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DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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Démocratie et liberté

Publié dans Avec l'Europe
Devrons-nous choisir entre la démocratie et notre modèle de liberté ?
 
FIGAROVOX/TRIBUNE - Les Italiens rejoignent désormais Polonais, Hongrois et Tchèques dans leur volonté, non pas de sacrifier les libertés individuelles, mais de prendre aussi en compte leurs mœurs et leurs valeurs nationales, explique la professeur de philosophie politique (1).
 
L'Italie s'ajoute à la Grèce, au Royaume-Uni, à la Pologne, à la Hongrie, à l'Autriche, à la République tchèque et à la Slovaquie, soit à la très longue liste des pays qui ont annoncé démocratiquement ne plus vouloir du modèle européen. Même si nombre d'entre eux ne souhaitent pas, contrairement au Royaume-Uni, sortir de l'Europe, ils expriment pourtant la ferme détermination de la transformer de l'intérieur. C'est dans cet espoir que s'est maintenu le groupe de Visegrad, lequel, encore sous présidence hongroise, a tenu ces derniers jours à Budapest un important colloque sur le thème "L'avenir de l'Europe", avec la participation de nombreux universitaires et politiques de tous les pays d'Europe centrale.
 
L'euroscepticisme, développé à ce point, par tant de pays et tant d'acteurs, traduit pour commencer un échec de l'Europe institutionnelle, sur lequel il faut réfléchir et dont il faudra tenir compte. Au reste, on voit bien que les critiques de l'Europe s'affichent au nom d'une vision plus générale, qu'on pourrait dire illibérale - d'où l'existence d'une internationale dépassant les frontières de l'Europe : l'un des invités du colloque de Budapest était Steve Bannon.
Il apparaît clairement que l'euroscepticisme est une conséquence de l'illibéralisme : l'Europe est fustigée parce que trop libérale. D'où la surprise : les peuples refusent-ils donc d'être libres ? D'où la question angoissée des élites de nos pays : faudra-t-il donc "les forcer à être libres", selon le mot d'ordre de Lénine - effaçant ainsi la démocratie ? Ou bien faudra-t-il, démocratiquement, nous plier à cette volonté populaire et abandonner des pans de liberté ? Allons-nous devoir choisir entre la démocratie et notre modèle de liberté ?
La vieille Europe tremble et se défait devant cette question. La réponse a déjà été amorcée : une partie de nos élites ne croient plus à la démocratie, en raison précisément des préférences à leurs yeux inacceptables des peuples. L'Europe institutionnelle est dominée par une "idéologie des professionnels", pour utiliser l'expression de Thomas Frank (dans son livre Pourquoi les riches votent à gauche), Europe institutionnelle qui défend la liberté postmoderne contre les peuples. Ces derniers arguent de la démocratie (le nombre est de leur côté) pour imposer leurs opinions illibérales.
 
Cette querelle idéologique est à la fois lutte des classes et guerre des dieux, bataille entre deux nouveaux "grands récits", énième combat des antimodernes contre les modernes. Parce qu'elle est lutte des classes, elle porte le ressentiment et le mépris ; parce qu'elle est guerre des dieux, elle porte la colère et la mauvaise foi. Elle brise nos sociétés en clans irréconciliables, ouvrant des brèches profondes au sein même des familles, comme toute brisure nouvelle et, à ce titre, cruelle.
C'est la plus mauvaise passe que nous traversons depuis la chute du communisme. Le rejet de la modernité ou de certains de ses aspects commence au début du XIXe siècle, anime le romantisme allemand, inspire les fascismes et corporatismes d'entre-deux-guerres et voit finalement sa légitimité fracassée par le nazisme, qui, au nom d'une idéologie antimoderne, a fait ce que l'on sait. Le nazisme a profané la contestation antimoderne. Ainsi, la raison moderne devenue entre-temps postmoderne, dès lors privée de contradicteurs (aussitôt assimilés au nazisme, donc jetés à la géhenne), a exalté au-delà de toute limite les libertés diverses, récusant les identités particulières et les définitions, effaçant, comme le disaient Horkheimer et Adorno, "les dieux et les qualités".
 
L'Europe institutionnelle, à cet égard, n'a pas échappé aux excès, en termes de déni de l'identité, par exemple. Mais l'apparition sur la scène des peuples d'Europe centrale, dont l'histoire est assez douloureuse pour leur épargner la crainte de la reductio ad hitlerum, a changé la donne. Aussitôt entrés, ils entament la récusation des modèles libéraux postmodernes - incluant la liberté politique, économique et sociétale - et, au fond, la société de marché, où, par la grâce de la liberté toute-puissante, l'esprit lui-même a valeur marchande. Il s'agit encore d'une résistance au déploiement de la vision moderne, ici postmoderne : mondialisme et cosmopolitisme, émancipation, libéralisme sur tous les plans.
 
Tout courant politique peut s'avérer dangereux en raison des fous furieux qui naviguent sur ses bords. Et les démocraties illibérales, qu'on appelle ainsi parce que ce ne sont pas des dictatures, nous donnent l'impression de se tenir tout près des gouffres. Un gouvernement qui réclame un certain protectionnisme économique n'est pas pour autant une injure à l'État de droit. Remplacer les directeurs des grands médias, redécouper à son avantage les circonscriptions : ce sont des mesures que prennent la plupart de nos gouvernements, quelle que soit leur obédience. Mais mettre en cause les pouvoirs de la Cour constitutionnelle ? Il faut dire qu'en ce qui concerne les gouffres, nous avons tout connu au long du XXe siècle. Il est donc naturel et plutôt sain que nous soyons vigilants. Cependant, nous ne pouvons plus continuer à décrire tous ces acteurs comme des imbéciles et des extrémistes. Car l'affaire est infiniment plus complexe et vaut qu'on s'y attarde. Face aux élites qui ont tendance à vouloir une liberté absolue, c'est-à-dire indépendante des facteurs et des circonstances, les peuples ont tendance à vouloir une liberté située, inscrite dans les réalités.
 
Prenons l'exemple périlleux de l'immigration. Nous avons l'habitude de considérer comme des xénophobes et des racistes, donc à réduire ad hitlerum, tout pays qui refuse des migrants ou érige des murs. Nous considérons la question de l'immigration comme un drame. Un drame est une situation grave dans laquelle on sait où est le Bien, sans savoir si l'on parviendra à le rejoindre, étant donné les difficultés. Le Bien consiste à accueillir chez nous les immigrés demandeurs, mais y parviendrons-nous ? Voilà le drame.
Cependant, pour les démocraties illibérales, la question de l'immigration n'est pas un drame, mais une tragédie. La tragédie est une situation dans laquelle deux valeurs se combattent, l'une et l'autre tout aussi importante et affamée. Ici, le Bien consiste à accueillir les réfugiés errants, et le Bien consiste aussi à préserver notre culture et notre identité. En situation de tragédie, la décision ne consiste pas à courir vers le Bien à toutes jambes en s'oubliant soi-même, mais à mesurer au regard de la situation les deux valeurs qui se contredisent. Il faut ajouter que, dans toute situation de tragédie, qu'elle soit personnelle ou collective, la conscience seule peut décider, tant la chose est complexe.
 
C'est pourquoi les peuples en question jugent assez répugnantes les admonestations morales venues des autres. Les peuples d'Europe centrale, par exemple, ont fait le choix d'assumer l'accueil des réfugiés ukrainiens (sans doute près de 2 millions à ce jour en Pologne) et trouvent assez mal venu qu'on leur reproche de ne pas s'ouvrir aux Syriens ou aux Afghans. De quoi se mêle-t-on ? La situation de tragédie n'a d'instance surplombante que la conscience - j'entends la sienne propre, et non celle des autres !
Vouloir réduire une tragédie à un drame, c'est tronquer la réalité. La situation actuelle est très grave parce qu'elle ne concerne pas seulement un combat idéologique, mais une guerre de classes. Il est peu probable que nous ayons à choisir entre la démocratie et la liberté. Les démocraties illibérales ne réclament pas des dictatures, comme c'était le cas pour plusieurs pays européens dans les années 1930. Elles réclament de replacer la liberté dans la réalité - la liberté de circuler ne saurait être absolue, elle se heurte à la question de l'identité culturelle. Cependant, si les élites s'entêtent à récuser les réalités, elles finiront par rendre les peuples fous, menaçant ainsi les libertés : on finit toujours par perdre ce qu'on a refusé de définir - donc de limiter.
 
(1) Membre de l'Institut, Chantal Delsol dirige, avec Joanna Nowicki,  le Dictionnaire encyclopédique  des auteurs d'Europe centrale et orientale depuis 1945, en préparation, et qui sera publié en 2019 aux Éditions Robert Laffont.

Paru dans Le Figaro, 31 mai 2018

Le pragmatisme technocratique...

Publié dans Du côté des élites
"Le pragmatisme technocratique a remplacé la politique de convictions"
 
Pour la philosophe, les interventions médiatiques d'Emmanuel Macron confortent une vision du pouvoir exclusivement pragmatique. Politique du "bon sens" et gouvernement des experts ont remplacé le débat entre visions du monde antagonistes.
 
La communication intensive d'Emmanuel Macron ces derniers jours laisse mieux apparaître la forme d'un pouvoir nouveau - une technocratie pragmatique, servie par une rhétorique froide. C'est une rupture avec la politique de convictions qui caractérise la démocratie. Tous les partis anciens brisés et confondus, la France s'est donné un gouvernement transversal aux partis, "en même temps" à droite et à gauche, ni libéral ni socialiste et en même temps les deux, en un mot, qui se revendique "pragmatique". L'action gouvernementale ne se légitime pas par des principes, des convictions, mais par l'évidence scientifique et le bon sens de Descartes.
Tout se passe comme s'il était devenu obscène de revendiquer des convictions pour asseoir les projets politiques. Les socialistes justifiaient leur action par leur croyance en la supériorité de l'égalité, et les libéraux par leur croyance en la supériorité de la liberté. D'ailleurs, la démocratie elle-même est fondée sur ce débat entre croyances, et jusque-là il était très mauvais pour un politique d'être dit "sans conviction" - il fallait alors qu'il en inventât sur-le-champ, faute d'apparaître comme un cynique. On dirait que ce débat entre croyances est à présent obsolète : peut-être déconsidéré par sa propension à la malhonnêteté intellectuelle, voire au fanatisme, et aux luttes pas toujours propres. Il y a dans l'esprit postmoderne une revendication de désinvolture, qui fait qu'on ne s'engage plus : "Une cause ! On n'est pas province à ce point !" disait un personnage de Simone de Beauvoir. Défendre des convictions, c'est dépassé. Macron n'a pas de cause. Alors, au nom de quoi agit-il ? Il fait ceci ou cela parce que c'est utile et nécessaire, parce que c'est efficace. Efficace pour aller où ? Vers les finalités basiques du pragmatisme : le bien-être du peuple, en accord avec ses us et coutumes. Nous avons devant nous, essentiellement, une politique du bon sens.
 
Il s'avère que le chemin du bon sens est bienvenu et tout tracé, quand le pays s'est embourbé, gauche et droite confondues, dans l'économie administrée, dans la protection tous azimuts, dans l'indulgence et le relâchement de tout, depuis si longtemps que n'importe quel individu sensé voudra répondre à nos problèmes en allant, peu ou prou, en direction contraire. Il suffit d'un peu de bon sens pour voir que des entrepreneurs écrasés d'impôts vont embaucher hors de France et que la prospérité des Français passe par un allégement de leurs charges (ce que M. Plenel appelle en idéologue "un cadeau fait aux riche").Il suffit d'un peu de bon sens pour savoir que l'apprentissage en classe primaire du lire-écrire-compter, et non pas les logorrhées savantes et prétentieuses, façonne l'avenir entier d'un enfant. Le bon sens suffit pour comprendre qu'un pays s'enfonce irrémédiablement dans la faillite en finançant des statuts hérités du socialisme ; ou bien encore qu'une société se défait si elle regarde des occupations de ZAD ou d'universités comme d'amusantes blagues. Le bon sens du pouvoir est bienvenu pour s'employer à nous libérer de la vieille idéologie socialiste dont nous ne nous sommes pas encore dépris. Ce que la droite n'a pas réussi à faire au nom de ses convictions, le président le fait au nom du pragmatisme. Il est devenu inconvenant de réformer en faisant appel aux grands principes, mais on peut réformer parce que "ça marche". Le président apparaît comme un grand libéral parce que, dans la France administrée, le moindre bon sens, à moins de mettre bientôt la clé sous la porte, réclame la liberté. Mais il ne croit qu'à l'efficace.

Et, probablement, il en ira ainsi au sujet de ce que l'on appelle le sociétal. Sauf qu'ici, l'efficacité signifie autre chose. L'histoire personnelle du président est une transgression postmoderne, c'est-à-dire légitimée et glorieuse. Cela fait-il de lui un défenseur de l'anarchie morale ? C'est peu probable. En sa qualité de César pragmatiste, il a grand souci des croyances et des traditions diverses de son peuple. Le discours au Collège des Bernardins le montre abondamment. Il comprend bien le christianisme et respecte sa place, comme il marque ou marquera aussi bien la place des Juifs, des musulmans, des francs-maçons, des LGBT et des adorateurs de baleines. Il veillera à ne choquer personne, ce qui n'est pas difficile quand soi-même on est neutre. C'est dire que le président, qui ne gouverne pas au nom d'un courant ou de convictions défendues pendant la campagne et victorieuses au scrutin, ne gouverne que pour les Français et leur bien-être. C'est là l'éternelle tentation française : se doter d'un chef qui, au-delà des partis, visera le bien commun loin de toutes les chapelles. Tentation monarchique et plus tard gaulliste. On n'en sort pas. La France adore. Nous voulons César. Nous admirons son intelligence et son charisme. Il dépasse les autres de cent coudées, et les deux journalistes en face de lui paraissent de minables idéologues demeurés en arrière (on n'est pas province à ce point !), juste placés là pour faire détester définitivement les convictions obsolètes. Lui déploie une rhétorique froide et souveraine, un brin condescendante, avec, si on le contredit, dans les yeux un éclat de colère qui n'augure rien de bon pour l'avenir. César est un père et les citoyens ses enfants. La société française n'a jamais réussi à devenir suffisamment adulte pour qu'on puisse s'y débarrasser de la hantise du chef. Exclure du champ de vision les convictions et les courants de pensée, c'est exclure la véritable démocratie, qui ne se nourrit que de débats entre les diverses visions du monde. On ne débat guère autour du bon sens, surtout quand il a été si malmené que les réponses s'imposent d'elles-mêmes. On est alors dans le Tina ("There is no alternative"). Et, tout naturellement, César déploie la démocratie participative, qui se définit par la tenue de réunions multiples où inlassablement on entend le peuple sans l'écouter. Ce n'est pas là, comme le croient certains, une forme hypermoderne et supérieure de démocratie. C'est au contraire un retour à l'ancienne palabre, qui correspond - et ce ne peut être autrement- avec une autocratie. Car la palabre ne décide pas, elle entretient le besoin d'expression et cherche le consensus, au-delà duquel décide le chef unique, entouré de ses techniciens et de ses amis. Macron, qui s'est doté d'une majorité législative à sa dévotion, et de ministres techniciens, gouverne seul au-dessus de la mer des palabres.
Il s'agit bien là du gouvernement des experts, dit technocratie, qui laisse penser qu'il n'existe qu'une seule réponse, à la foi scientifique et de bon sens, aux questions politiques. Le président est un fils de la méritocratie française, et à la méritocratie (système que nous avons emprunté à la Chine) conviennent le pragmatisme et l'autocratie. Est-ce la fin des politiques de convictions, et donc de la démocratie comme débat entre les visions du monde ? Ou bien une parenthèse qui nous permettra au moins, par des chemins inattendus, de nous libérer des vieux démons marxistes et de nettoyer les écuries d'Augias ?

Paru dans Le Figaro, 18 avril 2018

"Trier la mémoire...

Publié dans Du côté des élites
"Trier la mémoire au nom de la morale ou le retour de l'obscurantisme"
 
Après la suppression de la mention de Charles Maurras des commémorations, dix membres du Haut Comité ont démissionné.
Pour la philosophe, la ministre de la Culture a eu tort de céder à une pression militante anachronique.

 
La France, pays centralisé et formaliste, s'honore de publier chaque année un "Livre des commémorations nationales" qui rappelle les événements marquants de son histoire. Elle commémore ainsi les grands acteurs ou écrivains du pays, et les anniversaires de toutes sortes, depuis ceux des grandes batailles jusqu'à ceux des grandes constructions. Sous la houlette du ministre de la Culture, un comité a été mis en place, composé de membres de l'Institut, de politiques ou d'historiens, pour dresser chaque année la liste des anniversaires. Il s'agit de mettre à la portée du public la mémoire nationale en la manifestant par des événements concrets.
Récemment Mme Nyssen, ministre de la Culture, sous la pression de plusieurs associations d'extrême gauche ou apparentés, a décidé de retirer de la liste annuelle le nom de Charles Maurras, dont c'était l'anniversaire de la naissance. Et de renoncer à la publication du Livre de cette année. Cette décision est vivement critiquée par les membres du Comité des commémorations, dont dix membres ont démissionné. Leur argument est clair : ils voient venir dans les années prochaines une grande sélection obligatoire, imposée par les hurlements de quelques extrémistes. En 2019, ce sera l'anniversaire de Colbert : mais le rédacteur du Code noir sera interdit de présence lui aussi. Dans quelques années, Maurice Barrès : nul besoin de préciser que ce chantre de la nation n'a plus droit à l'existence. La litanie de l'exclusion sera longue. Chaque établissement de la liste sera l'occasion de choisir entre les bons et les mauvais, ou plutôt de laisser quelques haineux imposer par pression leur choix entre les bons et les mauvais.
 
Cette affaire est pleine de significations et d'enseignements. Elle concerne la question des rapports entre l'histoire et la mémoire. Les sociétés anciennes connaissaient seulement la mémoire, que les puissants dressaient à leur guise. Le roi en place racontait et agrandissait ses batailles gagnées et avait tendance à oublier les autres. Hérodote inaugure l'histoire quand il annonce son intention de décrire les événements au plus près possible de la réalité - autrement dit, sans considération des gloires ou des hontes. Émergeant de la mémoire subjective, l'apparition de l'histoire est une victoire de l'intelligence, de la compréhension du monde. Et à ce titre, les groupes qui trient les événements, et la ministre qui les suit, se trouvent en plein retour vers des âges obscurs. Quoique d'une autre manière. Nous sommes aujourd'hui sous l'emprise d'un manichéisme imposé (partie prenante de ce que nous appelons le politiquement correct) qui nous enjoint de partager le passé entre ce qui nous dérange et ce qui nous agrée, au regard de la morale humanitaire officielle. Autrement dit, le Bien d'aujourd'hui juge le passé tout entier à son aune et devrait rejeter ce qui ne répond pas à ses attentes, par l'oubli. Manière idéologique, et même totalitaire - les Soviets avaient effacé Trotski et bien d'autres des photos officielles, on s'en souvient. Profondément, nous autres Occidentaux sommes victimes d'une utopie du Bien qui nous fait cliver l'histoire en deux et détester sa part d'ombre au point de vouloir la supprimer. Les Canadiens appellent leur passé (celui de la colonisation des Indiens, de la domination des prêtres, de la soumission des femmes), d'un nom significatif : la Grande Noirceur. Il faut comprendre que nous sommes entrés dans la grande blancheur, chargés de fermer à double tour la porte derrière nous. Sottise. Le temps qui passe, pour les sociétés comme pour les individus, n'est pas rigoureusement partagé entre le bien et le mal, même si on peut ici ou là pointer sans discussion des épisodes franchement ignobles. Et pourtant, même ceux-là, il convient de les commémorer, pour que les jeunes générations sachent s'en garder. L'idée exaltée et démente de la Grande Noirceur qu'il faudrait rayer de la photo renouvelle encore et encore la mentalité idéologique et utopique de l'ère nouvelle, sans tache, habitée par les anges qui ne colonisent plus et s'exemptent de toute discrimination. Après un siècle de dévastations de l'esprit, certains veulent encore nous faire croire que LEUR mémoire sélective, c'est l'histoire. On aurait voulu au moins qu'un ministre de la Culture ne tombe pas dans un piège aussi grossier.
 
L'artiste croate Sanja Ivekovic a exposé en 2012 au Mudam Luxembourg une sculpture en souvenir de la résistance antinazie, sculpture représentant une femme enceinte tenant une couronne de laurier et intitulée La Mémoire enceinte. Superbe image. Nul doute : la mémoire n'est pas composée d'objets qui traînent dans le corridor sombre du passé et qu'il faudrait balayer quand ils nous gênent. La mémoire est une matrice : non seulement elle engendre des souvenirs, mais elle inspire les actes et les pensées de l'avenir. Elle est grosse d'enseignements, de réflexions et même d'émotions bénéfiques. Le plus grand pouvoir est celui qu'on peut avoir sur le passé, et despotes et tyrans ne se privent pas de dominer le passé par le tri - ainsi faisaient les Perses de l'époque d'Hérodote, ainsi faisaient les totalitarismes du siècle dernier. Soyons modernes et soyons guéris de nos maladies fanatiques. Une commémoration n'est pas une célébration. Elle entretient la mémoire vive, c'est-à-dire la matrice de la mémoire, afin de nous laisser toujours en éveil en face de l'avenir.

Paru dans Le Figaro, 23 mars 2018

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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