Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:

La fin de la puissance militaire occidentale

Publié dans De par le monde

Qu’on le veuille ou non, depuis la nuit des temps, les valeurs ne valent que par la puissance qui les porte. Au reflux de cette puissance correspondent le repli des valeurs et les avancées concurrentes d’autres systèmes de pensée.
Or, force est aujourd’hui de constater que la question de l’organisation du monde autour des nouvelles sources de puissance va très vite se trouver posée, d’autant que l’engagement long des Etats-Unis – et des coalitions par eux entraînées – dans les guerres irakiennes et afghanes a définitivement clos le "moment unipolaire" et accéléré le déclin des puissances occidentales.
Le poids relatif de l’Occident, donc sa légitimité à réguler le monde et à y imposer sa volonté, reposait sur le triptyque "puissance démographique-puissance économique- puissance militaire". Les avancées technologiques ont permis jusqu’alors de compenser notre déclin démographique relatif, mais leur diffusion accélérée annule cet avantage comparatif : ainsi, la mondialisation redonne tout son poids au critère démographique, ce qui nous affaiblit chaque jour davantage. La force, l’influence, reviennent au nombre et nous en manquons. La puissance économique bascule inexorablement, elle aussi, vers l’Asie, au rythme des crises économiques ou financières que nous n’avons pas su maîtriser.
Par souci d’équilibre budgétaire, ces crises influent directement à la baisse sur les capacités de nos forces armées et affectent le dernier volet de la puissance, le volet militaire, que nous avions su préserver jusqu’à la fin du XXème siècle. Les projections de dépenses ne laissent aucune illusion : elles confirment la loi d’airain qui veut que l’équilibre militaire du monde finisse toujours par rejoindre son équilibre économique. Les chiffres récemment publiés par le Jane’s (N°16-2011) sont explicites. La planète se partage désormais en deux parties très inégales : celle qui "désarme" - c’est l’Occident au sens large -, et celle, beaucoup plus vaste, qui "réarme" : le reste du monde, et en particulier les grands pays que l’on appelait naguère émergents. Dans quatre ans, les dépenses militaires des Etats-Unis ne représenteront "plus" que 42% des dépenses mondiales pour plus de 50% actuellement. Celles de l’Europe tomberont à 16%, c’est à dire quasiment le niveau qu’aura alors atteint la Chine (15% pour 5% aujourd’hui). En parallèle, la Russie sera passée de 2,75% à 4,75%, l’Asie du Sud (Inde+Pakistan) de 2 à 4% et l’Amérique du Sud de 2 à 5%. Sur cette période, les budgets militaires des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) auront augmenté de 150 % alors que les dépenses mondiales seront restées globalement stables.
Ce nouvel équilibre dans l’évolution des dépenses militaires s’aggrave encore de la divergence de plus en plus marquée – en Irak en Afghanistan, en Libye peut-être demain – entre la puissance militaire théorique des Etats occidentaux et leur capacité à produire de l’efficacité technique, puis politique. Leur image dans le monde s’en dévalue d’autant : ils perdent ainsi, inexorablement, leur capacité de dissuasion, de persuasion, d’imposition.
Quelle que soit l’habileté tactique de leurs forces armées, les Etats Occidentaux voient ainsi disparaître progressivement un de leurs avantages comparatifs essentiels : leur capacité à imposer leur volonté, donc leurs visions et leurs valeurs, par la force… ou, indirectement, par l’influence, elle-même appuyée par la force. Cette dérive laisse émerger des puissances alternatives qui les concurrencent aujourd’hui dans maints domaines et prétendent toujours davantage à réguler des espaces géographiques élargis.
Reste à savoir ce que l’on veut. Pour une nation, ou un groupe de nations, l’outil de défense est toujours le reflet des ambitions internationales. Choisirons-nous de subordonner les nôtres aux seules logiques budgétaires, ou bien, de manière plus responsable dans un univers probablement plus dangereux demain qu’il ne l’est aujourd’hui, refuserons-nous d’admettre le déclassement stratégique du monde occidental, et partant, l’effacement de nos valeurs ?

Paru dans Le Figaro, 8 juillet 2011


La décision de retirer près de 30.000 hommes et d’engager ce processus dès l’été est peut-être une demi-mesure, parce qu’elle ne satisfait ni les militaires, ni les faucons, ni les colombes. Mais elle n’en est pas moins une décision de rupture.
Rupture politique d’abord. Le Président américain reprend la main sur ses généraux pour revenir à ses promesses électorales. On sait qu’il n’avait accepté qu’avec forte réticence de doubler puis de tripler les effectifs, pour les porter à 100.000 hommes. On se souvient aussi que la date de 2014 pour le début de retrait lui avait été presque imposée, lors du sommet de Lisbonne, par le général Petraeus. Ce dernier a été mis hors-jeu, élégamment nommé à la tête de la CIA. En amorçant ce retrait, le Président revient sur sa ligne initiale en termes quantitatifs comme de calendrier. Il reprend l’initiative au moment où cela devient politiquement vital : la société américaine, fatiguée des guerres lointaines, préoccupée de questions intérieures, est traversée par un fort courant isolationniste que ne peut ignorer le futur candidat à la réélection.
Refus de l’escalade et rupture stratégique ensuite. Ni victoire, ni défaite, le retrait revient à reconnaître que la logique d’accroissement des moyens qui prévalait depuis dix ans - avec une accélération nette depuis 2009 - n’a conduit ni à la mise en place d’un pouvoir acceptable à Kaboul, ni à une situation sécuritaire satisfaisante. Le spectre du Vietnam commençait à flotter sur l’Hindu Kush, avec sa logique perdante de renforcement perpétuel des moyens pour faire plier l’adversaire puis se présenter en position de force à la table de négociation. Il fallait penser autrement, d’autant que les Etats-Unis ont opté pour des choix opérationnels qui peinent à prouver leur efficacité. Les théories de la contre-insurrection s’essoufflent avec, selon un très récent rapport du Congrès, "des programmes de stabilisation qui encouragent dépendance et corruption … et n’ont pas fait la preuve qu’ils entrainaient la stabilité".
C’est un fait : les Etats-Unis n’ont plus les moyens de l’escalade. Leurs moyens militaires globaux sont insuffisants ; les forces supplétives européennes quittant une à une le théâtre, ils sont certains de ne jamais parvenir - même avec le renfort de forces locales à l’efficacité discutable - au ratio nécessaire pour avoir une chance de l’emporter : 20 soldats ou policiers pour 1000 locaux. Leurs moyens financiers s’évaporent, avec 130 milliards de dollars annuels engloutis désormais dans ce gouffre : une fortune, pour un budget fédéral qui s’affiche en large déficit et l’économie en croissance molle, alors même que les programmes nationaux manquent de financement. Leurs réserves en temps et en patience s’amenuisent également, avec des résultats qui tardent à se concrétiser, une échéance électorale proche et une population majoritairement en faveur du retrait, cette proportion ayant d’ailleurs fait un bond sensible depuis la neutralisation de Ben Laden. Impossible de rester longtemps sur une voie imposée progressivement par la rationalité opérationnelle, mais qui affaiblit l’Amérique.

Le bon sens politique exigeait donc de ne pas rester enfermé dans cette "stratégie de tactiques", toujours plus gourmande en moyens et dont les effets, pour exister, demeurent locaux et limités. Il fallait changer de logique, se redonner de l’air, retrouver une liberté d’action politique et stratégique, une capacité d’action mondiale, très affectées par les déploiements militaires en Irak et en Afghanistan. Il fallait le faire brutalement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour sortir "sans perdre la face", en laissant une certaine stabilité au pouvoir central, il reste à jouer un difficile exercice d’équilibriste. D’où l’importance des combats de cet été ; ils devront convaincre une large majorité des Taliban qu’il vaut mieux négocier qu’attendre. D’où l’importance aussi de la démarche politique : il faudra qu’elle conduise non seulement les Taliban, mais aussi les multiples factions, autour de la table de négociation, afin de définir un nouvel ordre politique respectueux des traditions décentralisatrices afghanes, des légitimités ethniques … et des intérêts divergents de New Dehli et d’Islamabad.
Un retrait dans de bonnes conditions aurait demandé des forces locales solides, des Talibans très affaiblis, l’assurance d’une bonne gouvernance pour Kaboul. Nous en serons probablement encore loin à l’été 2012. La manœuvre va donc être délicate mais son succès est absolument nécessaire si l’on veut parvenir enfin à soigner "l’homme malade", le Pakistan, véritable enjeu et vraie poudrière de la région.

Paru dans Le Figaro, 25 juin 2011

Le piège américain

Publié dans De par le monde

Mon général, vous êtes peu suspect d’une mauvaise connaissance ou d’une désaffection à l’égard des États-Unis : vous avez reçu l’enseignement de l’US Army War College à Carlisle, vous avez été le chef du détachement de liaison français auprès de l’US Army  avant d’être attaché militaire pendant trois ans à l’ambassade de France à Washington. Mais c’est précisément ce qui rend, également, la lecture de votre ouvrage intéressante. Son titre, lui-même, peut surprendre.
Vouliez-vous entreprendre une plongée au cœur de l’actuelle "inutilité de la force" des armées occidentales en examinant la plus puissante ?

Je voudrais d’abord insister sur le fait que mon ouvrage se veut une étude critique, dans le sens positif du terme, de la culture stratégique américaine et de l’impact de cette dernière sur les manières de guerre des États-Unis. J’ai une grande admiration pour cette nation jeune, puissante et dynamique ; j’aime la plupart des traits communs de caractère qui y marquent les individualités. J’ai, vraiment, une grande amitié pour ce pays où je me rends très régulièrement à titre personnel ou professionnel.
Les États-Unis sont évidemment un de nos alliés essentiels : il est donc important de comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare. C’est d’autant plus vrai que nous serons vraisemblablement toujours davantage amenés à conduire des opérations extérieures à leur côté et que l’efficacité commune suppose la compréhension commune. Celle-ci n’est pas évidente parce que, pour de multiples raisons que j’analyse dans mon ouvrage, il existe entre nous de profondes différences culturelles ; or, ces divergences entre armées alliées sont la source de véritables malentendus au sein des coalitions. D’ailleurs, mes cinq années passées aux États-Unis m’ont permis de percevoir combien nos incompréhensions mutuelles relevaient de ce phénomène. C’est particulièrement vrai en termes militaires : pour faire simple, quand un Français – ou plus largement un Européen – et un Américain parlent de la guerre, au fond, ils ne parlent pas vraiment de la même chose. La question n’est évidemment pas de savoir quelle est, de l’européenne ou de l’américaine, la bonne conception de la guerre. Ce qu’il faut, c’est prendre en compte leur différence et savoir que cette divergence viendra toujours marquer les actions militaires communes, comme elle marquera inévitablement la conception de l’action interalliée contre le terrorisme et ses engagements militaires partagés.
Culturellement parlant, le cas américain est vraiment un cas d’espèce.
Mon séjour aux États-Unis, mes contacts nombreux et répétés avec les militaires américains m’ont appris que, contrairement à l’idée que j’en avais, ni nos logiciels, ni nos disques durs mentaux ne sont les mêmes. Nous avons tendance à appliquer avec eux, à tort, des schémas intellectuels européens. La globalisation, la proximité ressentie avec l’Amérique nous donnent une impression trompeuse de familiarité, l’illusion de comprendre aisément cette nation. Cela nous conduit à des erreurs grossières d’interprétation. Ce pays est complexe, irréductible à nos catégories, il réclame un déchiffrage constant.

J’ai trois certitudes : notre destin est évidemment lié à celui des États-Unis, les idées simples sur ce pays sont toujours des idées fausses, les Américains sont fondamentalement différents de nous, mais nous ne savons pas à quel point. Quant à "l’inutilité de la force" dont vous parlez en reprenant l’heureuse expression du général britannique Rupert Smith, je crains effectivement que nous n’y soyons de plus en plus confrontés si nous ne faisons pas à temps notre révolution intellectuelle et si nous tombons dans ce piège qu’il nous faut éviter !
Si l’on souhaite donc que cette culture américaine évolue, la première démarche est de comprendre comment elle s’est forgée dans le creuset de la guerre, et quels en sont les différents aspects. C’est l’objet de mon ouvrage. Ce que j’ai voulu faire, c’est rechercher les racines de la culture stratégique américaine puis la définir pour en faire percevoir les différences. J’ai dessiné, touche après touche, cette culture et ses différentes composantes : l’histoire et la construction de cette nation si particulière au regard des nations européennes ; la géographie qui façonne profondément, aux États-Unis, la vision de la guerre ; le poids du peuple dans les contraintes à l’emploi des forces ; les influences conceptuelles qui ont participé à la construction inconsciente de la culture stratégique.
J’ai cherché à caractériser l’expression de la puissance militaire américaine avant d’en cerner les limites, puis de constater sa faible adéquation aux nouveaux conflits dans lesquels l’Amérique est engagée aujourd’hui et sera engagée demain. J’ai cherché à indiquer, en conclusion, quels sont les traits de cette culture qui doivent impérativement évoluer si l’Amérique veut conserver cette dimension majeure de sa puissance qu’est sa puissance militaire. À défaut, nous pourrions bien tomber nous-mêmes, avec les Américains, dans le piège mortel de l’impuissance.

Justement, quels sont les ressorts de ce piège ? Sociopolitiques et inhérents à la culture stratégique américaine ? Technologiques ? Politiques ? Les États-Unis chercheraient-ils éventuellement à faire perdre à d’autres leur capacité d’adaptation militaire afin de disposer eux-mêmes d’un leadership plus marqué ?
J’ai choisi volontairement un titre un peu provocateur, mais je pense que nous sommes bien devant un véritable piège dans lequel nous pourrions nous laisser enfermer si nous ne réagissons pas. Ma thèse, c’est que le poids de l’Amérique nous pousse, nous, Européens et Français, à adopter une culture issue d’une autre histoire et d’une autre géographie ; cette culture a su, hier, produire de l’efficacité, mais elle peine aujourd’hui à en produire dans les nouvelles circonstances du monde. Voilà bien la difficulté. La puissance américaine peut sans nul doute s’exprimer pleinement dans les guerres totales, mais, pour longtemps vraisemblablement, nous ne nous retrouverons plus dans ces conditions. Il y a eu deux siècles de "guerres totales", d’ailleurs lancées par la Révolution française. L’identité des armées américaines s’est alors forgée autour du paradigme central de la destruction.
Mais cette parenthèse est refermée, comme s’est également refermée la sous-parenthèse de la guerre froide. Nous sommes entrés dans un autre monde où les guerres sont et seront d’un type nouveau. La puissance qui constituait hier l’argument majeur de la guerre y sera contournée justement parce qu’elle est trop puissante et létale et qu’elle ne peut plus, par quiconque, être attaquée de front. Nous avons pourtant besoin de l’utilité de la force et de la puissance, de celles des États-Unis en particulier. Il devient donc essentiel de comprendre les raisons des échecs et des difficultés militaires des États-Unis. Elles sont, sans aucun doute, à trouver dans l’histoire et l’expérience, matrices des raisonnements, des comportements et des attitudes : "elles ont tellement conditionné la pensée militaire que leur influence ne peut plus disparaître même si les circonstances du combat ne s’y prêtent pas", constatait le grand historien militaire américain Weigley.
Le problème est bien un problème de culture militaire stratégique. C’est le handicap majeur des Etats-Unis dans les conflits d’aujourd’hui. La culture stratégique constitue le cadre dans lequel concepts stratégiques et décisions de défense sont débattus et décidés. Elle contraint et prédispose ou non à l’efficacité militaire dans telle ou telle partie du spectre des engagements. C’est d’ailleurs aujourd’hui la conclusion des responsables politiques et des grands chefs militaires lucides, tant à Washington que sur le terrain. Le secrétaire à la Défense Gates prône une véritable transformation de la culture  militaire américaine. Il entend qu’évolue "la façon dont les militaires américains pensent la nature de la guerre" malgré la réticence de beaucoup de chefs militaires américains à modifier leur doctrine de guerre conventionnelle bien établie. Une partie du Pentagone aussi, en particulier à travers les interventions du chef d’état-major interarmées, l’amiral Mullen, montre l’importance du changement des esprits et de l’attitude des soldats. Le chef de la coalition en Afghanistan, le général McChrystal, martelait avec encore plus de force la même idée : "Nous devons changer notre culture opérationnelle parce qu’elle est contreproductive dans la guerre que nous menons."

Notre propre pensée stratégique et militaire, l’évolution de nos propres armées sont désormais très largement sous l’influence des Etats-Unis qui dominent la "bataille des normes" : doctrinales, technologiques, structurelles… J’ajouterai que le modèle militaire américain est un modèle trop onéreux pour nos capacités budgétaires ; il nous conduit progressivement, par une augmentation exponentielle des coûts des équipements et d’inexorables choix capacitaires, à perdre pas à pas des pans entiers de capacités, à voir le format de nos armées diminuer sans cesse et donc à perdre toujours davantage notre autonomie stratégique. Devons-nous voir, dans cette dérive dont nous sommes victimes, une manœuvre froidement déterminée de notre grand allié ? Je n’en suis pas sûr. Il est clair que les Américains ont toujours souhaité accroître leur leadership stratégique ; tout ce qui va dans ce sens leur convient. Mais je pense qu’il s’agit davantage pour eux, par instinct, d’assurer leur liberté d’action, de pouvoir préserver leurs intérêts et conduire les affaires du monde comme ils l’entendent plutôt que d’une manœuvre machiavélique destinée à rabaisser leurs partenaires. Comme je l’explique – et comme, d’ailleurs, le président Obama le rappelait à la National Defense University le 28 mars dernier –, l’Amérique, les Américains ont le sentiment d’un devoir, d’une mission à remplir dans et pour le Monde. Or ils savent qu’ils le feront d’autant mieux qu’ils sauront, par tous moyens, renforcer leur position de leader, en particulier dans le domaine militaire. Le résultat semble d’ailleurs déjà acquis. Sans même évoquer l’influence déterminante bien connue des Américains sur la machine otanienne, nous avons, en Afghanistan, absolument besoin des appuis américains pour conduire notre manœuvre et, en ce qui concerne la Libye, nous sommes obligés d’appuyer notre action sur les moyens américains dans de nombreux domaines.

On sait le poids que peut avoir la capacité américaine à générer des normes reprises – et d’ailleurs plus copiées qu’adaptées – par leurs alliés. Les armées européennes – et françaises en particulier – sont-elles condamnées à tomber dans ce piège ?
C’est exactement ce que je dis : les Américains ont gagné la bataille des normes. Cette situation s’avère particulièrement contraignante pour nos propres forces. Elle nous conduit, à mon sens, dans une impasse dont nous devons sortir. La culture américaine – qui donne à la technique un rôle central dans la résolution des problèmes – est à l’origine de la dérive vers le "technologisme" qui condamne à terme notre indépendance. Je pense qu’il faut arrêter de voir l’interopérabilité avec les forces armées américaines, à tous les niveaux, dans tous les domaines, comme un bien et une nécessité absolue. Nous devons penser différemment l’interopérabilité, cesser d’en faire une valeur fondamentale imposée par d’autres qui disposent, eux, de budgets plus vastes. L’interopérabilité doit moins être subie que décidée, observée au cas pas cas, réfléchie en fonction de finalités tactiques, mais surtout politiques. L’interopérabilité est un objet politique avant d’être un objet technique. Puisqu’il n’est pas possible de faire des efforts partout, il faut le faire où cela a un sens. Après avoir pris conscience des contraintes extrêmement fortes de la multinationalité (comme de son caractère inévitable), il faut déterminer ce que l’on en attend dans le domaine politique. Avec qui ai-je le plus de probabilités d’être régulièrement engagé ? Avec qui dois-je pouvoir engager tel volume de forces pour réaliser tel type de mission ? Quel est le volume minimal de forces qui doit rester national, pour des raisons d’efficacité technique, ou de visibilité politique puisque la participation ne sert à rien si les forces, par trop disséminées, ne sont pas lisibles ? Avec quelles forces et à quels niveaux veux-je être interopérable ? Notons que l’évolution du contexte international entraîne des besoins réciproques d’interopérabilité.

Aujourd’hui, la légitimité suppose la multinationalité effective des engagements. Si les "petits" ont besoin des "grands", l’inverse est autant vrai. Le "petit" a donc un poids nouveau dans la négociation sur l’interopérabilité ; le "grand" doit tenir compte de ses contraintes dans ses propres évolutions – technologiques en particulier. Recherchée pour elle-même, l’interopérabilité pourrait finir par altérer notre adaptation aux divers environnements conflictuels. Rien ne sert de la poursuivre par principe : elle n’est pas une vertu cardinale. Elle doit avoir un sens opérationnel, mais plus encore un sens politique. La seule interopérabilité qui vaille, c’est l’interopérabilité différenciée en fonction des milieux d’action et des visions politiques. Le principe d’interopérabilité différenciée permettrait de n’adopter comme normes que celles des normes américaines qui correspondent à une nécessité politique, et contribuerait ainsi à la maîtrise de la dérive technologique.
Je l’ai dit, la norme américaine conduit à une diminution mécanique de nos parcs et de nos flottes aériennes et navales par une augmentation exponentielle des coûts, et enfin l’abandon de pans de capacités par incapacité de financement. Mal maîtrisée, cette voie conduit à la perte de cohérence opérationnelle qui ne peut être retrouvée qu’au niveau transatlantique. Je pense qu’il y a une autre solution, mieux adaptée aux capacités budgétaires françaises et européennes. Elle consisterait à admettre la déconnexion technique des piliers européen et américain de l’Alliance, en différenciant les normes otaniennes nécessaires des normes américaines qui ne le seraient pas.
Les deux catégories de forces demeureraient intrinsèquement cohérentes, interopérables aux plus hauts niveaux, ce qui est parfaitement compatible avec la cohabitation de l’Europe de la défense et de l’Alliance atlantique. La question se pose aujourd’hui d’autant plus que rien ne prouve que, hors sa masse, l’outil militaire américain, dans sa configuration actuelle de haute technologie, soit plus efficace qu’un outil européen auquel l’optimisation du ratio "technologie/volume" aurait redonné une masse suffisante.

Des armées aussi puissantes que les américaines, aussi bureaucratiquement lourdes, qui sont un enjeu majeur pour un si grand nombre de lobbys, peuvent-elles être réformées en vue de l’obtention de victoires signicatives ? Comment verriez-vous cette réforme ? Est-elle seulement possible au vu du poids de leur culture stratégique ?
Je pense que le piège peut ne pas se refermer sur les États-Unis et sur nous-mêmes : pour de nombreuses raisons, nous en dépendons. Le piège peut ne pas se refermer, mais cela suppose – aux États-Unis d’abord, chez nous ensuite – une nouvelle compréhension de l’évolution du monde, de la place que peut encore y jouer la puissance classique.
L’évolution de la culture américaine est possible encore parce que, plus que d’autres, les Américains sont capables d’adaptation, dans des démarches pragmatiques et volontaristes que nous pouvons envier. Elle est possible aussi parce que, grâce à quelques esprits réalistes et inventifs hélas non majoritaires, les premières voies pour l’adaptation ont été tracées. Elles sont symbolisées par le "Surge" mis en œuvre hier en Irak sous les ordres du général David Petraeus, par le renouveau de la pensée militaire imposé au Joint Forces Command par le général Mattis. Elles ont été marquées par l’étonnant courage du général McChrystal qui, dans ses directives, n’hésitait pas à lutter contre la culture stratégique même de ses soldats et de ses officiers. Il avait en effet compris que c’était le seul moyen pour redonner de l’efficacité politique à l’énorme machine de guerre engagée dans ce qui constitue désormais, près de dix ans après son lancement, la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis.
Il n’est pas écrit cependant que ces diverses prises de conscience individuelles prévalent contre des structures mentales très profondément ancrées. En effet, si l’apprentissage conceptuel des forces terrestres a été prompt et impressionnant, l’influence des publications doctrinales sur les priorités et les moyens des armées – où l’on commence à parler de la "mythologie" de la contre-insurrection – est restée limitée. Malgré l’engagement personnel (et donc symptomatique de l’opposition de l’état d’esprit général) du secrétaire à la Défense Gates, c’est plutôt la continuité qui a marqué le département de la Défense (dans des domaines aussi importants que le budget ou la structure des forces) au sein d’une institution dans laquelle les appels à un retour rapide aux priorités conventionnelles vont croissant, les efforts pour la préparation aux guerres asymétriques étant toujours perçus par la majorité comme une distraction de la mission principale et de la préparation des forces. En matière d’allocations de ressources, les requêtes budgétaires continuent de se concentrer sur des capacités de combat onéreuses et montrent les difficultés de l’adaptation aux défis de l’environnement stratégique actuel. Les réformes portées par Robert Gates sont finalement d’assez faible ampleur au regard du budget de la défense, qui reste focalisé de manière écrasante sur le combat conventionnel.

Ainsi, si les évolutions sont possibles, elles sont loin d’être assurées. Elles seront forcément difficiles, car elles concernent ce qu’il y a de plus compliqué et de plus long à faire évoluer tout au long de la chaîne hiérarchique : la culture. Reste donc à connaître le degré de pérennité de l’évolution qui s’est dessinée. L’issue de la guerre en Afghanistan jouera à cet égard un rôle considérable. Que la coalition quitte le théâtre en laissant derrière elle une situation relativement stable et satisfaisante et les transformations engagées continueront leur progression ; que l’inverse ait lieu et, comme à l’issue de la guerre du Vietnam, ces évolutions seront rejetées avec l’échec, ce rejet s’accompagnant d’un repli sur soi (déjà perceptible d’ailleurs dans l’aspect limité que les États-Unis ont voulu donner à leur engagement en Libye) et d’un retour aux fondamentaux culturels. Dans tous les cas, les  comportements pourront probablement évoluer de manière au moins superficielle, mais il est improbable que la culture stratégique américaine, si solidement construite sur quatre siècles d’histoire et d’expérience, évolue profondément. La taille de l’institution militaire américaine est par elle-même un obstacle au changement de culture : on sait que toutes les grandes entreprises ont de grandes difficultés à changer, plus que superficiellement, de culture managériale. Le problème de l’impuissance militaire américaine pourrait ainsi se poser, à nouveau, demain. Nous devons donc travailler ensemble, Américains et Européens, dès à présent, sur la voie commune de la nouvelle efficacité : nos appareils militaires ne doivent pas devenir des machines à perdre les guerres probables.

Ma dernière question sera plus personnelle. Vous avez quitté le service actif – un terme très relatif dès lors que vous continuez à écrire et à enseigner – dans des conditions difficiles, en faisant l’objet de nombreuses de critiques. Le service sous l’uniforme ne vous manque-t-il pas ?
Continuerez-vous à écrire ?

Vous savez, j’ai servi la France sous l’uniforme avec passion, honneur, et fidélité pendant trente-huit années. Bien sûr, cette vie extraordinaire donnée aux militaires – du moins à ceux qui croient vraiment en leur métier et qui s’y engagent complètement – me manque. Mais je ne regrette rien et ce, d’autant moins que ma carrière a été riche et passionnante, à tous points de vue. La page du service sous l’uniforme est tournée, mais pas celle de la France. Je suis très heureux de pouvoir encore apporter, avec une voix qui a gagné en force et en liberté. Je suis très heureux de pouvoir enseigner la stratégie à Sciences Po et à HEC et de faire profiter les jeunes étudiants de mon expérience et de mes réflexions. Je vais continuer à écrire, bien sûr. Même si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est difficile à trouver, mais le déséquilibre en faveur du silence est le signe annonciateur de la sclérose et de la défaite. C’est pourquoi j’ai toujours été un partisan inconditionnel de l’expression des militaires. Cela m’a conduit à m’exprimer librement très souvent et de diverses manières. Depuis plus de dix ans, j’ai publié des dizaines d’articles dans de multiples journaux français et étrangers, j’ai donné de très nombreuses interviews écrites, orales et télévisées, j’ai écrit sept ouvrages d’idées, j’ai accepté de diriger une collection de stratégie, ce qui m’a permis de faire publier la pensée de nombreux officiers qui, sans cette aide, n’aurait probablement jamais été diffusée. Le plus souvent, j’ai exprimé des opinions personnelles, parfois éloignées des positions officielles. Cette posture, que je ne regrette en rien, a eu des conséquences certaines sur la façon dont s’est déroulée la fin de ma carrière militaire. Mais, de toute façon, je n’aurais pas su ne pas être fidèle à ce que je crois.

Entretien par Joseph Henrotin, le 6 avril 2011

À lire
Le piège américain. Pourquoi les États-Unis peuvent perdre les guerres d’aujourd’hui
Vincent DESPORTES
Coll. Stratégies et doctrines, Economica, Paris, 2011, 299 p.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version