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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants

Officier, général de division


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

La défense française, ses défis

Publié dans En France
La défense française et ses défis

Entretien
Avec Vincent Desportes, général (e.r.), professeur des universités associé à Sciences Po Paris, ancien directeur de l’École de Guerre.

 
Quel est votre regard sur la puissance militaire française en 2018 ? Comment se positionne-t-elle par rapport aux puissances militaires étrangères ?
V. Desportes : Je dirais que c’est une puissance militaire en demi-teinte, c’est-à-dire que si on la compare aux autres puissances européennes, en particulier, elle est plusieurs coudées au-dessus d’elles. Les autres armées européennes sont en général des armées ne disposant pas du spectre complet des capacités militaires – ce que la France offre à peu près –, des armées peu entraînées et qui ne sont aptes ni à jouer le rôle de "nation-cadre" ni à "rentrer en premier" dans une opération. Compte tenu de l’altération actuelle des armées britanniques, l’armée française est sans conteste aujourd’hui l’armée la plus opérationnelle d’Europe.
Cependant, c’est une puissance militaire "en demi-teinte" parce que l’armée française est profondément dégradée, après 20 années de diminution régulière des budgets, puis une chute brutale sous la présidence Sarkozy et à nouveau sous la présidence Hollande à peine aménagée à sa fin. Cette puissance militaire française est donc relative parce que jamais un exécutif n’avait laissé les armées dans un état aussi déplorable que le quinquennat Hollande.
Les armées françaises sont aujourd’hui capables du meilleur techniquement et ponctuellement, mais elles sont aujourd’hui incapables de transformer leur succès tactique en succès stratégique.[NVN1] [VD2] [VD3]  Si cette puissance militaire est encore réelle et permet à la France d’être écoutée sur la scène internationale, elle est néanmoins relative parce que fortement amoindrie.
 
Serpent de mer de la construction européenne, l’Europe de la défense peine à séduire et à se concrétiser. Pour certains observateurs, la seule armée européenne est l’armée française et la solution serait que les Européens financent l’effort militaire français. Que pensez-vous d’une telle proposition et quel est selon vous l’avenir de l’Europe de la défense ?
Certes, ce que disait le président de la Commission européenne M. Juncker est vrai, à savoir : "La défense de l’Europe, c’est l’armée française". L’image est caricaturale, mais elle est juste. Sur la question du financement de l’armée française par les puissances européennes en revanche, cela n’a évidemment pas de sens. D’abord, la France n’est pas un pays mercenaire et deuxièmement, ce qui fait la force de la France, c’est la capacité à engager ses forces très rapidement sur la seule décision du président de la République. À partir du moment où vous mutualisez les fonds, les pourvoyeurs de fonds ont nécessairement un regard sur l’emploi des forces. Dès lors, les capacités des armées françaises se dégraderaient encore de cette subordination à une décision multinationale qui évidemment ne déboucherait jamais dans les délais suffisamment courts pour assurer le succès d’une opération.
 
Il est clair cependant que l’avenir de la défense de l’Europe réside bien dans la défense européenne. Charles de Gaulle disait en son temps que la défense de la France devait être française, ce qui l’a poussé à reconstruire l’appareil de défense français, spécialement son appareil de dissuasion nucléaire. Eh bien il convient aujourd’hui que la défense de l’Europe soit européenne. Il y a d’autant moins le choix que la défense américaine est de plus en plus illusoire pour de multiples facteurs - la première d’entre elle étant la dérive Pacifique - du continent américain, mais également en raison des évolutions ethnologiques de la population américaine. L’Amérique qui est intervenue deux fois en Europe pour les deux guerres mondiales, était une Amérique profondément blanche qui avait un lien très fort avec sa grand-mère Patrie, l’Europe. Mais les choses évoluent. En 2040 (ces chiffres sont exacts et ne bougeront pas), la majorité des Américains sera d’origine hispanique, africaine ou asiatique. Le lien charnel entre l’Amérique et l’Europe va se dissoudre peu à peu. Si à ce moment-là l’Europe n’est pas capable de se défendre elle-même, les Américains - de moins en moins européens - se mobiliseront difficilement pour elle. D’ailleurs, le retrait de l’Amérique sous Obama et sous Trump est lié à cette distanciation grandissante entre l’Amérique et l’Europe.
Autre élément important : l’Europe était le marché traditionnel des États-Unis – c’est bien pour cela qu’ils sont revenus par deux fois remettre de l’ordre dans leur marché pour pouvoir continuer leurs affaires –, or c’est de moins en moins le cas. La logique qui les a amenés à intervenir chez nous s’effiloche. L’Europe doit construire sa défense et de moins en moins compter sur l’OTAN qui repose sur les États-Unis, alors qu’eux-mêmes se désintéressent peu à peu de l’Europe.
 
Par ailleurs, l’Europe doit jouer un rôle dans les relations internationales parce que l’Europe est une puissance stabilisatrice, la puissance des "Lumières" dont le monde en ébullition a besoin. Et pour que l’Europe parle, il faut
qu’elle puisse délivrer sur le plan militaire[NVN4] . Or, elle ne le pourra que lorsque des forces pourront s’engager au nom de l’Europe, ce qui est aujourd’hui loin d’être le cas. Si Paris est aujourd’hui mieux entendue que Bruxelles dans les discussions internationales, c’est simplement parce que la France peut militairement s’engager en cas de crise, ce dont n’est pas capable l’Europe. Dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt de la paix du monde, il est urgent que l’Europe se dote d’une défense propre. Cela ne veut cependant pas dire que la France doit courir vers ce qui demeure une Arlésienne en limitant son propre effort pour longtemps encore absolument nécessaire à la défense de la France et des Français.
 
Quels sont aujourd’hui les principaux atouts de l’armée française ?
L’armée française est forte de n’avoir jamais cédé aux sirènes de l’OTAN et d’avoir toujours compté sur elle-même, ce qui lui a permis de conserver un spectre de capacités lui conférant une certaine autonomie. Elle est capable de monter des opérations par elle-même, ce qui constitue un avantage comparatif considérable. C’est d’ailleurs la seule armée européenne aujourd’hui capable de le faire. Elle a également une expérience très forte des opérations extérieures ; elle est extrêmement aguerrie. Elle a un corps d’officiers et de sous-officiers de très grande qualité et des soldats professionnels que le monde entier nous envie, comme nos forces spéciales qui sont parmi les meilleures du monde, à niveau égal avec celles des États-Unis.
 
Et quelles sont ses principales faiblesses ?
Les faiblesses militaires de la France viennent de deux choses.
La première chose c’est que nous n’avons pas véritablement adapté au nouveau contexte les choix qui avaient été faits pendant la guerre froide. En particulier, l’armée française n’avait pas à se projeter puisqu’elle devait se battre de l’autre côté du Rhin, donc elle manque dramatiquement de capacités de projection stratégique, qu’on parle de voie maritime ou de voie aérienne. Elle manque aussi par exemple d’armes aptes à détruire les défenses antiaériennes adverses parce qu’il avait été décidé pendant la guerre froide que c’étaient les Américains qui étaient responsables de cette mission. Cela constitue donc un certain nombre de trous capacitaires qui correspondaient à un choix rationnel pendant la guerre froide et qui n’ont toujours pas été réparés.
Ensuite, les problèmes proviennent de cette chute budgétaire qui a réduit les effectifs et qui au fond s’est traduite par la réduction de ce qu’on peut appeler "l’épaisseur stratégique" des armées françaises. Aujourd’hui, celles-ci sont devenues une toute petite armée compte tenu de la multiplicité des zones de conflit dans lesquelles elle doit s’engager. Elle est capable du meilleur techniquement et tactiquement, mais elle a le plus grand mal à transformer ses succès tactiques en succès stratégiques durables. On le voit clairement au Mali et au Sahel. L’opération "Serval" conduite par la France a été particulièrement bien menée mais ce succès n’a pu être été transformé par manque de moyens. Aujourd’hui, la France s’épuise au Sahel sans parvenir à ses fins.
 
Vous avez plusieurs fois alerté l’opinion sur le fait que l’armée française –engagée sur plusieurs théâtres d’opération à l’international mais également sur le sol national via l’opération "Sentinelle" – faisait face à une grande fatigue. La Cour des Comptes a également fait part de son inquiétude, dans un rapport, sur le niveau de mobilisation particulièrement élevé de l’armée française et de ses conséquences sur les hommes et le matériel. En octobre 2017, c’est un rapport du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire qui pointait du doigt un sentiment diffus de déclassement, la lassitude face au manque de soutien ou des facteurs de démotivation dus à la dégradation de la disponibilité de certains équipements et à l’insuffisance d’entraînement. Quelle est concrètement la situation et quels sont les risques ?
La situation des armées françaises est mauvaise. Nous sommes à un moment de remontée en puissance, c’est bien ce qui s’inscrit dans la Loi de programmation militaire qui va être bientôt votée. Mais aujourd’hui, les capacités militaires françaises sont profondément dégradées.
D’une part, comme vous l’avez dit, au niveau des conditions de vie des familles et des soldats (conditions souvent à la limite de l’acceptabilité), et je dirais de manière générale, au niveau des conditions d’exercice de la profession. Il est nécessaire, et Mme Parly, la ministre de la Défense, semble l’avoir pris en compte, de faire un effort considérable sur les conditions de vie et d’exercice de la profession de manière à ce que le moral remonte. Ce dernier est aujourd’hui très bas, avec, pour conséquence, la difficulté de l’armée française à constituer et conserver sa ressource humaine. Une grande proportion de nos soldats ne termine pas son contrat d’engagement et une partie plus grande encore ne le renouvelle. Nous faisons donc face à des pertes récurrentes de personnels formés, donc une perte budgétaire, ainsi qu’à une incapacité à réaliser de manière optimale la remontée en puissance puisque le niveau visé suppose d’attirer et de conserver notre ressource humaine. Cela constitue un vrai problème qui doit être réglé, c’est la base.
 
À côté de cela, il y a un problème de manque d’épaisseur stratégique des armées françaises ainsi qu’un problème capacitaire assez généralisé. Pour faire simple, caricatural mais juste, on peut dire que l’armée française, c’est l’armée des 50 %. Aujourd’hui, moins d’un char sur deux est opérationnel, moins d’un bateau sur deux peut prendre la mer et moins d’un avion sur deux peut décoller. En ce qui concerne les hélicoptères, ce serait plutôt moins d’un sur trois. On voit donc qu’on est dans une situation difficile. Il y a des carences capacitaires, il y a des capacités dont nous devrions disposer et que nous n’avons pas. C’est le cas par exemple des hélicoptères lourds, ce qui est très surprenant puisque nous sommes de plus en plus engagés sur des zones immenses, tel que le Sahel qui est plus vaste que l’Europe et où l’instrument normal de travail serait l’hélicoptère lourd. Cela manque dramatiquement aux armées françaises.
À cela s’ajoute un déficit capacitaire. En effet, il nous manque des moyens en termes de projection stratégique et de ravitaillement en vol de nos avions ; deux missions pour lesquelles nous dépendons actuellement étroitement des Américains. Nous manquons aussi évidemment de moyens de renseignement. Même si un effort est fait en matière de drones, ce qui porte ses fruits doucement, il demeure un réel déficit des moyens dans ce domaine comme dans d’autres.
 
Enfin, le troisième problème capacitaire est ce que j’appellerais la "gériatrie capacitaire", dans le sens où l’armée française traîne encore des équipements beaucoup trop âgés, qui ne rendent pas les services nécessaires, qui mettent souvent en danger la vie de nos soldats et qui coûtent une fortune à entretenir. Je pense évidemment pour l’armée de terre au véhicule de l’avant blindé (VAB), qui est la mule de l’armée de terre et qui aujourd’hui doit impérativement être changé. Des mesures ont été prises en ce sens pour accélérer l’arrivée des Griffon – les remplaçants du VAB. Je pense pour l’armée de l’air à nos ravitailleurs en vol, les KC-135, qui ont plus d’un demi-siècle d’existence, ou à nos Atlantique 2, qui en ont presque autant. Je pense pour la marine à nos navires ravitailleurs qui, s’ils ne battaient pas pavillon national, auraient l’interdiction de voguer selon la règlementation internationale.
Un manque d’épaisseur stratégique et des problèmes capacitaires importants donnent comme résultat un manque d’autonomie stratégique. Cette dernière est pourtant revendiquée à longueur de Livre blanc ou de Revue stratégique. Or la vérité est que la France ne peut conduire aucune opération d’importance qui ne serait validée par les États-Unis. Elle a en permanence besoin des États-Unis, pour tout ce qui est projection stratégique d’importance, tout ce qui est renseignement, etc. L’autonomie stratégique, principe sur lequel repose la défense de la France, est aujourd’hui un souvenir ancien.
 
En janvier 2018, le président français annonçait une hausse du budget militaire de 1,8 milliard pour le porter à 34,2 milliards d’euros de crédit. Quels sont aujourd’hui les besoins de l’armée française afin que cette dernière dispose des moyens de ses ambitions ?
En ce qui concerne le budget 2018, il faut bien comprendre qu’il s’agit d’un budget de rattrapage. Il n’apporte rien de nouveau aux armées mais finance simplement des mesures qui avaient été prises pendant la présidence Hollande et qui n’avaient pas été financées. Il s’agit par exemple d’acheter tout simplement des armes pour les effectifs qui correspondent à la remontée en puissance de l’armée de terre. Cette mesure permet de rattraper les 850 millions qui ont été volés par Bercyà la défense de la France à l’été 2017
[C L5]  – on se souvient de cette crise qui a provoqué la démission du général de Villiers – et de financer une partie supplémentaire des opérations extérieures (OPEX). La vraie montée en puissance doit se faire à partir de 2019, avec des augmentations tout à fait substantielles dans la Loi de programmation militaire. Aujourd’hui, on doit considérer que le verre n’est pas à moitié vide, mais bien à moitié plein. Mais à moitié seulement, puisque le budget des armées doit parvenir à 2 % du PIB, c’est une norme arbitraire mais c’est une norme reconnue par tout le monde. Or, pour parvenir à cet objectif, la Loi de programmation militaire prévoit comme d’habitude une accélération brutale de la croissance des budgets à partir de la fin du mandat présidentiel de M. Macron. Donc, comme d’habitude, la fin de l’effort est toujours remise à la mandature suivante, ce qui quelque part relève de la malhonnêteté.
 
Justement, le 8 février dernier, le Conseil des ministres adoptait le projet de Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, qui doit définir pour les sept années à venir le périmètre stratégique de l’armée française, les équipements nécessaires à sa réalisation et les moyens budgétaires. Quelles sont les grandes lignes de cette LPM et qu’en pensez-vous ?
Les grandes lignes de cette loi correspondent à ce que j’ai dit précédemment. Cette loi va permettre de ramener les armées à la hauteur des nécessités de défense d’une part et du nombre d’opérations d’autre part. Le principal problème des armées françaises sous le quinquennat Hollande était justement l’inadéquation entre les missions et les moyens.
 
Après 18 mois d’immobilisation et 1,3 milliard d’euros de travaux, le porte-avions Charles de Gaulle devrait repartir sur les flots jusqu’en 2040. Dans le cadre des réflexions autour de la LPM, certains appellent déjà à la réalisation d’un nouveau porte-avions, espérant même obtenir le remplaçant du Charles de Gaulle avant que ce dernier n’arrête de naviguer, ce qui permettrait à la France de retrouver "la permanence à la mer". Est-ce une priorité pour la défense française ?
Je crois que, compte tenu des difficultés budgétaires de la France et de la nécessité de disposer d’un système de défense en adéquation avec la réalité conflictuelle, la question du porte-avions doit être posée sans tabou, tout comme celle de la dissuasion nucléaire, dont chacun a noté que toute réflexion sur le sujet était exclue des réflexions générales de défense depuis le Livre blanc de 2008. Cela constitue une faute à la fois intellectuelle et politique.
En ce qui concerne le porte-avions, la question se pose de la nécessité d’un porte-avions. C’est un concept très ancien, conçu entre les deux guerres parce que nous ne disposions pas à ce moment-là de capacités de ravitaillement en vol. Ceci a changé. Aujourd’hui, il faut bien comprendre que le porte-avions est d’abord un outil d’action non pas de politique extérieure mais de politique intérieure. Quand le président français ne sait pas quoi faire – on l’a très bien vu sous la présidence Hollande –, il envoie le porte-avions se promener en Méditerranée orientale. Il est clair que l’efficience d’un avion est très supérieure s’il est posé comme aujourd’hui dans la base aérienne dont nous utilisons Jordanie que s’il décolle d’un groupe aéronaval. Le prix du kilogramme d’explosif déposé par un Rafale décollant du porte-avions est en effet infiniment plus élevé que le même kilogramme déposé par un avion qui aura été conduit par ravitaillement en l’air ou qui décollera d’une base aérienne qu’on saura toujours trouver, l’histoire le prouve, autour d’un théâtre d’opérations.
La question du porte-avions se pose d’autant que désormais, c’est un fait nouveau, les armes capables de détruire les porte-avions en mer existent. Les Chinois s’en sont dotés, et il est probable qu’un prochain conflit conventionnel – et j’espère qu’il n’y en aura pas – amènerait la destruction de ces flottes de porte-avions extrêmement rapidement. Il est donc temps de conduire une vraie interrogation sur le bien-fondé de conserver des porte-avions comme certaines composantes d’ailleurs de la dissuasion nucléaire.
 
Concernant celle-ci, Emmanuel Macron a déclaré qu’elle constituait la "clef de voûte de la stratégie de défense" et a confirmé le lancement de "travaux de renouvellement de nos deux composantes" océanique et aérienne. Quels sont les besoins et les défis à relever dans ce domaine ?
Il y a un vrai piège du nucléaire, celui de l’endormissement citoyen. Depuis longtemps, les présidents de la République affirment que le nucléaire constitue le cœur de la défense et répètent ad nauseam la même chose sans que la réflexion avance d’un millimètre ... ce qui permet tranquillement de réduire les budgets militaires C’est l’assoupissement nucléaire. C’est à l’abri de ce mensonge que l’on a pu dire aux Français qu’ils avaient moins besoin de forces conventionnelles, qu’elles pouvaient être réduites, comme si leur soi-diasant assurance vie les protégeaient aussi contre tous les petits accidents de la vie quotidienne ! Le nucléaire a été un piège pour les armées françaises, qui y ont perdu leur capacité opérationnelle.
Il est temps de rouvrir un véritable débat sur le nucléaire. Bien sûr, il est hors de question de se priver de la sécurité nucléaire. Mais la question demeure : quel nucléaire ? Pour quoi faire ? Quelles composantes ? Quel type d’arme doit-on avoir ? Faut-il changer très rapidement de missile,
passer du M51 (1, 2, 3 ou 4)[NVN6]
  ? Faut-il avoir encore une composante aérienne, une composante sur porte-avions ? Rien n’est moins sûr. Faut-il assurer encore une permanence à la mer ? Rien n’est moins sûr. Faut-il changer de plate-forme sous-marine aussi souvent que nous le faisons – nous le faisons beaucoup plus souvent que les Américains ? Rien n’est moins sûr. Il y a des logiques industrielles, d’ingénierie qu’il ne faut pas mépriser, mais aujourd’hui, je pense qu’il est nécessaire et urgent de poser un vrai débat sur la dissuasion.
 
Il faut bien comprendre que la dissuasion n’est pas nucléaire. La dissuasion, c’est l’équilibre et la cohérence du système entre les forces nucléaires et les forces conventionnelles. Considérer que la dissuasion nucléaire est une des quatre missions fondamentales des armées est évidemment une erreur. La dissuasion en est une mais il s’agit bien de cohérence. Là est le problème. Si, à partir du début des années 2020, les budgets militaires ne sont pas suffisamment abondés, il y aura un effet d’éviction, c’est-à-dire que les nécessités budgétaires relevant du renouvellement et de la modernisation de l’arsenal nucléaire, vont entraîner mécaniquement la diminution les budgets consacrés aux forces opérationnelles. Il faudra donc augmenter à nouveau les budgets ou bien retrouver des équilibres en se posant sérieusement la question de ce qui constitue la véritable dissuasion.
Le débat nucléaire s’est figé complètement à partir de la fin de la guerre froide. On est resté sur des positions qui n’ont jamais véritablement été réfléchies, pour un certain nombre de raisons que l’on comprend bien, mais qui ont assez rarement à voir avec les véritables nécessités de la défense de la France.
 
La LPM fait de l’autonomie stratégique de la défense française une priorité inconditionnelle. Quels sont les enjeux et est-ce compatible avec les ambitions politiques en matière de défense européenne, notamment le développement d’une coopération en matière industrielle ?
La question que vous posez est importante. La France ne peut pas abandonner son autonomie de défense au profit d’une Europe qui ne serait pas capable de la défendre. Donc la France doit faire extrêmement attention. Les principes de mutualisation des armements, etc. sont de beaux principes théoriques mais la France ne doit pas en pâtir en termes de capacité d’autodéfense. Comme je le disais plus haut, il faut aller de manière ferme vers l’Europe. La défense de l’Europe doit être européenne, nous n’avons pas le choix, mais en même temps, nous ne devons pas nous départir de notre autonomie de défense qui est aujourd’hui la garantie de la sécurité des Français, de la France métropolitaine et ultramarine
 
Enfin, que pensez-vous du service national universel proposé par le président ?
Pour l’instant, ce projet est parfaitement flou. Il s’agit d’un gadget électoraliste, qui repose sur le fantasme que les Français ont du service national, qui paraît aujourd’hui paré de toutes les vertus – vingt ans après sa suspension – et qui repose également sur un nouveau ressenti : celui du besoin de Nation et d’État face aux menaces extérieures. Le service national universel s’attaque aux effets et non aux causes. Il vaut mieux utiliser ce qui existe déjà, à savoir le service civique. C’est bien que les jeunes Français se désintéressent un moment d’eux-mêmes et aillent donner à la Nation. Il y a également le service militaire volontaire ou le service militaire adapté qui fonctionnent. Je crois que ce serait une erreur profonde de se lancer dans une nouvelle construction qui a toutes les chances de ne pas marcher et qui mettra de toutes façons beaucoup de temps à fonctionner. Si cette affaire-là est lancée, il faudra en tous cas conduire d’abord une expérimentation pour voir en vérifier la pertinence. Mais si ce projet devait être porté essentiellement par la défense, le risque serait alors que son coût soit une profonde dégradation de cette armée que la LPM veut restaurer. En aucune façon la défense ne doit être la victime de ce projet, parce que les Français ont besoin d’une défense militaire face à la montée des menaces et des risques.
Envoyé par l'auteur - Propos recueillis par Thomas Delage, le 9 mars 2018

Un visage à la vertu militaire

Publié dans Du côté des élites
Arnaud Beltrame a donné un visage à la vertu militaire
 
Arnaud Beltrami est aujourd’hui l’incarnation du courage, celle des valeurs militaires où l’honneur, l’abnégation, l’obsession du succès de la mission tiennent une place centrale à côté du principe d’humanité. D’autres les partagent bien sûr, mais l’armée les cultive, en sculpte les caractères de ses soldats afin qu’ils aient la force d’aller, si la Nation le leur demande, au bout de leur engagement dussent-ils, pour cela, donner leur vie.
D’autres gendarmes, d’autres marins, d’autres aviateurs, d’autres soldats, innombrables, sont allés et vont encore, chaque jour, au bout des risques qu’implique leur devoir. D’autres demain se lèveront, quels que soient les dangers, pour que la France demeure libre de l’ennemi et de l’insécurité : c’est la condition même de l’existence de notre patrie. Certains, trop rares, marquent durablement les souvenirs. Ainsi, le général de gendarmerie Guy Delfosse qui, le 27 mars 1984, "donne un magnifique exemple d’abnégation en accomplissant jusqu’au sacrifice suprême son devoir de citoyen et de militaire de la gendarmerie" : il  refuse de se plier aux injonctions de deux terroristes de la branche lyonnaise d’Action directe qui l’abattent froidement. Ou encore la section d’infanterie qui, le 27 mai 1995, baïonnette au canon, sous le feu ennemi, part à l’assaut du pont de Vrbanja sous les ordres du lieutenant Heluin et de notre actuel chef d’état-major des armées, le général François Lecointre. Parmi d’autres, ces héros sont les jalons du roman français, les incarnations du courage et de l’honneur.
 
Aujourd’hui, sans que les citoyens français en aient une claire conscience, au Sahel, au Levant, ailleurs dans le monde, des soldats français presque anonymes sont grièvement blessés et meurent dans l’exécution de leurs missions au service de la France. Noyés dans l’écume des jours, vites oubliés, leur courage et leur sacrifice disparaissent presque instantanément dans le brouhaha médiatique qui ne retient, un instant que les images des drapeaux tricolores drapant les cercueils alignés de la cour d’honneur des Invalides. Arnaud Beltrame, dont chacun se souviendra, les représente tous, ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain : il a, par son courage, donné un visage à la vertu militaire, celle envers laquelle George Clémenceau rappelait que la nation avait un devoir. Arnaud Beltrame, les soldats de France te remercient : tu es désormais leur visage.
 
Car il s’agit bien non d’un coup de tête mais de courage, le vrai, c’est-à-dire d’une décision prise en toute connaissance du danger parce qu’elle correspond au devoir et à l’honneur. Issu de l’artillerie, major de sa promotion d’élèves-officiers à Coëtquidan puis de sa promotion à l’école des officiers de la gendarmerie, Arnaud Beltrame est un officier brillant, accompli : toute le prouve dans sa carrière. C’est un homme des chemins de crêtes et des choix difficiles : il progresse à force d’engagement et de volonté, devient chuteur opérationnel au sein de l’escadron parachutiste du GIGN, est engagé en zone de combat en Irak ce qui lui vaudra la croix de la valeur militaire
Sa décision rapide en ces dramatiques instants du 23 mars reflète parfaitement le sens de la mission et le rapport très particulier que le militaire entretient avec la mort. Il l’accepte une fois pour toute : lorsqu’il s’engage, il donne sa vie à la nation. Point. C’est bien là la grandeur de ce métier : je donne ma vie et je ne choisis plus les missions que l’on me donnera. Je les accepte, j’irai jusqu’au bout, quel que soit leur danger, sans esprit de recul, parce que je sers. Le militaire est au service de la France, au service des Français, jusqu’au sacrifice suprême si le devoir et l’honneur l’exigent. Arnaud Beltrame est mort pour la patrie : il est un héros qui servira de guide demain aux générations de jeunes français qui jugeront, comme lui, que la France et sa liberté sont une cause qui mérite que l’on meure pour elle.
 
Les Français se souviennent davantage des noms de frères Kouachi, les terroristes de Chalie Hebdo, ou de Salah Abdeslam, l’un des cerveaux de l’attentat du Bataclan que de ceux des membres des forces de police et de gendarmerie qui ont risqué leur vie lors des assauts donnés pour mettre un terme à ces barbaries. Désormais, ils sauront mettre un visage et un nom derrière tout ce courage, ce sens de l’honneur et du devoir qui assure leur sécurité : celui d’Arnaud Beltrame.
Le 1er juin 1995 à Vannes, lors de la cérémonie en l’honneur des deux marsouins morts dans l’assaut de Vrbanja le président Chirac déclare : "les marsouins Amaru et Humblot sont morts pour une certaine idée de la France, une France qui refuse de s’abandonner à la fatalité et à l’irresponsabilité." C’est pour la même idée de la France qu’Arnaud Beltrame a donné, le 23 mars, sa vie à la France.

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Monde, 27 mars 2018

La crise de la parole militaire

Publié dans Du côté des élites
La crise de la parole militaire
 
Il faut remonter au putsch du 21 avril 1961 pour trouver une crise aussi aigüe entre le chef de l’exécutif et la hiérarchie militaire. La grande différence est que le coupable du jour, le général d’armée Pierre de Villiers brutalement poussé à la démission, est aussi légitime au sein des armées que parfaitement loyal envers la République et son chef le Président, aussi unanimement apprécié des femmes et des hommes de l’Institution militaire que reconnu par l’ensemble de la classe politique.
Cette issue brutale est l’aboutissement d’une crise latente. Le feu couvait depuis longtemps que les responsables politiques étouffaient sous le couvercle d’un devoir de réserve perverti ; il a explosé sous l’effet d’un autoritarisme juvénile qui, détruisant brutalement une image forgée en deux mois par Emmanuel Macron à coup d’habiles postures martiales, a placé une institution et une nation dans la stupéfaction, brisant durablement le lien de confiance entre le chef des armées et ces dernières.
Cette acmé cristallise un malaise grandissant au sein de l’institution militaire, né certes de l’écart grandissant entre les missions et les moyens avec une nette aggravation depuis 2013, mais surtout de la croissante incompréhension par les responsables politiques de ce que sont l’armée, les militaires, leur psychologie, leur métier si spécifique. De plus en plus nombreux furent les responsables militaires, en activité ou non, à prendre la parole. Par peur du message on fit taire les messagers, les accusant de déloyauté, les punissant pour faire exemple. Les auditions des grands chefs devant la représentation nationale ne produisant que peu d’effet, c’est naturellement dans l’espace public – l’agora démocratique – que se réfugia la parole. Lors du dernier quinquennat, ce furent ainsi la voix des familles qui imposa au ministre l’amélioration des conditions de vie sur les théâtres d’opération ou l’accélération de la refonte du système de solde Louvois. C’est la multiplication des prises de parole sur le caractère impératif des réinvestissements de défense qui imposa l’idée lors de la campagne présidentielle du printemps dernier.
Ces propos officiellement combattus se sont faits mieux entendre parce qu’ils étaient plus légitimes. Pendant la guerre froide, la centralité de la dissuasion nucléaire, le nombre limité des opérations extérieures, avaient fait de la défense un exercice essentiellement politique et réduit le rôle du militaire dans la nation. La professionnalisation, la multiplication des opérations extérieures, la guerre réelle, son cortège de morts et de blessés, ont changé la donne. La guerre est devenue réalité : le sentiment de la responsabilité directe de la hiérarchie s’est accru tandis que l’expertise militaire a retrouvé une importance que le politique ne veut pourtant plus reconnaître. La tendance a même été d’en nier la nécessité : ainsi, la "nouvelle gouvernance" installée au cours du dernier quinquennat visait ouvertement à reléguer le militaire à son rôle technique, lui retirant par exemple la réflexion stratégique et la politique des ressources humaines, tel roitelet du cabinet décidant pour sa part des promotions et des carrières.
Parallèlement, l’intelligence de la chose militaire s’est réduite au sein de la classe politique, provoquant des crises politico-militaires graves comme celle née de l’accident de Carcassonne (2008) ou, pire, celle de ce 14 juillet, les deux ne traduisant au fond qu’une incompréhension profonde. Le sentiment juste de subir plus que les autres ministères – et souvent à leur place - les déflations et les réductions budgétaires a encore accru les aigreurs nées du décalage entre le temps court des préoccupations politiciennes et le temps long de la défense. Des tensions de plus en plus vives, des nécessités de plus en plus criantes, un couvercle de plus en plus lourd : inévitablement les prises de parole se sont multipliées, les rapports se sont tendus. La corde a cassé.
Crise dramatique que celle de ce 14 juillet ! La première erreur présidentielle est celle de l’humiliation publique devant les siens d’un grand serviteur de l’Etat se battant pour la défense des Français. La deuxième est celle du rapt des 850 millions d’euros dont tous les experts, de droite comme de gauche, estiment qu’il est une faute. La troisième est, au-delà des postures, l’évidence d’un manque de considération pour les armées. Mais le plus grave est le reproche fait à un fonctionnaire de très haut rang de donner - à huis clos - son avis technique à la représentation nationale.
Si le Parlement ne doit plus entendre que la doxa concoctée au plus haut niveau, alors la France fait bien face à une crise institutionnelle grave.

Envoyé par l’auteur, paru dans Le Monde, 20 juillet 2017
 
Général (2S) Vincent Desportes
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française

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