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DELSOL  Chantal

DELSOL Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

URL du site internet:

... d'une fédération européenne

Publié dans Avec l'Europe

Fondements philosophiques d'une fédération européenne

Une fédération est un ensemble d'entités diverses qui, trop faibles séparément, s'entendent pour déléguer certaines de leurs compétences à une instance supérieure commune.
Chaque entité gagne en protection et donc en liberté, sans perdre son autonomie puisqu'elle ne délègue, volontairement, que la liberté qu'elle estime ne pas pouvoir assumer. Dans ce cadre, les nations d'Europe délégueraient à une instance européenne les compétences pour lesquelles elles sont devenues insuffisantes : essentiellement la défense, la monnaie, une partie de la politique étrangère. Ce qui impliquerait l'émergence d'un véritable pouvoir politique européen dont les modes restent à définir. Par ailleurs, les Etats conserveraient toutes les autres compétences, pour lesquelles ils se jugent suffisants.
Aujourd'hui, il semble bien que nous ne nous dirigions pas vers une Europe fédérale, car nous faisons tout le contraire. Nous répugnons à créer une véritable instance politique européenne, car nous vivons encore dans l'illusion de la souveraineté absolue, dont les circonstances historiques nous ont pourtant largement dépossédés. Autrement dit, les Etats hésitent à confier à un gouvernement européen ce qu'ils n'ont déjà plus. Et de l'autre coté, nous attribuons à une administration européenne la capacité d'exercer des compétences que nous pourrions parfaitement exercer par nous-mêmes. Ce qui fait de l'Europe un dangereux hybride dont les autorités réglementent la définition du chocolat pendant qu'elles demeurent incapables d'enrayer une guerre dans les Balkans.
Les peuples d'Europe souhaiteraient que la Communauté se donne les moyens politiques et militaires pour intervenir dans les Balkans avant que les Américains ne s'en mêlent. Mais ils sont fatigués de voir l'administration bruxelloise s'occuper des oiseaux, du fromage et du chocolat. Ils ressentent fort bien cette inversion de sens, et l'agacement que cela provoque chez eux pourrait bien, dans les années prochaines, faire reculer le processus d'intégration sur lequel les rescapés d'après-guerre avaient fondé tant d'espoirs.

La création d'une Europe fédérale signifierait l'application véritable du principe de subsidiarité : l'autorité supérieure - ici, Bruxelles - ne peut intervenir que si les autorités plus petites - ici les Etats - sont insuffisantes pour résoudre une question jugée par elles essentielle.
Mais si les Etats sont insuffisants, alors l'autorité européenne doit intervenir. La décision d'intervention de l'instance européenne prendrait donc effet seulement en cas d'insuffisance des Etats nationaux, mais dans ce cas, elle devient un devoir.
Prenons un exemple dans le cadre infra-national : une petite municipalité est en principe capable de gérer elle-même ses affaires, et en conséquence, le préfet n'a pas à intervenir dans sa gestion ; mais s'il arrive qu'une très mauvaise gestion ait rendu la municipalité exsangue, ou si des circonstances malheureuses la privent momentanément de toute capacité, la loi prévoit que l'Etat prenne les choses en main en attendant la restauration de l'autonomie perdue.
Ce dernier exemple est révélateur des conditions d'une fédération. Le régime fédéral se fonde sur une anthropologie, une idée de l'homme, de ses capacités et de ses besoins. En réalité, il s'agit de cette même anthropologie qui fonde la démocratie comme régime politique. Elle décrit le bonheur humain d'une certaine façon, d'ailleurs typiquement européenne.

Nous pouvons décliner cette anthropologie en quatre principes qui conditionnent la possibilité d'une fédération.

Autonomie
Le premier : l'Homme est plus heureux s'il est autonome, c'est-à-dire maître de ses actes et de son destin, au moins autant qu'il en a la capacité. L'autonomie personnelle et celle des groupes (personnes morales) comporte donc autant de valeur que les biens matériels et marchands.
Aujourd'hui le principe de subsidiarité est compris de manière erronée, eu égard en tout cas à sa définition historique et à son application dans les pays fédéraux.
Le critère d'ingérence de l'autorité la plus haute (ici, l'Europe) a été subrepticement remplacé : ce critère n'est plus l'insuffisance des acteurs plus petits (ici, les Etats), mais leur moindre capacité. Cela est clairement exprimé dans l'article 3B du Traité de Maastricht, et cela est appliqué couramment dans le processus d'intégration. Il y a une grande différence entre l'insuffisance et la moindre capacité.
Reprenons l'exemple précédent. Une municipalité villageoise se donne souvent un maire inexpérimenté, qui va gérer avec passion mais dans la fantaisie : ce n'est pas pour autant que l'Etat doit dépêcher un polytechnicien pour le remplacer. Car le village sera plus heureux s'il est administré par son propre maire, même moins bien, à condition que cette gestion suffise aux besoins essentiels ; autrement dit, à condition qu'elle soit suffisante. Ses réverbères seront peut-être placés aux mauvais endroits, mais au moins ce seront ses réverbères : n'importe quel habitant d'un village comprend fort bien ce langage. On peut être suffisant mais moins capable que d'autres. C'est d'ailleurs le cas la plupart du temps : on trouvera toujours plus capable que soi.
Chaque pays est capable de prendre des décisions concernant la chasse ou la protection de l'environnement, selon ses coutumes. Et même si l'on admet que les hauts fonctionnaires européens sont plus capables que les gouvernements nationaux, mieux vaut encore qu'ils n'interviennent pas. Car en cas de non-intervention, ce que chaque nation perdrait en qualité de l'action (des oiseaux moins bien protégés, des fromages moins hygiéniques), elle le gagnerait en autonomie. Et cette autonomie compte et pèse lourdement dans la balance, au moins au regard du système fédératif qui valorise la liberté des acteurs divers.
Laissons les Etats nationaux entrer dans la concurrence en faisant preuve d'imagination. Laissons-les faire des expériences difficiles, au lieu de les libérer de la difficulté d'adaptation en les privant de leur liberté.
La France est en train de s'apercevoir que ses entreprises nationalisées - Air France -, déficitaires et financées par le fisc, s'effondrent devant la concurrence extérieure. Mieux vaut que les gouvernements successifs comprennent cette réalité et changent d'eux-mêmes leur politique économique, plutôt que de se voir imposer d'en haut de nouveaux comportements, plus libéraux. On dira que pendant ce temps, Air France (par exemple) souffre, et la France en pâtit.
Certes. Mais la décision d'abandonner un tel système sera une décision française, autonome, donc intégrée à la conscience nationale, et assumée. Tandis que si cette transformation se fait par contrainte extérieure, elle laissera des frustrations et des aigreurs, et ne sera jamais assumée pleinement : les partisans des nationalisations croiront toujours que c'est le despotisme européen qui a brisé leur utopie, ils en voudront à l'Europe et ne perdront pas leurs illusions.
Lorsque les autorités européennes réglementent, elles disent toujours : de toutes façons, cela était rendu obligatoire par le marché mondial, ou par la concurrence internationale. Ce qui est vrai. Mais mieux vaut que les acteurs étatiques eux-mêmes aperçoivent cette nécessité et y répondent : il n'y a aucune raison de les traiter comme des enfants.

Responsabilité
Le second principe découle de l'expérience du premier : l'autonomie n'est pas seulement une valeur, mais une fonction. Elle s'atrophie si elle n'est pas utilisée. Car elle suppose la responsabilité, vertu difficile. Et parce que l'autonomie rend l'individu plus heureux, un régime politique qui la néglige est criminel : non seulement il en prive l'homme d'aujourd'hui, mais aussi l'homme de demain, qui ne saura plus s'en servir. Regardons à quel point les peuples de l'Est de l'Europe souffrent à devoir utiliser leur liberté retrouvée.
Cela nous permet de comprendre pourquoi nous avons tant de mal à appliquer le principe de subsidiarité en Europe. Il faudrait pour l'appliquer que les acteurs plus faibles, ici, notamment, les Etats, désirent exercer leur autonomie, qu'ils la défendent, qu'ils en assument les difficultés et les conséquences.
Les instances européennes font remarquer à juste titre que très souvent, ce sont les gouvernements nationaux eux-mêmes qui réclament l'intervention européenne, alors qu'ils seraient parfaitement suffisants pour répondre à leurs problèmes. Pourquoi réclament-ils cette intervention ? Par crainte de perdre des électeurs : dans le cas de la chasse, par exemple, cas sensible où les lobbies électoraux sont très puissants. Par crainte en général de devoir assumer la responsabilité de décisions qui mettraient en cause des habitudes ou des droits acquis.
Il Y a là un abandon de responsabilité qui rend l'établissement d'une fédération absolument impossible. Pour qu'une fédération existe, il faut nécessairement que chaque groupe, à son niveau, veille jalousement sur ses compétences, et les défende pied à pied. On voit les cantons suisses ou les Hinders allemands se regrouper pour résoudre certains problèmes, afin d'éviter l'ingérence de l'Etat fédéral qui interviendrait en dernier recours. La réalisation d'une fédération implique une culture d'autonomie, une mentalité d'autonomie.
Ici le problème devient crucial : une mentalité ne se décrète pas. Elle s'apprend, et volontairement, au fil du temps. D'autant que l'on peut énoncer une règle d'or historique, bien connue depuis Aristote : l'autorité la plus haute raflera toute compétence et tout pouvoir que les petites autorités laisseront pour ainsi dire traîner, car tout pouvoir est naturellement avide d'augmenter encore sa puissance.
Si nous voulons une Europe fédérale, il faudra donc que chaque Etat défende ses compétences, en assumant les responsabilités attenantes, sinon nous avancerons tout naturellement vers une centralisation des décisions. Ici, il faut faire remarquer aux Français qu'ils se trouvent en pleine contradiction, quand ils reprochent à leurs gouvernants d'avoir abandonné des compétences entre les mains de Bruxelles, alors que ces mêmes Français réclament constamment plus d'assistance et moins de responsabilité pour eux-mêmes. Nos gouvernants sont simplement à notre image. Choisir la fédération européenne, réclamerait que nous adoptions un état d'esprit de responsabilité.

Bien commun
Le troisième principe tient encore à l'autonomie, mais dans le domaine de la définition du bien. Chaque acteur, et chaque groupe d'acteurs du plus petit (la famille) jusqu'au plus grand (la nation), est considéré comme capable de savoir où se trouve son bien, ce qu'il faut à son bonheur et à son avenir.
A cet égard, aucune fédération européenne ne pourra être construite tant que survivra la tendance technocratique qui caractérise les instances européennes, à l'image d'ailleurs des dirigeants français. "Technocratique" est un mot si utilisé à présent qu'il a perdu déjà une partie de son sens. Il signifie que c'est la science qui gouverne, ou que les dirigeants peuvent se prévaloir d'une connaissance objective du bien commun : ils savent ce qu'il faut pour le peuple qui, lui, l'ignore.
Ainsi s'expriment la plupart des arguments qui vont dans le sens de la normalisation européenne et de la réduction des diversités. L'instance supérieure - l'Europe - connaît la bonne manière de faire régner l'ordre, donc la justice, tandis que si chaque Etat agit de son coté, ce sera le chaos et le triomphe des forts sur les faibles. L'instance supérieure connaît le Bien, par exemple comment il faut préserver les espèces ou traiter les animaux dans les étables, tandis que les Etats nationaux ne connaissent que leurs intérêts.
L'argument caractéristique de la technocratie moderne, rappelle exactement celui de l'ancienne monarchie : seul le prince, situé au-dessus des intérêts particuliers, peut identifier sa volonté au bien commun. Les instances européennes seraient-elles plus capables, parce qu'elles regardent la situation d'en haut ? Rien n'est moins sûr. Car même si elles prétendent apercevoir le bien commun européen, alors que chaque nation n'aperçoit que son intérêt national, les instances européennes peuvent fort bien se trouver entre les mains de puissants lobbies, qui détourneront le bien commun européen à leur profit.
Cet argument ne devrait plus avoir cours dans une période qui croit à la démocratie : laquelle suppose que tous sont capables de discerner et de vouloir l'intérêt commun, au même titre que tous sont capables de fonder une famille et d'élever leurs enfants.

Quelle souveraineté ?
Enfin, le quatrième principe est celui de l'ancienne Allemagne, peut-être la première véritable fédération européenne : "l'Homme est plus vieux que l'Etat". Il signifie que les structures politiques représentent seulement des moyens au service de l'humanité présente et de ses besoins. Aucune structure politique ne doit donc être sacralisée, car en ce cas, elle utiliserait les Hommes comme des moyens pour sa propre sauvegarde.
Cela signifie qu'aujourd'hui, il nous faudrait être suffisamment raisonnables pour abandonner la structure de l'Etat-nation souverain, au sens de la souveraineté absolue, née avec Bodin il y a quatre siècles.
Dans un certain nombre de domaines, les Etats demeurent insuffisants pour réaliser le bien commun européen, défini par une sorte d'opinion ou de consensus général : par exemple, nous sommes nombreux à estimer que les Européens doivent pouvoir empêcher la guerre de renaître dans les Balkans sans appeler les Américains au secours ; ou à estimer qu'il faudrait pouvoir lutter ensemble contre la concurrence économique mondiale, contre le terrorisme international, contre tout ennemi éventuel qui se présenterait à nos frontières.
Mais nous savons que pour ces tâches, chaque Etat national demeure insuffisant. Une fédération européenne supposerait donc que chaque Etat transfère une partie de sa souveraineté à un Etat fédéral européen, dans le seul but de répondre à ces problèmes pour lesquels il se juge insuffisant. Il s'agirait là d'une instance politique, et non administrative comme c'est le cas actuellement. Politique au sens où elle endosserait la responsabilité de ses décisions, devrait rendre des comptes devant les peuples, serait remise en cause par des élections régulières.
On a coutume aujourd'hui de regretter le manque de "citoyenneté européenne". Mais il n'y a pas de citoyen quand il n'y a pas de politique démocratique. Il n'y a citoyen que lorsque le pouvoir est connu, et se trouve à un jet de pierre de ceux qu'il gouverne. Une administration est par définition anonyme et irresponsable - c'est à dire qu'elle n'a pas à rendre des comptes : c'est pourquoi les Européens ne se sentent pas citoyens de l'Europe.
Il nous faudra donc abandonner l'idée de la souveraineté absolue, érigée il y a quatre siècles par Jean Bodin, et en honneur depuis. Il faudra accepter que les Etats se contentent d'une souveraineté relative et partagée, puisqu'ils en transféreront une partie à un Etat fédéral.

Une fédération européenne supposerait donc que l'instance européenne respecte l'autonomie des Etats nationaux dans les domaines où ils sont suffisants pour s'organiser selon leur culture et leur imagination propre. Que les Etats nationaux reconnaissent avec lucidité qu'ils ont déjà perdu la souveraineté absolue d'avant la mondialisation, et acceptent dès lors de déléguer à une véritable instance politique européenne, les compétences régaliennes pour lesquelles ils sont devenus insuffisants.

Ces quatre conditions respectées replaceraient l'entité européenne dans le contexte profond de notre culture, qui depuis les origines valorise l'autonomie, tient les Hommes pour des adultes capables de maîtriser leur destin, et considère les structures politiques comme des moyens au service des personnes et des communautés.

Mensonges

Publié dans A tout un chacun

Mouvement des lycéens : mensonges, mensonges
 

Manque de moyens : tel est le voile pudique sous lequel on camoufle, année après année, le mécontentement des lycéens et étudiants. On sait bien que, dans le domaine éducatif, le pays est pourtant surdoté. Le malaise, qui tourne au désespoir, provient d'autre chose : c'est la vérité qui manque.
Née de parents nantis par le développement des Trente Glorieuses, la jeunesse de ce début de siècle a généralement bénéficié d'une certaine aisance financière familiale. Éduquée par la génération 68, elle n'a guère vu passer d'interdictions et on s'est abstenu de lui réclamer des efforts, lui susurrant au contraire qu'elle avait tous les droits. Ses parents, qui ont acquis un niveau d'études nettement supérieur à celui de la génération précédente, pensaient que l'élan allait se poursuivre avec leurs enfants : ton grand-père n'avait pas son bac, je suis professeur, tu feras Normale, mon fils, ou alors tu es un nul… D'où le ressentiment quand le fils se retrouve dans la masse des AES (1) ou des LEA (2) sous-dotés et sans espoir. L'appréciation d'une situation s'inscrit toujours dans un temps et dans un lieu. La situation actuelle de la jeunesse n'est pas déplorable en soi, mais au regard des attentes et du progrès espéré. Elle s'est imaginé - irréalisme naïf - que la montée vers plus de diplômes, plus d'argent, plus de confort, s'inscrivait dans un Destin inéluctable. Et on s'est bien gardé de la détromper : on a joué d'une démagogie honteuse. Mensonges.

Nous avons au contraire tout organisé pour laisser croire à ce progrès indéfini, en accumulant les trompe-l'oeil : par exemple, la multiplication des diplômes qui deviennent des assignats. Nous avons beaucoup trop de diplômés pour le nombre de postes à hautes responsabilités auxquels ils pensent pouvoir aspirer légitimement. Un pays ne peut pas être entièrement peuplé d'avocats, de médecins spécialisés et d'enseignants-chercheurs. Nous avons gonflé nos enfants d'une prétention imbécile en leur inspirant constamment le mépris du plombier. Nous leur avons soufflé qu'ils étaient tous des intellectuels (comme cela est français !), et avaient droit à un job correspondant à leurs désirs. Mensonges.
L'acquisition du baccalauréat d'abord, des diplômes universitaires ensuite, s'est largement "démocratisée" (le mot est absurde mais c'est celui-ci qui est compris). Les universités ont créé à tour de bras des bac + 5 et abaissé considérablement le niveau d'exigence à l'entrée de ces spécialisations. La conséquence : de nombreux étudiants, nantis d'un Master 2, ont tout juste un niveau de secrétaire de direction, si l'on regarde leur maîtrise de la langue, leur niveau culturel et leur éducation générale (ce qui n'est pas rien). Le petit pourcentage (non évaluable) de jeunes brillants et doués n'a certainement pas changé avec le temps : mais la distribution des diplômes a convaincu un grand nombre qu'ils ont atteint ce niveau supérieur. On le leur a fait croire, depuis que Laurent Fabius expliquait qu'en donnant le bac à 80 % des élèves on élèverait le niveau général. Mensonges.
Finalement, la grande majorité des étudiants qui expriment leur révolte dans la rue sont frustrés de ne pas obtenir des places qu'on leur a laissé espérer par pure démagogie, car ces places n'existent pas en si grand nombre, et de surcroît beaucoup d'entre eux ne sont pas capables de les occuper. Depuis leur petite enfance, on leur a menti. On leur a menti en leur disant qu'ils pouvaient dire merde à leurs parents et que ce genre de chose tout au long de la vie faisait rire tout le monde. On leur a menti en leur disant que c'était à la société de s'adapter à eux, et non le contraire, parce qu'ils étaient le centre du monde. On leur a menti en jetant de la dérision partout autour d'eux et en leur disant que rien n'avait d'importance, que rien n'était grave, et qu'il suffisait de faire l'imbécile dans la vie pour être heureux. On leur a menti en leur disant qu'ils n'avaient de devoir envers personne (parce qu'ils n'ont pas demandé à naître, et d'ailleurs nous non plus), qu'ils ne devaient rien à personne et pouvaient s'occuper exclusivement d'eux-mêmes. On leur a menti en leur disant qu'une société organisée de cette façon serait beaucoup plus gaie et heureuse parce que débarrassée des devoirs réactionnaires, et embrassons-nous Folleville.

La masse des mensonges dont ils sont recouverts les laisse à peine respirer. On n'aperçoit au milieu de ce tas d'ordures que des regards apeurés et haineux. Et toute cette boue de mensonge, c'est nous qui l'avons mise. En tout cas, qui ne sommes pas parvenus à la nettoyer, car certains d'entre nous ont passé leur vie entière à clamer comme des Cassandre qu'une génération nourrie au mensonge finit en buvant le fiel de la haine. 
Le principe de plaisir, qui était l'armature des idéologies utopiques, est resté l'armature de l'éducation une fois disparus les grands récits. Car on peut se libérer des contenus, mais les esprits demeurent construits par une forme dans laquelle les nouveaux contenus se glissent, toujours de la même manière. La génération précédente attendait, selon le principe de plaisir, une société où chacun travaillerait selon son envie et serait payé selon ses besoins. La génération actuelle attend, selon le principe de plaisir, une société où l'État verserait des salaires (corrects) à des dizaines de millions de psychologues simplement parce que ceux-ci ont désiré s'inscrire dans ces formations, sans se demander une seconde s'il existait une demande suffisante pour répondre à leurs désirs. 

Pourquoi tant de Français ont-ils tendance à dire que cette situation provient d'un déficit d'allocations (il faudrait payer les étudiants pour étudier) et d'un capitalisme asocial (les salaires sont trop bas) ? Parce que nous voulons nous cacher à nous-mêmes les mensonges que nous connaissons trop bien. Et parce que nombre d'entre nous sont si matérialistes qu'ils regardent tous les problèmes en terme de manque d'argent. Des valeurs immatérielles comme l'effort ou le mérite paraissent stériles et surannées. Il y a des pays où l'allocation étudiant existe, mais elle est corrélée à l'effort, on ne la donne qu'à ceux qui travaillent et réussissent leurs examens, et ces conditions seraient pour nous discriminantes !
En France, la sélection est un gros mot. Le baccalauréat est largement distribué, l'entrée à l'université automatique. Tout se passe comme si tous étaient également capables et également travailleurs, et comme si la sélection ne devait pas s'instaurer en fin de compte, et durement, au moment de la recherche d'emploi. Mensonges, mensonges.
Le lycée, en dépit de nombre d'enseignants compétents et dévoués, accepte par une démagogie honteuse que des adolescents fassent la grève, ce qui les laisse croire qu'ils sont déjà, avant de l'avoir mérité par eux-mêmes, des partenaires responsables dans le jeu social : mensonges…
L'université est devenue une sorte de parking où l'on vient refaire ses forces en attendant la galère de la recherche de travail. Nous regorgeons d'étudiants fantômes, qui s'inscrivent (parfois après avoir passé la sélection de Master 2) pour deux ou trois centaines d'euros, puis profitent de tous les avantages du statut étudiant et n'assistent pas aux cours ni ne viennent passer l'examen. Ou encore, nombre d'étudiants qui ont raté en juin ne viennent pas passer la session de septembre. Ils préfèrent redoubler plutôt que passer l'été à réviser. Mais on tait cela pudiquement, car les étudiants doivent tous être considérés comme des victimes épuisées, jamais comme des profiteurs. Mensonges.


Trop longtemps cachée, la vérité n'est-elle pas souvent cruelle ? Quand elle finit par affleurer à la conscience, ceux qui ont été trompés se retournent ordinairement contre les falsificateurs. Habités par le désespoir et la haine, ils casseraient bien le leurre qu'on leur a construit. Il va nous falloir un jour prochain assumer les fruits amers d'une démagogie peu glorieuse : mentir à la jeunesse, c'est la pire des démagogies.
Paru dans le Figaro du 22 décembre 2008


(1) AES : Administration économique et sociale.
(2) LEA : Langues étrangères appliquées

Grandeur de la culture générale

Publié dans A tout un chacun

Grandeur de la culture générale

Les conséquences aberrantes de l'obsession de la discrimination.
On nous annonce que la culture générale devrait être évincée des concours administratifs.Désormais, les candidats seraient appelés à plancher sur des épreuves purement techniques, correspondant aux besoins de leur future profession.
Cette décision de philistin va à l'encontre de toutes les évidences contemporaines. Nous savons que le XXe siècle a produit de la barbarie de masse et que le mieux pour répondre au désir de "plus jamais ça" serait de civiliser sans relâche. Les techniques ne civilisent pas. Elles fabriquent des spécialistes, bien à l'aise dans une compétence restreinte et ignorants de tout le reste. C'est en lisant les grands textes, en écoutant la grande musique, que nous avons accès à la beauté et au bien, qui ne passent pas seulement par l'éducation de l'enfance ni ne s'apprennent par des discours républicains.
Il faut avoir lu Antigone pour comprendre que la loi positive n'est pas toujours juste. Et le bien-vivre se donne à voir par les oeuvres de ceux qui nous précèdent davantage que par les actes de nos contemporains.
Mais l'argument donné ici est terrifiant : la culture générale est discriminante, parce que tous ne peuvent avoir accès aux grandes oeuvres. Mieux vaut donc la supprimer pour tout le monde. Ou, plutôt, la laisser aux seuls happy few capables d'entrer dans quelques grandes écoles. À quoi sert qu'un pompier connaisse l'histoire des rois de France ? En effet ! Faisons de lui un robot apte seulement à manier sa lance à incendie. Ayons des fonctionnaires de guichet inaptes à comprendre le désarroi de l'usager et des gardiens de la paix ignorant ce que peut bien signifier le mot paix.
Nous aurons ensuite une société où des juges connaîtront leur code à la lettre mais traiteront leurs accusés comme des débris, ou des gérontologues doués pour combattre l'Alzheimer mais sans aucune compassion pour les vieillards. Ainsi sera combattu l'ennemi principal de la République : la discrimination. Surgira de notre obsession un monde utopique où chaque citoyen, armé d'un unique savoir, s'attellera à sa tâche sans savoir pourquoi le monde va comme il va. Le cerveau de ces zombis livrés à n'importe quel ordre s'emplâtrera. Pendant que la compréhension du sens sera réservée à ces quelques-uns qui gouverneront les zombis. La France a cette spécialité : tellement soucieuse d'égalité, elle a coutume d'évincer tout ce qui peut hiérarchiser. Pourquoi depuis si longtemps porte-t-on aux nues les études scientifiques au détriment des études littéraires ? Parce qu'un enfant de famille modeste aura plus de mal à réussir dans les lettres (privé des encyclopédies, des livres et des conversations à la maison) que dans les sciences (où il s'agit de maîtriser les manuels). Si bien que nombre d'entre nous, passionnés de littérature ou de sciences humaines, ont terminé dans les écoles scientifiques juste parce qu'ils étaient  "bons". CQFD : plus on veut égaliser, plus on doit techniciser. L'excellence suppose le déploiement de l'esprit. L'égalité, qui sous-entend nivellement et donc calcul, suppose d'une manière ou d'une autre une matérialisation.
D'ailleurs, Tocqueville, toujours prophétique, avait déjà vu que les peuples démocratiques, assoiffés d'égalité, pourraient bien devenir très matérialistes. Il faut compter pour pouvoir mettre à la toise, et les biens immatériels ne se comptent ni ne se mesurent. Ceux à qui l'on aura fait ignorer la Princesse de Clèves ne s'intéresseront plus qu'à leur écran plat et deviendront les séides obéissants de n'importe quel pouvoir. Ce que nous voulons précisément éviter. Il est bien curieux que cette société, qui ne cesse de déplorer le matérialisme ambiant et demeure hantée par l'obéissance des cloportes qui ont nourri les tyrans, se donne tant de peine pour susciter ce qu'elle déteste.
La grandeur d'une République, ce serait au contraire
de nourrir les esprits au maximum autant que de spécialiser des bras. D'ouvrir les portes de la culture au plus grand nombre possible. De parier que la plupart peuvent comprendre la plainte d'Antigone. Et, finalement, de permettre aux cerveaux de penser par eux-mêmes. Même si tous n'y parviennent pas au même degré. La grandeur d'une société consiste à entraîner chacun au sommet de ses capacités. Passer tous les individus au crible pour tenter d'oublier les différences, c'est simplement légitimer la poursuite, par défaut de conscience, des mentalités totalitaires.
Paru dans Valeurs Actuelles - 18 décembre 2008

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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