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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

URL du site internet:


L’Arbre de vie (The tree of life) de l’Américain Terrence Malick, a suscité des réactions contrastées : admiration enthousiaste des uns, ennui pour d’autres qui n’y ont vu que clichés superficiels et emphase. Mais quelle que soit son impression subjective, il est une chose qu’on ne peut enlever à Terrence Malick : c’est un cinéaste. Ce qui n’est pas plus courant que d’être un écrivain : beaucoup de gens font des livres sans être écrivains, des films sans être cinéastes. Tout ce que Malick pense et ressent s’exprime en termes de cinéma, en lumière et en mouvement, en durée, en cadrages, en échelle de plans. Son film est un long fondu enchaîné qui glisse de l’immense à l’intime, du temps long de la nature au temps court de l’homme, de la sensation fugitive aux lentes obsessions du souvenir, de la vie quotidienne au mystère de la faute et de la grâce.
L’Arbre de vie a le souffle d’un psaume, et les psaumes sont mère de toute poésie, parce que leur mouvement est la respiration même du monde, et de l’homme dans le monde. Ils vont de l’émerveillement devant la splendeur de l’univers au sentiment tragique de la vie humaine, minuscule, passagère, fragile, angoissante, pour s’ouvrir à la confiance dans la tendresse et le salut de Dieu qui veille sur chacune de ses créatures. Ils contiennent la louange et la plainte, l’effroi, la révolte, le désespoir, l’espérance, l’assurance de qui choisit librement la Loi et l’abandon du petit enfant qui s’en remet à son Père, face à l’incompréhensible.

On trouve tout cela dans le film de Terrence Malick, qui commence par une vision cosmique, et même cosmogonique, se poursuit avec l’histoire particulière d’une famille texane dans les années 50, et s’achève sur une vision presque eschatologique. Diastole et systole immenses de la Création, de l’ordre originel à la faute qui marque la vie humaine et à sa rédemption. Peu de cinéastes ont cette ampleur biblique qui replace l’homme non seulement dans l’univers mais dans l’histoire de l’univers,  dans ce grand récit divin sans paroles que "le jour raconte au jour", dont "la nuit à la nuit livre connaissance", selon le psaume. Il est audacieux de partir de la Genèse pour évoquer ses souvenirs d’enfance. Cela donne à L’arbre de vie un tour solennel qui a paru à certains inutilement pompeux. Ils feraient volontiers l’économie de ces images documentaires de volcans bouillonnants ou de fonds marins qui ouvrent le film. Mais quand bien même on s’ennuierait  à les contempler, en songeant : "j’ai déjà vu cela" ou "il ne se passe rien", ce n’est pas grave – comme Degas répondait au jeune homme qui disait : "Je n’aime pas Poussin" "Ca n’a pas d’importance…". La beauté du film est ailleurs, dans sa structure même, dans sa volonté d’articuler cette épopée naturelle hors d’âge et "hors d’homme" si l’on peut dire, avec le drame singulier d’une conscience humaine jetée dans une existence contingente. Elle est dans cette interrogation anxieuse qui a besoin de la terre et du ciel pour trouver sa résonance, ce murmure perdu dans l’infini du silence divin : "Où es-Tu ? Que fais-Tu pendant que nous souffrons ?"
L’homme, "ses jours sont comme l’herbe. Au matin elle fleurit, le soir elle est fanée, desséchée". "Notre demeure nous est enlevée, arrachée comme une tente de berger" disent les psaumes. Cette brièveté poignante, Malick la fait admirablement ressentir dans sa manière de balayer l’histoire d’une famille toute simple. Un même mouvement emporte l’émerveillement de la naissance du premier enfant (ce tout petit pied que le père tient dans ses mains), l’arrivée des deux autres, les jeux de l’enfance, les rites familiaux, la tendresse maternelle, les disputes, les émois de l’adolescence, les peurs et les révoltes face à la sévérité rigide du père, le revers de fortune qui oblige à quitter la grande maison.

Le narrateur revit tout cela en flash-back, à partir du souvenir qui le hante : la mort de son frère cadet, à 19 ans. Dans ces scènes presque muettes de la mémoire alchimie de sensations et de souvenirs, qui récapitulent vingt années si brèves, le cinéaste parvient cependant à introduire d’extraordinaires variations de durée : une contre-plongée sur un arbre très haut peut faire sentir la lenteur des jours d’enfance où le temps est sans bord, comme la vivacité d’un jet d’eau suffit à rendre présent avec acuité un instant de bonheur. Une dispute à table concentre en trois temps, découpés avec précision, le malheur qui couve sous le drame anecdotique. Mais le regard intense du petit garçon ne cesse de scruter ce père inexplicablement brutal, qui ne sait pas aimer ceux qu’il aime.
On retrouve parfois le narrateur devenu architecte (Sean Penn), seul dans son bureau au milieu d’un paysage urbain d’une beauté aride, qui n’a plus rien à voir avec la nature (les lumières de la ville deviennent des tableaux abstraits). La réussite et la modernité ne l’ont pas consolé. Il poursuit obstinément le dialogue avec son passé, avec le malheur et le mal, comme s’il cherchait à quel moment le vers s’est glissé dans le fruit. La réponse qui lui sera donnée n’est pas une explication, c’est l’espérance. On peut ne pas aimer l’étrange chorégraphie finale où se mêlent les vivants et les morts, mais c’est une vision de l’au-delà promis dans l’Apocalypse, où toutes larmes seront consolées, dans le pardon et la miséricorde. Elle naît lorsque la mère a enfin accepté de remettre son fils mort à son Créateur. "Je vous le donne  ".

Rembrandt et la figure du Christ

Publié dans A tout un chacun

L’exposition Rembrandt et la figure du Christ qui s’ouvre aujourd’hui au Louvre s’accorde admirablement à la Semaine Sainte, et la visiter dès maintenant, pour ceux qui se trouvent à Paris, c’est doubler la contemplation artistique d’une rencontre "hic et nunc" avec le Sauveur, dans les derniers jours de son humanité.
Durant la Grande Semaine, comme l’écrit le père Gitton dans France Catholique, "nous suivons Jésus pas à pas. Nous apprenons à vivre en temps réel ce qu’il a vécu, car c’est une chose de saluer par la foi le grand mystère qui s’est accompli à notre profit, c’en est une autre d’entrer dans le déroulement même des faits, de s’engager au fil des jours dans l’expérience du Christ qui va au devant de sa mission et qui s’offre au Père, refusant d’anticiper l’heure de sa glorification. La grande chance que nous offre la Semaine Sainte est de nous permettre de communier à l’acte de notre rédemption, qui ne s’est pas accompli ailleurs que dans le cœur du Christ, c’est-à-dire dans sa vie intérieure".
Ces mots consonnent étonnamment avec la quête de Rembrandt, avec son ambition de peindre le Christ "d’après nature", étrange et vigoureuse expression. Comment peindre d’après nature quelqu’un qui a depuis longtemps quitté son apparence humaine ? Mais Rembrandt, inlassablement, veut retrouver cette présence divine incarnée, cette vie intérieure de Jésus sur la Terre avant qu’il ne s’en aille vers son Père et notre Père, ses émotions d’homme au milieu des autres hommes.
Avec ses élèves, il a travaillé sur un modèle qu’on retrouve dans diverses œuvres, projetant l’intimité du Christ dans une humanité réelle, concrète. De sorte qu’on a vraiment l’impression de le suivre, à différents moments, dans divers épisodes évangéliques. Le plus beau moment, peut-être, de cette exposition, le plus intensément parlant en ces jours saints, naît du rapprochement de quatre portraits venus l’un de Philadelphie, l’autre de Berlin, l’autre d’Amsterdam, le quatrième d’une collection particulière. Quatre visages du Christ, ou plutôt, dirait-on, quatre expressions d’un même visage, car ce voisinage produit un effet presque cinématographique : on voit les émotions animer cette figure infiniment sensible, on sent passer la lassitude et l’angoisse de Gethsemani, en même temps que le recueillement, la constante prière et l’abandon à la volonté du Père.
A cet instant-là, il est extraordinairement présent, terrestre, dans la plénitude de son humanité accordée à l’accomplissement de sa mission, et on est bouleversé de le retrouver, à l’orée de sa Passion, comme si on l’avait rencontré sur cette Terre, à l’instar de ses disciples, de sa Mère, de Madeleine.
Avant qu’Il ne devienne le Christ aux outrages, le Crucifié, l’Enseveli, le Ressuscité, c’est la dernière fois qu’on voit ce beau visage d’homme - oui, comme si on l’avait connu.

(L’exposition Rembrandt et la figure du Christ se tient jusqu’au 18 juillet au Musée du Louvre)

True Grit : une fleur et des fusils

Publié dans A tout un chacun

Les frères Coen signent un vrai western, aventureux, vengeur, drôle et lyrique. Avec une héroïne de 14 ans née de la plume de Charles Portis, que les Américains adorent.

Un rude marshal, doté du charme avachi de Jeff Bridges, poursuit un assassin dans les territoires indiens de l'Arkansas, en 1870. Rien d'étonnant : on reconnaît là une de ces vieilles aventures des temps sauvages de la Frontière. Mais qu'il soit commandité par une gamine de 14 ans (Hailee Steinfeld) aux joues de rose et aux grands yeux clairs, voilà qui rafraîchit singulièrement le western. Astucieusement, en abordant pour la première fois ce genre mythique du cinéma américain, réputé épuisé, les frères Ethan et Joel Coen n'ont choisi ni la brutalité ni la dérision, bien qu'ils aient abondamment prouvé qu'ils étaient capables des deux. Mais un classicisme bien tempéré, tout à fait au diapason du livre célèbre de Charles Portis dont ils s'inspirent.
Depuis sa parution en 1968, True Grit (l'expression signifie "du cran") est devenu un classique de la littérature américaine. Il est apprécié aussi bien des écoliers que des grands-mères ou des écrivains, comme Donna Tartt, qui signe la postface de la nouvelle édition française de True Grit (Le Serpent à plumes). En 1969, Henry Hathaway l'avait porté à l'écran avec John Wayne dans le rôle du marshal Cogburn.
La mise en scène des frères Coen est un dosage subtil d'évocation réaliste, dans la description des paysages et des hommes, et de stylisation légendaire, apportée par la figure candide et inentamable de cette héroïne enfant, qui n'est jamais perdue ni troublée dans le monde fangeux des adultes.

Mattie Ross a décidé de venger son père assassiné par un misérable vacher parti se réfugier en territoire indien. Et que ce soit pour négocier les gages du marshal, pour tenir tête à un Texas ranger arrogant (Matt Damon, excellent) ou pour s'imposer dans l'expédition, elle fait preuve d'une assurance et d'une bravoure qu'on n'attendrait pas de son extrême jeunesse. De là des scènes au pittoresque réjouissant et aux dialogues savoureux, où Mattie, avec son pragmatisme impertinent, sa vertu et sa foi imperturbables de petite presbytérienne, tient la dragée haute à tous les durs à cuir de l'Ouest. Mais elle fait plus : son innocence et son courage réveillent le meilleur de ces rustres, une générosité et une courtoisie inattendues. Notes authentiquement lyriques, qui donnent au film la noblesse et la pureté des grands westerns.
La ligne simple du récit nous conduit - on serait tenté de dire: nous happe - à travers les lieux et les personnages traditionnels du western, magnifiquement filmés par le directeur de la photographie Roger Deakins: petite ville avec ses éleveurs, ses bistrotiers et ses gens de loi ; superbes paysages naturels au silence plein de menaces, territoires des Indiens et des hors-la-loi. On sent la misère et la violence, on rencontre des cadavres et des serpents.

Les Coen en prennent à leur aise avec le temps, le film traîne parfois en longueur, comme aux aguets. Avec soudain de superbes morceaux de bravoure: l'impétueuse traversée de la rivière à cheval par Mattie. Ou la cruelle chevauchée du marshal pour la sauver.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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