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GEFFROY  Christophe

GEFFROY Christophe

Né le 14 janvier 1959
Marié -   enfants




Directeur fondateur de la revue La Nef, mensuel catholique (1990)


Ecole Centrale de Nantes
Institut de Sciences-Politiques (Paris)
 
Cadre dans l'industrie automobile

  Ouvrages
Enquête sur la messe traditionnelle (avec Philippe Maxence) (1998) - Au fil des mois (2000) - Jean-Paul II, les clés du pontificat (avec Yves Chiron et Luc Perrin) (2005) -

Nombreuses collaborations
une vingtaine de livres et hors-séries

URL du site internet:

Ukraine : vers la partition ?

Publié dans De par le monde
Très peu le mentionnent, mais la crise ukrainienne est avant tout la conséquence de l’effroyable échec du communisme soviétique, c’est une donnée qu’il ne faut pas perdre de vue. D’abord l’URSS créa un grand nombre de "républiques" en son sein, souvent sans vraie justification historique et ethnique, le but étant surtout de "casser" la résistance des peuples notamment en les "mélangeant" ; ensuite le joug communiste fut tel que toutes ces "républiques", même les plus artificielles, ont immédiatement profité de l’explosion de l’ex-Union Soviétique en 1991 pour se soustraire à son autorité. Et le pouvoir d’alors ne sut ni gérer cette transition – le mouvement incontrôlé des "indépendances" conduisit la Russie à se couper de 25 millions de Russes – ni la libéralisation politique et économique qui s’en suivit. Ainsi, pour reprendre les termes de Soljénitsyne, il s’opéra un "incroyable pillage de la richesse nationale livrée à des prédateurs" (1) – ces fameux oligarques qui pèsent toujours d’un si grand poids – tandis qu’une nation comme l’Ukraine s’émancipait avec des frontières "artificiellement tracées par Lénine" et voyait ainsi son territoire multiplié par cinq par rapport "à l’époque où Khmelnitski rattacha l’Ukraine à la Russie" (2) en 1654, avec des régions traditionnellement russes qui n’avaient jamais appartenu à l’Ukraine (comme la Crimée, russe depuis 1774) : toute la crise actuelle est déjà là prédite par Soljenitsyne dès le milieu des années 1990.

Cette crise n’aurait vraisemblablement pas atteint le stade actuel sans un autre élément : la politique des États-Unis et de l’Europe à l’égard de la Russie. Depuis que Vladimir Poutine a pris en main les destinées de son pays en 2000, sa priorité a été de remettre de l’ordre en cassant les oligarques qui lui faisaient de l’ombre, en restaurant le pouvoir et l’image de l’État, afin de redonner son rang à la Russie sur la scène mondiale. Il s’est ainsi acquis une réelle popularité, car il a redonné aux Russes une chose qui fait sourire nos intellectuels de la rive gauche : la fierté nationale. Il est évident que Poutine n’est pas un ange, la démocratie russe n’est certes pas un exemple, mais il faut voir d’où part ce pays laminé par plus de soixante-dix ans de communisme et lui laisser le temps de trouver sa propre voie, une voie largement suivie par la population russe.

Dans ce contexte, les États-Unis, hélas suivis par l’Europe incapable de voir son intérêt dans cette affaire, n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme un ennemi, et ce particulièrement depuis l’avènement de Vladimir Poutine. La politique américaine à l’égard de la Russie actuelle est-elle vraiment différente de celle menée contre l’ancienne URSS ? Tout se passe comme si la chute du communisme soviétique n’avait rien changé, il n’est que de lire les analyses des Kissinger et Brzezinski pour s’en rendre compte ! Ainsi, les États-Unis ont-ils essayé d’avancer l’Otan au plus près de la Russie, alors même que le pacte de Varsovie qui avait justifié cette alliance n’existe plus ; ils ont appuyé partout autour de la Russie les mouvements anti-russes ou soutenu des gouvernements corrompus qui leur étaient favorables ; en Ukraine en particulier, ils ont largement manipulé la "révolution orange" de 2004 en essayant de rapprocher le pays de l’Occident en attisant les rivalités entre l’ouest pro-européen et l’est pro-russe. Politique absurde qui niait la réalité historique, géographique et économique : par son commerce et son intégration notamment, l’Ukraine avait à l’évidence partie liée avec la Russie, ce qui n’empêchait pas, bien sûr, de nouer des liens avec l’Europe, mais sans vouloir aller plus vite que la musique et donc sans chercher à l’obliger à choisir entre deux partenaires inégaux.

La responsabilité des États-Unis et de l’Europe est donc lourde, en ce sens qu’ils ont indubitablement poussé de façon bien irresponsable une partie des Ukrainiens à renverser Viktor Ianoukovitch par la force, président sans doute lamentable mais élu démocratiquement, ne l’oublions pas, et ainsi à exacerber les discordes internes au sein d’une jeune nation qu’ils savaient fragile et profondément divisée. On reproche maintenant à Vladimir Poutine d’avoir annexé la Crimée. Mais c’est la Crimée elle-même qui a voulu rejoindre la Russie, sa patrie originelle : comment ceux qui ont fait proclamer l’indépendance du Kosovo par référendum, partie historique de la Serbie bien plus que ne l’était la Crimée pour l’Ukraine, peuvent-ils juger scandaleux une démarche similaire ailleurs ? Et ceux qui s’offusquent du renforcement militaire russe en Crimée oublient la guerre conduite par les États-Unis en Irak en 2003 sans mandat de l’Onu – comme s’il était surprenant que la Russie préserve ses zones d’influence, historiques et stratégiques, ce que font toutes les grandes puissances, États-Unis compris.

Je ne crois pas que Vladimir Poutine recherchait au départ l’annexion de la Crimée : est-elle vraiment une "victoire" pour lui quand elle risque d’aviver le sentiment anti-russe en Ukraine de l’ouest et pousser le pays vers les États-Unis et l’Europe, ce qui va créer une source de tension durable dans la région ? Si le gouvernement ukrainien, soutenu par l’Occident, ne sait pas calmer le jeu, il y a fort à parier que certaines régions de l’Est imitent la Crimée et demandent leur rattachement à la Russie. On arriverait ainsi à ce que tout le monde souhaitait éviter par-dessus tout : la partition du pays ! Qui sème le vent, récolte la tempête…
http://www.lanef.net/ - avril 2014

(1) Alexandre Soljénitsyne, La Russie sous l’avalanche, Fayard, 1998, p. 42.
(2) Ibid., p. 138.

Médias et démocratie

Publié dans A tout un chacun
Médias et démocratie

Notre civilisation a inventé la démocratie, mais chacun perçoit bien que l’idéal du "gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple" (Abraham Lincoln) est bien loin de la réalité des pays occidentaux, seule la petite Suisse pouvant prétendre à s’en approcher réellement. Sans doute y aurait-il beaucoup à dire sur les faiblesses des institutions qui nous gouvernent, et c’est là assurément un champ de réflexion pour quiconque est vraiment soucieux du bien commun. Force est néanmoins de constater qu’aucun régime des grandes puissances étrangères n’échappe à ce sentiment que la démocratie n’est plus qu’un leurre, qu’elle a été confisquée par une oligarchie mondialisée qui est la même ici et ailleurs.

Si l’on veut faire avancer cette question, il me semble donc erroné de se polariser uniquement sur l’aspect institutionnel, si important soit-il par ailleurs. En effet, dans notre monde moderne, les médias ont pris une telle importance qu’ils représentent non pas le quatrième pouvoir, comme l’on dit, mais bien le tout premier ! Certes, Internet et les réseaux ont ouvert un espace de liberté nouveau, cela permet de faire quelque peu contrepoids aux grands médias, mais sans leur ôter encore leur influence quant à la désinformation généralisée et au matraquage idéologique subis par l’immense majorité de nos contemporains. En effet, ce sont les grands médias qui contribuent à assurer le pouvoir de l’oligarchie, bien plus efficacement que la propagande totalitaire de Staline ou Goebbels. Pour le comprendre, il faut bien saisir trois niveaux distincts, le premier pouvant laisser croire au pluralisme.

1. Sur les questions politiques courantes, il existe un semblant d’équilibre entre la "droite" et la "gauche", entre l’UMP et le PS ; même si le FN a été marginalisé, ostracisé et continue à l’être plus ou moins, il n’est plus maintenant fondamentalement hors système. La gauche dispose certes d’un sérieux avantage dans les médias (80 % des journalistes de l’audioviosuel voteraient à gauche !), en raison des manipulations de l’histoire qui ont fait croire à l’équation simpliste archi fausse : droite = collaboration ; gauche = résistance ! Situation qui a conduit nos "élites" à être obsédées par la menace "fasciste" toujours et encore résurgente, alors qu’il y a eu une invraisemblable et coupable complaisance à l’égard du communisme – et maintenant du libéralisme beaucoup plus présentable. Bref, à ce niveau, il existe un minimum de pluralisme, même s’il est loin d’être satisfaisant.

2. Sur les questions politiques qui "fâchent" (l’Europe, l’euro, la souveraineté, la mondialisation, l’islam, l’immigration…), là on passe dans un "équilibre" 90-10, c’est-à-dire que les "idées officielles" représentent 90 % des temps d’antenne, de débats, de chroniques… Et les adversaires de ces "idées officielles" sont, selon les cas, ou passés sous silence, ou raillés (le plus souvent), ou parfois pris au sérieux tout en étant systématiquement minoritaires dans les débats (ça arrive, principalement grâce à la présence parmi les opposants de personnalités de gauche comme Emmanuel Todd, Jean-Pierre Chevènement, Jacques Sapir…).

3. Sur les questions éthiques qui engagent l’anthropologie, la vision de l’homme (genre, avortement, "mariage" homo, euthanasie, PMA/GPA…), là on est dans un système totalitaire 99-1 : durant la quasi-totalité du temps d’antenne, on nous sert toujours et toujours la même propagande et les adversaires de ces idées sont systématiquement ignorés, ridiculisés ou criminalisés en étant assimilés à l’extrémisme, au fascisme, aux ennemis du "progrès" (donc à l’obscurantisme), de la "démocratie", quand ils ne sont pas carrément "racistes"… Quand ils sont invités à s’exprimer, c’est toujours en posture difficile et minoritaire, sans jamais pouvoir s’expliquer réellement, ces "1 %" servant juste à justifier le pseudo "pluralisme" des médias ! Éric Zemmour – le plus souvent excellent au demeurant – est le prétexte qui permet de dire que d’autres idées ont droit de cité, mais il est quasiment seul dans son cas !

Compte tenu de l’importance primordiale prise par les grands médias, il est fondamentalement anormal qu’ils ne soient pas régulés démocratiquement et appartiennent de fait au pouvoir de l’Argent, faisant de nos démocraties de véritables ploutocraties ! Tous les grands médias appartiennent à des multinationales ayant une logique financière. Par le poids écrasant, omniprésent, insupportable de la publicité, les médias ne sont pas au service des spectateurs ou des lecteurs, mais des annonceurs.

Un tel système est fondamentalement oligarchique et antidémocratique. Il y a sûrement des solutions pour revenir à l’esprit de la démocratie. En voici une que je suggère comme on jette une bouteille à la mer. L’idée serait d’appliquer aux grands médias le dispositif du chèque scolaire. Ces derniers, conformément au principe de subsidiarité, appartiendraient à des associations de droit public – régulées par l’État mais ne lui appartenant pas – qui seraient subventionnées par le peuple via un "chèque médiatique" : autrement dit, les citoyens auraient un crédit d’impôt qu’ils seraient libres de reverser aux médias de leur choix. Ainsi, ceux-ci appartiendraient-ils aux Français et refléteraient plus ou moins ce qu’ils sont réellement (permettant au passage de réduire drastiquement la publicité), alors qu’il est évident aujourd’hui qu’il y a un décalage patent entre les classes politiques, médiatiques, financières qui nous dirigent et le peuple. N’est-ce pas un préalable pour changer la physionomie politique du pays ?…
http://www.lanef.net/ - mars 2014

Le danger des inégalités

Publié dans Au delà
Le danger des inégalités

Comme chaque année en même période, le gratin du monde économique et financier se retrouvait à Davos (Suisse), du 22 au 25 janvier. M. Moscovici était présent parmi nombre d’autres ministres étrangers, banquiers, patrons de multinationales, économistes … Cette année, signe des temps, ce Forum a été confronté à la question devenue incontournable des inégalités qui progressent de façon inquiétante dans quasiment toutes les économies du monde, et tout particulièrement dans les pays les plus développés. En Europe, près du quart de la population (24,8 % exactement) était en 2012 "au seuil de la pauvreté et de l’exclusion sociale" (1) – soit 125 millions de personnes !

À l’occasion de ce 44e Forum économique mondial de Davos, l’ONG internationale Oxfam a publié un rapport qui s’intitule "En finir avec les inégalités extrêmes" (2). Il reconnaît que les inégalités économiques sont nécessaires et inévitables, notamment pour rétribuer l’esprit d’initiative, d’innovation, bref le talent et le travail. Mais les inégalités extrêmes qui sont devenues les nôtres et qui ne cessent de s’aggraver deviennent non seulement inacceptables d’un point de vue moral, mais aussi dangereuses pour le pacte social de nos sociétés et même pour le bon fonctionnement de l’économie. Pour Oxfam, cette concentration de richesses aux mains d’un nombre toujours plus restreint de personnes s’explique notamment par la déréglementation financière et est aggravée par la crise, la fraude fiscale, les politiques d’austérité … Pour bien marquer les esprits, ce rapport cite quelques chiffres qui font frémir :
– Les 85 personnes les plus riches du monde ont un patrimoine égal aux 4 milliards d’hommes les moins riches de la planète, soit la moitié de la population mondiale.
– 1 % de la population détient la moitié de la richesse mondiale.
– Aux États-Unis, les 1 % les plus riches ont confisqué 95 % de la croissance depuis 2009, tandis que les 90 % les moins riches se sont appauvris.
– Sept personnes sur dix vivent dans un pays où l’inégalité économique a augmenté ces trente dernières années.

Le plus grave est le fait que les écarts, loin de se résorber, se creusent : alors qu’une toute petite minorité de privilégiés voit ses revenus continuer à croître, ceux de l’immense majorité de nos populations stagnent ou même baissent. La classe moyenne, en particulier, moteur de toute économie, se paupérise. Dans ce contexte, les salaires mirobolants des PDG de multinationales (ainsi que ceux du showbiz ou du sport), pouvant aller jusqu’à plusieurs dizaines de millions d’euros par an, sont d’une indécence scandaleuse. Surtout lorsque ces entreprises, pour délocaliser, licencient sans vergogne des centaines d’employés que le salaire du seul patron suffirait à payer ! Mais le pire est peut-être le fait que cela ne choque plus guère ; en tout cas, ces patrons-là, semble-t-il, vivant dans un autre monde, une autre réalité que celle du commun des mortels, n’ont guère d’état d’âme à recevoir de tels pactoles – y compris en quittant des entreprises qu’ils laissent parfois en grande difficulté – et estiment justifié que l’on puisse gagner autant quand certains de leurs salariés reçoivent mille fois moins qu’eux, autrement dit gagnent durant toute leur vie professionnelle moins que leur patron en un mois !

Le problème, aujourd’hui, est que le politique est bien mal armé pour combattre cette dérive dramatique. En effet, il s’agirait là de s’opposer à l’oligarchie financière mondiale, mais le monde politique, de droite comme de gauche, est lui-même lié à cette oligarchie ! C’est l’intérêt de l’enquête de Sophie Coignard et Romain Gubert de le montrer : dans La caste cannibale (3), les auteurs nous racontent, à travers de multiples cas particuliers (une partie de la classe politique française y passe), comment le capitalisme est devenu fou, leur principal responsable étant l’économiste américain Milton Friedman dont l’école de pensée a largement contribué à établir l’hégémonie du néo-libéralisme au sein de l’oligarchie financière mondiale. "Le capitalisme hystérique tient le bras de l’État immoral (et vice versa !), écrivent nos deux auteurs. D’un côté une pression fiscale à la limite du supportable, une docilité face aux groupes de pression qui empêchent de réduire les déficits publics. De l’autre, des gouvernements qui se couchent devant les banquiers, après avoir annoncé qu’ils allaient mettre la finance au pas… tout en subventionnant la spéculation."

On le voit, s’il nous faut absolument sortir de ce libéralisme fou, devenu hégémonique depuis la chute du communisme, qui concentre la richesse et accroît les inégalités au risque de provoquer l’explosion sociale, ce n’est pas pour nous tourner vers le socialisme dont l’impéritie n’est plus à prouver, on ne le sait que trop en France. Ne serait-il pas temps d’explorer enfin du côté de la doctrine sociale de l’Église ? C’est bien ce que le pape François a sous-entendu dans son subtil message au Forum de Davos où, citant Benoît XVI, il a insisté sur la nécessité d’avoir " “une vision transcendante de la personne”, car “sans perspective d’une vie éternelle, le progrès humain demeure en ce monde privé de souffle” » (4).
Paru dans La Nef N° 256 février 2014 - http://www.lanef.net


(1) Chiffres Eurostat, cité par Michel Santi, Site Marianne, 6/01/2014.
(2) Rapport que l’on peut télécharger sur : www.oxfam.org/fr
(3) Sophie Coignard et Romain Gubert, La caste cannibale. Quand le capitalisme devient fou, Albin Michel, 2014, 330 pages, 20 e. Si l’analyse est quelque peu systématique, voire critiquable, la force de l’argument tient aux exemples très concrets difficilement contestables qui rendent aisée la lecture de cette enquête.
(4) Message du 17 janvier 2014, Zenit du 22 janvier 2014.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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