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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Quel régime ?

Publié dans En France
Une Monarchie républicaine ou une République monarchique ?      
 
Quelle étrange nation que la France !...Toujours "je t’aime moi non plus" avec ses leaders, ses chefs, ses élus, ses présidents : à peine choisis, déjà critiqués, mis à mal. Seuls échappent à ces querelles de ménage mal assorti, les "chefs", les vrais, ou du moins ceux ressentis comme tels. Depuis Charles de Gaulle, le Français cherche… vainement… celui (ou celle) qui les fera renouer avec le Nirvana du pouvoir, la sanctification de l’énergie républicaine.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le Français, tout en se faisant le champion de la démocratie élective, du renouvellement constant des leaders par son vote éclairé, est en fait un nostalgique de la stabilité, de l’icône installée, pour tout dire, de la continuité du pouvoir. Le véritable concept de l’esprit politique et constitutionnel français c’est le "monarque" : le type qui gouverne seul, qui décide, commande, surveillé (de loin) par des élus dûment encerclés de contraintes procédurières et qui sont sensés exprimer la constante voix du peuple. Lequel, peuple, l’a également porté au pouvoir dans l’enthousiasme.
 
Les plus jeunes et les mal informés s’imaginent que ce schéma émane du modèle présidentiel nord-américain. Pas du tout : nous portons en nous cette mentalité autoritaire d’un décideur solitaire depuis … Richelieu, Mazarin, Louis  XIV qui ont édifié le centralisme royal. Puis, une fois raccourci un Louis XVI hésitant qui ne savait pas parler au peuple, dans une pagaille de revirements insensés pour la conquête d’un conglomérat de peuples déboussolés (il ne s’agit pas encore d’une nation), après avoir essayé divers recettes de pouvoir collectif, se propulse au poste suprême un petit officier au teint jaunâtre, plus ou moins inventé  par des ligueurs trop peu méfiants. Se faisant "directeur", puis "consul", puis "consul à vie" et enfin "empereur",  en moins de 6 ans, le dénommé Bonaparte recrée l’image du sauveur tout puissant.
 
Le "bon peuple" contemporain, abreuvé de statistiques, d’informations politico sociales contradictoires, de publicités vantant à la fois le bonheur de la consommation et la détresse des bas salaires, les dangers de l’endettement et les voitures à crédit, cherche confusément cet individu, le "sauveur", le "rassembleur" providentiel.
Mais qu’on ne se fasse pas d’illusions : Quel que soit le nouvel élu suprême, la nouvelle équipe au pouvoir, les impôts ne baisseront certainement pas, les allocations ne seront  ni restituées ni augmentées, les entreprises ne rouvriront pas leurs portes aux chômeurs, et il n’y aura aucun coup de baguette magique pour diminuer une dette dont on ne mesure même plus ni le degré ni la pertinence. Les leçons du passé devraient pourtant nous éclairer : ce n’est pas parce que le monarque change que tout s’arrange. Mais comme le proclame l’incontournable Warren Buffet "s’inspirer du passé ne sert à rien".
 
Pourtant, pour faire court, quelques "élémentaires" :
 
*  La Révolution française créa le "gouvernement populaire" moderne : c’est la volonté du peuple, avec son effet majoritaire qui doit gouverner : après avoir été réservée aux représentants élus (monarchie constitutionnelle) , la glissade vers le gouvernement direct du peuple fut rapide : on passe alors au gouvernement "de masse". La Révolution nord-américaine fut celle d’un Tiers affairiste et souvent prospère, menée par un petit nombre. En France on trouve une toute autre dimension : le Peuple-masse, dont la volonté est exécutée par d’interchangeables acteurs jusqu’à ce qu’un "chef" émerge du chaos. Autrement dit, on revient à un Monarque déguisé en patriote, lequel recentralise l’Etat au nom de la nation. Avec un autre vocabulaire, d’autres insignes, on retourne à un absolutisme monarchique ; cela recommencera avec la Seconde république suivie du second Empire, puis, la notion de peuple souverain ayant été exportée, elle nous reviendra sous la forme du marxisme léninisme, appelé communisme, tout aussi intolérant et totalitaire.
 
*  Cette lecture de l’organisation de la collectivité entretient la toute-puissance de l’Etat central, doté d’une administration générale animée par des serviteurs fonctionnarisés, c'est-à-dire échappant au marché ouvert du travail. Cela permet la continuation puis l’extension des monopoles d’Etat, toujours au nom du peuple sur lequel les successifs gouvernements veillent avec amour et dévotion. Là aussi, par cet habile et pesant tour de magie, l’essentiel de la productivité de la nation échappe au marché concurrentiel. En soi, ce n’est pas mauvais, mais encore faut-il que ce soit géré avec lucidité et le gout de l’anticipation. La France n’arrive pas à se dépêtrer de ces pratiques : la SNCF ne sait toujours pas si elle a des usagers ou des clients, (ce qui est très différent), de même que l’EDF-GDF, etc… L’absence de concurrence a tué et tue les entreprises d’Etat.
 
*  C’est également la Révolution française qui a inventé la "guerre de masse" : la Patrie étant en danger, tout le peuple a été invité à s’enrôler pour vaincre l’ennemi : cela ne tardera pas à prendre une dimension inquiétante, deviendra très vite une guerre de conquête et de pillage (toujours au nom du peuple, et non plus des intérêts des chefs, au moins en apparence), et changera totalement la physionomie des affrontements : A partir des guerres napoléoniennes – où on trouve jusqu’à
400 000 acteurs sur le pré (Leipzig 1813) - cela ne fera désormais que croitre et embellir jusqu’aux deux Guerres dites Mondiales et leurs millions de morts et de blessés. Ce faisant ces conflits tendent progressivement à s’étendre aux populations civiles – le peuple – pour lesquelles les armées ont été créées et sont sensées les protéger.
 
* L’autoritarisme d’Etat et son centralisme aboutissent forcement à l’absence totale du sens de la transaction : en France on ne sait pas négocier, on ne transige pas, on décide. Les discussions dites syndicales tournent toujours court car les représentants économiques sont relégués aux extrêmes, donc sont eux aussi intolérants. L’accaparement des leviers de décisions par des écoliers supérieurs qui n’ont jamais rien dirigé a entrainé une rupture quasi définitive entre le monde de l’entreprise et du travail et l’univers immobile de l’Etat, lequel a mis des crampons à ses confortables baskets. La non-confiance est totale : en France tout "patron" est bon à abattre et l’enrichissement en dehors du cercle vertueux de la Française des Jeux (monopole d’Etat) est immédiatement soupçonnable .
 
*  Dans ce cocon du "tout Etat" la France a développé les mythes de la liberté individuelle et celui de l’égalité : le principe de base étant "puisque l’Etat bienveillant s’occupe de tout, je peux exclusivement m’occuper de moi-même". Deux cent vingt années de liberté individuelle ont abouti à un égocentrisme insupportable, un mépris d’autrui, de tout être différent. L’ "autre" est ennemi, il dérange. Il est très curieux de voir que dans un Etat collectiviste, le sens du collectif est aussi mal perçu et pratiqué. Par ailleurs,  l’égalité telle qu’elle est prévue dans la Déclaration des Droits connait une lecture erronée : le texte (rédigé par des bourgeois prudents qui se méfiaient du peuple) dit "tous les hommes naissent libres et égaux en droit" : ce qui veut dire que le cadre juridique offre à chacun la possibilité de construire son propre statut égalitaire : l’égalité est à construire, elle est relative, et non pas acquise et absolue. Le mythe égalitaire est redoutable. Et mensonger. Une grande part de nos conflits et de nos paresses vient de cette erreur de lecture et de compréhension, que d’ailleurs l’Etat se garde bien de rectifier.
 
*  Enfin, émergeant d’un millénaire de chrétienté oppressante (ou jugée telle) la République révolutionnaire a érigé la laïcité en principe national. S’en est suivi une lutte infernale (c’est le cas de le dire) entre l’Eglise catholique dominante et les républicains laïcs ; ce qui est une lecture imbécile : on peut être chrétien et républicain, de même que laïc et attaché au pouvoir personnel. Passons. L’éradication du monde religieux  continue, malgré les efforts successifs de tous les régimes politiques successifs. Notre calendrier moderne est l’exact reflet de ce combat : Noël et le 1er de l’An, le délibéré détachement des vacances scolaires de printemps de la fête de Pâques, au 14 juillet républicain répond le 15 aout marital, Novembre voit le 1er et le 11 novembre batailler pour les morts, le bouquet est en mai où 1er et 8 mai s’opposent à Ascension et Pentecôte, coutant ainsi une semaine de salaire aux entrepreneurs. Il est savoureux que le Jour du Seigneur (dimanche, jour de Dieu) traditionnellement chômé (en principe) soit si âprement défendu par les CéGéTistes et autres défenseurs des Gauches radicales. Par ailleurs, et c’est sans doute le plus préoccupant, la laïcité à la française est essentiellement négative. ("l’Etat ne participe d’aucune croyance"). Ainsi il a laissé se développer dans une friche totale, le mépris et la non considération, un Islam aux multiples facettes, devenu la seconde croyance de l’hexagone, et dont il est maintenant impossible de mesurer l’impact et d’en prévoir les conséquences sociales. L’anti chrétienté ne suffit plus, il faudrait ouvrir plus grand les yeux et les oreilles, et, au lieu de se lamenter, tenter de comprendre.
 
Bref, les Français attendent, cherchent un héros salvateur, autoritaire mais juste, à la fois inventif et conservateur, financier mais populaire, un monarque partageux, un laïc  œcuménique, rassurant mais novateur… autrement dit, vu les milieux actuels de décision,  un leader introuvable… Courage….

De l'uniforme

Publié dans A tout un chacun
L’uniforme uniformise. Il informe et désinforme.
 
L’uniforme uniformisateur désinforme sur l’intime, sur l’individu porteur qui n’est plus qu’un porte-vêtement indicateur d’une fonction. Il est d’ailleurs possible de concevoir cette uniformisation comme une atteinte à l’identité ou, au contraire, comme une protection du plus secret de l’individualité ; l’uniforme induit en lui-même que tous les porteurs de la même enveloppe distinctive seront traités de la même façon et/ou accompliront des tâches identiques. Cette enveloppe rend donc indistincts ses porteurs. L’uniforme sert à ne pas être distingué et entrave toute individualisation. D’un autre côté l’uniforme informe d’une fonction – "l’habit fait le moine" - , c’est un médium ravageur d’une redoutable efficacité ; on est vêtu de ce que l’on fait : outil de repérage visuel instantané, il est un simplificateur des relations sociales, un outil hiérarchique et fonctionnel ; peu importe ce qu’il il y a à l’intérieur de l’enveloppe distinctive du moment que le rôle indiqué par l'uniforme est rempli.
 
L’uniforme commença peut être sa belle carrière à la Tour de Babel ; la Bible ne le dit pas, mais c’est presque évident : dans la multitude affairée, puis le galimatias des langues différentes, la seule façon de s’y retrouver fut de vêtir les transporteurs en transporteurs, les tailleurs de pierres en tailleurs de pierres, les esclaves en esclaves, leurs gardiens en gardiens.
Trois mille ans avant les balbutiements de la civilisation indo-européenne, les empereurs de Chine du Nord, déjà, vêtaient les lettrés en lettrés, leur imposant de longues robes entravées pour les empêcher de cavaler, de faire autre chose que penser et s’exercer à la calligraphie. Une complexe hiérarchie de coiffures et de vêtements permettait de distinguer les différents serviteurs de l’Etat. Le tablier de cuir distinguait aussi le céramiste et le forgeron : même loin du feu, ces artisans devaient toujours en être vêtus, afin que, en cas d’urgence, on les retrouve facilement.
Plus proche de nous, la pourpre bordant la toge indiquait à Rome la fonction délibératrice et sénatoriale, et les épouses des sénateurs romains étaient astreintes au port d’une unique coiffure permettant de les distinguer en quelque lieu qu’elles fussent ; l’oubli de cette obligation étant lourdement sanctionnée.
 
L’uniforme "oblige" et "libère" ; il est la plus efficace  des cartes de visite ; il évite toute explication et même la déclinaison d’une identité. Point de discours, point de tracas de langues étrangères et de patois mystérieux. Arborer l’habit ou les signes distinctifs de son rôle social évite toute autre justification. La fonction existe dès que l’uniforme apparait : l’infirmier apporte avec lui l’hôpital, le religieux sa chapelle, le militaire son bivouac ou son casernement ; la distinction par la "tenue" peut d’ailleurs être valorisante ou dévalorisante, une indication de grade, de hiérarchie, de classification ; tout fautif est en fautif (parfois très voyant), son gardien en gardien ; la présence de deux uniformes ensemble indique automatiquement la hiérarchie : celui qui doit se soumettre et celui qui commande. Mais il "oblige" aussi : malheur à celui dont l’attitude ne correspond pas à ce que l’on attend de l’uniforme…
 
L’apogée du système est dans "l’uniforme de masse", pour deux raisons : parce qu’il dépersonnalise complètement ceux qui le portent, et parce qu’il fait la fortune de ceux qui le fournissent. Avec la conscription patriotique au nom de l’Etat national, la République française inventa "l’usine de confection", et, par-là, les premières fabrications "à la chaine" : une des premières manifestations de la première révolution industrielle est la mise en fabrication des uniformes militaires. Avant, en vertu  de la personnalisation des commandements, et de l’origine privée des effectifs, les chefs de guerre équipaient eux-mêmes leurs hommes, les officiers s’équipant le plus souvent à leurs frais. Les riches s’équipaient richement, pas toujours uniformément ; les pauvres allaient "n’importe comment", ou en guenilles (mot issu du néerlandaisguet signifiantcoquin), d’où la difficulté de distinguer les gens de guerre des voleurs, faute de repères clairs. Même le roi équipe lui-même ses troupes. 
Le premier uniforme uniformisateur de notre histoire moderne est la tunique du Croisé : dans le chaos humain et les imprévisibles retournements des Terres saintes, la Croix par-dessus la cote vaut identité. La conscription de la République élective vient bien plus tard, et indique un repérage clair, appelle aussi la facilitation des sanctions aux comportements inadéquats ; toute indélicatesse commise par un uniforme est immédiatement signalable ; celui qui accuse a un indicateur clair (qui peut aussi l’inciter au silence) ; mais, en principe, l’uniforme protège à la fois l’autorité et la victime. Le système hiérarchique prend "corps" à travers l’uniforme et ses signes distinctifs, de même que le système de sanctions.
 
Sur les chemins de Compostelle, le pèlerin se distinguait à sa pèlerine, sa coiffure, son bâton et sa coquille… On le reconnaissait de loin. De même les religieux, les réguliers itinérants et mendiants… les séculiers plus libres hors les offices, mais astreints eux aussi au port des signes distinctifs de leur fonction, à la robe ou à la longue veste à rabats.  En ces longs siècles de culture parcimonieuse, souvent retenue par l’élite, d’analphabétisme quasi général, le vêtement indique non seulement la fonction mais l’appartenance sociale : vêture de petite ou haute noblesse, mise sombre du bourgeois, livrée domestique. Tout comme les enseignes des boutiques, la vêture révèle le métier, le niveau des revenus, parfois même l’âge et le rang dans l’activité : le nombre des rubans au chapeau, les boutons,, les galons, les boucles aux chaussures – le port même de chaussures en ces temps où tant de gens vont nu pieds ou au mieux en sabots – le droit à l’épée ou au chapeau, au bicorne ou au tricorne, au col de fourrure, aux revers garnis d’hermine ou de ragondin.
Dans les rôles plus humbles cela joue aussi : il existe différentes catégories de nécessiteux, repérables aisément. En les secourant, on aide aussi l’institution qui les protège. L’uniforme des internats uniformise les enfants, formant d’indistinctes masses bleues, noires ou grises. Madame de Maintenon mit toujours ses jeunes filles de saint Cyr  en uniforme, afin de gommer les différences de fortune, ne distinguant leur classe que par des couleurs de tabliers ; il y a aussi les bons et les mauvais élèves, ceux arborant le ruban blanc ou rouge de l’excellence, le moyen bleu pâle, le vert de la médiocrité, ou l’infamante coiffure du crétin.
 
Le Vatican se préoccupa de protéger les chrétiens des maux spirituels ou temporels qui pourraient les détourner du droit chemin : en 1215 le Concile de Latran imposa le port de signes distinctifs aux musulmans  (vert) et aux juifs (jaune) présents en terre chrétienne, ainsi qu’aux lépreux (noir) et aux prostituées (rouge). La cape, le mantelet, le chapeau, le tablier, revers et rubans prenaient un sens social et distinctif, appartenant à une stratégie d’ordre, de prévention sociale et sanitaire.
La Révolution française crût bien faire à l’automne 1791, par 3 décrets successifs, en intimant aux juifs du pape – ceux de l’Avignonnais et du Comtat Venaissin – de renoncer à la cape jaune, aux rubans et tabliers ornés de bandes jaunes indiquant leur appartenance, afin qu’ils fussent comme les protestants des "français comme les autres". Ce brutal abandon leur parut effrayant car ces signes distinctifs adoptés depuis Clément VI constituaient leur "armure" dans leurs déplacements, leurs commerces et la pratique de leurs mœurs.  La brutalité de l’ordre d’abolition déclencha  émeutes et manifestations à Carpentras et alentours, une "guerre des rubans et des tabliers" qui ne prit fin qu’en 1807 à la suite de l’Edit impérial de "francisation" des anciens Etats du pape.
Tout aussi brutale et inattendue fut, vers 1751 sous Charles XII, au royaume de Suède la guerre des perruques et des bonnets, entre la noblesse (les perruques) et le tiers (les bonnets) en vue de l’abolition des privilèges et des droits féodaux, origine du parlementarisme nordique moderne.
 
Religion, guerre et éducation sont souvent liées parl’uniforme l’arborant et se signalant très tôt dans toutes les sociétés car les trois secteurs d’activités représentent  aussi une mentalité, une adhésion culturelle, politique, une "appartenance" mentale aussi bien que pratique, laquelle engendre sa "défense" ou sa propagation (propagatio fide). L’écrivain nord-américain Alison Lurie rappelle que "l’uniforme est un costume totalement déterminé par les autres", évoquant le rôle symbolique et signalétique du vêtement sa signification d’intégration et de fonction sociales : le vêtement de travail ne correspond pas à un choix, ni à un instinct personnel : il indique "l’action dans le groupe" et il est conçu pour "garder les gens à leur place" dans un rapport d’efficience, de hiérarchie et d’ordre. Il contribue à ce qu’une tâche s’accomplisse plus facilement et que cette dernière se trouve non seulement indiquée mais aussi valorisée et reconnue. C’est une évidence pour le "rôle" militaire : sur le terrain, dans le combat, le vacarme et la fumée, il faut pouvoir repérer le chef, voir où sont les hommes de l’unité, qui doit être protégé ou éliminé. Cela est valable pour les combats classiques, terrestres, mais cela concerne aussi les corps plus techniques, au sein même des unités en action dans lesquelles les hommes ne se connaissent pas forcément. L’uniforme et ses insignes permettent un repérage visuel instantané dans des situations où la rapidité est essentielle.
 
De nos jours, le plus souvent, on endosse l’uniforme de sa fonction uniquement dans le laps de temps où on l’accomplit : le maitre d’hôtel et le serveur revêtent leur tenue sombre et leur nœud papillon dans leur établissement, le chef de chantier son bleu de travail dans son vestiaire, tout comme l’hôtesse d’accueil, l’infirmière, le professeur ; plus jamais de repérage professionnel au long des rues : fini Gabin en spahi dans les bistrots d’Orange, Jean Chevrier en aviateur cherchant sa belle vers le Pont des Arts, plus jamais de pompons rouges sur les boulevards… Le militaire devenu fonctionnel et non plus élément du corps social ne revêt l’uniforme que dans ses quartiers ou dans des circonstances précises. Le pompier n’est pas pompier tout le temps, ni le dentiste, ni le juge : la caractéristique la plus spectaculaire de la déambulation urbaine contemporaine est son anonymat. La rue n’est plus un spectacle social : elle est un fleuve anonyme de gens indistincts, dont la liberté consiste justement à n’être ni signalés ni repérés.
 
L’uniforme planétaire, asexué et mondial est désormais volontaire : c’est "le jean" qu’il soit blue, black, lavé, foncé, noirci, stoned, washed, délavé, coupillé, élégant, avachi, griffé, de récup, numérisé, large ou étroit, propre ou sale, pauvre ou chic.
D’abord utilitaire, uniforme des ouvriers, métallos, bucherons, chercheurs d’or du Klondike ou du Yukkon pour sa robustesse et sa facilité d’entretien, puis, après la Seconde guerre mondiale, signe de révolte et de jeunesse insoumise, le "jean" enveloppe désormais toutes les classes sociales, tous les âges, toutes les activités. Tenue préférée du voyageur, du touriste, il est banal dans les écoles et les universités, toléré dans les bureaux, admis dans les banques, commun dans les commerces.
Il est l’uniforme des non uniformisés.
Vêtement de loisir des cadres, des militaires et des juges, commun compagnon de toutes les jeunesses du monde, il côtoie  le sari, le boubou, la burka, équipe les chrétiens comme les musulmans, les Palestiniens comme les Israéliens… Il est celui que l’on endosse en quittant son vêtement de fonction. Il fait partie de la panoplie libertaire, signe d’évolution progressiste et de modernité, alors qu’en fait il est un signe majeur d’uniformisation des masses, d’indistinction des individus.
Sa symbolique libérale occidentale fut si forte dans les années 60-70 en URSS qu’il y fut un temps interdit, donnant d’ailleurs naissance à un florissant marché parallèle, alors qu’au départ il est plutôt l’uniforme du camarade-ouvrier. Etonnant destin d’un uniforme professionnel détourné, pour devenir le repère d’une individualisation contestataire. De nos jours, celui qui le revêt, qu’il soit général ou pacha d’un monstre marin nucléaire devient parfaitement anonyme, indéterminé, abandonne ses galons, peut redevenir étudiant dans sa tête par le truchement de ce "grimpant de Nîmes".
 
"Nous sommes ce que nous portons" : cette définition sociale très ramassée du vêtement  résume assez bien la perception complexe du vêtement dans laquelle – en fait – nous évoluons : le "vêtement non signalétique uniformisé" est un protecteur de l’intimité et de la personnalité, des origines et des activités, ; il provoque aussi, indirectement, une perte de l’identité. Selon les contextes, les circonstances, l’Etat politique où l’on se situe, ce peut être un avantage ou un inconvénient. En France, l’uniforme militaire a complètement déserté les rues après la guerre d’Algérie afin… " d’éviter toute provocation"… Pour un individu, passer en une journée de l’uniforme au "jean" signifie "aller du repérage volontaire à l’anonymat programmé" : revêtir l’uniforme signalétique le matin pour l’abandonner le soir et revêtir celui  de "l’uniformité indifférenciée" signifie une intellectualisation importante de sa propre vie et une vraie compréhension du "droit à l’intimité et à la vie privée", telles qu’exprimées dans les lois françaises.
 
Finalement être éduqué est en partie s’être laissé endoctriner pour se vêtir "conforme" : on ne joue pas au foot en complet veston, on ne va pas dans sa tour de bureaux en combinaison de plongée… Toutefois l’extension des activités sportives et des loisirs amène la ville à copier les stades : les fabricants l’ont compris : A quand les militaires en survêtements ? Il y a 40 ans, l’acteur américain Dustin Hoffmann déboulait dans les soirées mondaines en smoking et en "baskets" : ce fut un pionnier… Dès l’école maternelle, la garderie, les enfants intègrent que l’uniforme est un moyen de communication extraordinairement efficace, et permet de s’y retrouver, même si l’on est débutant : l’assistante en blouse rose qui aide à faire pipi, le gardien municipal qui sécurise la traversée de la rue, le pompier avec son extincteur  sont sans doute les premières représentations, pour un enfant, de la hiérarchie et de la sécurité sociales. L’uniforme, dans l’imaginaire enfantin, est presque toujours prestigieux et salvateur de situations inextricables sauf peut-être pour Tintin avec son pantalon de golf (remplacé maintenant par un "jean") et son petit pull bleu ; mais il est épaulé par le capitaine Haddock, l’archétype Tournesol et Milou inamoviblement chien.  En grandissant, on peut acquérir un avant-gout de l’uniformité chez les scouts, dans les écoles pratiquant l’uniforme, ou sur les stades dans les sports collectifs.
 
Entourés de personnes habillées comme nous, nous développons un double sentiment : à l’interne, celui de l’appartenance et de la puissance du groupe ; vis-à-vis de l’extérieur, celui de la différence. Pour cette raison, tous les régimes autoritaires, quels qu’ils soient, imposent à leurs populations, et en particulier à leur jeunesse – du Duce à Mao – le port de vêtements identiques et des uniformes "civils". Selon Marx, dans Le capital, l’individu n’est qu’un rouage du grand projet communautaire : il est "dans" la masse uniformisé et se définit par elle, ce qui fait la force du système, lequel s’incarne dans l’uniforme prolétarien. Mais sans doute, dans sa tête, l’homme est-il toujours différent de son voisin.
Dans le monde actuel, planétairement, c’est dans les services que le recours à l’uniforme est le plus important : serveurs, cuisiniers, chauffeurs, hôtesses, accompagnateurs en tous genres, gardiens, personnels navigants portent des uniformes définissant leur fonction. Le tourisme et les métiers liés aux transports le pratiquent largement, beaucoup en raison des difficultés linguistiques et la nécessité d’offrir un service rapide et parfait. L’uniforme définit le service, donc le travail de celui qui le porte : un commandant de bord en jogging mettrait mal à l’aise. L’uniforme sert à gommer l’individualité, contribue à la dépersonnalisation de celui ou celle qui remplit une fonction. Dans les avions, les chefs de cabine, qui affrontent parfois beaucoup d’agressivité de la part des passagers, disent couramment que leur uniforme leur sert "d’armure" et que les mécontentements ou anxiétés s’adressent non pas à eux mais à la Compagnie dont ils assurent le service.. Il y a d’ailleurs un paradoxe, car des lois récentes , dans le même temps, tendent à imposer une responsabilité individuelle accrue dans certaines fonctions administratives, obligeant le fonctionnaire ou l’acteur du service (rarement en uniforme) à faire connaitre son identité par un badge, une immatriculation, ou un cavalier posé sur son bureau. La fonctionnaire territoriale, l’employé de poste, l’agent bancaire peuvent – dans une certaine marge – se vêtir comme ils le veulent, mais ils ont l’obligation d’arborer un signe de reconnaissance pour l’usager, indiquant leur grade et leur fonction : c’est ainsi une sorte "d’uniforme minimaliste" permettant le repérage fonctionnel et hiérarchique.
 
L’uniforme fonctionne donc comme une sorte de "balise" : il répond à un "besoin" social : repérer l’uniforme ou le porteur du badge relève d’une nécessité de trouver celui ou celle qui doit être le bon interlocuteur et résoudra le problème, indiquera le chemin ou la procédure, qu’il s’agisse du docteur en blouse, de la lingère de l’hôtel ou du policier au carrefour. Nos sociétés en danger de délabrement ont-elles à nouveau besoin d’uniformes dans les rues ? Nos présidents élus y ont-ils gagné en arborant l’anonyme complet veston (parfois bien mal coupés) dont ils tombent désormais souvent la veste pour faire moderne ? Où est l’empanaché "représentant en mission" de la Première république ?
En se professionnalisant, l’armée – surtout de terre – devient "service public sécuritaire". C’est d’ailleurs le reproche que font les militaires aux terroristes ou aux civils de guérillas indéterminées : ils tirent dans le dos et ne portent pas d’uniformes. L’uniforme indique en principe que "chacun est à sa place" dans une société, et que cette même société est à peu près en ordre ou sur la voie  de l’être. Cela, du moins, "devrait" être ainsi. Dans les situations de "crise" l’apparition des uniformes devrait indiquer le retour à la normalité, une réinsertion de la justice, l’espoir du rétablissement de l’ordre, des secours, du calme… et non plus le bruit et la fureur perpétrés de plus en plus sans uniforme. On est encore loin de cet idéal et réfléchir à cet aspect des choses n’est pas inutile…
 

Réforme et territoire

Publié dans En France
La réforme et le territoire

Le seul intérêt de la tentative actuelle est de mettre en lumière l’incurie de dirigeants sourds, aveugles, sans mémoire ni vision d’avenir proche ou plus lointain. En un temps record, nous voici montés les uns contre les autres au gré d’annonces puis de reculades toutes plus dévastatrices les uns que les autres, d’accidents législatifs et réglementaires, de gouffres d’incompétences qui découragent les plus zélés des défenseurs de cette version agonisante d’une république sans foi ni loi. A-t-on vraiment oublié que gérer une nation est lui prodiguer, comme le promettent nos annonces constitutionnelles : liberté, égalité, fraternité, stabilité… toutes ambitions conduisant au bonheur de vivre en commun. … Savez-vous ? C’est dans le Contrat social du grand Jean-Jacques dont s’inspira la Première république et dans la constitution nord américaine : "the pursuit of the happiness" : la recherche du bonheur…

On le sait : notre organisation territoriale vit sur une vision vieille de 2 siècles, ravaudée et rafistolée au gré de nos aventures politiques et sociales, devenue trop lourde, complexe, couteuse, souvent injustifiée, parfois incompréhensible… Bref, il faudrait faire un peu de ménage… Or, voila que l’on propose dans la hâte et l’imprévision un projet monté de manière autoritaire, qui a déjà changé 5 fois de profil en moins de 8 mois, dont on ignore à la fois, le contenu et les tenants et aboutissants. Le plus choquant en est le caractère autoritaire  : Tout vient "du haut" : une fois de plus, c’est "La République mande et ordonne" dans une vision centralisatrice, jacobine d’où la confiance dans le "localisme" et l’originalité des peuples qui composent la nation sont largement exclus. Comme si nos édiles craignaient que sous trop de liberté, la nation ne se désintègre, tel un feu d’artifice de 14 juillet.
Le plus infantile dans tout cela c’est l’aspect "découpage" : on coupille, on replatre avant de savoir ce que les acteurs réels – les citoyens – font, ont à faire ensemble, vont faire et devenir. Il n’y a aucun projet : redécouper un territoire sans savoir comment on va y vivre est un non sens absolu.

Quelques réflexions fondamentales :
1* Au lieu de commencer par découper des régions (créations récentes et administratives) il est nécessaire de bien concevoir "le bas" : c’est lui qui détermine tout : comment les gens, les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, vivent sur le territoire, "leur" territoire : examiner l’articulation des territoires, en fonction de leur géographie, de leur histoire commune, leurs complémentarités comme leurs incompatibilités, de manière à les rendre "mieux vivables", rentables économiquement et humainement. Quelles sont les communautés qui ont intérêt à vivre ensemble ou à se séparer, compléter le paysage agricole tellement indispensable par celui urbain ou péri urbain… Bref consulter, prendre des avis, des conseils, faire au mieux… au lieu de plaquer des idées reçues à Paris au gré de rapports plus ou moins mal lus et compris. Qu’est ce qu’un bureaucrate-énarque des grandes villes connait à la Lozère ou à la vie à Is sur Tille ? Rien. La consultation locale a été insuffisante, voire inexistante, basée sur le quadrillage administratif

2* Ensuite, passer aux départements : ils ont 2 siècles, ont été conçus et découpés à la fois dans un grand désordre institutionnel et un vrai bon sens de l’époque, parce que longuement mijotés par des Siéyès ou des Cambacéres qui imaginaient depuis des années comment "améliorer" le sort de leur pays et de ses habitants : la poésie toute rurale de leurs noms (rivière ou montagne) dénote un attachement profond à la territorialité, révèle la ruralité, et la préoccupation de "bon ordre et sureté nationale" : la dimension est adoptée de manière à ce que "le préfet (nouvellement créé) puisse se rendre - à cheval - en tout lieu de sa circonscription en une journée". Nous n’en sommes plus là : la grande vitesse des transports, la facilité des relations, la mosaïque des circonscriptions rendent obsolète cette conception de la gestion de proximité : peut être pourrait-on passer de 95 à environ 75 ? Est-il toujours nécessaire de trucider la péninsule normande, les Alpes en maritimes, hautes, et basses ? Ne pourrait-on ne plus faire qu’un des départements littoraux avec leurs arrières "intérieurs" (comme Charente et Charente maritime) ; pourquoi tous les départements auraient-ils à l’avenir la même dimension ? Pourquoi, dans certains cas, ne pourrait-il pas y avoir "unité administrative", la même structure étant à la fois département et région ? Cela au moins regrouperait les fonctions éparpillées, et réaliserait de véritables économies, puisque c’est le but recherché. Ne jamais oublier que les Français sont très attachés à leur département : il est leur "repère de proximité" et mépriser cet aspect, en leur annonçant brutalement qu’on va le supprimer "pour leur faire du bien" est une erreur à la fois psychologique et conceptuelle.

3* une fois ce travail fait – et seulement après lui – s’attaquer aux fameuses Régions , centres des débats actuels , et dont la présentation relève autant de l’irréaliste que de l’incongru : le projet actuel, retoqué par des élus qui craignent pour leur confort, est sur bien des points attérrant : on ne touche surtout pas à certains royaumes, on en fabrique d’impraticables, on continue d’associer pauvreté à la pauvreté, à ne pas considérer les répartitions de populations, revenus, de productivité, de complémentarités… Bref, ce n’est pas une réforme, mais plutôt une pérénisation du gachis : quelques réaménagements sont bienvenus, car ils étaient tellement necessaires que l’exercice s’est révélé facile, mais à bien des égards, le projet est bancal et… oh ! comble de l’idiotie … il va sans doute couter fort cher.

L’absence de consultation des "bases", l’absence de vision sur le long terme, l’absence de respect des administrés, l’autoritarisme de la démarche, la bien trop grande rapidité de la procédure, laissent perplexe. Il est visible que "le pouvoir se méfie du peuple". Une fois de plus. On est en plein "présentisme" : on tente d’agir dans "le présent" afin de satisfaire l ‘air du temps, les journalistes politiques, une calamiteuse vanité de gestionnaire. L’aboutissement sera sans doute une série de blocages, un cout faramineux, peut être encore du chômage… enfin encore du désordre et de grandes insatisfactions. Or le territoire, ça vient du "bas", du sol, des pieds, des tripes.
Au passage, au lieu de les laisser dans une case séparée, peut être pourrait-on penser  à la réforme de la carte scolaire, laisser les régions décider de leurs congés, des répartitions locales. Idem pour la santé, les transports… Et les universités : si elles dégringolent en qualité, c’est parce quelles sont trop petites et trop nombreuses, avec des doublons incroyables et des pertes d’énergies et de savoirs inimaginables. C’est comme les équipes de football : trop nombreuses et trop petites. Les bons joueurs s’en vont, tout comme les chercheurs…
Allons, gardons espoir : peut être pourrions nous devenir un Lander allemand ou bien un 51ème Etat américain ?

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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