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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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La 72 ème Mostra

Publié dans A tout un chacun
Venise, le pont des soupirs
 
Alberto Barbera, directeur de la Mostra, l’avait annoncé : le fil qui relie les films très divers de cette 72e édition, c’est la réalité. Le constat a l’air simple, mais, au fur et à mesure qu’on découvre les œuvres, on en voit mieux la signification : face aux désastres de l’époque, le cinéma contredit le règne du virtuel et ses exercices abstraits pour revenir à la vérité humaine.
Magnifique balcon sur l’art, Venise semble nous dire cette année par les ­cinéastes du monde entier qu’il est l’heure d’employer l’imagination créatrice à comprendre et interpréter les ­signes des temps.
"On n’est pas dans un bon moment. C’est justement pour cela que l’art doit parler haut", dit l’Israélien Amos Gitaï, en compétition avec Rabin, le dernier jour. Une percutante reconstitution des moments qui ont précédé l’assassinat du premier ministre israélien mêlant images d’archives et scènes jouées. Mené de main de maître avec un sens du suspense captivant et des person­nages de film noir, ce thriller à thèse conduit à une mise en cause argumentée de l’extrême droite israélienne, opposée aux accords d’Oslo. Avec une angoisse intrépide, le cinéaste continue à plaider pour la paix : "Rabin représente un modèle d’Israélien que j’aime beaucoup, simple, intègre, assumant des choix risqués parce qu’il les croit justes."
 
Jusqu’ici, la plus forte émotion du festival est venue de Francofonia d’Alexandre Sokourov, très longuement applaudi à la projection officielle. Cette admirable méditation sur l’art, la guerre, le pouvoir, à partir de l’histoire du Louvre sous l’occupation nazie, fait un écho profond à la tragique destruction des trésors de Palmyre et d’Irak par l’État islamique. "Sous nos yeux sont anéantis des monuments millénaires, a dit le cinéaste russe. Et nous sommes impuissants, incapables d’intervenir. Des politiciens n’arrive aucune réponse véritable." L’Europe aujourd’hui à la dérive, poursuit-il, "a accumulé erreur sur erreur, jusqu’à la catastrophe morale d’aujourd’hui ". Et à la menace culturelle : "Qu’arriverait-il si on devait se soumettre à une culture iconoclaste ?"  Pour lui, il est urgent de défendre la culture européenne : à travers l’art, c’est notre histoire et notre vie qui sont en jeu.
 
La réalité, c’est aussi le mystère intime des êtres. En témoignent deux portraits singuliers et attachants qui ne sont pas sans points communs : The Danish Girl de Tom Hooper et Marguerite de Xavier Giannoli.
Tom Hooper retrace la métamorphose du premier transsexuel à avoir subi une intervention chirurgicale, le peintre danois Einar Wegener (Eddie Redmayne, excellent), devenu Lili Elbe entre 1926 et 1931. Comme dans Le Discours d’un roi, le réalisateur britannique met en scène une histoire vraie pour explorer comment l’identité profonde et jusqu’alors cachée d’un personnage se révèle à travers les circonstances de la vie.
AvecMarguerite, Xavier Giannoli est parti de la voix spectaculairement fausse de l’Américaine Florence Foster Jenkins pour composer une étrange cantatrice, seule à ignorer qu’elle chante horriblement. Pour des raisons diverses, personne ne la détrompe, et Marguerite (Catherine Frot, remarquable) garde son irrégularité candide. Tout en faisant la part belle à l’imagination romanesque, son film creuse des paradoxes captivants sur l’illusion et la réalité, la beauté et la laideur, l’intégrité de l’âme et les conformismes sociaux.
 
L’autre film français de la compétition, L’Hermine, de Christian Vincent, avec Fabrice Luchini, ancre la comédie sentimentale dans la réalité sociale du Nord : Xavier Racine, président de la cour d’assises réputé froid et sévère, conduit un procès pour infanticide avec des jurés parmi lesquels se trouve l’élue de son cœur.
Et même A Bigger Splash de Luca Guadanigno, remake de La Piscine aussi mondain par son style que par ses acteurs (il a amené au Lido Tilda Swinton, Ralf Fiennes, Matthias Schoenaerts et Dakota Johnson), glisse en ­arrière-plan le drame des débarquements clandestins sur les côtes ita­liennes. Derrière les heureux du ­monde, les ombres des fugitifs tra­giques.

Paru dans Le Figaro, 9 septembre 2015

Le latin contre les nuls

Publié dans A tout un chacun
Le latin contre les nuls
 
Etonnant : voilà que l’enseignement du latin et du grec, auquel la dernière réforme du collège devait donner le coup de grâce, suscite une effervescence inattendue. Des pétitions circulent en faveur des langues anciennes, l’association des professeurs de lettres en appelle au président de la République, ça bourdonne dans les médias, le public dresse l’oreille et répercute.
La réforme annoncée par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, visant à dissoudre les options spécifiques de latin et de grec en "EPI", saupoudrage de vagues notions de civilisation au lieu de l’apprentissage d’une langue, n’est pourtant que la suite d’une longue déconstruction. Qu’est-ce qui a changé ?
 
"C’est peut-être la réforme de trop, observe Élisabeth Antebi, fondatrice du Festival européen latin-grec. La suppression des notes, celle des dates en histoire ont moins alarmé que celle du latin et du grec. Comme si, tout à coup, les gens prenaient conscience de ce qu’on leur enlève, après s’être laissé dépouiller peu à peu sans réagir."
Ce qu’on leur enlève ?
"L’intelligibilité des choses que donne la richesse des mots, poursuit Élisabeth Antebi. Les gens en ont assez de la communication par éléments de langage qui ne signifient rien. Ils sont perdus dans l’espace et le temps : on a cessé de leur apprendre la géographie et la chronologie. Ils sentent de plus en plus nettement qu’on leur vole le temps, la mémoire. Toutes les questions sur l’identité qui nous agitent viennent de là. L’humanisme transmis par le latin et le grec est la dernière barrière avant la barbarie. Barbarie entendue au sens étymologique comme langage incompréhensible, non comme refus de l’étranger : "Sont appelés Grecs ceux qui partagent notre éducation", disait Isocrate."
 
La question du langage, donc du sens, revient comme un leitmotiv dans les très nombreuses réactions (plus de 16 000) à l’article d’Anne-Sophie Letac paru dans les pages "Champs Libres" du Figaro (éditions du mardi 17 mars).
"Il y a une sensibilité à l’écriture, à la langue simple, logique, un besoin de construction intellectuelle", constate cette enseignante d’histoire en classes préparatoires, qui se souvient de ses cours de latin avec le plaisir d’un jeu de logique, d’une gymnastique du cerveau.
Elle note aussi que"les gens se cherchent un espace à eux, pour être un peu libres. Ils en ont assez de ce monde extrêmement normé où on leur dit tout ce qu’ils doivent faire et penser et qui veut que tout serve à quelque chose d’immédiat".
 
Les circonstances ont fait que l’annonce de la réforme scolaire a coïncidé avec la tenue du neuvième Festival européen latin-grec à Lyon, qui a dû refuser du monde à plusieurs spectacles et conférences. Jamais il n’avait eu un tel écho dans les médias grand public : on en a parlé dans "Les grosses têtes", chez Ruquier, sur RTL.
Le ministère de l’Éducation nationale en revanche a refusé pour la première fois de soutenir la manifestation.
Les remous sont peut-être nés de cette rencontre de courants contraires. D’un côté, la destruction programmée des langues anciennes à l’école. De l’autre, la célébration vivante et joyeuse de leur accord avec le monde contemporain : la politique, l’entreprise, la jeunesse, la science, la technologie trouvent leur compte dans ce patrimoine universel, qui réunit l’Europe (et même l’Amérique) comme les deux rives de la Méditerranée.
 
Le divorce est complet entre l’idéologie anti-humaniste de l’Éducation nationale et les aspirations réelles des Français. Que la suppression de l’enseignement du latin et du grec soit un point aussi sensible montre un besoin vital de retrouver les sources de l’humanisme.
Ni par passéisme, ni par élitisme :"La défense des lettres anciennes est venue des banlieues, avec Fadela Amara, le Bondy blog, l’association Metis d’Augustin d’Humières, parce que, là, on éprouve concrètement le besoin d’un socle commun qui dépasse les particularismes", rappelle Élisabeth Antebi.
Et, face à l’emprise du virtuel, aux vertiges de l’intelligence artificielle, se manifeste la rébellion de l’intelligence vivante, qui a du cœur. Elle réclame une culture générale bio, nourrissante et salubre.
Avant démolition totale planifiée de force par l’Éducation nationale, comme d’autres fracassent les chefs-d’œuvre, il est urgent de demander à l’UNESCO une mesure décisive : l’inscription du latin et du grec au patrimoine immatériel de l’humanité.

Le Figaro, 6 avril 2015

Le Festival européen latin grec

Publié dans A tout un chacun
Le Festival européen latin grec


Au moment où la réforme du collège menace l’enseignement des lettres classiques, le Festival européen latin grec œuvre depuis neuf ans pour ranimer nos humanités.

Alors que le ministère de l’Éducation nationale s’emploie à faire disparaître l’enseignement des lettres classiques, le 9ème Festival européen latin grec qui se tient à Lyon du 19 au 22 mars vient réveiller le sens et la saveur des humanités, en les remettant joyeusement dans la vie.
Et d’abord dans la vie politique, vieille passion grecque qui n’a pas fini de nous occuper. L’agora, le forum, restent plus que jamais d’actualité, et le débat citoyen puisera indépendance d’esprit ou force satirique aux sources antiques, tant qu’on ne les asséchera pas. Au festival, le philosophe Jean-François Pradeau parlera de la démocratie grecque vue par nos politiciens.
 
Est-ce un hasard si de nombreux édiles ont encouragé l’initiative d’Elizabeth Antébi, fondatrice du festival ? À Lyon, métropole gallo-romaine ouverte sur l’Orient, la manifestation est soutenue par le sénateur maire, Gérard Collomb, et le directeur général adjoint de la région Rhône-Alpes, Abraham Bengio, tous deux agrégés de lettres classiques et fervents défenseurs de la culture qui les a formés. "Avoir une grammaire précise, c’est avoir une précision de la pensée", dit Gérard Collomb. C’est structurer son raisonnement, élargir son champ de références, et se donner les bases pour regarder plus loin, se confronter aux autres. Rendre le monde intelligible.
 
L’enjeu va bien au-delà d’une pratique plus ou moins érudite de "langues mortes".
Boris Johnson, maire de Londres, élargit notre horizon : "L’Europe avait un sens à l’époque où tout le monde avait lu les mêmes livres, et tout le monde savait qui étaient Didon et Énée." Il a fait donner gratuitement des cours de latin à des jeunes défavorisés, estimant que les lettres sont la meilleure arme contre la violence. On observera d’ailleurs que ce discours a fleuri chez nos gouvernants et autres maîtres à penser après les attentats de janvier à Paris : la riposte devait se trouver dans la culture, qu’ils s’emploient paradoxalement à saper.
On est ulcéré de voir les djihadistes détruire brutalement le patrimoine artistique, mais on active la fin par sédation douce de ce chef-d’œuvre de raison et d’humanité qu’est l’héritage gréco-latin. On le juge inadapté au multiculturalisme, bien qu’il plonge ses racines en Asie mineure comme en Afrique du Nord, qu’il réunisse Athènes et Alexandrie, Rome et Carthage. Faut-il en priver les générations montantes ?
Les jeunes du Bondy blog, Medri et Badrounine, se sont plaints de la disparition des options rares, "perte sèche de culture, à laquelle pourtant nous avons droit".
En quoi ils rejoignent le maire de Bordeaux, Alain Juppé (encore un agrégé de lettres classiques) : "A-t-on le droit de priver tant de jeunes de rêver encore à “l’aurore aux doigts de rose” (…) ou d’accompagner les premiers pas de la démocratie en écoutant l’éloge qu’en fait Périclès ? Ou de découvrir avec Antigone qu’il y a des valeurs supérieures aux lois imparfaites des hommes ? »
 
Depuis dix ans, Elizabeth Antébi, humaniste aussi allègre qu’érudite, s’emploie à retrouver le socle commun sur lequel s’est construit l’Europe. "Il ne s’agit pas, stricto sensu, de latin et de grec. Notre pari est de nous ouvrir à une mémoire-passerelle, de nouveaux échanges, la transmission, l’acquisition des mêmes connaissances pour tous - donc le contraire de l’élitisme - ce qu’on appelait jadis la culture générale."
 
Sur le thème "Savants, magiciennes et devins", la 9ème édition du Festival européen latin grec invite à cet "étonnement" devant le monde où les Grecs voyaient le premier mouvement de l’esprit vers la science et la sagesse.
Le programme est comme toujours un savant dosage de sérieux et de ludique, et une rencontre vivante entre la civilisation d’hier et la modernité : l’entreprise est présente avec l’industriel italien Luca Desiata (dirigeant du groupe Enel) qui a lancé son journal de mots croisés et jeux en latin. Il succède notamment au PDG de l’agence de pub Nomen, qui vend des noms d’entreprises inspirés de formes grecques et latines (Vivendi, Vinci, Thalès…). Robert Delord, professeur et webmestre du site Arrête ton char, réfléchira sur "Hunger games : la piste mythologique".
L’écrivain Vassili Vassilikos parlera de la science grecque, la mathématicienne Thérèse Éveilleau expliquera paradoxes et énigmes ou pourquoi une tortue va plus vite qu’Achille, et des lycéens italiens de Brescia présenteront les Métamorphoses, du Berbère Apulée. L’amour sorcier fera cascader la vertu avec Sappho, Catulle et Offenbach (chanté par Evelyne Lagardette). Sur scène, la terrible Médée voisinera avec un Guignol parlant latin.
Un des temps forts du festival sera le Procès des humanités qui opposera vendredi matin à l’hôtel de ville Philippe Bilger, magistrat célèbre et chroniqueur du FigaroVox, à maître Frédéric Doyez, grand avocat de Lyon.
Laissons le dernier mot à François Bayrou, lui aussi agrégé de lettres classiques, et passionné par la question.
"Ce sujet qui apparaît à beaucoup secondaire est en fait crucial. Cet héritage nous donne les clefs de l’avenir : il est capital d’offrir à nos enfants la maîtrise de la pensée et de l’expression, qui passe par les mots, leur histoire et leur sens. La question de la violence est liée à l’incapacité à s’exprimer. Tous ceux qui veulent nous couper de nos racines nous coupent de notre avenir."

Paru dans Le Figaro, 17 mars 2015

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