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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Kim et Trump

Publié dans De par le monde
COREE : Kim et Trump, rencontre à Singapour ?         
 
La rencontre est donc prévue le 12 Juin à Singapour. Mais la fin mai assombrit le ciel : les diplomates ont pourtant bien travaillé. Monsieur Kim et monsieur Trump devraient se révéler plus raisonnables qu'ils ne le paraissent. Alors que monsieur Kim affiche devant les médias le "démantèlement" de ses installations nucléaires opérationnelles tout en tempêtant contre l'omni présence militaire américaine près de chez lui, monsieur Trump envisage de remettre une fois de plus le rendez-vous. De chaque côté, l'esprit de provocation demeure.
Toutefois, dans ce jeu à 2 rôles, en fait, ils sont 4 : la Corée du Sud pèse de toute son influence et la Chine de Monsieur Xi garde un rôle prépondérant. On peut aussi élargir la conversation au Japon - aux premières loges du danger en cas d'échec - à toute la zone du Pacifique nord, et cette fois la Russie de Vladimir Poutine ne manque pas d'être un influent médiateur.
 
Le choix de Singapour comme lieu de rencontre est solidement pesé : hautement sécurisé, il plaît aux 2 premiers rôles. Kim Jong-Un y a séjourné lorsqu'il n'était qu'héritier. L'endroit est suffisamment luxueux pour être apprécié des 2 parties, capable d'accueillir les suites nombreuses, les intervenants, leur sécurité, les gens d'information du monde entier. L'Ambassade américaine est un véritable fortin, en face du Jardin botanique. Singapour est aussi un "bloc bancaire" (expression d'un éditorialiste australien) très important , au Top 4 des places financières mondiales, où nos héros ont d'importants placements, une bonne part de leurs petits magots publics et privés. Singapour est une des clefs du grand commerce maritime international, point de départ de la fameuse ceinture dorée qui passe par Suez et Panama.
La symbolique est donc forte. A cela s'ajoute l'influence de la Chine continentale sur la Cité-Etat, à 85 % chinoise par sa population, ses mœurs et son exemplarité au sein des différentes communautés d'Asie. Les Occidentaux – surtout Australiens et Nord Américains – y ont de puissants intérêts.
 
Ce n'estpas seulement un éventuel pacifisme qui prévaut dans cette rencontre originale ;  c'est l'intérêt économique et financier : pour les uns, au Sud, il faut préserver ce qui existe, pour les autres, au Nord, il faut conquérir sa place dans le cœur des nantis. Pour la Chine de Monsieur Xi, il s'agit de sécuriser son projet de développement à horizon 2050, notamment en mer de Chine, et qu'il ne soit en rien entravé. Le principe majeur sera très confucéen : celui de la réalité. Mais à l'abri des bonnes influences stellaires. En Asie le ciel n'est jamais loin, même si l'excentrique commerçant de la Blanche Maison aime provoquer et pense surtout à son tiroir-caisse.
 
Singapour se situe aussi, désormais, dans l'orbite chinoise, et dans celle japonaise. Elle est la charnière de ces 2 mondes antagonistes, pour lesquels le contentieux est si ancien et encore pesant. Singapour a tout à y gagner aussi, se protège ainsi d'un étouffant bouclier chinois, et reste ouverte aux stratégies occidentales. Ce faisant, elle affiche son aide à ses deux plus proches concurrents (Corée Sud et Japon) tout en s'assurant de leur continue collaboration. En moins de 30 ans la Ville-Etat est devenue une sorte de mini "laboratoire" pour l'avenir tant sur le plan technologique et financier que politique. A la fois fragile et fort, son équilibre dans la durée peut dépendre, en partie, des résultats de la rencontre du 12 Juin.
 
Le président Trump (et son entourage) affiche une stratégie d'usure : on joue les gentils et puis, brusquement, on verrouille ; c'est en quelque sorte à celui qui mentira le mieux.  Il serait étonnant que Mr Kim annihile en un jour une puissance nucléaire qui a mis 40 ans à être construite au prix de sacrifices sociaux et économiques monstrueux. Où est la cachette ? Et il maintiendra son mécontentement tant que la puissance militaire US dans sa zone d''influence n'aura pas baissé de plusieurs degrés. Les exercices militaires accomplis conjointement par Séoul et Washington sont une sérieuse épine. Il serait étonnant que monsieur Trump renonce subitement au verrouillage de cette zone, et à ses propres menaces, juste pour faire plaisir aux deux Corées… Jeu de dupes, leurre médiatique ? Ou peut-être intentions inavouées de part et d'autre. La diplomatie de surface cache le plus souvent la diplomatie réelle ou son absence.
 
Par ailleurs, en apparence, monsieur Trump n'applique pas à l'égard de l'Iran le même apparent bon vouloir diplomatique que celui finalement adopté à l'égard de la Corée du Nord ; pourtant il s'agit des mêmes griefs : fabriquer en douce du nucléaire militaire sans respecter les besogneux arrangements négociés avec ses prédécesseurs (Clinton et Obama), avoir la tentation d'agresser ses alliés, ne pas respecter les promesses successives et empocher les dollars généreusement distribués. Sans doute l'enjeu asiatique est-il plus clair, car il s'agit de maitriser une position jusqu'à présent nettement dominante. L'enjeu du Moyen Orient est d'une complexité tellement profonde, islamique, dans un enchevêtrement si confus d'a priori historiques, religieux, claniques, que la Maison Blanche ne domine pas vraiment, et où il faut jouer aussi avec l'Europe (qui est peut-être le vrai ennemi à abattre dans la zone ?)
 
Enfin, la rencontre programmée du 12 Juin peut être– en filigrane – pour tous les riverains du Pacifique, l'occasion de tenter de relancer le grand Traité commercial TransPacifique conclu en 2015, qui satisfaisait tout le monde et que Donald Trump raya d'un trait de plume à peine installé. Il s'agit d'un autre sujet que le problème coréen, mais voilà une bonne occasion d'en parler, car un tel rendez-vous ne se reproduira peut-être pas. Mais il ne faut pas anticiper : l'annulation pure et simple, l'impasse, ne sont pas loin. Il serait alors certain que Chine et Russie reprendraient la main (la Russie n'était pas partie au TransPacific) et ce pourrait être alors le début d'une sorte de "bye bye commercial à l'Amérique isolationniste".
 
Pour l'heure, il s'agit d'éliminer le conflit sur le nucléaire et de régler l'antagonisme coréen né de part et d'autre du 38ème parallèle. Le but ultime peut être à long terme un traité de paix véritable entre les deux Corées, assorti de l'humanisation des relations. Ce serait bel et bon.
La diplomatie est l'art des petits pas.

Envoyé par l'auteur, 24 mai 2018

COREE et COREE

Publié dans De par le monde
COREE et COREE : premier round                                             
 
Voilà… C'est fait : le premier pas est accompli.
La diplomatie silencieuse (la vraie diplomatie) a fait son œuvre. Le lassant désir de transparence permanente imposée par les médias a été habilement contourné. Des dizaines de types en costume sombre et cravate ont pris des dizaines d'avions munis de passeports diplomatiques, pour se rencontrer dans des lieux calmes et discrets, afin de discuter de choses sérieuses. Cela a pris du temps, beaucoup de patience, et la nécessité d'un vocabulaire commun.
Les deux Corées rebâtissent un début d'univers partagé. Cela prendra du temps, beaucoup de patience, et il n'est pas certain que cela réussisse. Mais le plus important est l'acquisition de cette plateforme commune d'intérêts, sans l'intervention de puissances extérieures, même si elles sont très "puissantes", ou même si elles influencent en sous-main. Cette bonne perspective a émergé de la calamiteuse Conférence de Vancouver, en Janvier, où aucune des Corées n'avait été conviée : sa conclusion fût que seules les deux nations concernées pouvaient trouver une solution commune satisfaisante pour tout le monde. Ensuite, il y a eu le bienfaisant intermède des Jeux Olympiques d'hiver, où sous couvert d'amusement sportif, les premières rencontres opérationnelles ont pu se dérouler. Les représentants respectifs de Monsieur Kim et de Monsieur Moon ont pu mesurer leur capacité à s'entendre. (1)
 
Lors de ses délires nucléaires – tout à fait volontaires – Kim Jong Un a atteint son premier objectif : se faire connaître, se faire respecter lui et son Etat ; faire savoir au monde qu'il n'était pas "un tigre de papier" mais un chef à la tête d'une nation armée et disciplinée. "Faire peur" est un moyen comme un autre de s'imposer en politique. Le second objectif était d'accéder à une reconnaissance non plus symbolique mais réelle et juridique : l'établissement de l'armistice de 1953 et de la frontière du 38ème Parallèle, lors de l'arrêt des hostilités entre Occidentaux et Communistes a laissé "béante" la question de la Paix entre les deux espaces délimités par l'autorité internationale. Il est donc temps de remédier au vide douloureux. Tel est l'enjeu actuel.
La Corée du Nord est désormais le symbole le plus pur de l’État communiste (maintenant que Cuba s'est engouffré dans la brèche monétariste et que la Russie et la Chine pratiquent des politiques alternatives). A ce titre, elle représente une vision autoritaire du pouvoir pour le bien du peuple, mais également dynastique (ce qui est paradoxal). Après trois années de guerre et 2 millions de morts, la péninsule devait revivre, quelle que soit la forme de son gouvernement. L'option communiste au nord, celle libérale et capitaliste au sud, représentent à elles deux le dilemme le plus pathétique de notre époque trublione et remuante à l'excès.
 
Maintenant, l'ambition du jeu sera d'établir une situation "gagnant-gagnant" : l'inquiétude de la zone Pacifique dans son ensemble et sa diversité, a été et reste très grande : il n'est pas question d'avancer davantage vers une déstabilisation. Tous les proches voisins des Corée ont atteint des niveaux d'alarme peu vivables sur le long terme. De l'Australie au Japon de Singapour au Philippines, les essais nucléaires et la politique extrêmement menaçante de Kim Jong-Un ont engendré la panique.
C'est là que le clan des "grands frères" communistes intervient : la Chine d'abord, et la Russie (toujours soviétique) sont intervenu afin de modérer les ardeurs agressives ; les enjeux économiques et financiers sont d'importance. Surtout pour la Chine du président Xi, dont les plans de conquêtes économiques sur Zone Pacifique et dans le reste du monde ne doivent pas être contrecarrés par un allié irresponsable. La Russie, grande pourvoyeuse de moyens et de procédés de gestion sociale, a également désiré affermir son rôle de modératrice. Donc, côté Corée du Nord le contexte est bétonné.
 
En face, Donald Trump n'a pas tort lorsqu'il affirme que se sont ses "coups de gueule" qui ont déclenché le cheminement vers l'apaisement : si on a bonne mémoire, en 1994, Bill Clinton, alors président des Etats Unis, finit, au terme de discussions interminables, par arracher un Accord à l'ultra tyrannique père du Kim actuel : lequel promet d'abandonner son programme nucléaire militaire en échange d'une aide économique civile. Sous couvert de cet Accord, la Corée du Sud, le Japon et d'autres Etats fournirent deux petits réacteurs nucléaires civils et une aide de plusieurs milliards de dollars. Clinton affirma naïvement "c'est un bon accord qui assurera une meilleure sécurité à tout le monde et permet à la Corée du Nord de se développer". Monsieur Kim ne démantela rien du tout et empocha les dollars. (2)
. Ensuite, George W. Bush tenta d'être plus sévère, et enclencha sans succès de nouvelles négociations ; la réponse, en 2006, fut le premier essai nucléaire. Tout le travail de l'administration Obama fut de ralentir au maximum les effets dévastateurs de cette politique, alors que Chine et Russie épaulaient leur allié nord-coréen.
 
Maintenant qu'il a acquis sa notoriété internationale et conforté sa réputation, Monsieur Kim veut passer à une solidification économique, et sans doute tenter de rendre son système social moins épouvantable. Pour cela il doit "s'ouvrir au monde", trouver des liens financiers nouveaux, utiliser des modèles sociaux occidentalisés ; il les connaît bien, puisqu'une grande partie de sa jeunesse s'est déroulée en Europe et aux Etats Unis. Il en connaît les qualités et les défauts.
Il ne faut surtout pas songer à une réunification. L'hypothèse est absurde. Sur quelles bases pourrait-elle exister ? Aucun des protagonistes ne le souhaite, ni aucun des deux peuples. Les deux systèmes, tels qu'ils existent, sont aux antipodes l'un de l'autre. Tout au plus, une coopération, ciblée sur des domaines précis serait appréciée par les deux parties.
Peut-être la rencontre en Juin avec Donald Trump n'aura-t-elle pas lieu ? Peut-être sera-t-elle catastrophique ? Trump ne démordra pas d'une dénucléarisation totale, et Monsieur Kim revendiquera la disparition des bases armées nord-américaines les plus proches de ses frontières. Néanmoins les professionnels de la diplomatie misent sur une pacification bilatérale. Un modérateur a été introduit dans ce dialogue effervescent : le représentant sud-coréen ; lui seul peut comprendre le point de vue des deux parties. L'aboutissement logique idéal serait, près de 70 années après l'armistice séparatiste, la signature d'un véritable traité de paix et l'abandon de l'opaque et douloureuse frontière militarisée.
Mais la route est encore longue. Quelle est la part de sincérité ou d'hypocrisie ? De strict calcul opportuniste et de véritable désir de paix ? Faut-il miser sur un remarquable coup de théâtre (ou d'accélérateur) commis par deux interlocuteurs imprévisibles ou un enlisement dévastateur ?
 
Finalement, la vraie question est : au bout d'un siècle de batailles, d'affrontements terrifiants, de heurs irrémédiables, la version communiste-collectiviste du pouvoir et de la société peut-elle être compatible avec celle de la société libérale-capitaliste ?
L'enjeu des rencontres des deux prochains mois, de ces sourires et poignées de mains, de ces accolades et tables rondes, est mondial. Et en quelque sorte philosophique. Il nous concerne tous, présente une résurgence des périls nucléaires que l'on croyait pourtant évanouis à jamais, et pèsera également sur le devenir de l'Europe, car désormais tout est lié.

Envoyé par l'auteur
(1) Les rencontres politiques et diplomatiques discrètes sont  un rituel des Jeux Olympique. Cela a commencé il y a longtemps, bien avant la 2WW. Mais c'est surtout à partir de 1948 que cet aspect s'est développé : afin de prouver au monde qu'ils existaient toujours et que la Paix était vraiment acquise, les Européens et le Comité International ont rétabli très vite la tradition olympique. Les Britanniques reprirent le flambeau en 1948, puisque les Jeux de 44  y avaient été impossibles. A la recherche d'une capitale européenne  neutre, non touchée par la guerre et ses bombardements (ni non plus dans un pays à gouvernement fasciste), Helsinki en 1952, capitale de la Finlande fut plébiscitée. C'est là que les Nord Américains et les Soviétiques se rencontrèrent pour la première fois dans ce contexte de Guerre Froide. L'évènement très symbolique en fut aussi les 3 victoires d'Emile Zatopek, brillant représentant du monde de l'Est alors que les USA remportaient le plus grand nombre de médailles.
(2) Le même type d'arrangement fut conclu avec l'Iran (et l'Irak), ce qui autorise le Président Trump à les menacer de la même manière, même si la situation au Moyen Orient est très différente et surtout beaucoup plus complexe.

La terre a tremblé

Publié dans En France
La terre a tremblé                                        
 
Les Français ont eu à entendre le lundi 3 Juillet le discours présidentiel devant le Congrès des 2 Chambres parlementaires. Certains l'ont trouvé trop long, sans réaliser tout à fait qu'il était, en cette circonstance, nécessaire de "préciser" les orientations souhaitées ou fantasmées des 5 années à venir…
En fait, ce discours, très construit, très travaillé, sans doute réfléchi et préparé de longue date (peut-être depuis le lycée ?) s'avère être une soutenance de thèse au sens le plus académique possible ; les briscards émérites en sciences politiques et économiques, ne s'y sont pas trompés : la construction progressive, au terme d'une introduction d'exposition, les développements classifiés, émaillés de citations bienvenues, de référents intellectuels largués aux bons endroits, l'explication généraliste, le résumé terminant chaque proposition, afin de réveiller l'auditoire, la progression académique, de la politique interne à l'européenne puis l'internationale, tout cela dans une langue très littéraire, conduisait au satisfecit convoité, avec mention très bien et les félicitations du jury.
Cette Charte proposant un avenir meilleur, une France régénérée et des Français remis sur les bonnes rails de la concertation, de la confiance et de la démocratie mutualiste, s'inspirait (cela a été dit à plusieurs reprises) de l'esprit des Lumières, des philosophies libérales récentes sans droite ni gauche pour ce qui est de la réforme sociale, et, au plan économique, directement, de Schumpeter et de sa fameuse destruction créatrice, consistant, dans la patience et la durée à émonder l'arbre économique de ses mauvaises branches, celles pourries et pesantes, pour greffer les embryons d'une renaissance collective.
 
Le lendemain mardi 4 Juillet, le Premier Ministre, en élève studieux et discipliné, observant rigoureusement les articles 20 et 21 de notre Constitution proposait "la mise en œuvre gouvernementale et administrative" des orientations présidentielles. Là aussi, une belle prose, travaillée, littéraire, produite par un homme honnête, convaincu et cultivé (voir les hommes qui lisent), dans le droit fil des campagnes électorales.
Suivirent plusieurs semaines de gesticulations, commémorations, discours presque tous semblables, revenant sur la nécessité d'être rassemblés et constructifs d'un lendemain qui, forcément chantera. Exercice de communication destiné à rassurer et bétonner l'acquis sorti des urnes.
Les Français ont cru en un nouveau Brumaire, en un jeune Bonaparte providentiellement vainqueur de nos vieux démons aveugles et empêtrés, avec sa garde rapprochée, un nouveau Code du travail sous le bras, allégé d'au moins 200 articles, d'un projet économique cohérent et d'une vision sociale adulte, diminuant l'assistanat au profit de la responsabilité citoyenne.
 
Tout cela était bel et bon, mon Ami, aurait dit Hercule Poirot
Las !…
Il s'agit d'une magnifique vision théorique, concoctée par quelques copains très cultivés, formés aux mêmes sources de savoirs, ayant répertorié par la pratique ministérielle, locale, territoriale, entreprenariale tous les défauts et blocages français, riches au surplus de regards comparatifs soulignant que d'autres sociétés aussi empêtrées que nous, usant de rigueur, discipline et volonté, prospéraient désormais, après un effort collectif réussi.
Mais le passage de la fiction progressiste à la médiocre réalité s'avère douloureux et sans doute décevant ; le couperet de la France vraie est impitoyable, et ces premiers de la classe se cognent aux murs du quotidien vécu :
 
1° le désastre financier, le vrai : même très bien informés, ces hommes et femmes de très bonne volonté, n'avaient pas eu accès à tous les dossiers, n'avaient pas compris l'ampleur du gouffre d'inconscience, de mensonge et d'incompétence des décennies précédentes. L'argent a filé, en quantité ahurissante, de toutes parts comme d'un tonneau démantelé, pire que celui des Danaïdes... sorties incontrôlées... rentrées cahotiques et mal employées... En voulant être partout, l’État s'est transformé en girouette financière et fiscale, assoiffé de mini réformes destinées comme des sparadraps, à cacher les trous les plus béants.
 
2° le désastre administratif et gestionnaire : la question des fonctionnaires n'est que la face la plus visible de ce problème de fond : des dispositifs surannés, empilés les uns sur les autres au gré des lubies politiques, soit pléthoriques, soit insuffisants, communiquant mal... La croissance exponentielle du pouvoir préfectoral avec des moyens désuets, des découpages de circonscriptions et domaines de compétence mal définis, et là aussi souvent un gâchis d'énergies et d'argent assez stupéfiant. Le manque d'arbitrages et de concertations, et très souvent de malheureux acteurs qui ne savent pas vraiment ce qu'ils font ou devraient faire... Le fatras, quoi…
 
3° L'acharnement médiatique, absolument terrifiant, presque uniquement critique, le regard permanent sur les "détails", l'intrusion dans les projets, le travail réel. Les élus nationaux passent environ, toutes charges confondues, environ un tiers de leur temps à "communiquer", se montrer, répondre aux journalistes. Pendant ce temps, on ne travaille pas vraiment, finis les projets mirobolants en petits cercles d'étude, les idées lumineuses autour d'un verre et d'un clavier d'ordinateur... On passe à la moulinette des Cassandre et de procureurs professionnalisés à tout instant. C'est épuisant…
 
4° le scepticisme économique et social : les Français ne croient plus aux réformes, et surtout, ne se croient pas réformables ; ils ont leurs vieilles bonnes habitudes de luttes stériles, de bagarres idéologiques datant des 150 dernières années, d'affrontements pour ne rien bouger. La grande tradition française aime quoi ? Défiler dans les rues avec des banderoles, bloquer les entreprises et partir en vacances. Point. 
La mondialisation est très loin d'elle, elle l'imagine peu, l'Europe n'est qu'un tissu d'injustices et de combines. La part vieillissante de la population n'a aucune ambition ni désir de changement, tout en se plaignant beaucoup (c'était mieux avant). Les millions de chômeurs vivotent mal, voire très mal, mais survivent environnés d'un assistanat aussi incohérent qu'inefficace. Une grande partie des étudiants ne sait pas du tout où elle est sensée aller, trop souvent munie de diplômes vides de sens.
L'agriculteur ordinaire crève de faim, alors que fournir la nourriture est le travail fondamental à toute population. Les éboueurs et les videurs de poubelles sont toujours aussi mal considérés, les balayeurs n'existent plus. Sauf dans les parcs d'attraction.
 
5° l'obstacle de la lenteur : les 4 aspects précédents, outre l'extrême complexité de nos procédures, installent l'obligation d'être lent. Nous sommes dans un projet idéal qui s'est donné 5 années pour obtenir des résultats, sinon réussir. Mais c'était sans compter avec l'incohérence en place, le manque d'argent et de moyens, les distorsions imprévues. Et puis, il y a le quotidien dévorant : une fois au pouvoir, il faut affronter tous les inattendus, les accidents, les agitations, les ratages, les trublions et troubles en tous genres. Ce faisant, on est obligé de ralentir le pas, alors que l'on rêvait d'un Brumaire immédiatement applicable…
C'est une bonne idée – sur le papier – d'avoir voulu changer le personnel politique national, d'essayer d'inventer de nouvelles règles, de nouveaux profils : mais il y a les cafouillages des débutants : être un représentant national est un vrai métier qu'il faut apprendre et maitriser. Cela ne se résume pas à "un weekend end de briefing accéléré" Sauf ceux et celles qui étaient déjà "dans les circuit", les nouveaux venus déchantent, se révèlent souvent fades, gaffeurs, et sont parfois terrifiés par leur propre imprudence ; il y aura forcément des défections et des cartons rouges. Il y a aussi l'écueil des fausses bonnes idées : en théorie, c'est bien mais sur le terrain le projet n'est que partiellement praticable ou même pas du tout ; parfois il apparaît trop élitiste, utopique, l'intention est mal perçue, déformée, mal interprétée et risque de faire trop de vagues. La soutenance d'une thèse brillante n'implique pas forcément sa réussite.
 
Bref, en ce moment ça patine. C'est normal. Tout le monde est très fatigué : la terre a tremblé, mais à l'analyse, ce n'est pas un séisme ni l'éruption du Krakatoa : juste des fissures dans l'édifice monstrueux. Il faut attendre : la vie est une longue patience (Lao Tseu) et celle politique, avec son art inlassable de tricoter et défaire, l'est encore plus. Les fustigeurs professionnels devraient sucer quelques bonbons au miel et les acteurs garder espoir, en ayant à l'esprit que "Diriger, c'est gouverner ses alliés".

Envoyé par l'auteur, 9 août 2017

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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