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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

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Du "grand débat national"

Publié dans En France
Du "grand débat national"
 
Face à la contestation des Gilets jaunes, le président Macron ouvre un "grand débat national" qui se déroulera jusqu’au 15 mars. Ce procédé, légitime en soi, est cependant révélateur de la déliquescence du politique et donc du fonctionnement même de la démocratie.
 
D’abord ce débat est censé aborder des thèmes tellement nombreux et disparates que cela en devient un véritable "fourre-tout", il est ainsi difficile d’établir une hiérarchie des priorités. Une telle initiative donne surtout l’impression d’avoir comme objectif de désarmer la contestation en détournant l’attention – et pendant ce temps, M. Macron signe à Aix-la-Chapelle, dans la plus grande discrétion et sans l’ombre d’un débat, un important traité avec l’Allemagne.
Ensuite ce "grand débat" n’a aucun statut contraignant, si bien que le gouvernement en fera ce que bon lui semblera. On a bien vu lors des états généraux de la bioéthique combien il faisait peu de cas d’une consultation de la base lorsque celle-ci ne va pas dans son sens (une large majorité des personnes s’était prononcée contre la PMA, ce qui n’a strictement rien changé).
Enfin les lieux de débats existent en démocratie – médias, élections, partis, référendums, Parlement… – sans avoir à en créer de nouveaux, artificiels et phagocytés par le pouvoir. Le recours à ce subterfuge montre, s’il en était besoin, combien les instances régulatrices du débat démocratique ne fonctionnent plus : une majorité de nos concitoyens se sent exclue et non représentée.
 
Un problème de représentation
Prenons le cas des médias. Même s’il faut reconnaître que sur la "mondialisation heureuse" de M. Macron des voix discordantes s’expriment de plus en plus, conscientes de ses conséquences dévastatrices (règne de l’argent-roi, extension de la pauvreté, délitement du lien social…), il n’en demeure pas moins que les médias les plus influents – la télévision notamment – partagent tous la même idéologie. Ils sont les gardiens vigilants du politiquement correct, ignorant le besoin d’enracinement des peuples et donc les problèmes soulevés par l’immigration massive et l’islam. Surtout, ils militent unanimement pour la "culture de mort", pour la déconstruction anthropologique en cours et pour toutes les transgressions morales. Le simple fait qu’un François-Xavier Bellamy ait évoqué, "à titre personnel", son opposition à l’avortement a déclenché un tsunami médiatique – le cas d’Agnès Thill est également éloquent. C’est très clair : il y a des opinions interdites et leur périmètre ne cesse de s’élargir, les Gilets jaunes l’ont bien compris !
 
Le référendum ? Alors que son principe était dans l’esprit de la Ve République, les présidents ont très peu utilisé ce moyen de consultation simple et direct. Et une des rares fois où un référendum a été mis en œuvre sur un sujet central, l’Europe en 2005, nos dirigeants n’en ont tenu aucun compte en imposant sous une autre forme ce que les Français avaient massivement rejeté !
Quant au Parlement, il connaît un grave problème de représentation qui tient aussi bien au discrédit des partis politiques qu’au décalage entre les idées majoritaires parmi le peuple et celles des députés censés les incarner. Et la droite bourgeoise n’essaie même pas de s’émanciper du magistère moral de la gauche boboïsée déconfite – tutelle aussi ridicule que paralysante –, qui désigne encore qui est fréquentable et qui ne l’est pas.
 
La désagrégation du lien social
Comme au XIXe siècle où la bourgeoisie avait peur du peuple et imposait un suffrage censitaire pour le tenir à distance, aujourd’hui la "France d’en haut" cultive la même peur du peuple, un même mépris pour cette "France périphérique" qui lui est devenue totalement étrangère et qui ne dispose d’aucun moyen d’expression.
Une différence toutefois : aujourd’hui, l’individualisme exacerbé, l’éclatement de la famille, l’effacement des corps intermédiaires, la primauté de l’argent, la prédominance du virtuel… tout cela a entraîné une désagrégation sans précédent du lien social. Or si les Gilets jaunes sont une réaction aux points soulevés plus haut, ils ont surtout trouvé dans les rassemblements autour des ronds-points un lieu de fraternité et de solidarité qui n’existe plus ailleurs : cela ne devrait-il pas nous interpeller, surtout nous chrétiens ?
Ces Gilets jaunes sont un révélateur supplémentaire du dysfonctionnement de notre démocratie. Fondamentalement, l’enjeu est de redonner toute sa place au politique, car la démocratie n’a de sens que moyennant la primauté du politique sur toutes les autres instances qui, aujourd’hui, ont pris le dessus : l’économique, le financier, l’Union européenne… Le politique a été remplacé par le concept de "gouvernance", laquelle est largement aux mains d’ "experts" qui agissent dans l’ombre sans aucune légitimité démocratique. Et l’on s’étonne de la crise actuelle !

Paru dans LA NEF  n°311, février 2019

Dieu ou l’Argent ?

Publié dans En France
Dieu ou l’Argent ?
 
Quoi qu’il en soit de l’avenir du mouvement, les manifestations des Gilets jaunes resteront un moment clé de la vie politique française. Je ne sais si le gouvernement parviendra finalement à amadouer ce mouvement ou à le marginaliser. Ce qui est sûr, c’est que les mesures ponctuelles annoncées par le président Macron pourront peut-être désamorcer la colère de certains, mais ne résoudront en rien le problème de fond soulevé par cet immense cri de détresse venu des entrailles du pays. Car ce qui est en jeu ici dépasse de beaucoup la hausse de telle ou telle taxe. Au reste, la France croule sous une telle complexité et un tel poids administratif et fiscal – nous sommes même devenus les champions du monde des prélèvements obligatoires ! –, que la baisse ponctuelle d’un impôt, si bienvenu soit-il, ne changera pas fondamentalement la situation. C’est tout le système qui serait à réformer – selon trois critères : simplicité, efficacité, justice – et cela semble une œuvre quasiment insurmontable, tant elle nécessiterait une volonté politique inexistante aujourd’hui et un soutien populaire ardu à obtenir… quand il s’agit d’exiger des sacrifices.
 
Un enjeu civilisationnel
Ce qui est en jeu, disais-je, dépasse ces aspects financiers, si importants soient-ils par ailleurs. En effet, les Gilets jaunes ne sont-ils pas un symptôme de la crise profonde que traverse notre civilisation, et d’abord de cet écart qui n’a cessé de se creuser depuis plusieurs décennies entre ce que Christophe Guilluy a appelé la "France périphérique" et la "France d’en haut" ? Cet écart se traduit certes par le déclassement économique et social de cette France encore enracinée, périurbaine, provinciale et rurale, représentant quand même près de 60 % de la population, qui ne bénéficie pas des avantages de la mondialisation, tandis que les habitants des grandes villes, à l’aise dans toutes les capitales du monde, en profitent largement.
Mais au-delà de ce déclassement bien réel corroboré par les chiffres (1), il y a ce que l’on pourrait appeler un "déclassement civilisationnel" qui touche plus particulièrement cette frange déjà fragilisée de la population.
 
Il consiste principalement au lent démantèlement de la nation, cercle le plus large de la vie en société telle qu’elle s’est pratiquée en Occident, cadre de l’avènement de la démocratie et d’une histoire commune faite de grandeurs et de misères, les premières l’emportant cependant jusqu’à peu dans la conscience collective nationale. Or, aujourd’hui, nos élites hors sol cultivent la haine d’un passé jugé obscurantiste – le politiquement correct imposant cette vision totalement négative – et militent sans nuance pour le multiculturalisme, l’ouverture des frontières, sans mesurer l’impact d’une immigration massive majoritairement musulmane dont elles savent se protéger, laissant les Français plus modestes en première ligne : ainsi ces derniers ont-ils le sentiment d’être non seulement socialement rétrogradés, mais devenus des étrangers dans leur propre pays, sans que leur sort suscite quelque compassion, laquelle est entièrement réservée aux "migrants" !
 
Et ce démantèlement de la nation, sous les coups de boutoir d’une mondialisation plus ou moins dirigée par la finance et quelques gigantesques multinationales, est aggravé par l’Union européenne, insensible au désarroi des peuples demeurés attachés au cadre national et qui a perdu tout sens de son intérêt le plus vital. À cette décomposition des patries charnelles s’ajoute une déconstruction anthropologique sans précédent – avec le genre, on ne sait plus ce que sont un homme et une femme – qui contribue à la perte des repères traditionnels et au déracinement généralisé.
 
L’oubli de Dieu
À propos des Gilets jaunes, Mgr Michel Auptetit a écrit : "La conscience de Dieu le Père qui nous apprend à nous “aimer les uns les autres” a façonné l’âme de la France. L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi" (2). L’archevêque de Paris a eu le courage de nommer ce qui est finalement le problème principal : l’oubli de Dieu !
La "financiarisation" de l’économie dans les années 1990 avec la mondialisation qui l’a accompagnée a entraîné comme un changement de paradigme : désormais ne compte plus que la rentabilité financière des grandes entreprises, tout lui étant subordonné, à commencer par les hommes, simples paramètres interchangeables d’ajustement. Ainsi, les choses apparaissent plus clairement : on peut dire, en simplifiant, que l’ancien monde servait Dieu plus ou moins bien, alors que le monde postmoderne a résolument choisi de délaisser Dieu pour servir le dieu Argent, confirmant la parole du Christ : "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent"  (Mt 6, 24). Il faut choisir…
(1) Cf. Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, p. 52 et suivantes.
(2) Communiqué du 5 décembre 2018

Editorial paru dans La Nef, janvier 2019

Irréductible fracture

Publié dans A tout un chacun
Irréductible fracture
 
Chaque jour nous apporte son petit lot de nouvelles qui montre combien sont profondes les fractures au sein de notre société. Pas seulement les fractures sociales qui s’aggravent et qui sont fort inquiétantes, mais aussi celles concernant les questions dites "sociétales" : PMA et GPA (dont il a été beaucoup question ces temps derniers), avortement, "mariage pour tous", euthanasie, transhumanisme … Entre adeptes et adversaires de ces pratiques, tout accommodement est impossible, tant elles révèlent des visions de l’homme irréductiblement inconciliables. Depuis quatre décennies au moins – grosso modo depuis Mai 68 –, les partisans des "avancées" sociétales, d’abord minoritaires parmi la population mais soutenus par tous les grands médias, volent de victoire en victoire selon un schéma bien rodé : chaque nouvelle transgression, nous promet-on, est la dernière jusqu’à ce qu’elle soit adoptée ; on passe alors à la suivante qui semblait impensable encore la veille. Et il n’y a aucune raison que cela cesse, puisque, conviction ou lâcheté, les élites au pouvoir appuient ces "avancées" qu’elles jugent inéluctables.
 
Une telle fracture met en danger le principe même de la démocratie qui suppose un consensus sur les principes essentiels de la vie en société, faute de quoi la majorité peut "légalement" imposer aux minorités récalcitrantes des lois moralement illégitimes qui créent un climat tyrannique de persécution. Nous en voyons les prémisses avec l’appel de certains à supprimer l’objection de conscience des médecins face à l’avortement. Certes, pour l’instant, nos sociétés "libérales" préservent encore les principaux attributs du bien commun (sauf quelques banlieues, paix sociale, paix extérieure, libertés fondamentales, notamment de pratique religieuse et d’évangélisation…), ce qui n’était le cas ni des premiers chrétiens ni sous les totalitarismes du XXe siècle ! Mais pour combien de temps encore ?
 
Jadis, à l’époque de la guerre des deux blocs Est-Ouest, existait déjà un clivage radical qui obligeait à un "choix de société", libérale ou collectiviste. Au moins, les fondements de la morale étaient-ils à peu près partagés. Aujourd’hui, la fissure est plus fondamentale encore, car elle touche l’homme lui-même, ce qu’il est, sa place dans l’univers. L’opposition, désormais, est entre ceux qui défendent l’existence d’une nature (ou d’une essence) humaine qui s’impose à nous et ceux qui nient cette commune nature et qui pensent donc l’homme libéré de toute contrainte à l’égard d’un donné qui le dépasserait – Dieu, la nature, la culture –, rien ne devant entraver sa volonté, ses désirs… Opposition, donc, entre ceux qui estiment nécessaires et même vitales des limites en tout domaine et ceux qui les rejettent, cherchant toujours à transgresser les normes au nom de la liberté.
 
Cette divergence tient précisément à deux conceptions fondamentalement différentes de la liberté : la "liberté de qualité", particulièrement développée par l’école héritière d’Aristote et saint Thomas d’Aquin, et la "liberté d’indifférence" issue du nominalisme de Guillaume d’Ockham au XIVe siècle (1).
La première conception place la liberté au terme d’une éducation – éducation aux vertus notamment – qui permet à l’homme de choisir le bien conforme à sa nature, le choix du mal étant une déficience de la liberté (comme pour celui qui est dépendant de la drogue, par exemple, ou esclave de ses sens).
La seconde conception se limite à la faculté de choisir les contraires : ainsi, pouvoir opter pour le bien ou le mal est-il l’essence de la liberté, laquelle relève de la seule volonté, quand la première dépend conjointement de la volonté et de la raison.
 
On ne dira jamais assez la véritable révolution qu’a été le nominalisme, la plus importante, sans doute, de l’histoire de l’Occident dans l’ordre des idées. Il a permis l’avènement de la modernité, modernité au sens de primauté donnée à la volonté et à l’émancipation de toutes les tutelles bridant la liberté d’indifférence. Toutes les dérives "sociétales" que nous connaissons aujourd’hui sont inscrites dans cette fausse conception de la liberté.
Ainsi, les tenants de la PMA, par exemple, s’indigneront que vous puissiez prétendre ne pas leur accorder cette liberté, rien ne vous forçant à y recourir vous-même ! Cette objection est logique, dès lors que la liberté procède de la seule volonté et du seul bien personnel, sans se soucier de savoir si l’acte recherché est un bien en soi, un bien pour autrui (ici l’enfant), ni de l’impact qu’il a sur la société.
La prospérité du nominalisme et de sa liberté d’indifférence est à l’origine du long mouvement de déchristianisation de l’Europe depuis la fin du Moyen Âge. Le paradoxe est que cette forme de pensée n’a été possible qu’en terre chrétienne, en raison de l’importance accordée à la liberté dans l’Évangile – aucune autre aire civilisationnelle n’a poussé si loin l’amour de la liberté. On peut donc dire que ce sont des chrétiens qui sont historiquement responsables de la lente sécularisation de nos sociétés : la chrétienté s’est peu à peu défaite de l’intérieur quand elle présentait encore une belle façade qui a fini par n’être plus qu’une illusion, d’où son effondrement.
Il est bon d’y penser avant de voir toujours les ennemis de l’Église à l’extérieur. Les pires ont toujours été en son sein, Benoît XVI nous l’avait rappelé en 2005 en évoquant les "loups". Comment ne pas le voir aujourd’hui ?
(1) Terminologie employée par Servais Pinckaers, op dans son maître livre Les sources de la morale chrétienne (Academic Press Fribourg/Cerf, 1985).

Paru dans La Nef, éditorial du n° 308, novembre 2018

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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