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TRANCHANT  Marie-Noelle

TRANCHANT Marie-Noelle

Née le 22 décembre 1951
Célibataire
 
Journaliste culturelle


Lettres classiques (hypokhâgne et khâgne)
Ecole du Louvre
Maîtrise de Lettres modernes à la Sorbonne, Paris IV
(mémoire Baudelaire et Thomas de Quincey)


Enseignement
Français, latin, grec, dans des écoles privées hors contrat (1972-80)

Journalisme :
à la revue ROC (cinéma et la télévision), dirigée par Pierre d'André (1972-1980)
au Figaro, rubrique cinéma, depuis 1980.
Collaboration à la revue Le Spectacle du monde (1995-2001)
     et à l'émission de critique de cinéma "Sortie de secours" sur Paris Première (1991-93).

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Cinéma : merci à ...

Publié dans A tout un chacun
Cinéma : merci au cousin César et à l’oncle Oscar
 
Quand "la grande famille du cinéma" se réunit pour attribuer ses récompenses annuelles, on se dit que l’heure de l’ennui a sonné et qu’on est bon pour une soirée soporifique de mondanités obligatoires, de congratulations forcées et de remerciements généalogiques, agrémentés de quelques blagues plus ou moins heureuses censées alléger ce gros gâteau d’anniversaire. Le monde des images sort ses clichés de soirée, les académies, leur académisme.
 
Passé ce train-train des festivités, reconnaissons que les palmarès des récompenses françaises et américaines témoignent, cette année, d’un goût très sûr. Un sans-faute qui excuse (un peu) les interminables remerciements, les émotions surjouées et les provocations standardisées.
 
Timbuktu, du Mauritanien Abderrahmane Sissako, triomphe aux César, avec sept trophées, dont ceux de meilleur film et du meilleur réalisateur.
L’Académie des arts et techniques du cinéma corrige ainsi une omission du jury de Cannes que la rédaction du Figaro avait soulignée.
On peut considérer cette œuvre majeure sous différents aspects, également passionnants. Le premier est sa réussite artistique. Le cinéaste évoque la terreur djihadiste qui s’abat sur Tombouctou dans un récit stylisé, silencieux, elliptique, qui oppose la beauté calme des habitants de la région au soudain déferlement de la violence barbare. "L’allégorie est un des plus grands genres de l’art", disait Baudelaire. Parce qu’elle personnifie les grandes vérités invisibles et indicibles qui parlent à toute l’humanité. Ni les paysages, ni les personnages, ni les situations de Timbuktu ne sont à prendre au pied de la lettre, ils nous guident à travers des apparences actuelles vers la question éternelle : pourquoi les hommes, qui aspirent à l’harmonie, cèdent-ils toujours aux démons de la terreur ? Sissako exalte la beauté parce qu’il y voit la seule réponse à la violence - et il cite le mot célèbre de Dostoïevski : "La beauté sauvera le monde."
Son film repose sur l’antithèse entre la merveille d’exister et la fureur de détruire. On n’imagine pas un spectateur qui ne soit tenté par la beauté au sortir de ce film, et, en ce sens, il a pleinement atteint son but d’œuvre d’art.
 
Timbuktu n’en a pas moins suscité des polémiques, à un autre niveau : les spécialistes qui le replacent dans son contexte politique, historique, qui entrent dans la personnalité du réalisateur, homme de pouvoir et d’institution, formé à l’école soviétique, font des lectures plus ambiguës. C’est aussi la richesse d’une œuvre d’alimenter un débat critique, et de permettre une réflexion sur la réalité immédiate, même si elle la dépasse. On pourrait encore souligner un troisième aspect, qui a aussi ses ambivalences : les César du cinéma français récompensent une œuvre de la francophonie, avec ce que cela comporte de proximité et de distance.
 
Du côté des Oscars, Birdman, d’Alejandro Gonzales Inarritu, remporte le tiercé meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario. Bravo pour cet hommage à l’imagination, qu’on voit ici à l’œuvre dans une démonstration de haute voltige, avec la tentative d’un ancien super-héros de cinéma (Michael Keaton) de se reconvertir dans le théâtre d’auteur : piqués du monde hollywoodien aux coulisses d’une scène underground, loopings vertigineux entre fiction et réalité, entre la gloire perdue, la misère intime, l’élan qui se cherche. Sans cesse relancées par une galerie de personnages truculents, absurdes ou pathétiques, les péripéties sont assez chargées mais d’une formidable énergie existentielle.
 
Enfin, les quatre oscars de The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson (dont celui de la musique, qui fait figurer au palmarès le Français Alexandre Desplat), nous réjouissent. Il y a une perfection rare dans ce divertissement qui unit le charme poétique d’une Mitteleuropa rêvée, la fantaisie d’aventures extravagantes et le raffinement de la mise en scène. On ne trouve guère cela que chez Lubitsch.
Si l’on ajoute que l’oscar du meilleur film étranger est revenu à Ida, du Polonais Pawel Pawlikowski, œuvre non moins exigeante (déjà sacrée meilleur film européen), on conviendra que les lauréats de l’année sont d’un niveau artistique particulièrement élevé. Il est trop agréable de pouvoir admirer pour manquer cette occasion.
Merci au cousin César, à l’oncle Oscar, aux césarisés, aux oscarisés, à leurs parents, à leurs producteurs, sans lesquels, etc.
Figaro, 24 février 2015

L'Apôtre - Interview

Publié dans Au delà
Entretien avec Cheyenne Carron à proos de "L'Apôtre"

Cheyenne Carron : "Il faut parler des choses qui fâchent sans se fâcher"

Après La fille publique, sur sa jeunesse d’enfant de la DDASS accueillie dans une famille aimante, Cheyenne Carron, productrice, scénariste, réalisatrice,  signe un nouveau film, "L’Apôtre" (*) : le récit mouvementé de la conversion d’un jeune musulman au christianisme. Seule (elle n’a reçu aucun soutien financier du monde du cinéma), forte et intrépide, elle répond entièrement de sa conviction : parler en vérité est l’unique façon d’éviter que le sang ne coule.

Le Figaro : Quelle est la part de fiction et la part de réalité dans votre film ?
Cheyenne Carron : L’histoire s’est construite à partir de plusieurs faits réels. Le premier est un drame qui me touche de près. Dans mon village de la Drôme, il y a une vingtaine d’années, la sœur d’un prêtre que je connaissais bien, a été assassinée par un jeune musulman. C’était le fils des voisins, et cet humble curé de campagne a choisi de rester auprès d’eux parce que, disait-il, "ma présence les aide à vivre". Par ailleurs, lors de mon catéchuménat (j’ai été baptisée à Pâques), j’ai rencontré un musulman converti, qui m’a raconté les luttes et les souffrances qu’il avait traversées.

Il y a beaucoup de conversions de l’islam au christianisme ?
Plus qu’on ne pense, mais c’est difficile à évaluer parce qu’elles sont interdites par l’islam. Que faire du hadith : "celui qui quitte sa religion, tuez-le" ? Le personnage du converti, Akim, a été nourri par de nombreux témoignages, oraux, écrits, parfois sous des identités dissimulées. J’ai fait ce film pour tous ceux qui choisissent de suivre les pas du Christ et subissent des persécutions partout dans le monde. Dans tous les pays à majorité musulmane, en Orient, en Afrique, ils sont condamnés, parfois conduits à la mort. Il faut le dire parce que c’est vrai.

C’est vrai, mais est-ce opportun de le dire ? Dans l’extrême tension actuelle, ne risquez-vous pas d’attiser entre chrétiens et musulmans une hostilité que les terroristes ne demandent qu’à voir s’embraser ?
Mon film est le contraire d’un brûlot : un appel au dialogue lucide et réfléchi. Les musulmans souffrent aussi de cette intolérance qu’il y a dans le Coran, et sont contents que les problèmes soient posés. Mon interprète du rôle principal m’a dit : "Moi, je suis musulman, mais favorable à ce que chacun choisisse sa religion". Ce droit de la conscience est inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme, et il faut y tenir. Pour ma part, je suis sûre que c’est en parlant, toujours avec respect, qu’on a des chances de faire évoluer les choses. Si on reste dans le non-dit, par peur ou par une prétendue gentillesse, on laisse chacun dans sa prison.

Parlons du respect. Votre film est en effet très respectueux des personnes, des cultures, jamais manichéen tout en exprimant des assertions fortes.
Le respect, pour moi, consiste à être honnête, mais avec délicatesse, en employant des mots qui ne blessent pas. Il y a dans toutes les croyances des choses agressives, qui font peur. Il faut pouvoir dire à un musulman : "Dans le Coran, je vois des choses magnifiques, mais aussi des appels au meurtre. Est-ce qu’on peut en discuter dans le respect de tes convictions et des miennes ?". Si on arrive à cette intelligence-là, ensemble, on se retrouvera, dans la sérénité. La guerre n’est pas une solution.

Vous avez étudié l’islam ?
Non. Le scénario a été lu par des imams. Mais ceux qui m’ont le plus éclairée sont les comédiens arabo-musulmans du film, avec leurs expériences, leurs témoignages. Nous avons défini les sujets abordés dans les discussions à la mosquée, comme le mariage mixte et la polygamie. L’acteur qui interprète l’imam en a fait une méditation très subtile.

Comment réagissaient vos acteurs musulmans ?
Il existait un certain malaise sur les questions comme la lapidation des femmes adultères ou l’amputation des voleurs. Les acteurs qui ont accepté de jouer dans le film représentent un nouvel islam, très ouvert. Ils se sont engagés dans une équipe éclectique, avec des partenaires et des techniciens juifs et athées, une réalisatrice catholique. Et ils étaient très respectueux.

De quoi est fait leur respect ?
Ils ont un certain sens de la virilité, de l’honneur, de la fierté, c’est culturel, et ils respectent les gens convaincus, même d’une autre religion. Alors que le catholique tiède, relativiste, un peu honteux ne trouve pas grâce à leurs yeux. C’est pourquoi je crois au dialogue. Il faut oser parler des choses qui fâchent sans se fâcher. Beaucoup de musulmans y sont prêts. Je crois qu’il y aura  à l’avenir un nouvel islam, plus tolérant, face à de nouveaux chrétiens, plus convaincus. Et ce sera très beau.

Le mouvement des musulmans britanniques "Not in my name" et la récente mobilisation des musulmans de France, surFigarovox et dans la rue, vous paraissent-ils aller dans le sens de ce nouvel islam ?
Oui, c’est un signe très positif de manifester publiquement une solidarité avec les populations persécutées. C’est un début de dialogue. Pour le continuer et l’approfondir, il va falloir que de grands penseurs arabo-musulmans se penchent sur les textes, pour arriver à un islam "des lumières", renouvelé.
(*) "L’Apôtre" : on peut commander le DVD directement à la réalisatrice : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. .

Paru dans Le Figaro, octobre 2014

L'apôtre

Publié dans Au delà
L'ouverture est violente : une femme, chez elle, est agressée, étranglée. Cela se pass dans une petite ville tranquille. Akim (Fayçal Safi), un jeune musulman qui habite avec sa famille dans le voisinage, est terriblement impressionné par cette tragédie.
Quelque temps plus tard, il a l'occasion d'assister au baptême du bébé d'un ami. Le prêtre qui officie est le frère de la victime. Akim fréquente assidument la mosquée avec son frère, et se prépare à prendre la suite de son oncle imam, mais il est troublé par le message évangélique et par la mystérieuse bonté du prêtre qui a choisi de continuer à habiter à côté des parents de l'assassin "parce que cela les aide à vivre".
Peu à peu, son chemin intérieur l'entraîne sur les pas du Christ.
 
L'apôtre de Cheyenne Carron retrace cette évolution intime au milieu des remous qu'elle provoque dans la famille d'Akim et dans la communauté musulmane. La réalisatrice a de l'énergie à revendre, sa caméra bouge un peu trop, dans le style "Dogme", et elle tire dix fils à la fois pour composer l'étoffe dramatique d'une histoire foisonnante de personnages et de péripéties. On passe d'une salle de sport à un presbytère, d'une salle d'étude coranique à une dispute familiale survoltée, de la rupture à la menace, de la violence à la réconciliation.
 
Cheyenne Carron a le talent rare de pouvoir être à la fois mouvementée et nuancée, déchaînée et délicat.
La famille d'Akim est un mélange extrêmement vivant et attachant de caractères opposés, unis par une affection profonde malgré les divergences de vues et de styles de vie. Et si la vengeance des musulmans zélés à l'égard d'un converti est décrite dans sa brutalité, la méditation parallèle de l'imam subtil et du prêtre tout offert pose en douceur les questions essentielles.
Touffik Kerwaz et Yannick Guérin sont remarquables, et Fayçal Safi donne à ce drame son beau tourment spirituel.

Paru dans Le Figaro, 1er octobre 2014

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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