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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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'Quelques heures de printemps'

Publié dans A tout un chacun

C'est l’histoire d’une mère et d’un fils. Deux solitudes parallèles dévorées par un silence de plus en plus mortel. Alain (Vincent Lindon), routier au chômage à la suite d’une faute professionnelle, est revenu vivre chez sa mère (Hélène Vincent), dans son petit appartement trop bien rangé, trop bien tenu. Bien se tenir, c’est tout ce qui importe à cette veuve qui ne s’écoute pas, qui en dit le moins possible sur le cancer qui la ronge. Elle passe les examens médicaux, suit les traitements, ne se plaint jamais, met un courage maniaque à faire le ménage, à être bien propre. Son fils lui fait honte. Hélène Vincent est exaspérante et bouleversante avec son obstination à concentrer toute sa dignité dans un "comme il faut" étriqué, étouffant. Alain ne supporte plus. Comment cet homme en tempête, qui porte le poids de la culpabilité et l’angoisse de l’avenir, trouverait-il un secours auprès d’une mère aussi fermée, aussi appliquée à cacher tout ce qui ne va pas pour en faire un quotidien lisse et correct ?
L’hostilité muette entre mère et fils va pourtant se convertir en quelques instants de tendresse poignante, au bord de la mort, quand Alain accompagnera sa mère dans le suicide assisté qu’elle a choisi de subir, en Suisse. Stéphane Brizé en décrit minutieusement le protocole, comme il a minutieusement décrit les relations empoisonnées de la mère et du fils. Cette neutralité attentive du cinéaste donne au film sa terrible justesse humaine. Un film qu’on regarde le cœur serré et qui résonne "en votre âme et conscience".

'Superstar'

Publié dans A tout un chacun

Xavier Giannoli est l’un des meilleurs cinéastes français actuels, un de ceux qui apportent à l’écran une ample vision de la vie, à la fois intelligente et pleine de cœur. Son dernier film, "Superstar" (après les excellents "Quand j’étais chanteur" et "A l’origine") est une fable brillante sur les absurdités de notre époque, auxquelles s’oppose avec obstination un homme de la rue, tout simple, mais ancré dans le réel. Il faut se dépêcher d’aller découvrir ce film, car il a du mal à rencontrer son public, et c’est bien dommage : à travers la fiction,  il rejoint la réflexion de nombreux essayistes sur la versatilité des foules, l’emballement médiatique, la domination déshumanisante du marketing, la perte du sens du réel et de l’attention à l’humanité.   

Si tout le monde a droit à son quart d’heure de célébrité, selon le précepte d’Andy Warhol, dans
Superstar de Xavier Giannoli, Martin Kazinski (Kad Merad) enfreint nettement les règles du jeu. Non seulement il dépasse de beaucoup le quart d’heure, mais en plus il n’a rien de nouveau ou de choquant à offrir à la curiosité de ses contemporains. Pire, tout ça ne l’intéresse pas. Cependant la machine délirante de la société s’est mise à fonctionner toute seule autour de lui, homme obscur, simple et bon, travaillant dans un petit atelier de recyclage qui emploie des handicapés. "Célèbre de quoi ?", demandera-t-il avec une de ces fines incorrections grammaticales comme en invente le parler populaire, et qui sont des trouvailles stylistiques. "Célèbre de quoi ?" comme on dirait "Malade de quoi ?" ou "Coupable de quoi ?".
Dès le début, Xavier Giannoli imprime au film un rythme haletant, plaçant Martin au cœur d’une incompréhensible folie collective. Tout le monde le reconnaît dans le métro, son nom, son image traînent partout sur Internet. On est dans l’absurdité pure. Mais, très vite, les médias s’emparent du phénomène. Et là, Giannoli négocie brillamment le virage de la fable étrange à la description réaliste des rouages du monde médiatique. L’absurde a sa logique, mercantile et consumériste, ou plutôt ses logiques, car chacun vient y loger ses raisons particulières de participer à la fabrication du n’importe quoi et du n’importe qui. Du moment qu’on peut en faire de l’événement, du débat et de la marchandisation. Il y a Fleur (Cécile de France), fragile et tenace, qui "tient un sujet" et le défend parce qu’elle se bat pour sa carrière, tout en se posant des questions de conscience, touchée par la personnalité de Martin. Il y a Jean-Baptiste (Louis-Do de Lencquesaing), producteur d’émission d’une aisance cynique, qui a tout du "libéral  culturel" selon Jean-Claude Michéa . Il y a Alban (Ben), dans le rôle acrobatique de l’animateur contraint d’être à la fois consensuel et polémique, prêt à la provocation comme à l’excuse. Tous archiprofessionnels, capables de transformer un homme en concept commercial avec la sûreté d’une cuisinière montant ses blancs en neige.

Un regard de moraliste
L’enchaînement du déchaînement est orchestré par Giannoli avec une impeccable maestria, et une acuité satirique à la Philippe Muray. Un simple mot, "banal", suffit à entraîner des hausses de tension, des poussées de commentaires, des revers de fortune, des excuses citoyennes, des idolâtries et des lynchages de foule. Vertigineux. Martin est le seul à ne pas céder à ce vertige. Il se trouble, s’inquiète, s’égare, mais ne cède pas. Giannoli ne fait pas de lui une victime, mais un homme éprouvé, gardé par son sens du réel, sa simplicité, son humanité foncière. Kad Merad, pivot de l’histoire, est d’une justesse parfaite dans la modestie pleine de questions et la noblesse sans réplique d’un homme qui n’est pas à vendre. Un personnage de Frank Capra. Autour de lui, tous les acteurs sont
excellents, du fugitif second rôle comme Hervé Pierre, terrifiant psychanalyste invité à "donner du sens" à l’affaire, jusqu’au travesti Alberto Sorbelli (dans son propre rôle), étrange créature fellinienne, figure sacrificielle de violence et de miséricorde, qui offre à Martin sa présence secourable.
Jamais Xavier Giannoli ne perd de vue le plaisir intelligent du spectateur à être emporté dans un tourbillon spectaculaire, tout en découvrant un panorama captivant de l’époque, à travers un regard de moraliste, lucide, ironique, sévère mais jamais amer.
'Superstar'
Comédie dramatique de Xavier Giannoli
Avec Kad Merad, Cécile de France, Louis-Do de Lencquesaing
Paru dans le Figaroscope, sept 2012

"Faust"

Publié dans Au delà

Promenade avec l’esprit du Mal

"Faust" du cinéaste russe Alexander Sokourov est une œuvre magistrale, qui reprend le vaste héritage artistique, philosophique et théologique européen.
Avec Faust, lion d’or au dernier festival de Venise, Alexander Sokourov achève une tétralogie sur le pouvoir dont les trois premiers titres étaient consacrés à Hitler (Moloch), Lénine (Taurus) et Hiro Hito (Le Soleil). A ces figures historiques, le grand cinéaste russe donne un père mythique, Faust, l’homme qui a signé un pacte avec le Diable. "Je voudrais que cette tétralogie ne soit pas une suite linéaire, mais un cercle, a-t-il déclaré. Une fois la boucle bouclée, ce cercle connectera des personnages et des moments historiques très éloignés".

Il faut avoir à l’esprit cette perspective d’ensemble pour entrer dans ce film superbe, qui commence d’ailleurs par une vision cosmique, ciel et terre balayés par un ample mouvement de caméra jusqu’à la petite ville d’Allemagne où le professeur Heinrich Faust (Johannes Zeiler) est occupé à disséquer un cadavre. A son assistant, Wagner, qui lui demande pourquoi il ne dit rien de l’âme, il répond qu’il ne l’a pas trouvée. "Tout naît et meurt selon la loi, mais sur la vie de l’homme règne une hésitation",
dit-il. Cette "hésitation" pourrait être la liberté humaine, capable d’infléchir le déterminisme naturel mais aussi le rapport à la transcendance. Il faut prendre garde à ce propos, car, contrairement au personnage de Goethe "toujours en train de parler", celui de Sokourov est avare de discours. Faust est un travailleur acharné, passionné de savoir, mais, il le dit lui-même, dénué de cœur, d’émotions profondes, et vide de sens.

En quête d’argent, il va trouver un étrange prêteur sur gages  (l’extraordinaire Anton Adansinskiy), qui ne cessera plus de l’accompagner. Voilà reformé le couple maudit de Faust et de Méphistophélès immortalisé par Goethe, auquel Sokourov donne une forte présence. Johannes Zeiler campe un Faust robuste, trapu, à la fois concentré et avide, qui contraste avec son mauvais génie, ludion blême sans âge et sans sexe, insaisissable et fascinant bouffon, sceptique, provocateur, blasphémateur. On est captivé par leurs tribulations tragiques et grotesques, emporté par le mouvement puissamment dramatique imprimé par Sokourov, qui fait passer de lieu en lieu, de pulsion en passion, d’ambition en révolte, sans répit. Même si on ne peut prétendre tout comprendre à première vision (pas plus que Goethe à première lecture), les images parlent profondément, à la fois par leur beauté plastique et leur richesse symbolique.
Le cinéaste a fait appel cette fois-ci au directeur de la photographie de Jean-Pierre Jeunet, Bruno Delbonnel, qui donne au film son atmosphère obscure et tourmentée. Ce monde chaotique livré à l’ambition de l’homme et aux caprices du Diable ne nous est pas étranger. La mise en scène lui donne d’ailleurs un aspect intemporel, mélange de Moyen-Age, de Renaissance, de XVIIIème et de XIXème siècle.

A la fin, Faust rompt le pacte signé avec le prêteur sur gages, et semble échapper à son emprise pour parcourir la terre. "Plus loin ! Plus loin !" s’écrie-t-il. Délivrance ? Le cinéaste russe Oleg Kavalov fait une lecture plus sombre : "Faust se libère de l’envahissant esprit du Mal et semble s’en être "purifié". Mais peut-être bien que ce finale a une autre signification ? Parce qu’en détruisant la faible "enveloppe" de Méphisto, Faust, qui a vendu son âme, détruit aussi le sens de sa culpabilité pour ses crimes volontaires et involontaires, et passe ainsi définitivement du côté du mal. Le relais du mal passe ainsi en de bonnes mains".

L’esprit du Mal était le dernier lien avec Dieu, dont il se savait l’usurpateur grimaçant. La victoire de Faust fait passer l’humanité du temps de la transcendance à celui de l’immanence. Le Mal a perdu sa majuscule, il est devenu un mal inconscient qui se diffuse dans le corps, individuel et social. L’homme est prêt pour les plus noires folies politiques.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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