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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

L'expression des militaires

Publié dans Du côté des élites
Spécificité militaire et droit d’expression : un lien consubstantiel
 
La spécificité du militaire n’est pas d’être simplement un manieur de sabre : elle est aussi de devoir penser la défense pour l’immédiat et pour le temps long. C’est son rôle social dans et pour la Nation. L’expression des militaires sur les problèmes organiques et stratégiques n’est donc pas seulement légitime, elle est nécessaire : les restrictions qui lui sont portées sont les meilleures ennemies de la défense de la France. Les militaires ont un devoir d’expression spécifique.
 
Une expression nécessaire pour la Nation
L’histoire indique clairement l’importance de la liberté d’expression des militaires. Après la remarquable victoire napoléonienne de Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui font de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable qui participera à la chute de Napoléon et dont nous souffrirons durement à trois reprises. A l’inverse, l’esprit du "je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre" de Mac Mahon a directement conduit à la défaite de 1870. C’est la même attitude adoptée par le général Gamelin de 1935 à 1940 qui nous conduira au nouveau Sedan – dont les Français se souviendront dans des siècles comme nous-mêmes des déroutes de Poitiers, Crécy ou Azincourt – alors qu’il était évident, au moins depuis septembre 1939 et la campagne de Pologne, que notre posture militaire était celle de la défaite. Mais la doxa n’était pas discutable : "les Allemands attaquent par le Nord et la meilleure défense est celle du feu centralisé".
 
Cette impérieuse nécessité de l’expression tient à la nature dialectique de la guerre et de la stratégie. Il s’agit toujours de contourner la volonté de l’Autre et de prendre le coup d’avance qui permet de l’emporter. Comme l’écrit le général Beaufre, la stratégie "est un processus d’innovation permanente".  Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Dans cet exercice dialectique, il faut impérativement donner toutes ses chances à l’innovation créatrice, mobiliser toutes les ressources de l’intelligence, pour prendre et conserver l’avantage. Selon la formule américaine, il faut impérativement "think out of the box", penser "à côté", laisser libre court à la pensée critique, donc en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Le général Beaufre avait à nouveau parfaitement raison lorsqu’il affirmait : "dans les armées, la discipline doit être stricte mais la pensée doit être libre". Il n’y a pas d’armée victorieuse qui n’ait d’abord su créer les conditions de l’expression de la pensée libre des cerveaux dont elle dispose.
Par ailleurs, la guerre est un phénomène trop complexe pour être réfléchie de manière uniquement rationnelle, ou uniquement pragmatique ; sa compréhension suppose la confrontation de la théorie et de l’expérience. La démarche "du haut vers le bas" ne peut suffire, pas plus que celle "du bas vers le haut". La vérité sur la guerre se situe au croisement des idées et des réalités : la stratégie - ni science, ni art, nous le savons au moins depuis Clausewitz - est une discipline qui suppose, comme la médecine, à la fois une solide connaissance théorique et un esprit pragmatique, expérimental, ouvert sur les changements.

La réflexion stratégique ne peut qu’être multiple avec des champs de débat différents. Il faut donc que se croisent les théories et appréciations politiques d’une part, la pratique des professionnels d’autre part. Cette pratique, cette perception concrète de la réalité de la guerre, à tous ses niveaux, doit s’exprimer, de manière libre, sinon la Défense s’enlise sur les doctrines "a priori", les visions sclérosées, la rigidité maladive du commandement opérationnel dont la France a tant souffert : l’été 1870, août 1914 et mai 1940 en sont de terribles exemples. L’éternelle tentation politique de vouloir dominer la guerre doit être contrebalancée par l’attitude conjuguée d’obéissance et de fermeté que préconisait de Gaulle : car, disait-il "rien ne provoque davantage l’ingérence que le manque d’assurance d’en bas".
Pour la Nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La Nation est portée par ses corps sociaux qui, dans le temps, dépassent l’Etat et survivent à ses différentes expressions. Les Institutions se situent au-delà des formes momentanées de l’administration. Il est de leur devoir, parfois, de se défendre contre les menées trop politiciennes. Les corps sociaux incarnent des réalités et des pérennités qui vont au-delà du court terme politique. Soutenir la Nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal. A ce titre, le corps social militaire, ses élites en particulier, ont le devoir – et doivent avoir le droit - de faire valoir leurs points de vue, car ils appartiennent à la Nation bien avant que d’appartenir à l’Etat.
 
Enfin, la vieille règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Fascinant est le constat de Foch qui analyse le style de commandement des armées de la défaite de 1870, considérée avant tout comme une panne de l’intelligence stratégique et opérationnelle : "un commandement supérieur comprimant systématiquement la pensée de ses subordonnés ne pouvait s’étonner de voir à ses côtés, aux heures sombres, de simples pions au lieu d’énergiques auxiliaires". Quand les militaires ne sont pas autorisés à formuler des idées ni à élaborer des stratégies, ils se cantonnent à la pure technicité de leur métier. Ils perdent le goût de la pensée et de son expression, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures noires - les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Koenig – ne sont plus attirés par une profession réduite à son rôle technique où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes.
Il ne faut pas ignorer ici le danger très actuel constitué par la conjugaison perverse de plusieurs tendances lourdes : fortes et continuelles déflations, multiplication des opérations, "recentrage" des militaires vers l’opérationnel, civilianisation des postes de conception. Devant l’impérative obligation de satisfaire d’abord aux besoins opérationnels, les armées arbitrent toujours – et à tort – en faveur de ceux-ci, sciant ainsi la branche qui les porte. Ce sont d’une part les formations non techniques, les formations supérieures et d’ouverture qui en pâtissent, ce qui ne peut que diminuer la capacité de l’élite militaire à prendre part utilement aux débats généraux. Au cours des vingt dernières années, par exemple, les durées de formation supérieures à l’Ecole de Guerre ont tout simplement été divisées par deux ! Ce sont d‘autre part les centres et cellule internes de stratégie et de doctrine qui sont sans cesse menacés et doivent rendre, à flux continu, des effectifs : cela se traduit mécaniquement par un affaiblissement de la capacité de réflexion des armées.
 
Une dérive dangereuse
De plus en plus cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer peu à peu de la réflexion sur la défense : les institutions de la Vème République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Toute contestation de l’organique, mais aussi de l’opérationnel, est très vite assimilée à une contestation de l’exécutif.
Certes, l’institution militaire recommence à prendre la mesure du rôle qu’elle doit tenir, pour la France, dans la défense de la Défense. Depuis une quinzaine d’années, les officiers ont repris la plume et s’expriment plus fréquemment. Hélas, les publications de la très grande majorité d’entre eux constituent d’excellentes vitrines de leurs propres actions professionnelles au cours des engagements qu’ils vivent au quotidien sur le terrain… et donc d’excellentes vitrines de l’excellence encore maintenue des armées françaises. Mais le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique, sauf à exprimer la pensée officielle, a fini par l’écarter de la pensée stratégique qu’il a le devoir d’enrichir mais qu’il n’ose plus exprimer.
 
Aujourd’hui, trop peu d’officiers jouent leur rôle de "stratège pour la France", un rôle qui constitue pourtant, on l’a dit, une part importante de leur raison d’être dans la Nation. Très peu s’expriment sur le fond dans des media grand public : ils restent cantonnés au cercle restreint des professionnels de la défense. On ne les entend pas sur les grandes problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. On leur dénie la capacité de s’exprimer sur l’état réel des forces, et l’aptitude à émettre une opinion quant aux stratégies générales. S’ils se permettent quelque commentaire à l’encontre de la ligne officielle de l’Elysée, la sanction est immédiate.
Les règles sont élémentaires et connues de tous. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer en dehors de quelques avis techniques, et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s‘exprime - même de manière mesurée - en dehors du champ technique, il est immédiatement sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il s’exprime sous le couvert de l’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel.
 
N’en doutons pas : même si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité parce qu’elle suscite le dynamisme intellectuel et conditionne l’excellence de la pratique stratégique. L’équilibre est difficile à trouver, mais le déséquilibre en faveur du silence est la marque avant-première de la sclérose et de la défaite.
L’équilibre ne peut s’établir par décret, mais il est sûr que, dans l’intérêt même de la France,  l’homme d’Etat doit tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit et l’expression critique dans les armées : or, force est de constater que la tendance est exactement inverse. Les Français doivent en être sûrs, parce qu’ils l’ont payé très cher, en souffrances et en humiliations : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son "cœur de métier" constituent une menace directe pour leur sécurité.
Paru sur le bulletin de l'ASAF - Association de soutien à l'Armée française - Janvier 2016
 
 
 Dernier ouvrage publié : "La dernière Bataille de France", Gallimard, Paris, Octobre 2015

"l'armée française bientôt épuisée"

Publié dans En France
"Au rythme actuel, l'armée française sera bientôt épuisée"

L’armée française a-t-elle aujourd’hui les moyens de faire face aux menaces ?

Nous sommes dans une situation extrêmement critique. D’un côté, les menaces s’accroissent, le feu a pris tout autour de l’Europe, de l’Ukraine au Sahel en passant par le Moyen-Orient. De l’autre, les capacités de notre défense sont constamment réduites : moins 25% sous Nicolas Sarkozy et à peu près la même chose sous François Hollande, selon l’actuelle loi de programmation militaire, même après la légère rectification décidée par le Président. Vérifiez vous-même. Si cette pente vertigineuse n’est pas sérieusement redressée, les armées françaises vont tout simplement disparaître : le dernier soldat français défilera sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2040.
Ce qui est terrible, c’est que l’institution militaire, silencieuse par nature, est incapable de se défendre elle-même, comme peuvent le faire d’autres corps sociaux, médecins, architectes, avocats disposant "d’Ordres" dont c’est la mission. Des voix citoyennes doivent s’élever, au nom de la Nation. Mon devoir était de pousser un cri d’alarme. C’est l’objet de cet ouvrage, hélas plus réaliste que pessimiste.
 
Pourquoi ce grand écart entre missions et moyens ?
L’Europe a tué l’idée de guerre dans l’esprit des citoyens européens. Ils ont cru que le "soft power" pourrait remplacer le "hard power". Nous avons intellectuellement "quitté l’histoire" en imaginant être parvenus dans un monde post-moderne qui avait définitivement éliminé la guerre et la barbarie.
Si la guerre a disparu, pourquoi conserver des armées ? Les citoyens se sont désintéressés de la défense dont les investissements sont devenus peu à peu illégitimes. En aval, on a pu, sans coût politique, rogner sur les budgets de défense pour redistribuer aux corps sociaux qui, eux, descendent dans la rue.
 
Le 29 avril, le président Hollande a annoncé une rallonge budgétaire de 3,8 milliards d’euros sur quatre ans pour la défense. Est-ce suffisant ?
C’est un frémissement positif mais insuffisant. Il s’agit simplement d’un ralentissement de la diminution du budget des armées … et surtout d’une manœuvre de communication. Mais ce geste symbolique - qui doit être salué - ne rétablit pas l’outil militaire à la hauteur des menaces et des ambitions de la France. Il est vrai qu’en 2016, on va recruter, et que le budget a été renforcé de 600 millions pour passer de 31,4 milliards d’euros dans la Loi de programmation initiale à 32 milliards. Mais la déflation des effectifs reste programmée et va reprendre. Les hausses sérieuses de budget ne sont prévues qu’après 2017 ! Autant dire que le gouvernement fait des promesses pour un avenir que personne ne connaît.
 
Quel serait le budget militaire idéal ?
Il n’y a évidemment pas de jauge absolue, tout dépend des ambitions, des menaces et de la façon dont on emploie le budget. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que l’armée française est largement sur-employée par rapport à ses capacités. Elle s’use. Elle ne peut plus se reconstituer (formation, entraînement, remise en condition…) entre deux engagements. Elle risque de se retrouver dans la même situation que l’armée britannique qui, malgré un budget supérieur au nôtre (plus de 40 milliards d’euros), est aujourd’hui incapable d’aller opérer au sol sur les théâtres extérieurs.
 
Pourquoi la Grande-Bretagne est-elle dans cette situation ?
Son armée a été sur-engagée par rapport à sa capacité. Presque simultanément, elle a déployé jusqu’à 40 000 soldats à Bassora en Irak et jusqu’à 10 000 dans le Helmand en Afghanistan, un effort très au-delà de ses possibilités et qui l’a profondément usée. Résultat, si l’armée britannique bombarde encore ici et là, il n’y a plus désormais aucun contingent britannique significatif engagé dans des opérations extérieures. L’armée britannique s’est détruite par sur-emploi et mettra a minima quatre ou cinq ans à se reconstruire. Pour tenir dans la durée, les armées américaines considèrent qu’on ne peut déployer au maximum qu’un soldat sur sept, sans épuiser le capital.
 
Et l’armée française, est-elle épuisée ?
En France, on applique un ratio de un sur six, largement dépassé aujourd’hui. Au rythme actuel, elle sera bientôt épuisée, particulièrement dans les forces terrestres. Nous sommes toujours capables de réussir des opérations coup de poing comme l’opération Serval, lancée en janvier 2013 au Mali pour arrêter la percée djihadiste. Mais on ne sait plus s’engager efficacement sur le long terme alors que tous les conflits auxquels nous prenons part sont des conflits longs.
 
Il y a des choix à faire : de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Les 7 000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une plus-value très limitée au regard des inconvénients majeurs de ce déploiement avant tout politique. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation continuelle des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle casse un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. L’armée n’est pas un stock de vigiles à déployer devant les lieux de culte !
 
La France a la chance d’avoir une belle armée, capable du meilleur. C’est la seule qui puisse encore défendre l’Europe. Il faut précieusement prendre soin de ce capital inestimable sans oublier que reconstruire une armée est extrêmement long et complexe. L’armée irakienne formée à coup de milliards de dollars par les Américains s’est "débandée" face à Daech. De même, l’armée malienne formée par la Mission européenne n’a guère résisté aux premiers coups de feu des Touaregs. Idem pour l’armée afghane, on l’a encore vu récemment à Kunduz devant les talibans…
 
Mais avec l’Europe de la Défense, ne peut-on pas mutualiser les moyens militaires ?
Notre horizon doit être l’Europe de la Défense. Mais, à ce jour, nous ne sommes parvenus à rien de sérieux. Le meilleur exemple de l’inanité de l’Europe de la défense, ce sont les Groupements tactiques de 1 500 hommes, parfaitement équipés et entraînés… mais qui n’ont jamais été utilisés, ni au Mali, ni en République centrafricaine alors que l’occasion en était clairement donnée.
A l’heure de la montée des dangers, la France ne doit surtout pas se départir des moyens de défense qu’elle possède encore. C’est pourquoi ces questions ne sont pas de nature budgétaire mais d’abord un problème de vision, de sens de l’Etat et de volonté politique.
 
Et l’OTAN ?
Malheureusement, aujourd’hui, il faut le dire, l’OTAN est préjudiciable aux intérêts de la défense européenne : la survie de cette organisation d’un autre âge est la première cause de l’effondrement des budgets européens de défense. Les Européens rêvent toujours du soldat Ryan… qui ne reviendra jamais plus les défendre. Le "pivot" américain vers le Pacifique n’est pas une vue de l’esprit : il est une tendance lourde, irréversible.
L’intérêt bien compris des Américains serait d’imposer l’autonomie aux Européens, mais, par courte vue, ils craignent une Europe-puissance qu’il faudrait admettre à part entière dans la gestion des affaires du monde. L’OTAN ? Oui, mais profondément transformée, sans "primus inter pares" et dans laquelle les Européens seraient au minimum "l’actionnaire majoritaire".
 
La France est-elle vraiment menacée ?
Ce n’est pas parce que la France, tout au bout de sa péninsule européenne, se croit protégée, qu’elle l’est. Au contraire. Après les Etats-Unis, elle est pour les djihadistes le deuxième "Grand Satan". Les menaces sont concrètes. Quand l’armée française s’engage au Mali, elle va détruire des djihadistes qui ont l’intention de semer la terreur en France. L’intention de Daech est de perpétrer des attentats de masse sur le territoire national : la destruction de l’Etat islamique est dans l’intérêt immédiat des Français. Cela rend bien secondaires beaucoup d’autres considérations.
 
Mais ces menaces ne sont-elles pas avant tout du domaine de la police ?
Il y a un continuum entre sécurité et défense, mais l’une et l’autre sont complémentaires et nécessaires. Nos frontières sont poreuses, et plus on traitera la menace "à l’avant", moins on aura à le faire sur le territoire national. Ne rêvons pas d’une ligne Maginot antiterroriste : toutes les forteresses ont vocation à être détruites ou contournées. Cette "défense de l’avant", il faut sans relâche en expliquer la nécessité aux Français : plus les théâtres d’opérations sont lointains, moins le citoyen les relie à sa propre sécurité.
Pourtant, il n’y a pas d’autre solution que d’aller là où se trouvent les sources de la violence, et les tarir. L’erreur majeure serait de confondre "continuum" et "fusion". Il faut consolider la coopération entre défense et sécurité, mais les missions et les moyens doivent rester spécifiques.
 
Vous êtes donc d’accord avec les opérations lancées de l’autre côté de la Méditerranée ?
Ce n’est pas la multiplication des interventions qui fait une stratégie. La France s’engage partout, mais on a du mal à identifier clairement une stratégie dans toutes ses dimensions. Elle pare au plus pressé, basculant ses efforts au gré des départs de feu sans jamais parvenir à traiter les problèmes "au fond". Faute de pouvoir envoyer sur les théâtres des contingents adaptés aux enjeux, on projette des forces, on s’active au mieux, mais on ne travaille pas dans la durée ; souvent, on perd la nuit ce qu’on avait gagné dans les combats du jour.
C’est le Sisyphe interplanétaire, version casque lourd. On le voit en République centre-africaine, en Afghanistan et dans le désastre de Libye. Dans mon livre, j’affirme qu’on a transformé nos armées en "kit expéditionnaire", toujours à la peine pour transformer les gains tactiques en succès stratégique. Faute de budget, de moyens, l’armée française est capable de gagner des batailles, mais plus des guerres, car cela supposerait d’assurer la permanence des effets. Pensez qu’au Sahel, 3 500 soldats sont mobilisés sur un territoire plus vaste que l’Europe !
 
Alors que c’est un point fort de la France, vous remettez aussi en cause l’inflation technologique militaire. Pourquoi ?
Parce que l’effet délétère des coupes budgétaires sur nos forces est d’autant plus violent qu’il se couple avec un armement toujours plus sophistiqué et donc toujours plus coûteux. Or, cette inflation technologique - par elle-même réductrice des parcs et flottes - se traduit in fine par la contraction des formats et déflation des effectifs, une logique perverse… La technologie est utile. Cependant, l’hyper-sophistication produit des armées excellentes dans la bataille, au niveau technique, mais médiocres dans la guerre, au niveau stratégique. Quel triste exemple que l’Afghanistan, où la coalition internationale mobilisait les deux-tiers des budgets militaires du monde, où le différentiel technologique était le plus élevé de toute l’histoire militaire, sans qu’aient pu être vaincus quelque 30 000 talibans équipés de kalachnikovs !
La technologie ne confère pas hélas le don d’ubiquité qui serait fort utile vu la multiplicité de nos théâtres d’opération. Quand la France acquiert une frégate de dernière génération pour un milliard d’euros, elle se prive de quelque 10 navires plus modestes mais qui seraient plus efficaces pour surveiller son espace maritime, le deuxième du monde !
 
Faut-il alors remettre en question la dissuasion nucléaire ?
Du moins faut-il veiller à ce qu’elle ne devienne pas notre nouvelle ligne Maginot. Cette arme de non-emploi n’est utile que si on dispose d’une armée d’emploi, seule à même de prévenir son contournement et de faire face aux multiples enjeux sécuritaires infra-nucléaires. Or, le nucléaire, qui mobilise environ 20 % du budget d’investissement des armées, est une des premières victimes de l’inflation technologique ; il pourrait rapidement atteindre 30 % des dépenses militaires compte tenu des renouvellements de programmes prévus dans les dix ans à venir.
Il est temps de maîtriser une dérive perverse pour la défense française et d’envisager enfin la défense de manière globale. En ce sens, la sacralisation actuelle du nucléaire est une des plus graves menaces sur la sécurité des Français.
 
Pourra-t-on gagner la lutte contre Daech ?
Seulement si on trouve la stratégie commune, donc le but à atteindre. Pour l’heure, faute de savoir ce qu’on veut faire dans un Moyen-Orient qui a enterré les accords Sykes-Picot [délimitant une frontière entre l’Irak et la Syrie, NDLR], on mène une guerre de "containment" pour gagner du temps, le temps nécessaire pour déterminer le compromis possible entre les différentes parties prenantes, Iran, Arabie Saoudite, Irak, Turquie, Israël, etc.
Mais sans accord entre Obama et Poutine, sans reconnaissance des intérêts légitimes des uns et des autres, on ne pourra pas définir un objectif commun et donc nous continuerons à perdre du terrain comme nous le faisons, malgré toute notre force militaire, depuis l’été 2014.
 
La Russie n’est donc pas notre adversaire ? Fallait-il alors lui vendre les navires Mistral ?
Je pense qu’il ne fallait pas lui livrer les Mistral, car il faut fixer des limites à Vladimir Poutine : il n’en respectera la France que davantage. C’est important ! D’autant plus que c’est le même Poutine qui fixe à présent le tempo des relations internationales.
Et lui, il a une vision : replacer la Russie au cœur du jeu international, préserver ses intérêts au Sud de la Méditerranée et sa base militaire de Tartous en Syrie, et enfin se défendre des mouvements djihadistes sur la frontière sud de la Russie. Son intervention a rebattu les cartes. Vendre ces navires à l’Egypte n’est pas un mauvais choix : cet Etat doit rester solide et ne pas devenir une zone de guerre comme ses voisins.
 
Le gouvernement a-t-il tort de réclamer le départ de Bachar al-Assad ?
La première vertu du stratège, c’est le réalisme. La mission première d’un chef d’Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens, pas de faire de la morale. Désormais les choses sont cependant plus claires : Bachar al-Assad est militairement soutenu par la Russie et il fera donc partie du compromis à trouver pour sortir de cette crise.
Le rendez-vous de New-York lors de l’assemblée générale de l’ONU a été un grave échec. Il aurait fallu que les Etats-Unis, la Russie, la France fassent cause commune pour éteindre le feu, et donc lutter contre Daech. Après, il sera toujours temps de négocier, sachant que le président russe est évidemment plus attaché à sa base de Tartous qu’à Assad.
 
Faut-il envoyer des troupes au sol ?
Eventuellement, mais seulement quand on aura clairement déterminé l’état final recherché : en stratégie, la question des moyens est toujours une question de deuxième ordre, même si elle interagit avec la question de la finalité. Des troupes, mais quelles troupes ? Quelles nationalités ? Quelles religions ? Questions complexes. Quel volume de forces et quels risques, pour un engagement forcément très long, dans de vastes espaces ?
En 2003, l’armée américaine en Irak a mis un an pour reconquérir le Tigre et l’Euphrate avec 150 000 hommes. Elle a mis finalement neuf mois pour faire tomber Falloujah avec 40 000 hommes, dont 15 000 américains. En comparaison, l’armée française a pu mobiliser un maximum de 5 000 hommes au Mali !
 
La France devait-elle en 2011 contribuer au renversement du colonel Kadhafi ?
A part Nicolas Sarkozy, qui défend, encore aujourd’hui, cette intervention ? Cet engagement n’était pas nécessaire. Je suis très critique quant à cette opération, mais pas plus que ceux qui savent que, dans la guerre, ce qui compte ce n’est pas l’intention initiale mais le résultat final. Et les conséquences de cette intervention, c’est non seulement la destruction de la Libye, mais aussi les migrants et le chaos que l’on a installé durablement au Sahel, et, pour bonne part, la consolidation de Boko Haram.
Autant, clairement, le 31 août 2013, il fallait lancer l’opération prévue contre les troupes de Bachar al-Assad, autant en Libye, il eut été infiniment plus sage de s’arrêter au but initialement fixé - arrêter la poussée blindée devant Benghazi – et ne pas laisser dériver dramatiquement la mission.

Paru dans Les Echos (Propos recueillis par Anne Bauer et Jacques Hubert-Rodier), 2 novembre 2015

Nous sommes en guerre ...

Publié dans En France
Nous sommes en guerre...

Avec les attentats de janvier, la France est-elle en guerre ?
Oui, et bien avant cela. Avec près de 10 000 soldats en opérations extérieures, autant sur le territoire national, nous sommes engagés dans une guerre à l'échelle du monde, pour longtemps. Avec ces attentats, les Français ont seulement pris conscience que l'ennemi a traversé les frontières, qu’il est chez nous. Il faut s'adapter à cette évolution profonde et durable de l'espace stratégique.
 
Qui est aujourd'hui notre ennemi ?
Ceux qui viennent commettre des attentats en France, menacent nos vies et nos intérêts : le terrorisme militarisé. Un jour, il s'appelle Al-Qaïda, un autre, un djihadiste de retour d’Irak. Ce n'est pas parce que les guerres d'hier opposaient des Etats que les guerres actuelles ne sont pas des guerres. Le principe même de la guerre est d'échapper à ses modèles.
 
La présence militaire dans les rues contribue-t-elle au retour de la guerre ?
Les Français imaginent que parce qu’ils ont tué la guerre chez eux depuis soixante-dix ans, la guerre est morte. C'est faux ! Ils doivent prendre conscience de l’impressionnante montée des périls. Le feu a pris autour de l'Europe, de l'Ukraine à la Mauritanie via le Moyen-Orient et le Sahel. Si le seul effet de la présence de nos soldats dans les rues est de faire comprendre que la sécurité n'est pas donnée, alors on aura progressé. Mais ces militaires sur le territoire national ne doivent pas être employés comme des supplétifs de la police. Leur entraînement onéreux serait gaspillé s’ils ne sont que les sentinelles de la Tour Eiffel. Alors qu’ils peuvent apporter des savoir-faire exceptionnels : renseigner, contrôler des zones, des frontières, intervenir… bref remplir des missions spécifiques. Ils doivent apporter leurs propres compétences selon une doctrine qui reste encore à définir.
 
Nos sociétés n'ont-elles pas évacué l’idée selon laquelle le service national était nécessaire à la fabrique de l'identité nationale ?
Une société fonctionne sur des piliers qui la structurent. Or ces piliers s'affaiblissent. Le sentiment d'appartenance de notre société se dilue. La conscription rendait ce service de socialisation complémentaire de la famille et de l’école. Mais les armées demeurent un de ces piliers : tout affaiblissement de l'armée est un affaiblissement de l'Etat, mais aussi de la société.
 
Assistons-nous à un retour de la guerre en Europe avec les menaces de la Russie sur ses voisins ?
On ne peut rien exclure. Nous avions écarté de notre horizon le choc entre Etats sur le continent européen. La crise ukrainienne nous ramène à la réalité. Or, dans la conception actuelle de nos forces, cette hypothèse a été évacuée. Elles sont beaucoup trop réduites pour conduire ce genre de guerre. Si Vladimir Poutine est en train d'équiper ses forces de plusieurs milliers de chars ultra-modernes, ce n’est pas juste pour les défilés ! Son vice-premier ministre, Dmitri Rogozine n’a-t-il pas déclaré : "les chars russes n'ont pas besoin de visa pour entrer en Europe" ? De l’Europe au Sahel, la guerre peut prendre toutes les formes, y compris celles que nous n’imaginons pas. Jusqu’au dernier avatar en date, Daech… Car l’Etat islamique associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes) et de l’autre, la plus haute sophistication dans l’horreur.
 
L'UE n’est-elle pas démunie face à des acteurs qui ont recours à la force ?
Nous devons être infiniment reconnaissants à l'Europe d'avoir préservé la paix depuis 1945. Mais cette idée joue désormais contre elle. Les Européens ont évacué la guerre de leur horizon et s’en sont profondément affaiblis, moralement et matériellement. L'Europe nous rapproche désormais de la guerre parce qu’elle a détruit chez nous la conscience de la guerre. Les meilleures idées ont des effets pervers.
 
N'a-t-on pas tendance à utiliser trop rapidement l'outil militaire dans la gestion d’une crise ? Ainsi, on réfléchit à l'usage des armes dans la question migratoire : le migrant est-il une menace ?
Le problème est celui de l'équilibre. Les capacités d'intégration des sociétés sont limitées. Au-delà d’un certain taux, elles s'effondrent. Il est du devoir des politiques de faire en sorte que l’équilibre ne soit pas brisé. Faut-il utiliser la force militaire ? Je ne sais pas. L'emploie-t-on trop souvent ? Probablement. Elle ne peut régler tous les problèmes. Même quand c’est le cas, il faut l’utiliser avec responsabilité, car la guerre possède une dynamique propre qui la fait toujours échapper à son initiateur. Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre. Le fossé entre la force et la puissance n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui ! La force des Occidentaux est considérable, mais elle ne se transforme plus que difficilement en puissance. Le modèle américain dysfonctionne depuis vingt-cinq ans, et nous conservons les mêmes modèles de forces qui peinent à produire du résultat stratégique.
 
Que faudrait-il faire ?
Cette problématique de l'utilité de la force est centrale. Nous continuons à investir dans des systèmes portés par l’idée fausse que la guerre consiste à détruire au mieux des cibles. Au lieu de penser les solutions du monde réel, nous utilisons notre force en se disant qu'elle va bien finir par devenir puissance. Résultat : soit nous rentrons par obligation dans des conflits que nous sommes incapables de gagner, comme au Sahel, soit nous les fuyons piteusement comme en Irak, voire en Afghanistan.
 
Les cyberattaques entrent-elles dans les missions de l'armée ?
Les missions de l'armée évoluent. Il y a cent ans, on aurait pu se demander si avoir des avions en était une ! La mission de l'armée, c'est de proposer une défense militaire là où il y a des attaques militaires. La guerre s'empare des espaces que l'homme conquiert : terre, mer, air, espace… et cyberespace. Les militaires ne doivent donc pas en être absents.
 
Tous les foyers français sont-ils menacés par la cyberguerre ?
Les risques sont importants. Un jour, cette cyberguerre sera capable de prendre les commandes d'un avion pour le précipiter au sol. Chacun est menacé (comptes bancaires, médias, vie privée), mais la menace ne peut être collective car si c'est un Etat qui la conduit, on peut la faire cesser par des moyens conventionnels. Ces cyber-attaques, tant qu’elles demeurent diffuses et ponctuelles, peuvent désorganiser, profondément, mais pas détruire.
 
N'a-t-on pas tendance à surestimer cette menace ?
On a toujours tendance à surestimer un nouvel outil de guerre. Mais cette phase de sensibilisation est très utile : elle va réduire notre vulnérabilité face à cette menace de contournement de notre force. Prenons garde cependant que l’effort fait sur la cyber-défense ne se traduise pas par un affaiblissement ailleurs.

Le rapport des militaires au terrain a changé, du soldat au drone et du drone au robot. Cette évolution participe-t-elle de la dématérialisation de la guerre ?
N'ayez aucune illusion, la guerre, c'est l'affrontement des volontés humaines. Les hommes vont toujours chercher à contourner la force de l'ennemi et l'attaquer par d’autres voies, mais il s’agit toujours de la guerre des hommes. La prochaine pourrait bien débuter par un combat de robots, mais une fois qu’ils auront été détruits, les hommes reprendront les armes. Quand on a détruit tous les navires, il n'y a plus de guerre navale. Quand on a détruit tous les avions, il n'y a plus de guerre aérienne. Quand on a détruit tous les chars, alors la guerre commence. Cela fait longtemps que l’époque des Horaces et des Curiaces est révolue, celle des héros auxquels les nations confiaient leur destin. C’est pour cela que la guerre est désormais au sein des populations et qu’elle y restera.
Publié dans Le Monde, 5 juin 2015, adressé par l'auteur
Ancien directeur de l’Ecole de guerre, le général Vincent Desportes est professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne la stratégie à HEC. Ingénieur, docteur en histoire, il travaille depuis longtemps sur les thématiques de défense et publie à la rentrée, chez Gallimard, un cri d’alarme sur l’épuisement des armées

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