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DENECE Eric

DENECE Eric

Né en 1963

 
Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
et de sa société de conseil en Risk Management (CF2R SERVICES).
 
Docteur ès Science Politique
 
Officier-analyste à la direction de l'Evaluation et de la Documentation Stratégique du Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN).
Ingénieur commercial export chez Matra Défense.
Responsable de la communication de la société NAVFCO, filiale du groupe DCI (Défense Conseil International).
Directeur des études du Centre d'Etudes et de Prospective Stratégiques (CEPS).
Fondateur et directeur général du cabinet d'intelligence économique ARGOS.
Créateur et directeur du département d'intelligence économique du groupe GEOS.
 
A notamment opéré au Cambodge, aux côtés de la résistance anticommuniste, et en Birmanie, pour la protection des intérêts de Total contre la guérilla locale.
A été consultant pour le ministère de la Défense concernant l’avenir des forces spéciales.
Enseigne le renseignement ou l'intelligence économique dans plusieurs écoles de commerce et universités françaises et étrangères.
 
Régulièrement consulté par les médias français et internationaux
Plus d’un millier d’interventions radiophoniques et plusieurs centaines d’interventions télévisées.
 
Auteur de vingt ouvrages et de nombreux articles et rapports consacrés au renseignement, à l'intelligence économique, au terrorisme et aux opérations spéciales.
Ses travaux lui ont valu d’être lauréat
     du Prix 1996 de la Fondation pour les Etudes de Défense (FED)
     du Prix Akropolis 2009 (Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure).
 
Ouvrages
Les services secrets israéliens : Mossad, Aman, Shin Beth, ouvrage rédigé en collaboration avec David Elkaïm, Tallandier, Paris, 2014.
L’Espionnage en 365 citations, Le Chêne, Paris, 2013.
 La face cachée des « révolutions » arabes, (dir.), Ellipses, Paris, 2012.
 Les services secrets français sont-ils nuls ?, Ellipses, Paris, 2012.
Commandos et forces spéciales, Ouest France éditions, Rennes, 2011.
Les services secrets au Moyen-Age, ouvrage rédigé en collaboration avec Jean Deuve, Ouest France éditions, Rennes, 2011.
Dico-Atlas des conflits et des menaces, ouvrage rédigé en collaboration avec Frédérique Poulot, Belin, Paris, 2010.
Histoire mondiale de l’espionnage, ouvrage rédigé en collaboration avec Gérald Arboit, Ouest France éditions, Rennes, 2010.
Renseignement, medias et démocratie(dir.), Ellipses, Paris, 2009.
Mission : agent secret(Les techniques de l’espionnage expliquées aux enfants) ouvrage rédigé en collaboration avec Sophie Merveilleux du Vignaux, collection “Graine de savant”, Milan Jeunesse, Toulouse, 2009.
Les services secrets,collection “Tout comprendre”,EPA éditions, Paris, 2008.
Renseignement et contre-espionnage, collection “Toutes les clés”, Hachette pratique, Paris, 2008 (Prix Akropolis 2009).
Histoire secrète des forces spéciales (de 1939 à nos jours), Nouveau monde, Paris, 2007 (traduit en polonais et en portugais).
Tourisme et terrorisme. Des vacances de rêve aux voyages à risque, ouvrage rédigé en collaboration avec Sabine Meyer, Ellipses, Paris, 2006.
L’autre guerre des Etats-Unis. Economie : les secrets d’une machine de conquête, ouvrage rédigé en collaboration avec Claude Revel, Robert Laffont, Paris, 2005.
Al-Qaeda : les nouveaux réseaux de la terreur(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2004.
Les secrets de la guerre économique,ouvrage rédigé en collaboration avecAli Laïdi, Seuil, Paris, 2004.
Forces spéciales, l’avenir de la guerre, collection “L’art de la guerre”, éditions du Rocher, Paris, 2002
Guerre secrète contre Al-Qaeda(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2002.
Le nouveau contexte des échanges et ses règles cachées. Information, stratégie et guerre économique, L'Harmattan, Paris, 2001.
Géostratégie de la mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, L'Harmattan, collection “Recherches asiatiques”, Paris, 1999.

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L’affaire des diplomates russes

Publié dans De par le monde
Etats-Unis : les vraies raisons de l’expulsion des diplomates russes
 
Le président américain Barack Obama a ordonné vendredi 30 décembre l'expulsion de trente-cinq diplomates russes accusés d'être des "agents de renseignement" de Moscou en poste à l'ambassade de Russie à Washington et au consulat russe de San Francisco. Sans apporter de détails, la Maison-Blanche les accuse d'avoir "agi d'une manière qui ne correspond pas à leur statut diplomatique" et leur a donné 72 heures pour quitter le pays. Par ailleurs, le département d'Etat a décrété la fermeture de deux bâtiments appartenant à la Russie dans les Etats du Maryland, près de Washington, et de New York, au motif qu’ils étaient "utilisés par des responsables russes à des fins de renseignement".
 
Harcèlement ou cyberattaques ? Que reprochent les Etats-Unis à la Russie ?
La Maison-Blanche a précisé que ces représailles constituaient "une réponse au harcèlement croissant, ces deux dernières années, contre le personnel diplomatique [américain] en Russie par les forces de sécurité et de police". Un harcèlement qui serait allé "bien au-delà des règles de comportement diplomatiques internationales". Barack Obama a ajouté que ces actions font suite "aux avertissements que nous avons adressés de manière répétée au gouvernement russe, en privé et en public. Elles sont une réponse nécessaire et adaptée aux actions visant à nuire aux intérêts américains en violation des normes de comportement internationales établies".
 
Le président américain a également annoncé que des sanctions étaient prises contre "neuf entités et individus", parmi lesquels deux services de renseignement russes, le GRU (renseignement militaire) et le FSB (service de sécurité intérieure) et leurs responsables. Le premier est accusé par la Maison-Blanche d'avoir, grâce à ses agents et ses moyens techniques, "falsifié, altéré (...) des informations avec l'objectif ou l'effet d'interférer dans le processus électoral américain en 2016". Quant au FSB, il est accusé d'avoir aidé le GRU. Mais curieusement, il n’est pas fait état du SVR, pourtant principal service de renseignement extérieur russe présent à l’étranger.
 
De plus, trois entreprises russes soupçonnées d'avoir apporté un "soutien matériel" aux opérations de piratage informatique vont être également juridiquement et financièrement sanctionnées par l'administration américaine. "Les sanctions ne s'arrêteront pas là" a ajouté Barack Obama, prévenant que les Etats-Unis prendront d'autres mesures "au moment que nous choisirons, y compris des opérations qui ne seront pas révélées au public".
 
En réalité, cette expulsion d’officiels russes - la plus importante depuis 2001 (1) - vient sanctionner la supposée ingérence de Moscou dans la campagne présidentielle américaine, pendant laquelle le Parti démocrate aurait été victime de cyberattaques qui auraient favorisé l'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Selon un rapport publié le 29 décembre par le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security/DHS) et le FBI (2), deux groupes de hackers qui seraient liés au renseignement russe – dénommés APT 28 ou Cozy Bear et APT 29 ou
Fancy Bear - sont présentés comme responsables "de piratages ayant ciblé un parti politique américain" pendant l’été 2016. Selon les autorités américaines, le premier serait réputé proche du FSB, tandis que le second serait une émanation du GRU (3).
 
Ces attaques contre les serveurs et ordinateurs du Parti démocrate ont mené à la publication de plusieurs milliers d’e-mails et documents internes du mouvement, plus tard mis en ligne sur Wikileaks, jetant une lumière crue sur les manœuvres du clan Clinton afin d’écarter la candidature de Bernie Sanders et révélant nombre de magouilles et d’irrégularités internes. Ces actions auraient largement contribué à affaiblir la campagne d'Hillary Clinton. Mais, pour le moment, le gouvernement américain a donné peu d'éléments liant les diplomates déclarés persona non grata aux cyberattaques supposées de l’été dernier.
 
Outre ces supposés piratages informatiques destinés "à influencer l’élection présidentielle", Washington accuse Moscou de plusieurs cyberattaques contre des établissements financiers, des universités et d’autres institutions américaines.
Fin décembre, des responsables du DHS, du FBI et du Bureau du directeur du renseignement national (DNI) ont communiqué les codes des logiciels malveillants Grizzly Steppe (4) aux responsables de la sécurité des infrastructures critiques nationales (secteur financier, services publics, transports, énergie, etc.). Les responsables des services publics du Vermont ont alors aussitôt réagi, affirmant avoir identifié un de ces codes dans les systèmes de contrôle du réseau électrique. Cette découverte à immédiatement été médiatisée, provoquant la peur dans les structures gouvernementales que les "pirates informatiques liés aux services russes tentent activement de pénétrer les infrastructures critiques du pays pour conduire des attaques destructrices".
 
Des réactions outragées d’élus politiques locaux proches de l’administration Obama n’ont pas tardé à avoir lieu : le 30 décembre, le gouverneur démocrate du Vermont, Peter Shumlin, déclarait que "tous les Américains devraient être à la fois alarmés et scandalisés que Vladimir Poutine, un des plus grands voyous du monde, ait tenté de briser notre réseau électrique, sur lequel nous comptons pour soutenir notre qualité de vie, notre économie, notre santé et notre sécurité (…). Cet épisode devrait mettre en évidence le besoin urgent que notre gouvernement fédéral poursuive vigoureusement et mette fin à ce genre d'ingérence russe". Un peu plus tard, le sénateur démocrate du Vermont, Patrick Leahy, renchérissait, jetant encore un peu plus d’huile sur le feu : "cela va au-delà des pirates informatiques électronique classiques : il s'agit maintenant d'essayer d'accéder aux services publics pour manipuler le réseau électrique et l'arrêter au milieu de l'hiver".
 
Une étonnante absence de preuves
Que penser de accusations américaines et des mesures qui ont été prises par la Maison-Blanche tant les affirmations de l’administration Obama sont véhémentes mais aussi confuses ?
Concernant le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, pour le moment, personne n’a pu avoir accès aux informations réunies par la CIA qui "prouveraient" l’implication russe dans cette affaire. En conséquence, il est probable que des renseignements parcellaires aient été extrapolés pour conclure au hacking des ordinateurs du Parti démocrate. Mais ce ne sont pas là des preuves. Pourtant, dès le
7 octobre, un communiqué commun du DHS et du DNI affirmait "avoir la conviction que cette opération venait de Russie et ne pouvait avoir été lancée qu’avec l’accord des plus hautes autorités" (5).
D’ailleurs, au sein même de la communauté américaine du renseignement, les accusations font débat : une partie de la CIA n’est pas d’accord avec l’interprétation donnée et la majorité du FBI – même si certains de ses dirigeants ont fait une étonnante volte-face le 29 décembre – considère qu’il n’y a que des ragots dans le dossier mais en aucun cas des éléments judiciaires à charge. Sans exclure la "piste russe", les membres du Bureau se montrent beaucoup plus prudents que Langley sur le sujet, affirmant tirer des "conclusions très différentes de celles de la CIA".
 
Plusieurs médias, comme The Intercept, indiquent également que les sources anonymes de la CIA s’exprimant dans les colonnes du Washington Post pour accuser Moscou n’apportent pas d’éléments probants afin de soutenir les accusations qu’ils émettent. D’autres observateurs considèrent que les preuves techniques présentées - comme l’utilisation d’un traitement de texte configuré en russe - ou le fait que les piratages ont majoritairement eu lieu pendant les heures diurnes du fuseau horaire de Moscou, sont insuffisantes pour incriminer la Russie. Enfin, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks a déclaré lors d’une interview que la source des e-mails que son site avait révélé n’était pas la Russie (6).
 
Concernant les cyberattaques "identifiées" dans le Vermont, les dirigeants de la société Burlington Electric, en charge de la gestion du réseau électrique local, ont déclaré que le code malveillant avait été détecté "dans un ordinateur portable qui n'était pas connecté aux systèmes de contrôle du réseau" et qui a été immédiatement isolé. Les responsables de la sécurité de Burlington ont reconnu qu’ils ne savaient déterminer à quel moment ce code était entré dans l'ordinateur, ni si les "hackers russes" avaient eu pour intention de perturber le fonctionnement du système ou d’observer s’ils pouvaient le pénétrer. A noter que les représentants du département de l'Energie et du DHS ont refusé de commenter ces faits.
 
Ainsi, concernant ces deux affaires, en l’état actuel des choses, il n’y a ni preuve avérée, ni commission parlementaire, ni enquête judiciaire, ni unanimité au sein de la communauté du renseignement. A tel point que le motif officiel de l’expulsion des diplomates russes n’est pas le supposé hacking des ordinateurs du Parti démocrate, mais un vague prétexte de "harcèlement diplomatique", ce qui en dit long sur les supposés éléments à charge. Le président élu Donald Trump a d’ailleurs mis en cause la véracité des renseignements à l’origine des accusations à l’égard de Moscou.
Autant dire que nous sommes là dans une confusion totale, qui ne peut que susciter des doutes majeurs quant à la réalité des faits présentés. Une grande partie des journalistes américains sentent qu’ils sont au cœur d’une manipulation orchestrée par l’administration sortante et sont plutôt assez prudents dans cette affaire.
Quand bien même certaines de ces accusations seraient-elles fondées, rappelons que ce que la Maison-Blanche reproche à ces hackers c’est d’avoir dévoilé des e-mails authentiques mettant en lumière les turpitudes d’Hillary Clinton et de son entourage, suite à quoi le FBI aurait dû réagir et poursuivre la candidate en justice, ce qu’il n’a pas fait. En somme, les hackers russes ont joué le rôle de Whistleblowers, lequel est constamment encouragé par Washington partout dans le monde lorsqu’il s’agit de lutte contre la corruption, la fraude ou le terrorisme. Au demeurant, personne ne semble avoir critiqué les Démocrates pour leur amateurisme coupable puisqu’ils ont été incapables de protéger leur système informatique alors même que leur candidate était l’épouse de l’ancien président et ex ministre des Affaires étrangères...
Quant à l’implication de Moscou, elle reste à prouver. Affirmer que Trump a été élu grâce à l’appui de Poutine n’a pas de sens, car si tel était le cas, l’opération aurait été d’un grand amateurisme et aurait eu pour effet de voir son soutien démasqué et son candidat décrédibilisé, ce qui aurait été totalement contre-productif.
 
La "vertu" américaine offusquée : quand l’hôpital se moque de la charité
Dans le cadre de l’expulsion des trente-cinq diplomates russes, Barack Obama a invité les pays "amis et alliés" des Etats-Unis à "travailler ensemble pour contrer les efforts de la Russie visant à saper les bonnes pratiques internationales et à s'ingérer dans le processus démocratique". A l’occasion de cette affaire Washington s’érige donc en victime innocente d’une cyberagression contraire au droit international, condamne sans hésitation de telles pratiques et dénonce la volonté de Moscou d’interférer dans le processus démocratique des Etats-Unis. Si nous ignorions qu’il n’y a pas plus éloquente qu’une prostituée faisant un discours sur la chasteté, nous en tomberions à la renverse !
 
L’espionnage est un grand classique entre les Etats. Indéniablement, les Russes, comme les autres nations, espionnent leurs principaux rivaux, concurrents et alliés.
Mais si pendant la Guerre froide, les Soviétiques étaient de loin les plus agressifs, la situation s’est inversée depuis. La croissance exponentielle de la communauté américaine du renseignement et de ses moyens font des Etats-Unis le pays du monde qui espionne le plus les autres, au prétexte de la guerre contre le terrorisme (GWOT). Entendre Washington se plaindre de l’agressivité des services russes - ce qui est au passage une réalité, aux Etats-Unis comme en Europe – laisse songeur. Utiliser un tel argument relève d’une mauvaise fois évidente
 
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Washington a conduit plus d’interventions politiques clandestines dans le monde – orientant le résultat d’élections ou soutenant des coups d’Etat (7) - que ne le fit l’URSS. Les Américains ont même théorisé le Regime Change, qu’ils ont appliqué en agissant par ONG "démocratiques" interposées à l’occasion des "révolutions oranges" dans les années 1990, du "printemps" arabe à partir de 2011, ou de la pseudo révolution de Maidan en Ukraine (2014), ou bien encore en bafouant ouvertement le droit international lors de l’invasion de l’Irak en 2003.
Il convient également de rappeler que la NSA a mis sur écoute les dirigeants politiques de la planète entière - y compris ses plus fidèles alliés -, qu’elle surveille toutes les communications électroniques mondiales et qu’elle a développé des capacités d’attaques informatiques sans équivalent dans le monde.
Ce sont les États-Unis qui ont lancé les premières cyberattaques en Iran, afin de saboter, avec l’aide des services israéliens, le programme nucléaire iranien. Cette histoire est détaillée dans les documents de Snowden dont l'authenticité n'a jamais été mise en doute. La NSA a également pénétré les réseaux informatiques de plusieurs agences et ministères de Chine. Ce sont là des actes de guerre. Et les frappes de drones comme les éliminations ciblées conduites dans le cadre de la guerre contre le terrorisme relèvent de la même logique. Or, les Etats-Unis ont toujours traité par le mépris et balayé d’un revers de la main les critiques et accusations formulées contre eux en raison de ces actes, déniant aux autres Etats comme à la communauté internationale le droit de les juger de quelque manière que ce soit. Voir donc aujourd’hui la Maison-Blanche dénoncer une violation des règles internationales – qui plus est sans guère de preuves – dont le pays aurait été victime illustre bien l’unilatéralisme qui caractérise Washington depuis la fin de la Guerre froide.
 
Les enjeux véritables de la crise pour l’administration Obama
Au demeurant, cette affaire survient dans un contexte très particulier, dont il importe de rappeler les nombreux paramètres.
- L’Establishment de Washington a été totalement surpris par la victoire de Donald Trump et a compris qu’un grand ménage allait avoir lieu dans lequel beaucoup de ses membres perdraient leurs positions politiques et les retombées économiques liées à leurs alliances internationales.
- Aussitôt élu, le futur président a clairement manifesté son extrême méfiance à l’égard de la communauté du renseignement et plus particulièrement de la CIA, qu’il soupçonne d’avoir eu une forte et néfaste influence sur la politique de ses deux prédécesseurs.
- Aussitôt désigné comme futur Conseiller à la Sécurité nationale, le général Michael Flynn (8) a annoncé qu’il allait recentrer l’Agence – dont il critique ouvertement les performances - sur la recherche et l’analyse du renseignement et a désigné un nouveau directeur chargé de la remettre au pas (9). Flynn a déclaré qu’il allait confier à l’avenir l’ensemble des opérations clandestines au Commandement des opérations spéciales [USSOCOM (10)/JSOC (11)] - donc au Pentagone -, ce à quoi la CIA est déterminée à s’opposer à tout prix.
- Donald Trump, Mike Flynn, mais aussi le futur secrétaire d’Etat, Rex Tillerson – actuel président d’Exxon-Mobil - n’ont pas fait mystère de leur volonté de renouer des relations de confiance et de partenariat avec la Russie de Poutine, ce qui va à l’encontre des positions de l’administration actuelle et de ses intérêts.
 
Nous sommes donc là de manière évidente dans une affaire américano-américaine ou deux clans s’affrontent pour rénover ou conserver le pouvoir... avant le 20 janvier, date de prise de fonction de Donald Trump. Ainsi, Barack Obama et son administration s’emploient clairement à :
- pourrir la situation pour le début de la présidence Trump, à défaut de pouvoir remettre en cause son élection,
- saboter le rapprochement américano-russe.
Rappelons également que l’expulsion des officiels russes intervient quelques jours après la libération d’Alep par la coalition russo-syrienne et l’accord de cessez-le-feu conclu entre Russes, Syriens, Iraniens et Turcs sans la participation de Washington.
Ce sont là deux déconvenues majeures de la politique étrangère américaine. Enfin, rappelons qu’Edward Snowden, la bête noire du renseignement américain, est toujours à Moscou. Dès lors, rien d’étonnant à ce que Washington multiplie les provocations vengeresses à l’encontre de la Russie.
 
La réaction russe
La Russie a "catégoriquement" rejeté les accusations dont elle est l’objet, les jugeant "indécentes". A titre de réciprocité, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères a immédiatement proposé à Vladimir Poutine de déclarer persona non grata trente et un diplomates de l'ambassade des États-Unis à Moscou et quatre du consulat de Saint-Pétersbourg et de leur interdire l’utilisation d’une maison de campagne dans la banlieue de Moscou et d’un bâtiment leur servant de dépôt dans la capitale. Mais le président russe a déclaré qu'il n’expulserait aucun diplomate américain, souhaitant ne pas répondre à ce "nouveau geste inamical de l'administration américaine sortante" destiné "à déstabiliser plus encore les relations russo-américaines", alors même qu’il attend l’entrée en fonction du nouveau président américain pour rétablir avec lui des relations de confiance entre les deux pays. Donald Trump a salué aussitôt "l'intelligence" du président russe. Force est de constater l’astuce avec laquelle Vladimir Poutine a su éviter le piège tendu par l’administration américaine, désamorçant ainsi une crise aurait pu provoquer une tension majeure.
Le psychodrame sur le prétendu mais non étayé piratage russe n'a pas peut-être pas encore atteint son paroxysme, car il reste trois semaines avant l’investiture de Donald Trump. Mais déjà, cette affaire, dans laquelle le grotesque le dispute à l'absurde, s’affirme comme l’une des histoires les plus surréalistes des relations internationales contemporaines.
 
Conséquence de la croissance exponentielle des supports d’information (internet, réseaux sociaux, médias audiovisuels) depuis le milieu des années 1990, puis de l’entrée en scène des Spin Doctors à partir de 2002, le monde est entré dans une nouvelle ère de manipulation de l’information et des opinions. La combinaison d’un Storytelling efficace et de la maîtrise des canaux de communication internationaux permet de faire apparaître le faux encore plus vrai que le vrai (12). Les justifications fantaisistes de l’invasion de l’Irak en 2003, le "roman" des "révolutions" arabes à partir de 2011, les présentations faussées de la crise ukrainienne et du conflit syrien n’en sont que les illustrations les plus visibles.
En accusant le Kremlin de vouloir pour manipuler et détruire la démocratie américaine, une partie de l’Establishment d’outre-Atlantique s’est lancée dans une tentative aussi pathétique que désespérée ayant pour but de permettre à ses membres de conserver leurs postes et de poursuivre la politique internationale de tension qu’ils ont mis en place depuis le début des années 2000, la seule qui, à leurs yeux, permette d’assurer la pérennité de la domination politique et économique des Etats-Unis sur le monde.

Editorial, Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

(1) 50 agents avaient dû alors quitter le territoire américain.
(2)
https://www.us-cert.gov/sites/default/files/publications/JAR_16-20296A_GRIZZLY%20STEPPE-2016-1229.pdf
(3) De très nombreux piratages ont été attribués à ces deux groupes, dont celui qui a visé TV5 Monde en 2015.
(4) Nom donné par les Américains à la soit-disant opération russe.
(5) https://www.dhs.gov/news/2016/10/07/joint-statement-department-homeland-security-and-officedirector-national
(6) http://www.foxnews.com/politics/2016/12/16/wikileaks-founder-assange-on-hacked-podesta-dncemails-our-source-is-not-russian-government.html
(7) Guatemala, Iran, Vietnam, Indonésie, Argentine, Philippines, Bosnie… pour ne citer que quelques exemples célèbres, sans parler des interventions dans la vie politique européenne pendant la Guerre froide, notamment en France et en Italie.
(8) Ancien officier des forces spéciales et ex directeur du renseignement militaire (DIA).
(9) Il lui reproche notamment d’avoir envoyé les analystes sur le terrain, ce qui leur a fait perdre tout recul, altérant considérablement les capacités d’analyse de l’Agence. Il est par ailleurs déterminé à restreindre son autonomie, considérant qu’elle est devenue une véritable "armée privée" imposant régulièrement sa vision de la situation internationale à la Maison-Blanche.
(10) United States Special Operations Command.
(11) Joint Special Operations Command.
(12) Le 30 décembre, des responsables américains ont "informé anonymement" certains médias que la
Russie avait fermé l'école anglo-américaine de Moscou en représailles à l’expulsion de ses diplomates.
CNN a été la première à diffuser cette information, largement reprise par les réseaux sociaux… qui est évidemment dénuée de tout fondement !

Une leçon méritée !

Publié dans Du côté des élites
Une leçon méritée !
Les errements de la politique étrangère française

 
Achat d’hélicoptères américains par la Pologne, rejet de la résolution française sur la Syrie à l’ONU, annulation de la visite de Vladimir Poutine à Paris : courant octobre, en quelques jours, notre diplomatie a connu trois revers majeurs, dont elle s’offusque, alors même qu’elle en porte l’entière responsabilité en raison de la politique erratique conduite par nos dirigeants.
 
Des revers en cascade
La "trahison" polonaise n’a surpris que ceux qui ne s’intéressent pas à ce pays, car il est clair que la défense de ses intérêts nationaux – et sa défiance légitime à l’égard de son voisin russe – a toujours conduit Varsovie, depuis 1991, à privilégier l’alliance avec Washington plutôt que la solidarité européenne. On ne peut guère reprocher aux Polonais de nous l’avoir caché, car ils ont montré à plusieurs reprises, sans ambiguïté aucune - notamment sur le dossier ukrainien – de quel côté leur cœur penchait. Mais nos politiques se bercent d’illusions. Non seulement ils n’ont pas voulu tenir compte de cette évidence, mais pire, ils se sont persuadés que notre refus de livrer deux navires amphibies Mistral à la marine Russe - sous la pression américaine - conduirait notre partenaire européen à choisir notre offre. Bien sûr, il n’en a rien été et l’annulation de la visite présidentielle à Varsovie comme les critiques du ministre des Affaires étrangères illustrent à quel point nos dirigeants ont pris leurs désirs pour la réalité… laquelle semble totalement leur échapper.
 
L’émotion de nos gouvernants au sujet de la bataille d’Alep en est un autre exemple. Leur "révolte" face aux "exactions" des forces russes et syriennes se fonde sur une vision totalement partiale de la situation, diffusée par les médias occidentaux.
A Alep, tous ceux qui connaissent la situation de terrain savent que les djihadistes d’Al-Nosrah pilonnent quotidiennement depuis plusieurs années les quartiers dont la population est restée fidèle au gouvernement de Damas (1) - ciblant prioritairement les quartiers chrétiens -, faisant de nombreuses victimes innocentes ; mais sans doute ces vies ont-elles moins de valeur que celles de ceux qui soutiennent les djihadistes. En effet, les témoins locaux confirment que tous les quartiers bombardés par les aviations russe et syrienne sont ceux dans lesquels la population a pris ouvertement parti pour les islamistes et où flotte ostensiblement le drapeau de Daech… ce que les médias ne nous montrent jamais (2).
 
Cette présentation totalement déformée de la réalité est insupportable. Pourtant elle est à l’origine des envolées lyriques et outragées de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault, qui se sont même montrés menaçants à l’égard de Moscou. Voir nos autorités réagir à partir d’éléments aussi faux conduit à s’interroger sur leur connaissance réelle du dossier ou leur indépendance d’esprit vis-à-vis de Washington.
De plus, ces positions de Matamore ne sont d’aucun effet. Les dirigeants français ont peut-être l’illusion d’être des acteurs entendus et écoutés ; mais il n’en est rien. Ils sont aussi insignifiants qu’inaudibles. Notre proposition de résolution à l’ONU a été rejetée et nous ne sommes même plus invités aux négociations internationales sur la Syrie à Genève.
En toute logique, devant l’hostilité manifestée à son égard par nos gouvernants, les menaces de poursuivre Moscou devant la Cour pénale internationale (CPI), la surenchère de nos médias qui font du Poutine Bashing leur sport favori et la présentation totalement partiale du conflit syrien, le président russe a décidé d’annuler sa visite dans notre pays, jugeant le contexte peu favorable à des discussions sereines. Cette décision semble avoir pris au dépourvu notre président qui pensait pouvoir tancer son homologue russe sans que celui-ci ne réagisse, puis sans doute l’accueillir pour lui faire la leçon.
 
Une perception des faits totalement orientée
Il n’est pas question de faire l’apologie de Vladimir Poutine ou de Bachar El-Assad, ni de nier que la guerre tue, à Alep ou ailleurs ; mais il est bon de rétablir certaines vérités qui sont délibérément dissimulées par les stratèges de la communication américains et les médias Mainstream à leur service.
Depuis qu’ils sont devenus l’unique superpuissance, les Etats-Unis n’ont cessé de prendre des libertés vis-à-vis du droit international. Pourtant, rares ont été les médias à dénoncer leurs méfaits et les ONG ou les Etats les ayant menacé de poursuites juridiques internationales ou déclaré qu’ils en porteraient la responsabilité devant l’histoire.
Rappelons quelques faits :
- l’invasion illégale de l’Irak - passant outre le véto de l'ONU –, laquelle a permis la naissance de Daesh et a provoqué la mort et la désolation dans ce pays, faisant plus de victimes encore que la dictature de Saddam Hussein. Cette action a tout autant violé le droit international que l’action russe en Crimée ;
- les nombreuses victimes collatérales des frappes de drones dans le cadre de la Global War on Terrorism (GWOT) (3) ;
- la légalisation de la torture et la multiplication des arrestations extra-judiciaires (Rendition) et des prisons secrètes dans le cadre de la GWOT ; la généralisation de l’espionnage de leur population et de leurs alliés. Pourtant ni l’une ni l’autre de ces mesures n’ont été d’une grande efficacité dans la lutte contre le terrorisme ;
- le soutien à l’Arabie saoudite et au Qatar - deux Etats qui exportent leur islam radical archaïque dans le monde et soutiennent les djihadistes -, à la confrérie des Frères musulmans – dans le cadre du "printemps arabe" - et aux djihadistes liés à Al-Qaïda pour renverser le régime syrien.
Mais les Etats-Unis ne sont pas les seuls dans ce cas. Ces pratiques concernent aussi plusieurs de leurs alliés.
 
L’Arabie Saoudite, non contente d’exporter le wahhabisme de par le monde et d’avoir soutenu les djihadistes, est intervenue au Bahrein à l’occasion du printemps arabe (2011) pour mater une révolte populaire sans que personne ne s’en offusque. Elle semble pourtant incapable d’assurer la sécurité des pèlerins se rendant à La Mecque pour le hadj, ainsi qu’en témoignent les incidents à répétition survenus ces dernières années ayant entrainé la mort de centaines de croyants. Surtout, depuis dix-huit mois, elle a déclenché une guerre sanglante au Yémen (opération Tempête décisive), laquelle semble ne pas intéresser grand-monde, contrairement au conflit syrien.
Depuis mars 2015, une coalition internationale (4) menée par Riyad s’attache à remettre au pouvoir le gouvernement d’Abd Rabo Mansour Hadi, afin d’empêcher l’installation d’un régime chiite à sa frontière méridionale. Dans ce conflit, les Saoudiens sont aidés par les Etats Unis qui leur fournissent armement, renseignements et ravitaillent leurs avions. Les combats ont déjà provoqué plus de 10 000 morts dont beaucoup de civils. L’Arabie saoudite bombarde systématiquement les infrastructures du pays - y compris les hôpitaux - et exerce un blocus sur les zones rebelles au point que des millions de Yéménites n’ont plus de quoi se nourrir ; trois millions ont fui les zones de combat. Le 8 octobre dernier, les avions saoudiens ont pris pour cible une cérémonie funéraire à Sanaa, tuant au moins 140 personnes et en blessant 500. Ces frappes relèvent pleinement d’un crime de guerre ; pourtant aucun Etat occidental ne l’a signalé ni n’a protesté. Tout juste les Américains ont-ils fait savoir qu’ils allaient reconsidérer leur soutien aux Saoudiens dans ce conflit.
 
A noter également que plusieurs milliers de véhicules Toyota ont été achetés par les pays du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis et Jordanie) pour être livrés à l’État islamique, en Syrie et en Irak. C’est le constructeur japonais, accusé à tort de commercer avec Daesh, qui a révélé la liste de ses principaux clients dans la région. Ainsi, 22 500 véhicules auraient été vendus aux Saoudiens, 32 000 aux Qataris et 11 650 aux Emiratis. Puis, selon des informations provenant des services russes – à considérer naturellement avec circonspection -, l’armée jordanienne aurait facilité le transfert de ces véhicules en Syrie et en Irak. Une fois encore, les dénonciations de ce soutien des monarchies pétrolières à l’Etat islamique, sont rares.
 
La Turquie est dirigée par un président membre de la confrérie internationale des Frères musulmans, qu’il a soutenu en Tunisie, Libye, Egypte et Syrie à l’occasion des "printemps arabes". Erdogan a aussi longtemps laissé à Daesh la libre utilisation de son territoire pour son approvisionnement et ses opérations en Syrie et en Irak. Par ailleurs, il ne cesse de renforcer son pouvoir personnel - dans le but de devenir président à vie - et d’encourager l’islamisation de la société. A la suite d’une tentative avortée de coup d’Etat contre lui (5), il s’est livré à une gigantesque purge afin de liquider ses opposants et d’installer ses affidés. C’est-à-dire que l’un des pays membre de l’OTAN est dirigé par un islamiste radical aux tendances despotiques, bafouant les droits de l’homme, sans que cela ne choque personne ni ne remette en cause notre politique à l’égard d’Ankara. Et l’on parle toujours d’une éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union européenne… Rappelons également, les forces turques ont pénétré illégalement dans le nord de la Syrie et de l’Irak et occupent une portion du territoire de ces deux Etats sans que la communauté internationale ne trouve à y redire.
 
Les faits ci-dessus montrent sans ambigüité que le droit international est, depuis quinze ans, davantage bafoué par Washington et ses obligés que par Moscou ou Damas ; et que les victimes civiles du "camp de la liberté" sont tout aussi innocentes et bien plus nombreuses que celles qui tombent lors des opérations russo-syriennes. Mais dès lors que des actions de force sont américaines ou alliées de Washington, elles sont, par essence, "justes, légitimes et utiles". Seuls ceux qui n’appartiennent pas à ce camp ou qui ne soutiennent pas cette politique sont coupables : Moscou, Damas, Téhéran, etc.
Il faut le réaffirmer sans cesse : contrairement aux idées reçues, la société de l’information dans laquelle nous vivons n’a que très marginalement permis d’améliorer la qualité et l’objectivité des données à la disposition du public. Au contraire, en dépit de la multiplication des canaux médiatiques, leur concentration entre les mêmes mains permet encore davantage de manipulation des faits qu’avant son émergence. Les événements actuels en sont la flagrante illustration.
 
La provocation délibérée du Russian Bashing
Pour envenimer la situation, dirigeants politiques, responsables militaires et journalistes occidentaux ne cessent d’évoquer la montée en puissance de la menace russe et le retour d’une nouvelle Guerre froide… voire pour certains, le spectre d’une nouvelle guerre mondiale (6) !
Mais le Russian Bashing impulsé par les milieux anglo-saxons ne reflète pas la réalité. Rappelons que le budget de la défense des Etats-Unis (près de 600 milliards de dollars) est de très loin le premier au monde et qu’il est supérieur aux budgets cumulés des dix pays qui le suivent ; la Russie (avec un budget de moins de 70 milliards de dollars) n’arrive elle-même que loin derrière la Chine et l’Arabie saoudite. Moscou dépense ainsi pour sa défense huit fois moins que Washington. La "menace" doit donc être fortement relativisée. Elle est pourtant largement utilisée par Hillary Clinton dans le cadre de sa campagne présidentielle, comme si elle cherchait par avance à remettre en cause une éventuelle victoire de Donald Trump… avec le soutien des hackers russes !
 
Il convient également de réfuter la soi-disant volonté hégémonique de Moscou.
Poutine n’a d’autre but que de mettre fin aux humiliations répétées dont son pays a été victime depuis vingt ans et au grignotage de ses marges. Il n’accepte plus sans réagir que la Russie soit provoquée ou que ses intérêts soient bafoués. Pourtant, c’est aujourd’hui Moscou qui apparaît comme "fauteur de troubles".
A l’opposé, il faut être aveugle pour ne pas mesurer le comportement impérialiste croissant de Washington, tant par ses interventions extérieures qui ne résolvent rien, que par l’application extraterritoriale de son droit au monde entier.
Bien sûr, il ne fait aucun doute que de tels propos seront immédiatement qualifiés de "pro Poutine" et que leur auteur sera accusé d’être un relais de l’influence russe. En effet, c’est une technique régulièrement utilisée ces dernières années que de mettre systématiquement en doute l’objectivité et l’indépendance de ceux qui critiquent la politique Mainstream. Ainsi, les médias nous rebattent régulièrement les oreilles au sujet des réseaux d’influence russes en France – ce qui est une réalité, tout comme l’espionnage de Moscou –, mais sans jamais parler des réseaux d’influence et d’espionnage infiniment plus puissants des Américains.
Nous vivons une période difficile dans laquelle les esprits sont l’enjeu des stratégies des uns et des autres et où les médias sont devenus un véritable champ de bataille. En la matière, par leur maîtrise des canaux de communication mondiaux, les Etats-Unis disposent d‘un net avantage ; ils ont réussi à imposer leur vision du monde, laquelle répond à la promotion et la défense de leurs intérêts… mais en rien à ceux de la démocratie ni de l’Occident - et surtout pas de la France.
Ils ont également réussi à convaincre que leur point de vue était "la" vérité objective et que tous ceux qu’ils désignent comme leurs adversaires sont le "mal".
 
Evidemment, la réalité est quelque peu différente. Mais nos élites ne semblent pas le percevoir.
Pour nous Français, l’enjeu n’est pas Moscou, Damas ou Alep, ni Poutine ou Bachar. Il est de retrouver une indépendance de vue et une objectivité d’analyse que nous avons abandonnées depuis plus d’une décennie et d’échapper à la vision sectaire du monde qu’imposent les Américains. D’autant plus qu’à la différence des Britanniques, nous ne reconnaissons ni ne cherchons à analyser nos erreurs. Le parlement du Royaume Uni a publié, en juillet et en septembre dernier, deux rapports remettant en cause la décision de David Cameron d’intervenir en Libye, jugeant que les informations l’ayant conduit à lancer cette opération étaient infondées. Qu’avons-nous fait en France ? Strictement rien ! Interviewé par la presse, Nicolas Sarkozy a persisté, déclarant qu’il avait pris alors "la bonne décision".

Paru sur www.cf2r.org, éditorial de novembre 2016

(1) Il convient également de rappeler que depuis cinq ans la population fidèle au régime n’a cessé d’être ciblée par les djihadistes : coupures d’eau et d’électricité, bombardements, blocus du ravitaillement, assassinats, enlèvements, tortures…
(2) Voir à ce sujet l’excellente analyse de Richard Labévière : http://prochetmoyen-orient.ch/mossoul-alepla-diagonale-du-fou/
(3) Outre les frappes de drones - qui créent plus de terroristes qu’elles n’en éliminent – ces frappes ont eu lieu à plusieurs reprises en Afghanistan à l’occasion fêtes de mariage, faisant chaque fois une centaine de victimes civiles. Rappelons également que les forces aériennes américaines ont bombardé, le 3 octobre 2015, un hôpital à Kunduz, en Afghanistan, faisant 42 morts et 37 blessés, parmi lesquels des membres Médecins sans frontières ; et qu’elles ont tué une centaine de soldats syriens, mi-septembre 2016, dans un bombardement effectué "par erreur", ce qui a par ailleurs permis à Daesh de s’emparer d’une position stratégique.
(4) Elle comprend une dizaine de pays arabes et sunnites : les membres du Conseil de coopération du Golfe (Oman excepté), le Maroc, la Jordanie, le Soudan et l’Egypte.
(5) La genèse de cet événement n’est toujours pas claire. De fortes suspicions existent quant à la parfaite connaissance de ce complot par Erdogan, qui pourrait avoir laissé faire afin de procéder à une purge radicale dans tous les domaines de l’appareil d’Etat.
(6) Cf. Alain Rodier, "Autour des conflits syriens et irakiens : Etats-Unis et Russie, ils sont tous devenus fous !", Note d'actualité n°456, www.cf2r.org, octobre 2016.

Les modèles d'Al-Qaïda ?

Publié dans Du côté des élites
Starfish et A.L.F. : les modèles d'Al-Qaïda ?
 
Dès lors que l'on évoque les phénomènes de radicalisation violente pouvant aller jusqu'au terrorisme, la majorité de nos contemporains pense immédiatement aux formes les plus extrêmes de l'islamisme radical. Pourtant, les mouvements de contestation fondés sur les idéologies altermondialiste, animaliste et écologiste - qui ne cessent de prendre de l'ampleur et connaissent de très inquiétantes dérives violentes, notamment outre-Manche et outre-Atlantique (1) - leur sont antérieurs mais restent méconnus. Ce sont des nébuleuses complexes de structures variées. La très grande majorité des groupes qui les composent sont généralement de petite taille et fortement spécialisés, thématiquement ou géographiquement. Néanmoins, malgré la diversité des causes, de leur origine géographique et de leurs buts, on observe une structuration similaire et des modes d'actions identiques à tous les groupes. 
 
Si elles recourent, dans bien des domaines, à des pratiques héritées de la culture de l'extrême-gauche, les nébuleuses contestataires se sont adaptées avec leur temps. Leur fonctionnement est particulièrement original et moderne et tire pleinement parti des nouveaux outils générés par les nouvelles technologies de l'information... à l'origine de la mondialisation ! Les activistes ont été parmi les premiers à saisir l'intérêt des nouvelles opportunités qu'elles offrent et s'en sont aussitôt servi pour mener leur combat, recruter des sympathisants et créer des cellules autonomes et décentralisées (2).
 
Afin de mieux appréhender le fonctionnement des mouvements contestataires, il est utile d'en analyser l'organisation, car ils ont su concevoir un système très original qui leur garantit efficacité et discrétion et qui leur permet de diffuser largement leurs idées et de mobiliser leurs militants. Fort curieusement, la nébuleuse terroriste fondée par Usama Ben Laden présente, sur bien des points, des caractéristiques similaires à ce modèle.
 
L'étoile de mer, un modèle d'organisation original
Aux nouvelles causes contestataires correspond une nouvelle forme de fonctionnement fondé sur le principe de l'intelligence collective. Elle est appelée Starfish - l'étoile de mer- en raison de la capacité de cet animal se reproduire à partir de certaines de ses parties, par opposition à l'araignée qui incarne le système centralisé, dominant sa toile depuis son centre. "Avec une araignée, ce que vous voyez à peu près ce que vous obtenez. Un corps est un corps, une tête est une tête et une jambe est une jambe. Mais l'étoile de mer est très différente : elle n'a pas de tête et son corps central n'est pas en charge de l'ensemble. En fait, les principaux organes sont reproduits dans chaque bras. Si vous coupez l'étoile de mer en deux, vous aurez une surprise : l'animal ne mourra pas, et assez vite, vous aurez deux étoiles de mer (3)".
 
Le modèle Starfish est apparu aux Etats-Unis à la fin des années 60, en particulier grâce au développement d'internet et des réseaux informatiques qui ont favorisé l'émergence de systèmes d'organisation décentralisés. Il est aujourd'hui la véritable référence opérationnelle de tous les groupes activistes, jusqu'à Al-Qaïda, qui semble également s'en être inspiré.
Comme pour l'étoile de mer, dans le système Starfish chaque branche est autonome et indépendante des autres. Ainsi, sa destruction n'entraîne pas celle du reste du réseau car ce qui les fédère n'est pas un organe central, mais une idée forte, un objectif commun. Le principe de décentralisation fait que ce système peut facilement muter car ses membres ont un degré élevé de liberté (4). De même, à l'image de leur modèle, les structures en étoile de mer sont capables de se reproduire facilement, même si la cellule première a disparu (5). Enfin, quand toutes les branches du système Starfish travaillent ensemble, une organisation décentralisée peut vraiment obtenir des résultats extraordinaires : "un bras commence à se déplacer, puis dans un processus que personne ne comprend vraiment, les autres bras coopèrent et se déplacent. Le cerveau n'est pas le centre de la décision (6)".
 
Les caractéristiques les plus notables des groupes ayant adopté le modèle Starfish - et utilisant intensivement les technologies de l'information et de la communication - sont : l'existence d'une idée mobilisatrice ; un réseau préexistant de groupes autonomes et déterminés ; l'existence d'un catalyseur ; la création d'une culture commune ; la diffusion de tactiques et de moyens d'action ; l'absence de direction centralisée ; le fonctionnement en réseau ; l'autofinancement ; la maîtrise de la coordination ; l'utilisation intensive d'internet ; la culture du secret.
 
          1 - L'existence d'une idée mobilisatrice
A l'origine de tout mouvement de contestation actif existe nécessairement une idée forte, un credo, une croyance. C'est la base indispensable à tout développement, à toute mobilisation collective. Pour une structure en étoile de mer, les valeurs sont l'organisation et l'idéologie est le carburant. Si l'on ôte l'idéologie, l'organisation en étoile de mer s'écroule (7).
 
          2 - Un réseau préexistant de groupes militants déterminés
Pour rayonner, une cause doit pouvoir s'appuyer sur un réseau préexistant de groupes militants qui se saisissent d'une idée nouvelle et constituent sa base originelle. Roger Caillois a mis en lumière le fait que les groupes minoritaires se montrent plus unis, plus entreprenants que le milieu indifférent ou hostile dans lequel ils évoluent. Leurs convictions sont plus fermes et les devoirs et obligations de chacun clairement définis (8). Ces petits groupes d'individus résolus et fortement soudés (9) forment de véritables unités commandos autonomes, capables d'infléchir la conjoncture et l'effet qu'ils sont capables d'obtenir est sans commune mesure avec leur nombre (10).
 
          3 - La présence d'un catalyseur
Une personnalité emblématique (un penseur, un militant engagé, etc.) doit être à l'origine de l'idée ou en être le symbole emblématique. Sa fonction n'est pas celle d'un chef mais d'un "conseiller-inspirateur", véritable "champion" de la cause, capable de servir de référence, d'inciter les individus et les groupes à s'approprier l'idée défendue et d'impulser la dynamique - à l'image de Ben Laden. Les premiers martyrs de la cause - s'il y en a - peuvent également remplir ce rôle et aider à renforcer le système de valeurs de l'organisation.
 
          4 - La création d'une culture commune
Le résultat de l'action du ou des "catalyseurs" est la création d'une culture commune qui constitue le ciment des groupes décentralisés. Ces mouvements - qui étaient souvent au départ des associations isolées et marginales - ont, depuis quelques années, construit une incontestable "macro-culture" laquelle a fini par gagner en influence grâce à la mise en branle de réseaux multiples : ONG, médias, élus, fonctionnaires, enseignants, etc. A noter cependant que la structure des réseaux de contestation est proche de celle des sectes : ceux qui rejettent l'idée fondatrice sont généralement considérés comme des ennemis.
 
          5 - La diffusion de tactiques et de moyens d'action
Il s'agit de donner aux groupes les moyens d'agir (matériels la plupart du temps), c'est-à-dire permettre à ceux qui le veulent d'acquérir les moyens nécessaires afin de passer à l'action. Dans cette perspective, au sein du milieu activiste, les actions de formation sont permanentes comme l'explique un membre d'ATTAC : "L'université d'été est seulement un des éléments de notre dispositif de formation, avec les centaines de conférences et rencontres-débats organisés chaque année par les comités locaux (...) pour la reconquête des esprits (11)". Une grande partie des séminaires organisés - apparaissant comme une opportunité de rencontre et d'échange (pique-niques, camping, etc.) - n'ont rien d'un club de scouts. On y apprend l'art de la désobéissance civile, le droit du citoyen manifestant (pour les gardes à vue) afin de pousser la police à bout ou encore la résistance aux gaz lacrymogènes. Mais, le plus souvent, il ne s'agit là que d'apprendre et de laisser faire, non d'instruire directement. Inspiration, subsidiarité et confiance sont les valeurs de référence dans ce processus d'apprentissage et d'appropriation.
 
          6 - L'absence de direction
Chez les altermondialistes comme dans les autres mouvances contestataires, il n'existe pas de "comité central" réunissant les représentants des divers mouvements, ni d'organisation permanente fixant l'agenda des manifestations, désignant les cibles ou codifiant les règles d'action. Les groupes qui composent le mouvement, tous spécialisés sur un sujet précis, sont attachés à leur autonomie. La décentralisation est une règle d'or. Chaque groupe mène ses actions propres mais peut faire appel ou s'intégrer au "réseau" pour donner plus d'ampleur à une opération.
Le FLN algérien, comme l'ALN, était très structurés et centralisés. Or l'histoire récente a montré que la faiblesse d'une organisation clandestine était justement l'organisation. Carlos Marighela (1911-1969), théoricien brésilien de la guérilla urbaine, a développé une théorie intéressante qui s'oppose à la théorie de la centralisation. Le Hezbollah libanais a compris cela : il a créé des cellules indépendantes, un mouvement plutôt qu'un parti. Cela explique ses résultats contre l'armée israélienne, en 2006.
 
Ainsi, les leçons du passé ont été tirées. Les groupes radicaux clandestins ont adopté une variante de la résistance sans chef. Ce modèle se caractérise par l'absence de contrôle ou d'influence des "leaders" d'opinion du mouvement au niveau tactique. Ils se contentent d'agir au niveau stratégique en définissant l'idéologie commune et les objectifs généraux, ce que Brian Jackson appelle un "mouvement au couplage lâche" (12).
 
L'absence de structure bureaucratique est donc une règle permanente.La majorité des groupes n'a pas de personnel rémunéré et peu de permanents. Ainsi, dénombrer les membres d'organisations en étoile de mer est généralement une tâche impossible (13). En revanche, il est possible de connaître le nombre de membres d'une organisation hiérarchique ; il suffit de se procurer les organigrammes, d'identifier les dépenses liées à la masse salariale ou d'autres dossiers, etc. Comme l'illustre le tableau ci-dessous (14), les avantages d'une organisation décentralisée sur une structure hiérarchique classique sont nombreux et essentiels pour les activistes.
 
Centralisation                                                                     Décentralisation
 
Responsables clairement désignés                                    Absence de commandement
Existence d'un quartier général                                        Pas de quartier général
Division claire des rôles                                                   Division des rôles floue
Savoirs et pouvoirs sont concentrés                                  Savoirs et pouvoirs sont distribués
Organisation rigide                                                          Organisation flexible
Il est possible de compter le nombre de membres              Impossible de les compter
Les unités sont financées par l'organisation                       Les unités s'autofinancent
Les groupes de travail communiquent via des                    Les groupes communiquent directement uns avec les autres
intermédiaires hiérarchiques                                                                                         
Si une unité disparait, l'organisation est affaiblie                Si une unité est détruite, l'organisation est indemne
 
 
          7 - Le fonctionnement en réseau
Les groupes militants sont chacun spécialiste d'un mode d'action précis et mettent leurs compétences à la disposition de l'ensemble du mouvement d'idées auquel ils se rattachent. Par exemple la Ruckus Society, aux Etats-Unis, s'occupe de la formation des militants à l'action non violente dans le cadre des manifestations de rue ; et Direct Action Network, un réseau informel américain mis en place pour préparer Seattle (1999), se charge de coordonner l'action des étudiants, des organisations d'extrême-gauche et des groupes anarchistes lors des manifestations et des sommets. En temps normal, chaque organisation surveille la zone géographique ou le domaine d'action dont elle s'est auto-investie. A charge pour elle d'avertir l'ensemble de la mouvance dès qu'un événement d'intérêt surgit (abus à dénoncer, etc.) ou qu'une opportunité d'action se dessine. Dans ce cas, le groupe concerné pilote l'action de contestation relevant de son domaine de spécialité et fait appel aux autres composantes de la mouvance qui lui apportent leur soutien : mobilisation des militants, des médias, assistance technique particulière, renseignements ciblés, manœuvres de diversion, etc. Ainsi au final, les groupes sont complémentaires et solidaires.
 
          8 - L'autofinancement
Parce qu'ils sont autonomes, les unités d'une organisation décentralisée s'autofinancent presque toujours. Dans les organisations en étoile de mer, les groupes sont en grande partie responsables de l'acquisition et de la gestion de leurs fonds (15). Qui paie pour toutes ces opérations ? Des donateurs privés, les militants eux-mêmes, mais aussi, dans le cas des animalistes, des organisations officielles comme PETA (People for Ethical Treatment of Animals) ou Speak/The Voice for the Animals en Angleterre. A noter que l'argent circule entre les mouvements, permettant de financer de nombreuses actions.
 
          9 - La maîtrise de la coordination
"La convergence des luttes", c'est le terme utilisé par les activistes de tous horizons pour qualifier leurs opérations communes et coordonnées. Ce sont leurs capacités à planifier et conduire des actions conjointes qui permettent de parler d'un mouvement organisé et non de rassemblements improvisés. Les différents courants contestataires ont compris que leurs ressources étaient complémentaires et qu'il fallait développer leur coopération afin d'accroître l'efficacité de leurs actions. Ainsi, les nébuleuses contestataires sont capables d'agréger de vastes coalitions internationales d'individus et de groupes variés, ce qui leur confère un pouvoir d'influence sans précédent.
 
Il a clairement été observé, lors des différents "contre-sommets" et manifestations, que beaucoup de groupuscules étaient liés. Même si les cellules agissent de manière autonome, elles entretiennent des liens étroits : leurs leaders se connaissent, ils unissent leurs forces tout en restant centrés sur leurs sujets de contestation et s'apportent un appui mutuel dans leurs opérations. Par exemple, les groupes de l'ultra-gauche ne luttent plus seulement contre leur ennemi classique, le capitalisme, mais aussi contre le fascisme, les politiques de limitation de l'immigration, les institutions financières, etc. Depuis 2009, on observe de même une coopération accrue des antifascistes et des extrémistes animalistes. Les premiers offrent l'asile aux seconds, qui en échange, leur apportent leur soutien. Toutefois, les alliances opérationnelles conclues sont ponctuelles, spécifiques à une situation ou à un thème donné, extrêmement fluctuantes et se défont comme elles se sont faites. Ces coalitions sont des alliances d'intérêts liées à des situations et à des personnes données, conclues dans le cadre d'une lutte globale sur les différents champs de bataille sociétaux (16). 
 
A l'occasion des évènements majeurs, tels que les sommets du G8, les réunions de l'OMC ou du FMI et les sommets mondiaux sur l'environnement, les activistes de tous horizons mettent sur pied un "état-major de projection" chargée de préparer et de coordonner les opérations. Ils sont désignés par un trigramme simple : N30 pour November 30 (Seattle, 1999), S26 pour September 26 (Prague, 2000), J20 pour July 20 (Gênes, 2013), etc. Ces structures fonctionnelles sont spécialisées dans la conduite de projets complexes et ne comprennent que très peu de membres permanents. Les mouvements souhaitant participer à l'événement y envoient un représentant ; un "comité de direction" et un porte-parole officiel sont alors désignés pour la durée de l'opération. Plusieurs mois avant l'événement, le débat via internet permet de recueillir des renseignements et d'échanger des idées sur les modes d'action possibles en fonction du "théâtre" et des forces de sécurité locales. Ensemble, les groupes mobilisés définissent un schéma général, fixent les missions de chacun et arrêtent le calendrier d'action. Dès lors, chaque groupe "active" une antenne ou un partenaire dans le pays ou la ville d'accueil de la manifestation, pour l'aider à organiser son engagement. Des points de rencontre et des centres de rassemblement sont proposés sur Internet et permettent aux militants de se regrouper à proximité du lieu du sommet avant d'entrer en action.
 
A noter que certaines structures de coordination perdurent souvent au-delà du sommet qui a vu leur création. En effet, loin de disparaître au terme d'une lutte ou à l'issue d'un événement, elles se rétractent mais restent, pour les activistes, un outil prêt à être réactivé, à l'image des réseaux dormants dans l'espionnage. Ainsi, des "structures dormantes" se remettent périodiquement en mouvement (17).
 
          10 - L'utilisation intensive d'internet
L'outil cybernétique a apporté aux groupes contestataires un moyen exceptionnel de propagande, de recrutement, de formation et d'action.
En premier lieu, internet permet aux mouvements contestataires de mettre à disposition de leurs "troupes" un ensemble cohérent de lignes directrices ou de principes (idéologie, stratégie). Le Web permet également la transmission des informations ayant trait à la tactique et aux techniques de sécurité opérationnelle nécessaires à l'action discrète. Les sites, blogs, forums et plateformes intranet sont utilisés de ces mouvements disposent de très riches bases de données d'informations opérationnelles à la disposition des militants. Ils servent également de plateformes d'échanges et de coordination qui permettent à des groupes et individus de fonctionner de manière relativement efficace pendant de nombreuses années sans se rencontrer (18).
 
Internet leur a conféré également une capacité de mobilisation à l'échelle mondiale sans contrainte géographique. Les contestataires utilisent intensivement les réseaux de communication modernes (e-mails, SMS, téléphonie cryptée, etc.) pour la coordination de leurs actions. Les logiciels de cryptage développés sur le Web offrent aussi aux activistes des techniques pour rendre les échanges anonymes (TOR, VPN, chiffrement des communications, etc.).
 
Mais surtout, internet est une arme. Le web est alors utilisé de deux façons : pour conduire des opérations dites de "guerre de l'information" (campagnes de dénigrement, rumeurs, révélations d'informations confidentielles, etc.) et pour lancerdes cyberattaques.
 
Pour Tony Jupiter, de l'association écologiste britannique Friends of the Earth, Internet est "l'outil le plus puissant de la boîte à outils de la résistance". Il constitue le creuset à partir duquel les groupes se forment et se consolident. C'est particulièrement le cas pour le mouvement animaliste, lequel a connu son véritable décollage grâce à la révolution numérique et aux images qui permettent de témoigner de ce qui n'avait jamais été vu auparavant : le dévoilement de la souffrance animale (19). Internet facilite également le partage de l'information à un degré tel que de nombreux groupes peuvent travailler de concert les uns avec les autres. Cette capacité d'action décentralisée ne cesse d'étonner ces mouvements eux-mêmes, qui demeurent éternellement surpris de constater le développement de leur influence et l'efficacité de leurs actions malgré la faiblesse de leurs moyens et l'importance de ceux qui sont déployés afin de les empêcher d'agir. Ces mouvements ne font que commencer à prendre conscience de leur propre envergure (20).
 
Cependant, cet outil connaît des limites. Certaines connaissances tacites ou intransférables - vu la sensibilité du contenu - ne peuvent être transmises via le web. Aussi, de nombreux "camps de formation"sont organisés, qui sont les seuls lieux de rencontre entre les groupes activistes. Ces rassemblements attirent de plus en plus de monde. Mais leur importance est limitée par crainte d'infiltration policière.
 
          11 - La culture du secret
L'action efficace des services de police et de renseignement, l'accroissement de la répression suite aux manifestations de Seattle et aux attentats du 11 septembre 2001, ont conduit les mouvements contestataires à préparer leurs manifestations et leurs opérations dans le plus grand secret, de manière quasiment clandestine : désignation des responsables au dernier moment ; éclatement des zones de logement des manifestants (pour éviter qu'ils y restent bloqués par la police) et des centres de communication (le Media-Center organisé pour Gênes en 2001 avait été investi par les Carabiniers), etc. Certains pays - comme le Qatar - interdisent les manifestations ; d'autres tentent de les infiltrer. Autant de difficultés pour les contestataires qui ont opté pour le "cloisonnement" de leurs cellules. Aux Etats-Unis, les éléments clandestins des mouvances contestataires ont corrigé leurs procédures de sécurité pour prévenir les opérations du FBI contre eux (21). La multiplication des organisations éphémères et la structuration originale des nouveaux mouvements sociétaux rendent difficiles le suivi du phénomène contestataire violent par les services de police chargés de leur surveillance.
 
Bénéfices et limites du système Starfish 
Il est possible de synthétiser le fonctionnement du système Starfish par la formule suivante : lancer l'idée et laisser faire le travail par les "hommes de bonne volonté", en encourageant la responsabilité de chacun et en faisant confiance à la règle "loi" des petits nombres, idée selon laquelle cela a toujours été 5 % des individus qui ont fait évoluer l'humanité.
 
Dès lors que tous les principes du système Starfish sont appliqués, il suffit de laisser agir l'intelligence collective. En effet, grâce au système Open Source, des individus partageant les mêmes idées peuvent travailler et opérer ensemble, sans se connaître, sans concertation explicite, sans organisation centralisée, en s'inspirant et en se copiant mutuellement via le net. Ainsi, une action (manifestation, émeute, attentat) se déroulant à un endroit pourra être reproduite et améliorée dans un autre (Swarming) (22), sans pour autant que les instigateurs soient en contact direct, ni qu'ils se soient coordonnés de manière spécifique. Il n'y a donc pas de structure de commandement unifiée, mais le développement d'une dynamique d'ensemble. Un système Starfish ne possède pas d'intelligence centrale, celle-ci est répartie dans tout le système et se répand naturellement jusqu'à ses extrémités. Cela explique comment des individualités a priori relativement faibles peuvent constituer un collectif fort "sans chef" et développer la capacité à "s'organiser sans organisation" (23). Les systèmes en étoile de mer ne produisent pas nécessairement de meilleures décisions que les systèmes hiérarchiques. Mais ils sont capables de répondre plus rapidement aux opportunités et aux menaces de leur environnement qu'eux, parce que chaque membre a accès à la connaissance collective et la capacité de l'utiliser immédiatement (24).
 
Grâce à ce système d'organisation performant, il est possible d'observer la professionnalisation des mouvements de contestation altermondialistes, animalistes et écologistes, lesquels agissent de plus en plus efficacement afin de contester les pouvoirs établis et d'atteindre les objectifs qu'ils se sont fixés.
Toutefois, les organisations en étoile de mer présentent quelques vulnérabilités.
 
- Les groupes clandestins ne sont pas de purs mouvements de résistance sans leader. De nombreux activistes jouent un rôle important qui peut se révéler critique pour les organisations.
 
- L'absence de contrôle et la décentralisation peuvent avoir des effets pervers. Le principal inconvénient de la structure en étoile de mer est le manque de contrôle tactique que le mouvement peut exercer sur les individus et les cellules clandestines. Ainsi, certaines restrictions opérationnelles (par exemple, pas d'attaques contre à un humain ou un animal) qui sont édictées par les sites Web de la mouvance, peuvent être ignorées par des cellules ou des individus. Leurs actions violentes nuisent alors à l'intérêt d'un mouvement cherchant à influencer l'opinion publique (25).
 
- Elles sont dépendantes d'internet et des réseaux sociaux. Il est nécessaire pour ces mouvements, à travers leurs sites web, de diffuser largement leurs conseils à leurs membres. Or ces informations librement disponibles en Open Source permettent à un analyste ou un enquêteur d'acquérir une compréhension des activités du mouvement. Par ailleurs, sans Internet, les organisations contestataires connaitraient des difficultés majeures pour la diffusion de leurs idées, le recrutement, la formation, et l'établissement d'objectifs opérationnels.
 
- Les cellules opérationnelles, malgré leur cloisonnement, ne sont pas à l'abri d'une infiltration policière. Et lorsque celle-ci commence, elle connaît généralement un large succès en raison de la connaissance des réseaux qu'ont les membres
 
Un exemple : The Family, une cellule ayant commis plus de vingt-cinq actions directes de 1995 à 2001 - au nom de l'Animal Liberation Front (ALF) et de l'Earth Liberation Front (ELF) - dans le Colorado, l'Oregon, le Wyoming, l'Etat de Washington et en Californie. Cette cellule, composée de douze membres a fonctionné durant six ans et a remporté de nombreux de succès. Elle a provoqué pour plus de 40 millions de dollars dommages matériels, notamment à l'occasion d'un incendie criminel dans la station de sports d'hiver de Vail (Colorado). Mais le FBI a finalement réussi à l'infiltrer (opération Backfire, 2006) et est parvenu à obtenir la coopération de l'un de ses membres qui a accepté de porter sur lui un dispositif d'enregistrement. Les preuves obtenues grâce à ces écoutes ont ensuite conduit les autres membres à fournir des informations sur leurs collègues dans le cadre du processus de négociation de plaidoyer (26). Le cas de The Family illustre la vulnérabilité d'une cellule activiste élargie. Or, la capacité à conduire régulièrement des actions directes entraine nécessairement l'accroissement des effectifs, au-delà d'un petit groupe - 2 à 6 membres - plus facile à "verrouiller".
 
A noter également que les activistes qui s'engagent dans l'action et se radicalisent ne sont pas à l'origine des criminels. C'est-à-dire qu'ils ne sont pas familiers avec le système judiciaire. Souvent, lorsqu'ils sont arrêtés et poursuivis comme criminels, donc confrontés à des sanctions sévères, beaucoup ne résistent pas face aux autorités et choisissent rapidement de coopérer et de témoigner contre d'autres membres de la cellule (27).
 
ALF : terrorisme au nom des animaux
L'Animal Liberation Front (ALF) est un mouvement radical prônant l'antispécisme. Il a pour objectifs de révéler au public les horreurs et les atrocités commises sur les animaux, de mettre fin aux abus perpétrés contre eux et à leur exploitation, en causant des dommages économiques majeurs à ce qui organisent ou profitent de cette exploitation. La déclaration de Chris Derose, l'un des membres d'ALF, permet de mieux comprendre l'état d'esprit des militants : "Un seul rat mort pour trouver un remède à toutes les maladies serait déjà inadmissible" ; ainsi que celle de Ronnie Lee, cofondateur de l'ALF, condamné en 1986 à 10 ans de prison : "Le pacifisme total est une philosophie immorale : la violence est le seul langage que ces gens comprennent. C'est peut-être une dure réalité à comprendre pour les idéologues pacifistes du mouvement dont la préoccupation de non-violence a beaucoup à voir avec leurs origines de classes moyennes."
 
Les principales cibles d'ALF sont l'industrie de la fourrure, les abattoirs, les fermes d'élevage de visons, les boucheries et les laboratoires de recherche. C'est aujourd'hui l'un des mouvements les plus actifs du monde, présent et actif dans plus d'une trentaine de pays : en Europe et en Amérique du Nord, mais aussi en Israël, en Turquie, en Russie et au Chili.
 
L'organisation d'ALF est l'application parfaite du système Starfish. Le mouvement n'existe pas à proprement parler. Il n'a pas de chef ni d'adhérents payant une cotisation. C'est une nébuleuse de groupes et d'individus qui n'ont aucun lien entre eux, si ce n'est leurs objectifs et leurs adversaires. Les militants adoptent un mode de vie clandestin et appliquent des mesures de sécurité draconiennes pour éviter que les réseaux ne soient infiltrés et que des arrestations n'affaiblissent le mouvement.
 
La particularité de l'ALF est sa démultiplication. Le groupe central diffuse des conseils par Internet pour mener des actions violentes : "Comment s'y prendre pour fracturer une serrure, débrancher une alarme, pénétrer dans une installation industrielle ?" ; " Comment échapper aux poursuites ?"; " Quelles cibles frapper ? ". Un peu partout, des indidividus ou des petits groupes captent ces messages et passent à l'acte sans en informer préalablement le mouvement. L'ALF se contente de collecter et de médiatiser ces actions spontanées. Il les met sur son site Internet Bite Back (28), les plaçant ainsi sous sa bannière. Ceux qui passent à l'action peuvent donc se revendiquer du mouvement et utiliser sa marque dès lors qu'ils respectent son idéologie et ses règles d'action. L'ALF considère que tout groupe végétarien ou visant une finalité similaire à la sienne est intrinsèquement solidaire de la cause et peut agir en son nom. C'est donc une organisation franchisée. On le voit, Ben Laden n'a rien inventé avec Al-Qaïda.
 
Partout où ils sont présents, les activistes multiplient les attentats contre les pharmacies, boucheries, poissonneries, abattoirs, fermes de reproduction d'animaux, etc. Afin de parvenir à leurs fins, leurs methodes sont variées : alertes à la bombe, courriers d'intimidation anonymes, actions contre les biens et atteinte à la réputation d'individus ou de sociétés, menaces de mort et d'enlèvement d'enfants, mais aussi sabotages, incendies criminels et attentats.
 
Le mouvement a lancé ses premières grandes actions au début des années 1980. Ses militants ont commencé à s'introduire dans les laboratoires de recherche pour libérer les animaux en cage et leur trouver de nouvelles maisons. Lorsque d'autres activistes animalistes à travers le monde entendirent parler de ces opérations, ils s'en inspirèrent et les imitèrent. En Amérique du Nord et en Grande-Bretagne, les branches locales de l'Animal Liberation Front (ALF) ont à leur actif la destruction de laboratoires médicaux et universitaires et l'envoi de lettres piégées à des chercheurs travaillant dans l'industrie génétique. En 1987, une cellule de l'ALF mit le feu à une vingtaine de voitures de l'université de Californie causant plus de cinq millions de dollars de dommages. Dès 1990 dans les environs de Londres, l'ALF fait usage d'engins explosifs improvisés à l'encontre d'un chercheur et d'un vétérinaire. Les explosifs sont placés sous les véhicules des cibles ; les deux en réchapperont mais un enfant sera blessé (29).
 
En 1999, Graham Hall, un journaliste britannique, reporter de la chaîne de télévision Channel Four s'est infiltré dans le réseau pour réaliser un reportage qui montrait les dirigeants de l'organisation faisant la promotion de la violence. Il dénonçait clairement les actes terroristes d'ALF. Les militants, furieux, l'ont alors kidnappé et séquestré dans une cage, afin qu'il comprenne mieux les conditions de vie des animaux. Avant de le libérer, les activistes l'ont marqué au fer rouge du sigle de l'organisation.
 
En septembre 2005, des activistes effectuent deux attaques à la bombe. Le 24 septembre, une charge explosive détériore un bâtiment de l'université d'Oxford, en signe de protestation contre la construction d'un laboratoire destiné à effectuer des tests cliniques sur des animaux. Puis, ils menacent l'université de multiplier leurs attaques si ce projet n'était pas abandonné. Quelques jours plus tard, le 27 septembre 2005, une bombe de faible puissance explose devant le domicile de Paul Blackburn, un dirigeant de GlaxoSmithKline, pour pousser l'entreprise pharmaceutique à cesser sa collaboration avec Huntingdon Life Sciences.
 
En 2008, aux Etats-Unis, 70 actions directes commises par ALF ont été comptabilisés et 150 au Mexique, alors que c'était la première année d'existence du mouvement dans ce pays ! En février 2009, deux cadres supérieurs de la Banque Barclays - accusée de financer le laboratoire Huntingdon Life Sciences (HLS) - reçoivent la visite de militants de l'ALF. Leur maison et leurs voitures sont tagguées avec des slogans menaçants. La fille de l'un d'eux est également été "visitée" et leur numéro de téléphone a été publié sur l'internet. Puis en septembre 2009, un engin explosif est retrouvé au siège du géant pharmaceutique Novartis à Guadalajara, au Mexique.
 
ALF déclare que ses attaques contre les biens ne relèvent pas de la violence et se proclame donc, sans rire, organisation non violente. De même, il affirme prendre toutes les précautions nécessaires afin "de ne pas faire de mal à un animal, qu'il soit humain ou non humain », le groupe est pourtant responsable de nombreuses actions attendant directement à la vie humaine
 
En raison de ces actes criminels ultra-violents, ALF a étéplacé sur la liste des groupes terroristes dès 1982, au même tire que les mouvements djihadistes comme Al-Qaïda ou l'organisation Etat islamique (Daech). Cela a conduit les Etats-Unis (30) et le Royaume uni (31) à promulguer des lois protégeant les cibles privilégiées de ces activistes. De même, le FBI et Scotland Yard (32) ont créé des unités spécialisées afin de lutter contre ALF et les autres mouvements environnementalistes radicaux.
 
ALF et Starfish : les modèles d'Al-Qaïda ?
Bien que leurs idéologies soient très différentes, les similitudes structurelles entre Al-Qaida et ALF sont néanmoins frappantes.
 
ALF est fondamentalement plus une idéologie - dans laquelle les animaux doivent être traités avec respect - qu'une organisation. Tous ceux qui conduisent des actions au profit des animaux sont donc des "libérateurs" et s'inscrivent dans la "croisade" d'ALF. De même, Al-Qaïda est d'abord une idéologie, fondée sur la volonté de recréer un califat appliquant la loi "pure" de l'islam et la conviction que les Occidentaux menacent la civilisation musulmane.
 
L'organisation créée par Ussama Ben Laden a ainsi beaucoup en commun avec l'ALF. Ce sont deux nébuleuses aux contours difficilement discernables pour ceux qui luttent contre elle. Les deux structures n'ont pas vraiment de direction centrale, fonctionnent à partir d'individus isolés ou de cellules autonomes, qui passent à l'action à leur propre initiative. Conformément aux règles du modèle Starfish, Oussama ben Laden a été le catalyseur qui pu canaliser la rage des islamistes radicaux contre "l'expansion" occidentale et "l'invasion" de l'Afghanistan et la transformer en actions terroristes ; mais il n'en est pas le chef à proprement parler, pas plus que son successeur, l'Egyptien Ayman Al-Zawahiri.
 
Tout comme les destructions de laboratoires d'ALF, les actes terroristes d'Al-Qaïda inspirent chaque fois de nouvelles vocations dans le monde arabo-musulman et poussent de nouveaux volontaires à rejoindre la mouvance. Le "centre" d'Al-Qaïda ne conçoit pas les attentats terroristes, mais les membres de l'organisation ayant adopté son idéologie et copient les opérations qui ont fonctionné et utilisent la marque (33). Al-Qaïda n'est qu'un sponsor de l'action terroriste, mais les groupes locaux, agissant au nom de causes locales, choisissent leurs cibles et montent librement leurs opérations. Ces causes peuvent parfois n'avoir aucun rapport avec la stratégie d'Al-Qaïda pour un djihad mondial, mais l'organisation les revendique tout de même, car elles concourent à l'instauration d'un climat de terreur à l'encontre de ses adversaires... comme le fait le site Bite Back.
 
La différence majeure, c'est qu'ALF a été créée en 1976, une date à laquelle Al-Qaïda n'existait pas et à laquelle les Soviétiques n'avaient pas même envahi l'Afghanistan, opération qui poussera Ben Laden à créer son organisation. Aussi, en raison des similitudes plus que troublantes, il n'est pas inapproprié de s'interroger sur l'influence éventuelle qu'a pu avoir ALF sur la nébuleuse terroriste islamiste. Peut-être quelques uns des "penseurs" d'Al-Qaïda ont-ils étudié l'organisation radicale animaliste. Peut-être le transfert de savoir faire s'est-il fait par d'autres canaux. Peut-être est-ce là une pure coïncidence. Toujours est-il que parmi tous les experts du terrorisme qui ont mis l'accent sur la très grande originalité de fonctionnement du mouvement piloté par Ben Laden, bien peu semblent avoir fait ce lien ou sont au courant du système Starfish, à la base de l'organisation d'ALF.

(1) Cf. Eric Denécé et Jamil Abou Assi, Ecoterrorisme ! Altermondialisme, écologie, animalisme : de la contestation à la violence, Tallandier, Paris, 2016.
(2) Bernard Wicht, "Quelles réponses aux défis stratégiques contemporains (II). Redécouvrir la contre-guérilla", Military Power Revue der Schweizer Armee Nr. 1-2008, Beilage zur ASMZ 4/2008 und zum Schweizer Soldat 4/2008, p. 15.
(3) Ori Brafman & Rod A Beckstrom, The Starfish and the Spider, Penguin, USA, 2006, p. 35.
(4) Ibid, p. 40.
(5) Bernard Wicht, op. cit.
(6) Ori Brafman & Rod A Beckstrom, op. cit, p. 35.
(7) Ibid, p. 206.
(8) Roger Caillois, Instincts et société, essai de sociologie contemporaine, Paris, Gonthier, Médiations, 1964.
(9) Bernard Wicht, "Rebelle, armée et bandit : le processus de restauration de la cité", in La Culture du refus de l'ennemi, sous la direction de Bernard Dumont, Gilles Dumont, Christophe Réveillard, Pulim 2007, p. 120.
(10) Bernard Wicht, "Quelles réponses aux défis stratégiques contemporain... ", op. cit.
(11) Lettre d'ATTAC, octobre 2002, page 3.
(12) Lawrence E. Likar, Eco-Warriors, Nihilistic Terroristes and the Environment, Praeger, Santa Barbara, 2011, p. 100.
(13) Ori Brafman & Rod A Beckstrom, op. cit, p. 50.
(14) Ibid, p. 54.
(15) Ibid, p. 51.
(16) Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Essais, Champs, 2001, p. 214.
(17) Emmanuel Allait, L'altermondialisme : mouvance ou mouvement ?, Ellipses, 2007, p. 33.
(18) Lawrence E. Likar, op. cit., p. 84.
(19) Marianne Celka, L'animalisme. Enquête sociologique sur une idéologie et une pratique contemporaines des relations homme/animal, Thèse de doctorat, Université Paul Valéry-Montpellier III, 2012,p. 10.
(20) Naomi Klein, No Logo. La tyrannie des marques, Actes Sud, 2001, pp. 463-464.
(21) Lawrence E. Likar, op. cit., p. 105.
(22) Bernard Wicht, "Quelles réponses aux défis stratégiques contemporains ...", op. cit.
(23) Idem.
(24) Ori Brafman & Rod A Beckstrom, op. cit., p. 39.
(25) Lawrence E. Likar, op. cit, p. 101.
(26) Ibid, p. 101.
(27) Ibid, p. 102.
(28)
http://www.directaction.info/index.htm
(29) Julien Dufour et Stéphane Quéré, "Le terrorisme de défense animale : contestation et menace économique".
(30) Pour prévenir et lutter contre l'écoterrorisme, le Congrès américain a adopté l'Animal Enterprise Terrorism Act (AETA), approuvé par le Sénat le 29 septembre 2006
(31) The Protection from Harassment Act 1997 a été prolongé pour lutter contre le harcèlement des personnes opérant dans les secteurs économiques et scientifiques liés à l'exploitation animale. Les campagnes d'intimidation sont désormais considérées comme criminelles et passibles de lourdes peines de prison allant jusqu'à plus de dix ans d'incarcération. De plus, deux nouvelles infractions de "préjudice économique" ont été établies pour protéger les entreprises ciblées. Par ailleurs, le gouvernement a autorisé les entreprises du secteur à ne pas déposer leurs comptes et à protéger les noms de leurs salariés, actionnaires et sous-traitants
(32) La police britannique a créé, en 2004, une unité spéciale pour lutter contre l'écoterrorisme : la National Extremism Tactical Coordination Unit (NETCU). Puis la loi Serious Organized Crime and Police Act du 1er juillet 2005 a renforcé les pouvoirs de la police afin de lutter plus efficacement contre les actes d'intimidation des extrémistes.
(33) Ori Brafman & Rod A Beckstrom, op. cit., p. 140.

Paru sur http://www.cf2r.org, octobre 2016

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