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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

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La grâce de Notre-Dame

Publié dans En France
La grâce de Notre-Dame
 
Comment aurions-nous pu imaginer que l’embrasement de Notre-Dame de Paris allait susciter une telle émotion, et pas seulement chez les chrétiens, mais chez tous nos compatriotes pour une fois réunis sans fausse note, et aussi à l’étranger ! Face au malheur qui se déroulait devant nous en direct et que nous subissions prostrés dans une totale impuissance – mais que les pompiers ont su limiter – se produisait un "miracle", comme la prise de conscience que quelque chose de plus grand que nos éternelles querelles de Gaulois nous rassemblait tous, quelque chose de plus essentiel que nos disputes politiques, quelque chose de plus haut que nous serions néanmoins bien incapables de nommer.
Le plus remarquable est que ce moment-là, unique, insaisissable, s’est produit devant un monument, certes d’abord symbole de la foi, mais aussi de notre nation et de notre culture, de notre être historique profond, ce qui explique sans doute l’unanimité qui s’est manifestée. Devant ce joyau inestimable que la foi de nos ancêtres a mis des siècles à bâtir à une époque où le temps avait une autre mesure, la foule qui grossissait peu à peu s’est mise à pleurer et, pour beaucoup, à prier. Qu’il était émouvant de voir ce peuple à genoux où figurait une majorité de très jeunes chrétiens implorer Notre Dame en chantant des Ave et des cantiques ! Même les médias, habituellement si caustiques face à de telles attitudes, marquaient le respect.
 
De l’effondrement à la résurrection
Ces flammes qui dévoraient la charpente presque millénaire sans qu’on puisse les arrêter malgré toute notre technologie nous rappelaient violemment la fragilité des choses d’ici-bas, le peu que nous sommes face à des éléments déchaînés que nous ne maîtrisons pas. Jadis les incendies étaient fréquents mais n’étaient pas une catastrophe, car on savait reconstruire souvent plus beau encore. Aujourd’hui, en notre époque utilitariste, nous n’avons plus en nous le ressort et l’inspiration pour ériger dans la durée des chefs-d’œuvre comme Notre-Dame !
Comment ne pas voir le parallèle entre cet effondrement, en début de semaine Sainte, et l’abaissement du Christ – la kénose – du vendredi Saint, du Dieu fait homme cloué et mort sur la croix ? Cet effondrement peut aussi symboliser celui de notre Église, qui, en Occident, ne cesse de reculer sous un sécularisme envahissant, alors même que les effroyables affaires d’"abus sexuels" n’en finissent pas de la secouer ; mais il peut aussi être le signe du déclin mortel d’une civilisation du "toujours plus" ayant perdu tout sens des limites et jusqu’aux notions de bien et de mal. Dans l’Évangile, néanmoins, la kénose est suivie de la Résurrection ; aucun effondrement ne peut enlever au chrétien cette espérance de Pâques qui est promesse de vie éternelle. Mais pour notre patrie et l’Europe, pour l’Église même en nos pays jadis terre de chrétienté, la résurrection n’a rien d’assuré.
 
Le besoin d’enracinement
Certes, l’élan spontané de générosité pour reconstruire Notre-Dame, dès le soir même du drame, est incroyable et révèle l’attachement insoupçonné de tous à ce symbole de la foi et de la nation, montrant par là même le besoin d’enracinement et rendant vaines, d’un coup, les objections sur les "racines chrétiennes de la France". Il montre aussi combien était mal posé le récent débat sur la "tentation identitaire" qui toucherait des chrétiens inquiets de voir le monde leur échapper et s’écrouler de toutes parts. Que des chrétiens s’égarent en ne défendant que la dimension "identitaire" du christianisme, annexant ce faisant la religion pour un combat politique partisan, est bien malheureux. En effet, c’est bien évidemment la foi qui fait vivre le christianisme, mais ce dernier n’en a pas moins une dimension sociale et culturelle qui est la seule accessible aux non-chrétiens et qui participe bien à l’identité du pays – et qui sait si cette dimension ne peut mener à un cheminement intérieur de conversion ?
Je ne crois pas que la plupart des badauds qui convergeaient vers l’Île de la Cité étaient portés par une quelconque "tentation identitaire", leur présence et leur émotion étaient cependant la preuve de leur attachement à cette incarnation de l’"identité" française qu’est Notre-Dame de Paris.
Souhaitons que sa restauration, au-delà de celle des pierres, soit le prélude de la renaissance de l’âme de notre patrie et de notre civilisation, laquelle ne pourra se redresser sans se retourner vers Dieu. Quand on a vu à Paris cette foule magnifique de retenue et de recueillement, la réaction et la ferveur de tous ces jeunes en prière, on se dit que quelque chose s’est produit ce soir-là : non, décidément, notre vieux pays de France n’est pas mort et l’espérance chère à Péguy toute prête à renaître…
Paru dans
La Nef, mai 2019

Du "grand débat national"

Publié dans En France
Du "grand débat national"
 
Face à la contestation des Gilets jaunes, le président Macron ouvre un "grand débat national" qui se déroulera jusqu’au 15 mars. Ce procédé, légitime en soi, est cependant révélateur de la déliquescence du politique et donc du fonctionnement même de la démocratie.
 
D’abord ce débat est censé aborder des thèmes tellement nombreux et disparates que cela en devient un véritable "fourre-tout", il est ainsi difficile d’établir une hiérarchie des priorités. Une telle initiative donne surtout l’impression d’avoir comme objectif de désarmer la contestation en détournant l’attention – et pendant ce temps, M. Macron signe à Aix-la-Chapelle, dans la plus grande discrétion et sans l’ombre d’un débat, un important traité avec l’Allemagne.
Ensuite ce "grand débat" n’a aucun statut contraignant, si bien que le gouvernement en fera ce que bon lui semblera. On a bien vu lors des états généraux de la bioéthique combien il faisait peu de cas d’une consultation de la base lorsque celle-ci ne va pas dans son sens (une large majorité des personnes s’était prononcée contre la PMA, ce qui n’a strictement rien changé).
Enfin les lieux de débats existent en démocratie – médias, élections, partis, référendums, Parlement… – sans avoir à en créer de nouveaux, artificiels et phagocytés par le pouvoir. Le recours à ce subterfuge montre, s’il en était besoin, combien les instances régulatrices du débat démocratique ne fonctionnent plus : une majorité de nos concitoyens se sent exclue et non représentée.
 
Un problème de représentation
Prenons le cas des médias. Même s’il faut reconnaître que sur la "mondialisation heureuse" de M. Macron des voix discordantes s’expriment de plus en plus, conscientes de ses conséquences dévastatrices (règne de l’argent-roi, extension de la pauvreté, délitement du lien social…), il n’en demeure pas moins que les médias les plus influents – la télévision notamment – partagent tous la même idéologie. Ils sont les gardiens vigilants du politiquement correct, ignorant le besoin d’enracinement des peuples et donc les problèmes soulevés par l’immigration massive et l’islam. Surtout, ils militent unanimement pour la "culture de mort", pour la déconstruction anthropologique en cours et pour toutes les transgressions morales. Le simple fait qu’un François-Xavier Bellamy ait évoqué, "à titre personnel", son opposition à l’avortement a déclenché un tsunami médiatique – le cas d’Agnès Thill est également éloquent. C’est très clair : il y a des opinions interdites et leur périmètre ne cesse de s’élargir, les Gilets jaunes l’ont bien compris !
 
Le référendum ? Alors que son principe était dans l’esprit de la Ve République, les présidents ont très peu utilisé ce moyen de consultation simple et direct. Et une des rares fois où un référendum a été mis en œuvre sur un sujet central, l’Europe en 2005, nos dirigeants n’en ont tenu aucun compte en imposant sous une autre forme ce que les Français avaient massivement rejeté !
Quant au Parlement, il connaît un grave problème de représentation qui tient aussi bien au discrédit des partis politiques qu’au décalage entre les idées majoritaires parmi le peuple et celles des députés censés les incarner. Et la droite bourgeoise n’essaie même pas de s’émanciper du magistère moral de la gauche boboïsée déconfite – tutelle aussi ridicule que paralysante –, qui désigne encore qui est fréquentable et qui ne l’est pas.
 
La désagrégation du lien social
Comme au XIXe siècle où la bourgeoisie avait peur du peuple et imposait un suffrage censitaire pour le tenir à distance, aujourd’hui la "France d’en haut" cultive la même peur du peuple, un même mépris pour cette "France périphérique" qui lui est devenue totalement étrangère et qui ne dispose d’aucun moyen d’expression.
Une différence toutefois : aujourd’hui, l’individualisme exacerbé, l’éclatement de la famille, l’effacement des corps intermédiaires, la primauté de l’argent, la prédominance du virtuel… tout cela a entraîné une désagrégation sans précédent du lien social. Or si les Gilets jaunes sont une réaction aux points soulevés plus haut, ils ont surtout trouvé dans les rassemblements autour des ronds-points un lieu de fraternité et de solidarité qui n’existe plus ailleurs : cela ne devrait-il pas nous interpeller, surtout nous chrétiens ?
Ces Gilets jaunes sont un révélateur supplémentaire du dysfonctionnement de notre démocratie. Fondamentalement, l’enjeu est de redonner toute sa place au politique, car la démocratie n’a de sens que moyennant la primauté du politique sur toutes les autres instances qui, aujourd’hui, ont pris le dessus : l’économique, le financier, l’Union européenne… Le politique a été remplacé par le concept de "gouvernance", laquelle est largement aux mains d’ "experts" qui agissent dans l’ombre sans aucune légitimité démocratique. Et l’on s’étonne de la crise actuelle !

Paru dans LA NEF  n°311, février 2019

Dieu ou l’Argent ?

Publié dans En France
Dieu ou l’Argent ?
 
Quoi qu’il en soit de l’avenir du mouvement, les manifestations des Gilets jaunes resteront un moment clé de la vie politique française. Je ne sais si le gouvernement parviendra finalement à amadouer ce mouvement ou à le marginaliser. Ce qui est sûr, c’est que les mesures ponctuelles annoncées par le président Macron pourront peut-être désamorcer la colère de certains, mais ne résoudront en rien le problème de fond soulevé par cet immense cri de détresse venu des entrailles du pays. Car ce qui est en jeu ici dépasse de beaucoup la hausse de telle ou telle taxe. Au reste, la France croule sous une telle complexité et un tel poids administratif et fiscal – nous sommes même devenus les champions du monde des prélèvements obligatoires ! –, que la baisse ponctuelle d’un impôt, si bienvenu soit-il, ne changera pas fondamentalement la situation. C’est tout le système qui serait à réformer – selon trois critères : simplicité, efficacité, justice – et cela semble une œuvre quasiment insurmontable, tant elle nécessiterait une volonté politique inexistante aujourd’hui et un soutien populaire ardu à obtenir… quand il s’agit d’exiger des sacrifices.
 
Un enjeu civilisationnel
Ce qui est en jeu, disais-je, dépasse ces aspects financiers, si importants soient-ils par ailleurs. En effet, les Gilets jaunes ne sont-ils pas un symptôme de la crise profonde que traverse notre civilisation, et d’abord de cet écart qui n’a cessé de se creuser depuis plusieurs décennies entre ce que Christophe Guilluy a appelé la "France périphérique" et la "France d’en haut" ? Cet écart se traduit certes par le déclassement économique et social de cette France encore enracinée, périurbaine, provinciale et rurale, représentant quand même près de 60 % de la population, qui ne bénéficie pas des avantages de la mondialisation, tandis que les habitants des grandes villes, à l’aise dans toutes les capitales du monde, en profitent largement.
Mais au-delà de ce déclassement bien réel corroboré par les chiffres (1), il y a ce que l’on pourrait appeler un "déclassement civilisationnel" qui touche plus particulièrement cette frange déjà fragilisée de la population.
 
Il consiste principalement au lent démantèlement de la nation, cercle le plus large de la vie en société telle qu’elle s’est pratiquée en Occident, cadre de l’avènement de la démocratie et d’une histoire commune faite de grandeurs et de misères, les premières l’emportant cependant jusqu’à peu dans la conscience collective nationale. Or, aujourd’hui, nos élites hors sol cultivent la haine d’un passé jugé obscurantiste – le politiquement correct imposant cette vision totalement négative – et militent sans nuance pour le multiculturalisme, l’ouverture des frontières, sans mesurer l’impact d’une immigration massive majoritairement musulmane dont elles savent se protéger, laissant les Français plus modestes en première ligne : ainsi ces derniers ont-ils le sentiment d’être non seulement socialement rétrogradés, mais devenus des étrangers dans leur propre pays, sans que leur sort suscite quelque compassion, laquelle est entièrement réservée aux "migrants" !
 
Et ce démantèlement de la nation, sous les coups de boutoir d’une mondialisation plus ou moins dirigée par la finance et quelques gigantesques multinationales, est aggravé par l’Union européenne, insensible au désarroi des peuples demeurés attachés au cadre national et qui a perdu tout sens de son intérêt le plus vital. À cette décomposition des patries charnelles s’ajoute une déconstruction anthropologique sans précédent – avec le genre, on ne sait plus ce que sont un homme et une femme – qui contribue à la perte des repères traditionnels et au déracinement généralisé.
 
L’oubli de Dieu
À propos des Gilets jaunes, Mgr Michel Auptetit a écrit : "La conscience de Dieu le Père qui nous apprend à nous “aimer les uns les autres” a façonné l’âme de la France. L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi" (2). L’archevêque de Paris a eu le courage de nommer ce qui est finalement le problème principal : l’oubli de Dieu !
La "financiarisation" de l’économie dans les années 1990 avec la mondialisation qui l’a accompagnée a entraîné comme un changement de paradigme : désormais ne compte plus que la rentabilité financière des grandes entreprises, tout lui étant subordonné, à commencer par les hommes, simples paramètres interchangeables d’ajustement. Ainsi, les choses apparaissent plus clairement : on peut dire, en simplifiant, que l’ancien monde servait Dieu plus ou moins bien, alors que le monde postmoderne a résolument choisi de délaisser Dieu pour servir le dieu Argent, confirmant la parole du Christ : "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent"  (Mt 6, 24). Il faut choisir…
(1) Cf. Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, p. 52 et suivantes.
(2) Communiqué du 5 décembre 2018

Editorial paru dans La Nef, janvier 2019

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