Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

URL du site internet:

La Guadeloupe

Publié dans En France

 

La crise en Guadeloupe a réveillé, c'est inévitable, des questions anciennes et permanentes sur une éventuelle légitimité d'indépendance pour ces confettis d'empire dont on se demande toujours jusqu'à quel point ils se sentent français. Quand un océan vous sépare de la métropole, des reproches si violemment exprimés à l'égard de l'Etat, laissent penser qu'il pourrait y avoir là plus que du mécontentement vis à vis du gouvernement : une remise en cause du statut politique.

A l'occasion de ce débat, quelle différence d'arguments ici et là par rapport à une époque encore récente ! Sur ce sujet, visible et brûlant, on voit changer les mentalités à l'oeil nu.
A l'époque de la guerre d'Algérie, la volonté d'indépendance exprimée par les algériens, et la volonté de conserver l'Algérie, exprimée par la métropole, avaient engendré une guerre longue dont on ne se souvient aujourd'hui qu'en baissant la tête, pour toutes sortes de raisons. Naturellement il se trouvait des habitants d'Algérie pour souhaiter demeurer français, et il se trouvait en métropole une partie non négligeable de la population qui souhaitait donner à l'Algérie son indépendance, pour des raisons idéologiques : à cette époque la gauche, qui au XIX° siècle avait colonisé vaillamment au nom des Lumières, considérait la colonisation comme un avatar de la domination illégitime. Mais pour l'essentiel, la question était que l'Algérie avait envie de quitter la France qui ne voulait pas la lâcher.
Aujourd'hui les arguments des deux parties se sont inversés : quand la question est posée, ce sont les Français métropolitains qui défendent majoritairement l'indépendance du territoire d'outre-mer, et c'est la population de ce territoire qui réclame majoritairement de demeurer française. Dans nos amphithéâtres universitaires, par exemple, il est devenu presque impossible de rencontrer des étudiants d'outre-mer tenant des discours d'indépendance : presque tous ont à coeur d'exprimer leur francitude, de la démontrer par l'histoire, par les sentiments, par toutes sortes de liens. Tandis que les Français métropolitains se ficheraient complètement, en majorité, que la Guadeloupe ou même la Corse mettent les voiles.
Ce retournement est éloquent. Il exprime avec netteté le glissement vers un extrême matérialisme. Les peuples occidentaux sont fatigués de se battre pour des idéologies, c'est bien connu, mais ils sont aussi fatigués de se battre pour des idéaux : ici, la patrie, la liberté, la responsabilité. Ainsi, les Français métropolitains préfèrent conserver pour eux-mêmes leur gâteau économique plutôt que s'enorgueillir, comme autrefois, d'être associés avec des territoires lointains qui agrandissent la patrie en la valorisant. Tandis que les Français d'outre-mer préfèrent profiter de l'aide financière de la métropole plutôt que de gagner une indépendance qui serait bientôt chèrement payée en austérité : en Corse, quelques trublions autonomistes ne parviennent pas à convaincre l'ensemble de la population, bien pourvue des allocations françaises auxquelles elle a droit. Pourquoi la population de Cayenne préfèrerait-elle une indépendance garantissant la pauvreté sous un gouvernement qu'on imagine vite corrompu et despotique, à la facilité qu'apporte la France en termes de soins médicaux et de RMI ? Ainsi l'argent, des deux côtés, l'emporte-t-il là sur la responsabilité/solidarité, et ici sur la liberté. Observez n'importe quelle partie de notre continent : il est bien loin (quoique si proche en nombre d'années) le temps où le philosophe tchèque Patocka écrivait qu'un pays est grand à la mesure des grandes responsabilités qu'il accepte d'assumer … comme les Tchèques ont été soulagés de voir sortir de leur orbite la Slovaquie plus pauvre ! Le séparatisme des provinces s'explique aujourd'hui en Europe beaucoup moins par le désir de liberté que par l'espoir de ne plus devoir partager le gâteau économique : ce sont les provinces les plus riches qui revendiquent les séparations. Comme les Flamands apprécieraient de se débarrasser des Wallons ! Les Catalans, de l'Estremadure ! Les Italiens du nord, de ceux du sud !
Le plus intéressant est dans la rencontre, et même le télescopage, de ces deux mentalités opposées : la préférence pour la liberté et la grandeur, remplacée en si peu de temps par une préférence inconditionnelle pour le confort matériel. On se souvient que le général de Gaulle avait du mentir aux Français (le fameux "Je vous ai compris") pour donner presque par ruse son indépendance à l'Algérie. On se souvient comment il décolonisa les pays d'Afrique noire parfois contre leur gré. On pourrait en conclure que de Gaulle pressentait, avec une lucidité prophétique, que les temps nouveaux n'accorderaient plus aucune légitimité à la colonisation. Mais on peut croire aussi que de Gaulle, formé à l'ancienne école, et valorisant la grandeur de la patrie, préférait financer la puissance plutôt que des plans d'irrigation en Afrique. Paraissant avant-gardiste, en réalité il tenait compte des nécessités de l'heure pour maintenir la défense d'un idéal - la patrie - à un moment où celui-ci basculait dans l'indifférence, et choisissait en quelque sorte de réduire la France pour en maintenir la force. Quand eut lieu dans les années soixante-dix un débat sur le statut des Comores, et que Mayotte en 1974 décida de rester française, on apercevait clairement le télescopage entre l'idéal patriotique et le souci exclusif du bien-être.
Cette relation nouvelle entre la métropole et ses territoires lointains, ne représente que l'une des nombreuses expressions de la faillite des idéaux. Et l'un des aspects innombrables de la mentalité contemporaine : chacun préfère demeurer chez soi en famille, couvert par la sécurité sociale et garanti d'ASSEDIC, plutôt que de dépenser son énergie pour de coûteuses et aléatoires conquêtes, dont le sens s'est perdu au long des Trente Glorieuses. Le nom même de la gloire ne provoque plus que des ricanements. On ne sait plus très bien ce que la liberté veut dire. La responsabilité envers les pays moins chanceux que nous, identifiée immédiatement à une colonisation sournoise, n'a plus de raison d'être ; et même portée par des instances internationales et anonymes, il faudrait encore qu'elle ne nous coûte pas trop cher en impôts.
Observons encore que l'argument du bien-être ne s'avoue pas en tant que tel, mais des deux côtés se dissimule sous des paravents plus vertueux : les départements lointains qui veulent demeurer français affichent, non pas l'amour des allocations, mais l'amour du drapeau tricolore ; et les métropolitains qui suggèrent de conférer l'indépendance aux départements lointains, affichent, non pas le refus de partager l'argent, mais le refus d'une forme de colonisation. Ainsi, partout on retrouve le prétexte et l'alibi des idéaux, comme si la passion pour le confort demeurait sans aveu.

Enfin, il s'agit de l'Occident. L'idéal de grandeur patriotique ne s'est effacé par exemple ni en Chine ni en Russie, où il se déploie comme tel dans les actes et les discours. Voilà pourquoi, sans doute, nous les traitons, ouvertement ou en secret, de sauvages.
Paru dans Le Figaro, 5 mars 2009

Des lycéens zombis

Publié dans A tout un chacun

 

 

Les journaux scolaires sont nombreux en France, ce qui est un signe de vitalité et d'intérêt des élèves non pas seulement pour leurs établissements mais pour les questions politiques, sociales ou culturelles. Le Clemi (Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information) vient d'en publier une revue de presse. Les éducateurs précisent que la diversité des opinions a été respectée. En réalité, tout l'intérêt de cette revue de presse est de nous apprendre que, chez les lycéens, sur chaque sujet, une seule opinion s'impose: la même.
Ils ridiculisent N. Sarkozy, pour deux raisons : parce qu'il veut s'occuper de tout, et parce qu'il étale partout ses affaires privées. Trop médiatisé. Trop people. Et évidemment, trop payé. Ils attendent avec impatience que le PS reprenne du poil de la bête. Mais constatent avec douleur que ce n'est pas pour demain. Ils le fustigent de se laisser aller à des querelles de broutilles, pendant que les Français ont besoin de lui. Ils critiquent son attitude actuelle parce qu'ils le voudraient uni et puissant. Devant la mesure proposée consistant à utiliser le test ADN pour les immigrants, ils crient à l'eugénisme (n'ayons pas peur des mots) ou proposent par provocation qu'on se débarrasse aussi des vieillards et des malades, qui, comme les immigrés, coûtent cher à l'État (n'ayons pas peur des amalgames osés).
Devant la réforme Pecresse, qui permet aux universités d'utiliser du financement privé, ils crient à l'achat par les capitalistes d'universités qui, dès lors, ne pourraient plus travailler que sur les sujets rentables. À propos des "votes" pour les grèves dans les amphis, ils racontent sans vergogne les trucages justifiés par l'intérêt supérieur. Leur idéal est que l'État embauche le plus possible de fonctionnaires, d'enseignants, mais aussi de médecins, d'administratifs, ... etc. Ils critiquent le "travailler plus", arguant que le travail n'est plus la valeur importante, puisque ce qui importe, c'est de vivre mieux … Ils haïssent la compétition sous toutes ses formes, le système des notes lors des examens, l'élitisme qui rend certaines filières meilleures que d'autres … plébiscitant un monde d'égaux où tous seraient les meilleurs, allant jusqu'à traduire l'olympisme en eugénisme (encore lui) et méprisant les héros. Parlant de la sexualité, ils ridiculisent le pape et la religion dans son ensemble et défendent à grands cris l'homosexualité, ricanant sur le fait que la majorité juge "normale" l'hétérosexualité.
Ils soulignent avec indignation les violations des droits de l'homme en Chine et en Russie, jugeant révoltant que l'Occident continue à traiter avec des pays aussi abjects, juste parce que le premier possède des dollars et l'autre du gaz. Naturellement, leur combat préféré est celui de l'environnement, la défense de la Terre, et pour cela le changement de comportement des uns et des autres, dans un souci moral pontifiant et injurieux devant quiconque n'est pas d'accord. (Parfois l'un d'entre eux se demande si, tout de même, les pays pauvres n'auraient pas le droit eux aussi de se développer en polluant, les deux allant ensemble.) Naturellement, ils détestent l'Amérique parce qu'elle est conservatrice, religieuse, puissante et riche. Ces journaux ne concernent que 2008, mais on peut être sûr qu'ils sont tombés, depuis, dans l'obamania et, du coup, admettent que l'Amérique est en guerre contre le terrorisme (ce qui était venant de Bush un fantasme) et jugent ce pays fichtrement sympathique, parce qu'il est dirigé par un président noir.
L'image, on le voit, est extraordinairement fidèle aux opinions affichées dans le monde des adultes. En France, la droite et la gauche sont à peu près aussi représentatives l'une que l'autre. Pourtant, la presse se fait l'écho surtout de la pensée de gauche. Des études ont été réalisées montrant à quel point les journalistes sont peu représentatifs de la population. Les lycéens qui écrivent dans ces feuilles sont à leur image. Comment l'expliquer ? Ces lycéens-là sont-ils seuls à vouloir écrire ? Sont-ils tous dressés par leurs enseignants ?

Je n'ai trouvé dans ce recueil qu'un seul article qui ne soit pas politiquement correct : celui qui défendait l'enseignant placé en garde à vue pour avoir giflé un élève, appelé ici "petit con". Tout le reste: cette marée écoeurante, sans recul ni critique sur soi, qu'on entend partout … Comme chez les adultes, ces lycéens ne "débattent" que pour dire tous la même chose. Ici apparaît, claire comme le jour, la transmission de Panurge. Les jeunes sont fils de leur société autant que de leurs parents. Mais quand la société éduque tout le monde dans le même creuset, ils échappent facilement à la diversité des familles et se formatent sur le même modèle : des enfants zombis.
Paru dans Valeurs actuelles , 12 février 2009

... d'une fédération européenne

Publié dans Avec l'Europe

Fondements philosophiques d'une fédération européenne

Une fédération est un ensemble d'entités diverses qui, trop faibles séparément, s'entendent pour déléguer certaines de leurs compétences à une instance supérieure commune.
Chaque entité gagne en protection et donc en liberté, sans perdre son autonomie puisqu'elle ne délègue, volontairement, que la liberté qu'elle estime ne pas pouvoir assumer. Dans ce cadre, les nations d'Europe délégueraient à une instance européenne les compétences pour lesquelles elles sont devenues insuffisantes : essentiellement la défense, la monnaie, une partie de la politique étrangère. Ce qui impliquerait l'émergence d'un véritable pouvoir politique européen dont les modes restent à définir. Par ailleurs, les Etats conserveraient toutes les autres compétences, pour lesquelles ils se jugent suffisants.
Aujourd'hui, il semble bien que nous ne nous dirigions pas vers une Europe fédérale, car nous faisons tout le contraire. Nous répugnons à créer une véritable instance politique européenne, car nous vivons encore dans l'illusion de la souveraineté absolue, dont les circonstances historiques nous ont pourtant largement dépossédés. Autrement dit, les Etats hésitent à confier à un gouvernement européen ce qu'ils n'ont déjà plus. Et de l'autre coté, nous attribuons à une administration européenne la capacité d'exercer des compétences que nous pourrions parfaitement exercer par nous-mêmes. Ce qui fait de l'Europe un dangereux hybride dont les autorités réglementent la définition du chocolat pendant qu'elles demeurent incapables d'enrayer une guerre dans les Balkans.
Les peuples d'Europe souhaiteraient que la Communauté se donne les moyens politiques et militaires pour intervenir dans les Balkans avant que les Américains ne s'en mêlent. Mais ils sont fatigués de voir l'administration bruxelloise s'occuper des oiseaux, du fromage et du chocolat. Ils ressentent fort bien cette inversion de sens, et l'agacement que cela provoque chez eux pourrait bien, dans les années prochaines, faire reculer le processus d'intégration sur lequel les rescapés d'après-guerre avaient fondé tant d'espoirs.

La création d'une Europe fédérale signifierait l'application véritable du principe de subsidiarité : l'autorité supérieure - ici, Bruxelles - ne peut intervenir que si les autorités plus petites - ici les Etats - sont insuffisantes pour résoudre une question jugée par elles essentielle.
Mais si les Etats sont insuffisants, alors l'autorité européenne doit intervenir. La décision d'intervention de l'instance européenne prendrait donc effet seulement en cas d'insuffisance des Etats nationaux, mais dans ce cas, elle devient un devoir.
Prenons un exemple dans le cadre infra-national : une petite municipalité est en principe capable de gérer elle-même ses affaires, et en conséquence, le préfet n'a pas à intervenir dans sa gestion ; mais s'il arrive qu'une très mauvaise gestion ait rendu la municipalité exsangue, ou si des circonstances malheureuses la privent momentanément de toute capacité, la loi prévoit que l'Etat prenne les choses en main en attendant la restauration de l'autonomie perdue.
Ce dernier exemple est révélateur des conditions d'une fédération. Le régime fédéral se fonde sur une anthropologie, une idée de l'homme, de ses capacités et de ses besoins. En réalité, il s'agit de cette même anthropologie qui fonde la démocratie comme régime politique. Elle décrit le bonheur humain d'une certaine façon, d'ailleurs typiquement européenne.

Nous pouvons décliner cette anthropologie en quatre principes qui conditionnent la possibilité d'une fédération.

Autonomie
Le premier : l'Homme est plus heureux s'il est autonome, c'est-à-dire maître de ses actes et de son destin, au moins autant qu'il en a la capacité. L'autonomie personnelle et celle des groupes (personnes morales) comporte donc autant de valeur que les biens matériels et marchands.
Aujourd'hui le principe de subsidiarité est compris de manière erronée, eu égard en tout cas à sa définition historique et à son application dans les pays fédéraux.
Le critère d'ingérence de l'autorité la plus haute (ici, l'Europe) a été subrepticement remplacé : ce critère n'est plus l'insuffisance des acteurs plus petits (ici, les Etats), mais leur moindre capacité. Cela est clairement exprimé dans l'article 3B du Traité de Maastricht, et cela est appliqué couramment dans le processus d'intégration. Il y a une grande différence entre l'insuffisance et la moindre capacité.
Reprenons l'exemple précédent. Une municipalité villageoise se donne souvent un maire inexpérimenté, qui va gérer avec passion mais dans la fantaisie : ce n'est pas pour autant que l'Etat doit dépêcher un polytechnicien pour le remplacer. Car le village sera plus heureux s'il est administré par son propre maire, même moins bien, à condition que cette gestion suffise aux besoins essentiels ; autrement dit, à condition qu'elle soit suffisante. Ses réverbères seront peut-être placés aux mauvais endroits, mais au moins ce seront ses réverbères : n'importe quel habitant d'un village comprend fort bien ce langage. On peut être suffisant mais moins capable que d'autres. C'est d'ailleurs le cas la plupart du temps : on trouvera toujours plus capable que soi.
Chaque pays est capable de prendre des décisions concernant la chasse ou la protection de l'environnement, selon ses coutumes. Et même si l'on admet que les hauts fonctionnaires européens sont plus capables que les gouvernements nationaux, mieux vaut encore qu'ils n'interviennent pas. Car en cas de non-intervention, ce que chaque nation perdrait en qualité de l'action (des oiseaux moins bien protégés, des fromages moins hygiéniques), elle le gagnerait en autonomie. Et cette autonomie compte et pèse lourdement dans la balance, au moins au regard du système fédératif qui valorise la liberté des acteurs divers.
Laissons les Etats nationaux entrer dans la concurrence en faisant preuve d'imagination. Laissons-les faire des expériences difficiles, au lieu de les libérer de la difficulté d'adaptation en les privant de leur liberté.
La France est en train de s'apercevoir que ses entreprises nationalisées - Air France -, déficitaires et financées par le fisc, s'effondrent devant la concurrence extérieure. Mieux vaut que les gouvernements successifs comprennent cette réalité et changent d'eux-mêmes leur politique économique, plutôt que de se voir imposer d'en haut de nouveaux comportements, plus libéraux. On dira que pendant ce temps, Air France (par exemple) souffre, et la France en pâtit.
Certes. Mais la décision d'abandonner un tel système sera une décision française, autonome, donc intégrée à la conscience nationale, et assumée. Tandis que si cette transformation se fait par contrainte extérieure, elle laissera des frustrations et des aigreurs, et ne sera jamais assumée pleinement : les partisans des nationalisations croiront toujours que c'est le despotisme européen qui a brisé leur utopie, ils en voudront à l'Europe et ne perdront pas leurs illusions.
Lorsque les autorités européennes réglementent, elles disent toujours : de toutes façons, cela était rendu obligatoire par le marché mondial, ou par la concurrence internationale. Ce qui est vrai. Mais mieux vaut que les acteurs étatiques eux-mêmes aperçoivent cette nécessité et y répondent : il n'y a aucune raison de les traiter comme des enfants.

Responsabilité
Le second principe découle de l'expérience du premier : l'autonomie n'est pas seulement une valeur, mais une fonction. Elle s'atrophie si elle n'est pas utilisée. Car elle suppose la responsabilité, vertu difficile. Et parce que l'autonomie rend l'individu plus heureux, un régime politique qui la néglige est criminel : non seulement il en prive l'homme d'aujourd'hui, mais aussi l'homme de demain, qui ne saura plus s'en servir. Regardons à quel point les peuples de l'Est de l'Europe souffrent à devoir utiliser leur liberté retrouvée.
Cela nous permet de comprendre pourquoi nous avons tant de mal à appliquer le principe de subsidiarité en Europe. Il faudrait pour l'appliquer que les acteurs plus faibles, ici, notamment, les Etats, désirent exercer leur autonomie, qu'ils la défendent, qu'ils en assument les difficultés et les conséquences.
Les instances européennes font remarquer à juste titre que très souvent, ce sont les gouvernements nationaux eux-mêmes qui réclament l'intervention européenne, alors qu'ils seraient parfaitement suffisants pour répondre à leurs problèmes. Pourquoi réclament-ils cette intervention ? Par crainte de perdre des électeurs : dans le cas de la chasse, par exemple, cas sensible où les lobbies électoraux sont très puissants. Par crainte en général de devoir assumer la responsabilité de décisions qui mettraient en cause des habitudes ou des droits acquis.
Il Y a là un abandon de responsabilité qui rend l'établissement d'une fédération absolument impossible. Pour qu'une fédération existe, il faut nécessairement que chaque groupe, à son niveau, veille jalousement sur ses compétences, et les défende pied à pied. On voit les cantons suisses ou les Hinders allemands se regrouper pour résoudre certains problèmes, afin d'éviter l'ingérence de l'Etat fédéral qui interviendrait en dernier recours. La réalisation d'une fédération implique une culture d'autonomie, une mentalité d'autonomie.
Ici le problème devient crucial : une mentalité ne se décrète pas. Elle s'apprend, et volontairement, au fil du temps. D'autant que l'on peut énoncer une règle d'or historique, bien connue depuis Aristote : l'autorité la plus haute raflera toute compétence et tout pouvoir que les petites autorités laisseront pour ainsi dire traîner, car tout pouvoir est naturellement avide d'augmenter encore sa puissance.
Si nous voulons une Europe fédérale, il faudra donc que chaque Etat défende ses compétences, en assumant les responsabilités attenantes, sinon nous avancerons tout naturellement vers une centralisation des décisions. Ici, il faut faire remarquer aux Français qu'ils se trouvent en pleine contradiction, quand ils reprochent à leurs gouvernants d'avoir abandonné des compétences entre les mains de Bruxelles, alors que ces mêmes Français réclament constamment plus d'assistance et moins de responsabilité pour eux-mêmes. Nos gouvernants sont simplement à notre image. Choisir la fédération européenne, réclamerait que nous adoptions un état d'esprit de responsabilité.

Bien commun
Le troisième principe tient encore à l'autonomie, mais dans le domaine de la définition du bien. Chaque acteur, et chaque groupe d'acteurs du plus petit (la famille) jusqu'au plus grand (la nation), est considéré comme capable de savoir où se trouve son bien, ce qu'il faut à son bonheur et à son avenir.
A cet égard, aucune fédération européenne ne pourra être construite tant que survivra la tendance technocratique qui caractérise les instances européennes, à l'image d'ailleurs des dirigeants français. "Technocratique" est un mot si utilisé à présent qu'il a perdu déjà une partie de son sens. Il signifie que c'est la science qui gouverne, ou que les dirigeants peuvent se prévaloir d'une connaissance objective du bien commun : ils savent ce qu'il faut pour le peuple qui, lui, l'ignore.
Ainsi s'expriment la plupart des arguments qui vont dans le sens de la normalisation européenne et de la réduction des diversités. L'instance supérieure - l'Europe - connaît la bonne manière de faire régner l'ordre, donc la justice, tandis que si chaque Etat agit de son coté, ce sera le chaos et le triomphe des forts sur les faibles. L'instance supérieure connaît le Bien, par exemple comment il faut préserver les espèces ou traiter les animaux dans les étables, tandis que les Etats nationaux ne connaissent que leurs intérêts.
L'argument caractéristique de la technocratie moderne, rappelle exactement celui de l'ancienne monarchie : seul le prince, situé au-dessus des intérêts particuliers, peut identifier sa volonté au bien commun. Les instances européennes seraient-elles plus capables, parce qu'elles regardent la situation d'en haut ? Rien n'est moins sûr. Car même si elles prétendent apercevoir le bien commun européen, alors que chaque nation n'aperçoit que son intérêt national, les instances européennes peuvent fort bien se trouver entre les mains de puissants lobbies, qui détourneront le bien commun européen à leur profit.
Cet argument ne devrait plus avoir cours dans une période qui croit à la démocratie : laquelle suppose que tous sont capables de discerner et de vouloir l'intérêt commun, au même titre que tous sont capables de fonder une famille et d'élever leurs enfants.

Quelle souveraineté ?
Enfin, le quatrième principe est celui de l'ancienne Allemagne, peut-être la première véritable fédération européenne : "l'Homme est plus vieux que l'Etat". Il signifie que les structures politiques représentent seulement des moyens au service de l'humanité présente et de ses besoins. Aucune structure politique ne doit donc être sacralisée, car en ce cas, elle utiliserait les Hommes comme des moyens pour sa propre sauvegarde.
Cela signifie qu'aujourd'hui, il nous faudrait être suffisamment raisonnables pour abandonner la structure de l'Etat-nation souverain, au sens de la souveraineté absolue, née avec Bodin il y a quatre siècles.
Dans un certain nombre de domaines, les Etats demeurent insuffisants pour réaliser le bien commun européen, défini par une sorte d'opinion ou de consensus général : par exemple, nous sommes nombreux à estimer que les Européens doivent pouvoir empêcher la guerre de renaître dans les Balkans sans appeler les Américains au secours ; ou à estimer qu'il faudrait pouvoir lutter ensemble contre la concurrence économique mondiale, contre le terrorisme international, contre tout ennemi éventuel qui se présenterait à nos frontières.
Mais nous savons que pour ces tâches, chaque Etat national demeure insuffisant. Une fédération européenne supposerait donc que chaque Etat transfère une partie de sa souveraineté à un Etat fédéral européen, dans le seul but de répondre à ces problèmes pour lesquels il se juge insuffisant. Il s'agirait là d'une instance politique, et non administrative comme c'est le cas actuellement. Politique au sens où elle endosserait la responsabilité de ses décisions, devrait rendre des comptes devant les peuples, serait remise en cause par des élections régulières.
On a coutume aujourd'hui de regretter le manque de "citoyenneté européenne". Mais il n'y a pas de citoyen quand il n'y a pas de politique démocratique. Il n'y a citoyen que lorsque le pouvoir est connu, et se trouve à un jet de pierre de ceux qu'il gouverne. Une administration est par définition anonyme et irresponsable - c'est à dire qu'elle n'a pas à rendre des comptes : c'est pourquoi les Européens ne se sentent pas citoyens de l'Europe.
Il nous faudra donc abandonner l'idée de la souveraineté absolue, érigée il y a quatre siècles par Jean Bodin, et en honneur depuis. Il faudra accepter que les Etats se contentent d'une souveraineté relative et partagée, puisqu'ils en transféreront une partie à un Etat fédéral.

Une fédération européenne supposerait donc que l'instance européenne respecte l'autonomie des Etats nationaux dans les domaines où ils sont suffisants pour s'organiser selon leur culture et leur imagination propre. Que les Etats nationaux reconnaissent avec lucidité qu'ils ont déjà perdu la souveraineté absolue d'avant la mondialisation, et acceptent dès lors de déléguer à une véritable instance politique européenne, les compétences régaliennes pour lesquelles ils sont devenus insuffisants.

Ces quatre conditions respectées replaceraient l'entité européenne dans le contexte profond de notre culture, qui depuis les origines valorise l'autonomie, tient les Hommes pour des adultes capables de maîtriser leur destin, et considère les structures politiques comme des moyens au service des personnes et des communautés.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version