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DESPORTES Vincent

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

URL du site internet:


fut un événement considérable. Par lui-même, par le visage qu’il montrait des nouvelles ambitions du terrorisme international, par ce qu’il révélait brutalement de la guerre mondiale lancée par le nouveau djihadisme. Par ses conséquences en chaîne dans le monde et, en particulier, les nations qui, de près ou de loin, par solidarité ou par intérêt, allaient se lancer, à côté des États-Unis, dans la guerre contre le terrorisme. Parmi ces nations, la France, qui, sans délai, fait corps avec les États-Unis et qui, de ce fait, va se trouver vite entraînée, avec d’autres, dans un conflit qu’elle n’avait pas voulu : celui de l’Afghanistan.
Presque dix ans après, ses troupes se battent encore - et de plus en plus - dans un théâtre d’opérations qui, à bien des égards, va conduire à des évolutions profondes, particulièrement au coeur de l’appareil militaire.

Une brusque prise de conscience, sans lendemains
Le 18 septembre 2001, Jacques Chirac est à Washington. À la Maison-Blanche, il promet au président George W. Bush que la France sera à côté des États-Unis. Fin octobre, un premier avion français participe à l’opération Enduring Freedom. Le porte-avions Charles-de-Gaulle rejoint la zone fin décembre et des avions français participent à la traque des combattants d’Al-Qaïda, en particulier à la bataille de Tora Bora ; 300 premiers soldats sont déployés à terre. Dès la fin de l’année 2001, les forces françaises sont donc engagées dans le conflit qui vient de s’ouvrir, pour longtemps, à bas bruit sinon à bas coût. Cette participation, désormais croissante, ne provoque pas de débat, d’autant que le déploiement reste limité à la capitale et à son aéroport, outre une centaine d’instructeurs envoyés former l’armée afghane dans le cadre de l’opération Épidote. Que nos avions de combat survolent le sol afghan et s’y exercent à leur mission de bombardement, que nos soldats patrouillent dans Kaboul au lieu de le faire à Abidjan ou Mailly-le-Camp, voilà qui ne va pas révolutionner la France plus préoccupée de croissance économique, de dette d’État, de déficit de la Sécurité sociale, que de réflexion stratégique. Il y a bien quelques soldats qui perdent la vie à faire leur dangereux métier aux abords de l’Induh Kush, mais, après tout, c’est leur profession et l’espacement de ces décès est tel, qu’ils ne réveillent pas la torpeur stratégique des Français.

Le Président français émet cependant assez vite des doutes quant au succès des opérations en Afghanistan. Mais les nouvelles tensions avec les États-Unis, à la suite de la décision de ces derniers de se lancer dans la guerre contre l’Irak, le conduisent à maintenir son engagement : il ne tient pas à rajouter un deuxième motif de contentieux avec le vieil allié. Progressivement, il accepte d’augmenter encore le contingent français. En 2004, 1 200 soldats français participent aux opérations dans la région Centre. Le Président refuse pourtant qu’ils puissent quitter cette région et participer directement à la lutte contre l’insurrection talibane, au Sud, dans la ceinture pachtoune. Paris est de plus en plus préoccupé par la tournure que prennent les événements, avec leur cortège de victimes civiles et de dommages collatéraux.

Et puis tout change. Porteur d’amitiés transatlantiques, le nouveau Président décide très vite un resserrement des liens stratégiques avec les États-Unis. Ce qui le conduit à décider de la "réintégration pleine et entière" de la France au sein de l’Otan. Quelques semaines après son accession au pouvoir, il envoie 150 instructeurs supplémentaires au sein des unités afghanes dans le cadre des OMLT (Operational Mentoring Liaison Team) et fait positionner les avions français - jusqu’alors stationnés à Douchanbé - dans le Sud-Est afghan, à Kandahar. En avril 2008, au sommet de l’Otan de Bucarest, le Président annonce qu’il a décidé de renforcer de 1 000 hommes le contingent français et d’envoyer ces renforts en Kapisa, à l’Est de Kaboul, une région où l’insurrection est très active.
Pour l’instant, cette guerre éloignée est encore largement ignorée par l’opinion hexagonale. Cette dernière va se réveiller lorsque la mort s’invite brutalement dans les foyers français. Dans la nuit du 16 au 17 août, un détachement de parachutistes est pris dans une embuscade. Le bilan est lourd : dix morts, de loin la plus forte perte française depuis le début du conflit.

Brutalement, la guerre et la mort reviennent ainsi au premier plan de l’actualité française. Hélas, passé le premier émoi et quelques relations plutôt factuelles qui suivent ce dramatique événement, elles ne vont pas y rester bien longtemps. Les questions de fond qui auraient dû être posées à cette occasion ne l’ont pas été. Il n’y a pas eu, en effet, de relais politique à la première effervescence médiatique, ni le chef de l’exécutif ni l’opposition ne souhaitant se saisir d’un sujet pour lequel aucun n’avait de réponse évidente à apporter, comme on a pu le voir lors des débats conduits alors au Parlement. Dès lors, l’engagement va se poursuivre à bas bruit, ponctué des décès de soldats — qu’on découvre par hasard en quatrième page des quotidiens — et des cérémonies d’honneurs militaires peu suivies par les médias. En l’absence d’une position politique, franchement démarquée ou franchement en appui des positions américaines, c’est l’attentisme qui prévaut : ni renfort, ni retrait. La classe politique argumente faiblement en faveur de notre engagement en prenant garde à ne pas susciter un débat que l’on préfère éteindre s’il vient à resurgir, comme il le fait temporairement au cours de l’été 2010 à la suite de prises de positions personnelles d’officiers dans la presse.

D’ailleurs, au fond, la société française - à qui on ne l’a pas clairement expliqué - ne sait pas trop pour quelles raisons ses soldats risquent leurs vies dans ce lointain théâtre d’opération. Elle le sait d’autant moins que, heureusement d’ailleurs, le terrorisme est devenu pour elle une notion presque théorique. Il y a bien eu quelques attentats en France mais il faut remonter en 1996 pour retrouver un attentat qui choque véritablement l’opinion. Pour la majorité, la participation de la France est plutôt confusément ressentie comme une participation minimale à la lutte contre le terrorisme international, un gage de solidarité atlantique, voire le prix du ticket de la réintégration "pleine et entière" dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. La preuve de l’indifférence ? Lorsque, à la fin du mois d’octobre 2010, des familles des blessés manifestent à Paris, c’est pour demander une meilleure reconnaissance de la nation : le sentiment croît en effet que les soldats français souffrent et meurent dans une guerre perdue qui, au fond, n’intéresse même plus la nation qui les envoie se battre. "Il flotte sur cette guerre un parfum d’Indochine" écrira fort justement J.-D. Merchet.
Si la guerre modifie quelque chose en France, ce n’est pas l’opinion publique ni la société. S’il y a des évolutions, elles se font dans les esprits des universitaires, des cercles de réflexion et autres think tanks. Et, bien sûr, au sein de l’armée qui doit s’adapter à cette nouvelle guerre dans un contexte difficile de profonde réorganisation et de pénurie financière.

"L’impuissance de la puissance " (1)
Progressivement, devant l’incapacité à régler facilement le problème afghan malgré toute la puissance militaire déployée, une première évidence se fait jour, celle de l’impuissance de la puissance, la puissance militaire, classique, celle qui a été pendant des siècles l’avantage concurrentiel de l’Occident et de ses valeurs. Avec une question simple. Comment se fait-il que la plus formidable coalition militaire de tous les temps, représentant les 2/3 des PIB mondiaux et cumulant les 2/3 des budgets de défense, peine à régler un conflit mené contre quelques milliers de taliban ? Comment se fait-il que les énormes sommes d’argent investies dans ce conflit (rapporté aux 28 millions d’Afghans - si l’on cumule toutes dépenses directes et indirectes liées au conflit, de l’ordre de 170 milliards d’euros, l’investissement par tête est du même ordre que celui de l’État français pour chaque citoyen, 348 milliards pour 66 millions) - ne produisent pas des résultats qui permettraient un désengagement des forces de la coalition ?

Ce qui est ressenti, c’est que cet enlisement à l’avenir incertain remet profondément en cause la puissance classique et ses moyens d’actions. Synthétisant l’inquiétude générale, Arnaud Blin écrit : "Après les interventions en Afghanistan et en Irak, on s’aperçoit, avec une certaine incrédulité, que les États-Unis ont été incapables de s’imposer dans deux théâtres de second rang. Surtout, on observe que les énormes budgets investis dans la réflexion stratégique sur l’avenir de la guerre n’ont pas empêché le gouvernement de se fourvoyer sur la nature des enjeux ou sur l’adaptabilité des choix stratégiques contemporains. Le débat sur la RMA  (Révolution dans les affaires militaires) n’en apparaît que plus stérile". Ainsi, le bouleversement de l’ordre mondial s’accélère dans le laboratoire des embuscades afghanes tandis que s’inverse l’échelle habituelle et rassurante des instruments de la puissance. L’observateur français perçoit, inquiet, que l’accumulation de capacités techniques peut bien s’avérer n’être, si l’on n’y prend garde, qu’une accumulation d’impuissance politique. Dans le sang répandu des attaques-suicides ou par engins explosifs improvisés, la guerre s’éloigne toujours plus du modèle simple de la confrontation technique entre deux arsenaux tandis que s’estompe la corrélation entre la puissance de ces derniers et l’aptitude à prendre l’avantage donc à produire de l’efficacité stratégique. Chaque jour de cette guerre lointaine, toujours tragique, confirme que, désormais, en ce qui concerne les systèmes de force, l’essentiel est beaucoup moins leurs capacités techniques que leur substance politique. L’accumulation de puissance semble ainsi devenue inutile, comme l’accroissement constant des investissements militaires.

Les leçons progressivement apprises des quinze dernières années d’engagements des forces occidentales semblent s’être cristallisées de manière caricaturale en Irak puis en Afghanistan. La question de l’utilité de la force militaire (2) - telle que les institutions militaires occidentales sont aujourd’hui conçues pour l’employer - se pose avec de plus en plus d’acuité : elle semble, dans bien des cas, être contreproductive par nature. Le fait que la puissance classique de type occidental se soit retrouvée confrontée à des difficultés équivalentes en Irak, en Afghanistan et au Liban, dans trois pays aux profils parfaitement différents si l’on excepte le fait religieux, finit par montrer que les difficultés rencontrées sont la norme plutôt que l’exception. Face à la nouvelle réalité géopolitique et conflictuelle, face à la guerre probable, la question de l’impuissance du système occidental - et français - de puissance se trouve franchement posée. Elle interpelle.

À l’aune de son engagement, la France découvre aussi le caractère limité de ses capacités. Certes, depuis que le Président a renforcé considérablement l’engagement français, ses troupes parviennent - dans la difficulté - à des résultats concrets, particulièrement en Surobi puis plus récemment en Kapisa sur l’axe Vermont. Mais il est clair - l’exemple britannique le prouve d’ailleurs - que si, compte tenu de nos formats, notre participation pouvait être doublée, ce doublement représenterait probablement la limite haute de notre effort possible. Ce qui veut dire que la France n’est plus capable d’engagements limités et encore ne peut-elle le faire qu’avec l’appui et le soutien des forces armées américaines. Elle découvre donc la limite de son influence militaire et sa dépendance vis-à-vis des États-Unis. Le mot du ministre de la Défense, Hervé Morin, est dur : "L’Europe est devenu un protectorat des Etats-Unis" (3). Malgré la qualité de son action, elle n’a plus guère d’influence sur la "grande stratégie" de la coalition qu’elle est obligée de subir, sans concertation ou presque, comme les calendriers de retrait qu’elle avalise et les changements de chefs militaires (de McKiernan à Petraeus en passant par McChristall) - et donc de modus operandi - qui lui sont imposés sans qu’elle ait son mot à dire.

La France découvre aussi que les valeurs qu’elle croit pouvoir défendre et répandre ne valent dans le monde qu’à la hauteur de sa puissance relative et des moyens qu’elle est prête à consacrer à son messianisme. Elle découvre qu’elle fait partie d’un monde dont le poids et l’autorité relative s’érodent de jour en jour ; elle découvre que l’Occident est devenu trop faible pour exporter ses valeurs qui en perdent leur caractère universel. Pierre Hassner synthétise de manière brillante : "Nous ne sommes plus dans ce monde dont l’Occident était le centre et pouvait, à la fois, dire la loi et la faire exécuter par la contrainte" (4)

Le bouleversement des concepts
          L’intrusion du politique et du social

Dans le sillage du triomphe américain de la première guerre du Golfe, les armées françaises, abandonnant leurs vieilles traditions si bien marquées par les personnalités des maréchaux Gallieni et Lyautey, avaient suivi la dérive technologique américaine. Elles adoptaient de ce fait, par transfert de culture, les visions mécanistes qui finiront par s’enliser dans les sables irakiens et les neiges afghanes. Brutalement, on perçoit que les systèmes d’armes dans lesquels on avait tant investi ne peuvent parfois même plus être utilisés parce que leur efficacité est basée sur le paradigme de la destruction et que, dans les nouveaux environnements, cette dernière ne peut plus être l’argument central de la force militaire. Les Français redécouvrent ainsi, dans la douleur, la primauté de la dimension politique de la guerre, le fait que celle-ci est d’abord un acte social et donc que la guerre ne peut se gagner que par la convergence d’actions de toute nature qui laisse une place réduite à la force militaire.

          L’utilité de la force
Naturellement donc, accompagnant ce resurgissement du politique dans l’action militaire, Clausewitz revient prendre toute sa place dans les cercles de réflexion : on se penche sur la "logique de la guerre" pour en oublier enfin la "grammaire" qu’on lui avait imposée. On redécouvre sa "nature objective" que l’on avait cru modifier en essayant de la dominer. Son caractère essentiellement dialectique revient s’imposer et, avec lui, la redécouverte du respect intellectuel que l’on doit à son adversaire. Avec la parution en français, en février 2007, de son ouvrage, la question du général Rupert Smith s’impose : comment peut-on redonner de l’utilité à la force militaire, celle dont on dispose encore mais qui ne semble plus capable de produire de l’efficacité politique ? Son idée de la "guerre au sein des populations" fait école. La doctrine de l’armée française s’en empare et en décline les nouvelles attitudes et les nouveaux métiers. Elle constitue cette population en "centre de gravité" de l’action et cherche une nouvelle efficacité dans la doctrine de "conquête des coeurs et des esprits" qu’elle emprunte au monde anglo-saxon avant d’en redécouvrir les racines dans ses propres traditions. Du coup, la doctrine française s’entiche de "la manoeuvre par les effets" qu’elle pratiquait, comme Monsieur Jourdain, depuis toujours mais qui lui paraît plus alléchante depuis qu’elle a reçu l’onction des penseurs d’outre-Atlantique. Elle redécouvre aussi les "lignes d’opération" et autres "points décisifs" qu’avait théorisés Jomini mais que l’on avait oubliés avant de les réadopter sous leur appellation  anglosaxonne. Du coup, la Comprehensive Approach que nos généraux avaient naturellement mise en œuvre sans la conceptualiser pendant toute la période de conquête coloniale puis de décolonisation est réintégrée dans la doctrine française sous l’appellation de "manoeuvre globale". On redécouvre Trinquier et sa Guerre moderne (5) qu’on trouve parée d’un nouvel intérêt ; l’ouvrage majeur de Galula (6), officier français extrait de son oubli par le général Petraeus, qui n’avait jamais été publié en français, l’est enfin au début de l’année 2008. Les théories de la contre-insurrection, de toutes nationalités, sont exhumées. On recherche des compréhensions plus profondes des zones d’action et des acteurs en présence. On saisit enfin toute l’importance des actions d’influence qui doivent primer dans les planifications.

L’adaptation des armées
Assez vite, au fil des renforcements successifs, l’Afghanistan devient l’engagement militaire de la France le plus important à l’extérieur, bien devant la Côte d’Ivoire et le Liban. Les manières de guerre changent sous la pression des réalités de la guerre combattue. Il faut bien adapter l’armée, son entraînement, ses équipements, ses doctrines.
Étrangement, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, l’Armée de terre - qui porte au premier chef cet engagement d’abord terrestre et qui en supporte les peines et douleurs - ne fait pas au départ l’objet de forte priorité budgétaire, de rééquilibrage, d’augmentation d’effectifs à l’inverse de l’US Army voire de la British Army, la moins malmenée de la récente Revue stratégique de défense et de sécurité (7). Le caractère central des forces terrestres, l’exigence du nombre dans les nouveaux conflits, la nécessité de pouvoir tenir le terrain peinent à être pris en compte. Les promesses faites en 2008 dans la nouvelle version du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale peinent à être honorées (8). L’Armée de terre, fidèle et obéissante, se débrouille et s’adapte au mieux à ce conflit, souvent au détriment des unités restées en France qui, bien que très largement majoritaires, se sentent souvent laissées pour compte. Des facilités spéciales d’entraînement adaptées sont créées, à Canjuers en particulier, dans le Sud provençal. On invente le concept "d’entraînement différencié" puisque l’on ne peut fournir ni matériellement, ni financièrement le même entraînement à toutes les unités.
On comprend que l’efficacité tactique dans les nouveaux conflits - de type afghan - exige un nouveau style de commandement et de nouvelles compétences. Alors que l’armée française a plutôt une tradition de commandement centralisé, elle redécouvre et adopte le "mission command", emprunté par les Britanniques aux Allemands qui l’avaient eux-mêmes emprunté à Napoléon… On développe l’initiative aux petits niveaux parce que l’on comprend que c’est le seul moyen d’adaptation aux conditions sans cesse fluctuantes de la guerre afghane. On découvre et on enseigne les nouveaux métiers de la guerre, ceux de la reconstruction et de l’aide aux populations.
Malgré les réticences initiales, on parvient à faire comprendre que le métier militaire a changé et que ces dimensions sociales en font pleinement partie. On constate que la guerre est d’abord une affaire de communication - vers les populations du théâtre mais aussi vers les Français à qui sont envoyés les reportages journalistiques - et celle-ci revient prendre une place centrale dans la formation et l’entraînement. On perçoit que la nature du renseignement doit elle aussi évoluer. Non seulement ses flux se sont renversés en partant désormais principalement du bas - source essentielle - pour remonter vers le haut, mais ce sont les soldats eux-mêmes qui en sont les meilleurs capteurs ; on les forme donc à ce nouvel aspect de leur mission. D’autres compétences indispensables se rajoutent, comme celles de négociation qu’il faut mettre en œuvre dans ces longues conversations à conduire avec les responsables locaux. L’éthique, qui avait déjà une place importante dans les armées françaises, acquiert une place centrale propre à éviter au maximum les dérives, hélas constatées dans d’autres contingents.
L’Afghanistan impose aussi d’adapter les équipements. Alors qu’elles s’y étaient presque refusées jusqu’alors, les armées françaises se lancent dans ce qu’on appelle "l’adaptation réactive", de manière à pouvoir faire évoluer au plus vite ses équipements en fonction de la menace. On redonne une vie nouvelle aux procédures dites "d’urgence opérationnelle" ; on acquiert des équipements sur étagère, on modifie les anciens pour que les soldats puissent agir dans les meilleures conditions. Parallèlement et dans le même esprit, on déploie ses plus nouveaux équipements, avions Rafale, hélicoptères Tigre, obusiers César, transports de troupe VBCI, véhicule protégé PVP. On dote ainsi ses troupes d’équipements assurant aux unités sur le terrain une protection, une mobilité tactique et une aptitude aux feux puissants de précision indispensables au succès.

Pour finir, une guerre majeure ne peut être sans influence sur la société qui la conduit sauf si cette société s’intéresse peu, au fond, aux soldats professionnels qui la mènent. La guerre en Afghanistan n’est peut-être pas une guerre majeure, mais elle est sûrement une guerre importante au regard de sa durée et des conséquences qu’elle pourrait bien avoir si elle se terminait mal pour la coalition intervenante. Pourtant, la société française - et la classe politique - feint de l’ignorer et la vit comme si, plus que l’intervention de ses armées pour une question vitale, elle était déjà devenue un conflit orphelin dont il serait souhaitable de s’échapper au plus tôt. Voilà peut-être qui est révélateur des nouvelles relations qui se sont établies entre la nation française et ses forces armées. Celles-ci, pourtant, malgré cette indifférence, recherchent une adaptation permanente - en matière d’équipements, de doctrine et d’entraînement - pour réussir au mieux cette mission lointaine dans laquelle elles se sentent totalement impliquées.

Paru dans la Revue de Défense nationale, 2011 

(1) Selon le titre de l’ouvrage éponyme du professeur Badie, L’impuissance de la puissance, Fayard, Paris, 2004.
(2) On lira avec bénéfice l’ouvrage du général Rupert Smith, De l’utilité de la force, Économica, Paris, 2007.
(3) Le Monde, 31 octobre - 1er novembre 2010.
(4) Revue Défense Nationale, avril 2010.
(5) Réédition par Économica, Paris, en 2008.
(6) Contre-insurrection, théorie et pratique, Économica, Paris, 2008

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