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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

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L'Europe vue d'Australie

Publié dans Avec l'Europe
L'Europe vue d'Australie                                                 
 
"En dépit du 'raffut' que font, en Europe, les partis marginaux ou extrémistes, l'Establishment politique y est très stabilisé, et, malgré toutes les critiques exprimées, solide". Tel est le commentaire que le célèbre éditorialiste australien Jonathan Eyal, spécialiste de l'Europe, nous délivre ce début février.
                 
"Cela a commencé avec les Grecs" nous rappelle-t-il : le PM Alexis Tsipras et son "drôle de ministre des finances Yanis Varoufakis" qui venait au parlement en moto et sans cravate, ont – en refusant les diktats européens, créé une envolée populiste, suivis par l'extrême gauche populiste espagnole Podemos, une montée spectaculaire en France du Front National et en Grande Bretagne de l'Independance Party. Mais cette volonté d'originalité s'est bien vite cassé les dents sur deux incontournables éléments : les systèmes des partis et la "prudence" électorale des Européens.
Les Européens sont, depuis plus de deux siècles "les aventuriers de la politique", essayant toutes les figures possibles et imaginables, avec parfois des déconvenues durables et dramatiques. Les champions étant les Français qui n'ont pas hésité à "essayer" une douzaine de Régimes et une bonne quinzaine de Constitutions (appliquées ou pas). L'Europe a sabordé ses Royautés, n'en gardant que 7, pour adopter des Républiques électives souvent instables ou éphémères par trop d'utopisme, telle Weimar. Aujourd'hui, les Européens ont trouvé des équilibres politiques dans des systèmes électoraux balisés et des pratiques gouvernementales transactionnelles. La nation la plus turbulente étant la France, comme toujours, "jamais contente".
 
De fait, ces mouvements qui sèment la turbulence sont le moyen, pour une partie de la population qui se sent grugée ou abandonnée, d'exprimer son mécontentement : on rouspète âprement, mais dans les clous de la loi. Et puis, même si on vocifère beaucoup, une fois dans l'isoloir, le bulletin de vote à la main, on hésite à sauter un pas définitif. Il est par ailleurs évident qu'on ne gagne plus une élection (même locale) sans moyens ni structure d'encadrement (le si loyal Raymond Barre a chèrement payé cette vision solitaire) : les différents systèmes – aussi divers soient-ils – sont devenus des moyens "d'enclore" les candidats à une élection dans des obligations et des procédures qui éliminent d'entrée les "trop bizarres", les solitaires mal intentionnés, les trop "non conformes". S'il existe un plafond de verre pour les femmes dans le monde du travail, il en existe un aussi, électoral, pour les candidats (et candidates) mal cernés. Le Front National français connait cette déconvenue : il attire pour rassembler les critiques, mais s'étiole dès qu'il s'agit de l'installer dans un siège électoral.
 
Les différents systèmes électoraux, qu'il s'agisse de proportionnelle, de majoritaire ou d'un mélange des deux, ne permettent pas beaucoup de divagations, encore moins de surprises : "être élu" est un parcours d'obstacles, un steeple chase éreintant, et une fois le siège acquis, la lutte ne fait que commencer... Il faut une très bonne santé (Siéyès ou Robespierre avec leurs malaises n'auraient plus aucune chance), beaucoup d'énergie et de clairvoyance. Un "physique" aussi, puisque avec les médias la politique est devenue spectacle. Il faut aussi avoir une ambition collective de moyen terme, un programme d'avenir. C'est ce qui manque le plus.
Jonathan Eyal rappelle qu'une des "plaies" européennes consiste en des "élections constantes" ; tous les pays formant l'Europe sont en campagnes permanentes, produisant à tours de bras des "élus nouveaux", souvent très contradictoires, ce qui crée des divergences profondes lorsqu'il s'agit de trouver des plateformes communes : voire l'horrible cafouillage du problème des émigrés.
De plus, les élections européennes, ne rassemblent pas : la plupart des Européens y sont plus ou moins indifférents et le "monstre administratif" proie de tous les lobbies, que représentent le parlement de Strasbourg ou le conseil de Bruxelles n'encouragent pas leur confiance. En fait "l'Europe n'existe pas ; c'est une image virtuelle" qui a un but essentiellement économique et financier dans le champ clos de quelques principes  protecteurs. Le véritable outil de cohésion est l'Assemblée du Conseil de l'Europe, metteur en œuvre de la Déclaration Européenne des Droits, mais qui s'en soucie ?
 
Il semble que les Européens se soient auto-enfermés dans l'immobilisme, sans doute par "prudence" politique, et aussi (sans que cela soit exprimé) afin de préserver un climat favorable à la stabilité économique. Il n'y a plus de grandes idéologies à déployer, encore moins de perspectives de moyen ou long terme ; droite et gauche, malgré les promesses des campagnes électorales, finissent par se rejoindre sur le véritable exercice du pouvoir : la droite fait du social, la gauche de l'économie libérale. De plus, dans le système français d'alternance au pouvoir, la droite et la gauche ont passé leur temps, depuis 1981 à détricoter ce que le prédécesseur a accompli. La fameuse "cohabitation", fut une noyade collective. Infernal cercle d'auto-destruction. Comme dit le français Jean Luc Mélenchon (évincé de tout avenir électoral) : "L'agonie de la toute-puissance du néolibéralisme en Europe et de son arrogance est commencée". Faut-il le croire ?
 
L'engouement suscité par l'expérience grecque, ne peut être que passager, car -comme le souligne Eyal – la Grèce elle-même est trop particulière, a un parcours politique bien trop spécifique pour être un exemple : royauté non désirée au début de son indépendance, proie de coups d'état répétitifs, de régimes militaires, d'une pesante Orthodoxie, d'une corruption endémique, république chaotique qui a vécu un "pont d'or" éphémère avec l'entrée dans l'Union européenne, on ne peut que s'interroger sur l'avenir d'un "populisme" annoncé, qui pour l'instant est mis de côté au profit d'une tentative de remise à flot économique et sociale avec laquelle le PM Tsipras a bien du mal : il assume avec courage un rôle d'équilibriste dont le succès est loin d'être assuré.
 
Quid de l'Europe ? Son prudent immobilisme est torpillé par deux faits nouveaux ; l'un "rampe" depuis un certain temps : la relative récession européenne attise les mécontentements, ce qui se traduit par une très grande volatilité de l'électorat ; entre des choix qui n'en sont pas – puisque toutes les propositions se ressemblent – l'électeur va de droite et de gauche en essayant de se rassurer, et surtout il s'abstient : l'abstention – surtout des moins de 30 ans – est préoccupante ; les "jeunes" ne croient plus en la politique ; ils croient leur smartphone. Cet abstentionnisme accentue l'immobilisme car il donne la parole et le choix aux plus âgés, donc à l'immobile conservatisme. Le "c'était mieux avant" triomphe.
Le second élément – plus dramatique, risquant de faire bouger les lignes – est la question de l'immigration massive en Europe depuis le saccage du Moyen-Orient. Les Européens ont mis un temps fou à comprendre ce qui se passait et à réagir. Là aussi, les attitudes ont été très différentes en fonction de la configuration politique, sociale et électorale des différents pays. C'est bien là le problème : impossible de mettre au point une stratégie globale. La "porte ouverte" de Madame Merkel a déclenché tout un mécanisme à répercussions électorales qu'il va être très difficile de gérer. Peut-être l'électrochoc politique dont les Européens avaient besoin pour sortir de leur assoupissement est-il là. Mais il ne semble pas ouvrir de voies satisfaisantes pour la paix, la sérénité, l'égalité et surtout la liberté de chacun et de tous. Antonio Gramsci, en son temps, a bien résumé le problème : "...Il y a crise quand l'ancien monde ne veut pas mourir et que le nouveau ne veut pas naître".

L'année du singe

Publié dans De par le monde
L'année du singe                                     
 
L'ANNEE du SINGE commence ce 9 février selon le calendrier lunaire, et sera bénéfique : le Singe est malin, lucide et positif, porteur de nouveautés, contrairement à la Chèvre obtuse qui le précéda. Les pays asiatiques se préparent donc au changement, espérant de sérieux coups de chance dans le maelstrom contemporain, et aussi  un "boom" notable des naissances – notamment en Chine – destiné à compenser la baisse de natalité de l'Année passée, enrayer les désastreux effets de la défunte politique de "l'enfant unique" et faire face à l'invasion des septentes/nonantes. Beaucoup de femmes d'Orient Extrême prévoient la venue d'un enfant sous l'égide du Singe, achètent la layette ornée de son petit portrait grimaçant. Toutefois les célébrations seront moins délirantes dans un contexte de repli économique qui fait "mettre la puce à l'oreille" du singe.
 
Le pourtour Pacifique, l'Asie de Séoul à Singapour, de Tokyo à Jakarta, de Mumbai à Kuala Lumpur se présentent comme des laboratoires économiques et financiers fascinants, à la fois pétris des recettes apprises au contact des Occidentaux et tentés par des expérimentations nouvelles afin de faire barrage à une éventuelle "vraie" récession. Toutes ces nations ont découvert la "croissance", l'enrichissement, la consommation, à une très grande vitesse -un demi-siècle- et la crainte majeure est de subir l'effondrement de ces systèmes de profits et progrès dans un chaos généralisé, car ils sont désormais interdépendants et "chacun dépend de la bonne santé de tous".
 
L'aspect politique joue son rôle : l'Empereur Akihito du Japon, qui n'est plus un dieu depuis 1946, et l'Impératrice, ont fait une visite officielle spectaculaire aux Philippines, martyrisées entre 1943 et 1945 ; avancée notable de reprise de relations paisibles et ... économiques : il s'est excusé pour les 100 000 victimes de la guerre, et a "demandé pardon" aux familles. Peut-être n'en pense-t-il pas un mot, et à 80 ans cela lui est-il indifférent, mais la démarche est faite, constructive et honorable.
De même, Singapour envisage, le fondateur-mentor Lee disparu l'an passé, de faire évoluer son système présidentiel très "paternaliste" vers plus d'ouverture et de participation des diverses collectivités.
Jakarta met un peu d'ordre dans ses institutions, ce qui fait bien plaisir à ses voisins, Kuala Lumpur punit désormais gravement la corruption de ses leaders les plus indélicats.
Et les Australiens se promettent de devenir une République à part entière mais avec courtoisie, ils attendront pour ce faire la disparition de la reine Elisabeth. Cela ne veut pas dire que le Commonwealth est en train de périr, mais il se situe sur une autre base, davantage économique et financière, et bien moins politique (à l'exception du principe du parlementarisme ouvert) ; les ultimes oripeaux de "l'Empire" s'effacent au profit d'une collaboration plus éclairée.
 
Dans toutes les capitales, afin de soutenir l'économie, des travaux partout : on démolit les horreurs béton des années 70/80 et des quartiers traditionnels pour les remplacer par des buildings en matériaux récents qui permettent des formes surprenantes, ou par des habitats de 50 étages, façon Hong Kong, maigres comme des cigarettes. On prolonge les lignes de métro, on crée des stades, des piscines, des musées, de nouveaux campus pour des étudiants de plus en plus nombreux. Séoul dévore ses banlieues, Tokyo ses villages excentrés, des lignes de Train à Grande Vitesse sont en construction de Séoul à Busan, le grand port du sud, de K.L. à Singapour. Cette dernière est de nouveau un chantier permanent, Jakarta (qui n'a toujours pas de plan d'urbanisme) s'étale à perte de vue.
 
Dans cette frénésie d'évolution et cette volonté de "bien faire", deux préoccupations plombent l'horizon :

D'une part le poids de la Chine continentale, sa stagnation brutale après 12 années de croissance continue, et pour ne pas dire carrément une récession dans certains secteurs, le désordre financier et bancaire, l'opacité des gestions, ses mensonges, sa corruption. Tous les pays du Pacifique ont investi en Chine massivement, de même que la Chine -investissement public ou privé – a énormément investi dans ces pays sous des formes très variées. Le pays est également la proie de désordres sociaux de plus en plus évidents. Les bas salaires et le très pesant univers du travail en sont la cause. L'internet, même contrôlé, informe les travailleurs. Le monde rural est en perdition : sa pauvreté endémique, son insuffisance, font que les Chinois risquent à nouveau de mourir de faim et importent déjà une partie non négligeable de l'alimentation des cités géantes (qui ne produisent que du papier et du béton). Les catastrophes naturelles sont légion et dûment cachées. Tout cela inquiète beaucoup et n'ouvre pas des perspectives rassurantes. La lutte pour le maintien ou l'élévation du niveau de vie sera dure.
 
En second lieu, la crainte de "la lèpre" terroriste est devenue -sans être encore aussi préoccupante qu'en Occident- très présente : les actes et les menaces perpétrés par l'ISIS (Islamic State in Irak and Syria, version anglaise de daesh) engendrent des mesures de prévention, une surveillance discrètement accrue. Certes, si l'insouciance et la joie de vivre restent affichées, la crainte du délitement de l'ambiance souhaitable à l'activité économique est palpable. La Malaisie est aux premières loges des inquiétudes : les crashes d'avions répétitifs restent inexpliqués, Kuala Lumpur a subi des attentats engendrant de nombreuses arrestations ; Djakarta a subi au moins 5 attaques terroristes en quelques mois. La main d'œuvre bengali, massivement importée, est considérée comme un pôle de dangerosité potentiel. Le Bangla Desh (absurdité de la Partition de 1947) est un terreau inépuisable de révoltés, tout comme le Pakistan, plus riche et plus dangereux. Les deux craintes principales sont – comme en Europe – les bandes ou individus isolés, indétectables dans la vie ordinaire, et l'endoctrinement des jeunes via les réseaux sociaux. Néanmoins, dans les capitales on est partout tout le temps sous caméras, les voitures et camions sont très contrôlés, comme les aéroports...restent les activités maritimes, pas toujours très claires, les "infiltrations anciennes" via les activités mafieuses (drogue, armes, prostitution).
 
Le risque terroriste peut également enclencher des réactions racistes, de violents rejets ; or tous ces pays Pacifique ont joué la carte (non sans mal) de la bonne entente entre tous les groupes. Le Japonais nouveau aime le monde entier, le Coréen a oublié le Mandchoukouho, Singapour est fier de ses quatre communautés réunies en une seule nation ; le Premier ministre a réuni à une journée de célébration les chefs des six religions également présentes sur l'ile-état au milieu de 15 000 enfants de toutes les écoles de toutes les appartenances (puisque les écoliers ont des uniformes affichant ainsi leur communauté). Ce fut très beau. L'Australie qui rejeta si longuement les Asiatiques, les absorbe désormais dans ses remarquables universités : à Sydney ou Melbourne, deux étudiants sur quatre sont Coréens, Japonais, Singapouriens, Philippins, etc...
 
Quelle est l'image de la France dans tout cela ? Globalement, - lorsqu'on sait qu'elle existe, ce qui n'est pas toujours le cas – on l'aime bien : les violences à Paris en 2015 ont été suivies avec compassion. Mais elle apparaît souvent désuète, un peu "à coté de ses pompes", confinée dans la culture, la mode et la littérature. Sur le plan politique, les critiques sont nombreuses : les Asiatiques ne comprennent pas qu'avec autant de gens dits "talentueux", la France n'arrive pas à sortir de l'ornière. Sur les réseaux sociaux et dans la presse, les caricatures vont bon train : on y voit François 2 (le rond) affolé par l'héritage de François 1er (l'énigmatique), les gesticulations auprès des Indiens et des Iraniens font sourire, le nouveau "plan" anti chômage a été qualifié de "electoral gimmick", ce qui n'est pas vraiment un compliment. Un éditorialiste australien va plus loin qualifiant l'éventail de nos politiciens présidentiables de "champ de menhirs  plantés dans le paysage politique depuis des lustres", soulignant l'immobilisme, l'absence d'ambition autre que personnelle et le blocage imposé par des extrêmes droite ou gauche sans programme et incapables de transactions.
 
Quels sont les Français actuellement "bien considérés" en Zone Pacifique ?
Zinedine Zidane, toujours, idole de millions de gamins ; on aime bien Gilles Simon aussi et Montfils (original). Philippe Stark fait un malheur à Séoul, à Tokyo, à Singapour : on l'adore ; il est vrai qu'il a un mental parfaitement adapté à la vision asiatique alliant efficacité et esthétique : il vend concepts d'hôtels, d'aéroports, des magasins, des objets, des piscines, des intérieurs d'avions, de voitures... Bref, la gloire ! Bien sûr, il y a les marques habituelles, Vuitton, Dior, Chanel et tous les autres, mais la concurrence est dure avec les nouvelles générations de créateurs... Côté sérieux, Jean Claude Trichet (ex BCE, maintenant président du groupe des 30) est très écouté. Madame Christine Lagarde est très estimée, et le renouvellement de son mandat FMI a été énergiquement soutenu ; en plus on la trouve élégante et pleine d'humour. Mais celui qui a "enchanté" l'Asie début janvier c'est Cédric Villani, notre Médaillé Field 2010 (l'équivalent d'un Nobel en mathématiques) : en tant que président de l'Institut Poincaré de Paris, il a été convié, après être déjà venu en 2013, à présider le Global Young Scientists Summit de l'Université de Singapour, lequel réunit tout le "gratin" des jeunes chercheurs en mathématiques théoriques et technologie du monde entier. C'est un événement considérable. Villani, avec son physique à la Franz Liszt et ses 42 ans triomphants, a séduit tout le monde par son érudition, son ouverture aux autres et à l'avenir de la science "pour créer un monde meilleur", son originalité. Spécialiste des théories cinétiques et des états instables de la matière, il a rappelé que Poincaré "avait été le dernier mathématicien, à la fin du 19ème siècle, à avoir la maitrise de l'ensemble des mathématiques". Après lui, la recherche s'est à la fois élargie et parcellisée, ce qui rend "indispensable" des réunions mondiales telles que le Global Summit. Il a conclu les travaux en insistant sur le fait que seules la culture et la connaissance peuvent développer la curiosité, le partage et la créativité, tellement essentielles à "la vitalité du monde". Ce fut un moment enchanté. Des pages de presse entières ont été consacrées à Cédric Villani et à cet événement.
Qui, en France, connait le Professeur Cédric Villani ?
Bonne Année lunaire...
(1) Depuis janvier, la reine ne règne déjà plus sur l'Ile de La Barbade qui a sauté le pas, devenant une république à part entière.

Relire Tocqueville

Publié dans Du côté des élites
Relire Tocqueville : La Démocratie  -  La Religion
 
En ces temps troublés et confus, il serait bon de rafraichir les méninges anémiées de nos décideurs en leur murmurant à l'oreille quelques bribes du divin visionnaire que fut Alexis de Tocqueville : mesuré, loin des foules déchainées, il posa en termes limpides quelques règles de gouvernement des peuples qui sont aujourd'hui d'une brulante actualité. A cet égard le Livre 1 de De la démocratie en Amérique devrait être le bréviaire de tout candidat à un quelconque poste de responsabilité collective, tout comme celui du citoyen ordinaire, lassé des cafouillages inouis de nos conditions.
 
La Démocratie est selon la définition classique grecque (Aristote) "le gouvernement du peuple par lui-même". Mais elle est également, "l'égalisation des conditions sociales". Un peuple "heureux" doit pouvoir élire librement ceux qu'il charge de le représenter et l'administrer, les surveiller et - éventuellement – les renvoyer s'ils s'avèrent incompétents ou abusifs. La "cohésion" est – selon Tocqueville – fondamentale de l'épanouissement et de la prospérité générale.
Outre cette fonction élective, la démocratie a pour but fondamental "l'égalisation des conditions sociales" ; c'est cela la base démocratique : qu'il n'y ait plus de gouffres de "différences" entre les membres d'une même société ; la "moyenneté" de chacun serait la clef de l'équilibre social, éliminant de ce fait la jalousie et la violence que cette dernière provoque immanquablement. Le modèle contemporain cité en exemple est souvent l'Australie, nation de "classe moyenne" par excellence.
Tocqueville ajoute qu'il est absurde de vouloir "l'égalisation intellectuelle" car chacun nait avec un bagage mental différent : dans un groupe de 10, 1 seul sera très doué, 3 plutôt mal lotis et 6 dans "la moyenne" ; tout dépendra de "l'effort de chacun" ; le formatage égalitariste de notre actuel ministère de l'éducation est donc un non-sens troublant. De même, il est "impossible de réaliser l'égalisation économique", car de ces talents divers surgissent diverses réussites.
Donc la démocratie ne conduit pas à une "République des Egaux" selon Gracchus Babeuf mais à une "diversité supportable" car "toutes les fonctions et tous les honneurs doivent être ouverts à tous les citoyens". La démonstration est simple ; dans l'ancienne société l'inégalité est définitive : lorsque l'on nait "gueux" on le reste ; alors que dans la société démocratique elle est libre et temporaire.
L'objectif est "le bonheur de tous", mais il y a un danger : l'égalitarisme. L'égalité des conditions doit être compatible avec l'exercice de la liberté de chacun ; sinon l'obsession d'égalité et de droits égaux finiront par supplanter le combat pour la liberté. Le risque est d'être "asservi par l'égalité", or la servitude, quelle qu'elle soit, est un "handicap funeste".
 
Un second danger, pire encore, guette les démocrates, et nous sommes actuellement en France en plein dedans : la dictature de la majorité. Les gouvernants démocratiquement élus peuvent être obsédés par leur vision égalitariste ; leurs actes et leurs mesures engendrent alors le conformisme des opinions : il devient impossible d'exprimer autre chose que le discours officiel (ou bien que l'opposition autorisée). Lorsque toutes les opinions sont égales et que celle du plus grand nombre prévaut, c'est la liberté de pensée qui est menacée : les objectifs de bien-être et d'égalisation des conditions garantis par le pouvoir en place effritent, dévorent l'espace de liberté de chacun. Cela s'aggrave, si par un autre côté, le pouvoir en place n'est pas capable d'assurer le contrôle de cette liberté.
Ce schéma, dans une variante moderne et embrouillée, nous accable ; bardé d'intentions béates, le pouvoir en place est incapable de gérer le désordre (tout au plus arrive-t-il à l'endiguer sur des terrains connus), et prend des initiatives collectives qui nous conduisent peu à peu au ras des pâquerettes sociales : les Français sont (pour une grande part) des assistés permanents ficelés dans une scolarisation pesante, une recherche d'emploi inadéquate, d'interminables obligations paperassières, des impôts et des "aides" surabondants, et l'obligation de naître, d'être malade et de mourir comme le (la) Ministre le désire. Tout cela alimenté par un charabia politico-social auquel plus personne ne prête vraiment attention. Sauf peut-être les SDF dont le nombre augmente au rythme des pertes d'emplois.
Alexis de Tocqueville ajoute que "peu à peu, en remettant tous leurs pouvoirs à l'Etat qui déciderait tout à leur place, les citoyens se retrouvent dans ce qu'ils voulaient fuir : le despotisme. Coincé entre cette dictature "insidieuse" et l'obligation de conformisme, l'individu normal, lassé et résigné, se réfugie dans l'individualisme à outrance, l'indifférence hédoniste, puisque plus rien ne dépend de lui.
Si on y regarde d'un peu près, la France est dans ce contexte. Et si l'on a – encore – quelques souvenirs d'histoire moderne c'est  le profil qu'a engendré le communisme (toutes tendances assemblées, stalinisme, maoisme compris) partout où cette version excessive de l'idée démocrate s'est appliquée.
 
L'autre aspect très actuel du raisonnement d'Alexis de Tocqueville est le rôle de la religion dans une société. A titre personnel, Tocqueville n'était pas pieux, mais il était très admiratif de la puissance de pensée individuelle et du respect collectif qu'apporte la foi religieuse : "la religion est un axe politique majeur ; la foi donne "du sens" à la vie, jugule les instincts excessifs, alimente les attitudes de modestie, de compassion et de respect d'autrui, donc cette ambition d'égalité des conditions exprimée dans la démocratie. Religion et démocratie peuvent s'épauler, quelle que soit l'obédience, quelle que soit la forme de gouvernement."
L'introduction du respect religieux dû à chacun par un Etat sans a priori alimente la recherche égalitaire et modère les ambitions dictatoriales du pouvoir. Car Dieu, finalement, reste le décideur suprême. Tocqueville introduit donc une pensée de la laïcité - qui nous serait bien utile dans les débats actuels – et l'interaction réciproque entre la Loi et les libertés. Il conclue "c'est la liberté qui fonde l'égalité, et non l'inverse". On en retire que toute égalisation "obligatoire" est un non-sens et détruit le libre arbitre.
Selon lui, toute tentative d'opposer "d'un côté les hommes qui recherchent la moralité et l'ordre, et de l'autre ceux qui veulent construire la liberté est un non-sens ; au contraire, ces deux aspects sont complémentaires et s'alimentent l'un l'autre" ... Il poursuit : "le choix auquel sont confrontés les hommes des démocraties établies n'est pas de choisir entre démocratie contre religion ou religion contre démocratie, la terre contre le ciel ou le ciel contre la terre, mais à partir de la pluralité de leurs égales libertés, de "nourrir" la création démocratique … au lieu de retourner à un barbare état de nature".
Et vlan !... Où trouver plus de modernité ? Nos petits Robespierre en herbe, formatés à l'Ecole Nationale de l'Anorexie mentale devraient s'adonner, entre deux journées d'exhibitionnisme béat, à la lecture d'Alexis, et tenter de comprendre l'art du gouvernement.
 
Cela étant, si l'on ajoute quelques propos de notre ami Emmanuel Kant dans sa Critique de la raison pure, incontournable tremplin à la pensée politique moderne, on découvre aussi que l'admirable projet démocratique, même le mieux construit, est voué à s'auto détruire à peine installé, dans la corruption, le mensonge et la violence "la raison nous dicte des lois justes, basées sur l'expérience et dégagées de tout dogme religieux". Mais l'homme est limité par sa finitude radicale elle-même alimentée par la force des passions et l'ignorance ... A peine ébauchée dans le leurre de l'égalité, le merveilleux idéal de vie commune, se dissout irrémédiablement dans la prévarication, l'ignorance et la vanité des puissants". On approche ici la cynique définition de Jean Rostand "le monde appartient aux médiocres supérieurs".
Donc, point d'Eden Universel en vue !... Courage tout de même...
 
P. S. L'essentiel de ces propos est dû au texte original du Livre 1 de "De la démocratie en Amérique" d'Alexis de Tocqueville. Egalement aux travaux du professeur Agnès Antoine, notamment "Tocqueville, la citoyenneté et la religion" (Paris, Fayard éditeur).

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