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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme
Journaliste culturelle et critique de cinéma au Figaro depuis 1981
Critique à l’émission Ecrans et Toiles de Victor Loupan sur Radio Notre-Dame
Auteur avec Laurent Terzieff de "Seul avec tous",
          parcours biographique et spirituel du grand comédien (Presses de la Renaissance, 2010. Préface de Fabrice Luchini)


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La 75ème Mostra de Venise

Publié dans A tout un chacun
La Mostra de Venise met l'art en tête de gondole
 
La 75ème édition du festival s'ouvre demain avec First Man de Damien Chazelle. Une sélection brillante, sur fond de révolution dans l'industrie du cinéma. Avec une forte infiltration de Netflix.
 
La 75ème Mostra qui s'ouvre demain avec
le nouveau film de Damien Chazelle, First Man, où Ryan Gosling interprète le rôle-titre A de l'astronaute Neil Armstrong, propose cette année encore une sélection alléchante, qui fait briller de tous ses feux le plus ancien festival du 7ème art. Si Cannes, appuyé sur son puissant marché, reste le rendez-vous mondial incontournable du cinéma, Venise se pose en rivale artistique et bénéficie d'une position stratégique sur le calendrier : c'est le premier d'une suite de festivals qui créent une synergie et lancent la saison jusqu'aux Oscars. Ce n'est pas un hasard si Les Frères Sisters de Jacques Audiard, espéré à Cannes, se retrouve en compétition à la Mostra : c'est par la volonté de ses producteurs américains.
 
"Cannes est un très bon poste pour les ventes internationales. C'est là que je finance mes projets futurs, dit Charles Gillibert, producteur de Doubles vies d'Olivier Assayas, film français en lice pour le lion d'or, qui passera ensuite à Toronto. Mais si on veut exister aux États-Unis, Venise et les festivals américains, Toronto, Telluride, New York, sont devenus une espèce de carré d'or, qui permet d'être en flux tendu vers les Oscars. Venise avec sa sélection et son public exigeants apporte le prestige. La Mostra a eu un coup de mou il y a quelques années, mais
les Américains ont commencé à y voir le moyen de se distancier de Cannes, et il s'est créé une alliance informelle. Toronto est plus brutal pour les artistes, parce que c'est très marchand. Le public est intéressant, parce que c'est le grand public : il peut se montrer froid, mais il est bon enfant au départ." Ses réactions servent parfois de test pour prévoir et corriger éventuellement le destin commercial d'un film.
 
"Pour la réputation internationale, Venise est excellent", renchérit Denis Freyd, producteur d'Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sur la Révolution française. Plutôt qu'une première à Cannes dans la section Un certain regard, Denis Freyd a misé sur la sélection officielle vénitienne, où le film figure hors compétition. "Cannes est un marché puissant, et évidemment imbattable pour l'exploitation des films en France, car les directeurs de salles y viennent nombreux. Mais la qualité de la ligne éditoriale de Venise apporte une image très mobilisatrice."
 
"Un coup de vent favorable a propulsé la Mostra ces dernières années aux yeux de l'industrie, notamment américaine, confirme Giorgio Gosetti, directeur de la section très prisée Giornate degli Autori. Cannes est le festival de tout : auteurs, divertissement, people, affaires - toutes les dimensions du cinéma. Venise est en pointe comme festival de l'art - avec toutes les nuances à apporter : la sélection 2018 est assez grand public, celle de Cannes était très cinéphilique. C'est un dialogue plus qu'un antagonisme." Car, au-delà de ces différences, ce qui est en jeu aujourd'hui dans un monde qui consomme indistinctement les images sous toutes les formes et tous les supports, c'est la personnalité propre de la création cinématographique. "Et là, les grands festivals ont un rôle crucial, estime Giorgio Gosetti. Avant, ils faisaient la promotion de la découverte, aujourd'hui, ils font la promotion de la qualité. Sans cette exigence, qui se soucierait d'un auteur italien ou indonésien ?"
 
L'irruption de Netflix a brouillé les cartes. Cannes a refusé la compétition aux productions de la plateforme numérique si elles ne sortaient pas en salle, et s'est privé du coup de l'inédit d'Orson Welles The Other Side of the Wind, Netflix ayant financé le montage de ce film inachevé. On le découvrira à la Mostra, qui s'est montrée beaucoup plus souple en accueillant trois films destinés prioritairement aux abonnés Netflix : Roma d'Alfonso Cuaron,
The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen
et 22 July de Paul Greengrass. Ce qui a suscité une protestation des exploitants italiens. "La position de Netflix est compréhensible. Miser sur de grands noms du cinéma lui a permis de devenir une puissance, commente Giorgio Gosetti. Mais c'est un calcul commercial à court terme."
 
Dans une industrie en pleine révolution, "tout le monde court tous les lièvres", dit Charles Gillibert, qui approuve la décision de Cannes : "Le plus grand festival du monde est dans son rôle en maintenant que le cinéma est autre chose qu'un bien de consommation. Surtout dans un pays qui a un vrai rapport à la salle et aux cinéastes et donne des repères en faisant respecter l'un et l'autre." Les diffuseurs de séries jouent sur tous les tableaux, mettre le cinéma en flux et obtenir des festivals un label d'excellence. Pour Charles Gillibert : "Netflix joue avec cette frontière floue. On fait de vrais films, avec de vrais réalisateurs et de vrais acteurs. Venise a fait le choix tactique de dire : Cuaron, c'est du cinéma. C'est peut-être aux réalisateurs maintenant de dire s'ils veulent défendre la salle."
Mostra de Venise, du 29 août au 8 septembre 2018.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018

My Lady : Emma Thompson

Publié dans A tout un chacun
My Lady : Emma Thompson, un juge dans la tourmente
 
PARTENARIAT FIGAROSCOPE - Dans le nouveau film de Richard Eyre, la grande actrice britannique incarne un juge des affaires familiales qui doit trouver le difficile équilibre entre la rigueur de la loi et la complexité de l'existence.
 

Emma Thompson a trouvé un rôle à la mesure de son immense talent dans le film de Richard Eyre, My Lady, où elle interprète Fiona Maye, juge des affaires familiales à la Haute Cour de Londres. Une charge aussi passionnante que dévorante. Sa dévotion absolue à son métier mobilise toute son énergie, jusqu'à la vider d'elle-même.
 
Quand elle quitte le tribunal et enlève sa robe de juge, elle emporte chez elle une concentration qui l'a depuis longtemps, sans même qu'elle s'en rende compte, éloignée de son mari, Jack (Stanley Tucci). Au moment où Jack, pour la réveiller, provoque une crise conjugale, annonçant qu'il va la tromper, Fiona est réclamée pour juger un cas particulièrement urgent et délicat : elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent, Adam (Fionn Whitehead), malgré l'opposition de ses parents, témoins de Jéhovah. Rien ne l'y oblige, mais elle choisit de se rendre à l'hôpital pour rencontrer Adam. Et se trouve face à une personnalité bouleversante.
Film de procès, drame psychologique, tragédie de la conscience morale, mélodrame romantique, portrait d'une femme d'honneur, prise entre raison et sentiments, My Lady est une tempête romanesque de haute amplitude, qui secoue le fond des âmes. Le film atteint très vite une intensité dramatique que le cinéaste maintient sans faiblir, en variant les points de vue sur les personnages avec une dextérité jamais conventionnelle. Pas une scène inutile, et toujours le bon tempo, qui fait avancer l'action en approfondissant chaque fois les contradictions.
 
Le sauver malgré lui
On se heurte d'abord à la froideur de Fiona face à un mari amoureux qu'elle refuse obstinément d'entendre. C'est presque une situation de comédie, inversant les rôles traditionnels de l'homme suroccupé et de la femme déçue. Avec ses aveux de frustration et ses tentatives de détachement, Jack pourrait être risible. Mais Stanley Tucci impose une sincérité amère, qui oblige à prendre au sérieux l'amour conjugal. Fiona de son côté est une femme de cœur, sous sa carapace. Sa sensibilité se réfugie dans la musique et la poésie, qu'elle pratique dans une chorale d'amis juristes. Et c'est par là que se fera la rencontre avec l'adolescent farouche qu'elle visite à l'hôpital. Adam a une guitare près de son lit. Ils chantent des vers de Yeats.
 
Orages et naufrages
Fiona est venue avec l'idée de l'arracher à l'emprise de ses parents, bien qu'il assure partager leur foi. Elle veut le sauver malgré lui, en vertu du "children act", une loi de 1989 qui fait prévaloir l'intérêt de l'enfant. Mais ils se retrouvent bien au-delà d'un conflit juridique. Ils discutent du bien et du mal, de la dimension sacrée de l'être, du sang qui est la vie. Si Adam finit par accepter la transfusion, ce n'est pas qu'il renie sa foi, c'est qu'il est emporté vers la vie par sa passion naissante pour cette belle juge penchée sur lui avec une attention si grave. Jamais il n'a été comme par elle écouté.
Avec le personnage d'Adam, superbement interprété par le jeune Fionn Whitehead, My Lady retrouve la communication avec les grands fonds intérieurs, dont nous sommes souvent coupés. Parce qu'il vit au contact direct de la mort, du désespoir, du salut, de l'amour, l'adolescent entraîne Fiona dans des émotions primordiales. Le film entre alors dans d'autres orages, d'autres naufrages. Et c'est magnifique de voir naître, sous le réalisme quotidien d'aujourd'hui, le lyrisme éternel du grand romantisme.

Paru dans Le Figaro, 31 juillet 2018

Confidences d'Emma Thompson

Publié dans A tout un chacun
Les confidences d'Emma Thompson
 
INTERVIEW - L'actrice britannique se confie à l'occasion de la sortie du captivant My Lady, dans lequel elle incarne une juge aux affaires familiales. Elle évoque l'obligation du débat et de l'engagement.

Elle est le charme et l'intelligence incarnés. Un mélange délicieusement anglais de Monty Python, de Shakespeare, de Jane Austen et de Nanny McPhee. La drôlerie extravagante lui va aussi bien que le sérieux, la raison que les sentiments. Depuis près de quarante ans, Emma Thompson séduit et subjugue. Avec My Lady, de Richard Eyre, elle revient dans un registre grave et vibrant en interprétant un très beau personnage de juge. "Elle parvient à exprimer ce trait de caractère tellement anglais qui consiste à éprouver des sentiments profonds mais à faire en sorte qu'ils ne soient jamais visibles", dit Ian McEwan, auteur du roman et du scénario.
 
LE FIGARO. - D'où vient cette histoire ?
Emma THOMPSON. - C'est la question que j'ai posée à Ian McEwan. Il a fréquenté des juges et lu beaucoup de jugements de la Haute Cour sur des affaires familiales. Il m'a dit : "Dans ces histoires, on trouve toute la condition humaine." Celle de Fiona Maye est extraordinairement complexe, pleine d'ambiguïtés qui ne cessent de se révéler et d'interférer. Ce qu'elle traverse, professionnellement et personnellement, est passionnant à incarner.
 
Elle apparaît comme isolée, retirée en elle-même
Au début, on la trouve dans un endroit très éloigné de tout le monde. J'ai rencontré beaucoup de femmes juges des affaires familiales qui ont ce retrait. Elle a créé une sorte de mur entre elle et la souffrance qu'elle rencontre chaque jour, pour ne pas se laisser submerger. Elle se protège même de son mari. Elle voit son mariage s'effondrer mais elle ne s'autorise même pas à y penser car elle doit garder non seulement ses forces mais son cœur pour son travail, des vies en dépendent. C'est qu'elle prend sa responsabilité très au sérieux. Elle représente la justice, ce n'est pas rien. Elle est presque une allégorie de la Justice. C'est un défi intellectuel très subtil, qui exige de doser la rigueur, l'honnêteté et l'attention à ce qui se passe émotionnellement.
 
Elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent leucémique contre le choix de ses parents, Témoins de Jéhovah. Comment avez-vous abordé ce dilemme ?
J'ai beaucoup écouté le magistrat qui a jugé le cas réel. Il a voulu rendre visite au jeune malade à l'hôpital et m'a expliqué pourquoi : souvent, on traite les Témoins de Jéhovah avec mépris, les considérant comme secte. Lui, le juge, a voulu montrer du respect pour le jeune homme et sa famille, les prendre au sérieux pour que l'impartialité de son jugement ne soit pas contestée. La pensée qui est derrière l'acte, voilà ce qui importe, et c'est cela qui m'a fascinée.
 
Quelle pensée avez-vous découverte ?
A priori, refuser la transfusion sanguine nous paraît aussi bizarre que professer que la terre est plate. On s'attend à ce qu'un juge puisse distinguer intellectuellement entre savoir et croyance, et considère le refus de transfusion sanguine comme une marque d'ignorance. Mais je trouve extrêmement intéressant que le juge ne s'arrête pas à ces a priori. Nous sommes tellement habitués à la transfusion qu'on ne se pose plus de question.
 
Comment comprendre l'opposition des Témoins de Jéhovah ?
Pour eux, verser le sang d'un être dans un autre, c'est toucher à un ordre essentiel… On a beaucoup perdu ce sens du sang comme sacré : le sang, c'est la vie, et la vie ne nous appartient pas. Ce n'est pas une vision naïve ou superficielle, on la trouve dans les grandes mythologies, au cœur de la tragédie antique et des drames shakespeariens. Mais pour la comprendre, il faut dépasser le rationnel.
 
Cela donne un autre arrière-plan aux manipulations de l'être humain que permet la science…
C'est l'intérêt et la puissance de l'art de déjouer les pensées toutes faites pour entrer dans des courants plus complexes et plus profonds de l'existence. Adam, le jeune leucémique, est un personnage absolument authentique, il n'est pas dévoré par les influences extérieures, sa vie est une expérience personnelle. Et il ressent une joie extrême à être écouté pour la première fois par une adulte d'intelligence supérieure qui prend au sérieux son point de vue. Entre eux, il y a une espèce de coup de foudre. Quand il l'appelle "my lady", ce n'est plus seulement le titre usité au tribunal, c'est l'ancien langage de la chevalerie. On est à la fois dans l'histoire et dans le mythe.
 
Vous avez beaucoup d'engagements sociaux, un côté très militant. Le droit ne vous intéresse pas qu'au cinéma…
La loi est un domaine qui m'a toujours passionnée. Et cela continue à travers mon fils du Rwanda (un ex-enfant soldat adopté en 2004, NDLR), qui est dans le droit humanitaire. Ma réflexion politique s'est développée en faisant mon métier d'actrice, en observant les évolutions de la loi et les idées des autres. La curiosité pour diverses manières de penser repousse les frontières de notre cerveau.
 
Votre réflexion politique est très axée sur le féminisme. Comment le concevez-vous ?
Il ne s'agit pas de transformer les femmes en "hommes allégés" ! Je pense que la question de fond, c'est le pouvoir. Je suis féministe depuis l'âge de 19 ans, et je constate que le patriarcat archaïque est toujours aussi pesant. Nous restons des primitifs, et cela nous conduit au désastre. On pourrait changer très vite, mais il faut une volonté. Parce que le changement est perçu comme une perte de pouvoir. Il faudrait comprendre que le pouvoir est quelque chose de puéril, et que c'est fini, le temps des enfantillages. Les rôles binaires nous emprisonnent et nous empêchent de faire place à la richesse de la vie émotionnelle. On veut que les choses soient simples : c'est impossible parce que les êtres humains sont compliqués. Ian McEwan rapproche l'histoire racontée dans le film du jugement de Salomon, qui balance entre la loi et la vie. Voilà : la balance est difficile.
Paru dans Le Figaro, 1er août 2018

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