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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

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Marche turque

Publié dans Avec l'Europe
Marche turque                                                  
 
[L'actualité nous appelle à publier une seconde fois cet article édité le 11 décembre 2015]
Il est difficile, en ce moment, d'avoir une opinion objective sur l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. D'un côté, on peut s'y opposer farouchement sur des critères d'opinion, de religion, de niveau économique insuffisant, d'atteinte au droit des minorités, bref de "non-européanité" générale. De l'autre, en vue d'une évolution globale de son économie, de ses mœurs et de ses politiques, on peut plaider pour une intégration progressive à 10 ou 15 ans. Par ailleurs, l'aspect stratégique reste important, amplifié par, au sud, les ravages de ses proches voisins – Irak et Syrie – et, au nord, par l'intransigeance russe : Dieu ou la géographie (ou les deux) se sont amusés à faire de cette région une "tête de pont" entre l'ensemble européen, l'Asie de l'ouest et le Moyen Orient. Lieu multi millénaire de passage et d'échange, à la fois indispensable et embarrassant.
 
Il faudrait arrêter de raconter des balivernes à propos de l'entrée en Europe de cette turbulente voisine, et s'appliquer à s'en tenir aux nombreuses règles de droit qui environnent, voire cloisonnent, sa situation :
En tout état de cause, la Turquie est déjà membre de l'Assemblée du Conseil de l'Europe depuis 1950 et a donc participé à de nombreux travaux et orientations des programmes communs dès cette décennie. Elle est aussi, et par stratégie occidentale, un membre important de l'OTAN, conçue au sortir de la 2WW comme une sorte de "bouclier d'airain" contre les pièges soviétiques, les vents violents de l'Islam et de l'Asie centrale. Enfin, la Turquie reçoit de substantielles allocations de "préparation à l'entrée dans l'UE" depuis un nombre non négligeable d'années. L'Europe est donc "très au courant" de ses affaires, comme la Turquie est "très au courant" de celles de l'Europe au sens le plus large.
Rappelons ici que l'organe essentiel de l'Europe au plan juridique n'est pas l'Union Européenne, mais le Conseil de l'Europe, socle incontournable – avec ses principes et procédures - de la stabilité de l'ensemble européen.
L'histoire enfin, qu'on le veuille ou non, lie indéniablement le destin de l'Europe à cette région : les Anciens et le Pont Euxin, Darius, l'Empire Ottoman dans toutes ses configurations, Byzance, Constantinople et le Divan, Soliman, Shéhérazade, l'enlèvement au sérail, la bataille de Lépante, la grandeur et la richesse de Venise, de Gênes, les deux sièges de Vienne et l'invention du divin croissant de nos petits déjeuners, l'obsession maritime des Tsars de Russie, la question des Balkans, les détroits du Bosphore et des Dardanelles, le turc en Italie, Goldoni, Donizetti et le baron de Munchausen, la Crimée, le massacre de Chio, Lord Byron, l'erreur de Churchill, le génocide arménien, Aristote Onassis et sa revanche...tout cela et bien d'autres choses font partie de notre propre histoire... Il est bon de rappeler également que lors de la 2WW la Turquie opta pour la neutralité et ne rejoignit les Alliés qu'au tout dernier moment, tirant grand avantage de cette situation.
 
"Sans turc point d'Europe, sans Europe point de turc" : c'est dans le théâtre de Goldoni, si l'on substitue Europe à Venise... Pendant des siècles, l'Ottoman a été le "grand transitaire" des richesses et des savoirs de l'Orient Extrême, lesquels se sont accumulés en Europe. Parce que l'Ottoman "tenait" la Méditerranée les Européens ont entrepris le contournement de l'Afrique et le voyage vers l'Ouest : "sans turc point d'Amérique !" nous diront bientôt les Turcs ! La faiblesse de l'Empire permit aux Européens de s'emparer de la zone de Suez et y construire leur canal. Dans cette sorte d'amour-haine, de crainte-exploitation, la relation est constante, orageuse, mais incontournable, émaillée de méfiances, de traîtrises sans fin, mais aussi de connivences et d'apaisement lorsque c'est nécessaire.
 
Pour le temps présent, l'épineuse question turque, laisse à tout le moins réservé. Dubitatif. Outre toutes les difficultés économiques, les atteintes aux libertés, aux droits d'opposition, aux minorités arméniennes et kurdes, à une dérive pseudo parlementaire contestable, il y a plus grave : la politique de la Turquie  méprise totalement les règles les plus élémentaires du droit international et du droit des gens  tels que les pratiquent et les respectent les nations civilisées du monde entier, la totalité des membres de l'ONU dont la Turquie est également membre depuis le 24 octobre 1945.
Il est essentiel de remarquer qu'en ce domaine international, malgré tous leurs engagements diplomatiques, les leaders politiques turcs ont gardé une mentalité d'Empire Ottoman, dans une vision desouveraineté absolue qui ne supporte aucune discussion, aucune négociation ni aucun accommodement, dans 4 domaines internationaux principaux :
 
- la question de Chypre : elle est récurrente, mais a pris un tour particulièrement tragique. Après des tribulations et des drames qui durent depuis le traité de Lausanne de 1923, l'ile accède à l'indépendance et au statut d'Etat stabilisé en 1960. La Constitution de Chypre est – fait unique – un Traité international qui ne peut être contourné. Or, à partir de 1963, entre bombardements,  affrontements avec les Grecs, coups d'état militaires, on aboutit à une partition, et à l'établissement unilatéral d'une Chypre turque au nord de l'ile en 1975 non reconnue par la communauté internationale et délimitée par une "ligne verte" ou ligne Attila de 180 kms, démilitarisée et gardée par des casques bleus. En 2004 un projet de réunification sur une base fédérale a été proposé en vain par l'ONU. Deux problèmes juridiques sont liés : l'aspect constitutionnel et la reconnaissance internationale. La Turquie refuse toute négociation, alors que la république du sud est membre de l'ONU (1960) et de l' l'Union Européenne depuis 2004.
La terrifiante déferlante migratoire venant du Moyen Orient oblige en ce moment Grecs et Turcs à  s'entendre et coopérer un minimum. Peut-être ce malheur international sera-t-il une opportunité pour avancer sur la question Chypriote ?
 
- la question des Détroits : Bosphore et Dardanelles sont les modèles dudroit de passage maritime international depuis l'obtention en 1774 du premier accord par la tsarine  Catherine II la Grande auprès du Divan. La mer Noire constitue la seule "passe" maritime constamment praticable de la Russie : elle permet d'accéder à la Méditerranée (elle-même semi fermée), ouverte sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar. Les deux détroits, verrous de la mer de Marmara, sont donc un souci constant de la politique russe, tsariste, soviétique ou poutinienne, obligeant les deux interlocuteurs à s'accorder un minimum. Devenue République, la Turquie devient, en vertu de son droit de territorialité, l'unique gardienne de cette route stratégique. Les Conventions de Lausanne (1923), Montreux (1936) et Ouchy (spéciale pour les USA) assurentla totale liberté internationale du transit maritime, la neutralité des zones de passage et un statut spécial pour les navires de guerres, tout cela sous la garde "exclusive" de la souveraineté turque.
La 2WW ne change rien. Alors que la collectivité internationale et les usagers les plus importants des détroits souhaitent une gestion internationalisée, la Turquie en reste l'unique gestionnaire à charge pour elle d'entretenir, baliser et sécuriser ce parcours dangereux émaillé de courants et d'obstacles. Or l'Etat turc ne remplit que très imparfaitement ses obligations. De laborieuses négociations aboutissent, à la suite de deux très graves accidents, à n'autoriser que de jour le passage des tankers et généraliser le guidage par pilotins et radars. Au fur et à mesure des innovations technologiques, cela se complique de l'usage d'avions, d'hélicoptères, de drones, de sous-marins miniaturisés... tout un arsenal difficilement contrôlable. L'Europe, la Russie, l'ensemble des usagers internationaux (dont les USA) réclament sans succès depuis des années une "renégociation de la garde et une dénationalisation du passage au nom de la sécurité et du développement international". Cela s'est également compliqué par le désenclavement des ex-pays de l'Est, de la question de l'Ukraine, de la Crimée, de la Géorgie... Or quel que soit son gouvernement, la Turquie refuse obstinément, au nom de l'exclusivité de sa territorialité, d'envisager le moindre changement, même si, entre 94 et 98, de nombreux aménagements techniques ont pu être effectués, sans bourse déliée, pour sécuriser les 60 à 70 000 passages annuels. L'Union Européenne plaide pour un "statut européen" ; la Russie, la Bulgarie, l'Ukraine, la Moldavie, au-delà de leurs différends politiques, militent aussi pour une gestion commune. Mais le dossier reste fermé. Tant que la question n'aura pas progressé, l'Europe refusera d'aller plus loin dans ses négociations d'adhésion.
 
- la question des fleuves et barrages : c'est peut-être la plus tragique, mais aussi la plus méconnue des Européens, car uniquement moyen orientale. Les deux fleuves mythiques, le Tigre et l'Euphrate, au long desquels se développèrent les plus anciennes civilisations d'occident, Ur et Babylone,prennent leur source en Turquie.
Au prétexte d'assurer le développement de l'Anatolie, la Turquie, a mis en œuvre, de manière quasi unilatérale, son projet G.A.P. (Güneydodu Anatolia Project) : la réalisation de 22 barrages et de 19 centrales hydroélectriques, assortie d'un schéma d'irrigation en 13 directions, concernant près d'un million de personnes et 9 % de son territoire. Le barrage Ataturk inauguré en 92 et celui d'Urfa en 94 s'inscrivent dans ce projet ramené à la baisse, mais néanmoins surdimensionné et dévastateur. Au mépris des règles internationales concernant le partage et la restitution équitable des eaux fluviales, les retenues d'eau ainsi établies privent la Syrie, l'Irak et le Koweit d'un tiers de leurs ressources en eau, ruinant des régions agricoles entières, qui voient leurs propres systèmes d'irrigation s'assécher lentement.
Ce problème majeur, mettant en jeu la survie de populations entières, reste lettre morte pour le gouvernement turc, replié sous la bannière de sa souveraineté territoriale absolue. L'Union Européenne exige le respect des règles internationales et européennes de l'usage des eaux fluviales, telles qu'elle les pratique pour le Rhin et le Danube (modèles internationaux) et les autres fleuves partagés.
 
- la question du droit de passage de la Macédoine : cette République, ancienne province de l'ex-Yougoslavie, péniblement indépendante par référendum de 1991, portée à bout de bras par l'Union Européenne et l'ONU, constitue un "point de stabilisation et une plateforme" de l'Europe du sud-est. Elle  est aussi "enclavée", réclamant depuis sa création, un droit de passage maritime vers la mer Egée. La Grèce y est opposée, pour une fois d'accord avec la Turquie craintive de sa supériorité économique dans la région. L'imbroglio est de taille, d'autant que là aussi tout espoir de négociation est bloqué. Une entrée dans l'UE suppose le problème résolu. La nouvelle donne est ouverte avec la cruciale question des migrants du Moyen Orient, lesquels tentent de franchir toutes les frontières par n'importe quel moyen et se moquent bien des règles internationales.
 
Ces 4 questions éclairent la difficulté à négocier avec la Turquie et – malgré les concessions faites par l'UE en novembre dernier – son absence de responsabilité internationale. Epinglée par l'ONU, la FAO, l'OMI, l'OMM et l'Union Européenne, la Turquie reste cramponnée à sa version "dure" de la souveraineté de l'état. Il faudrait qu'elle intègre qu'on ne peut adhérer à une institution internationale par pur intérêt économique, sans avoir au préalable admis le respect des engagements pris :pacta sunt servanda. Son leader Tayyip Erdogan, premier ministre depuis 2003, président depuis 2014, à la fois adoré et détesté, a gardé des réflexes de Sultan, très représentatifs d'une partie de son opinion. Si les grandes villes penchent vers une  occidentalisation, en fait la Turquie est "entre deux mondes", comme toujours : ses leaders veulent être économiquement occidentaux, mais socialement dans la tradition conservatrice. Au surplus, la Turquie est prisonnière de ses propres manigances : elle ne peut se permettre de contrarier la puissante Russie, ni la tolérante Europe, ni les Etats Unis, ni l'OTAN ; mais elle doit aussi ménager Assad, l'Etat Islamique, et tous les autres sur lesquels elle a autrefois si longtemps exercé sa tutelle.
Il est certain que le grand drame collectif que nous traversons actuellement et depuis bien des mois, déstabilise complètement les assises d'arrangements qui semblaient vivables : les "migrants" obligent à gérer en commun la mer Egée, à abandonner l'intransigeance sur Chypre et la Macédoine, à se demander si l'absolue souveraineté sur les détroits reste défendable, et si la question de l'eau des voisins ruinés ne pourrait être moins mal envisagée. Une redistribution des cartes, des rôles et des options, liée à d'autres aspects plus discrets mais tout autant préoccupants (Khurdes, Arméniens ) semble inévitable.

Daesh et l'Occident - 1

Publié dans De par le monde
Daesh et l'Occident
Le virtuel et l'archaïque 
                                  
 
Ce qui se passe au Moyen Orient et en Europe, noyé de laïus surabondant, approximatif et parcellaire, est presque incompréhensible au citoyen ordinaire. C'est sans doute volontaire et involontaire, à la fois nécessaire et surprenant. Gouverner c'est se taire, prendre la mesure du discours obligé et de la prudence, ne pas paniquer les foules incrédules, maintenir un réel ou un semblant de maitrise. Le reste dépend des jours qui passent et des incompressibles inattendus.
Le "jeu" est celui de la bécasse et des renards : la bécasse est l'Occident dans sa globalité, haï, insupportable, qu'il faut mettre à genoux, éliminer. Les renards, ce sont l'Etat Islamique, disons "daesh" (puisque ce vocable est commode), et tous les autres affiliés sous des identités diverses, qui ont décidé de cette élimination : haine archaïque et violente épaulée des moyens traditionnels de destructions mais aussi des techniques ultra sophistiquées de la virtualité contemporaine. Là est le problème. 
 
On sait depuis très longtemps que tout ce qui arrive "devait" arriver... L'Europe et le Moyen Orient c'est un vieux couple, toujours brouillé, mais indissociable. Les entrelacs de relations, soumissions, enrichissements, destructions, révoltes et avatars sont innombrables entre la mosaïque des populations de cultures et langues sémitiques avec les Grecs, les Romains, les Francs, Celtes et Normands, suivis – au cours et après la longue parenthèse ottomane - des Vénitiens et Gênois, puis à partir des sanglants 19ème et 20ème siècles de la domination des Français et surtout des Britanniques, relayés dès les années 30 par les Américains (première concession saoudienne à la S.O. of California en 1933). Certes, les Britanniques ont largement aidé à éliminer l'Ottoman, mais pour mieux accaparer les ressources potentielles. Nous payons maintenant le prix de ces dernières tribulations dominatives, embrouillées et meurtrières, dont l'inconscience est accablante.  Comme l'a exprimé l'écrivain indonésien Goenawan Mohamad (sunnite) : "...nous n'avions que le droit de subir et de nous taire ; il faudrait peut-être maintenant commencer à nous écouter".
 
La première tentative coloniale de l'Occident chrétien, moins de 4 siècles après l'Hégire (632) fut celle des Croisades qui dura 2 siècles (de 1096 à environ 1290) dont les séquelles furent innombrables. Il faudra peut-être admettre – sans culpabilité -  que le vaniteux Occident risque de commencer à subir une sorte de "Croisade à l'envers", le début de la tentative par des musulmans fous de colère, de la reconquête de ce qu'ils considèrent comme leur propre empire. Sous cet angle, tout s'éclaire. En ce moment  se jouent sans aucun doute, d'une part le destin nouveau du Moyen Orient, puis une redistribution mondiale des cartes, enfin l'avenir de l'Europe, cette "péninsule avancée de l'Asie" selon Paul Valéry.
Une "Croisade à l'envers", cela va durer longtemps, 2 siècles peut-être ? La bonne question n'est pas de se demander si elle peut réussir -éventuellement découpée en  chocs successifs gagnés ou perdus - mais de s'interroger sur cette situation nouvelle et les procédés nouveaux nécessaires pour l'appréhender : il faut envisager le pire, le chaos généralisé (il n'est plus très loin et peut être attisé par des décisions aussi hâtives qu'imprudentes), ou tabler avec les idéalistes et les utopistes sur un nouveau mode de relations, une fois écartée la plus violente phase de violence.
 
La réflexion doit se faire lente et distanciée pour rester claire :
Les effrayants évènements du 13 novembre à Paris, sont à inscrire dans une dérive de long terme de la part de tous les protagonistes ; d'une part un aveuglement qui confine à l'idiotie, d'autre part une exaspération et des frustrations de plus en plus mal vécues. En fait, si on réfléchit et situe dans le temps le début du désastre commun - car c'est un désastre commun – il faut le dater du fameux discours d'Alexandrie de Gamal Abdel Nasser en 1956, point de départ du vaste mouvement de la "libération" du Moyen Orient de l'emprise des Occidentaux : ce discours n'a pas un mot de référence à la religion ni à l'Islam ; il est une longue diatribe contre la main mise "capitaliste" sur l'Egypte ; à sa suite, le Raïs nationalisera le Canal de Suez, entreprendra un croisade contre Israël.
Les objectifs de l'E.I. (quel qu'il soit) ne sont donc pas nouveaux : mettre la main sur les biens accaparés par l'Occident capitaliste, notamment Suez, anéantir Israël, recomposer l'emprise de l'Islam sur le bassin méditerranéen et au-delà. Mais cela, après 70 années d'évolution technologique et d'apprentissage dans les universités de l'Occident, éventuellement ses armées et ses prisons, avec des moyens bien plus puissants. La bécasse a elle-même donné les clefs de son terrier aux renards.
 
Au plan juridique, l'Etat Islamique ("proto état" selon certains) apporte 2 innovations phares.
D'une part, il se présente comme un Califat unifié et fait disparaître le découpage territorial et institutionnel des états fantoches créés et imposés par les Européens depuis un siècle, notamment les 3 "royaumes" découpés dans les déserts pétroliers pour les descendants de Saoud d'Arabie et de Faycal (Irak, Syrie, Jordanie), plus le Koweit inventé ultérieurement pour sécuriser le pétrole, plus le Liban multi confessionnel pour faire plaisir aux Français plus ou moins bernés par les Britanniques, plus l'Egypte péniblement restée dans l'escarcelle anglo-américaine (après un détour soviétique), plus Israël généré par la déclaration Balfour de novembre 1917, plus la question de la Palestine et l'odieuse bande de Gaza. Aux orties tout cela : reconstituer un territoire unifié sous l'égide de la bannière de l'Islam est le but avoué et mis en œuvre.
D'autre part, le noyau dur de l'I.E. est constitué par des cerveaux qui ont très bien intégré les principes de gestion étatique moderne tant de type démocratique pluraliste de l'Occident, tant que les méthodes dictatoriales de type communiste. En mélangeant les deux, on arrive au profil actuel : une structure très 'ministérialisée' et technologique par secteurs d'activités, additionnée de puissants moyens de contrôle et de pression sur les populations, leurs opinions, leurs finances (taxes, impôts, racket). Le tout suffisamment cloisonné pour être sécurisé. Cet "encadrement" repose sur la maitrise de moyens technologiques puissants, très bien insérés dans les réseaux mondiaux informatifs, bancaires et financiers. L'I.E. est riche et puissant, même s'il est actuellement mis en difficulté, et n'a sans doute pas encore déployé la réelle potentialité de ses moyens de malfaisance ; même s'il rencontre des difficultés de terrain, sa capacité de capitalisation reste forte.
 
En fait, le centre de sa puissance n'est ni à Raqqa ni au Moyen Orient dévasté par ses soins : il est "quelque part", disséminé, géré sur réseaux, par "networks", destiné à des "correspondants" variés, qu'ils soient d'honorables banquiers, de rusés intermédiaires commerciaux munis de nombreux téléphones portables, de juristes et informaticiens n'ayant aucun cœur patriotique, d'agités de la gâchette eux aussi "branchés" qui ne pensent qu'à en découdre et exploser dans l'action vengeresse. Il repose également sur des "alliés" ambigus jouant quasiment aux dés l'avenir de la bécasse ou celui des renards, et misant sur les deux tableaux.
 
L'autre aspect, très important, est la lente et large "pénétration de l'intérieur" : une stratégie d'infiltration systématisée – largement empruntée de tactiques subversives violentes, parfois historiquement communistes – qui consiste à installer les "ennemis de l'Occident" dans l'Occident lui-même : pour l'Europe, Schengen (1985/90) fut une aubaine extraordinaire. On y ajoute les jeunes générations résidentes ordinaires des ghettos, tous les frustrés du post colonialisme. La "radicalisation" de ces exécutants endoctrinés, indéfiniment remplaçables a été et reste soit ignorée, soit observée avec une indulgence fautive. Les exécutants que l'on pourchasse actuellement n'ont pas de véritable autorité ni d'autonomie : ils obéissent à l'ordre de semer désordre et panique. A la fin des opérations ils meurent, volontairement ou pas, et sont immédiatement remplacés, relayés pas de nouveaux affidés, souvent non identifiés. C'est pourquoi la lutte intérieure est si difficile.
 
La civilisation et la puissance occidentales sont fragiles face à cette violence : elles reposent sur la communication, le transport, le commerce, les échanges paisibles et réglementés de biens et de personnes, auxquels sont liés et dont se nourrissent les échanges des idées : s'insérer dans ces systèmes et - éventuellement les détruire en sachant qu'on sera capable de les reconstituer au profit de nouvelles tendances - est, au-delà de la stratégie territoriale, le second but : maitriser les réseaux informatifs, les noyauter, provoquer des accidents imprévisibles et disséminés, freiner, ralentir, détourner les activités d'échange et de commerce. Infliger – au-delà des meurtres commis- le ralentissement d'activités de Paris et de la France, imposer à Bruxelles – de plus capitale de l'Union Européenne, un comble !!! – un black-out de plusieurs jours repose sur une stratégie d'anéantissement des processus d'économie libérale, de liberté d'opinion, de circulation, d'enseignement, de loisirs. Nos triomphants systèmes sont si vulnérables... Sur le terrain cela provoque la crainte, la peur, la restriction ou la chute des activités, même si l'on affiche "même pas peur" : une nuit comme celle du 13 novembre à Paris a déjà et aura des conséquences économiques peut être considérables sur une économie déjà branlante.
Dans ce contexte, et à l'échelle mondiale, la panoplie est large : nul n'est invulnérable : le 11 septembre en fut la terrifiante démonstration, tout comme les autobus de Londres, les musées et les plages de Tunisie, les hôtels de Bombay ou de Bamako, les trains de Madrid, les explosions de Boston, Nairobi, Ankara, et toutes les autres... S'acharner sur la Tunisie est logique et facile : elle est la nation la plus "occidentalisée" de l'Islam avec ces interminables et si poreuses frontières avec la Libye et l'Algérie. Les crashs d'avion, les explosions d'immeubles, d'usines, de centrales électriques (ou nucléaires) de supermarchés, les détournements en tous genres, les enlèvements de masse... l'imaginaire destructeur est nourri, peu prévisible car divagatoire, presque cinématographique.
 
Sur ce sujet qui nous concerne tous – même les plus marginaux car dans ce maelstrom toute marginalité, pauvre ou riche, est exclue -  il faut voir et entendre long et large : large , très large, à l'échelon de la planète entière car on ignore de fait qui est vraiment impliqué et comment ; cela va du petit dealer de banlieue au décideur frustré, à l'autorité revancharde, à l'informaticien indifférent, aux leaders de tous crins en soif de pouvoir ou de nouvelles alliances., Et long dans le temps passé et futur, immédiat et lointain. Les racines du mal sont profondes, anciennes et accumulées en une montagne de malentendus. Les futurs envisagés sont déjà sous nos yeux : ils sont sinistres, totalitaires, répressifs et aliénants.
Cette vision manque à nos gouvernances qui mélangent dangereusement des préoccupations électoralistes de court terme et parfois de choquantes ambitions de récupération politique à une nécessaire protection de la vie telle qu'elle a été promise au simple citoyen : paisible et bonne.

Armée de terre – terre d'armée

Publié dans En France
Armée de terre – terre d'armée   
 
Pendant plus de 50 ans, pacifistes de tous bords, jolis hippies dénudés, babas cool couronnés de fleurs, hindouistes de pacotille, papys zen rescapés de l'hyper consumérisme, jeunots analphabètes nourris au rock mou, pseudo intellectuels ayant mal assimilé Thoreau et Onfray, nous ont persuadés que nous allions vers un nouvel Eden peuplé d'amour et de compréhension. Serge Sur, juriste éminent de langue française, a bien résumé la situation : "Que faire des militaires en temps de paix ?" Cela, assaisonné pour la France, de la légendaire détestation des Gauches pour la gent militaire et d'un débordant laisser aller social.
Cette "vague rose" a provoqué la drastique diminution des budgets de défense, le long éreintement du personnel militaire, la propagation de la théorie du "désamour" de la population pour les uniformes, la braderie des installations et bâtiments désormais inutiles, le non renouvellement des matériels, l'abandon de la conscription, la "civilisation" des administrations militaires... Quoi encore ? 
Or le monde de ce début du XXIème siècle menace d'être pire que le précédent, les conflits surgissent sur tous les continents, débordés de populations, certes mieux informées, donc, par irrépressible mécanisme, encore plus mécontentes et révoltées. La mondialisation économique et informative a généré sans s'en rendre compte, de redoutables mouvements régionalistes, identitaires et revanchards, la détestation du voisin et du capital. Dans les pays dits "riches et développés" l'insoumission sociale s'est développée dans tous les milieux avec un rejet évident de toute autorité institutionnelle. Le temps du Love and Peace est révolu : nous sommes en guerre ; contre le désordre social interne, contre des mouvements externes qui nous dépassent et nous fragilisent.
C'est à ce contexte que répond la Loi 2015-917 du 26 juillet 2015 actualisant la Loi de Programmation militaire pour 2015/2019, publiée (promptement) au J.O. du 29 Juillet. (1) Elle est étonnante cette Loi ! Elle inaugure un changement de cap, discret mais réel, un renversement de vapeur à 180 degrés vis à vis de l'Armée de Terre.
 
L'Armée de Terre est celle du citoyen ordinaire, celle que "les gens voient", subissent parfois, celle qu'on redoute et aussi celle qu'on attend pour continuer à exister... Les humains sont des terriens : s'ils peuvent évoluer en mer et dans l'air, y accomplir quelques prouesses, ils n'y résident que rarement, et ne les utilisent pas dans le quotidien vécu. Les aéronefs et navires constituent, matériellement et pour le droit des "re-territorialisations" d'espaces soumis à précarité. La Terre, au contraire, est l'espace basique et fondateur de l'espèce humaine. C'est pourquoi l'Armée de Terre peut se définir comme "armée de terrain", confrontée aux réalités immédiates des affrontements, des conflits, des catastrophes, et aussi des apaisements, des libérations et des réparations. L'Armée de Terre est confrontée aux gens, est celle de la surveillance de proximité, des premiers secours et des défrichements d'urgence. C'est elle aussi, très souvent parce qu'elle est présente, qui "empêche", neutralise les divergences, mène les premiers arrêts de révolte, belligérance et incivilités, ose les premiers cessez-le-feu. Bien sûr, pas toujours dans la dentelle... mais elle est "là".
 
La Loi du 26 Juillet 2015 renoue avec tous ces aspects : elle est le résultat de nombreuses approches, notamment celle du Conseil de Défense du 29 avril 2015. Elle accommode les financements et surtout prévoit une augmentation des effectifs de 66 000 à 77 000 hommes sur 2 ans : l'Armée recrute !! Rêvons-nous ?  
L'adoption de cette loi a plusieurs significations réconciliant – pour une fois – les intérêts du pouvoir politique et ceux des militaires :
Les tâches nouvelles, nombreuses et variées demandées à l'Armée depuis les déstabilisations successives de régions entières d'Afrique et du Moyen Orient demandent un personnel renforcé, de l'intendance ; lorsqu'on s'affiche comme le sauveur d'un continent, il faut en avoir les moyens et les hommes. Ce faisant, l'Etat se protège aussi d'une prééminence US ou autre, dessine clairement son pré carré africain : les 3.000 hommes engagés au Mali, plus ou moins 7.000 hommes répandus un peu partout où il y a des intérêts français ou stratégiques ;  la stabilisation d'une région (avec tout ce que cela implique), la surveillance du Sud saharien, les intérêts du Moyen Orient, tout cela doit être géré avec autorité et patience ; donc, demande du temps, des "hommes" bien formés et de l'argent. D'où ce changement de cap.
 
La situation interne à la France, avec ses violences nouvelles ne laisse pas beaucoup de place aux illusions ; police, gendarmes ne suffisent plus toujours. La présence militaire surprend mais rassure dans les lieux publics, les grands rassemblements de foule, les gares surchargées, les aéroports. Ces gars en treillis qui déambulent lentement sont une sorte de rappel à la vigilance, une incitation à être civilisé. Cela ne prémunit pas des violences, mais les freine certainement et si elles se déclenchent, les désamorce plus rapidement. L'équilibre social actuel est fragile, prêt à se rompre aux prétextes les plus variés ; l'Armée de Terre représente une puissante figure de dissuasion, peut-être élémentaire, mais nécessaire.
L'Armée de Terre a l'ambition de renouer avec la jeunesse, de tenter de compenser le vide sidéral installé depuis les dernières péripéties de décolonisation et l'arrêt de la conscription (Loi Richard d'octobre 1997) entre elle et les jeunes générations. Bientôt 20 ans sans apprendre à marcher au pas !... Elle souhaite reprendre son rôle éducatif, et social de brassage des différents milieux, offrir des possibilités de formations, d'insertion ou réinsertion dans une société nationale malade. Les premiers candidats aux nouveaux recrutements en attestent : mieux vaut être militaire que laissé pour compte d'une évolution uniquement obsédée de rentabilité.
 
Enfin, il y a le "vieux truc" : L'Armée est "l'espace social" de résorption du chômage : dans notre histoire moderne, c'est Louis Philippe (le roi bourgeois) qui a inauguré le système en envoyant les surnuméraires de l'économie, le trop plein des émigrés, les agités du bocal conquérir l'Afrique du Nord... Ensuite le Second Empire, la Troisième République ont largement utilisé ce verrou démographique permettant à la fois d'éliminer les agitateurs, d'éduquer dans l'obéissance la génération montante et de contribuer à l'intégration des nouveaux venus. L'école de la république assortie du long service militaire national a ainsi forgé le tissu social français. Donc, rien de bien nouveau sous le soleil, si ce n'est les procédés et les mots du discours qui doivent s'adapter au contexte moderne, à des candidats peut-être pas plus intelligents que ceux d'autrefois, mais bien plus "aiguisés" dans les procédures technologiques d'information et de déviances.  Bien sûr, ce ne sont pas ces 11 000 nouvelles recrues qui vont inverser, à elles seules, la courbe du chômage : mais ce projet insère de nouveau les militaires dans le tissu social global. L'homme aime être "soumis", comme l'a si bien écrit La Boétie (Théorie de la servitude volontaire, en 1576), mais il aime aussi la révolte, le fatras, le baroud, le gâchis, l'errance et la châtaigne.
 
Certes, tout cela n'est peut-être qu'un "rêve" sans visibilité, et les objectifs ne seront sans doute atteints que partiellement - comme toujours - mais cela vaut le coup d'essayer et demeure rassurant quant au bon sens de certains de nos leaders. Il y a 20/30 ans il a été beaucoup espéré de l'Union Européenne pour la Défense, pour construire une réelle entité commune, mais hors quelques brindilles de coopérations, l'espoir est lourdement déçu : il suffit d'observer les disparités d'attitudes que génère le déferlement migratoire venu du Moyen Est et d'Afrique ; chacun ressort son bazooka personnel et ses barbelés. Les Européens ne sont Unis qu'en surface et dans un but d'enrichissement économique.
De toutes façons qu'il s'agisse de la version historique des princes, grands ducs, rois, petits ducs, papes, margraves, empereurs, condottières de tous poils... l'ambition est d'en découdre avec les voisins ; les "nations" du 19ème siècle n'ont pas fait mieux, quant aux Etats modernes, ce n'est pas brillant... Donc, il semble préférable de tenter de se prémunir – ne serait-ce que symboliquement – des plus graves exactions. L'Armée française, au-delà de ses carences et rétrécissements, reste l'armée la plus importante de l'Europe de l'Ouest ; elle est bien formée et repose sur un socle important de principes et de confiance.
 
Après plusieurs décennies de "profil bas", elle redresse la tête. Cette résurrection législative - modérée mais vraie – est accompagnée par un heureux hasard de calendrier : l'installation tant attendue de la Défense  dans les très fonctionnels nouveaux locaux de Balard, (dans le XVème parisien) lesquels rassemblent dans un bel hexagone tous les services de décision et gestion (EMA, avec son CPCO, DGA, SGA, etc...) enfin bref, Terre, Air et Marine, seront enfin réunis. Pied de nez à l'orgueilleux Pentagone peut être ? Espérons que tout le joli monde rassemblé en ce prestigieux monstre immobilier ne devienne pas dinosaurien...
 
(1) Signalée dans le N°27 de la Lettre de Minerve. Il est à remarquer que fin juillet, on en est déjà à plus de 900 "Lois" publiées. Qui parle d'inflation législative ?

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