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DENECE Eric

DENECE Eric

Né en 1963

 
Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
et de sa société de conseil en Risk Management (CF2R SERVICES).
 
Docteur ès Science Politique
 
Officier-analyste à la direction de l'Evaluation et de la Documentation Stratégique du Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN).
Ingénieur commercial export chez Matra Défense.
Responsable de la communication de la société NAVFCO, filiale du groupe DCI (Défense Conseil International).
Directeur des études du Centre d'Etudes et de Prospective Stratégiques (CEPS).
Fondateur et directeur général du cabinet d'intelligence économique ARGOS.
Créateur et directeur du département d'intelligence économique du groupe GEOS.
 
A notamment opéré au Cambodge, aux côtés de la résistance anticommuniste, et en Birmanie, pour la protection des intérêts de Total contre la guérilla locale.
A été consultant pour le ministère de la Défense concernant l’avenir des forces spéciales.
Enseigne le renseignement ou l'intelligence économique dans plusieurs écoles de commerce et universités françaises et étrangères.
 
Régulièrement consulté par les médias français et internationaux
Plus d’un millier d’interventions radiophoniques et plusieurs centaines d’interventions télévisées.
 
Auteur de vingt ouvrages et de nombreux articles et rapports consacrés au renseignement, à l'intelligence économique, au terrorisme et aux opérations spéciales.
Ses travaux lui ont valu d’être lauréat
     du Prix 1996 de la Fondation pour les Etudes de Défense (FED)
     du Prix Akropolis 2009 (Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure).
 
Ouvrages
Les services secrets israéliens : Mossad, Aman, Shin Beth, ouvrage rédigé en collaboration avec David Elkaïm, Tallandier, Paris, 2014.
L’Espionnage en 365 citations, Le Chêne, Paris, 2013.
 La face cachée des « révolutions » arabes, (dir.), Ellipses, Paris, 2012.
 Les services secrets français sont-ils nuls ?, Ellipses, Paris, 2012.
Commandos et forces spéciales, Ouest France éditions, Rennes, 2011.
Les services secrets au Moyen-Age, ouvrage rédigé en collaboration avec Jean Deuve, Ouest France éditions, Rennes, 2011.
Dico-Atlas des conflits et des menaces, ouvrage rédigé en collaboration avec Frédérique Poulot, Belin, Paris, 2010.
Histoire mondiale de l’espionnage, ouvrage rédigé en collaboration avec Gérald Arboit, Ouest France éditions, Rennes, 2010.
Renseignement, medias et démocratie(dir.), Ellipses, Paris, 2009.
Mission : agent secret(Les techniques de l’espionnage expliquées aux enfants) ouvrage rédigé en collaboration avec Sophie Merveilleux du Vignaux, collection “Graine de savant”, Milan Jeunesse, Toulouse, 2009.
Les services secrets,collection “Tout comprendre”,EPA éditions, Paris, 2008.
Renseignement et contre-espionnage, collection “Toutes les clés”, Hachette pratique, Paris, 2008 (Prix Akropolis 2009).
Histoire secrète des forces spéciales (de 1939 à nos jours), Nouveau monde, Paris, 2007 (traduit en polonais et en portugais).
Tourisme et terrorisme. Des vacances de rêve aux voyages à risque, ouvrage rédigé en collaboration avec Sabine Meyer, Ellipses, Paris, 2006.
L’autre guerre des Etats-Unis. Economie : les secrets d’une machine de conquête, ouvrage rédigé en collaboration avec Claude Revel, Robert Laffont, Paris, 2005.
Al-Qaeda : les nouveaux réseaux de la terreur(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2004.
Les secrets de la guerre économique,ouvrage rédigé en collaboration avecAli Laïdi, Seuil, Paris, 2004.
Forces spéciales, l’avenir de la guerre, collection “L’art de la guerre”, éditions du Rocher, Paris, 2002
Guerre secrète contre Al-Qaeda(dir.), Ellipses, collection “Géopolitique”, Paris, 2002.
Le nouveau contexte des échanges et ses règles cachées. Information, stratégie et guerre économique, L'Harmattan, Paris, 2001.
Géostratégie de la mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, L'Harmattan, collection “Recherches asiatiques”, Paris, 1999.

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Bas les masques !

Publié dans En France
Bas les masques ! (1)
 
Les attentats sanglants qui viennent de frapper notre capitale – plus de 130 morts et de 400 blessés – sont le pire acte de violence survenu sur notre territoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils sont aussi, par leur ampleur, la troisième attaque en importance ayant touché le monde occidental après celles du 11 septembre 2001 et de Madrid.
Alors que les actes de ces dernières années semblaient être le fait d’amateurs plus ou moins habiles, les attaques du vendredi 13 novembre, par leur nombre, les cibles visées, leurs modes opératoires et leur coordination, traduisent une opération mieux planifiée.
Le gouvernement a immédiatement condamné ces actes barbares, promis que "la France serait impitoyable" et a confirmé aux citoyens que le pays était "en guerre"… sans toutefois préciser contre qui, ce qui traduit son embarras ou sa cécité.
 
La guerre… mais contre qui ?
Daesh est à l’origine de ces attentats, cela ne fait aucun doute. Mais qu’est-ce que Daesh ? Une organisation terroriste et criminelle d’inspiration wahhabite/salafiste, qui a réussi à s’approprier un territoire par les armes et à en faire un sanctuaire qui attire criminels, intégristes et malades mentaux de tout poil, souhaitant exprimer leurs multiples frustrations par la violence la plus abjecte au nom d’une pseudo-idéologie qui n’est qu’une insulte à l’islam.
Daesh n’est qu’une composante du courant minoritaire ultra-radical et rétrograde de l’islam (2) qui est le véritable ennemi. Il puise ses références dans les écrits d’Abdel Wahhab et des Frères musulmans. Le wahhabisme a donné naissance à l’Arabie saoudite, l’un des Etats les plus rétrogrades de la planète ; et l’idéologie néfaste des Frères musulmans est à l’origine de presque tous les groupes terroristes islamistes apparus depuis les années 1970, jusqu’à Al-Qaida et Daesh.
Ces extrémistes s’en prennent à tout le monde : à l’Occident bien sûr et à la France en particulier. Mais aussi aux Russes, aux Egyptiens, aux Pakistanais, aux Libanais, au Hezbollah, aux Iraniens, aux chrétiens, aux chiites… et aux sunnites qui n’adhèrent pas à leur conception de l’islam.
 
Toutefois, depuis quelques mois, Daesh souffre sous les bombardements de la coalition occidentale, des forces russes en Syrie et des assauts des Kurdes en Irak. Se trouvant menacé dans son sanctuaire, le groupe terroriste a décidé d’exporter le combat, comme l’illustrent les attentats récents au-dessus du Sinaï, à Beyrouth et à Paris. C’est malheureusement un classique qu’un groupe terroriste sous pression lance des opérations spectaculaires pour montrer qu’il conserve une forte capacité de nuisance et afin de rassurer ses partisans et ses sponsors. C’est pourquoi nous devons nous attendre à d’autres attentats car Daesh dispose de combattants déterminés à passer à l’action (3).
Par ailleurs, si Daesh parvient à maintenir son emprise sur l’Irak du Nord et l’Est de la Syrie, c’est parce qu’il bénéficie de nombreux soutiens, directs ou indirects, d’Etats qui partagent ou prônent ce même radicalisme religieux : l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, trois alliés majeurs de l’Occident, des Etats-Unis et de la France.
 
- L’Arabie saoudite est un royaume médiéval et intégriste dont les dirigeants laissent la majorité du peuple dans l’ignorance, avec pour toute éducation une lecture très orientée du Coran. Mais, Ryad dispose d’un pouvoir d’influence et de nuisance considérable grâce à l’argent du pétrole et s’en sert pour jouer au pyromane, en exportant le wahhabisme, qui est à l’origine du rejet dont souffrent de nombreux musulmans partout dans le monde. Il convient de rappeler que c’est grâce à l’appui de l’Arabie saoudite – puis à celui du Qatar - que depuis les années 1980 le terrorisme islamiste s’est répandu dans de très nombreux pays. C’est pourquoi Jamais Ryad n’a cherché à lutter contre Daesh. En revanche, le royaume a mobilisé ses forces et fait appel à ses alliés pour conduire une guerre d’agression au Yémen (4).
 
- Le Qatar n’est qu’un micro-Etat, insignifiant, sans passé et sans avenir, dont les souverains successifs ont pour seule qualité d’être nés propriétaires de ressources considérables d’hydrocarbures dont ils tirent des revenus énormes. Ce "pays" artificiel compte deux millions d’habitants, dont à peine plus de 10 % sont des Qataris.
 
- La Turquie, quant à elle, est un grand Etat, héritière de l’Empire ottoman et membre de l’OTAN. Mais ce pays s’est profondément réislamisé depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan, membre du bureau international des Frères musulmans, qui s’acharne à gommer toute trace de l’œuvre de modernisation et de laïcisation du pays conduite par Mustapha Kemal. La Turquie se trouve donc impliquée, en partie au corps défendant de ses élites et d’une part de sa population, dans les rêves de grandeur islamiste de son leader qui se voit comme le nouveau sultan ottoman.
 
Ryad, Doha et à un moindre degré Ankara sont sans aucune ambigüité les inspirateurs et les soutiens des mouvements islamistes radicaux et terroristes actuels. Vouloir apporter une solution au problème sans dénoncer le rôle essentiel que jouent ces Etats est absolument vain. Ils continuent d’ailleurs de financer et d’armer les "rebelles" en Syrie, renforçant la capacité d’action des groupes djihadistes qui connaissent de sérieux problèmes depuis le début de l’intervention russe. C’est une fuite en avant irresponsable de la part de ces trois pays qui voient leur stratégie contrée par l’entrée en jeu de Moscou. Bachar El-Assad ne tombera pas et ils ne le supportent pas.
        
Ces Etats ont par ailleurs un autre point commun important : ce sont des alliés indéfectibles des Etats-Unis avec lesquels ils coordonnent le plus souvent leur stratégie régionale. Or, depuis les attentats du 11 septembre 2001, le jeu des Américains ne cesse d’être ambigu. Washington a désigné comme fauteurs de troubles l’Irak, l’Iran et plus récemment la Syrie, alors que Ben Laden et la majorité des terroristes du 9/11 étaient saoudiens. Puis, à l’occasion des pseudo "révolutions arabes" de 2011, les Etats-Unis ont soutenu, partout dans le monde arabe, les Frères musulmans, afin de les installer au pouvoir. Cette politique a initialement connu le succès en Tunisie et en Egypte – avant que la population ne désavoue ou ne renverse les gouvernements de la Confrérie, mais elle n’a pas fonctionné en Syrie. Cela n’est donc pas un déni de réalité mais une véritable stratégie d’alliance objective et machiavélique avec l’islam le plus radical qui soit. Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller pour la Sécurité nationale de Jimmy Carter déclarait encore récemment, à propos de Jabat Al-Nosrah, la branche d’Al-Qaida en Syrie : "si les Russes continuent à bombarder nos gars, il faut qu’Obama riposte" !
Paradoxalement, cette stratégie n’est dénoncée que par Donald Trump, candidat aux primaires du Parti républicain : "Si vous regardez la Libye, regardez ce que nous y avons fait, c’est le désordre. Si vous regardez Saddam Hussein avec l’Irak et ce que nous avons fait là-bas… C’est le désordre. Et ce sera la même chose en Syrie".
Sans l’invasion catastrophique américaine en Irak et le soutien ou la passivité bienveillante de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, Daesh ne serait plus. Mais, tant que ce groupe bénéficiera de tels sponsors, il continuera d’exister. D’autant qu’il faut bien dire que la très faible combativité de l’armée irakienne ne permet pas d’espérer des opérations militaires d’envergure au sol, à court terme.
 
L’absurde position de la France
La politique adoptée par le président Hollande envers la Syrie a clairement accru la menace terroriste. Les centaines de jeunes français qui se sont laissé séduire par l’islam radical et sont partis combattre ont été indirectement encouragés à le faire grâce au battage médiatique délirant contre "Bachar, le boucher qui massacre son peuple".
Nos services, bien que parfaitement conscients des réalités du terrain et des menaces, ont obéi à un gouvernement sous influence du Qatar et de l’Arabie saoudite. Ils ont entraîné et ravitaillé des combattants d’Al-Nosrah et de l’ASL et ont dû se résigner à ignorer les faits qu’ils observaient pour ne dire à nos autorités que les "vérités" qu’elles voulaient entendre. Aussi, sous le double effet de la rupture des relations avec les services syriens et des consignes de collaboration avec les Etats wahhabites/salafistes, le renforcement des moyens du renseignement depuis 2008 ne pouvait guère porter ses fruits, puisqu’il était demandé aux services d’agir dans la mauvaise direction.
Les "démocrates" que soutient notre pays sont d’ailleurs d’un genre nouveau. A l’image de Lamia Nahas, membre de la Coalition nationale de l’opposition syrienne - soutenue par la France, le Qatar, l’Arabie saoudite, les Etats-Unis et le Royaume Uni - qui a récemment publié un post édifiant sur sa page Facebook : "Chaque fois que les minorités déploient leur morgue à l’égard de la Syrie, ma conviction s’affirme davantage sur la nécessité de dresser un bûcher pour les carboniser tous. Je regrette Hitler qui a brûlé les Juifs de son temps ainsi que le sultan ottoman Abdel Hamid qui a exterminé les Arméniens de même que le héros des Arabes, Saddam Hussein, qui s’est comporté en homme à une époque où il n’en existait plus et dont il n’existera plus jamais après lui." (5). Que dire de plus !
 
Les attentats du 13 novembre à Paris montrent que, malgré notre soutien irresponsable à l’opposition djihadiste de Bachar El-Assad et notre silence sur la guerre d’agression de l’Arabie saoudite au Yémen, les terroristes ont tout de même frappé la France. C’est l’illustration horrible mais parfaite des errements complets de notre politique étrangère : notre alignement sur les pétromonarchies islamistes ne nous a même pas protégé des attentats. Pourtant, paradoxalement, nous n’avons conduit que des frappes aériennes symboliques contre les installations de Daesh en Syrie et en Irak.
Par ailleurs, nous nous berçons d’illusion quant à l’importance des investissements et des contrats des pays du Golfe pour notre économie. Comme l’a récemment démontré Loik Le Floch-Prigent, il convient "d’en finir une fois pour toutes avec ces mirages rapportés du désert" (6) qui amènent nos dirigeants à se prosterner à Ryad et à Doha. Au demeurant, cette "alliance" permet à nos "partenaires" de financer librement l’islam radical dans nos banlieues.
 
Quelle riposte ?
S’il ne fait aucun doute que nous ne devons ni légitimer ni apporter notre soutien à des dictatures ou des régimes autoritaires, opprimant leur population, il nous revient toutefois de ne pas provoquer leur remplacement par des régimes pire encore… Or, c’est ce que nous faisons depuis l’intervention en Libye ! Ainsi que l’a déclaré Jean-Pierre Chevènement sur public Sénat : "Je pense que Saddam Hussein, sur lequel nous aurions pu exercer une influence, a coûté peut-être 10 000 fois moins de victimes que les deux guerres qui ont été faites (…) l’ensemble aboutissant à la destruction de l’Etat irakien et à une guerre interconfessionnelle qui n’est pas terminée". Entre deux maux, choisissons le moindre. Il est en effet toujours possible d’influer, même modérément, sur un régime, à la différence d’un groupe terroriste.
 
En réaction aux attentats, l’état d’urgence vient d’être décrété. C’est une bonne mesure. Toutefois, si elle donne des pouvoirs élargis aux forces de l’ordre, fort utiles pour démanteler des filières terroristes, cette décision leur impose aussi de nouvelles contraintes, alors même que policiers et gendarmes sont déjà débordés depuis de longs mois et ne peuvent répondre à toutes les missions. La lutte antiterroriste – et les tâches bureaucratiques l’accompagnant - sera la priorité et les effectifs affectés à la lutte contre le crime ou la délinquance devront abandonner leurs missions.
Concernant la riposte militaire à ces attaques, la menace des frappes aériennes n’a qu’une valeur symbolique – à l’image du bombardement de Raqqa -, car avec seulement une dizaine d’appareils engagés au-dessus de l’Irak et de la Syrie, notre force aérienne dispose de capacités d’action extrêmement réduites. Comme le fait remarquer très justement Jean-Marc Tanguy (7), les discours belliqueux risquent de buter assez vite sur la réalité : nos armées ne disposent que d’effectifs limités en raison de leur implication au Sahel et dans les rues de France, mais surtout parce que depuis plus de vingt ans, les gouvernements successifs n’ont cessé de réduire les budgets de Défense.
Les mesures grotesques proposées par les représentants de l’opposition (bracelets électroniques, appels irréalistes à une intervention sur le terrain contre Daesh, etc.) relèvent, pour leur part, d’une méconnaissance profonde des vrais problèmes, dans un climat d’hystérie collective. Rappelons qu’ils sont autant responsables que l’actuel gouvernement de la situation dans laquelle nous sommes.
Surtout, aucun de nos dirigeants politiques, de droite comme de gauche, n’a explicitement dénoncé la responsabilité des Etats étrangers sponsors du terrorisme. Nous sommes donc dans un déni total de réalité. C’est pourquoi, les mesures prises pour faire face à la menace seront nécessairement inappropriées.

Les mesures qui s’imposent
- Reconsidérer notre politique étrangère et désigner clairement l’ennemi extérieur et ses soutiens. Nos choix internationaux ne cessent d’être erronés depuis notre retour dans l’OTAN. Nous en mesurons pleinement l’inefficacité. La France ne peut être ni l’auxiliaire des Etats-Unis, ni s’aligner sur les positions de l'Arabie saoudite et du Qatar. Une remise en cause de nos relations diplomatiques avec ces Etats est indispensable. Sans un changement majeur de notre politique étrangère, sans une distanciation nette vis-à-vis d’une politique américaine irresponsable et qui ne sert que ses seuls intérêts, il n’y aura aucune évolution possible. La situation nous impose un réalisme absolu. Dans la lutte actuelle, nos alliés objectifs sont clairement la Russie, l’Egypte, voire l’Iran et la Syrie, car nous avons tous un ennemi commun.
 
- Désigner clairement l’ennemi intérieur. Ce n’est pas l’islam. Ce ne sont pas les musulmans. Ce sont les salafistes/wahhabites/Frères musulmans. Ils représentent une véritable cinquième colonne sur notre territoire, infiltrant la société française, notamment la population de confession musulmane. Nous devons les combattre avec la plus grande fermeté :
. en supprimant, fermant, interdisant toutes les mosquées, associations, centres, librairies… islamistes liées au salafisme, au wahhabisme et aux Frères musulmans ;
. en imposant l’interdiction des signes extérieurs du radicalisme en bonne intelligence avec nos compatriotes musulmans. Le niqab et la burqa sont des signes explicites d’affirmation de l’appartenance à ces mouvances fondamentalistes haineuses qui rejettent ouvertement nos valeurs. Comme l’a exprimé Tarik Oubrou, l’imam de Bordeaux, "Quand un habit devient ostentatoire, on n’est plus dans l’éthique, car se monter pour se montrer, c’est ridicule. L’habit ne fait pas le (la) musulmane (8)".
 
- Renforcer les moyens et les budgets des armées et des forces de l’ordre qui n’ont cessé d’être réduits depuis plus de vingt ans et dégager nos armées des tâches de sécurité intérieure de l’opération Sentinelle. Il est par ailleurs temps de reconsidérer le plan Vigipirate, sauf à inventer une dizaine de nouvelles nuances de rouge…
 
- Appliquer les articles du code pénal et du code de sûreté militaire relatifs à la trahison et à l’intelligence avec l’ennemi (9).. En effet, ceux qui ont rejoint Daesh ou Al-Qaïda, ont participé à des actions armées - à l’étranger comme sur le sol national - et sont sans aucune ambigüité des traîtres. Ils doivent donc recevoir le traitement réservé aux traîtres (10). Comment expliquer que l'adjudante de gendarmerie qui a aidé Coulibaly n’ait pas été accusée de trahison ? Si nous sommes en guerre - et comme elle est de surcroît militaire - elle aurait dû encourir la réclusion criminelle à perpétuité.
 
Toutefois, il est essentiel de garder de la mesure et de la retenue dans nos actions :
- en France, pour ne pas transformer le pays en Etat policier - à l’image des Etats-Unis et des excès du Patriot Act - et ne pas créer un climat de suspicion généralisée. Il est malheureusement à craindre que nos compatriotes musulmans soient traités d’apostats par les takfiris et soient victimes d’injustes amalgames de la part de Français extrémistes ou de citoyens poussés à bout par les provocations de radicaux. Ce sera là l’un des aspects les plus délicats à gérer.
- à l’étranger, en ne multipliant pas les interventions militaires, car on a vu que la Global War on Terror (GWOT) décrétée par les Américains n’a conduit nulle part, si ce n’est qu’à aggraver la situation.
 
                                                                                                      *
 
 Des voix s’élèvent pour dire qu’en ces instants d’horreur, l’unité nationale doit se faire. Cela est sage. Toutefois, le recueillement pour nos morts ne doit en aucun cas nous exonérer d’une introspection sur notre part de responsabilité dans ce drame, sauf à poursuivre la politique de l’autruche et à attendre passivement que d’autres attentats aient lieu. L’unité nationale affichée par les politiques n’est qu’un leurre. Elle est d’abord destinée à leur laisser le temps pour ne (presque) rien changer. Jouer les va-t-en-guerre sans nommer ceux qui sont à l’origine du phénomène djihadiste et vouloir demeurer alliés des Etats encourageant cette forme d’islam rétrograde et barbare relève de la compromission.
 
(1) Cet éditorial est publié simultanément sur les sites du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et de l’Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (IVERIS, www.iveris.eu) dans le cadre du partenariat qui unit les deux centres.
(2) Il ne représente guère plus que 10% des croyants.
(3) Environ 25 000 hommes venus de plus de 100 pays, dont 6 000 Européens, ont rejoint Daesh.
(4) La communauté internationale ferme les yeux sur l’intervention saoudienne au Yémen. Aucun média n’évoque la déroute de l’armée de Ryad, ni les nombreuses victimes civiles collatérales.
(5°
Haytham Manna "Le radicalisme religieux au Moyen-Orient : De l’interprétation confessionnelle de l’Histoire, de la réalité et de la vie", Madaniya.info, 1er novembre 2015
http://www.madaniya.info/2015/11/01/le-radicalisme-religieux-au-moyen-orient/
(6) Loik Le Floch-Prigent, "L’Arabie Saoudite : le mirage des contrats pour sauver l’industrie française", Tribune libre, IVERIS,  29 octobre 2015 (http://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/93-arabie_saoudite__le_mirage_des_contrats_pour_sauver_lindustrie_francaise_).
(7) Jean-Marc Tanguy, dimanche 15 novembre 2015, Une guerre ? Mais avec quoi ?

http://lemamouth.blogspot.fr/2015/11/une-guerre-mais-avec-quoi.html

(8) Tareq Oubrou, imam de Bordeaux, "Tout le Coran n’est pas à reproduire", Le Figaro Magazine, 13 novembre 2015, p. 54.
(9) Code de justice militaire, art. L331-2 : "Le fait, en temps de guerre par tout Français ou tout militaire au service de la France, de porter les armes contre la France constitue un acte de trahison puni de le réclusion criminelle à perpétuité et de 750 000 euros d'amende".
Code pénal, De la trahison et de l'espionnage, art. 411-4 : "Le fait d'entretenir des intelligences avec une puissance étrangère avec une entreprise ou organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou avec leurs agents, en vue de susciter des hostilités ou des actes d'agression contre la France, est puni de trente ans de détention criminelle et de 450 000 euros d'amende. Est puni des mêmes peines le fait de fournir à une puissance étrangère, une entreprise ou une organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou à leurs agents les moyens d'entreprendre des hostilités ou d'accomplir des actes d'agression contre la France".
(10) Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées, Lemieux éditeur, Paris, 2015, p. 70.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

Révolutions inutiles...

Publié dans De par le monde
Révolutions inutiles et interventions chaotiques (1)
 
Tunisie, Libye, Egypte, Syrie, Ukraine : ces cinq Etats ont accouché, à partir de 2011, de mouvements "révolutionnaires" plus ou moins spontanés, plus ou moins nationaux, qui devaient tous transformer leur pays et améliorer la situation. Aujourd’hui, force est de constater leur échec complet. Certes, il ne fait aucun doute que les régimes objets de la vindicte populaire aient été autoritaires ou dictatoriaux, policiers ou répressifs et, pour la plupart, corrompus. C’est une réalité. La contestation et les aspirations au changement étaient donc tout à fait légitimes. Mais nous avons montré que la spontanéité de ces "révolutions" était largement factice (2) et que celles-ci s’inscrivaient dans une stratégie conçue outre-Atlantique afin d’installer les Frères musulmans au pouvoir partout au Moyen-Orient. Nul ne peut nier non plus que ces "révolutions" n’ont connu succès et retentissement que dans les pays où les régimes en place déplaisaient à Washington. Aucun allié des Américains - notamment l’Arabie saoudite et le Qatar - n’a connu de tels phénomènes et la révolution populaire au Bahrein a été réprimée dans le sang sans que l’Occident ne trouve quoi que ce soit à y redire. Deux poids, deux mesures.
        
Qu’en est-il quatre ans plus tard ? A quoi ont servi ces révolutions ? Force est de constater qu’elles n’ont servi à rien. Si la vie quotidienne n’était pas idyllique auparavant dans tous ces pays, la situation est aujourd’hui bien pire – à l’exception notable de l’Egypte - que celle qui existait avant 2011 : ces Etats sont durablement désorganisés, détruits, divisés. Les conséquences de ces révolutions ont été l’expansion de l’insécurité (guerre civile, terrorisme) et de la criminalité (assassinats, enlèvements, trafic d’armes, etc.), l’effondrement économique (cessation d’activités, départ des entreprises étrangères, destruction des infrastructures, etc.) et l’exode des populations (départ de travailleurs étrangers, réfugiés, migration vers l’Europe), l’expulsion des minorités religieuses (principalement chrétiennes) et la destruction de sites inscrits au patrimoine mondial de l’humanité.
        
Si nous ne saurions regretter les autocrates déchus, il convient de rappeler qu’en dépit des nombreuses turpitudes du clan Ben Ali-Trabelsi, la Tunisie vivait mieux avant sa révolution. Son tourisme était florissant et l’implantation sur son sol d’entreprises européennes contribuait à son développement.
Sous Kadhafi, la Libye avait le plus haut niveau de revenus par tête de toute l’Afrique, les femmes y bénéficiaient du niveau d’éducation le plus élevé de tout le continent ; le pays accueillait 3 à 4 millions de travailleurs étrangers et participait à nos côtés à la lutte contre les djihadistes.
La Syrie sortait lentement de la dictature instaurée par Hafez El-Assad, même si le pays avait mis un terme à une tentative de libéralisation en 2000, consécutive à l’arrivée de son fils Bachar au pouvoir.
La situation en Irak, depuis l’intervention illégitime des Etats-Unis en 2003, entre dans cette catégorie et présente les mêmes caractères et les mêmes résultats.
 
Ces "révolutions" n’ont pas seulement concerné l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, mais aussi l’Ukraine où, comble du paradoxe, c’est un président légalement élu à l’occasion d’un scrutin contrôlé et validé par des observateurs européens, qui a été renversé avec le soutien de l’Occident, en violation total d’un droit dont il se réclame à l’envi (3). Pourtant, si l’opposition ukrainienne avait attendu le terme du mandat de Ianoukovitch, ce dernier aurait été très vraisemblablement chassé du pouvoir par les urnes l’année suivante ; le pays serait aujourd’hui en paix, au lieu d’être déchiré par une guerre civile dans sa partie orientale et d’être un nouveau terrain de jeu de l’extrême-droite néo-nazie soutenue par l’Europe et la CIA.
        
Le bilan des pseudo mouvements "pro démocratie" encouragés et soutenus – si ce n’est manipulés - par l’Occident est donc désastreux pour les pays concernés, leur population, comme pour l’idéal même de la démocratie. Mais aucune leçon de bon sens n’en a été tirée, puisque la dynamique semble devoir se poursuivre. En effet, nous observons, depuis plusieurs mois, les critiques se multiplier à l’égard des Etats qui dénoncent cette dérive occidentale et s’en désolidarisent (Hongrie, Tchéquie (4). Une "révolution populaire" pourrait bientôt s’abattre sur eux pour avoir déplu à Washington.
        
En revanche, aucune critique n’est formulée à l’encontre de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, qui soutiennent directement ou indirectement le terrorisme islamiste - Al-Qaida et Daesh - et sont obsédés par le renversement de Bachar El-Assad. Rappelons que Ryad conduit au Yémen une sanglante guerre d’agression, mobilisant contre les tribus houthis des moyens militaires (près de 150 000 hommes) que l’on aurait aimé voir déployés contre Daesh. Le conflit yéménite, quasiment absent de nos médias, a fait en quelques mois plus de 5 000 morts et de 25 000 blessés, 1,3 millions de personnes déplacés et 21 millions de démunis. Les affrontements y sont plus violents et font plus de victimes qu’en Ukraine orientale. Rien qu’en avril 2015, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a conduit plus de
1 700 raids aériens, soit parfois 80 par jour. Les frappes ont notamment visé sans aucun état d’âme des quartiers historiques de Sanaa, ville vieille de près de 2 500 ans - ne touchant quasiment que des populations civiles - ou la forteresse médiévale d’Al-Qahira. Mais le silence règne et, pour l’opinion occidentale, ce qui n’est pas montré au journal de 20h n’existe pas ! Deux poids, deux mesures.
 
Rappelons également, le rôle central de la Turquie dans la récente crise des migrants. Ankara porte en effet une responsabilité dans l’importante vague d’immigration qui a submergé l’Europe de l’Ouest. Ne pouvant faire aboutir sa stratégie sur le théâtre du Moyen-Orient, Erdogan - qui connaît depuis quelques mois des revers électoraux et en matière de politique étrangère (5) - a décidé d’impliquer - et de déstabiliser - les autres parties prenantes, à commencer par les Européens. C’est pourquoi il est inadmissible d’avoir autorisé le président turc, membre du bureau international des Frères musulmans, à tenir un meeting électoral devant ses partisans, à Strasbourg, le 4 octobre, à l’occasion duquel il a dénoncé avec emphase le terrorisme, non celui de Daesh… mais du PKK !
        
Toujours au sujet des migrants, il convient de signaler l’exploitation abusive de l’émotion populaire avec l’image tragique de l’enfant mort sur une plage, laquelle a une nouvelle fois pour finalité de renforcer la culpabilité européenne. Elle est par ailleurs hautement partiale et manipulatrice : pourquoi les médias n’ont-ils jamais montré les photos des populations syriennes restées fidèles à Bachar El-Assad - par choix ou par crainte des djihadistes d’Al-Qaida et de Daesh - qui sont depuis quatre ans victimes d’assassinats et de massacres de la part des terroristes et de leur soutiens arabes et occidentaux ? Ils sont pourtant nombreux… mais du mauvais côté ! Nos médias considèrent sans doute qu’il y a des victimes civiles innocentes et d’autres coupables.
        
Les reportages sur les migrants sont par ailleurs une excellente illustration de l’absence totale d’analyse critique ou objective des médias : aucun commentateur ne semble avoir remarqué la forte proportion d’hommes jeunes, âgés de 20 à 30 ans, parmi les réfugiés "syriens" (6). Qu’un pays en guerre cherche à évacuer femmes, enfants et vieillards est tout à fait légitime. Mais que des hommes dans la force de l’âge quittent leur terre sans combattre devrait nous interpeller : que ne sont-ils restés se battre chez eux, pour ou contre Bachar ? Non, seule la fuite vers l’Occident et ses richesses fantasmées les intéresse. Mais personne ne semble relever cet état de fait pourtant flagrant. En revanche, une nouvelle fois, les reproches se multiplient vis-à-vis de la Hongrie, qui refuse d’accueillir et de voir transiter sur son sol vrais et faux réfugiés, après que les Européens de l’Ouest se soient plaints, depuis des années, que les Etats d’Europe de l’Est n’effectuaient pas de contrôles efficaces aux frontières, rendant l’espace Schengen ouvert à tous les vents !
Au demeurant, lorsqu’ils rendent compte du conflit en Syrie, les médias présentent la situation comme si, sur les 250 000 victimes estimées de la guerre civile, 90% étaient l’œuvre du régime de Damas ! C’est à la fois grotesque et insensé. Rappelons que plus de 60 000 soldats syriens sont morts au combat et qu’au moins autant de civils opposés aux islamistes ont été tués ou assassinés, en majorité des Alaouites. Si Bachar avait tant massacré, il aurait été renversé ou aurait repris le contrôle du pays ! Les médias omettent systématiquement de rappeler que le régime n’a pas le monopole de l’action violente et que des massacres – malheureusement fréquents dans toute guerre civile – sont commis par les deux camps. La présentation des événements tend à passer sous silence les horreurs des djihadistes ou à les absoudre de toute violence dès lors qu’elle est dirigée contre Bachar et son régime.
 
Pour mémoire, les pseudo attentats chimiques de fin août 2013 sont toujours attribués par les médias à Damas, alors même que la Defense Intelligence Agency (DIA) américaine (7) et le CF2R (8) ont montré que ces actions n’étaient pas de leur fait. Mais le matraquage médiatique perdure et, lentement, la désinformation fait son œuvre, relayée par des journalistes aveugles, complices et irresponsables.
        
Or, il convient de réaffirmer avec force que, quels que soient les défauts de Bachar El-Assad – qu’il n’est pas question de défendre -, les opposants armés qui lui font face sont des barbares et des fanatiques infiniment pires que son régime (9). Si ce fait semble à peu près acquis pour Daesh, cela ne semble pas être reconnu pour Al-Nosrah, la branche d’Al-Qaida en Syrie, dont les buts sont pourtant identiques. Al-Qaida, vous vous souvenez, ce groupe responsable des attentats du 11 septembre et de bien d’autres encore, auquel les Américains ont déclaré une "guerre globale", mais qu’ils font cependant soutenir, en Syrie, par leurs alliés saoudiens, qataris et turcs.
        
Sous l’influence de nos "alliés" américains et arabes, nous nous sommes ainsi attachés à diaboliser Bachar et son régime à tout prix, lui attribuant toutes les exactions observées, surtout celles commises par les djihadistes. Pourtant, en quoi le leader syrien est-il pire que les nombreux petits despotes africains que nous avons soutenus ou continuons de soutenir ? Préférer Al-Qaida et les Frères musulmans à son régime montre à quel point nous avons perdu le sens des réalités.
        
Le réalisme, en matière de géopolitique et de relations internationales est une vertu cardinale que l’Occident semble avoir oublié. Les Européens de l’Ouest, en particulier, ont perdu leur boussole, leur seul "Nord" semblant être la politique irresponsable et totalement personnelle des Etats-Unis, qui cherchent à les entrainer dans toutes leurs actions et dérives
Seuls quelques pays font encore preuve de bon sens, en premier lieu, les Russes. Leur intervention en Syrie est un tournant qui pourrait contribuer à rétablir un début d’ordre au Moyen-Orient. En second lieu, ne nous en déplaise, l’Iran s’affirme comme un acteur de stabilité dans la région, face à l’agitation terroriste encouragée ou soutenue par certains Etats sunnites. Cela n’empêche ni Moscou ni Téhéran d’avoir des intérêts, ni d’avancer leurs pions. Mais nous serions bien mal inspirés de leur reprocher ce que nous ne cessons de faire.
        
L’action de ces Etats pourrait bien inverser le cours des événements en Syrie. En effet, il est bon de rappeler que Bachar n’a guère utilisé, au cours des années écoulées, une partie de ses unitéscomposées d’appelés en majorité sunnites, qui n’ont pas fui le service militaire contrairement à beaucoup d’autres, mais qui ne sont pas suffisamment formés ni expérimentés pour être engagés en première ligne. Elles ont été essentiellement cantonnées à des tâches défensives autour de Damas. C’est sur les unités alaouites qu’a reposé l’essentiel des combats offensifs. L’arrivée des Russes, la livraison d’équipements, le soutien aérien, ainsi que l’engagement de plus en plus marqué de l’Iran et du Hezbollah ont toutes les chances de faire basculer la situation en faveur du régime. Damas pourrait engager ces unités, désormais plus confiantes, dans des opérations de reconquête. Première illustration de ce renversement de tendance, le 4 octobre, à Dera’a, un millier de membres des milices islamistes ont déposé les armes et certaines sources évoquent la fuite du pays des premiers combattants de Daesh, qui retournent en Irak.
        
Bien sûr, les Occidentaux ont immédiatement critiqué les frappes aériennes russes en Syrie, les accusant de faire de nombreuses victimes collatérales et de ne frapper qu’Al-Nosrah, en négligeant Daesh, sans qu’aucune preuve à l’appui de ces allégations ne soit avancée. Surtout une telle argumentation est à la fois fallacieuse et grossière : faut-il rappeler les victimes collatérales de la guerre en Irak (2003) et des frappes de drones américains au Pakistan et en Afghanistan ? Ou bien encore le bombardement américain ayant visé le centre de soins de Médecins sans frontière (MSF) à Kunduz, en Afghanistan, dans la nuit du vendredi 2 octobre au samedi 3 octobre, tuant 12 employés de l’ONG, 7 patients - dont trois enfants - et faisant 37 blessés. Il est également cocasse de voir les Occidentaux critiquer Moscou parce qu’il frappe le Front Al-Nosrah, la branche d’Al-Qaida en Syrie, car elle a été en partie formée, équipée et demeure soutenue par les Américains. Encore une fois, deux poids, deux mesures.
        
Ainsi, l’Occident sous la houlette américaine cherche-t-il toujours à faire jouer le mauvais rôle à la Russie, essayant de la réinstaller dans l’inconscient collectif dans la position de l’ex-ennemi soviétique honni - à juste titre -, alors que la situation est aujourd’hui bien différente. On est également abasourdi devant les divagations de certains analystes qui annoncent sans rougir que la Syrie pourrait être le nouvel Afghanistan russe ! Les conditions sont tellement différentes (le théâtre, les alliés, les forces en présence, etc.) qu’un tel jugement ne tient pas debout.
 
                                                                                                *
 
Ne nous y trompons pas, quelle que soit l’issue de cette crise, l’Occident, l’Europe et la France sortiront durablement décrédibilisés de cet épisode et leur influence politique et économique connaitra un fort recul. Aujourd’hui, dans de nombreuses régions du monde, les Occidentaux apparaissent, non sans raison, comme une menace pour la paix et la stabilité mondiales, tant leurs interventions extérieures créent le chaos partout où elles ont lieu.
En effet, nous sommes des pompiers pyromanes. Après avoir envahi illégalement et profondément déstabilisé l’Irak, les Etats-Unis luttent désormais contre Daesh qu’ils ont largement contribué a créer. De même, les interventions françaises au Sahel (opérations Serval, puis Barkhane), ne sont que les conséquences de l’erreur stratégique qu’a été notre action inconsidérée en Libye. L’installation de l’Etat islamique en Cyrénaïque et en Tripolitaine est une sorte de vengeance, posthume et méritée, de Kadhafi !
        
Nous avons toutes les raisons d’être inquiets devant les errements majeurs de notre politique étrangère depuis 2007. Qu’est devenue la France ? Qu’est-il advenu de ses valeurs, de son regard particulier sur le monde, de son autonomie et de sa liberté de parole ? Nous ne pouvons que constater l’incohérence et la cécité de nos dirigeants, ainsi que leur alignement sur des positions et des intérêts étrangers - américains, saoudiens et qataris. Il est légitime que nous nous interrogions sérieusement sur leur compétence et leur aptitude à défendre nos intérêts. Leur obsession à vouloir la chute de Bachar n’est pas une politique. Cela ne fait qu’exprimer l’absence d’idée, de stratégie, de vision… C’est tragique ! Nous ne sommes désormais que des auxiliaires, une force d’appoint, qui plus est, du mauvais côté.
        
Bien sûr, les tenants du politiquement correct nous accuseront de défendre les dictateurs et des pays avec lesquels la France a été longtemps en opposition. Mais, en refusant de prendre en compte les réalités de terrain et l’évolution du monde, et en gobant ou en relayant la désinformation Mainstream des médias anglo-saxons, nous sommes en train de perdre tout crédit international et nous paierons tôt ou tard le prix de notre alignement aveugle et irresponsable sur Washington et les Etats sunnites soutiens du terrorisme.
 
(1) Cet éditorial est publié simultanément sur le site du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et de l’Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (IVERIS, www.iveris.eu) dans le cadre du partenariat qui unit les deux centres.
[1]Cf. Libye, un avenir incertain, rapport CF2R/CIRET, juillet 2011 ; Syrie, une libanisation fabriquée, rapport CF2R/CIRET, février 2012 ; CF2R, La face cachée des révolutions arabes, Ellipses, Paris, 2012.
(2) Cf. Libye, un avenir incertain, rapport CF2R/CIRET, juillet 2011 ; Syrie, une libanisation fabriquée, rapport CF2R/CIRET, février 2012 ; CF2R, La face cachée des révolutions arabes, Ellipses, Paris, 2012.
(3) Eric Denécé, "Ukraine : le monde à l’envers", Editorial n°33, mars 2014,
www.cf2r.org.
(4) Olivier Guilmain, Le Smart Power au secours de la puissance américaine, Rapport de recherche n°14, avril 2015,
www.cf2r.org.
(5) En particulier, suite au rejet par les Occidentaux de la No Fly Zone qu’il avait demandé au-dessus du nord de la Syrie. Désormais, avec l’arrivée de Moscou, la Turquie se retrouve désormais avec des forces russes sur ses frontières nord et sud.
(6) Les statistiques montrent que seuls 27% sont réellement syriens, les autres mentant pour être accueillis ou utilisant de faux passeports.
(7) Le célèbre journaliste d’investigation américain Seymour Hersh a montré dans son article"The Red Line and the Rat Line" (London Review of Books, avril 2014) que les accusations proférées par Barack Obama ne reposaient sur rien de concret. Il a pu interviewer de nombreux responsables militaires et du renseignement qui lui ont tous confirmé qu’ils disposaient, depuis le printemps 2013, d’informations fiables, selon lesquelles depuis des mois déjà Al-Nosrah disposait de gaz sarin et des moyens de l’utiliser, qu’il avait pu acquérir avec l’aide de la Turquie et de l’Arabie saoudite. Un mémo de la Defense Intelligence Agency précisait même qu’il s’agissait du "most advanced sarin plot since Al-Qaeda’s pre-9/11 effort". Par ailleurs, Hersh affirme que le gouvernement turc et ses services spéciaux travaillaient directement avec Al-Nosrah pour organiser une telle attaque et en faire porter la responsabilité à Damas, afin de provoquer une intervention militaire américaine.
Rappelons également que dans son rapport, Carla Del Ponte, la chef de mission des inspecteurs de l’ONU s’étant rendue sur place, déclare qu’au vu de l’enquête effectuée, toutes les preuves réunies désignaient les rebelles comme responsables de cette attaque.
(8) Eric Denécé, "Intervention en Syrie : la recherche d’un prétexte à tout prix", Editorial n°32, septembre 2013,
www.cf2r.org
(9) Début octobre, dans une interview à la chaine Al-Arabi, le Président de la commission juridique de la Coalition nationale syrienne (CNS), Haytham Maleh, a déclaré "Si je suis amené à choisir entre Assad et Daesh, je choisirais Daesh". La CNS est une émanation des Frères musulmans, créée le 11 novembre 2012 à Doha (Qatar). La France l’a reconnue comme le seul représentant légitime du peuple syrien ! http://www.iveris.eu/list/veille/82-la_coalition_nationale_syrienne_choisirait_daesh

Editorial d' Eric Denécé, octobre 2015 - Centre Français de Recherche sur le Renseignement

Qui lutte vraiment contre Daesh ?

Publié dans De par le monde
Qui cherche vraiment à lutter contre Daesh ?
 
 Nous venons de fêter le premier anniversaire de la proclamation de l’organisation "Etat islamique" (Daesh).
Celle-ci a pu s’emparer, au premier semestre de 2014, d’une partie de la Syrie et de l’Irak afin d’y établir son califat, profitant d’une situation favorable, en premier lieu due aux erreurs politiques du gouvernement chiite d’Al-Maliki. Toutefois, il convient de rappeler que ce sont les Etats-Unis, qui ont contribué au déclenchement du phénomène Daesh par leur invasion illégitime de l’Irak en 2003 et le démantèlement de l’armée de Bagdad.
Douze mois après cette proclamation d’un nouveau califat par le leader de Daesh, Al-Bagdadi, qu’en est-il de l’influence et de l’emprise réelle de cette organisation ?
L’ "Etat islamique" contrôle désormais une grande partie des territoires sunnites d’Irak ainsi que près de la moitié de la Syrie, après ses récentes conquêtes de Ramadi et de Palmyre. Selon Fabrice Balanche, géographe et spécialiste de la Syrie, l’EI aurait conquis au total 300 000 km2, ce qui correspondrait "au onzième pays arabe par sa superficie, derrière Oman, sur les vingt-deux que compte la Ligue arabe".




Toutefois, il convient de relativiser l’importance des zones contrôlées par Daesh. Celles-ci sont en grande partie désertiques, voire vides, et l’organisation "Etat islamique" est en réalité installée au sein des villes et villages qui se trouvent sur les axes de communication qui traversent ces régions. Il s’agit donc essentiellement d’une emprise urbaine. Il n’en demeure pas moins que les populations locales vivent depuis maintenant un an sous la coupe de ce régime délirant qui met chaque jour en application les principes de vie d’un islam rétrograde et archaïque qui guident son action. Daesh s’attache à créer un véritable Etat avec ses attributs classiques (monnaie, police, justice, armée, etc.). Et personne, en dépit des discours ambiants, ne semble véritablement décidé – pour le moment - à lui disputer les zones qu’il contrôle.
Or, plus encore qu’Al-Qaeda, Daesh exerce sur les candidats au djihad un indéniable pouvoir d’attraction. Le Premier ministre irakien, Al-Abadi, a souligné la présence toujours plus importante d’étrangers dans les rangs des djihadistes. Jusqu’à fin 2014, les combattants irakiens représentaient environ 60% des effectifs, pour 40% d’étrangers. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée.
        
Comment se fait-il qu’un an après sa création, ses déclarations de guerre au reste du monde et sa revendication d’actions terroristes, aussi peu ait été fait contre l’organisation "Etat islamique" ? En effet, les résultats obtenus par la coalition internationale emmenée par les États-Unis - à laquelle la France participe - ne semblent pas avoir d’impacts majeurs sur elle.
 
Retenue, incompétence et double-jeu des forces en présence
Lorsque l’on analyse la situation, il est possible de constater que l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre Daesh font preuve d’ambiguïté, de retenue, d’incompétence ou de double jeu dans leur action, ce qui favorise l’organisation terroriste, même si les coups portés sont parfois sévères et finissent peu à peu par affaiblir son système.
        
Premier acteur concerné, l’armée irakienne.
Celle-ci donne régulièrement l’exemple, depuis plus d’un an, de l’étendue de son incompétence et de son manque de combativité. Les unités sunnites fuient systématiquement contre Daesh, même lorsqu’elles sont largement supérieures en nombre et en armement, abandonnant à leurs adversaires des quantités impressionnantes d’armes, de munitions et de matériels fournis par les Américains. A Mossoul, en juin 2014, 30 000 militaires irakiens ont fui devant un millier de djihadistes ; un an plus tard à Ramadi (mai 2015), 10 000 soldats de Bagdad se sont débandés face à l’attaque de 400 terroristes, laissant de nouveau derrière eux de très nombreux armements.
En douze mois, les forces de défense et sécurité irakiennes ont ainsi abandonné aux combattants de l’Etat islamique plus de 2 300 Humvees. Ils ont également perdu plus de 40 chars M1A1 et plus d’une cinquantaine de pièces d’artillerie M198, sans parler de plus de 75 000 mitrailleuses et bien davantage encore d’armes individuelles avec leurs munitions.
 
Indirectement, les Américains et les Irakiens fournissent donc à Daesh tous les équipements et les armes dont il a besoin.
Parallèlement, Washington continue à livrer de très nombreux équipements aux forces de Bagdad (1), lesquelles ne sont guère plus combattives qu’il y a un an, comme l’a illustré la prise de Ramadi. Les généraux irakiens sont dépassés, d'un point de vue technique comme tactique, alors même qu’ils font face à des officiers aguerris, innovants et motivés.
De plus, les forces armées et de sécurité irakiennes souffrentde graves lacunes en matière de renseignement, ce qui affecte profondément leurs performances face à leur adversaire. Elles se sont révélées incapables d’anticiper les attaques et de construire un réseau d’informateurs et d’agents derrière les lignes adverses, comme de recruter dans les rangs de Daesh. Inversement, elles sont profondément infiltrées par l’organisation djihadiste et les autorités irakiennes se sont révélées incapables de lutter contre le terrorisme qui ensanglante régulièrement le pays.
Le gouvernement irakien chiite reste par ailleurs très réticent à armer les sunnites contre Daesh, de peur qu’ils ne passent dans l’autre camp. Malgré le renvoi d’Al-Maliki, les autorités de Bagdad restent encore dans une logique de revanche vis-à-vis d’eux, suite aux exactions commises ces dernières années contre les chiites, ce qui ne permet guère aux sunnites anti-Daesh d’adhérer à sa politique. Généralement mal armés, ceux d’entre eux qui ont rejoint la lutte contre l’organisation “Etat islamique” sont à leur tour ciblés et décimés par elle... ou finissent par la rejoindre, contraints et forcés.
 
Il est donc pour le moins paradoxal d’entendre les récriminations du Premier ministre irakien, Al-Abadi,à l’occasion de la réunion des représentants des pays membres de la coalition anti-EI, début juin à Paris. En cette occasion, il a déclaré sans rougir : "Je pense que c’est un échec de la communauté internationale. Concernant le soutien à l’Irak, il y a beaucoup de mots mais peu d’actions sur le terrain". Par ailleurs, le chef du gouvernement irakien a affirmé que ses forces armées n’étaient pas suffisamment aidées, en particulier pour ce qui concerne les armes et les munitions. "Nous n’en avons pas reçu beaucoup, presque rien. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes", a-t-il avancé. Enfin, il a affirmé que "le soutien aérien n’est pas suffisant". Sans doute - à l’image des propos tenus il y a quatre ans, par le général Abdel Fatah Younes, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi ayant pris la tête des forces de la rébellion libyenne -, espère-t-il que les Occidentaux fassent le travail à la place des Irakiens…
 
Contrairement à leur discours, les autres Etats du Moyen-Orient membres de la coalition (Turquie, Jordanie, Arabie saoudite, Qatar) ne luttent que mollement contre Daesh. Pire, presque tous entretiennent le phénomène en le soutenant directement ou indirectement.
 
- La Turquie, dont le régime de plus en plus personnel et autoritaire du président Erdogan, membre des Frères musulmans, appuie les djihadistes en Syrie pour asseoir son influence régionale, mais aussi parce qu’il partage leur désir d’instauration du califat. Rappelons que cet Etat est membre de l’OTAN et candidat à l’entrée dans l’Union européenne. Précisons également que les récentes frappes de l’armée de l’air turque contre Daesh, en réaction à un attentat de l’Etat islamique, ne changent en rien la position d’Ankara et de son président. Elles servent même à occulter, aux yeux de l’opinion internationale, les opérations similaires lancées contre les Kurdes.
 
- Le Qatar et l’Arabie saoudite, soutiens idéologiques et financiers du salafisme et des Frères musulmans, laissent certains de leurs ressortissants fortunés appuyer Daesh. Ces régimes arabes alliés de l’Occident sont les plus inégalitaires au monde. Ce sont des monarchies extrémistes, hypocrites et esclavagistes, bafouant les libertés politiques et religieuses, les droits de la femme et des étrangers, le droit du travail et soutenant massivement l’intégrisme religieux conduisant au djihad partout dans le monde, avec l’espoir illusoire que les créatures qu’elles ont enfanté ne se retournent pas un jour contre eux.
Ainsi, le soutien à Daesh se poursuit via de nombreux canaux en provenance du monde arabe. Les frontières de "l’Etat islamique" ne sont volontairement pas contrôlées, de nouveaux combattants peuvent ainsi y entrer, du ravitaillement peut y parvenir et de nombreux trafics de toute nature se développer. Daesh est donc loin d’être asphyxié grâce à la bienveillance de ces Etats. Plus étonnant, de récents sondages montrent que la population de plusieurs pays arabes est favorable à une victoire et une extension de l’Etat islamique.
Mais surtout, il est étonnant que seul un nombre extrêmement réduit d’observateurs aient mis en lumière le double-jeu de l’Arabie saoudite, révélé à l’occasion de son action armée illégale au Yémen. En effet, Ryad a engagé 150 000 hommes et réuni autour de lui une coalition (2) afin de lutter contre les Houthis, lesquels ne représentent en rien une menace pour la sécurité du Moyen-Orient ni pour la paix mondiale. Ils se battent, non pour imposer au monde une vision violente, obscurantiste et sectaire de l’islam, mais pour retrouver une autonomie et une considération vis-à-vis du gouvernement d’Aden qui leur a été retiré en 1962.
        
Pourquoi les Saoudiens ont-ils déployés une telle armée, mobilisé leur garde nationale et battu le rappel de leurs alliés arabes, asiatiques et occidentaux pour lancer une offensive contre les tribus d’un pays voisin, alors que Ryad ne fait absolument rien contre l’Etat islamique ? Sans doute faut-il rappeler que les Houthis sont des zaydites, une secte de l’islam proche du rameau chiite. S’ils ont bien reçu un soutien de l’Iran et de ses services, il ne semble pas qu’ils aient représenté le moindre danger stratégique, ni manifester la moindre velléité d’expansion territoriale au détriment de leur voisin du nord ou de menacer les voies de circulation maritimes.
Malgré l’importance des moyens engagés, l’armée saoudienne n’a connu aucun succès à l’occasion de cette opération. Au passage, notons que personne n’a dénoncé les importants dommages collatéraux que l’armée de l’air saoudienne a provoqué au Yémen - en dépit des renseignements précis transmis par ses alliés américains -, pas plus la presse internationale que les Etats occidentaux. Cela laisse songeur si l’on compare avec la manière dont les médias traitent des événements en Syrie, en Israël et à Gaza.
Ainsi, l’Arabie saoudite, dans sa peur de l’Iran est en train de saboter la tentative d’accord 5+1 et fait tout pour multiplier les conflits locaux dans lesquels des forces iraniennes sont engagées afin de faire de chacun de ces théâtres un bourbier dans lesquels Téhéran soit de plus en plus engagé et s’enlise. Dans cette perspective, Daesh et Jabat Al-Nosrah sont les alliés objectifs et officiels de Ryad, dont les intérêts sont aujourd’hui de plus en plus aux antipodes de ceux des Occidentaux.
 
L’impact limité des frappes contre Daesh
Les frappes contre Daesh sont réelles mais ne sauraient être comparées à une véritable campagne de frappes comme celles qui avaient précédé l’invasion de l‘Irak, en 1991 et en 2003. Certes, les objectifs ne sont pas de même nature, il n’y a guère d’hommes au sol (quelques dizaines contre plusieurs centaines) et l’on parle de limiter les dégâts collatéraux, ce dont personne ne semblait se préoccuper lors de l’offensive de 2003 contre Saddam Hussein.
Les frappes aériennes de la coalition sous commandement américain ont lieu essentiellement en Irak, comme si l’on voulait laisser le champ libre à Daesh à l’ouest, sur le front syrien, où l’organisation peut se replier et agir contre Bachar El-Assad. En effet, comment avec les moyens modernes de surveillance (satellites, aéronefs, drones, etc.), les membres de la coalition anti-Daesh peuvent-ils faire croire qu’ils ont été surpris par son offensive à Palmyre, après un déplacement de ses unités sur plusieurs centaines de kilomètres en plein désert ?
        
Il convient de reconnaître que la stratégie suivie jusqu’à présent ne donne pas les résultats espérés. Fin mai, le Pentagone a annoncé qu’il avait conduit, depuis l’été 2014 plus de 15 600 sorties aériennes en Irak et en Syrie (3) – pour un coût de 9 millions de dollars par jour – et qu’il éliminait près d’un millier de combattants de l’organisation chaque mois. Si cela s’avère exact, cela ne semble toutefois guère avoir d’effet sur l’organisation "Etat islamique", qui semble conserver ses capacités d’action, malgré plus de 10 000 pertes dans ses rangs.
Cela est sans doute dû au fait que les Etats-Unis et leurs alliés européens et moyen-orientaux poursuivent et accélèrent même la formation et l’équipement des djihadistes syriens pour parvenir au renversement de Bachar El-Assad. Leur regroupement, sous le nouveau nom de "L’Armée de la conquête" n’est qu’un leurre. Pour l’essentiel, il s’agit toujours des terroristes de Jabat Al-Nosra, la branche locale d’Al-Qaïda, groupe contre lequel l’Occident est toujours sensé lutter.
Des officiels américains ont reconnu que la CIA avait, depuis le début des événements en Syrie (2011), entrainé et équipé plus de 10 000 hommes dans des camps d’entrainement en Jordanie. L’agence leur fournit également des renseignements afin de monter des opérations et les approvisionne constamment en armes et en munitions, ne semblant pas avoir tiré les leçons des années précédentes où de nombreux groupes de combattants qu’elle a formés ont rejoint les rangs des djihadistes et de Daesh.
 
Finalement, seul l’Iran semble attaché à lutter efficacement contre Daesh, même si cette attitude n’est pas dénuée d’arrières-pensées. Téhéran est le principal allié du régime syrien, auquel il fournit un soutien financier et militaire important. Ses troupes sont engagées en Irak et en Syrie, où elles combattent directement ou encadrent des milices locales, lesquelles se révèlent nettement plus combattives que l’armée régulière de Bagdad. Néanmoins, la coordination entre Iraniens et Américains est quasiment nulle et ne permet pas d’améliorer l’efficacité des opérations.
Le président iranien Hassan Rohani a fustigé en juin les erreurs de calcul des Etats appuyant la rébellion syrienne et affirmé que son pays soutiendrait le régime de Bachar al-Assad jusqu’à la fin. Téhéran considère les rebelles comme des terroristes et accuse les pays occidentaux, la Turquie et les pays du Golfe de financer aussi bien l’organisation "Etat islamique" que Jabat Al-Nosra, afin d’atteindre leurs objectifs régionaux. Mais après quatre ans de résistance et de persévérance, l’Iran considère que les plans des ennemis de la Syrie, qui pensaient venir à bout de ce pays en quelques mois, se sont effondrés.
 
La navrante attitude française
L'aviation française a procédé à 135 frappes contre Daesh en Irak, entre le 19 septembre 2014 et le 27 mai 2015 (dernier bilan disponible). Ces tirs ont permis la destruction de 202 objectifs selon l'état-major des armées. Au total, ce sont 874 missions qui ont été conduites en Irak, depuis le début des opérations (bombardements, reconnaissance armée, renseignement dans la profondeur et ravitaillement en vol). Ces missions relèvent de l'armée de l'air - déployée sur deux bases, en Jordanie et aux Emirats arabes unis – et de la marine, qui a dépêché le porte-avions Charles-de-Gaulle, dans le golfe Persique.
La participation française aux frappes représente un peu moins de 5% du total en Irak, car Paris n’a pas souhaité intervenir contre des cibles situées en Syrie. C’est dire le côté plus que symbolique de notre action. Dès lors, quel est notre objectif ? Comme le rappelle le colonel Michel Goya, "S’il s’agit de détruire les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée la France car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes sur lesquelles nous avons peu de prises directes  Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups, affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que de coupures de têtes d’hydre (4)". Aussi convient-il de reconnaître que notre action est une contribution plus que marginale à la coalition et d’une efficacité quasi nulle.
        
Notre politique n’est qu’un amas de contradictions. D’une part, nous nous sommes engagés pour lutter contre l’organisation "Etat islamique", mais continuons à soutenir la branche d’Al-Qaïda en Syrie et sommes alliés de deux monarchies islamistes aux valeurs diamétralement opposées aux nôtres. Comment pouvons-nous espérer lutter efficacement contre le terrorisme qui frappe notre territoire alors même que notre opposition aveugle à Bachar El-Assad a conduit certains de nos compatriotes dérangés à rejoindre les rangs des djihadistes contre le régime syrien ? De même, comment François Hollande a-t-il pu évoquer, en mai 2015, les méfaits de l’esclavage aux Antilles et en Haïti, alors même qu’il arrivait directement de Ryad où il n’en n’a pas dit un mot, alors que ce pays reste l’un des derniers à autoriser et à pratiquer l’esclavage et est l’un des régimes les plus répressifs de la planète ? C’est consternant, mais ce n’est pas là la première contradiction du locataire de l’Elysée.
        
D’autre part, nous manquons cruellement de moyens – notamment aériens - afin d’agir au Sahel contre les djihadistes. Pourtant, nous dispersons nos forces partout dans le monde. Nul doute que les 135 frappes aériennes conduites en Irak auraient eu un effet bien plus significatif si elles étaient intervenues en appui de nos forces déployées dans l’espace sahélo-saharien. Nos moyens étant ce qu’ils sont, il paraitrait plus opportun de les concentrer sur un théâtre où l’action de nos forces peut encore avoir des effets concrets sur la situation locale. Mais nous semblons ignorer ce principe stratégique élémentaire.
 
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En dépit du danger qu’ils représentent, des crimes odieux qu’ils perpétuent ou commanditent et de la propagande qu’ils répandent partout dans le monde, les djihadistes de l’organisation "Etat islamique" sont loin de ne connaître que des succès. Malgré une communication ronflante vantant leurs victoires, leurs échecs sont nombreux : ils ne sont pas parvenus à s’emparer de Bagdad ou du Kurdistan, malgré les divisions importantes au sein des Kurdes (5), ni à renverser Bachar El-Assad. Surtout, depuis l’été 2014, l’expansion territoriale de Daesh est interrompue. L’organisation perd désormais autant de terrain qu’elle en conquiert. Si les frappes et les raids de commandos occidentaux et iraniens contre elle n’ont pas permis de la faire reculer, ils sont cependant parvenus à la contenir.
Toutefois, force est de constater l’efficacité très relative des actions conduites contre l’ "Etat islamique". Aucun effet concret ne pourra être obtenu tant que les frontières de l’espace qu’il contrôle ne seront pas hermétiquement fermées ; tant que les pays arabes voisins aideront ou laisseront certains de leurs ressortissants financer ou rejoindre Daesh ; et tant que les services spéciaux occidentaux et arabes soutiendront les autres formations djihadistes en Syrie. Au vu de la situation actuelle, autant dire que nous en sommes loin !
 
(1) 175 chars et une dotation de 55 000 obus, 250 blindés de transport de troupes, 2000 lance-roquettes AT-4… afin de détruire les véhicules américains saisis par Daesh, etc. Autant de matériels qui pourraient se retrouver entre les mains de "L’Etat islamique" au rythme où vont les choses !
(2) Le Pakistan, le Qatar, les Emirats arabes unis, le Sénégal et la France – ainsi que et les Egyptiens sur le plan naval - se sont associés à cette opération à laquelle Washington a donné son feu vert.
(3) Les frappes américaines représentent à elles seules plus de 95% des opérations conduites par la coalition
(4) Michel Goya, "Africa First", La voie de l’épée, http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2015/06/africa-first.html
(5) Les Kurdes sont divisés et relativement peu enclins à combattre Daesh, sauf à défendre leurs zones de peuplement. Surtout, il convient de rappeler qu’ils sont nombreux à avoir rejoint l’organisation Etat islamique et à combattre dans ses rangs. Par ailleurs, ils sont toujours en guerre avec la Turquie qui continue à les combattre afin qu’ils ne profitent pas de la situation actuelle pour s’émanciper de sa tutelle.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement, Editorial, juiillet 2015

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