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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

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Mythes et notions

Publié dans Avec l'Europe
Mythes et notions 
                                       
On nous lamine, abrutit, assomme, vilipende vilainement avec ces encombrantes valeurs de la République assénées jusqu’à nous rendre nauséeux, toujours sur ce ton vaguement culpabilisant des pseudo anges blancs de l’arbitrage collectif, autorisés à nous sermonner parce que nous serions devenus idiots. Tout le monde s’y met : les journalistes autorisés ou pas, les énarques en perdition, les élus en mal de réélection, les imams débordés, les ménagères rencontrées au marché, les évêques 'françoisisés', les gens de cinéma remettant des statues chiffonnées. C’est éreintant.
 
La République aurait-elle inventé des valeurs particulières ? Et la République serait-elle un régime politique tellement bizarre et mal connu qu’il faudrait le particulariser et l’expliciter ? Billevesées que tout cela, sottises et balivernes, tout aussi toxiques que les détecteurs de fumée… Car la faiblesse du vocable employé interpelle : il est vague ; c’est un de ces mots-valises qui autorisent à déblatérer sur tout et n’importe quoi ; de plus, une valeur n’est que conventionnelle : elle est variable, issue d’une négociation elle-même incertaine en fonction des circonstances…Vous savez ? Ces fameuses "circonstances" de l’Article 16 de notre Constitution.
 
On ferait mieux de revenir aux Fondamentaux : aux Mythes et Notions qui fondent la démocratie telle qu’elle est définie et vécue en Occident.
Nos démocraties occidentales reposent depuis plus de 250 ans sur quelques définitions fortes qui les structurent et les justifient.
Cela vient de loin : des Grecs anciens, des mythologies sémites, des principes basiques à la Chrétienté (quelle que soit la version), d’un vécu considérable dans les affrontements, les exactions, les heurs et malheurs communs auxquels il a été décidé de tenter de mettre fin. Cette démarche, longue, complexe et controversée, est néanmoins solide car d’utopie, et elle est entrée dans la réalité des peuples, souvent avec fracas, et des reculs, mais toujours avec l’opiniâtreté de la certitude.
 
Le Mythe de la liberté habite tout Européen, taraude l’Europe sans doute depuis qu’elle se définit comme telle : l’Européen est un être libre dans sa pensée et ses mouvements. Premier Principe de la Déclaration de 1789, ce projet de vie agite des générations entières, commence avec notre Antiquité ; Platon a tout dit à ce sujet. Le grand Jean Jacques sait que cela reste à construire, Claude Lévy-Strauss pense que "non" : l’homme n’est pas libre, il est déterminé par ses environnements, le passé, le présent, l’avenir.
Si l’on ajoute Dieu à cette réflexion, on crée ce lien de dépendance avec le Tout Puissant, qui nous rend déterminés et peut-être obéissants sans toujours le réaliser. Ratzinger rappelle volontiers la Triple Alliance qui nous lie : celle d’Adam, celle de Moïse, celle de Jésus. Mais à l’intérieur de ce cocon de dépendance, l’homme peut tracer sa voie. Si on gomme Dieu de notre destin, on se retrouve dans un ethnocentrisme qui nous rend libre mais vacant, à la recherche d’une justice ou d’un bonheur illusoires. Néanmoins ce mythe de la Liberté a construit l’Europe moderne tant au social qu’à l’économique : le libéralisme économique sort de la liberté d’entreprendre et la liberté individuelle de la libre pensée et de mouvement.
 
Le Mythe démocratique complète cette approche : il est la possibilité – que l’individu se donne à lui-même parce qu’il est libre – de choisir son mode de gouvernement collectif et d’y participer. La vie collective doit être "gouvernée", organisée, mais au lieu d’accepter une détermination pesante, l’individu a la liberté de la choisir et de la décider. Beaucoup pensent –tel Bourdieu– que cette participation est illusoire et que le "bulletin de vote rend prisonnier".
Néanmoins les Européens ont exporté et imposé ce Mythe démocratique sur la totalité du globe, qu’il soit pratiqué honnêtement ou pas. Il reste le rêve absolu des opprimés et des oubliés de la liberté.
 
Le Mythe égalitaire complète les 2 premiers ; toutefois l’Egalité reste un "désir" largement inaccompli. Ce fut le rêve éveillé de la révolution française, puis celui des pauvres du XIXème siècle, repris par les anarchistes, les socialistes, les communistes de toute l’Europe… Certaines pages de Proudhon sont bouleversantes.
Le désir de l’uniformité des conditions est passé de l’individualisme philosophique au collectivisme économique. L’égalité demande à être financière, mène indirectement à la détestation de l’enrichissement s’il n’est pas pour tous. On le ressent durement ces temps-ci alors que les pauvres sont plus nombreux et plus pauvres, et les riches de plus en plus indifférents à l’étranglement de la classe moyenne qui est le vrai support d’une possible "égalisation" des conditions.
Force aussi est de constater que la nature n’est pas égalitariste : les gros dévorent les petits qui eux-mêmes se nourrissent des minuscules et de ce qui ne crie pas : à défaut de gibier on devient végétarien. C’est peut être la bonne solution ?
 
Le Mythe national connait des réalisations très variées et pour la plupart bancales ou inachevées. Pour que des populations deviennent une "Nation" au moins deux des Mythes précédents doivent être réalisés. N’est nation qu’une société qui se reconnait comme telle, c'est-à-dire "appartenir à des repères communs, les entretenir et les défendre" selon la belle définition de Max Weber.
Faite de groupes parfois très variés, qui se sont peut-être affrontés pendant des siècles, ou bien fraichement arrivés sur un territoire préalablement défini, avec des niveaux de vie ou des mœurs très différents, la nation peut être très artificielle et vouée à l’effritement. Le remède est une volonté commune de vivre et prospérer ensemble, ou encore de lutter ensemble contre une quelconque adversité.
Les exemples  d’échecs sont tout aussi légion que les réussites : certaines sont éblouissantes, mais l’idée "nationale" reste fragile, au-delà des hymnes et des drapeaux, et parfois la volonté de vivre ensemble s’évanouit.
 
Le Mythe pacifiste est la grande idée de l’après Première Guerre Mondiale : un monde en Paix est à la fois dans l’idéologie de l’Europe occidentale, à laquelle on peut aussi rattacher le pacifisme (déjà naturaliste ou écolo) des Américains, et dans l’idéologie communiste. La concrétisation –du moins pour l’Occident– en fut la création de la Société des Nations, laquelle montra bien vite ses limites. C’était aussi encore l’époque du grand colonialisme et les leaders européens n’imaginaient pas, alors –dans les années 1920– que cela puisse se déliter.
Le Pacifisme revint en force après la 2WW et ses horribles hécatombes, puis ressurgit périodiquement sous divers oripeaux dans les années 70, 80… avec le "love and flowers" des campus US. Mais l’homme aime-t-il la Paix ?
Le nombre des penseurs qui ont analysé l’incontournable tendance humaine à la "destruction de l’autre", de ce qui est différent, aux joies du saccage et  de la violence est incalculable. Tout au plus arrive-t-on à cloisonner de "petits foyers de violence" en essayant qu’ils ne se répandent pas.
 
Ces 5 Mythes animent l’esprit l’Europe et ce qu’elle transmet à l’humanité : Jacques Derrida souligne combien sa démarche est originale… "l’Europe a inauguré depuis le temps des Lumières une relation originale entre l’autorité politique et le théologique ou plutôt l’autorité dogmatique religieuse, sans doute inachevée, relative, complexe, mais qui laisse une empreinte absolument originale qui ne se trouve ni dans le monde musulman, ni dans le monde arabe, ni en Extrême Orient, ni même –et c’est le point le plus délicat– dans la démocratie américaine… ". L’Europe est "différente" : le "bouclier européen" c’est "la norme sans la force".
 
Il faut les compléter par 2 Notions : L’une de la fin du dix-huitième siècle, celle du Bonheur de la déclaration des droits nord américaine  (antérieure à celle française) dans laquelle la recherche du bonheur (the pursuit of the happiness)  du peuple, exprimée par 2 fois dans le texte fédéral, doit être le premier souci des gouvernements.
Enorme nouveauté, car jusqu’alors les Princes et autres dirigeants se souciaient bien peu du "bonheur" de leurs populations. La seconde notion est celle du Progrès qui émerge aussi à la fin du 18ème siècle mais prend tout son essor et son envol mirifique pendant tout le 19ème siècle et le début du 20ème, alors que l’Europe et l’Amérique du nord – même avec des crises économiques et sociales pathétiques – resplendissent d’inventions techniques, mécaniques, médicales, économiques, bancaires, qu’elles imposent au monde entier et qui justifient tous les abus.
Aujourd’hui l’idée du progrès devenue ambigüe, s’accompagne d’une réflexion morale ainsi que d’une remise en cause d’une "croissance" qui serait illimitée. Par ailleurs, si dans la matérialité, nous avons été performants, mentalement il semblerait que toute idée de "progrès" nous ait échappé : nous sommes toujours aussi menteurs, égoïstes, veules, violents, insoumis, mauvais et insupportables.
 
Quatre Notions plus récentes viennent après la 2WW, largement nord américaines ; elles encadreront pour plus d’un demi siècle, la Guerre froide, la décolonisation et les innovations économiques et financières : brièvement ce sont : la notion de Tiers Monde : au départ le Monde Tiers c’est celui qui n’est ni occidental ni soviétique, qui se veut "hors la Guerre Froide", représenté par l’Egypte (Nasser), l’Inde (Nehru), la Yougoslavie (Broz-Tito) et l’Indonésie (Soekarno), ce qui va permettre aux Etats qu’ils incarnent de recevoir des aides  à leur développement des 2 cotés.
Ensuite ce mot "Tiers" prendra un sens économique, notamment pour les jeunes Etats issus de la décolonisation, bientôt assorti du vocable "Quart Monde" : le monde des plus incurablement pauvres. Donc s’amarre à cette innovation, celle de Sous développement cadrée à partir d’évaluations rigoureusement mathématiques de la situation socio-économique des peuples. A partir de quels chiffres est-on sous développé, et en fonction de quels repères ?
Enfin les notions de classe moyenne et de mondialisation occupent désormais les réflexions des théoriciens, se contrariant d’ailleurs l’une l’autre : l’existence d’une classe moyenne est indispensable à l’existence de la démocratie, à son financement et à son soutien intellectuel car les "moyens" d’une société sont ceux qui, par leur travail sont sortis de l’obscurité et ambitionnent pour leurs enfants un avenir encore meilleur. Mais cette espérance est minée par la mondialisation des marchés et des relations qui rendent les puissants encore plus anonymes et impunissables, les pauvres encore plus démunis : Exit alors la démocratie et ses copines : la liberté, l’égalité et la fraternité. On peut y  ajouter une transposition modérée du Mythe égalitaire : l’idée de justice selon John Rawls ou Paul Ricœur, lequel exploite aussi la bi-personnalité de l’être humain, son coté ange et son côté satan : ce que cherche désormais le monde contemporain est, semble-t-il,  une "moindre injustice".
 
Au regard de ce que les Européens –ces géniaux inventeurs de concepts– découvrent en ce moment, à savoir qu’ils ne sont plus les rois du monde et que leur univers de Mythes et Notions est miné par l’ambition économique autoritaire, par la violence et l’inculture, on peut se tourner vers la belle analyse de Mickael Doyle (professeur à l’U. de Columbia) qui cerne bien l’équation : La démocratie est un système de non-domination. La violence et la guerre demeurent impossibles à 3 conditions : la maitrise de la démographie et de l’immigration, un niveau de culture élevé avec les moyens de le financer, donc un niveau de vie élevé avec les moyens de le rendre durable ; la violence est envisageable uniquement pour lutter contre des systèmes adverses. C’est exactement la situation actuelle.
 
Alors ? Et nos étriquées "valeurs de la République" ?
Une valeur est volatile, et "s’évalue", elle flotte, comme l’Euro, comme un bien matériel qu’on aimerait s’approprier lors d’une hasardeuse vente aux enchères des approximations. Il faut rester dans la solidité des concepts et non dans les balivernes télévisuelles. Quant à "la République", la Res Publica, elle n’est qu’un système de gouvernement  soigneusement lové dans le principe mythique de la démocratie, qui a renoncé à la religion et au monarque héréditaire pour choisir la neutralité laïque et le principe électoral.
Cette beauté théorique est confrontée à la domination absolue de l’argent.
La situation est difficile car nous balbutions toujours les mêmes interrogations non résolues. Mais l’espoir aide à vivre. Attendons la suite… en rappelant la formule lapidaire et définitive de François Guizot (historien, académicien et ministre jusqu’en 1848) "Ce ne sont pas les opinions qui mènent le monde, mais les intérêts".
 
- Jacques Derrida et Jurgen Habermas : philosophy in a time of terror, ed Galilée, 264 pages
- Paul Ricoeur : la mémoire, l’histoire, l’oubli, le seuil, “la mémoire philosophique”, 676 pages
- Claude Levy-Strauss: de près et de loin, odile Jacob, 256 pages
- Pierre Bourdieu : la misère du monde, Le Seuil
- Alain Cotta : les 4 piliers de la science économique, Fayard, 442 pages
- Pape Benoit XVI : Encyclique » Deus est Caritas »
- Mickael Doyle :Ways of war and peace, 1997, U.Columbia ed.

Présentisme... et...

Publié dans Du côté des élites
Présentisme ... et imposture
 
Le "présentisme" n’est pas nouveau. Mais il prend des proportions inquiétantes.
Il consiste en politique et en gouvernement des sociétés à "gérer uniquement le présent", la succession des incidents quotidiens, à faire face épisodiquement aux évènements, accidents, malheurs, bonheurs, commémorations, ratées, réussites, obligations de la société globale, sans avoir de continuité, ni de programme de long terme à offrir.
Dans cette noyade de miettes de pouvoir et discours, aucune perspective d’avenir n’est donnée ; les promesses faites lors des campagnes électorales sont devenues fumées, les redressements envisagés sont gloutonnement dévorés par les obligations de l’instant, les gouffres financiers s’amplifient, les erreurs ne sont ni avouées, ni pardonnées.
Bref, le fossé de la méfiance et de la surdité ne cesse de grandir entre administrés désabusés et gouvernants amidonnés de leur propre contentement.
 
Le "présentisme" est d’abord détecté et nommé au Japon : il est très reproché au Premier Ministre Shinzo Abé  et à son gouvernement, lesquels, gestionnaires de la 3ème puissance économique mondiale (statistiques FMI et BM), n’ont aucune perspective d’avenir à offrir à leurs concitoyens, aucun projet durable pour une population en proie à l’inquiétude devant la stagnation persistante de son niveau de vie, une montée importante et rapide de la pauvreté (phénomène des évaporés) et une situation démographique catastrophique qui conduit tout droit à "la disparition du Japonais dans ses iles aux alentours de 2100". Pour se tirer d’affaire, Shinzo Abe – 63ème premier ministre  de l’histoire moderne - a provoqué des élections anticipées en décembre 2014, remportées haut la main, ce qui lui permet de pouvoir continuer paisiblement ses "Abenomics" c'est-à-dire ses rafistolages économiques et financiers, palliatifs supposés à  une dégradation plus radicale.
A sa décharge, il est honnête de signaler que le "présentisme" est une "vraie" constante de la mentalité de la société japonaise : le Japonais vit  "l’instant", la fugacité du temps, obéit sans barguigner aux injonctions venues du haut, qu’il soit écolier, étudiant, employé, cadre, retraité ; c’est encore plus vif pour les femmes lesquelles sont encore avant tout  "obéissantes". On décèle cette tendance dans la langue japonaise, la littérature, la musique, les arts : la fragilité de cette civilisation si particulière a enjoint à ses acteurs –soumis aux volcans, aux tsunamis, aux guerres internes, aux famines, de ne se soucier ni du passé ni de l’avenir, en préservant l’insularité.
 
Le Présentisme a atteint la France : quand a-t-il commencé ? On ne saurait le dire. Après Mai 68 ? Avec l’élargissement inconsidéré de l’Europe Unie ? Avec les excès d’optimisme d’une droite surfant sur du pseudo gaullisme ou d’une gauche vaguement jaurésienne enfin au pouvoir ? De la bataille irresponsable de ces deux tendances apparemment opposées mais complices, qui n’ont cessé, depuis 50 ans de détricoter ce que  l’autre avait fait ?  De l’absence de vrai projet social et économique ? D’une excessive vanité nationale trop encline à encenser le passé au détriment de vraies ambitions d’avenir ? D’un nombrilisme tel que l’évolution rapide et si radicale du monde n’a pas été perçue ?
Le "présentisme" a deux aspects complémentaires : Il consiste d’abord, dans la gestion de la société globale, à faire face au jour le jour aux incidents et accidents de parcours : la moindre ratée, le moindre malheur, toute carence se révélant soudainement, font l’objet d’une annonce immédiate d’intervention judicieuse, d’une réglementation oubliée, d’une mesure législative nouvelle, de recrutements de  personnels, de fermeture de ce qui ne marche plus, etc… Sans préciser que les lois nouvelles mettent environ deux ans à être votées, que la plupart ne reçoivent que peu de décrets d’application, qu’il faut "former" les gens recrutés et que cela prend souvent beaucoup de temps, que la plupart des annonces faites dans la hâte ne seront suivies d’aucun effet, que l’argent est dilapidé à tors et à travers.
On fait de l’innovation a postériori.
Cela au détriment de mesures "vraies" de long terme, de réformes structurelles profondes que personne n’ose entreprendre de peur de perdre le fauteuil confortable de sa fonction, de l’insertion d’un véritable dialogue démocratique entre le personnel politique (qui plane dans ses illusions et utopies) et les populations, les acteurs économiques, les laissés pour compte d’un tissu social en perdition, d’une réforme totale d’un système scolaire périmé. Le pouvoir se méfie du peuple ; il en a peur, en fait, depuis toujours, peut-être, en France, avec nos 4 révolutions, nos 11 constitutions, nos 5 républiques, nos 3 empires, nos guerres religieuses et civiles. Le peuple se méfie du pouvoir dans lequel il n’a aucune confiance et qui ne lui a jamais appris ni la transaction ni la mansuétude.
 
L’autre aspect, encore plus inquiétant est le "présentisme dans les médias" : il faut se montrer, il faut "paraitre", il faut "causer dans le poste" (comme disait Desproges), être aux matinales des radios, aux 20 heures télévisés, cadrer ses annonces avec les plages d’infos et de pubs. Il faut convoquer les journalistes ou  téléphoner aux directeurs de chaines afin qu’ils vous convoquent.
Tout cela est vaguement mortifère et bien des pères de famille saturés en profitent pour aller promener le chien.
L’irruption des médias de masse dans la vie politique est une vraie catastrophe, crée une collusion d’intérêts qui n’ont qu’un seul but : faire de l’audience et du fric.
 
Par ailleurs, il faut aussi être "sur tous les évènements" nationaux et internationaux : Il faut être à Quimper, à Davos, à Cambera, aux G8, G10, G20, à Bruxelles (là où se prennent les vraies décisions), à Strasbourg, à Washington (là où se prennent les autres vraies décisions), aux J.O. de Perpette les oies, à la finale de la coupe du monde, de France, de n’importe quoi ; il faut aller embrasser les sinistrés, les blessés, les assassinés ; consoler les mères, les veuves, les orphelins, inaugurer les Philarmonies même si on n’est pas musicien, décorer les méritants annuels, recevoir des ambassadeurs entêtés, couper des rubans, dévoiler des plaques, faire des risettes sur les marches devant les photographes et les caméras, commémorer tout ce qui se présente sans distinction, avec, si possible, quelques autres égarés institutionnels, à défaut de la Reine d’Angleterre qui a fait prévenir qu’elle ne se dérangerait plus tant son avenir est devenu court.
Bref, il faut se montrer, être "présent", du moins en apparence. Nous sommes entrés dans l’ère de la gesticulation et du spectacle. Pas dans celle de l’efficacité et du sens.
 
Devant ce délire de "paraitre", une question vient à l’esprit du plus crétin : les journées n’ayant que 24 heures, et même si on se déplace vite, quand ces gens de pouvoir travaillent-t-ils vraiment ? Quand approfondissent-ils les dossiers, quand réfléchissent-ils à leurs vraies tâches ?
Il a été calculé que les "politiques de haut rang" consacrent environ un tiers de leur temps utile à "communiquer". Quoi ? Et à qui ? On sait bien qu’ils prononcent des discours (parfois très beaux) écrits par d’autres, parce que c’est long d’écrire un beau discours ; on sait bien que leurs paroles de réconfort, de félicitations ou d’encouragement, sont des façades de bienséance… mais l’indifférence vaniteuse affleure souvent et vexe le citoyen ordinaire.
On en revient à la magnifique formule de Pierre Bourdieu "Quand dire c’est faire" (Ce que parler veut dire, Fayard 1982) : parce qu’il aura annoncé une action, l’homme politique est persuadé qu’il l’a accomplie.
 
Le problème de tout ce "paraitre", renforcé par les stratégies télévisuelles, conduit au redoutable fléau de l’imposture et du conformisme : Imposture des gouvernants, conformisme obligé des gouvernés dont la liberté d’opinion et de pensée se trouve étrangement réduite dans ce maillage fin de la "pensée unique". Il faut être "conforme", béat devant ce qu’on nous délivre à voir et à entendre, risquant d’être vampirisé par "le corps étatico-moral" qui nous enveloppe de son linceul de banalités. Même les déclarations dites énergiques, tous les pactes, conventions, sursauts solennels sonnent tels des rabâchages de situations déjà vécues, tellement "jouées" sur écran ou derrière le petit piédestal des déclarations officielles coincé entre deux drapeaux, qu’ils en sont devenus fades et risquent de laisser indifférent.
Il faut se souvenir de la belle formule de Soseki Natsume dans son essai si lucide Et puis…de 2003, à propos du Japon et de sa propre société : "… Par la grâce d’une éducation réduite au strict minimum, les gens de ce pays sont tellement exploités, à en avoir le tournis, qu’ils succombent tous en chœur à la neurasthénie"…
Protégeons nous avec énergie d’un tel destin.

Toujours l’Europe

Publié dans Avec l'Europe
L’Europe est un espace sans cesse disputé, convoité, conquis et recomposé, toujours en mouvance, fait de peuples proches mais rivaux, souvent migrants, de Princes exigeants, opiniâtres ou fantasques.
Cette "péninsule avancée de l’Asie" comme l’écrivit Paul Valéry, demeure, entre Méditerranée et Océan Glacial, entre Atlantique et Caspienne, le centre d’une suractivité conflictuelle inouïe, d’un maelstrom idéologique permanent. Le tourbillon créatif européen, dans le domaine du pouvoir et de la conduite des sociétés est constant, et à peu près unique dans l’histoire des peuples.
Dans son célèbre Pourquoi la Grèce Jacqueline de Romilly rappelle que les Cités grecques furent les creusets de l’originalité des Européens dans la réflexion politique. L’idée du partage démocratique auquel est lié le partage de la permanence de la Cité, fonde – au-delà et bien plus profondément que toute autre théorie – le concept européen du pouvoir moderne tel qu’il a traversé les siècles pour arriver à la démocratie élective et référendaire contemporaine. Mais sans doute faut-il une longue maturation dans les désastres pour y parvenir.
 
Le temps présent nous en donne l’éblouissante démonstration : la recomposition dans le malheur, la solidarité dans l’adversité. Les Européens, dans leur majorité, ont maintenant dépassé, au terme de plus de deux siècles d’évolution, le stade de l’Etat-Nation primitif (encore que certains peuples y accèdent à peine).
Toutefois parmi les 28 de l’Union et la Cinquantaine de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, l’expérience et le savoir politiques sont suffisamment ancrés pour que l’on puisse espérer une sagesse minimale commune. Ils ont assez bien compris que  fragmentés et dispersés ils resteraient "petits" à bien des égards, isolés et souvent fragiles. L’Europe invente le transnational, le commandement commun, la médiation permanente, "l’arrangement" à l’européenne.
Dépasser la grave crise rampante actuelle – laquelle est très loin d’être terminée – à laquelle se surajoutent bien des péripéties (prévisibles ou pas ?) est le souci majeur. Elle se présente sous deux aspects : l’un économique et financier, le plus visible dont tout le monde parle et s’occupe ; l’autre sans doute plus profond et inexprimé clairement, une recherche identitaire renouvelée, créatrice de la solidification d’un avenir commun. Simplement, les Européens, même les plus modestes ou anonymes "attendent" quelque chose de la société à laquelle ils appartiennent, de ceux qui les dirigent, qu’ils soient civils ou militaires, des réponses aux questions qu’ils se posent, collectives ou individuelles.
 
Peut-on aller plus avant ?
D’abord se défaire de toutes les balivernes effervescentes qui polluent les mentalités depuis 40 ans. En France ni les nostalgiques 30 Glorieuses, ni le "travailler moins pour partager le travail" ni le "travailler plus pour gagner plus", ni les "pactes", ne tiennent la route. La troisième voie de Tony Blair s’est perdue dans les couloirs des banques en faillite. L’hyper libéralisme de Friedman, Hayeck et quelques autres a mené au gouffre. La mode est maintenant à la détestation du capitalisme mondialisé "fossoyeur des sociétés avancées", selon de dictatoriaux écologistes bureaucratiques. Arrêter aussi d’accepter la pensée nord-américaine comme définitivement "supérieure" et prophétique : les Etats Unis aux aussi boivent des tasses aussi amères que monstrueuses, qu’ils dissimulent autant qu’ils le peuvent et surmontent en travaillant comme des fous, en rejetant tout appauvrissement visible. Leur force est d’être persuadés d’être indestructibles et d’avoir opté définitivement pour un système politique qu’ils ne remettent jamais en question. Contrairement aux Européens, toujours prêts à l’exercice d’expériences nouvelles.
 
Ensuite rejeter l’homme-masse : Bientôt 8 milliards d’individus sur la planète, 11 prévus aux alentours de 2055. La terre, déjà un peu chiche sur la ressource, pourra-t-elle supporter cette surabondance, ces agglomérations géantes de 20, 30, 40 millions d’âmes à gérer et nourrir. Nous sommes désormais en plein dans les "villes-mondes" annoncées par de visionnaires sociologues et les économistes il y a 40 ans et qui signalaient, outre les problèmes économiques posés, l’impossibilité de surveiller, faire régner l’ordre commun, réguler les violences et les marginalismes destructeurs de la société globale.
On peut s’inquiéter de l’avènement de l’individu-masse, cet être "indifférencié", répétition d’un type générique destiné à accomplir des tâches préétablies par des ordinateurs.
 
Toutes les sociétés ont, à leur apogée, pratiqué toutes sortes d’aliénations économiques, mais de nos jours, cela devient la plus grande généralité. Dès l’école – qui n’est plus un lieu d’instruction mais un laboratoire de formatage – on recherche l’individu conforme en tous points, le non aléatoire qui se continue de manière familiale, par des jeux et les programmes télévisuels : bientôt ficelé dans des crédits pour études, des loyers étudiés, des endettements pour propriété, vacances et frais d’enfants obligatoires afin que la machine puisse continuer de financer santé collective et retraites. Ceux jugés trop ineptes pour entrer dans ce quadrillage sont impitoyablement rejetés, abandonnés dans le fossé de l’ignorance, voués à trouver par eux-mêmes une raison d’exister, ce qui le plus souvent aboutit à la violence, à d’artificiels paradis.
 
Le rétrécissement (très rapide) de la liberté d’opinion et de création laisse foudroyé : l’acculturation scolaire généralisée, la mono information lénifiante ou au contraire alarmante, le culte des jeux de tous ordres, les rythmes individuels formatés dans des bureaux, l’obligation d’être "informatisé" sous peine d’exclusion et de disparition (la mort numérique), tout cela fait froid dans le dos. L’originalité fait peur, la nouveauté doit être conforme à ce qui existe déjà. Cetindividu masse n’est pas malheureux : environné de "droits garantis" il suit la trajectoire autorisée du "control and confort" lui assurant formation, travail, revenus, respectabilité et retraite. S’il est question de l’envoyer défiler sur les boulevards, ou bien à la guerre, ce sera sur le même schéma, afin de sauver son petit palais conforme, ses pleins d’essence et son assurance-vie.
 
La gestion numérique du monde est aussi irréaliste que catastrophique parce que tentaculaire et acceptée sans aucun frein ni critique : souhaitée, souhaitable, bienfaisante souvent, elle est devenue oppressante, aveuglément autoritaire, et désormais nuisible en bien des domaines, obligeant à des accélérations inutiles, confondant les individus et les comptes bancaires dans une dictature numérisée ; le malheureux interlocuteur de chair et de sang est réduit à l’état de code barre. La dématérialisation de nombreuses gestions, l’incompréhension dans laquelle est souvent plongé le citoyen ordinaire, la disparition de relations humaines situées dans la réalité et non plus dans le virtuel sur écrans ou téléphone, conduit irrémédiablement au naufrage social.
L’Europe n’est pas faite pour cela.
L’Europe doit lutter contre cette deshumanisation.
L’Europe doit ré inventer son propre territoire social dont, elle a toujours fini par maitriser les mouvants contours, à travers toutes les tentatives autoritaires, (on ne les citera pas toutes), de l’Empire romain au Communisme, même si parfois ce fut long et pénible. La gestion dématérialisée du monde crée l’angoisse, l’instabilité politique et institutionnelle, génère le refuge dans les extrémismes.
 
Entre conformisme obligé et marginalisation, si on n’y prend garde, se dessinent deux tendances : d’une part,- pour reprendre une expression désormais établie - une extension du domaine de la lutte : bien qu’enveloppé de son linceul de confort formaté l’individu standard doit perpétuellement batailler pour garde sa place au soleil, son identité, sa respectabilité, sa petite marge d’opinion, promouvoir ses choix : même envoyer ses enfants dans l’école de son choix est une bataille, tout comme accéder au crédit, au logement, au numérique ; partir en vacances commence le plus souvent par une bataille autoroutière, ferroviaire, voire aérienne…ce qui fut longtemps un privilège dégénère lentement en cauchemar, et les cartes bancaires ne comptabilisent plus aucun secret.
La seconde nouveauté vient d’une nouvelle conception de l’espace de bataille conçu désormais comme "un volume physique global", baignant dans un multi contrôle international, insinué lentement et qui ne fera que s’amplifier au fur et à mesure des innovations techniques. Là-dedans la "vie à l’européenne" - ou "à la française" restera limitée, voire gommée, par force ou par raison : la puissance du contrôle social ira s’amplifiant, sous égide sans doute nord américaine (peut être chinoise ?), car malgré les ratés et les contradictions, les Etats Unis continuent de peser sur les destinées planétaires de manière incontournable.
 
Tout cela baigne dans de profondes contradictions parce que l’Europe est à la charnière de 2 mondes : celui qu’elle a inventé et imposé depuis peut être les Croisades, au travers de ses propres inventions intellectuelles et ses perpétuelles autodestructions créatrices et celui, nouveau, qui lui échappe et qu’elle ne maitrise plus que partiellement car le reste de la planète, qui lui fut soumis, a commencé à créer ses propres repères. Ou bien, elle s’adaptera en se "recréant" juridiquement, économiquement et socialement ou bien elle sera avalée et digérée par les gigantesques dragons de la nouveauté.
Allons ! Courage ! Ce n’est jamais que Jonas et la baleine, ou bien Georges et le lézard fumant qui recommencent…

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