Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Nation - laïcité - cécité

Publié dans En France
Nation - laïcité - cécité                                  
 
On ne sert bien qu'un maitre qui a des objectifs clairs.
Or, depuis près de 50 ans, les Français évoluent dans un brouilli-brouilla d'idées confuses, de contradictions constantes entre discours et inertie, où l'idée même de l'Etat ou du bien collectif est totalement diluée, et celle de Nation "tragiquement perdue".
On nous sature de droite et de gauche de ronflantes "valeurs de la République", sans que l'on sache vraiment lesquelles, dont le contenu reste obscur, jamais précisé, sans doute parce que leurs émetteurs ne savent pas vraiment à quels principes ils font référence. La République (Res Publica, chose publique) n'est qu'un mode politique de gouvernement, lequel substitue au monarque de droit divin, un gouvernement élu en principe non confessionnel, mais dont on conserve le pouvoir centralisateur. "Dieu et le Roi" sont remplacés par "Liberté, Egalité, Fraternité", ce qui engendra une citoyenneté sans entrave autre que celle de l'argent (suffrage censitaire), une possible égalisation de conditions sociales évoluant dans un concert harmonieux. C'est tout. C'est peut être philosophiquement beaucoup, mais c'est tout. Cela ne va pas plus loin.
 
Il faudrait bien mieux, par ces temps bouleversés, évoquer la Nation et ses principes : l'idée de Nation cimente un peuple, ou un ensemble de peuples qui décident de vivre ensemble et de fonder une unité de vie commune quelle qu'en soit la forme politique, monarchique ou républicaine, unitaire ou fédérale, confessionnelle ou non.
Cette volonté du "vivre ensemble" engendre pour chacun des libertés, pour les groupes humains différents, l'égalité, érige en valeur commune, la fraternité.
 
L'Etat unitaire français est une situation artificielle, construite en 1793 sur la crainte de voir exploser l'Etat ; ce mythe unitaire sera continué tout au long des différents régimes (République ou pas) permettant d'uniformiser les différentes populations formant le tissu social national et aussi d'absorber les différentes vagues migratoires.
La Troisième République, à partir de 1875, érige ce travail de "francisation" en devoir national à grands coups d'école primaire républicaine, gratuite, laïque et obligatoire et de service militaire tout aussi obligatoire. Le tout, obligatoirement, en langue française. On voit donc là un système qui semble complètement disparu aujourd'hui : la liberté de chacun ne s'exerce et s'exprime que dans un cadre national choisi et établi en commun (par le vote) à travers l'autorité de l'Etat.
C'est la langue – apprise et pratiquée – qui constitue le ciment basique à l'appartenance nationale. Dans le formatage du "citoyen idéal" cher à Rousseau et Robespierre, la notion politique républicaine vient bien plus tard, puisque le droit de participer au pouvoir ne s'acquière qu'à la majorité civile.
 
Cette uniformisation de masse, dans laquelle restent englués leaders politiques et gestionnaires de notre société en lambeaux présente - additionnée au passage de léninisme primaire et de socialisme pataugeur – un réel péril dans 2 domaines : le principe de laïcité et la tentation régionale.
 
La République est laïque : principe d'abstention particulièrement érigé, de manière fort vindicative souvent, par les différentes Républiques : l'Etat républicain ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. Cela étant, le principal caractère distinctif de l'Europe est certainement la Chrétienté dans toutes ses formulations, la France étant un vieux pays catholique "fille ainée de l'Eglise", qu'on le veuille ou non, même si la pratique religieuse s'est effritée. Nos élus les plus prestigieux ont eu très souvent un hommage en forme de Te Deum  lors de leur disparition. En France, l'Etat est laïc mais pas les Français : les Français sont et pensent ce qu'ils veulent. Là réside une confusion très dangereuse, entretenue pas nos dirigeants politiques.
 
Sous l'emprise d'une pensée unique aussi vaniteuse qu'intolérante, la République associée au principe de laïcité érige le laïcisme en religion. Dramatique erreur où l'on voit ressurgir la vieille haine républicaine à l'égard des catholiques ; jusqu'à une date récente les protestants votaient plutôt à gauche par détestation du catholicisme ; cela correspondait à une certaine logique historique. Ce n'est plus vrai. Par ailleurs, l'insouciance, l'ignorance, le mépris avec lesquels l'Islam a été "non géré" alors qu'en Europe, sans nul doute, la France y était le pays le plus exposé, s'avère une grave faute "d'ordre public républicain" (si l'on veut reprendre les fumeuses formules officielles). Il est un peu tard pour découvrir - la cataracte ayant été opérée par les actes odieux de 2015 perpétrés au nom d'Allah - que l'Islam réel ou seulement prétexte invoqué, est devenu la seconde croyance "nationale" (et non républicaine), qu'elle obéit à des rites et des comportements sociaux jusque-là ignorés et que continuer à ne pas inclure cette nouveauté dans les perspectives d'évolution de notre société relève d'une idiotie suicidaire. Ce n'est pas un Institut du Monde Arabe très parisien, ni un si joli "département" du Musée du Louvre qui vont arranger la situation. Pas besoin non plus de lire les pages 178/179 de Soumission de Houllebecq pour envisager ce qui nous attend, ni même le pesant mais bien documenté Goncourt 15 (Boussole). La France n'aurait-elle qu'une vision intellectualisée de l'Islam ? C'est chic mais pas vraiment pacificateur d'ordre social.
 
La République n'a rien à offrir aux jeunes issus de l'immigration maghrébine, antillaise ou africaine ; même pas du boulot ; elle les a parqué dans des villes dortoirs, sans vouloir les voir ni les éduquer ; elle a laissé se développer le recours à des économies parallèles, délinquantes. Comment s'étonner de la révolte intérieure et que sur l'évaluation d'environ 35 000 djihadistes d'Occident, le tiers soit d'origine française ?
Il est donc devenu presque défendu d'afficher son catholicisme, de mettre une crèche au coin de la rue (alors qu'on en trouve partout dans le monde), de fêter Noël autrement qu'avec de la bouffe et des paquets. La gestion du Ramadan n'est toujours pas encadrée dans les entreprises, les mosquées "sauvages" restent incontrôlées. Par ailleurs, il ne faut pas laisser l'espace public et son droit, être envahi par les préoccupations religieuses. L'Etat laïc est certainement la bonne solution s'il est apaisé. Un nouvel équilibre est donc à rechercher, alors que le multiconfessionnel reste en friche. Bref ! Pour l'instant nous restons avec une immobile République laïque ou rien.
 
Le second sujet très préoccupant est le communautarisme auquel est lié le régionalisme nouvelle manière. Lorsqu'on ne se sent intégré à "rien", le réflexe est de se replier vers ce que l'on connait dans sa proximité identitaire. Continuer d'affirmer que le Calaisien, le Savoyard et le Béarnais sont identiques relève, là aussi de l'aveuglement. Charles de Gaulle détestait le désordre des "bretons bretonnants" tout en reconnaissant leur rôle éminent dans la Résistance ; le temps a passé. La digitalisation omniprésente uniformise et rend de plus en plus anonymes et plates les relations sociétales. Le moyen de continuer d'exister dans ce monde incolore est de retrouver une identité régionale ou communautaire. Le juriste français Jean Louis Quermonne avait prévu il y a plus de 40 ans que l'Europe Unie déclencherait de nombreux régionalismes. Nous y sommes. La pseudo réforme régionale française opérée "d'en haut" est une lubie passagère qui ne change pas grand-chose ; elle ne crée pas d'économies (comme annoncé) elle coûte et va coûter cher. Les amalgames perpétrés sont dévastateurs. Tout le monde s'en fiche sauf si elle est une répétition pour Mai 2017, ou bien – ce qui est plus intéressant – l'occasion d'exprimer son identité, comme l'on fait les insulaires nationalistes de la Corse (qui nous a tout de même fourni – de justesse - les Bonaparte et le fameux Napoléon sans lequel nous n'aurions pas eu un prestigieux Code civil). On ne va pas entrer dans les détails du dossier mais force est de reconnaître que le discours du président de Région en "langue" corse n'a rien d'étonnant, puisque par entorse particulière à la République "une et indivisible" elle est reconnue par l'Etat et enseignée dès l'école primaire. Ce qui est par contre vraiment "intolérable" pour reprendre le vocabulaire officiel) sont les violences toujours exercées. Mais là encore, nous sommes plus proches du malfrat ordinaire que du héros indépendantiste.
 
La Communauté Européenne reconnaît et tolère la régionalisation mais sans l'encourager : les sages Finlandais, au moment d'entrer dans l'Union Européenne en ont fait profiter la Carélie, dévastée par la guerre et lui ont permis de retrouver son identité. De même, pour l'Espagne – pas vraiment de gaité de cœur - pour le Pays Basque et la Catalogne (qui nourrit Madrid). De même, pour le Royaume Uni : l'Ecosse, Galles et Ireland du Nord ; les landers allemands y trouvent aussi leur compte. Le Groenland vit sa vie particulière. Alors ? Pourquoi pas les Corses, s'ils se promettent à eux-mêmes d'arrêter leurs querelles et le clientélisme et de devenir aussi prospères que la Barbade ou Saint Bart ? Le fédéralisme est-il une maladie honteuse ? Force est de remarquer, à l'échelon mondial, que les Etats qui fonctionnent le mieux (ou le moins mal) sont fédéraux.
L'indignation, est, avec l'aveuglement la seconde mamelle de l'immobilisme. "Tout apprentissage, toute innovation est un métissage" nous rappelle, après Platon, le philosophe Michel Serres. Pourquoi ne pas apprendre enfin à tolérer l'autre tel qu'il se voudrait être ? Ne pas admettre la "varitété" à notre époque où tout se métisse et se mélange si vite, est incongru. Pourquoi faire de l'Islam un monde à part et rejeté comme ce fut le cas pour le protestantisme ou le judaïsme ? On connait les résultats.
 
Si la France veut vraiment améliorer sa condition, envisager une forme renouvelée de société, éviter une fragmentation qui sera forcément dévastatrice et haineuse, il est urgent de desserrer le corset étatique et de passer du UN et indivisible autoritaire au consensuel et transactionnel. Pour qu'une Nation (et non la république) vive et prospère, elle doit avoir une image claire, valorisée d'elle-même, positive, et confiante en l'avenir. Et non entretenir un passéisme aveugle, destructeur d'espoir.
(1) Selon l'expression de Jean-François Deniau, membre de l'Institut, dans une chronique donnée au Monde, déjà, le 12 juillet 2006

Daesh et l'Occident - 2

Publié dans De par le monde
Daesh et l'Occident - 2
Le virtuel et l'archaïque  
 
Les agresseurs de l'Occident ne sont pas pressés ; s'ils échouent ces temps-ci, s'ils doivent reculer sur le terrain de Syrie et de l'Irak, abandonner certains objectifs, ils ressurgiront ailleurs et autrement, sous d'autres noms, avec d'autres acteurs. Dans le contexte actuel, boucler le Mali et alentours est impossible, re-neutraliser la Libye une utopie, dé-radicaliser des groupes entiers, une vue de l'esprit. Ces remarques ne sont pas du défaitisme, mais la prise de conscience qu'il est vraiment nécessaire d'aborder les agressions internes et internationales des islamistes radicaux – petits ou grands – avec un nouvel esprit et de nouveaux outils.
 
De fait, y a-t-il guerre ? Au Moyen Orient sans nul doute, mais elle n'est pas "nôtre", elle ne nous appartient plus. En Afrique sub-saharienne, c'est encore plus confus, en raison des distances immenses et de l'identification très approximative de nombreux acteurs. Tous ces gens se combattent entre eux, comme ils l'ont toujours fait (bien avant les colonisations européennes). En Europe et ailleurs, y a-t-il guerre, selon des règles classiques, celles des "conflits armés" ? Certainement pas : il s'agit, pour tous les actes commis, d'agressions, de meurtres, d'actes criminels perpétrés par des commandos ou des individus, souvent liés à une criminalité antérieure et qui agissent "hors les règles d'une société civile". Le terme est donc à la fois impropre et imprudent.
On le sait : "être civilisé" c'est "avoir renoncé à la violence" et l'avoir confiée à des professionnels de l'ordre collectif : les militaires, les policiers, les juges.
 
Oui, il y a "une sorte de guerre", mais qui n'est ni de terrain ni conventionnelle, c'est pourquoi les réactions des Occidentaux s'avèrent contradictoires, désordonnées, disséminées, très tardives, souvent inopérantes, ou falsifiées par une redoutable manie informative qui confine au délire, gène certainement les décideurs autant qu'elle inquiète ou sature les citoyens. Il s'agit d'un affrontement : les agresseurs ne peuvent en aucun cas être considérés comme des guerriers : affrontement largement indirect perpétré avec des violences, mais surtout au moyen de technologies nouvelles de communications et intimidations (vidéo, intrusions informatiques, visuelles et sonores), ainsi que l'usage banalisé de toutes sortes d'armes ; cet affrontement ne cible pas le combat direct mais l'effondrement moral, économique, financier, et intellectuel ; l'anéantissement d'un mode de vie, des structures sociales, des repères de sociabilité. Pour les ennemis de la civilisation occidentale, l'Occident est mercantile, frivole, sacrilège de toutes sortes de façons : il doit donc être étouffé sous le poids de ses propres règles, de ses propres divertissements, repères et moyens.
Ces chefs extrémistes mettent toutes les relations d'échanges ou techniques, toutes les communications virtuelles, tous les modes financiers et idéaux qui font le caractère même des sociétés dites "modernes" au service d'une pensée archaïque et totalitaire prolongée dans l'action violente. Et là, nous nous trouvons étrangement désarmés.
 
Le but annoncé est simple - sur le très long terme – bien au-delà de la période que nous affrontons : au sud-ouest, l'ensemble des groupes disséminés d'Afrique, plus ou moins regroupés (au-delà de leurs propres querelles), dispose de l'arsenal libyen et ses ressources en gaz et pétrole ; au nord-est, les opérateurs et guerriers de l'Etat Islamique originaire ayant maitrisé l'essentiel du territoire du Moyen Orient, en éradiquant Israël au passage : le but est de prendre l'Egypte – lieu matriciel - en tenaille, et se rendre maitre du Canal de Suez, emblème de la toute-puissance des Occidentaux et de leur suprématie économique ; mettre la main sur cette voie stratégique par laquelle passe tout ce qui alimente l'économie européenne, anéantir ce fameux "anneau d'or" des super cargos et tankers, est le projet simpliste et ravageur de l'E.I. Cela a déjà été dit, mais dans le galimatias actuel, on a un peu tendance à l'oublier. L'Egypte et son canal représentent une "clef" symbolique, économique et politique ; c'est pourquoi elle doit rester stabilisée et militarisée car tout vacillement pourrait mener vers un conflit généralisé.
 
Projet redoutable et vengeur. Disjoindre les perspectives et stratégies internationales et celles internes à l'Europe dans son ensemble, est utile à l'analyse :
- au plan international : même si les frappes aériennes ne sont que partiellement efficaces, il ne faut surtout pas s'engager vers une intervention au sol : ce serait suicidaire et inapproprié. Le conflit local du Moyen Orient est interne au Moyen Orient ; rien que sur le sol syrien, il y a 3 voire 4 sortes de conflits différents enchevêtrés : nous n'en avons pas les clefs, elles nous échappent et se retourneront contre les Occidentaux, puisque le but ultime et inavoué est in fine de se débarrasser de l'emprise occidentale. Ceux qui ont des cartes à jouer à peu près plausibles, sont la Russie et les Turcs, car ils sont au plus près et jouent leur propre sécurité. Le reste se règlera entre leaders locaux. C'est déjà commencé, avec lenteur, "à l'oriental", mais on peut espérer...
- l'Europe (ou plutôt "les" Europe) découvre, assaillie dans ses frontières, ses citoyens et ses économies, qu'elle est incroyablement artificielle, utopique, fragile, obéissant à des objectifs d'enrichissement commun lourdement entamés, datant des années 60. Les théories Jean Monnet/de Gasperi ont fait long feu. Elargie beaucoup trop vite à partir des années 80, sans garanties ni véritable mode d'emploi, il s'avère qu'elle devient floue lorsqu'il s'agit de sécurité collective. L'absence de coordination des informations sécuritaires, des renseignements et stratégies au nom des différentes "souverainetés" nationales révèle des gouffres d'insouciance, de méconnaissance d'autrui ainsi que l'absence de véritable "jeu" collectif (cela au profit de la CIA). C'est comme au foot ou au rugby : une seule vedette ne fait pas la victoire si elle ne sait pas passer le ballon. Tenter de redresser cette situation sur le très court terme parce que la maison prend feu – en plus en faisant alliance avec une Turquie ambigüe – est infantile.
On découvre aussi que les réflexes "Europe de l'Est-chasse gardée" sont toujours aussi vivaces, et que l'Europe balkanique reste empêtrée dans ses rancœurs millénaires, les acharnés clivages religieux, et surtout la peur viscérale de retour à une barbarie dont elle sort à peine. L'espace Schengen cerne l'Europe de manière allusive, mais ne protège pas des populations qui accèdent parfois à une petite aisance et à la tranquillité ; elles craignent plus que tout l'entrisme de populations exogènes, si différentes, qu'au surplus elles n'ont pas les moyens d'accueillir, encore moins d'entretenir.
 
Les vecteurs de perplexité sont multiples: l'éventuelle absorption de gens (dont la plus grande part souhaite retourner chez eux si la paix y revient), nombreux, appauvris, craintifs ou furibonds ; le partage très nécessaire des informations et des stratégies ; la capacité à décider ensemble et faire des choix simples acceptables pour tous ; créer une "réactivité" collective à un contexte jusque-là ignoré... Autrement dit, recréer une nouvelle Europe en tentant d'atténuer les décalages entre les différentes pratiques des Etats qui - il ne faut jamais l'oublier – restent souverains : tout un faisceau d'inconnues flottantes dont la résolution semble dans le plus épais brouillard. Cela mêlé de nombreux intérêts financiers qui n'ont rien à voir avec la compassion.
 
Dans ce maelstrom, que dire de la France ? Elle est "petite" : elle n'est qu'une puissance très relative hors sa place permanente au Conseil de Sécurité de l'ONU. Elle peut influencer, mais le retournement de notre attitude extérieure qui a consisté à jeter brusquement aux orties le slogan "Ni E.I. ni Assad" est le signe de l'indigence d'une politique étrangère incertaine et sans doctrine solide. L'opportunisme et l'urgence sont toujours mauvais à l'international où il faut tabler sur le long terme et la stabilisation. Le mélange avec les attendus politiciens internes est très préjudiciable à une quelconque crédibilité internationale. Ce n'est pas un marathon aérien fort coûteux en kérosène, qui changera la donne, ni même une bruyante conférence internationale. Un Président américain en toute fin de mandat peut se permettre des paraboles apaisantes, mais il laissera la décision à son successeur. Quant à la stratégie russe, elle est en cohérence avec la recherche d'une efficacité qui lui assurera de nouveau un leadership, d'abord dans sa zone stratégique, puis dans la gouvernance mondiale. A pas comptés, Vladimir Poutine obtient ce qu'il souhaite. Lui non plus n'est pas pressé.
Donc, s'engager aveuglément dans une bataille du style "j'te casse la gueule à la récré" serait une imprudence : un unique porte avion, des avions en nombre insuffisant, des troupes "engageables" très loin du compte, qui au surplus ont bien mieux à faire chez elles, c'est faible. Quant à l'Afrique, ce n'est pas l'armée française toute seule qui viendra au bout des révoltes, coups d'état, tueries, enlèvements, incendies, pillages, assassinats, exactions de toutes sortes. Les Occidentaux n'ont jamais su et ne savent toujours pas gérer l'Afrique : que cela soit su une fois pour toutes.
 
Avec l'éblouissant nombrilisme qui nous caractérise nous n'avons été préoccupés que de Régionales – qui n'avaient rien de régionales mais constituaient (déjà) une sorte de galop d'essai pour l'élection présidentielle de 2017- et aussi un peu de cette étonnante et dispendieuse COP 21 dont les angéliques promesses laissent à la fois exténués et abrutis de poudre aux yeux.
Nous nous sommes à peine aperçus que le monde tournait autour de nous, qu'au-delà du chagrin et de l'anxiété générés par le 13 novembre, que les rencontres de Homs, d'Italie et d'Arabie Saoudite, enclenchaient sans doute un début de résolution du problème syrien (sur initiative largement russe), lequel est la clef de toute pacification du Moyen Orient, de sa recomposition, et par la même le début du recul des tsunamis européens engendrés par le désordre général.
 
Encore faudrait-il, que non aveuglés par des intérêts trop étriqués et immédiats nos politiques prennent les décisions nécessaires à l'apaisement intérieur : vouloir modifier la Constitution est à la fois loufoque et inutile : nous avons déjà, à ce niveau, plusieurs statuts d'urgence, et, éventuellement, l'impressionnant Article 16 (constitution d'urgence à l'intérieur même de la Constitution), assortis de tout un arsenal de dispositions militaires, policières et juridiques. C'est à l'échelon strictement "légal" qu'il faut inventer un statut "d'intervention pour affrontements terroristes individuels ou collectifs" incluant l'aspect des sabotages technologiques, assorti de dispositions vraiment dissuasives. En tout état de choix, une modification constitutionnelle prendra au moins 2 ans et sa réalité – si elle existe jamais – sera destinée au prochain quinquennat. Il serait plus réaliste de s'attaquer à la rénovation immédiate du contrôle et de l'encadrement scolaire, à la résorption des cités ghettos, et à celle du chômage endémique. Encore faudra-t-il former tous les intervenants capables de gérer ces améliorations dont les résultats restent aléatoires. On ne peut effacer 40 années d'aveuglement et d'inertie en 3 mois d'état d'urgence.
Bref, nos décideurs devraient redescendre un peu sur terre, arrêter de ne penser qu'aux prochaines élections et à leur gloire personnelle. Les ours blancs sont un problème, mais les massacreurs urbains aussi.

Marche turque

Publié dans Avec l'Europe
Marche turque                                                  
 
[L'actualité nous appelle à publier une seconde fois cet article édité le 11 décembre 2015]
Il est difficile, en ce moment, d'avoir une opinion objective sur l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. D'un côté, on peut s'y opposer farouchement sur des critères d'opinion, de religion, de niveau économique insuffisant, d'atteinte au droit des minorités, bref de "non-européanité" générale. De l'autre, en vue d'une évolution globale de son économie, de ses mœurs et de ses politiques, on peut plaider pour une intégration progressive à 10 ou 15 ans. Par ailleurs, l'aspect stratégique reste important, amplifié par, au sud, les ravages de ses proches voisins – Irak et Syrie – et, au nord, par l'intransigeance russe : Dieu ou la géographie (ou les deux) se sont amusés à faire de cette région une "tête de pont" entre l'ensemble européen, l'Asie de l'ouest et le Moyen Orient. Lieu multi millénaire de passage et d'échange, à la fois indispensable et embarrassant.
 
Il faudrait arrêter de raconter des balivernes à propos de l'entrée en Europe de cette turbulente voisine, et s'appliquer à s'en tenir aux nombreuses règles de droit qui environnent, voire cloisonnent, sa situation :
En tout état de cause, la Turquie est déjà membre de l'Assemblée du Conseil de l'Europe depuis 1950 et a donc participé à de nombreux travaux et orientations des programmes communs dès cette décennie. Elle est aussi, et par stratégie occidentale, un membre important de l'OTAN, conçue au sortir de la 2WW comme une sorte de "bouclier d'airain" contre les pièges soviétiques, les vents violents de l'Islam et de l'Asie centrale. Enfin, la Turquie reçoit de substantielles allocations de "préparation à l'entrée dans l'UE" depuis un nombre non négligeable d'années. L'Europe est donc "très au courant" de ses affaires, comme la Turquie est "très au courant" de celles de l'Europe au sens le plus large.
Rappelons ici que l'organe essentiel de l'Europe au plan juridique n'est pas l'Union Européenne, mais le Conseil de l'Europe, socle incontournable – avec ses principes et procédures - de la stabilité de l'ensemble européen.
L'histoire enfin, qu'on le veuille ou non, lie indéniablement le destin de l'Europe à cette région : les Anciens et le Pont Euxin, Darius, l'Empire Ottoman dans toutes ses configurations, Byzance, Constantinople et le Divan, Soliman, Shéhérazade, l'enlèvement au sérail, la bataille de Lépante, la grandeur et la richesse de Venise, de Gênes, les deux sièges de Vienne et l'invention du divin croissant de nos petits déjeuners, l'obsession maritime des Tsars de Russie, la question des Balkans, les détroits du Bosphore et des Dardanelles, le turc en Italie, Goldoni, Donizetti et le baron de Munchausen, la Crimée, le massacre de Chio, Lord Byron, l'erreur de Churchill, le génocide arménien, Aristote Onassis et sa revanche...tout cela et bien d'autres choses font partie de notre propre histoire... Il est bon de rappeler également que lors de la 2WW la Turquie opta pour la neutralité et ne rejoignit les Alliés qu'au tout dernier moment, tirant grand avantage de cette situation.
 
"Sans turc point d'Europe, sans Europe point de turc" : c'est dans le théâtre de Goldoni, si l'on substitue Europe à Venise... Pendant des siècles, l'Ottoman a été le "grand transitaire" des richesses et des savoirs de l'Orient Extrême, lesquels se sont accumulés en Europe. Parce que l'Ottoman "tenait" la Méditerranée les Européens ont entrepris le contournement de l'Afrique et le voyage vers l'Ouest : "sans turc point d'Amérique !" nous diront bientôt les Turcs ! La faiblesse de l'Empire permit aux Européens de s'emparer de la zone de Suez et y construire leur canal. Dans cette sorte d'amour-haine, de crainte-exploitation, la relation est constante, orageuse, mais incontournable, émaillée de méfiances, de traîtrises sans fin, mais aussi de connivences et d'apaisement lorsque c'est nécessaire.
 
Pour le temps présent, l'épineuse question turque, laisse à tout le moins réservé. Dubitatif. Outre toutes les difficultés économiques, les atteintes aux libertés, aux droits d'opposition, aux minorités arméniennes et kurdes, à une dérive pseudo parlementaire contestable, il y a plus grave : la politique de la Turquie  méprise totalement les règles les plus élémentaires du droit international et du droit des gens  tels que les pratiquent et les respectent les nations civilisées du monde entier, la totalité des membres de l'ONU dont la Turquie est également membre depuis le 24 octobre 1945.
Il est essentiel de remarquer qu'en ce domaine international, malgré tous leurs engagements diplomatiques, les leaders politiques turcs ont gardé une mentalité d'Empire Ottoman, dans une vision desouveraineté absolue qui ne supporte aucune discussion, aucune négociation ni aucun accommodement, dans 4 domaines internationaux principaux :
 
- la question de Chypre : elle est récurrente, mais a pris un tour particulièrement tragique. Après des tribulations et des drames qui durent depuis le traité de Lausanne de 1923, l'ile accède à l'indépendance et au statut d'Etat stabilisé en 1960. La Constitution de Chypre est – fait unique – un Traité international qui ne peut être contourné. Or, à partir de 1963, entre bombardements,  affrontements avec les Grecs, coups d'état militaires, on aboutit à une partition, et à l'établissement unilatéral d'une Chypre turque au nord de l'ile en 1975 non reconnue par la communauté internationale et délimitée par une "ligne verte" ou ligne Attila de 180 kms, démilitarisée et gardée par des casques bleus. En 2004 un projet de réunification sur une base fédérale a été proposé en vain par l'ONU. Deux problèmes juridiques sont liés : l'aspect constitutionnel et la reconnaissance internationale. La Turquie refuse toute négociation, alors que la république du sud est membre de l'ONU (1960) et de l' l'Union Européenne depuis 2004.
La terrifiante déferlante migratoire venant du Moyen Orient oblige en ce moment Grecs et Turcs à  s'entendre et coopérer un minimum. Peut-être ce malheur international sera-t-il une opportunité pour avancer sur la question Chypriote ?
 
- la question des Détroits : Bosphore et Dardanelles sont les modèles dudroit de passage maritime international depuis l'obtention en 1774 du premier accord par la tsarine  Catherine II la Grande auprès du Divan. La mer Noire constitue la seule "passe" maritime constamment praticable de la Russie : elle permet d'accéder à la Méditerranée (elle-même semi fermée), ouverte sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar. Les deux détroits, verrous de la mer de Marmara, sont donc un souci constant de la politique russe, tsariste, soviétique ou poutinienne, obligeant les deux interlocuteurs à s'accorder un minimum. Devenue République, la Turquie devient, en vertu de son droit de territorialité, l'unique gardienne de cette route stratégique. Les Conventions de Lausanne (1923), Montreux (1936) et Ouchy (spéciale pour les USA) assurentla totale liberté internationale du transit maritime, la neutralité des zones de passage et un statut spécial pour les navires de guerres, tout cela sous la garde "exclusive" de la souveraineté turque.
La 2WW ne change rien. Alors que la collectivité internationale et les usagers les plus importants des détroits souhaitent une gestion internationalisée, la Turquie en reste l'unique gestionnaire à charge pour elle d'entretenir, baliser et sécuriser ce parcours dangereux émaillé de courants et d'obstacles. Or l'Etat turc ne remplit que très imparfaitement ses obligations. De laborieuses négociations aboutissent, à la suite de deux très graves accidents, à n'autoriser que de jour le passage des tankers et généraliser le guidage par pilotins et radars. Au fur et à mesure des innovations technologiques, cela se complique de l'usage d'avions, d'hélicoptères, de drones, de sous-marins miniaturisés... tout un arsenal difficilement contrôlable. L'Europe, la Russie, l'ensemble des usagers internationaux (dont les USA) réclament sans succès depuis des années une "renégociation de la garde et une dénationalisation du passage au nom de la sécurité et du développement international". Cela s'est également compliqué par le désenclavement des ex-pays de l'Est, de la question de l'Ukraine, de la Crimée, de la Géorgie... Or quel que soit son gouvernement, la Turquie refuse obstinément, au nom de l'exclusivité de sa territorialité, d'envisager le moindre changement, même si, entre 94 et 98, de nombreux aménagements techniques ont pu être effectués, sans bourse déliée, pour sécuriser les 60 à 70 000 passages annuels. L'Union Européenne plaide pour un "statut européen" ; la Russie, la Bulgarie, l'Ukraine, la Moldavie, au-delà de leurs différends politiques, militent aussi pour une gestion commune. Mais le dossier reste fermé. Tant que la question n'aura pas progressé, l'Europe refusera d'aller plus loin dans ses négociations d'adhésion.
 
- la question des fleuves et barrages : c'est peut-être la plus tragique, mais aussi la plus méconnue des Européens, car uniquement moyen orientale. Les deux fleuves mythiques, le Tigre et l'Euphrate, au long desquels se développèrent les plus anciennes civilisations d'occident, Ur et Babylone,prennent leur source en Turquie.
Au prétexte d'assurer le développement de l'Anatolie, la Turquie, a mis en œuvre, de manière quasi unilatérale, son projet G.A.P. (Güneydodu Anatolia Project) : la réalisation de 22 barrages et de 19 centrales hydroélectriques, assortie d'un schéma d'irrigation en 13 directions, concernant près d'un million de personnes et 9 % de son territoire. Le barrage Ataturk inauguré en 92 et celui d'Urfa en 94 s'inscrivent dans ce projet ramené à la baisse, mais néanmoins surdimensionné et dévastateur. Au mépris des règles internationales concernant le partage et la restitution équitable des eaux fluviales, les retenues d'eau ainsi établies privent la Syrie, l'Irak et le Koweit d'un tiers de leurs ressources en eau, ruinant des régions agricoles entières, qui voient leurs propres systèmes d'irrigation s'assécher lentement.
Ce problème majeur, mettant en jeu la survie de populations entières, reste lettre morte pour le gouvernement turc, replié sous la bannière de sa souveraineté territoriale absolue. L'Union Européenne exige le respect des règles internationales et européennes de l'usage des eaux fluviales, telles qu'elle les pratique pour le Rhin et le Danube (modèles internationaux) et les autres fleuves partagés.
 
- la question du droit de passage de la Macédoine : cette République, ancienne province de l'ex-Yougoslavie, péniblement indépendante par référendum de 1991, portée à bout de bras par l'Union Européenne et l'ONU, constitue un "point de stabilisation et une plateforme" de l'Europe du sud-est. Elle  est aussi "enclavée", réclamant depuis sa création, un droit de passage maritime vers la mer Egée. La Grèce y est opposée, pour une fois d'accord avec la Turquie craintive de sa supériorité économique dans la région. L'imbroglio est de taille, d'autant que là aussi tout espoir de négociation est bloqué. Une entrée dans l'UE suppose le problème résolu. La nouvelle donne est ouverte avec la cruciale question des migrants du Moyen Orient, lesquels tentent de franchir toutes les frontières par n'importe quel moyen et se moquent bien des règles internationales.
 
Ces 4 questions éclairent la difficulté à négocier avec la Turquie et – malgré les concessions faites par l'UE en novembre dernier – son absence de responsabilité internationale. Epinglée par l'ONU, la FAO, l'OMI, l'OMM et l'Union Européenne, la Turquie reste cramponnée à sa version "dure" de la souveraineté de l'état. Il faudrait qu'elle intègre qu'on ne peut adhérer à une institution internationale par pur intérêt économique, sans avoir au préalable admis le respect des engagements pris :pacta sunt servanda. Son leader Tayyip Erdogan, premier ministre depuis 2003, président depuis 2014, à la fois adoré et détesté, a gardé des réflexes de Sultan, très représentatifs d'une partie de son opinion. Si les grandes villes penchent vers une  occidentalisation, en fait la Turquie est "entre deux mondes", comme toujours : ses leaders veulent être économiquement occidentaux, mais socialement dans la tradition conservatrice. Au surplus, la Turquie est prisonnière de ses propres manigances : elle ne peut se permettre de contrarier la puissante Russie, ni la tolérante Europe, ni les Etats Unis, ni l'OTAN ; mais elle doit aussi ménager Assad, l'Etat Islamique, et tous les autres sur lesquels elle a autrefois si longtemps exercé sa tutelle.
Il est certain que le grand drame collectif que nous traversons actuellement et depuis bien des mois, déstabilise complètement les assises d'arrangements qui semblaient vivables : les "migrants" obligent à gérer en commun la mer Egée, à abandonner l'intransigeance sur Chypre et la Macédoine, à se demander si l'absolue souveraineté sur les détroits reste défendable, et si la question de l'eau des voisins ruinés ne pourrait être moins mal envisagée. Une redistribution des cartes, des rôles et des options, liée à d'autres aspects plus discrets mais tout autant préoccupants (Khurdes, Arméniens ) semble inévitable.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version