
 
Au prétexte de financement, l'Etat s'est également emparé de votre corps et de votre santé : le remboursement Sécu est le prétexte à s'immiscer dans le fonctionnement vital : certes, il en ressort de fréquents bienfaits, mais à quel prix ! Et pour encore combien de temps ? Le système ne peut survivre que dans les dettes les plus extravagantes : à l'irresponsabilité, s'ajoute un vague sentiment de culpabilité : chaque cachet d'aspirine aggravant le trou de la sécurité sociale. Or la panacée n'est pas de "ne pas payer", mais de pouvoir "disposer librement de son corps". Les attentes interminables, l'autoritarisme médical, son mystère perpétué, l'inégalité des traitements sont autant de sujets désespérants
Mourir comme on veut, quand on veut est de plus en plus difficile : "chez soi" ou entouré de machines et de tuyauterie ? Comme a écrit La Rochefoucauld : "quand l'heure est venue, il faut l'accepter". La mort est devenue "propriété de l'Etat". L'abominable sédation  - votée – laisse pantois car elle peut être administrée sans votre volonté ; le mot lui-même, proche de "sudation", fait que la mort "transpire" en vous au gré d'opaques décisions hospitalières, car il y a toujours un moment où "il faut libérer le lit" pour le suivant...
 
Et post mortem ? Là, Massacre à la tronçonneuse n'est pas loin : la nouvelle législation sur le don d'organe (qui certes est louable et utile) autorise à récupérer tout ce qui est utilisable sur des dépouilles à peine refroidies. Ne sommes-nous finalement qu'un fatras de pièces de rechange, un amas de cellules, de peau et de muscles ? Même avec les bons soins de la Sécu, on a finalement intérêt, pour pouvoir "reposer en paix", à mourir avec des poumons bouffés aux mites, un cœur qui bat la breloque, un foie d'alcolo, des yeux mirauds, enfin bref, rien de matériellement correct à réemployer. Il serait bon de rappeler aux inventeurs de telles mesures, que l'être humain a aussi un esprit, une pensée, un intellect...enfin, une âme peut être, et qu'il n'est pas qu'un tas de viande, même s'il meurt beaucoup.
 
Nous vivons désormais dévorés par un Etat omni présent qui "mande et ordonne", se mêle de tout et de ce qui ne le regarde pas, ne fait jamais confiance aux individus et nous prend pour des crétins. Interdits et contraintes pullulent, amplifiés par les délires journalistiques dont le gagne-pain est d'entretenir la crainte de tout, la peur de manquer, les tsunamis, l'inondation centennale, les légumes pas frais, le nucléaire, la collision météorique, l'Islam, la fin du monde. Et puis, à force de ne dialoguer qu'avec des écrans que l'on peut insulter, piétiner et éteindre, les humains finissent par être traités comme des écrans que l'on peut piétiner, insulter et éteindre.
Voilà donc la belle France remisée dans les 30ème grognassants, les 40ème rugissants et d'immenses pôles de silence, de lassitude et de mécontentement ; doit-on rougir de cette dégradation des relations humaines, avoir la simple nostalgie du respect ?
Douce France... je t'ai gardée dans mon cœur...
 
P.S. Douce France, parole et musique de Charles Trenet, éditions Salabert 1943          

De Bogor à Auckland

Publié dans De par le monde
De Bogor à Auckland                                       
 
La décision, à l'époque, était passée presque inaperçue dans nos cieux toujours troublés : le 15 novembre 1994, 18 pays riverains du Pacifique réunis au palais de Bogor au sud de Djakarta, avaient décidé de créer d'ici à 2020 – c'était "osé" de prévoir sur un si long terme – une vaste zone de libre-échange Asie-Pacifique. Pour les plus développés d'entre eux, la perspective pouvait être ramenée à 2010. Parmi les partenaires : les USA, le Canada, la Chine, l'Indonésie, le Japon, le Mexique, la Corée du sud, Taïwan, la Nouvelle Zélande, l'Australie...
Le 8 Février 2016, à Auckland, capitale de la Nouvelle Zélande, le Pacte de Bogor est confirmé, réaménagé pour 12 partenaires seulement. Tant d'évènements se sont produits en 22 ans ! Le Trans-Pacific Partnership (T.P.P.) représente un aboutissement longuement négocié, essentiel pour l'avenir du développement mondial : l'affirmation, au-delà de toutes les difficultés, qu'il peut exister une économie-monde selon le célèbre concept de Fernand Braudel.
 
La bonne diplomatie se construit lentement, surtout lorsqu'il s'agit d'économie : le T.P.P. en est l'éblouissante démonstration. Le gigantesque Pacifique, autrefois inimaginable, presque infranchissable, exploré par les Européens seulement à partir du milieu du 19ème siècle est en train de devenir un "bassin" économique et relationnel, comme le fut la Méditerranée pour les Européens pendant 2 millénaires. Les Européens n'ont pas vraiment compris que la Méditerranée devenue lieu de discorde et de troubles ne joue plus son rôle fédérateur. Le beau projet d'une communauté méditerranéenne entre tous les riverains, semble perdu pour des décennies. Cette mer semi fermée, relais entre les grands flux de l'Est et l'Atlantique, débouché du canal de Suez, est terriblement affaiblie par les guerres de l'Islam, l'immobilisme maghrébin, la méfiance et la persistante division des Européens et son inertie portuaire.
Une grande partie de la bonne santé de l'Europe du Nord, depuis la Hollande jusqu'au Cercle Polaire est due à la politique commune établie entre les riverains pour la mer du Nord et la Baltique, créant ainsi un "bassin" de relations de tous ordres et des trafics paisibles entre les 13 riverains, au-delà des clivages politiques.
 
La même démarche anime les riverains Pacifique, et les sources en sont anciennes. Avant Bogor, il y eut les indépendances besogneuses, les débuts de croissance contrecarrés par les désastres politiques, des guerres de clans, la tentation communiste, des guerres affreuses en Corée, dans l'ex Indochine. Les très british et conservatrices Australie et Nouvelle Zélande ne voulaient pas entendre parler des Asiatiques. Il fallut bien affronter l'évidence : continuer à jouer sa partie tout seul était suicidaire. L'aveuglement fondit face aux réalités : l'immensité de l'océan est - certes – facteur d'isolement, mais aussi un pion sécuritaire et le prétexte à des coopérations longue distance originales.
 
Une bonne compréhension du processus implique de se reporter aux années 1950 : la Corée est en cendres, ravagée par la longue occupation japonaise et la guerre qui aboutit à la démarcation du 38ème parallèle ; le Japon est dévasté, ses industries et ses villes à reconstruire, la population affamée, les 2 bombes atomiques ont obligé à refonder un Etat occidentalisé ; la sagesse des Etats-Unis (au-delà de son comportement moralement vexatoire) est d'avoir donné à son ex-ennemi "les moyens de reconstruire son économie" (dixit le Président Truman). L'Australie et la Nouvelle Zélande, qui ont nourri les Alliés pendant 5 ans, souhaitent évoluer pour leur propres ambitions ; les autres Pacifique partent à la conquête de leur indépendance et cela ne se fera ni dans la paix ni dans la dentelle. L'hydre communiste est partout, les choix sont difficiles : l'URSS de Staline fait peur, la Chine de Mao est en auto-conquête. Entre Coca Cola et bol de riz, les allées et venues sont multiples et sans indulgence.
 
Au milieu des années 60 les plaies les plus béantes commencent à cicatriser : le Japon sert d'atelier électrique, électronique et automobile aux Etats Unis, les Coréens du Sud prennent leur reconstruction à bras le corps, exploitent (enfin) pour leur propres activités leur millénaire savoir métallurgique : Hyundaï sort sa première voiture en 1964. Hong Kong développe son précieux port de transit protégée par son statut particulier, Singapour arrête – aidée par les Britanniques – de se chamailler avec ses voisins musulmans, l'ex Formose, devenue Taïwan bénéficie de la récupération de riches familles de Chine continentale capables de financer une autonomie (avec l'aide des Américains).
Tout cela se concrétise, malgré le conflit vietnamien – disons entre 1970 et 1985 – par des croissances à 8 et 12% par an et de judicieuses politiques d'éducation et d'environnement développées selon des principes communs : ce seront l'APEC (Asian Pacific Economic Cooperation) et l'ASEAN où 10 partenaires + 3 associés déterminent des programmes de développement économique et culturel. C'est le Programme que les Européens connaissent le mieux.
 
En 1966 à Kyoto, une petite entreprise familiale diffuse depuis 1889 un jeu de cartes, le Hanafuda, connu depuis des siècles, très prisé des japonais ; elle décide de développer une gamme de jeux sur un support électronique ; elle s'appelle Nintendo Koppai . En 1976 le génial Morita, directeur de l'usine Sony demande à ses ingénieurs d'inventer un moyen d'écouter de la musique sans déranger les voisins : ce sera le Walkman. En Corée du Sud, une république parlementaire émerge des périodes de dictature, confortée par le déroulement des J.O. à Séoul en 1994, ce qui l'inclut définitivement dans le club occidental. Au sud, le port d'Ulsan devient le fief d'industries navales sous l'égide du conglomérat (chaebol) Huyndaï ; le premier bateau est baptisé en 1974 ; en 83 la production dépasse celle du japonais Mitsubishi.
 
A la fin des années 80 l'Europe ébahie découvre l'alliance des Quatre Dragons : Corée du Sud – Taïwan – Singapour – Hong Kong, tous 4 tournés vers le développement de l'activité portuaire, le transit longue distance, auxquels sont liés la banque, la finance et la recherche technologique. Cependant que la Chine continentale, tout en restant communiste, commence à développer une économie de marché, et se faire exportatrice.
Aujourd'hui, malgré les crises, le Japon reste la 3ème puissance économique mondiale, derrière les Etats Unis et la Chine ; la Corée du Sud entre dans le Top 12, Singapour et Hong Kong sont les 1er et 2ème ports de containers au monde, en bataille avec les nouveaux ports chinois ; Sydney et Auckland sont parmi les villes les plus agréables et prometteuses pour s'établir.
 
Quelle est la suite de Bogor ? Eh bien, son enfant privilégié est le Trans-Pacific Partnership : les négociations n'ont jamais cessé, malgré les divergences ou les changements politiques. Le Bassin Pacifique est une réalité : certains signataires de Bogor ont disparu : le Mexique, l'Indonésie, "instables et économiquement insuffisants", et surtout la Chine, puisque le T.P.P. peut être considéré comme une barrière à l'invasion économique chinoise et ses pratiques douteuses.
Les 12 nouveaux partenaires du T.P.P. comprennent de "petits nouveaux, ceux qui ont connu en 20 ans une remarquable ascension, assortie de stabilité financière ; ce sont le Sultanat de Bruneï (son pétrole et son gaz), la Malaisie et ses richesses tellement diversifiées, Singapour, sa puissance portuaire et bancaire, deux sud-américains : le Chili et le Pérou, et le Vietnam (un peu risqué selon certains) en pleine croissance. Les Etats-Unis assurent un leadership évident, basculant leurs ambitions économiques de l'Atlantique (usé) au Pacifique pour au moins 30 ans. Les grands absents sont les deux Corées, surtout en raison des extravagances du Nord : il est prudent de ne pas indisposer  les Kim et consorts ; mais l'incontournable Corée du Sud est liée à ses voisins par un faisceau d'accords bilatéraux, moindre mal jusqu'à nouvel ordre. Le Mexique est lié au Canada et aux Etats Unis dans le cadre de l'ALENA (North Free Trade Agreement) qui fonctionne plus ou moins mal depuis 1994, donc pas totalement sur la touche ; Hong Kong et Taïwan sont trop dépendantes des humeurs chinoises. Par le jeu d'accords locaux ou partiels, le Pacifique présente désormais une surface unifiée. Les Philippines doivent se développer et mettre fin à leur endémique désordre. La grande muette reste la Russie, pourtant très présente dans l'extrême nord. La France, malgré ses nombreuses escales insulaires n'a pas été considérée, ce qui est regrettable.
 
Le Trans Pacific Partnership représente un potentiel de flux commerciaux mondiaux qui dépassent déjà de plus de la moitié les flux atlantiques ; les perspectives de capitalisations sont illimitées. Et ces Etats veillent soigneusement à leur sécurité financière et sociale. Les grands gagnants sont évidemment les Etats Unis qui bétonnent leur leadership pacifique et réorientent ainsi leur reprise économique (1). Il garantit aussi une certaine unité de vues et de stratégie face à la Chine et ses brutales ambitions, ainsi qu'aux incertitudes Nord Coréennes. Une grande base stratégique navale est en construction au sud de la péninsule.
L'Europe empêtrée dans ses propres problèmes n'est pas assez attentive à ces changements : le T.P.P. est un vrai virage. Déjà en 94, elle n'avait pas bien considéré ce que représentait Bogor. Hors quelques officines financières spécialisées le T.P.P. reste confidentiel. C'est une faute, car l'Europe est potentiellement le plus gros marché mondial, vers lequel convergent la moitié de ce qui part des eaux du Pacifique. Par ailleurs la politique bancaire européenne souffre d'émiettement et de non anticipation face aux nouveaux mastodontes économiques.
 
Il est enfin à remarquer que le Trans Pacifique Partnership n'associe aucun des 5 BRICS (les 5 Etats émergents potentiellement les plus riches dans le siècle à venir) : ni Brésil (non Pacifique), ni Russie, ni Inde, ni Afrique du sud, ni Chine, dont, dans une perspective d'économie de long terme, l'Europe se préoccupe trop peu.
 
(1) Voir Jacques de Larosière, N° 150 de la Revue Internationale (p.73/84)

Le Trans Pacific Partnership

Publié dans De par le monde
Le Trans Pacific Partnership (TPP) 
 
Le 3 février 2016 à Auckland (Nouvelle Zélande) 12 Pays riverains de l'Océan Pacifique ont signé – après 3 années de rudes négociations - le TPP : le Trans-Pacific Partnership. Le plus gros accord multinational d'échanges de ce nouveau "bassin" relationnel qu'offre désormais le Pacifique. Autrefois presqu'infranchissable, il est devenu une sorte de "nouveau bassin relationnel" (tel autrefois la Méditerranée), grâce à des moyens de transport nombreux, rapides, performants et aux liaisons numériques instantanées. Ces pays sont : l'Australie, Bruneï, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, la Nouvelle Zélande, le Perou, Singapour, les USA et le Vietnam.
Tout un monde en soi, capable de s'auto-alimenter pendant des décennies.
 
L'origine du TPP n'est pas récente : elle remonte à l'accord asiatique entre les "4 dragons" des années 80, puis à l'ASEAN incluant d'autres économies en émergence, édifié sur le modèle européen. Car l'Europe fut la "mère" de ces ententes : avant de se désagréger dans le nom, la Communauté Européenne inspira le MERCOSUR latino, l'ASEAN et d'autres marchés plus modestes ou moins connus.
Le fait que les Etats Unis aient accepté ce regroupement et y participent est un grand changement commercial : même si les conservateurs nord-américains continuent de détester Obama, ils devront tout même lui être reconnaissants ; l'administration Obama, avec prudence et lenteur, a sécurisé une grande part de l'économie du pays par ce "basculement" vers la coopération Pacifique. Ayant compris que les accords Atlantique étaient plus ou moins bloqués ou en stagnation et qu'il n'y avait pas grand-chose à espérer de ses "amis" européens, l'économie nord-américaine s'engage délibérément dans le Pacifique : outre l'intérêt commercial, il y a l'aspect sécuritaire, les immensités stratégiques à définir et soutenir (on pense aux Philippines). D'ailleurs, depuis qu'ils l'ont reconquis en 1944-45, les Yankees considèrent le Pacifique un peu comme une extension de leur propre mer territoriale. Manque à l'appel la tonique Corée du Sud en raison du problème de sa jumelle du Nord, mais elle fonctionne avec des accords bilatéraux avec la plupart de ces pays.
 
Cet accord ambitieux devra être approuvé sous 2 ans par tous les signataires et sera renouvelable tous les 5 ans. L'Australie assume déjà 40% de ses échanges avec ses cosignataires. 30% du volume marchand de Singapour se situe également dans cette zone ; la Nouvelle Zélande est déjà la "ferme" de tout le Pacifique. Bruneï assure une grande part de l'énergie. L'accord permet aussi une non-négligeable simplification des procédures, la mise en commun de moyens de recherche, d'éducation et de formation.
Les observateurs les plus avertis ont peut-être raison : le TPP vise évidemment la Chine et ses arrogantes ambitions dans le Pacifique. L'entrée des USA dans l'accord est significative. La démarche est une arme, la vraie "guerre" se situe là : une bataille pour la suprématie économique. Les économistes du MIT considèrent comme quasi négligeable dans le long terme les problèmes soulevés par le Moyen Orient et tous les déséquilibres qui l'accompagnent (y compris en Europe) car il serait "circonscrit à un territoire (bassin méditerranéen) et une culture (l'Islam)" ; tandis que la vrai "guerre" sera pour la maîtrise économique du monde ; or, les marchés n'ont ni frontières, ni philosophie. Il est également estimé que sous 10 ans Hong Kong sera devenue "totalement" chinoise, et que Taïwan pourrait aussi entrer dans le giron matriciel, au terme de cette immense et inutile dispute politique, ayant déjà de nombreuses relations économiques et financières avec le la Chine continentale.
Les premiers résultats (à 5 ans) du Trans Pacific Partnership seront donc à surveiller de très près et préfigureront sans doute un nouveau souffle économique hors du champ strictement européen, mais dans lequel l'Europe avec ses banques, ses savoirs et ses pratiques peut avoir un heureux impact.
Encore faut-il que l'Europe veuille bien se réformer, redevenir ce pourquoi elle fut créée – selon la belle formule de Jean Monnet - "pour être de nouveau riches et heureux ensemble". A bon entendeur....

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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