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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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Leçon d'humanité de J. Vanier

Publié dans Au delà
La leçon d'humanité de Jean Vanier, fondateur de l'Arche
 
C'est encore le temps des vœux : on vous souhaite de commencer l'année en compagnie de Jean Vanier, fondateur des foyers de l'Arche. Et Jean Vanier vous souhaite de vous octroyer la permission d'être fous. "Je ne dis pas qu'on devrait tous devenir fous, corrige-t-il plaisamment. Mais on pourrait l'être de temps en temps…" Au lieu de se conformer poliment à ce que la société attend, de se laisser gouverner par les autres, par le désir de réussir à leurs yeux, d'obtenir leurs applaudissements, se donner la permission d'être simplement soi-même, et d'écouter son cœur. "Mes compagnons de cinquante ans m'ont appris qu'il n'y avait pas de mal à cela", assure-t-il en souriant. Leur génie n'est pas intellectuel, c'est le génie de la relation : "Ils ne sont pas polis. Ils sont eux-mêmes. Ils sont fous !" Vivre avec eux, "c'est un bazar ! Mais c'est toujours un bazar de vivre ensemble, en famille, au travail, vous connaissez cela, non ?" L'humour est d'autant plus charmant qu'il s'agit d'un discours officiel prononcé par Jean Vanier recevant, en 2015, le prix Templeton qui récompense "le progrès de la recherche dans les réalités spirituelles".
 
Depuis plus d'un demi-siècle, il vit avec les handicapés mentaux accueillis dans les communautés de l'Arche, qui sont aujourd'hui au nombre de 154 dans le monde entier. Un documentaire de Frédérique Bedos, Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, relate le parcours de cet extraordinaire aventurier qui s'est laissé guider par le vent de l'esprit. Il est né en 1928, dans les hautes sphères de la société canadienne. Son père, Georges Vanier, est ambassadeur, plus tard gouverneur du Canada, proche de la famille royale britannique. L'exemple de ce héros de la guerre de 14-18 inspire le jeune garçon. À 13 ans, en 1942, il décide de franchir l'Atlantique, pour s'engager en pleine guerre dans les cadets de la Royal Navy. Sa détermination tranquille aura raison de l'opposition paternelle. "J'ai confiance en toi", finit par dire Georges Vanier à son fils.
 
Les exclus de la société
Après huit ans dans la marine, ce grand sportif penche son mètre quatre-vingt-dix-sept et son regard bleu de mer sur les livres savants, se forme à la philosophie et à la théologie, soutient une thèse sur l'éthique d'Aristote, sous l'égide du père Thomas Philippe, dominicain. En lui rendant visite dans le petit village de Trosly-Breuil, dans l'Oise, où il est aumônier d'une maison pour handicapés mentaux, Jean Vanier découvre dans quelle disgrâce sont tenus ces exclus de la société, opprimés, délaissés, comme s'ils n'appartenaient pas à l'humanité. Avec deux handicapés, Raphaël et Philippe, il retape une petite maison du village : "On faisait tout mal, mais on était bien. La blague, le jeu, c'est ce qui fait la relation". Il a trouvé sa famille, et le premier, minuscule, foyer de l'Arche est né en 1964.
"Il n'y a aucun plan au départ, aucune volonté de faire une œuvre. Simplement, une écoute et un engagement immédiat dans la situation qui se présente. Avec Jean Vanier, c'est toujours la vie qui décide, commente Frédérique Bedos. Sa motivation profonde est le sens de la justice, et quand la motivation est pure, l'intégrité totale, on met au jour des sources."
 
La réalisatrice, ancienne journaliste de télévision à New York, Londres et Paris, a produit ce documentaire dans le cadre du Projet Imagine. Une organisation non gouvernementale qu'elle a fondée voilà huit ans pour proposer une information à haute valeur humaine ajoutée : "J'ai quitté mon travail parce que je me posais des questions sur notre façon de décrypter le monde. Je trouve le rôle des médias de plus en plus anxiogène. On diffuse la peur, qui est la pire conseillère et conduit à bâtir des murs. Je voulais pratiquer un journalisme qui remette au goût du jour des valeurs occultées par le brouhaha ambiant : l'authenticité, la bonté, la solidarité… Il est facile de les déprécier ou de les moquer, comme trop sentimentales ; en fait, elles nous importent à tous parce qu'elles touchent les aspirations universelles du cœur. Le Projet Imagine veut faire connaître à un large public des gens qui vivent ce qu'ils croient, et donnent envie de s'engager au service des autres. C'est tout sauf de la mollesse bisounours ! Outre l'information, nous avons aussi un pôle action, pour accompagner ceux qui se lancent sur le terrain."
 
Frédérique Bedos produit actuellement deux séries de documentaires : les "Héros humbles", consacrée à des anonymes exemplaires comme ses parents adoptifs qui ont recueilli une vingtaine d'enfants (elle a raconté son enfance dans La Petite Fille à la balançoire) ; et les "Mahatmas" ("Grandes âmes") au rayonnement spirituel reconnu. Le portrait de Jean Vanier s'inscrit dans cet ensemble. "C'est une figure célèbre, mais si l'Arche a une ampleur internationale, on connaît moins son itinéraire et sa pensée profonde. Il a aujourd'hui 90 ans et, pour moi, il y avait un devoir de transmission, à la fois de sa philosophie, de sa spiritualité, et aussi de sa présence incarnée".
 
Le film suit cette courbe intime, parle à l'oreille de notre cœur, et rend l'aventure captivante. Le subtil montage d'archives du début montre un garçon favorisé par la fortune, mais sans l'ombre d'une mondanité, héritant de sa famille le courage et la foi chrétienne, qui s'expriment d'abord brillamment dans l'engagement de combat, puis dans la réussite intellectuelle, l'enseignement à l'université de Toronto. Il ressemble au jeune homme riche de l'Évangile, à qui quelque chose manque, mais il ne sait pas quoi. Il va le découvrir dans l'humilité. "Il avait une position importante dans la société, et il a choisi de redescendre l'échelle, raconte Sankar, assistant de l'Arche de Calcutta. Le pouvoir, il n'en veut pas. Il veut être auprès des gens". Jean Vanier y ajoute une note rieuse : "J'avais toujours été un garçon sérieux. J'avais besoin de redevenir un enfant."
Le contact avec les handicapés mentaux provoque en lui deux émotions majeures : l'indignation devant la condition qui leur est faite et l'émerveillement devant leur innocence, leur authenticité, leur vulnérabilité, mais aussi leur joie de vivre très pure. "L'important est que ceux qui ont été les plus opprimés découvrent qu'ils sont plus beaux qu'ils n'oseraient le croire." Et cela passe par la tendresse. "C'est le mot capital, c'est pourquoi je l'ai mis en valeur dans le titre comme un sacrement", commente Frédérique Bedos.
 
Gratuité, humilité et détachement
Avec elle, on va à la rencontre des habitants de différents foyers de l'Arche. "L'expression “handicapé mental” recouvre une multiplicité de réalités, précise la cinéaste. J'ai filmé chaque personne face caméra, pour qu'on voie qu'elle est un univers à elle toute seule. Il y a là quelque chose de fascinant, et on comprend que, oui, entrer en relation avec ces personnalités si diverses, si uniques, ça peut remplir une vie. On se rend compte aussi qu'on est comme elles, et les fréquenter enlève le poids de culpabilité et d'inquiétude qui pousse à les éviter." Les accompagnateurs soulignent la réciprocité et le naturel des rapports : "Ils nous donnent joie, amour, amitié. Quand je suis avec eux, tous mes problèmes disparaissent", dit une jeune assistante de l'Arche de Bethléem. "Aimer, ce n'est pas faire quelque chose pour quelqu'un, c'est être avec lui", renchérit Jean Vanier. Et s'apercevoir que cette gratuité augmente notre humanité. "Ces personnes magnifiques peuvent nous apprendre à détruire le carcan de la soif de pouvoir et nous conduire vers un monde plus pacifique."
 
Frédérique Bedos a choisi de visiter plus longuement l'Arche de Bethléem et celle de Calcutta, "parce que ce sont des lieux brûlants de conflits, où le rejet de l'autre est violent, les communautarismes exacerbés. Les foyers de l'Arche accueillent des gens de toutes origines, de toutes confessions. Et cela témoigne aussi de l'évolution spirituelle de Jean, fermement ancré dans sa foi catholique, mais de plus en plus ouvert à l'amour inconditionnel de tous."
Tourné pendant trois ans, monté en trois mois, avec un très petit budget, mais une belle ambition artistique, ce documentaire remarquable exalte la gratuité, l'humilité, le détachement, à contre-courant des tendances dominantes. "Il ose même parler tranquillement de la mort, sujet tabou de nos sociétés", dit Frédérique Bedos dans un sourire. Son dernier entretien a le ton de la confidence : "Je vais aussi diminuer. C'est une autre forme de sagesse. Au fond, les plus sages sont ceux qui meurent, parce qu'ils n'ont plus rien à retenir." La méditation se prolonge en plans silencieux où on le regarde prier seul dans la nature. "J'ai torturé Jean pour avoir ces images de solitude, confie la réalisatrice, en riant. Il ne voulait pas. Je lui ai dit : il faut qu'on puisse palper ton cœur profond. Fais-moi confiance." Elle voulait aller jusqu'à cette fine pointe de l'âme, "avoir accès au secret de cette authenticité".

Paru dans Le Figaro, 11 janvier 2019

À la source d'Ingmar Bergman

Publié dans Devant l'histoire
À la source d'Ingmar Bergman
 
Le cinéma et le théâtre rendent hommage au génie suédois à l'occasion du centenaire de sa naissance.
 
Il y a cent ans, le 14 juillet 1918, naissait Ingmar Bergman. Onze ans après sa disparition, en 2007, son ombre s'étend toujours sur le septième art comme celle d'un arbre puissant aux racines ténébreuses, aux branches tourmentées. Le cinéma et le théâtre rendent hommage au grand metteur en scène suédois en ce début de saison. Outre une rétrospective de ses œuvres, deux documentaires, À la recherche d'Ingmar Bergman, de Margarethe von Trotta, et Bergman, une année dans une vie, de Jane Magnusson (sortie le 26 septembre), se font écho pour explorer la personnalité et l'influence du cinéaste : comment est-il devenu cette figure immense ?
 
En 1953, son film Monika va faire le tour du monde. Deux adolescents amoureux, un été sur une île de rêve, l'érotisme, le naturel - et l'usure amère. Déjà Bergman dissèque le couple, explore les visages. Godard admire l'audace du gros plan face caméra de Harriet Andersson, prenant le spectateur à témoin de sa désillusion. Dans Les Quatre Cents Coups, Truffaut envoie Antoine Doinel voler une photo de Monika. Les jeunes critiques des Cahiers du cinéma qui vont devenir les réalisateurs de la nouvelle vague admirent Bergman comme un maître. Sur leurs pas, Margarethe von Trotta, venue vingt ans plus tard étudier à Paris, va le découvrir à travers une de ses œuvres majeures, Le Septième Sceau.
 
Curieusement, les deux documentaires commencent par des extraits du Septième Sceau. Scènes saisissantes : on n'avait jamais donné à la Mort cette présence physique qui en fait un protagoniste du drame. Bergman, qui voyait dans le cinéma "un formidable moyen de dépasser les limites", admettait qu'on ne suive pas : "Soit on accepte l'allégorie, soit on ne voit qu'un acteur au visage blême dans un grand manteau noir." En tout cas, la sombre figure est révélatrice. On ne peut parler de Bergman sans parler de la mort, qui le hantait.
La même année 1957, il tourne Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, où le vieux professeur se voit dans un cauchemar sortir de son propre cercueil. "Il appartient à cette littérature de nuit du romantisme allemand", dit Margarethe von Trotta. Le cinéma lui fournit la puissance de rêve qui permet, dit-il "de percer le voile de la réalité, d'atteindre d'autres mondes, de condenser des situations et des tensions".
 
Bergman, une année dans une vie montre l'obsession créatrice du metteur en scène. Outre Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages, il monte au théâtre un Peer Gynt très acclamé puis Le Misanthrope, prépare un Faust, commence un troisième film, entretient cinq ou six liaisons.
Bergman est aussi l'homme de toutes les névroses, et la façon magistrale dont il les a exploitées à travers ses personnages, masculins et féminins, est peut-être la part la plus contemporaine de son œuvre. "Je ne connaissais pas sa vie privée, dit Margarethe von Trotta, et j'ai essayé de montrer comment il a été poursuivi par ses démons." Angoissé, jaloux, maniaque, manipulateur, drogué de travail et de sexe pour échapper à la dépression et à la douleur des ulcères à l'estomac, cruellement indifférent à tout ce qui n'est pas son art, notamment à ses enfants, il a mis en scène "ses démons" avec une terrible vérité. L'interview de son fils Dan est impitoyable. Bergman ne fera jamais le moindre geste pour adoucir le ressentiment de son fils, au contraire. Mais il tourne Sonate d'automne, retrouvailles entre une pianiste obsédée par sa carrière et sa fille délaissée (Ingrid Bergman et Liv Ullmann). Pour lui, "le cinéma est un instrument prodigieux quand il s'agit de capter l'âme humaine, la façon dont elle se lit sur un visage".
 
"Je me sers de moi-même comme arbre et comme hache. En fait, c'est tout ce que j'ai", dit-il encore. Une matière première largement traumatique, déposée au fond de lui depuis l'enfance. Il a beaucoup raconté son enfance dans ses livres de souvenirs, la sévérité de son père pasteur, la lanterne magique qui lui ouvre la porte du cinéma. Il en a fait le merveilleux Fanny et Alexandre, plein d'effrois et d'enchantements. L'enfance va avec le cinéma, qui va avec le rêve. Ingmar est ébloui de pouvoir modifier le rythme d'une image en tournant plus ou moins vite la manivelle de son projecteur. Ce monde de l'illusion lui offre tout de suite un refuge idéal pour s'évader de la réalité trouble et violente. Il y aura aussi dans ses films des forains et des clowns, des magiciens, des comédiens. Des masques et des visages.
"Il crée des plans d'une beauté stupéfiante, mais il n'est jamais formaliste, remarque Margarethe von Trotta. Je me souviens de sa réponse à Theo Angelopoulos, qui se plaignait qu'il devienne de plus en plus difficile de faire du cinéma : “Mais pourquoi vous ne faites pas de la télé ? Vous trouvez plus facilement les financements, ça va vite et vous avez beaucoup de spectateurs.” Il était sans préjugés, sans arrogance. Pour lui, c'est le contenu qui comptait. Scènes de la vie conjugale a un côté telenovela, d'ailleurs il disait s'être souvenu de Dallas."
 
De la réalité triviale aux abîmes métaphysiques, du conscient à l'inconscient, sa caméra traverse toutes les strates de l'existence. Il parle aux cinéastes comme Woody Allen ou Olivier Assayas, ce qui n'empêche pas Roger Corman, réalisateur de séries B et distributeur d'art et essai, de se vanter joliment de l'avoir apporté dans les drive-in.
Dans Une année avec Bergman, un intervenant le voit comme un grand explorateu r: "On pense aux navigateurs des XVIe et XVIIe siècles partis à la découverte d'autres continents. Il a joué ce rôle avec une ambition quasi colonisatrice. Il veut conquérir de nouveaux territoires du cinéma, inconnus de nous, inaccessibles, et les rendre visibles."

Publié dans Le Figaro, 4 septembre 2018

Venise : cinéma de genre

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise a sa théorie du genre
 
Jacques Audiard, Olivier Assayas et David Oelhoffen représentent le cinéma français dans la compétition vénitienne. Un cocktail de cinéma d'auteur et de cinéma de genre.
 
Qui a dit que les Français ne savaient pas pratiquer le cinéma de genre ? Les trois films en lice pour le Lion d'or, présentés ce week-end, semblent avoir été choisis par Alberto Barbera, le délégué artistique de
la Mostra, pour démentir cette assertion courante.
 

Jacques Audiard n'a jamais boudé les codes du cinéma de genre. Il prétend seulement leur donner un style personnel. Avec Les Frères Sisters, son premier film américain, tiré d'un roman de Patrick de Witt, il s'attaque au western. Plutôt comme on s'attaque à une montagne qu'à une diligence. Il ne s'agit pas de piller, mais de parcourir des paysages et des figures que le cinéma hollywoodien a rendus mythiques. Les deux frères du titre, Charlie et Eli Sisters (Joaquin Phoenix et John C. Reilly) sont des tueurs à gages en chemin pour exécuter un nouveau contrat. De l'Oregon à la Californie, ils pistent l'homme à abattre, un chimiste, Warm (Riz Ahmed) qui voyage en compagnie d'un détective (Jake Gyllenhaal). Leur tandem d'intellectuels apporte un contrepoint politique et utopiste au duo des frères, plongé dans la violence primitive de l'Ouest, dont Charlie s'accommode avec un cynisme désenchanté, tandis que le sensible Eli rêve d'en sortir pour retrouver une vie normale. À travers un récit linéaire et une mise en scène très graphique, Audiard affine peu à peu la relation de ces deux enfants mal grandis, pleine de conflits et de nostalgie. Son "appropriation culturelle" du western va vers une réflexion intime sur les liens familiaux. Et il dédie son film à son frère aîné, mort à 25 ans.
 
Avec Doubles vies d'Olivier Assayas, le cinéma d'auteur français en tant que tel apparaît comme un genre. Dans le bain international de la Mostra, le film est regardé comme un produit typiquement français. On parle, on mange, on couche, activités qui ont rendu fameuse notre civilisation sous le nom de conversation, de gastronomie et de galanterie. Assayas en donne une version contemporaine, à l'heure de la réalité virtuelle.
Guillaume Canet est un éditeur inquiet de la dématérialisation du livre. Il vit avec une actrice de séries (Juliette Binoche), qui le trompe avec un de ses auteurs (Vincent Macaigne), lequel vit avec la directrice de communication d'un homme politique. L'éditeur a lui-même une aventure avec la jeune responsable du développement numérique qu'il a engagée. Cette petite bande d'intellectuels très germanopratins se retrouve constamment pour agiter les thèmes obsédants du passage au numérique, du virtuel et du réel, de l'autofiction et du narcissisme généralisé, de la viralité des réseaux sociaux… Un peu trop sérieux et laborieux au départ, le film évolue vers une légèreté ironique et un ton à la Woody Allen. Ce qui n'est pas contradictoire. On connaît les affinités du cinéaste new-yorkais avec l'esprit français.
 
David Oelhoffen, qui avait déjà apporté à Venise Loin des hommes, d'après Albert Camus, s'intéresse plutôt aux réseaux asociaux. Frères ennemis réunit
Matthias Schoenaerts et Reda Kateb dans un polar de banlieue très lisible et très rythmé. Ils ont grandi dans la même cité et pris des chemins opposés. Manuel (Schoenaerts) trempe dans le trafic de drogue, Driss (Kateb) est entré dans la brigade des stups grâce à sa connaissance du milieu. Un règlement de comptes sanglant remet les deux amis face à face. Driss tente de sauver la peau de Manuel tout en faisant son boulot. Sa position d'agent double est aussi acrobatique que celle de Manuel, pris dans les rivalités de divers trafiquants concurrents. C'est un thriller bien mené, dans la ligne du cinéma efficace et populaire d'un Verneuil ou d'un Boisset - à qui on ne faisait pas les honneurs des grands festivals.

Pour l'instant, les Américains, du Nord et du Sud, font la course en tête, à la Mostra. Ce serait bien le diable si on ne retrouvait pas au palmarès l'étincelant Ballade de Buster Scruggs des
frères Coen
, anthologie du western aussi virtuose par son scénario et ses dialogues que par sa mise en scène. Ils sont chez eux sur ce terrain, et d'une aisance stupéfiante dans le maniement de la légende, passant du comique désopilant à l'ironie macabre avec des touches de mélancolie et de fantastique. Roma, la grande saga autobiographique d'Alfonso Cuaron, domine aussi la compétition. Netflix a bien joué (les deux films sont ses productions). Mais les cinéastes aussi : ils ont obtenu le label cinéma et la sortie en salles de leurs œuvres initialement destinées aux seuls abonnés de la plateforme numérique, pour pouvoir briguer les Oscars.
Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2018

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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