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THIBAUT Francoise

THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

URL du site internet:

Des traces

Publié dans En France
Des traces
 
Les Français pataugent dans la frénésie électorale depuis plus de 6 mois, et peut être depuis 5 ans, depuis qu'ils se sont rendu compte que ce chef, choisi par défaut, gardait sa mentalité de secrétaire général, incertain manœuvrier entre copinage et détestation, sans se hisser vraiment au niveau d'un représentant significatif du pouvoir constitutionnel, ni d'une stature internationale véritable. Les éclairs de lucidité ont été rares et souvent tardifs. En fait il lui a fallu "apprendre le métier" auquel il n'était pas du tout préparé, sur le tas et dans un contexte vraiment difficile. Qu'il lui soit beaucoup pardonné même s'il a contribué à enliser un peu plus la Nation dans ses contradictions.
 
Cette édition 2017 de l'élection présidentielle française, caricature d'une démarche vraiment démocratique, présente quelques caractères très particuliers dans le droit fil d'une grande fatigue des institutions, des acteurs politiques et des citoyens.
Certains la disent décevante, d'autres la voient plutôt comme un jeu de rôles, les plus résignés la taxent de "coup pour rien". La seule certitude est qu'elle laissera des traces durables dans la  politique française pour les années à venir.
 
On y voit :
* La manipulation permanente et très profonde des médias de tous ordres, des journalistes politiques (elle est leur gagne-pain) dont certains se posent en procureurs avec une grande auto satisfaction, des chaînes télévisuelles et radiophoniques qui chantent toutes à peu près les mêmes rengaines, des sondeurs et de leurs sondages (vrais ou faux), des écrivaillons, commentateurs de presse écrite (souvent les mêmes que sur les écrans).
* Les méfaits et le trouble de l'information instantanée, des réseaux sociaux et autres sites de "tchach and gossip", souvent assez pervers, troublant de manière continue et incisive le véritable débat de politique, au grand mépris des règles constitutionnelles, légales et des pratiques parlementaires traditionnelles.
 
Tout cela pour dire que les habitudes de vote dit démocratique que nous pratiquons grosso modo depuis 1848 – année de l'introduction du suffrage universel masculin -  ou 1946 - année de l'accès des femmes au suffrage – sont complètement submergées par de nouvelles pratiques instantanées, qui se situent hors les règles du droit électoral ; elles donnent au vote des citoyens – qui est l'objectif final - une toute autre configuration car elles le situent hors la politique plus proche du quotidien vécu, de la pure revendication personnelle ou de groupe social, beaucoup moins "politicienne", échappant aux élus des Assemblées supérieures et à l'élite habituelle des milieux tant gouvernementaux que d'opposition.
 
Aucun des impétrants à la fonction présidentielle n'a abordé cet aspect de la démocratie à la française, laquelle, pourtant devra sérieusement évoluer, si l'on veut éviter soit le chaos, soit la démagogie autoritaire, les 2 avatars les plus courants de l'inadéquation des pratiques politiques aux aspirations du peuple qu'elles doivent gouverner. L'adage est bien connu "Le peuple est ignorant, mais il sait tout". Il sait surtout ce qui pourrait lui convenir, mais dont l'image précise reste dans le flou à travers les moyens à sa disposition : la révolte ou le bulletin de vote.
Les traces imprimées par nos présentes péripéties seront profondes et durables : que représentent ces gens acclamés comme des rock stars dans des rassemblements de plus en plus monstrueux, dont les discours restent fumeux, approximatifs, très éloignés des réalités, de ce qui est faisable et bénéfique, ignorant les véritables mécanismes d'une Europe systématiquement diabolisée et de l'environnement international dans lequel nous sommes ficelés. Sont-ils, en fin de compte, tout simplement compétents ? Car c'est cela dont on a besoin : la compétence... La stupide haine des finances s'y ajoute : pauvre, une Nation n'est plus rien, il suffit de regarder autour de nous pour en avoir la preuve. Ce pari de compétence impose aussi aux candidats une universalité du savoir gouverner que nul ne peut réellement avoir.
 
Les fractures se situent à 2 niveaux : Chez les acteurs politiques, (majoritairement issus de l'ENA) qui se livrent à d'insupportables batailles internes ; les fameuses primaires ont aggravé les détestations, stigmatisé les fractures, les batailles d'ego. Des haines tenaces sont installées. Les 2 "grands partis" primaristes sont en miettes.
Dans la population, ce bain politique permanent, spectacle de tricheries et de discordes, a amplifié les affrontements, l'incompatibilité des désirs, mis en relief le désenchantement, l'ignorance des plus jeunes, l'ultra conservatisme des seniors, lesquels constituent une part importante du potentiel électoral, la lassitude, la révolte ou l'indignation conduisant à l'abstention. Le résultat est un fractionnement des opinions, qui empêchera la cohérence parlementaire.
 
L'inquiétude gagne au regard des programmes :ils ne sont pas présidentiels, ils sont ministériels ; en effet, selon l'article 5, le Président de la République " ...veille au respect de la Constitution, assure par son arbitrage le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’État. Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire du respect des traités" (tiens ? Intéressant…).
C'est en vertu des article 20 et 21 de la Constitution que le Premier Ministre, choisi par le Président,dans le sein de la majorité parlementaire fait fonctionner la boutique : "Art. 20 : le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ; Art. 21 : le Premier Ministre dirige l'action du gouvernement, assure l'exécution des lois, est responsable de la Défense nationale... "
Certes le Président-chef de l’État - a quelques pouvoirs personnels, notamment celui de dissoudre l'Assemblée, mais en aucun cas il "n'administre" directement le pays. Il n'est pas fait pour cela. Par ailleurs, et surtout, il est illusoire de croire qu'à peine élu(e), le (ou la) Président(e) mette immédiatement en œuvre ses promesses : il faudra attendre le vote législatif de Juin, afin d'avoir une (éventuelle) majorité et d'en extraire un Premier ministre ; à ce moment seulement la machine pourra fonctionner. Et cette débauche de promesses de référendum ou de radical changement laisse sinon pantois, du moins sceptique.
 
Voilà toute l'ambiguïté de cette Constitution : ce jeu à 2 têtes, qui fut fort utile dès 1958 à mais qui, au fil des changements sociaux, économiques et politiques, s'avère plutôt encombrante, notamment après les années de la désastreuse cohabitation, où chacune des 2 campait sur ses convictions. Ne rappelons pas trop les heurts entre hommes du même bord (Giscard/Chirac. Mitterrand/Rocard, Sarko/Villepin). Le pays est resté immobile. Une grande partie de nos malheurs actuels réside là.
Donc, en fait – la partie la plus importante est loin d'être jouée : elle s'accomplira non le 7 Mai, mais seulement en Juin avec les Législatives. De toute façon, quel que soit le beau parleur choisi, ce sera le fatras, car l'élection présidentielle se jouera sur une courte tête et la moitié frustrée ira protester dans la rue. Si, en plus, aucune majorité parlementaire ne sort des urnes, ce sera l'instabilité assurée, le retour à une sorte de IVème déguisée... Mais on peut toujours être optimiste... Les autruches ont la réputation de l'être. Le score de ce premier tour présidentiel est faible : moins du quart des opinions exprimées : sans compter le quart abstentionniste ; on ne gouverne pas avec plus de la moitié de la Nation contre soi, ou alors, très brièvement.
 
Par ailleurs, ce qui fascine dans toutes ces gesticulations, est l'absence à peu près totale d'ouverture à la situation internationale et les changements profonds qui sont en train de s'y propager. Londres va procéder à des législatives le 8 Juin pour solidifier les conservateurs face au Brexit, l'Italie et peut être l'Espagne vont bouger, l'Allemagne votera en octobre, et surtout l'Union Européenne va sortir ses griffes face aux critiques et aux demandes de révision. L'Amérique du Nord change l'échiquier, le FMI et la Banque Mondiale s'interrogent, l'Asie change de cap, l'Afrique est à l'agonie, le Moyen Orient vacille. Quelle sera la place de la France dans ce monde en mutation ? Nul ne le sait. Nous voilà partis – les yeux rivés sur nos minuscules discordes - pour du sport et des dettes amplifiées... mais ce n'est pas grave... il y a le foot, le tennis, le rugby, le Tour de France, Le Mans, Cannes, et ... les vacances... pour continuer à s'amuser sur le volcan.
 
Il faudrait revenir à Pierre Bourdieu et son "Dire, c'est faire " (1) : la lutte politique est une joute verbale : on dit, on promet, on annonce, on entraine autrui dans un rêve de réussite et de monde meilleur... et en le disant on s'imagine qu'on le fait, que c'est déjà acquis, que c'est fait ou sera fait... En même temps on entame l'adversaire par des mots. Le verbe politique est illusion et promesse, tour de piste et corrida. La mise à mort, c'est le bulletin dans l'urne.
La majorité des propositions sont à courte vue, des arguments électoraux qui seront vite perdus dans le magma des urgences et des obligations. Les banquiers, les syndicats, les opposants plieront-ils ou suivront-ils ? La situation internationale permettra-t-elle le redressement ? La compétence surmontera-t-elle la médiocrité, l'énergie l'immobilité ? Il y a très longtemps, Jean Rostand (le savant aux grenouilles) avait déclaré "Nous sommes gouvernés par des médiocres supérieurs". Peut-être pas si démodé.
(1) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, l'économie des échanges linguistiques, Fayard éd.

Et Singapour ?

Publié dans De par le monde
Et Singapour ?                                                         
 
L'Année du Coq (Roaster) à peine commencée le 28 janvier, le sémillant Mr Heng Swee Keat, ministre des finances (beaucoup plus joli que Sapin), a présenté dès le 6 février son projet de budget devant le Parlement, suscitant la plus longue discussion budgétaire jamais vécue dans la Cité-Etat, au seuil d'une évolution nécessaire, mais pas forcément attractive.
Au même moment, une grande campagne d'information, lancée depuis janvier, illustre les Congrès, Forums et Conventions consacrés à l'éducation depuis les nurseries jusqu'aux cycles universitaires, qui réunissent tous les pays du pourtour Pacifique depuis des décennies, et dont Singapour est un des principaux animateurs. De grandes affiches, très belles, sur fond bleu et rouge, partout aux arrêts d'autobus (mobilier urbain J.C. Decaux), dans les stations de métro  annoncent :
"5 Millions d'emplois vont disparaître d'ici 2020. Soyez responsables et préparez vos enfants à la Quatrième Révolution industrielle... Informez-vous...". Suivent les dates, horaires et lieux des différentes Conventions. Les établissements scolaires de toutes les communautés, concourent aussi, unanimes,  à cette information.
L'étonnant Budget 2017 intègre complètement cette perspective, tenant compte de la rapidité de l'évolution mondiale et de l'incertitude qui l'environne. Le gouvernement, les entreprises, les syndicats, associations, et communautés territoriales sont invités à travailler ensemble à une adaptation continue dans un "contrat" global. C'est à la fois très ambitieux – quasi visionnaire – et prudent.
Au  même moment, lors de l'émouvante Commémoration du 75ème anniversaire de la chute de Singapour devant l'invasion des troupes japonaises les 14/16 février 1942, le Premier Ministre Lee Hsien a rappelé combien Singapour était prospère et paisible, mais aussi "petite et vulnérable".
Lors de sa présentation, le ministre Heng rappelle que lors de l'année précédente avec un budget très classique, ni le Brexit, ni Donald Trump, ni les menaces croissantes de la Corée du Nord n'existaient : "... Nous devons nous rappeler que des changements radicaux sont aussi imprévisibles que rapides". En effet, en tant que membre (très actif) du Commonwealth, Singapour est impliqué indirectement dans le Brexit ; la politique Trump dans le Pacifique semble devoir changer la donne, avec notamment la mise en sommeil du Trans Pacific Partnership, et enfin le missile longue portée de la Corée du Nord fait dresser les cheveux sur la tête des pays au nord de l'équateur.
 
Le Budget 2017 présente 3 volets majeurs : un investissement massif dans l'enseignement et la maîtrise des nouvelles technologies ; la robotisation de nombreux secteurs et l'équipement  en tous domaines de moyens nouveaux. Prévoyant un peu plus de 69 Milliards de dollars SG de recettes et 75 de dépenses, le budget englobe enfin le plan d'évolution et de réaménagement de la Cité-Etat sur environ 12 ans.
Comment financer tout cela ? En augmentant la taxe sur l'eau, inchangée depuis 17 années : elle augmentera de 30 % en 5 ans et la création d'une taxe carbone.
Affronter les temps nouveaux et en sortir vainqueur est le projet avancé : la ville est  à nouveau un énorme chantier (comme dans la décennie 75/85) fort désagréable d'ailleurs pour les citoyens, avec la création d'une nouvelle ligne de métro nord-sud traversant la quasi-totalité de l'île, la création de logements sociaux (HDB) pour faire face à l'augmentation prévisible de population (jusqu'à environ 6 millions), assortis de nouveaux espaces de parcs et de vie tel Bird Park dont l'ouverture est prévue pour 2020/23 ; et surtout la nouvelle cité d'affaires baptisée Lake City au-delà de Boon Lay, tout au nord, proche de la Malaisie : elle doublera la City actuelle et surtout sera en connexion directe avec le port, élément central de la richesse singapourienne, lui aussi déplacé vers le nord du territoire afin d'être mieux protégé, équipé, plus proche de la Malaisie. Ce chantier gigantesque qui doit être tenu sans entraver le trafic normal (1er port mondial de conteneurs) permet aussi de récupérer une surface considérable de terrains proches du centre-ville dont la valeur immobilière laisse pantois. Lake City est programmée sur 12 années : la première tranche est en cours, la totalité devrait être achevée en 2026, parcs et lieux de loisirs compris. Enfin l'Aéroport de Changi se voit doté d'un 5ème terminal, confortant ainsi sa place de 1er aéroport du Sud-Est Pacifique.
On le voit, tout tourne vers le gigantisme ; aventure à la fois prometteuse mais risquée. Il s'agit d'une bataille à la fois nécessaire, peut-être absurde, face à Yokohama, Busan, Shanghai, HongKong et les autres ports chinois pour être le plus gros, le plus fort, le plus riche, le plus….tout . Est-ce bien raisonnable ?
 
De nombreux Singapouriens ont conscience que leur "Age d'Or" est peut-être derrière eux, pas seulement pour des raisons internes, mais parce que le monde a changé et que le pourtour Pacifique dont leur république est un des "dragon", est plus menaçant et incertain. Et puis, demeurent des interrogations sans réponse, et peut être des "erreurs" :
 
- La disparition du ministre-mentor Lee Kuan Yew  en 2015, "l'inventeur" de la puissance singapourienne : souvent présenté  comme une sorte de tyran paternaliste, il insuffla pendant plus de 50 ans dans l'île-Etat, une mentalité très bouddhiste de recherche de l'harmonie et du bienêtre collectif, un refus des excès et des "incivilités" qui sont en train de s'effriter. Son entourage, très patriote, a lui aussi disparu, de même que le souvenir des temps difficiles et de la besogneuse construction d'un édifice social prometteur.
 
- La crise de 2007/2009 a fortement marqué le système, même s'il est presque défendu de l'évoquer. Assez bien maitrisée, elle a toutefois mis en relief la fragilité de l'aisance et fait se développer la concurrence internationale dans des domaines qui autrefois étaient surprotégés. Les technologies modernes, dans leur rapidité et leur caractère implacable, déchiffrent les failles et les négligences sans aucune indulgence, obligent à courir vers d'incertaines nouveautés.
 
- L'imprudente "cannibalisation" de l'économie de Singapour par les Chinois continentaux, de la finance, des banques, du commerce, la découverte de comportements de tricherie et de mépris des règles les plus élémentaires d'honnêteté et de contrôle sur le mode occidental.
Depuis la crise, avec une certaine naïveté, pour "faire de l'argent" et concurrencer Macao et Las Vegas, satisfaire l'inextinguible soif de "jeux" des Chinois, Singapour s'est ouvert aux Casinos. Même s'ils sont situés, dans des iles vouées au tourisme, loin des activités ordinaires des citoyens, ils drainent derrière eux des mœurs et des activités auxquelles les autorités ne s'attendaient pas (ou du moins  pas dans cette ampleur) : trafic de drogue, prostitution, violence urbaine, irruption de tout un "personnel" indéterminé. Cela accompagné d'un tourisme chinois à l'assaut des hôtels, magasins de luxe et parcs d'attractions. Certes, cela "fait de l'argent", mais pas forcément sur le mode souhaité. Ce n'est pas une affaire de puritanisme, mais un problème nouveau de paix sociale, car la drogue commence à faire le siège des établissements scolaires, des universités, tout comme la finance parallèle envahit les marchés et l'activité portuaire. (afin de se donner meilleure conscience, l'union des banques singapourienne vient de signer un accord d'échange des renseignements  bancaires avec le Grand-Duché de Luxembourg).
 
- Le passage assez brutal – en 5 ou 6 années – au "tourisme de masse" contribue à la dévastation du profil paisible, agreste et harmonieux de la cité-Etat : la ville avait la réputation d'être, par rapport à Hong Kong ou Shanghaï un peu provinciale, cachée dans sa luxuriante végétation, ses parcs aux orchidées et sa forêt primaire... En 2016, l'exiguë surface insulaire a accueilli 16,4 millions de touristes. C'est beaucoup trop. Les lieux les plus visités sont en "surdose humaine" permanente, ce qui tranche avec les traditionnels gens d'affaires, étudiants du monde entier, occidentaux huppés et visiteurs du Moyen-Orient venant faire leurs emplettes de luxe. Tout cela "casse" la traditionnelle ambiance, moins aimable et décontractée. Certes, cette houle touristique compense le relatif tassement de la consommation intérieure (car les Singapouriens n'achètent plus "tout et n'importe quoi" lorsqu'ils découvraient les joies de la consommation). Bref, béton et dollars remplacent peu à peu harmonie et recherche du Beau.
 
- Enfin, il y a surtout le passage aux nouvelles générations, "trop gâtées" disent les anciens, moins impliquées dans la réussite de l'île-Etat, moins disciplinées et travailleuses. C'est la fin des "pionniers", ceux qui ont travaillé comme des fous pour arriver là où on est. C'est sans doute pour leur rendre hommage que la célébration exceptionnellement importante de la 2ème WW a été pratiquée. Les enfants des "pionniers" ont maintenant entre 50 et 60 ans : eux aussi ont beaucoup travaillé, mais ils ont aussi découvert les congés payés, les loisirs, l'eau à tous les étages, la voiture, l'abondance de la nourriture et des objets, l'air conditionné... ils en ont bien profité. Maintenant leurs enfants et petits-enfants recueillent cet héritage d'aisance et de facilité, avec insouciance et sans vraiment se rendre compte du chemin parcouru et de leur situation privilégiée. Certains ados ne savent même pas que leur ville est un "port" puisque ce dernier est entièrement fermé  au public et qu'on ne le voit pas !
 
Se posent aussi, sur un autre mode de pensée, les questions de sécurité et de défense : à l'interne Singapour découvre la violence civile, le noyautage de mouvements extrémistes et les graffitis... A l'international, pays majoritairement bouddhiste encerclé de musulmans (Indonésie/ Malaisie), la Défense est une préoccupation importante. La marine nord-américaine n'est jamais loin (l'escadre destinée à faire peur à la Corée du Nord est partie de Singapour ce 8 Avril) ; la coopération avec l'Australie et le Japon est essentielle. Cela coûte très cher. Tout comme l'éducation, la gestion de la santé et des seniors de plus en plus nombreux. Il est donc obligatoire que l'économie continue de prospérer, d'où des choix complexes  sur le long terme, tel ce budget hors normes de 2017.
 
Une société paisible et prospère évolue entre deux "seuils" collectifs : celui du bien être socio-économique et celui de la démesure. En fait, Singapour est à la croisée des chemins ; dans la concurrence effrénée pour la prééminence portuaire et financière qui se joue dans le Pacifique, il faudrait éviter l'excès et le chaos : savoir se protéger du crack éventuel, de l'accident gommant en un instant l'étonnant et beau parcours qui fait de la ville-Etat "un ovni sur terre". Singapour risquerait d'y perdre sa paix, sa culture multiple, son esthétique et son "innocence" faite de l'oubli de la douleur passée et de sa confiante promesse en des jours lumineux.

Brexit, Alea jacta est...

Publié dans Avec l'Europe
Brexit, Alea jacta est...                                                               
 
Le sort en est jeté : le Brexit existera. Theresa May a tenu son calendrier, même si beaucoup de travail comptable et juridique reste à faire. Le handicap principal étant que les Britanniques – membres de l'Union – ont supprimé à Londres presque tous les "conseillers" juristes et financiers, délégant l'essentiel au personnel de l'Union basé à Bruxelles ou auprès de Parlement et des Cours. Il a fallu, dans l'urgence, reconstituer un tissu d'analystes compétents ; exercice scabreux et coûteux. Rien n'avait été prévu en ce sens, tellement le résultat du référendum paraissait être de rester européen.
David Cameron restera dans la mémoire britannique et dans l'histoire de l'Angleterre comme celui qui a jeté son pays dans un maelstrom aussi violent qu'inattendu. Un exercice aussi difficile que la fin de l'Empire, laquelle s'était cependant opérée beaucoup plus lentement. La Reine, riche de ses 91 années et de ses 64 ans de règne aura vécu, à la fois en tant que souveraine et citoyenne britannique, l'évolution la plus extraordinaire de son pays, à la fois régressive dans la puissance, mais maintenue par la langue, la finance, et la banque.
 
Fin mars 2017, le fameux article 50 sera donc déclenché, ouvrant officiellement les négociations de sortie - le leave  - déjà entreprises officieusement, dans un climat d'ailleurs assez houleux. Chacun devra alors revenir à la raison et aborder ce gigantesque dossier avec patience et résignation. Le Livre Blanc en 77 chapitres sera entièrement examiné, ainsi que bien d'autres points, qui surgiront sans doute au fur et à mesure de la négociation. Le Brexit déclenche, certes, des effets visibles et immédiats, mais aussi des conséquences collatérales innombrables dans de nombreux domaines et cela à l'échelle de la planète entière, ce qui dépasse largement les intérêts strictement européens. Ces ricochets risquent de se maintenir pendant des décennies.
Trois aspects sont à retenir : le Royaume Uni, l'Union, le monde.
 
Le Royaume Unide Grande Bretagne est une structure fédérative complexe que le Brexit risque de faire exploser. Le Royaume Uni émane de la réunion en 1707 de deux Royaumes distincts : celui d'Angleterre et celui d'Ecosse. L'Ecosse est une vraie nation, avec sa langue, sa religion, ses coutumes et un système légal particularisé.
Quant à la Grande Bretagne, elle amalgame au Royaume le Pays de Galles, selon un système légal imposé par Henry VIII ; les Gallois n'ont plus que leur langue pour se distinguer des autres populations. Quant à l'Irlande du Nord, malgré de lourdes querelles internes, essentiellement basées sur les différences religieuses, les Unionistes l'ont emporté et ont obtenu de rester dans l'Union britannique.
Tout cela ne s'est pas fait dans la dentelle : de farouches luttes quasi permanentes, d'invraisemblables cruautés et aliénations ont émaillé cette histoire tragique, largement basée sur l'intérêt économique. Au 20ème siècle, les deux guerres mondiales, les progrès éducatifs et économiques ont permis un apaisement, mais qui reste émaillé de violences, notamment en Irlande. Soyons lucides : Irlandais, Gallois, Ecossais ont, en secret, l'âme révoltée.
 
Or le Brexit met en péril ce laborieux montage : les 3 acolytes annexés – car il s'agit  bien d'annexions – ont tous trois largement voté pour rester dans l'Union Européenne, et dans les 3 cas, à plus de 60 % des votes exprimés. Autrement dit les deux tiers de ces trois peuples – Ecossais, Gallois et Irlandais du Nord – contredisent fortement les Anglais brexiteurs  et si on ajoute à cela les plus de 45 % d'Anglais partisans du stay , cela fait beaucoup d'opposants au leave  en marche.
Sous la houlette de leur virulente Prime Minister Nicola Sturgeon, les Ecossais n'en démordent pas. Cette dernière a réclamé début mars un second référendum sur l'indépendance de l'Ecosse, assorti d'un stay in UE pour le début de l'année 2018. De plus les Ecossais sont furieux que les projets du gouvernement britannique soient surtout votés par Westminster et que l'assemblée écossaise ne soit pas davantage consultée. Ils considèrent cela comme un "comportement vexatoire". Les deux autres sont plus discrets mais non moins engagés dans une reconsidération de leur statut : les Gallois en ont marre de n'être que des joueurs de rugby, et si l'héritier du royaume est prince de Galles, cela ne les impressionne plus guère. En Irlande du Nord le Brexit a en quelque sorte réanimé les querelles religieuses : Catholiques et Protestants s'opposent une fois de plus ; mais beaucoup voudraient bien profiter de la situation afin de rejoindre la florissante République d'Irlande arrachée au Royaume Uni en 1922. Il est historiquement stupéfiant de voir, entre autres, le SNP et le Sinn Fein ambitionner de quitter le Royaume Uni et de rester dans l'Union Européenne !
 
Voilà l'imbroglio. Il est de taille et sous silence pour l'instant, mais il est embarrassant. A cela s'ajoute en Angleterre une situation sociale catastrophique, avec un nombre croissant de "pauvres et très pauvres", des comtés devenus des déserts sociaux, la perte de vitesse de la santé et de l'éducation. C'est, traitreusement, ce que narre avec beaucoup d'exactitude, le film de Ken Loach, I, Daniel Blake, couronné dans le monde entier. Comme le dit en souriant le réalisateur "L'art peut parfois servir de détonateur".
Pour l'instant, le seul effet de la perspective du Brexit est une notable augmentation du coût de la vie (une grande part de l'alimentation des iles britanniques est importée ainsi que les vêtements, les chaussures et les objets les plus usuels), une baisse de la Livre (encore relative) et la crainte de voir partir les acteurs de la vie financière. Le rôle de Londres, capitale de la finance européenne risque peut être de "fondre" au fur et à mesure de l'avancée effective du leave. Ce vote a été obtenu sur la la question du contrôle de l'immigration : même si c'était une vue justifiée, elle était parcellaire, ne tenant pas compte du véritable malaise social britannique.
 
L'Union Européenne
Le Livre Blanc définit les principaux chapitres du divorce. La négociation avec la Commission chargée de réaliser la rupture, pourra commencer en avril et prévue au maximum pour deux années. Elle s'avère délicate, et du côté européen le leader désigné – le Français Michel Barnier – n'est pas spécialement amène vis à vis de ses interlocuteurs. Néanmoins il faudra arrondir les angles si l'on veut aboutir à un schéma vivable des deux côtés de la Manche.
Le principal reproche britannique, au-delà de la question migratoire, est la concentration de tous les pouvoirs d’État à Bruxelles et d'avoir "réduit les Etats Européens au statut de provinces soumises aux directives". La Grande Bretagne ne supporte plus d'être ficelée dans des règles contraignantes aux antipodes de ses propres intérêts, des interdits jugés absurdes, des obligations harassantes et une paperasserie lunatique. Par ailleurs, même hors Euro, le Royaume Uni est très imbriqué dans le système européen, (contrairement à ce que l'on croit) : un des plus importants contributeurs, il influence activement les choix stratégiques économiques et financiers, de même que le droit européen. Les Cours européennes, même si l'influence juridique est très marquée par le droit continental (français et allemand), utilisent aussi, largement, le savoir procédurier britannique. Bref, plus on pénètre à l'intérieur du dossier de divorce, plus on se rend compte de l'enchevêtrement des données. Il ne s'agit pas de savoir "qui gardera le chien" mais "comment le découper ?". Un élément reste crucial : les 4 protagonistes insulaires veulent retrouver leur "identité" pleine et entière, ne plus appartenir à une entité administrative abstraite, autoritaire et globalisante. En fait tout cela est un vaste refus de la globalisation, de cette "mondialisation" négatrice de l'âme des peuples.
 
Le vote anglais exprime le fort désir de redevenir ou de rester indépendant, au-delà des intérêts économiques. Toutefois, il faut aussi avouer que les budgets européens contribuent énormément à cette identité nationale par le biais de financements et d'incitations, par exemple dans le sauvetage des patrimoines naturels et artistiques, dans l'éducation et l'aide sociale, dans l'organisation de nombreuses manifestations nationales. Les anti européens prêchent l'aspect "complètement artificiel" de la construction européenne, alors que eux, dans leur île, sont un vrai peuple et une vraie nation. La question migratoire, sous cet angle, a été très mal vécue, et le refus d'absorber des populations non désirées est catégorique. Le Royaume Uni a été depuis des décennies l'ultime employeur d'une Europe en perte d'emplois, et il est devenu hors de propos de continuer de la même manière, jugée pénalisante pour les citoyens britanniques.
Comme on le voit, tout cela est très contradictoire. De son côté l'Union Européenne, pressent le désordre que va générer la perte de ce partenaire important, l'amputation financière des budgets et la perte d'influence au niveau mondial, par le biais, notamment du Commonwealth, lequel partira avec son maître britannique. Au stade où nous en sommes, même si les pré-études sont très avancées, de nombreux aspects n'ont pas du tout été abordés, et l'on découvre à chaque pas de nouveaux corridors de perplexités.
 
Au niveau mondial, Theresa May a délibérément affiché son entente fondamentale et ses connivences avec les Etats Unis d'Amérique. La langue commune, l'histoire commune, le mode de vie de la Côte Est, les origines sociales, tout contribue à cette entente. Les Britanniques comptent beaucoup sur la vision bilatéraliste de Donald Trump dans les relations économiques et commerciales. L'autre point fort est le Commonwealth, structure informelle des 52 Etats ex-membres de l'Empire, restés dans le giron britannique par un solide tissu financier, bancaire et commercial et près de 2 milliards d'individus. Une part énorme de l'alimentation anglaise provient des pays du Commonwealth ; la bourse mondiale du thé (maintenant informatisée) est à Edimbourg, et celles de nombreux produits tropicaux en Angleterre. La culture de ces Etats devenus indépendants reste profondément marquée par le mode de vie anglo-saxon. Les prochains Jeux du Commonwealth (qui alternent tous les deux ans entre les Jeux Olympiques), avec leurs sports typiquement insulaires (cricket, polo, badminton, squash, lawn bowls, etc...) se dérouleront au Canada en 2018 et à Durban en Afrique du Sud en 2022. Le phénomène d'appartenance est très visible dans la presse people  : tous les membres de la Famille Royale se baladent sans arrêt dans ces pays ex-impériaux rappelant sans cesse cette appartenance plus que bicentenaire.
L'Europe va perdre gros avec l'éloignement de ces accords commerciaux infra Commonwealth : plus de 300 conventions d'échanges préférentiels vont devoir être renégociées. Lourd et long travail et fort handicap car les droits de douanes vont changer d'allure. Reste également en suspens l'installation des entreprises privées au Royaume Uni : resteront ? resteront pas ? Theresa a annoncé en novembre dernier qu'elle comptait faire de Londres le "Singapour de l'Europe" avec des droits d'installation et d'imposition très préférentiels. Mais cela est-il possible ?
 
Sans jouer aux devins, on peut conjecturer – si on est mentalement positif – que le Brexit sera "adouci" à la sortie des négociations : l'intérêt commun est de ne pas tout casser ; il est probable que certains chapitres feront l'objet d'accords particuliers, voire préférentiels, permettant la continuation de relations indispensables, et que d'autres marqueront une vraie rupture. C'est sans doute cela que réclament les Brexiteurs, comme toujours : garder les avantages et abandonner les inconvénients.
 
Bref, le Brexit, c'est la Suite de Fibonacci : on ne sait pas vraiment où l'on va !

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