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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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Les Cristeros

Publié dans Devant l'histoire
Le sujet est resté longtemps tabou. Si le cinéma a popularisé les noms des grands chefs révolutionnaires mexicains comme Zapata (interprété par Marlon Brando dans Viva Zapata, d'Elia Kazan en 1952) et Pancho Villa (avec Yul Brynner dans le rôle-titre du Pancho Villa de Buzz Kulik), c’est la première fois qu’il raconte ce chapitre ignoré de l’histoire du Mexique : l’insurrection des Cristeros, de 1926 à 1929. Les historiens eux-mêmes sont peu nombreux à l’avoir exploré, ce qui rend d’autant plus précieux les travaux de Jean Meyer qui ont servi de base au scénario de Cristeros, de Dean Wright.
Les trois années sanglantes de ce qu’on va appeler la Cristiada sont la conséquence d’une politique de plus en plus ouvertement hostile à l’Église, depuis que la guerre civile de 1910 a amené les révolutionnaires au pouvoir. Dans un pays profondément catholique, l’Église reste la principale institution sociale. La Constitution de 1917, promulguée par le président Carranza, comporte plusieurs articles durement répressifs pour faire disparaître le culte de l’espace public, limiter l’éducation religieuse et bannir les prêtres de la vie politique.
Cependant, précise Jean Meyer, "Carranza et son successeur, le président Alvaro Obregon
(1920-1924), laissent ces articles sans décrets d’application". Malgré des attaques ponctuelles, l’heure est à la prudence. Cette relative conciliation sera brisée par l’arrivée au pouvoir du président Plutarco Elias Calles, en 1924, homme politique de grande envergure, mais violemment anticatholique. Très vite, il active les décrets d’application par une "loi Calles" assortie de sanctions pénales pour les contrevenants. Elle prend effet le 1er août 1926, et ce jour-là "le gouvernement envoie des fonctionnaires et des policiers pour sceller les portes des églises après avoir fait leur inventaire. Un peu partout, les gens se soulèvent spontanément, et le sang coule". L’attitude inflexible de Calles va bientôt aboutir à l’affrontement. Décidé à éradiquer non seulement le pouvoir du clergé mais la pratique et le sentiment religieux, le président a sous-estimé la résistance de la population, qui avait pourtant montré son attachement au catholicisme par diverses manifestations et une pétition au gouvernement de deux millions de signatures demandant la réforme de la Constitution. Calles tranche : "La loi ou les armes."Ce sera les armes.
 
Les femmes au front
"En l’espace de quelques mois, les dissidents s’organisent ; on passe du stade de simples soulèvements sporadiques à celui de guerre", écrit Jean Meyer. Face à l’armée fédérale bien nourrie et entraînée, les combattants inexpérimentés qui s’élancent au cri de "Viva Cristo Rey !" (d’où leur nom de Cristeros) ne font pas le poids. Mais ils ont la force de leur conviction fervente et de leur esprit de sacrifice. "L’insurrection des Cristeros n’a d’autre objectif que la liberté de la foi, c’est ce qui fait son caractère unique", explique Hugues Keraly, auteur de La Véritable Histoire des Cristeros.
Elle touche toutes les catégories sociales, dans les villes et dans les campagnes, paysans, étudiants, bourgeois, intellectuels, anciens révolutionnaires comme le général zapatiste Manuel Reyes qui sera fusillé, soldats déserteurs de l’armée fédérale, de plus en plus nombreux. L’engagement des femmes est un trait marquant de la Cristiada. "Elles se font espionnes, ravitailleuses, organisatrices, et tiennent les rênes de la logistique et de la propagande."
En 1927 naît une brigade féminine placée sous le patronage de Jeanne d’Arc qui comptera quelque 25 000 femmes à la fin de la guerre. Peu à peu, l’expérience de la guerilla et l’autorité de chefs militaires ralliés à la cause, comme le général Gorostieta, qui deviendra commandant en chef des Cristeros, permettent aux rebelles de remporter de nombreuses victoires, et ils en arrivent même à organiser une administration civile. Leur épopée prendra fin en 1929, lorsque des accords négociés entre le gouvernement, le Vatican et les États-Unis rétabliront la paix civile et une relative liberté religieuse, en abandonnant les Cristeros.

Plusieurs fois oscarisé comme spécialiste des effets visuels, Dean Wright signe avec Cristeros sa première mise en scène. Il est à l’aise avec le récit historique, auquel il insuffle un dynamisme puissant, l’ampleur sauvage et le souffle épique du western, sans négliger la ligne dramatique des enjeux économiques et politiques du conflit. On passe de l’agitation des villes à la guérilla dans les hauts plateaux, des attaques spectaculaires aux préparatifs clandestins, des négociations diplomatiques à la tête de l’État aux décisions de conscience qui se jouent dans l’intimité.
Malgré certaines longueurs à la fin, Cristeros communique la ferveur mystique de cette guerre animée par une extraordinaire volonté spirituelle. Elle passe dans l’action des personnages anonymes comme dans les figures de chefs, tel le général Gorostieta, campé avec une autorité élégante par Andy Garcia. Son engagement à la tête des Cristeros, alors qu’il se dit incroyant, conduit au sens profond de cette aventure historique : la défense de la foi et de la liberté de conscience.
Historique de Dean Wright, avec Andy Garcia, Eva Longoria, Oscar Isaac - Durée 2 h 23
Paru dans Le Figaroscope, 13 mai 2014

'Amour'

Publié dans A tout un chacun

Palme d’or au dernier festival de Cannes, le film de Michael Haneke Amour est une très grande œuvre, magnifiquement interprétée par deux acteurs sublimes, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Nul besoin de souscrire au choix final des personnages – celui que fit Montherlant, celui des Stoïciens  – pour admirer la beauté de ce film tragique qui affronte l’insoutenable déchéance de l’âge avec un dur réalisme, mais qui l’enveloppe de la douceur poignante d’un profond amour conjugal. Le désespoir semble avoir le dernier mot, mais ce mystère de douleur et d’amour laisse pourtant un rayonnement diffus, qui dépasse les ténèbres.

Si la vieillesse est un naufrage, comme le disait De Gaulle,
Amour en est un bouleversant journal de bord. Précis, lucide, douloureux, impitoyable et tendre. Un couple d’octogénaires très uni, Georges et Anne, fait route vers la mort. Michael Haneke regarde ces deux vies sombrer lentement, pavillon haut. Le bel appartement parisien chaleureux de ces anciens professeurs de musique est un vaisseau perdu en mer, de plus en plus isolé, coupé du monde, noyé de silence et de nuit.

On entre dans le film par la fin, quand tout a péri. La porte de l’appartement s’ouvre brutalement, forcée par la police et les pompiers suffoqués par l’odeur de putréfaction. Le premier contact est violent, et Haneke s’y connait dans l’art de frapper. Pourtant,
Amour est sans doute son film le plus tendre et le plus voilé, même dans sa précision clinique. La cruauté ici est celle de la vie, non des hommes. Dans la deuxième séquence, on rencontre Georges et Anne fondus dans le public d’un concert. C’est la seule fois où on les verra dans un cadre extérieur et social, mais tout leur passé est là, le milieu musical, leur complicité heureuse, une certaine grâce insouciante (ils ne s’inquiètent guère de constater une tentative d’effraction, à leur retour). En un instant, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva suggèrent la force et la légèreté d’une conjugalité ancienne, des années de connivence amoureuse qui vont se resserrer en un lien étroit et exclusif, face à la maladie. Le lendemain du concert, Anne a une attaque qui la laisse hémiplégique. Georges devient son garde-malade, vigilant et délicat. Leur ombrageuse fierté les aide à tenir le coup. Chacun veille à ne pas peser sur l’autre, à garder à la fois sa dignité et son naturel.

La mise en scène de Haneke consigne les faits et gestes quotidiens avec une neutralité qui pourrait paraître froide, si le montage elliptique n’y introduisait pudeur et mystère, et surtout si les interprètes ne l’animaient d’une musicalité admirable. Avec eux, Trintignant et Riva impossibles à dissocier, les détails humiliants, la crudité d’un corps qui se défait, le tourment d’un esprit qui s’en va, prennent toute les nuances de la faiblesse, du courage, de la honte, de l’agacement parfois, du dégoût et de la colère, de la douleur et de la compassion, de la tendresse et de la reconnaissance. Il faut entendre Emmanuelle Riva, alors qu’elle peut encore parler et se souvenir, murmurer devant un album de photos : "C’est beau… " "Quoi ?" "La vie… la longue vie".


Bientôt, elle ne sera plus que douleur, et l’amour de son mari un dévouement humble et déchirant, un pur service, de plus en plus impuissant. Autour d’eux, le monde extérieur s’est peu à peu effacé, la musique s’est arrêtée. Après avoir renvoyé une infirmière indélicate, Georges ne veut plus personne, pas même leur fille indignée (Isabelle Huppert). Georges et Anne sombreront seuls ensemble, dans un enfermement et un étouffement choisis. Ils ne demandent l’autorisation de personne, le secours de personne. Il y a dans cet acquiescement à l’inéluctable une liberté haute et tragique que le pathos mou de la culture ambiante nous avait fait oublier.

Quand le cinéma s'interroge sur l'euthanasie

Publié dans Au delà

Quelques heures de printemps est le premier film à sortir sur la brûlante question de l’euthanasie qui devrait faire prochainement l’objet d’une nouvelle loi. Suivront Amour de Michael Haneke, palme d’or à Cannes (le 24 octobre), plus tard Belle au bois dormant de Marco Bellocchio, vu à la Mostra de Venise. Rien que des titres enchanteurs, on le notera, pour un sujet ingrat et redoutable. Est-ce à dire qu’on assiste à une espèce d’offensive militante du cinéma en faveur de l’euthanasie ? Ce n’est pas aussi simple, même si la récupération médiatique est facile. Si l’on prend la peine (mais tout est là : prendre la peine) de regarder ces films de grands cinéastes, on y trouvera une vision plus nuancée, des interrogations, des angoisses, des espoirs et des désespoirs, un sens du mystère des êtres qui, loin de pousser à la consigne de vote devraient plutôt montrer l’inadéquation du légal à la profondeur de la réalité. Vincent Lindon a raison de dire que le film de Stéphane Brizé porte sur la relation, plus que sur le suicide assisté. Qui sait si cette mère dure et fermée aurait choisi cette mort si elle avait pu avoir un vrai contact avec quelqu’un ? Le film de Bellocchio entrecroise les destins intimes et les débats politiques (autour de l’affaire Eluana Englaro) avec la même interrogation sur les relations entre les êtres, le sens de la vie et de l’amour.

L’horizon de la conscience

Au théâtre aussi, récemment, Côme de Bellescize dans Amédée (qui a reçu un beaumarchais du Figaro) se glisse dans la vie intérieure inaccessible d’un tétraplégique inspiré du cas de Vincent Humbert. Toutes ces œuvres, parce qu’elles plongent dans la complexité tragique de l’existence, ont de quoi élargir l’horizon de la conscience, si on les considère comme des expériences d’humanité singulières, non comme des mots d’ordre. "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que dans toute votre politique", pourrait-on dire en paraphrasant Hamlet. Ce que dira toujours la culture au droit.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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