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ZEMMOUR Eric

ZEMMOUR Eric

Né le 31 août 1958
Marié – 3 enfants


Journaliste politique, écrivain


Institut d'études politiques (Paris)

Membre du jury au concours d'entrée à l'ENA (2006)
Valeurs actuelles – Chroniques (depuis 1999)
Marianne – Chroniques  (depuis 1996)
Le Figaro – service chroniqueurs (depuis 1996)
Info-Matin – éditorialiste (1995)
Quotidien de Paris - service politique (1986-1994)

Ouvrages
Balladur, immobile à grands pas (1995) - Le Livre noir de la droite (1998) - Le Coup d'Etat des juges (1998) - Le Dandy rouge (1999) - Les Rats de garde (co-écrit avec P. Poivre d'Arvor) (2000) - L'Homme qui ne s'aimait pas (2002) - L'Autre (2004) - Le Premier sexe (2006) - Petit Frère (2008) - Mélancolie française (2010) - Le Bûcher des vaniteux (2012) - Le Suicide français (2014) -


Sur la scène audio-visuelle:
Sur RTL
– Z comme Zemmour (depuis 2010)
Sur la chaîne câblée
Histoire – Le grand débat
Sur RFO (Tempo) – L'Hebdo
Sur France 2 – On n'est pas couché (2006)
Sur i>Télé – çà se dispute (depuis 2003)

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Jacques Chirac, le dernier combat

Publié dans A tout un chacun

Il est à moitié sourd. Il parle fort. Il marche à petits pas. Jacques Chirac est un vieil homme. A soixante-dix- huit ans, il n’a plus la vitalité légendaire de l’ogre qu’il fut. Le pouvoir est un élixir de jouvence. Le conserver maintient en vie. Le perdre tue. Le général de Gaulle et François Mitterrand moururent dans l’année qui suivit leur départ de l’Elysée. Jacques Chirac survit. Parfois, son regard s’illumine pour un joli brin de fille ; mais aussitôt, Bernadette, le ton rogue et l’œil mauvais, le ramène à la triste réalité. Jacques Chirac n’est pas de ces anciens chefs d’Etat modernes, à la Clinton ou à la Blair, qui courent le cacheton dans des conférences grassement payées. Il est plutôt à l’ancienne, profitant de sa retraite pour rédiger ses Mémoires - quoique "rédiger" soit un bien grand mot pour un homme politique qui n’a jamais écrit un texte, discours, livre, programme de sa main ! Des Mémoires soporifiques à souhait, d’où ne suinte aucune révélation, aucune provocation, tout au plus quelques règlements de comptes (avec l’inévitable frère ennemi Giscard !) millimétrés ; Mémoires contrôlés comme l’étaient ces interventions télévisées de président, qui s’efforcent de sculpter la statue de chef d’Etat humble mais digne, et qui rencontrent cependant un énorme succès populaire : Chirac a toujours été un homme sympathique aux Français !

Cette banalité voulue et maîtrisée est cependant bouleversée par l’extraordinaire procès où il sera le premier chef d’Etat français – hormis le maréchal Pétain ! - à devoir comparaître. On comprend mieux alors les hésitations, les différends au sein de son entourage, entre ceux qui voudraient lui éviter cette épreuve et ceux qui lui conseillent de montrer qu’il accepte volontiers d’être traité comme un citoyen français ordinaire. D’où les bruits plus ou moins contrôlés sur sa santé, sa surdité, sa supposée maladie d’Alzheimer, les démentis outragés, les invectives, les contredits. D’où la réaction, à la fois brutale et maladroite, de l’ancienne magistrate Eva Joly qui ne parvient décidément pas à abandonner sa casquette judiciaire, comparant Chirac à Pinochet qui, lui aussi, avait prétexté d’un état de santé défaillant pour ne pas se présenter devant ses juges.
Beaucoup d’amis de l’ancien président de la République se sont émus. Ont tenté de délégitimer ce procès. Ont dénoncé l’acharnement contre un homme âgé, affaibli. Ont évoqué l’ancienneté des faits reprochés. Leur désuétude. Même Arnaud Montebourg, qui, dans les années 1990, fit sa notoriété médiatique en jouant les procureurs acharnés des turpitudes immobilières et financières de la Ville de Paris, montre une soudaine mansuétude pour le vieil homme.

Il est vrai que les socialistes et la gauche tout entière se sont depuis réconciliés avec l’homme qu’ils traitaient naguère - dans les années 1970 - de facho-Chirac avant d’appeler à voter pour lui, trente ans plus tard, au nom de la lutte contre… le fascisme. La réconciliation a été scellée définitivement lorsque le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a accepté que Jacques Chirac rembourse le préjudice subi par la Ville, pour prix de sa renonciation à sa plainte. Préjudice payé en partie par les époux Chirac, mais aussi par l’UMP, héritier du feu RPR !

Mais le brevet de républicanisme distribué par la gauche selon ses intérêts du moment n’épuise pas le sujet. Les mêmes menaient la charge, lorsque Chirac résidait à l’Elysée, pour le traîner devant les tribunaux. Il n’en fut rien. Le Conseil constitutionnel l’empêcha. Les petits arrangements entre le président du Conseil, Roland Dumas, et le président de la République, n’y furent pas pour rien. Mais l’essentiel était ailleurs. Le chef de l’Etat ne pouvait pas se retrouver dans un prétoire. La dignité de sa fonction était en jeu. Sous la Ve République, le président, élu du peuple, est sacré. Cette onction démocratique est l’équivalent de l’huile sainte qu’on versait sur la tête de nos anciens rois. C’est ainsi que l’a voulu le général de Gaulle. C’est ainsi qu’il voulait "régler une affaire vieille de 159 ans", lorsque, aux débuts de la Révolution française, l’Assemblée substitua sa légitimité - celle de la nation - à celle – divine - du roi. Depuis lors, la France avait oscillé entre des régimes d’Assemblée aboulique, sans tête, et de réactions autoritaires, sans contre-pouvoirs. Un président de la Ve République, élu du peuple français, convoqué devant des juges, c’était toute cette construction sophistiquée et subtile que l’on mettait à bas.

Il a donc bien fallu protéger Jacques Chirac président de la République. Mais Jacques Chirac n’est plus président. Il est redevenu citoyen français comme les autres. Toute sa vie politique ne peut être effacée par les douze années qu’il a passées à l’Elysée. D’autant moins qu’il n’y serait sans doute jamais arrivé sans le soutien logistique et financier du parti qu’il avait fondé. Toute l’histoire politique de ces quarante dernières années en eût été changée. Jusqu’à sa mort, Raymond Barre est resté persuadé que sa défaite au premier tour de l’élection présidentielle, en 1988, s’expliquait essentiellement par les moyens exceptionnels déployés par le RPR en faveur de Jacques Chirac. Edouard Balladur ne pense pas autrement, lui qui, pour l’élection de 1995, crut rétablir un équilibre à coups de fonds secrets et en ralliant Charles Pasqua à sa cause. On a appris récemment que le Conseil constitutionnel avait renoncé à annuler les comptes de campagne du candidat Balladur, car il aurait été alors contraint d’annuler ceux de Jacques Chirac - encore plus irréguliers -, mais qui venait d’être élu par le peuple français président de la République !

Le système mis en place par le RPR fut, en effet, d’une redoutable efficacité, entre hauts fonctionnaires et petites mains travaillant pour le mouvement mais rémunérés par la Mairie de Paris. Sans oublier les aides massives du patronat. Et les fonds venus d’ailleurs. Tout cela est désormais connu. On peut dire aujourd’hui que cette puissance matérielle et financière du RPR explique en partie les défaites successives du centre droit, submergé par des forces supérieures. Cette inégalité de moyens a faussé - en partie - la démocratie. Cette époque est désormais révolue. Il n’y avait pas alors de loi encadrant les dépenses électorales. Pas de financement public des partis politiques. La nouvelle donne n’a pas que des avantages ; elle est excessivement conservatrice, empêchant l’irruption de nouvelles forces politiques dans l’espace politique français. Mais elle renvoie les turpitudes de Chirac et du RPR dans les catacombes de l’histoire. Alors, un procès pour rien ? Un procès pour l’Histoire ? Un procès de principe pour montrer - avec un éclat un peu factice - l’égalité de tous les citoyens devant la justice ? Un procès pour qu’Alain Juppé ne soit pas le seul à porter un chapeau trop grand pour lui ?

Un peu tout cela, ainsi que la manie de notre époque de juger moralement les temps - immoraux, forcément immoraux - qui l’ont précédée… Le véritable procès, le plus intéressant, le plus utile, concernerait les choix politiques d’un Jacques Chirac qui, se prétendant l’héritier du gaullisme à l’orée des années 1970, finit par consentir ou avaliser d’énormes abandons de souveraineté. Ce procès-là - à charge comme à décharge - ne sera pas instruit. Sauf par l’Histoire qui tranchera.
Paru dans Le Spectacle du Monde, mars 2011

Marine monte au front

Publié dans En France

Vive la république ! C’est par ce cri que Marine Le Pen a conclu son premier discours de présidente du Front national. Cela peut paraître banal. En apparence seulement. Jean-Marie Le Pen préférait clamer un tonitruant "Vive la France et vive le Front national". Non pas qu’il fomentât des complots contre la "Gueuse" ; non pas qu’il fût hostile à la république ou ne se soumît pas au suffrage universel. Mais Jean- Marie Le Pen avait eu beaucoup de mal, depuis la création du FN, en 1972, à rassembler la famille nationale - comme il dit - et il ne tenait pas à provoquer certaines de ces composantes. Eduqué dans sa jeunesse aux délices et poisons de la IVe République, il avait conservé l’art des politiques de cette période qui savaient, mieux que personne, marier les contraires au sein d’un Parlement hétérogène et tout puissant. Or, le Front national a longtemps été un rassemblement hétéroclite de monarchistes et de républicains, d’anciens collabos mais aussi de résistants, de libéraux reaganiens et d’étatistes socialisants, de catholiques traditionalistes et d’athées, de pro-israéliens et de pro-arabes, de maurrassiens adeptes de la France seule et d’anticommunistes occidentalistes.

Sa fille n’a ni la culture d’un historien des idées, ni la rondeur négociatrice que son père, contrairement aux apparences, possédait au plus haut point. C’est peut-être son principal handicap. La "scissionnite" est une maladie congénitale de cette famille politique ; la sauvegarde de l’unité fut un miracle de chaque jour ; Le Pen caressait dans le sens du poil et successivement chacune des chapelles de son mouvement, ce qui explique bien des contradictions de son discours, et même sans doute certaines "bavures".
Marine Le Pen se refuse à imiter son père. Elle ne sait pas et ne veut pas le faire. Elle le paie déjà de solides inimitiés, à l’extérieur et même à l’intérieur du Front. Sa raideur pourrait assez vite faire exploser le mouvement dont elle hérite. C’est peut-être une des raisons qui explique pourquoi son père a tenu à rester président d’honneur, et surtout, garder la petite structure - inconnue du grand public - qui recueille les fonds destinés à financer le Front national.
Mais son audace peut aussi être récompensée. Marine Le Pen ne proclame pas seulement son attachement formel à la république. Elle l’accompagne d’un retour aux sources de la république.
Son discours exalte la nation, le "seul bien des pauvres", comme disait Jaurès. Elle invoque la force de l’Etat contre les nouvelles féodalités, mafieuses, dans les banlieues, mais aussi financières, quand son père avait longtemps défendu les thèses antifiscalistes et antibureaucratiques héritées du poujadisme des petits commerçants dans les années 1950.

Tous les hommes politiques sont le reflet plus ou moins conscient de la sociologie de leur circonscription. Marine Le Pen n’échappe pas à cette règle. Elue à Henin-Beaumont, dans le Nord anciennement ouvrier et ruiné par les délocalisations, où le chômage de masse s’accompagne de misère, d’alcoolisme, de violences. Le bouleversement tellurique de la mondialisation, avec son déménagement d’usines et de richesses, avec sa mise en concurrence féroce des travailleurs de tous les pays, y a laissé des traces indélébiles.
Marine Le Pen tient sur la mondialisation le même discours que la gauche de la gauche, de Mélenchon ou même de Benoît Hamon, tous ceux qui avaient appelé à voter "non" au référendum de 2005. Elle aussi critique les féodalités financières. Elle aussi en appelle à la protection de l’Etat. Elle aussi réclame - comme son père cette fois - un protectionnisme français. Elle aussi dénonce l’Europe comme un cheval de Troie de la mondialisation, une Europe qui, présentée comme une protection, a au contraire ouvert les frontières de l’Union aux quatre vents. Marine Le Pen enchaîne logiquement par une critique acérée de l’euro, dont elle réclame la sortie pour
la France.
Ce
t argumentaire hostile à la mondialisation et à l’Europe n’est pas une innovation de Marine Le Pen ; son père, déjà, ne disait pas autre chose. Mais elle intègre cette critique dans un discours républicain.

Des esprits trop rapides ont cru que Marine Le Pen abandonnait le discours de son père sur l’immigration. Et ils furent tout surpris - ou feignirent de l’être - lorsqu’elle dénonça "l’occupation" des rues par les prières des musulmans du vendredi.
En vérité, Marine Le Pen détourne le thème le plus traditionnel du Front national : elle parle moins d’immigration et plus d’islam. Elle continue à condamner les 200 000 entrées régulières d’étrangers par an (plus que sous le gouvernement Jospin !), mais elle dénonce bien plus que son père les atteintes de l’islam à la laïcité.
Marine Le Pen fait partie en cela d’un mouvement européen qui est en train de modifier les clivages traditionnels. Partout sur le continent, la présence de communautés musulmanes importantes, le réveil identitaire et religieux qui les parcourt, suscitent des réactions vives d’autochtones, quelles que soient leurs attaches traditionnelles à gauche ou à droite. C’est surtout l’électorat populaire qui se révolte car ce sont eux qui côtoient les immigrés, et se sentent exclus de leur propre pays, les bourgeois pouvant se complaire dans un discours tolérant, à l’abri de ces "entre-soi" que la bulle spéculative mondiale a érigés dans les centres-villes de toutes les grandes métropoles.
C’est donc surtout à gauche que cette révolte laïcarde prend des voix. La gauche, depuis trente ans, s’est convertie au modèle libéral américain, avec libéralisme économique d’un côté, multiculturalisme de l’autre, séduisant les classes sociales qui ont profité de la mondialisation, dans les services ou la finance. Les classes populaires - ouvriers, employés - mais aussi classe moyenne prolétarisée - petits fonctionnaires, commerçants ruinés par les grandes surfaces et la finance, petits agriculteurs - n’ont pas suivi cette évolution. En Italie, en Hollande, la social-démocratie est laminée par ce que les médias appellent des "populistes" pour mieux les stigmatiser. Ces "populistes" ne sont pas antisémites, ils sont même souvent pro-israéliens, ils n’ont pas sur l’évolution des mœurs depuis Mai-68, un regard exclusivement hostile.
Marine Le Pen fait incontestablement partie de cette mouvance, ce qui lui vaut des critiques acerbes venues de franges du Front national ou de l’extrême droite en général, qui lui reprochent d’être "vendue aux juifs".

Partout en Europe, le débat s’organise autour de la mondialisation et de ses conséquences. Les vieux clivages hérités de l’histoire et de la guerre froide montrent peu à peu leurs limites, mais le conflit idéologique autour de la mondialisation tarde à s’imposer. En France surtout. L’attachement viscéral des hommes de gauche à leur appartenance "au camp du progrès", des Lumières, freine les recompositions. Marine Le Pen joue son destin politique sur sa stratégie de dédiabolisation du FN. Elle fait le pari que le rejet clair de l’antisémitisme lui ouvrira les routes du pouvoir. Qu’avec son discours républicain, elle sera de plus en plus difficilement diabolisée.
L’élection présidentielle de 2012 sera le premier grand test de sa stratégie politique.

Paru dans Le Spectacle du Monde, février 2011

Bien chers Frères

Publié dans A tout un chacun

Et soudain l'islamisme devint aimable. Presque rien, quelques éditoriaux, commentaires ; un climat, un air du temps, une mode : Paris. Les islamistes devenaient des membres distingués d'une sœur musulmane de la démocratie chrétienne. Tariq Ramadan analysait avec détachement l'évolution démocratique des Frères musulmans, parti fondé … par son grand-père.
Au contre-modèle iranien, repoussé avec horreur, on substituait la magnifique référence turque, oubliant de rappeler que les islamistes turcs ne sont contenus que par la seule force laïque du pays : l'armée ; mais qu'ils se servent habilement de l'Europe pour la désarmer peu à peu. On est sommé d'y croire. Sous peine d'être un infâme réactionnaire, un sans-cœur incapable de communier à l'unisson d'un peuple en fusion révolutionnaire ; un raciste coupable de préventions culturalistes.
Pourtant, rien n'a changé. Le monde arabo-musulman est toujours composé de pays divers qui ont achevé leur transition démographique (Tunisie) ou pas encore (Egypte). L'explosion de la population sape les bases du pouvoir traditionnel. Une jeunesse éduquée (Tunisie), bourgeoise, maîtrisant la technologie et les codes culturels individualistes de la modernité occidentale, se révolte contre ses élites au pouvoir, clan familial prédateur qui a accaparé toutes les richesses produites par la plongée du pays dans le grand bain de la mondialisation. Mais une autre jeunesse, encore plus nombreuse, pauvre et souvent illettrée (Egypte) ne rêve pas d'Amérique, mais veut revenir aux fondamentaux rassurants d'une société traditionnelle islamique. A ses yeux dessillés, aucune solution occidentale expérimentée depuis un siècle – nationalisme, nassérisme, socialisme, libéralisme – n'a marché. Les deux camps se battent pour la maîtrise de la masse des musulmans. De cet affrontement titanesque dépend l'avenir de ces révolutions, du monde arabo-musulman. Et le nôtre.

Paru dans Le Figaro Magazine, 11 février 2011

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