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ZEMMOUR Eric

ZEMMOUR Eric

Né le 31 août 1958
Marié – 3 enfants


Journaliste politique, écrivain


Institut d'études politiques (Paris)

Membre du jury au concours d'entrée à l'ENA (2006)
Valeurs actuelles – Chroniques (depuis 1999)
Marianne – Chroniques  (depuis 1996)
Le Figaro – service chroniqueurs (depuis 1996)
Info-Matin – éditorialiste (1995)
Quotidien de Paris - service politique (1986-1994)

Ouvrages
Balladur, immobile à grands pas (1995) - Le Livre noir de la droite (1998) - Le Coup d'Etat des juges (1998) - Le Dandy rouge (1999) - Les Rats de garde (co-écrit avec P. Poivre d'Arvor) (2000) - L'Homme qui ne s'aimait pas (2002) - L'Autre (2004) - Le Premier sexe (2006) - Petit Frère (2008) - Mélancolie française (2010) - Le Bûcher des vaniteux (2012) - Le Suicide français (2014) -


Sur la scène audio-visuelle:
Sur RTL
– Z comme Zemmour (depuis 2010)
Sur la chaîne câblée
Histoire – Le grand débat
Sur RFO (Tempo) – L'Hebdo
Sur France 2 – On n'est pas couché (2006)
Sur i>Télé – çà se dispute (depuis 2003)

URL du site internet:

Matignon

Publié dans En France

Du bon usage des remaniements. Pendant les trois premières années du mandat de Nicolas Sarkozy, il n’y a pas eu de remaniement ministériel. Quelques changements de ministres tout au plus, plutôt un jeu de chaises musicales, mais point de remaniement, avec secrétaire général de la présidence sur le perron de l’Elysée, solennisant l’affaire. Sarkozy était cohérent avec lui-même : les ministres sont, pour lui, de simples exécutants, le plus souvent choisis pour leur talent médiatique. Le Premier ministre n’est qu’un "collaborateur", un faux Premier ministre qui ne fait aucun arbitrage ni ne donne d’instructions aux ministres. C’est le président et ses principaux conseillers qui, de l’Elysée, assurent le véritable gouvernement de la France.
L’annonce d’un remaniement, plusieurs mois à l’avance, a pris à rebours les habitudes présidentielles. Aussitôt, on a retrouvé les jeux de pouvoir, le bal des ambitions et des ego, des candidatures et des rivalités, des mouvements d’humeur et des petites phrases. Le Premier ministre François Fillon en profite pour s’inventer une distance politique avec le président. Une sorte de tournée d’adieux, fort réussie médiatiquement, pour préparer au mieux son avenir politique. Chacun joue des coudes pour survivre au gouvernement, sinon pour gagner le parti ou Matignon. Comme par magie, on a replongé soudain dans l’ambiance frelatée des septennats de Mitterrand, et des rivalités inexpiables entre Jospin et Fabius, d’une part, Juppé et Séguin, d’autre part.
Les règles d’airain du remaniement avaient été posées dès les débuts de la Ve République par son fondateur, Charles de Gaulle. Le grand remaniement est celui qui concerne avant tout le Premier ministre. Le président de la République le décide s’il veut manifester avec éclat qu’on change d’époque et de style : Michel Debré après l’indépendance de l’Algérie, remplacé par Georges Pompidou ; ce dernier remplacé par Maurice Couve de Murville, après Mai-68 ; ou encore, Laurent Fabius qui succède à Pierre Mauroy en 1984, pour incarner le passage de la gauche ouvriériste des corons à la gauche libérale, européiste et antiraciste. Le président, tel un monarque souverain, choisit le moment et les hommes. Le partant écrit au roi son émotion ; le successeur est un homme lige du président, un simple "collaborateur", qui n’aura de cesse de se différencier pour exister. Mais dans le respect du patron élyséen. Le Premier ministre sortant a servi de fusible pour protéger le président.

Dans la Ve République, c’est la première fonction du Premier ministre. Le régime ressemble un peu à la monarchie revue par Alexandre Dumas : le gentil roi et le méchant Premier ministre, Louis XIII et Richelieu, Louis XIV enfant et Mazarin. Lorsque le monarque est en danger, le Premier ministre s’efface pour redonner du lustre au président monarque. C’est tout le sens du départ de Pompidou après Mai-68, de celui de Mauroy après la manifestation monstre pour la défense de l’école "libre" ; ou encore celui de Jean-Pierre Raffarin laissant la place à Dominique de Villepin après l’humiliante défaite au référendum européen de 2005, voulu et perdu par Jacques Chirac.
Ce jeu subtil s’efface lorsqu’il y a un réel conflit entre le président et son Premier ministre. Désaccord politique ou antagonisme personnel, peu importe. C’est toujours le président qui gagne. C’est lui, l’élu du suffrage universel. Le conflit a été plus ou moins dissimulé entre de Gaulle et Pompidou pendant et après Mai-68 ; mais il éclate publiquement entre Pompidou et Chaban-Delmas en 1972. Ce dernier est un libéral, moderne, girondin, européen ; il a dans son cabinet des conseillers comme Jacques Delors qui iront ensuite nourrir la deuxième gauche. Pompidou et surtout ses conseillers, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, sont attachés à une France traditionaliste, à un Etat fort. Chéri des députés UDR, Chaban-Delmas s’incline néanmoins et fait ses bagages. Il refuse d’être le "triste sire" qui oserait affronter le président. En 1991, Michel Rocard se retrouvera dans la même situation ; et fera le même choix. Chouchou des sondages, mais détesté de François Mitterrand, qui lui reproche de ne rien faire, il se soumet et se démet. Chaban et Rocard auront des destins similaires puisque les deux hommes verront leur ambition présidentielle brisée par les manœuvres des conseillers élyséens : Chaban, en 1974, vaincu par Giscard, et Rocard, blessé à mort après le succès de Bernard Tapie aux européennes de 1994.
Dans toute l’histoire de la Ve République, un seul Premier ministre a osé prendre l’initiative d’un conflit ouvert avec le président qui l’avait nommé : Jacques Chirac. Qui, en 1976, démissionne brutalement de Matignon parce qu’il "ne dispose pas des moyens nécessaires pour assumer ses fonctions". Il ne les avait jamais eus. Fasciné par l’Amérique, le président Giscard rêvait de tout diriger de l’Elysée, en éludant Matignon. Giscard fut Sarkozy avant Sarkozy. Quand Chirac demanda à sa conseillère Marie-France Garaud ce qu’elle pensait de ses deux ans passés à Matignon, elle lui répondit : "Vous n’avez pas été un mauvais Premier ministre ; vous n’avez pas été Premier ministre du tout." Une phrase qui pourrait résumer les trois ans passés par François Fillon à Matignon. Mais ce conflit entre Chirac et Giscard coûtera sa réélection au président sortant en 1981, et déstabilisera la droite pour quinze ans.

Les autres remaniements sont plus anodins. Ils concernent un ministre ou un groupe de ministres qui ne sont plus d’accord avec la politique suivie par le président de la République. Comme le "théorisera" Jean-Pierre Chevènement, "un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne". Chevènement démissionnera deux fois : en 1990, parce qu’il était opposé à l’intervention française lors de la première guerre en Irak, puis en 1999, à cause de la politique corse menée par Lionel Jospin. En 1960, Pinay, en désaccord avec la politique économique, a quitté le gouvernement ; des ministres centristes sont partis en 1962, après la conférence de presse du général de Gaulle où il exprimait son hostilité à l’égard d’une Europe fédérale ; les communistes n’ont pas participé au gouvernement de Laurent Fabius en 1984 ; Michel Rocard a quitté avec fracas le même Fabius, un an plus tard, parce que ce dernier avait instauré le mode de scrutin proportionnel. Il arrive aussi parfois que le président remanie pour des raisons plus prosaïques, jugeant que - par trop d’amateurisme et d’incompétence - le char de l’Etat n’est pas conduit. C’est le sens du départ d’Edith Cresson après seulement un an passé à Matignon, où elle n’avait réussi à se faire obéir ni de l’Administration ni des "éléphants" du Parti socialiste. C’est aussi le sens du gouvernement Juppé II de novembre 1995. Alain Juppé restait à Matignon, mais son équipe était profondément remaniée. Après la victoire inattendue de Jacques Chirac en 1995, Alain Juppé n’avait pu piocher dans le réservoir d’hommes expérimentés de la droite qui, pour la plupart, avaient rejoint Edouard Balladur, donné longtemps gagnant par les sondages. Alain Juppé avait par ailleurs insisté pour nommer un certain nombre de femmes, afin de soigner son image médiatique. Un choix qui s’était révélé catastrophique à l’usage. Juppé en avait pris conscience et avait viré la plupart des "juppettes", abîmant auprès des médias bien-pensants sa fameuse image. Ce remaniement suivait surtout l’allocution télévisée d’octobre 1995 du président Chirac qui avait reconnu benoîtement avoir "sous-estimé" l’ampleur des déficits publics. Alors que sa campagne électorale avait annoncé une relance de l’économie, Jacques Chirac engageait une lutte résolue contre les déficits budgétaires au nom de la qualification de la France pour la monnaie unique. Le résultat ne se fit pas attendre. Quelques semaines plus tard, la réforme de la Sécurité sociale provoqua une des grèves les plus longues de l’histoire de France. Et deux ans plus tard, la dissolution de l’Assemblée nationale provoquait la victoire de la gauche et l’installation de Lionel Jospin à Matignon. Pour cinq ans. Pas question alors, pour le président, de remanier un gouvernement qui tenait sa légitimité du Palais-Bourbon. Comme avec Chirac en 1986 et Balladur en 1993, nous revenions alors aux lois du régime parlementaire traditionnel. Que le général de Gaulle avait spectaculairement aboli en refusant de remanier son gouvernement, confirmant Georges Pompidou à Matignon, alors même que celui-ci avait été renversé par une motion de censure à l’Assemblée nationale. La question de la légitimité est, depuis la Révolution, une affaire très française.

Paru dans Le Spectacle du Monde, octobre 2010

Europe : le va-et-vient des Roms

Publié dans Avec l'Europe

Comme ils sont déjà revenus. Les Roms sont des spécialistes de l’aller-retour. Ne sont-ils pas depuis toujours des nomades? Le ministre de l’Intérieur le sait mieux que personne, lui qui, depuis plusieurs années, "boucle" avec eux - grâce à eux - ses statistiques de renvoi d’étrangers en situation irrégulière. Ils sont, en moyenne, neuf mille expulsés chaque année, à peu près un tiers des renvois annuels. A chaque fois, conciliants, ils partent sans faire d’histoire, et touchent les trois cents euros de départ volontaire (auxquels s’ajoutent cent euros pour chaque enfant) généreusement offerts par la République française. A chaque aller-retour. C’est même pour éviter cela que le ministre de l’Intérieur français (et son homologue italien) envisage de relever les empreintes digitales des bénéficiaires. Sous les cris d’orfraie des associations qui les défendent. Comme dans un jeu de rôle convenu où chaque personnage respecte scrupuleusement le texte écrit pour lui. Déjà, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, en 2002, Nicolas Sarkozy avait tapé du poing sur la table. Il s’était même rendu à Bucarest, et avait signé une convention avec son homologue roumain.
Depuis, la situation s’est encore aggravée. La Roumanie est entrée dans l’Union européenne en 2007. Son gouvernement a empoché de Bruxelles vingt milliards d’aide, entre autres pour intégrer et sédentariser les Roms. Ce qui n’empêche nullement le gouvernement roumain de sommer la France de scolariser les enfants roms… Ce que la Roumanie n’a jamais fait dans son histoire.
Les Roms sont donc désormais protégés par la liberté de circulation en Europe. Mais sur la demande des négociateurs français (et italiens, espagnols, allemands…), affolés par une application immédiate du traité de Schengen, une période provisoire fut instaurée (jusqu’en 2013) qui interdit aux Roms de rester chez nous au-delà de trois mois sans travail: c’est ce qui permet légitimement à Brice Hortefeux de fermer des "campements illégaux" en respectant la "loi française" et la "loi européenne".
Mais après ? Une directive européenne prévoit déjà qu’un ressortissant communautaire ne doit pas être un fardeau pour le système social du pays d’accueil. Le ministre de l’Intérieur italien, Roberto Maroni, propose qu’on puisse les expulser pour ce motif. La Commission de Bruxelles y est hostile, accusant la Ligue du Nord, dont Roberto Maroni est un membre influent, de xénophobie. Le pape, lui aussi, avait déjà admonesté Berlusconi pour les mêmes raisons.

En fait, c’est l’Union européenne qui est désarmée face aux mouvements migratoires en général. D’abord, pour des raisons philosophiques. Les deux traditions qui fondent l’Europe - le christianisme et les Lumières - sont universalistes. La démocratie chrétienne et la social-démocratie sont les patrons partisans de l’Europe depuis l’origine.

L’Union européenne s’est constituée après-guerre sur les ruines du nazisme allemand, qui avait persécuté et exterminé les juifs et les Roms. La protection et la libre circulation des personnes sont donc aux origines de l’Union européenne. De multiples conventions internationales ont été signées et ratifiées depuis cinquante ans, qui corsètent les Etats européens (droit à la vie familiale normale, interdiction des expulsions collectives, etc.) ; les polices européennes sont donc des Gulliver empêtrés face aux migrants. Le paradoxe est que la frayeur rétrospective de Hitler a limé les griffes des états démocratiques. L’immigrationnisme est devenu l’idéologie dominante de l’Europe. Comme une sorte de revanche historique du nomadisme sur son vainqueur sédentaire d’il y a plus de 3000 ans. Que les Roms, derniers nomades d’Europe, soient au cœur de cette polémique, n’est donc pas un hasard. Les élites européennes sont convaincues des mérites du métissage. Les commissaires européens sont d’autant plus fidèles à cette religion qu’ils ne sont pas soumis à des scrutins démocratiques. Ils peuvent donc laisser librement épancher leurs sentiments généreux qu’ils marient le plus souvent avec des conceptions libérales naguère qualifiées de "laissez-fairistes". Laissez passer les hommes, mais aussi les capitaux, et les marchandises, telle est la doctrine de la Commission européenne. Mieux : laissez passer les hommes pour rentabiliser le mouvement des capitaux et des marchandises. C’est la face cachée de l’humanisme européen, l’ironie dissimulée derrière les grandes incantations moralisantes contre Sarkozy - le nouveau Hitler -, Berlusconi - le nouveau Mussolini -, ou encore la une du Times accusant le président et la police française de méthodes dignes de la Gestapo.

Sous l’outrance, ces grands moralistes, ces grands médias se font les complices des réseaux mafieux qui exploitent, souvent avec une rare violence, les enfants mendiants et les (très) jeunes prostituées. Et ce n’est pas étonnant. Venus de Roumanie, de Russie ou du Kosovo, ces réseaux mafieux sont les plus fervents adeptes des règles du libre-échange et des principes de la libre circulation des hommes (enfants, prostituées, etc.) et des marchandises (armes, drogue…). On sait désormais que les mouvements migratoires très importants de ces vingt dernières années ont été une des composantes majeures d’une croissance économique sans inflation, puisque ce flot continu de travailleurs à bas prix a pesé comme une chape de plomb sur les salaires des travailleurs occidentaux.

Les gouvernements européens (et américains) en ont longtemps joué. Les travaillistes britanniques ouvertement. La droite française sans le dire. Deux cent mille étrangers entrent régulièrement chaque année en France. Autant que sous Lionel Jospin. Les grandes organisations, de l’Union européenne à l’ONU, continuent, dans des rapports que personne ne lit, à sommer les gouvernements d’ouvrir les frontières, à vanter les mérites de l’immigration, vecteur de croissance économique et de paix. Or, les peuples européens sont de plus en plus remontés contre ce discours. Partout en Europe, les mouvements dénonçant les "coûts" de l’immigration, et les dangers de l’islam, progressent démocratiquement. Hollande, Belgique, Italie, etc., la gauche continue à les qualifier de "populistes", de faire référence mécaniquement aux mouvements fascistes et nazis d’avant-guerre. Or, ces mouvements sont le plus souvent philosémites ; à Anvers, de nombreux juifs votent pour eux ; en Hollande, le chef de file de l’extrême droite est homosexuel. Dans tous ces pays, les partis de gauche sont vidés de leur électorat populaire.

Dans chacun des pays européens, les gouvernements tentent de donner satisfaction à leurs électeurs. C’est ce qui a permis à Berlusconi - à la surprise générale - de gagner les dernières élections régionales, alors que l’UMP française en sortait écrasée. Les électeurs italiens ont privilégié, dans la coalition berlusconienne, le parti qui a le discours le plus dur sur ces questions : la Ligue du Nord. Comme le montre l’exemple français, les paroles, même spectaculaires, ne suffisent plus. Les électeurs attendent des actes. Or, on l’a vu, les gouvernements sont désarmés. Dans les mois et les années qui viennent, ils auront donc le choix : ne pas toucher aux dogmes libéraux de l’Europe, et risquer des révoltes populaires - démocratiques ou pas - ou remettre en question les fondements de l’Union européenne. Abolir certaines conventions internationales trop "protectrices". Affronter la Commission européenne et le juge européen. Cette stratégie est celle proposée par les Italiens. Le pouvoir sarkozyste est tenté de lui emboîter le pas. Les Allemands ne seraient pas hostiles, même si pour des raisons évidentes, ils rasent les murs.
Mais cela suppose d’écorner les principes libre-échangistes de l’Union européenne, et donc, au-delà de la Commission, d’affronter les grandes entreprises mondialisées et l’univers puissant de la finance…
Au fond de leurs caravanes, les Roms peuvent dormir tranquillement.

Paru dans Le Spectacle du monde, septembre 2010

Sarkozy-Merkel : je t’aime, moi non plus

Publié dans Avec l'Europe
C’est à croire que le mot n’existe pas en allemand ! Jamais on ne parle à Berlin du "couple franco-allemand". Seuls les médias et officiels français usent et abusent de cette terminologie amoureuse. Les Allemands les mieux intentionnés à notre égard mettent cette propension sur le compte de notre romantisme impénitent. Les autres nous jugent ridicules ou manipulateurs. Ils n’ont pas tout à fait tort. Le couple franco-allemand fut d’abord une stratégie française. Gaullienne. Quand il se rend en Allemagne, en 1962, pour son grand voyage de réconciliation, lorsqu’il invite le chancelier Adenauer dans la cathédrale de Reims, ou lorsqu’il signe le traité d’amitié de 1963, le général de Gaulle entend s’appuyer sur la puissance industrielle et économique de l’Allemagne pour renforcer la main de la France dans le concert des nations. Plus largement, il explique bien à Alain Peyrefitte (C’était de Gaulle) que la communauté des Six, (Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, RFA, France) doit pouvoir faire aussi bien que les deux supergrands, Etats-Unis et URSS, et que la France, qui prendra naturellement la tête politique de cet ensemble européen, retrouvera alors le rang qu’elle a perdu depuis Waterloo. Le premier. Dans une de ces formules imagées dont il a le secret, de Gaulle résume sa pensée : "La France sera le jockey et l’Allemagne, le cheval."

Cette stratégie, dite "du levier d’Archimède", fut rendue possible par un certain nombre de paramètres. Au sortir de la guerre, l’Allemagne était divisée en deux, vaincue, occupée, et surtout avilie par le souvenir de l’hitlérisme. Elle avait besoin de la caution de son ennemi héréditaire pour retrouver une dignité morale. En outre, la plupart des régions de l’Allemagne de l’Ouest avaient été, à un moment ou un autre de leur histoire, sous influence ou même sous domination française. Le chancelier Adenauer fut lui-même dans sa jeunesse un militant du rattachement de la Sarre et de la Rhénanie à la France.
Mais ces proximités n’empêchèrent pas les différends entre des Allemands plus libre-échangistes et libéraux et des Français plus dirigistes et protectionnistes. Surtout, le protecteur américain interdit trop d’intimité dans la relation franco-allemande. A cet égard, le fameux voyage de Kennedy à Berlin ("ich bin ein Berliner") est venu rappeler aux Allemands que c’était la bombe atomique américaine qui protégeait l’Allemagne d’une attaque soviétique. Les députés allemands s’en souviendront en votant un préambule au traité de 1963 entre la France et l’Allemagne, rappelant la prééminence de l’OTAN sur l’alliance franco-allemande.

Depuis lors, la stratégie gaullienne du "couple franco-allemand" a du plomb dans l’aile et tous nos présidents ont passé leur temps à essayer de la faire vivre malgré tout. Comme si la France n’avait pas de stratégie de rechange. Parfois, cela marche mal, entre Pompidou et Brandt ; parfois, très bien, entre Giscard et Schmidt. Les élites françaises sont fascinées par la puissance allemande et font tout pour l’imiter ; mais ils la craignent aussi. C’est pour cela que Pompidou fera entrer l’Angleterre dans le Marché commun.
Mitterrand disait que le mark était "l’arme nucléaire de l’Allemagne". Kohl l’a sacrifié sur l’autel de la réunification avec l’Est. Mitterrand voulait européaniser l’Allemagne. Kohl et les milieux économiques allemands voulaient se protéger des dévaluations compétitives du franc et de la lire qui, régulièrement, sapaient leurs efforts. On sait aujourd’hui que c’est Helmut Kohl qui a gagné. Son successeur, Schröder, a mis au point une stratégie de désinflation compétitive, stabilisation des salaires, augmentation du temps de travail et, surtout, basculement des charges sociales sur la fiscalité indirecte : depuis 2007, la France parle de TVA sociale, l’Allemagne l’a faite. Cet effort a permis aux industries allemandes de submerger leurs rivales françaises et italiennes qui ne pouvaient plus dévaluer leur monnaie pour résister. Aujourd’hui, près de 75 % de l’excédent commercial de l’industrie allemande est réalisé en Europe.
Kohl avait promis à Mitterrand qu’il ne demanderait pas une augmentation des voix - au Parlement et surtout au Conseil européen - en rapport avec la nouvelle domination démographique de l’Allemagne réunifiée (80 millions d’habitants), et qu’il ne romprait pas l’égalité politique et symbolique entre la France et l’Allemagne (et l’Italie et l’Angleterre). Schröder a rompu la promesse de Kohl et Chirac a cédé.
Depuis, l’Allemagne, avec ses alliés de l’Europe de l’Est où elle a délocalisé une partie de son industrie, domine le Conseil européen. Au Parlement, les deux présidents de groupe, démocrate-chrétien et social-démocrate, s’arrangent entre eux.

La Cour constitutionnelle allemande a limité rigoureusement les abandons de souveraineté que pourrait faire l’Allemagne à l’Europe. Au-delà des incompatibilités de caractère et de comportement entre l’exubérant Français et la froide Souabe, les difficultés du couple Sarkozy-Merkel viennent d’abord de ce décalage de puissance et d’intérêts. L’Allemagne songe d’abord à sa position au sein de la mondialisation. Empreinte d’une idéologie mercantiliste qui faisait fureur au temps de Colbert, elle songe avant tout à accumuler des exportations et des réserves financières. Sa population vieillissante est d’abord préoccupée par sa retraite et obsédée par la valeur de sa monnaie. Beaucoup ont la nostalgie du mark. La France a, au contraire, une population plus jeune que sa voisine à qui elle ne trouve pas d’emplois pour cause de croissance trop faible.
Toute la contradiction allemande est apparue au grand jour lors de la crise grecque. Les Allemands ont d’abord refusé de payer pour les "tricheurs" et les "marchands d’olive". Puis ils se sont aperçus que leurs banques étaient très engagées dans la montagne de la dette grecque. Enfin, derrière la Grèce, il y avait l’Espagne, le Portugal, et puis pourquoi pas l’Italie et même la France. Or, l’euro a permis à tous ces pays de s’endetter au taux bas consenti à l’Allemagne et donc d’acquérir commodément de nombreux produits de consommation… allemands.
Les Français l’ont rappelé opportunément aux Allemands : leur intérêt était de sauver l’euro. Quitte à renoncer à leurs principes. Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a donc monétisé la dette grecque. En clair, il a fait marcher la planche à billets pour sauver les Grecs. L’horreur absolue pour la chancelière allemande qui ne décolère pas. Depuis, les Allemands sont persuadés qu’ils ont été victimes d’un complot français, ourdi entre Sarkozy, Trichet, mais aussi Dominique Strauss-Kahn (FMI) et Pascal Lamy (OMC).

C’est Kramer contre Kramer ou les joies du divorce. L’Allemagne se venge en imposant une rigueur budgétaire à toute l’Europe, et en particulier à la France qui doit s’aligner de peur de perdre sa fameuse note AAA qui lui permet d’emprunter sur les marchés financiers à bon compte. Christine Lagarde a, un temps, osé rappeler aux Allemands que la rigueur à l’échelle de l’Europe entraînerait une récession généralisée, et que les Allemands devaient au contraire consommer davantage pour relancer l’industrie française. Sarkozy l’a fait taire. Heureusement, la crise grecque a permis une dévaluation de fait de l’euro qui donne un peu d’air aux industries exportatrices françaises (aéronautique, nucléaire, agroalimentaire, etc.). Mais l’image équestre du général de Gaulle est clairement renversée : l’Allemagne est le jockey et la France, le cheval. Un cheval rétif et un jockey méprisant.


L’Allemagne fait de plus en plus d’infidélités à la France avec la Russie. Souvenir d’un temps pas si lointain où une impératrice allemande, Catherine II, modernisait à marche forcée une Russie archaïque. Avec un temps de retard à l’allumage, la France suit le mouvement et multiplie les accords avec Poutine qui n’a jamais été à pareille fête. La diplomatie française mouline toujours le même concept du couple franco-allemand, mais tourne à vide. L’Allemagne ne sait pas comment se débarrasser avec élégance de ces Français qui se collent à eux comme le sparadrap du capitaine Haddock. Les Français et les Allemands peuvent méditer la fameuse phrase d’Honoré de Balzac : "En amour, il y en a toujours un qui souffre et un qui s’ennuie".
Paru dans Le Spectacle du Monde, juillet 2010

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