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FADDA Denis

FADDA Denis

Né le 24 novembre 1943
Marié - 3 enfants
 
 
Haut fonctionnaire international
     (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture)
Ancien Président de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer
 
Docteur d'Etat en Droit
Diplômé de 3ème cycle en Histoire
D.E.S de Droit public
D.E.S de Science politique
Maîtrise ès Lettres
Diplômé de l'Institut des Hautes Etudes Internationales (IHEI)
     et de l'Institut libre d'étude des relations internationales (ILERI)
Ancien élève de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine
     et de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), dit Langues O'

Professeur des universités associé  
     enseignant dans différentes universités étrangères
Administrateur de l'Université Senghor d'Alexandrie

Membre de la Société française pour le droit International
Secrétaire général de l'Institut des Sciences Juridiques du Développement (1971-1979)
Membre de la Commission nationale française pour l'Unesco (1978-1980)
Administrateur et Secrétaire général de l'Office Information Culture et Immigration (I.C.E.I.) et de l'Agence nationale pour le développement des relations interculturelles (A.D.R.I.) (1976-1983)
Fondateur du Forum Méditerranéen de la Culture
Président international de La Renaissance Française
Membre de l'Académie des Arts, Lettres et Sciences de Languedoc
Président de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d'Honneur
Officier de l'Ordre national du Mérite
Médaille de la FAO
Médaille d'or de La Renaissance Française

URL du site internet:

Boutros Boutros Ghali

Publié dans Devant l'histoire
Hommage à Boutros Boutros Ghali
 
par Denis Fadda
Hommage rendu dans le cadre de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer le 7 octobre 2016

 
Boutros Ghali, est né en 1846, il est le premier copte à se voir attribuer le rang de Pacha ; on l'appellera parfois Boutros Ghali Pacha. En 1908, il deviendra l'unique Premier Ministre copte qu'ait connu l'Egypte ; il cumulera cette fonction avec celle de Ministre des Affaires étrangères. Il sera assassiné en 1910.
Il est le grand-père de Boutros Boutros Ghali.
 
Enfant, on emmène Boutros dans une église modeste, la Boutrossia, élevée par la famille Boutros Ghali à la mémoire de ce grand père. A l'issue des messes dominicales, on le conduit le long de la fresque qui décrit sa grand-mère faisant don de l'église à Saint Pierre et Saint Paul ; il descend dans la crypte où se trouve le tombeau de son grand-père et lit l'inscription qui est gravée en arabe et en français : "Dieu m'est témoin que j'ai toujours agi pour le bien de mon pays" .
La maison familiale, "le château" comme on le disait en français n'est pas loin. A cette époque près de trente journaux et périodiques sont publiés en Egypte en langue française, une vingtaine en anglais.
La dernière fois que je l'ai rencontré, il y a quelques années - c'était lors d'un déjeuner offert en son honneur par l'Ambassadeur d'Espagne en France - Boutros Boutros Ghali me dit qu'il se souvenait combien, durant son enfance, cette langue française, que sa famille et ses amis parlaient couramment, incarnait pour lui, en quelque sorte, la certitude diffuse que le monde était plus grand qu'il ne le savait.
Dans son enfance, Boutros rend aussi visite à son oncle, frère de son père, Wassef. Proche du Premier ministre d'alors, Wassef a été membre de la délégation qu'il a conduite à Paris pour tenter de forcer les portes de la conférence de la paix et faire valoir les droits de l'Egypte, et il a publié, en 1921, un manifeste appelant au boycottage des produits anglais. C'est en prison que Boutros lui rend visite.
C'est dans cette famille qui compte bien d'autres intellectuels, écrivains, ministres (dont un autre ministre des Affaires étrangères), législateurs, diplomates que naît Boutros en novembre 1922.    
 
Après une licence en droit à l'Université du Caire, il obtient à Paris le diplôme de Sciences Po et passe un doctorat en droit ; il se révèle un très fin juriste. Revenu à l'Université du Caire en 1949, il devient professeur de droit international et de relations internationales ; il le restera jusqu'en 1977. Il sera président de la société égyptienne de droit international, directeur du Centre de recherche de l'Académie de droit international de La Haye, membre de l'Institut de droit international, membre de la Commission du droit international des Nations Unies. Il sera aussi correspondant de l'Académie des Sciences morales et politiques.
Il publie beaucoup ; son œuvre est considérable. Il n'aime rien plus qu'écrire à sa table de travail et ceci, il l'a fait, - je le sais par un ami commun qui, au Caire, ne manquait pas de lui rendre visite chaque semaine – jusqu'à ses derniers jours. Même dans les pires moments de la vie harassante qu'il a menée, il a su se retirer pour écrire. C'était pour lui indispensable. 
 
Nous le connaissons comme homme d'action, homme d'un dynamisme et d'une énergie sans faille ; Il est un homme de réflexion, un homme d'idées qui a su transformer sa pensée en action.
A partir de 1977, il est ministre d'Etat aux Affaires étrangères et en 1991 vice-Premier ministre chargé des Affaires étrangères. Il contribue au rétablissement de l'Egypte dans ses droits et dans ses frontières modifiées après la défaite militaire de 1967. Avec son homologue israélien Moshe Dayan, il est l'un des principaux négociateurs des accords égypto-israéliens de Camp David, en 1978, puis du traité de paix qui sera  signé par Anouar el-Sadate et Menahem Begin en 1979. Il est un négociateur tenace. Il veut absolument persuader son pays de son rôle au triple croisement des cercles méditerranéen, africain et arabe.
A la fin de l'année 1991, il devient le sixième Secrétaire général des Nations Unies, le premier africain à occuper cette fonction qu'il exercera de 1992 à 1996.
 
Sa nomination par l'Assemblée générale coïncide avec la fin de la guerre froide, l'effondrement de l'empire soviétique et la multiplication des conflits régionaux. Le monde se transforme.
Il a pris ses fonctions le 1er janvier et déjà le 30 janvier 1992 il réussit un sommet du conseil de sécurité, la réunion de cet organe au niveau des chefs d'Etat ou de gouvernement ; c'est une première dans l'histoire des Nations Unies.
Il promeut une "diplomatie préventive" pour éteindre les incendies naissants, un concept au cœur de son célèbre "Agenda pour la paix" publié cette année-là.
Devant l'ampleur des tragédies, le monde se tourne vers l'O.N.U. Les missions se multiplient, mobilisant jusqu'à 70 000 casques bleus ; on les trouve au Cambodge, au Salvador, en Somalie, en Bosnie-Herzégovine, au Sahara occidental.
                   
A partir d'une analyse de la Charte, il a réfléchi à de nouvelles missions pour les Nations Unies : l'Agenda pour la paix, déjà mentionné, l'Agenda pour le développement, l'Agenda pour la démocratie.
Il encourage la réunion de ces grandes conférences où les Etats s'emploient à organiser leurs rapports, à mettre en œuvre de nouvelles idées sur la famille, la population, l'habitat, le développement social, l'environnement, les droits de l'homme. Que de thèmes qui nous sont aujourd'hui familiers qui sont nés de ses initiatives, ou de sa réflexion : développement durable, bioéthique, par exemple, qui se sont introduits dans les débats par l'effet d'un rapport du Secrétaire général, d'un discours d'ouverture ou de clôture d'une conférence !
Il fait œuvre quasi législative : la première pierre posée de la justice pénale internationale en 1993 (le traité fondateur de la Cour, le Statut de Rome, est adopté en 1998) ou l'émergence, dès cette même année, du concept, couronné, en 2005, de la responsabilité des Etats de protéger, où qu'elles soient, les populations menacées.              
 
Les Nations Unies, la communauté internationale, ont vite compris qui était Boutros Ghali. On sait qu'il ne sera pas qu'un administrateur, retranché au 38ème étage. Alors on lui demande beaucoup. Il est sommé d'inventer des solutions, de soumettre des plans, de les exécuter, de ramener la paix. Ceci n'est pas fait pour lui déplaire, il est prêt à déplacer des montagnes. Il parcourt la planète, il est sur tous les fronts et il est pourtant aussi un administrateur ; il remet de l'ordre dans la maison de verre, resserre les boulons de la machinerie onusienne.
Que de réussites, certes quelquefois imparfaites, au Cambodge, au Salvador, au Guatemala, en Haïti, au Mozambique, en Namibie, en Afrique du sud !
Que de trêves maintenues, à Chypre, au Tchad, au Liban, au Sahara occidental !
Des échecs ou des règlements trop tardifs aussi, en Bosnie, en Somalie, au Rwanda.
Il bouscule tellement que, évidemment, cela gêne certains et notamment les Américains - l'Administration Clinton - qui n'apprécient guère son indépendance.    
 
En vertu des dispositions de l'article 97 de la Charte, le Secrétaire général est nommé par l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. Il est rééligible. Il pourrait donc prétendre à un second mandat, comme ses prédécesseurs ; 14 des 15 membres du Conseil de sécurité le veulent. Un seul s'y oppose, les Etats-Unis, qui disposent d'un droit de veto. Et ils utilisent cette arme ultime. Il doit quitter ses fonctions.
Ce renvoi n'est pas celui d'un Secrétaire général qui a échoué mais celui d'un homme qui a eu le courage et l'audace de faire front, de dire ce qu'il pensait et qui a conservé toujours sa dignité.
 
Heureusement, la Francophonie est en train de se restructurer ; elle a besoin de placer à sa tête un homme qui ait une grande stature. Il vient à point nommé. Il a quitté son poste aux Nations Unies le 31 décembre 1996, il prend ses fonctions de Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie, l'O.I.F, le 1er janvier 1998.
Il va agir en pionnier. Il structure l'O.I.F et l'ouvre ; il fait de la Francophonie une réalité bien visible. La Francophonie, dit-il, est une "idée subversive" et elle doit le rester. Il s'emploie à souder l'espace politique francophone ; il voit la communauté francophone comme "un véritable ensemble géopolitique". Il insiste sur les valeurs qu'elle véhicule. Il veut renforcer le français en tant que langue internationale. "Ne nous trompons pas de combat ! Nous dit-il. Et n'ayons pas une attitude frileuse ou défensive" . Un message qui nous concerne tous !
Il ne manque jamais d'humour. Ici même, à l'Académie, lorsque, membre associé, il est reçu le 3 avril 1998, il a lu un passage d'une lettre qui disait ceci : " Excellence, notre mode de parler partout recule. Même nos meilleurs diplomates utilisent l'autre langue. Et il nous faut agir pour que, dans nos congrès, soit assurée la précellence du français". La lettre datait de 1591 et l'autre langue dont il était question était, évidemment, l'Italien.
 
D'une nébuleuse d'agences de coopération, d'universités et de jumelages, le Secrétaire général de la Francophonie arrive à bâtir une organisation qu'il veut ouverte sur les autres. Il voit que la mondialisation aplatit tout, écrase les différences et qu'une seule langue, une seule culture, un seule mode de penser risquent de prévaloir. Il tente de réagir en menant le combat du multilinguisme, de la diversité culturelle et donne toute sa place à la société civile.
"Le combat pour la Francophonie, c'est d'abord un combat pour la diversité et pour le plurilinguisme. A travers le renforcement de la langue française, nous voulons défendre la diversité des langues et des cultures. C'est pourquoi je compte ouvrir la Francophonie aux non francophones, aux autres communautés linguistiques" dit-il. Et il le fait, avec le monde hispanophone, le monde lusophone, le monde arabophone et même avec le monde anglophone. Aujourd'hui l'O.I.F rassemble 80 Etats et gouvernements. Le combat pour la Francophonie est un combat pour le pluralisme, un combat pour la démocratisation de la vie internationale.
Par ailleurs, il plaide pour un accueil plus important d'étudiants du Sud par les pays du Nord car, pour lui, le combat pour la Francophonie ne sera gagné que si le français est ressenti par les jeunes générations comme une langue internationalement utile.                  
 
A peine est-il libéré de sa charge, à la fin de l'année 2002, qu'il est appelé à présider le Conseil égyptien des Droits de l'Homme. Cela fait alors un peu sourire car on croit la mission impossible. A la conférence de Vienne de 1993, souvenons-nous, il a réussi à faire confirmer, par la totalité des Etats membres des Nations Unies, la "valeur universelle" de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Il se sert de ce texte pour confronter à chacun de ses articles, les comportements délinquants du gouvernement égyptien. Il agira en juriste pointilleux.  
    
Notre confrère est décédé dans sa ville natale le 16 février 2016. Ses obsèques se sont déroulées en présence du Président de la République égyptienne, du grand imam d'Al Azhar et du pape copte Tawadros II. La cérémonie a commencé dans l'enceinte d'une mosquée et s'est poursuivie dans la cathédrale copte-orthodoxe.
Boutros Boutros Ghali  a été le digne petit-fils de Boutros Ghali Pacha, fidèle aux siens, fidèle à son pays et fidèle à la langue française qu'il chérissait tant. 

Les enseignements du Brexit

Publié dans Avec l'Europe
Les enseignements du Brexit
 
 Nous pouvons apprécier ou déplorer la décision du peuple britannique, là n'est pas la question, mais certainement nous devons admirer son courage.
Les Britanniques connaissaient très bien les difficultés qui les attendraient au cas où ils voteraient pour la sortie de l'Union européenne : une période d'instabilité, le risque que l'Ecosse ne se sépare du Royaume Uni ;  surtout, des pertes d'emploi et une baisse du niveau de vie. Et pourtant, ils l'ont fait.
A 52%, ils ont voté pour l'éloignement.
 
Ceci nous démontre, une fois de plus, que les questions économiques ne sont pas celles auxquelles les peuples d'Europe accordent la plus grande importance. Ils peuvent accepter des sacrifices et ne se laissent pas acheter par quelques augmentations de traitement ou de salaire.
 
Les peuples d'Europe (ils ne sont pas les seuls) accordent une bien plus grande importance aux questions d'identité et de souveraineté, et c'est bien parce qu'ils considéraient cette souveraineté menacée que les Britanniques ont demandé à sortir de l'Union européenne. Ces peuples attachent aussi une importance prioritaire aux questions de société – qui, à certains égards, constituent un prolongement de la question identitaire. Le Président de la République française devrait en savoir quelque chose car - même si sa victoire au Parlement ne lui a peut-être pas permis d'en prendre conscience – c'est bien avec l'affaire du "Mariage pour tous" qu'il a signé l'échec de son quinquennat. Cette affaire a laissé, dans la société française, une trace bien plus profonde qu'il ne l'a imaginée.
 
Le peuple britannique va accepter des sacrifices : il va probablement aussi devoir accepter l'indépendance de l'Ecosse, qui demandera à être admise dans l'Union européenne. Mais il saura aussi trouver les solutions subtiles qui permettront à l'Ecosse de rester au sein du Royaume Uni et au Royaume Uni d'être un acteur majeur en Europe tout en regardant un peu plus encore vers le grand large, en toute liberté.

Boualem SANSAL - 2084

Publié dans A tout un chacun
Boualem SANSAL - 2084, La fin du monde
 
Au départ, il y a la maladie, le sanatorium et la montagne. Un banal trépied qui devient pour le pauvre hère Ati un tremplin inattendu et stupéfiant. A la faveur de l'épreuve que constitue cette maladie, Ati devient réellement vivant, c'est à dire éveillé, dessillé, "converti". Un étrange mot venu de loin prend forme : "Li...ber...té". Ce cri intérieur surgit alors que Ati est soumis, comme tous, à la loi implacable de l'Abistan, un immense Empire sans frontières et sans passé.
Une guerre terrible a opposé les croyants aux "mécréants" et a finalement donné le pouvoir aux fidèles du dieu Yölah et à son délégué Abi. La vie est organisée autour du culte d'Abi dans une théocratie omnipotente :"Yölah est grand et Abi est son délégué !".
 
2084 est, en effet, le roman d'une conversion qui prend l'aspect d'une subversion dans un monde où il est obligatoire de croire ou tout au moins de faire comme si on croyait : "Il eut la révélation de la réalité profonde du conditionnement qui faisait de lui et de chacun, une machine bornée et fière de l'être, un croyant heureux de sa cécité".
Un être humain - on ne sait pourquoi - sort de la masse de ses congénères et prend cruellement conscience de son aliénation. Il faut dire que la soumission des Abistanais au Système n'est pas mesurable : elle est absolue. A tel point que le roman relève plus de la description que de la narration. Il est plus écrit à l'imparfait, temps de la répétition, qu'au passé simple, temps de l'action. Les dialogues sont rares. Les hommes vivent dans un éternel présent qui ne veut connaître ni le passé –  gommé par le Système – ni l'avenir. 
 
Ce roman satirique conjugue différentes grandes traditions littéraires :
     celle du roman picaresque où le héros, homme simple, connaît une succession de mésaventures narrées sur le mode tragi-comique et se heurte à la puissance de ceux qui "tirent les ficelles" dans un théâtre dont il ne perçoit que les ombres : "Je ne suis rien, je suis Ati, un pauvre diable, qui a un mal de chien à vivre dans ce monde trop parfait pour lui".
     celle du roman initiatique où le héros part dans une quête périlleuse, aiguillonné par le désir d'accéder à la connaissance ; Ati et son ami Kao acquièrent peu à peu la conviction que la Vérité  proclamée par Abi peut être mise en doute. Ils veulent simplement savoir mais "une fois lancée, la machine du doute ne s'arrête pas".
     celle du roman philosophique, dans le sillage de Voltaire, Kafka et Borges, les grands maîtres de ce genre où fiction et pensée sont intimement liés. Ce roman foisonnant, dérangeant, étourdissant par la complexité des intrigues et l'horreur des situations, contraint le lecteur à réfléchir, à se poser les questions essentielles : comment la religion peut-elle prendre tout pouvoir sur les hommes ? Comment fonctionne concrètement un système d'asservissement de la multitude au bénéfice d'une oligarchie secrète ? Quels sont le rôle et le pouvoir du langage dans un totalitarisme ?
 
Comme dans toute fable, l'interprétation est ouverte. Le lecteur pense évidemment au péril de l'islamisme, ce que Boualem Sansal confirme toujours lorsqu'il prend la parole. L'avertissement qui figure au début de l'ouvrage ne dupe personne : "C'est une œuvre de pure invention, le monde de Bigaye que je décris dans ce livre n'existe pas et n'a aucune raison d'exister à l' avenir [...] Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle."  Vers la fin du roman, l'auteur évoque, dans un retour en arrière saisissant, la cécité du monde qui, avant la victoire des croyants en l'an 2084, refusait d'écouter les "alerteurs" alors qu' "on (voyait) naître l'arme absolue qu'il n'est besoin ni d'acheter ni de fabriquer, l'embrasement de peuples entiers chargés d'une violence d'épouvante." 
 
Si la référence du roman est évidemment l'uchronie imaginée par Orwell dans 1984, la source se situe dans la pensée de Camus et notamment dans son cycle consacré à la révolte. C'est l'esprit de révolte qui manque aux Abistanais, anesthésiés par la terreur, le lavage de cerveaux et l'ignorance. "Le grand malheur de l'Abistan était le Gkabul : il offrait à l'humanité la soumission à l'ignorance sanctifiée comme une réponse à la violence intrinsèque du vide, et, poussant la servitude jusqu'à la négation de soi, l'autodestruction pure et simple, il lui refusait la révolte comme moyen de s'inventer un monde à sa mesure, qui à tout le moins viendrait la préserver de la folie ambiante. La religion, c'est vraiment le remède qui tue". On trouve là les deux concepts camusiens par excellence que sont la nécessité de la révolte et la quête de la mesure. "Si la fin justifie les moyens, a dit Camus, alors qui justifiera la fin ?". Dans l'Empire de l'Abistan, Abi justifie la fin. La boucle est bouclée : c'est "la fin du monde", sous-titre de 2084.
        
Boualem Sansal nous donne une œuvre qui marquera notre temps, un très grand roman qui joue pleinement le rôle dévolu à la littérature selon Kafka : "La littérature est une hache pour briser la mer gelée qui est en nous.". Pari tenu.
Boualem SANSAL - 2084 - La fin du monde, Paris, Gallimard, 2015, 273 p.                                                
 

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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