Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

URL du site internet:

... sous le joug communiste

Publié dans Devant l'histoire
Quand la moitié de l'Europe vivait sous le joug communiste

On croit souvent que le partage, après la deuxième guerre mondiale, de l’Europe en deux zones d’influence, l’une anglo-saxonne, l’autre soviétique, s’est faite à la Conférence de Yalta de février 1945. En réalité, ce sommet en Crimée entre STALINE, ROOSEVELT et CHURCHILL – où DE GAULLE ne parvint pas à se faire inviter - n’a fait qu’entériner un partage déjà ébauché par CHURCHILL et STALINE le 9 octobre 1944, à Moscou. Ce jour-là, commence une conférence interalliée où il s’agit de forcer le gouvernement polonais en exil à Londres, détenteur d’une vraie légitimité populaire, à constituer un "front commun" avec un "Comité de Lublin" communiste, forgé de toutes pièces par le "libérateur" soviétique. Une semaine plus tôt, l’insurrection de Varsovie a été écrasée dans le sang par les troupes hitlériennes, qui déportent toute la population et dynamitent tout le centre de la capitale, maison par maison, alors que les forces russes, déjà parvenues sur la rive droite de la Vistule, ont l’ordre de ne pas bouger.

L’obsession de STALINE, traditionnelle dans la politique russe, est de se constituer un glacis territorial et politique vers l’ouest, d’où sont venues, en trois siècles, quatre invasions (la polono-lituanienne, la suédoise, la française, l’allemande). Fidèle à lui-même, CHURCHILL est obsédé par les Balkans. Il n’a pas réussi à convaincre ROOSEVELT d’y débarquer (afin d’y limiter la progression soviétique) et il a très peur que la Grèce (où se déploie une puissante résistance communiste) puisse tomber dans l’orbite de Moscou. La Grèce, c’est la Méditerranée et il compte bien la maintenir comme un grand lac britannique, de Gibraltar à Alexandrie. Alors CHURCHILL fait un deal avec STALINE, qu’il griffonne sur un bout de papier, qui a été conservé. Les deux leaders s’attribuent des taux d’influence respectifs sur les pays en passe d’être libérés des nazis. CHURCHILL obtient un taux de 90 % pour la Grèce, mais concède un taux d’influence de 90 % à la "Russie" sur la Roumanie, pays où la résistance communiste est pourtant insignifiante. Pour la Bulgarie, ce taux descend à 75 %. La Hongrie et la Yougoslavie se voient attribuer un partage à 50/50.

A Yalta, les Soviétiques sont en position de force. Ils obtiennent que le Comité de Lublin forme l’ossature du futur gouvernement de la Pologne. Pour ROOSEVELT, la priorité est de finir la guerre avec le minimum de pertes en vies américaines. Le président des Etats-Unis accepte de laisser l’armée Rouge fournir l’effort de guerre le plus lourd, quitte à lui abandonner une plus vaste zone d’occupation. Il affiche une naïveté confondante à l’égard de STALINE, qu’il qualifie aimablement d’Uncle Joe. "Si je lui donne tout ce qu’il me sera possible de donner sans rien réclamer en échange, noblesse oblige, il ne tentera pas d’annexer quoi que ce soit et travaillera à bâtir un monde de démocratie et de paix", expliquera ROOSEVELT à CHURCHILL. Les accords de Yalta prévoient des élections libres dans tous les Etats européens libérés et, en attendant, la constitution de gouvernement provisoires représentant "tous les éléments démocratiques des populations".

STALINE ne respectera pas cette clause. Dans les zones "libérées" par l’armée Rouge, les communistes vont réussir en trois ans, par l’intimidation, la constitution de "fronts patriotiques", la tricherie électorale et les assassinats ciblés, à prendre partout le pouvoir, pour le confisquer ensuite. Dès mars 1946, CHURCHILL, qui n’est plus au pouvoir, dénonce, dans un discours aux Etats-Unis, le "rideau de fer qui, de Stettin dans la Baltique, jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, s’est abattu sur l’Europe de l’Est". Partout, les communistes y installent des dicta
tures, qui prennent le nom de "démocraties populaires", et qui obéissent aux instructions du Kominform (cette organisation centrale des partis communistes vient, en 1947, ressusciter le Komintern d’avant-guerre). Plus de cent millions d’Européens se retrouvent sous le joug communiste. Les Occidentaux laissent faire.

Les élites libérales des pays d’Europe de l’est se sentent, une deuxième fois, trahies par l’Occident. Les Tchécoslovaques se rappellent la Conférence de Munich (septembre 1938), où les Anglais et les Français les ont abandonnés face aux nazis. Les Polonais se souviennent que lorsque les divisions allemandes les envahirent en septembre 1939, l’armée française resta l’arme au pied, au lieu d’attaquer le Reich sur son flanc ouest.
On ne peut pas saisir la mentalité d’esprit des Européens de l’est qui furent acculés à vivre sous le joug communiste, si l’on oublie ce sentiment très fort d’avoir été lâchés par l’Occident.

Cependant, la pénétration du communisme chez ces Européens orientaux est loin d’avoir été la même partout. Il y a des pays où elle a été facile, comme en Tchécoslovaquie. En 1938, ce pays jouissait d’un niveau de développement industriel comparable à celui de la France. La classe ouvrière y était importante et bien organisée. Les communistes obtiennent, sans tricher, 37,9 % des voix aux élections législatives de 1946. Ils attendront le coup de Prague de février 1948 pour confisquer le pouvoir et défenestreront le ministre libéral Jan MASARYK le 10 mars 1948. En Pologne, en revanche, la population n’a jamais été nombreuse à adhérer sincèrement au communisme. Ce pays était alors encore rural et catholique. Par ailleurs, les Polonais ne pouvaient pas pardonner aux Soviétiques le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP d’août 1939 (partage du pays avec les nazis), le massacre de Katyn (assassinat au printemps1940 par le NKVD, la police secrète soviétique, de 14000 officiers polonais prisonniers de guerre), l’absence de soutien militaire lors de l’insurrection de Varsovie contre l’occupant nazi du 1er août au 2 octobre 1944.

Après la fin de la guerre, les Polonais ne connaissent la vraie histoire de leur pays que par le bouche-à-oreille. Car dans les cours d’histoire dispensés aux lycéens et étudiants, on oublie de mentionner le pacte germano-soviétique et on prétend que la responsabilité des massacres de Katyn incombe à l’Allemagne hitlérienne. On évite de s’étendre sur l’insurrection de Varsovie déclenchée par l’AK (Armia Krajowa, mouvement de résistance loyale au gouvernement de Londres), afin de réaffirmer le désir de souveraineté polonaise, à l’approche de l’armée Rouge, qui se gardera bien d’apporter la moindre aide militaire aux insurgés. La stratégie de STALINE, qui souhaitait une Pologne affaiblie, n’était bien sûr jamais évoquée ; on enseignait seulement que l’Union soviétique, le grand "pays frère", avait été le valeureux libérateur de la Pologne.

Le mensonge sur l’Histoire contemporaine a été une constante de l’enseignement scolaire et universitaire dans tous les pays de l’Europe de l’est vivant sous le joug communiste. Les familles des officiers exécutés à Katyn par la police secrète soviétique ne purent jamais récupérer les corps, qui avaient été jetés dans des fosses communes. Mais l’usage était, dans les cimetières des villages polonais, d’honorer l’officier mort par une stèle à son nom. Il était strictement interdit de mentionner le lieu de la mort (Katyn) et même l’année (1940). Il a fallu attendre 1990 pour que l’URSS reconnaisse qu’elle avait été responsable des massacres de Katyn.

La doctrine communiste n’enseignait pas seulement qu’une société digne de ce nom devait socialiser l’ensemble de ses moyens de production et d’échange. Elle enseignait aussi que la lutte des classes était le moteur de l’Histoire. Comme sous la Terreur française de 1793, le seul fait d’appartenir à une classe auparavant privilégiée pouvait vous faire jeter en prison. Le Comte ZAMOYSKI, chef d’une des plus vieilles familles polonaises, propriétaire de dizaines de milliers d’hectares en Galicie, vécut la confiscation de tous ses biens dès l’arrivée des communistes au pouvoir. Comme si cela ne suffisait pas, il fut mis en prison pendant sept ans, et libéré seulement après la mort de STALINE. Mais la justice maintint pour lui l’interdiction de s’approcher de plus de 50 kms de Varsovie… A sa sortie de prison, cet aristocrate qui parlait parfaitement le français, l’allemand et l’anglais finit par trouver un petit boulot de clerc dans une agence de voyages, bien sûr étatique.

Cependant, sous le joug communiste, le plus dangereux n’était pas d’être un ci-devant aristocrate ou grand bourgeois. Dans la plupart des cas, on se contentait de nationaliser vos affaires, de partager votre maison (où vous pouviez quand même garder une ou deux pièces pour vous et votre famille), et de vous éloigner de tout poste de pouvoir ou d’influence. Le plus dangereux était d’appartenir au mauvais courant au sein du parti communiste. Si vous vouliez vous débarrasser d’un rival politique au sein du parti, vous l’accusiez de "déviationnisme". C’est la méthode qu’a utilisée Matyas RAKOSI, secrétaire général du parti des travailleurs hongrois (le parti communiste unique au pouvoir) pour se débarrasser d’un rival brillant, à l’impeccable passé de résistant, ministre de l’intérieur en 1948, Laszlo RAJK. Après qu’il eut été "promu" comme ministre des affaires étrangères, il est immédiatement accusé de sympathies "pro-impérialistes". On l’arrête. On le torture. On lui promet la vie sauve s’il reconnaît des crimes imaginaires à son procès. Il passe aux aveux publics, mais le parti ne tient pas sa parole, et il meurt pendu le 15 octobre 1949. RAKOSI s’en tirera mieux. En 1956, lorsque la révolution commence en Hongrie, il fuit en Union soviétique, où il mourra, quinze ans plus tard, dans son lit. Déjà, sous la Terreur française, on notait que la Révolution dévorait ses enfants. Les treize premières années du communisme européen n’ont pas fait exception à la règle.

Il faudra attendre 1958, pour que le communisme européen arrête de tuer (tout en continuant à emprisonner). La dernière victime est le Hongrois Imre NAGY, pendu le 16 juin 1958 à Budapest. Ce communiste est nommé premier ministre en 1953, où il préconise une "Nouvelle voie", qui préfigure le "socialisme à visage humain" d’Alexander DUBCEK du printemps de Prague (1968). Ayant perdu le soutien du Politburo de Moscou, NAGY est relevé de ses fonctions en 1955, puis exclu du parti. Cinq jours après le début de l’insurrection de Budapest (qui commence le 23 octobre 1956, en soutien aux ouvriers polonais en grève), le Comité central du parti des travailleurs hongrois le rappelle au pouvoir. Il commet l’irréparable en retirant ses armées du Pacte de Varsovie le 31 octobre et en proclamant le 1er novembre la neutralité de la Hongrie auprès des instances de l’Onu, tout en appelant les grandes puissances à la garantir.

Les régimes communistes est-européens sont des dictatures qui ne suivent pas toutes exactement la même ligne. Le meilleur élève du Kominform est la République démocratique allemande, suivie à égalité par la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Bulgarie. Ensuite vient la Pologne qui, en mauvaise élève de la théorie marxiste, a peu collectivisé l’agriculture et a toléré l’Eglise catholique, dont l’archevêché de Cracovie devient vite le principal foyer de résistance à l’idéologie communiste. La Roumanie du dictateur CEAUCESCU se prétend autonome par rapport à Moscou, sans pourtant jamais de franchir la ligne rouge qu’aurait constitué un retrait du Pacte de Varsovie (l’organisation militaire équivalente à l’Otan) ou du COMECON (le marché commun des pays de l’est). La Yougoslavie titiste vire à droite dès 1948, en se rebellant contre Moscou et en renouant avec l’Amérique, et prend une réelle indépendance. Bientôt elle devient le leader du Mouvement des non-alignés.
La petite Albanie suit le chemin inverse, elle reste stalinienne même après le rapport KHROUCHTCHEV au XXème Congrès du parti communiste soviétique, et se rapproche de la Chine de MAO. La paranoïa anti-étrangers du dictateur Enver HODJA aboutit à ce que ce charmant petit pays montagneux se couvre de bunkers, comme une clairière de champignons après la pluie.

Mais ces pays partagent tous la même caractéristique. L’armature du pouvoir suprême réside dans les services de renseignement. La méfiance règne partout. Politiquement, personne ne fait confiance à personne. Ces Etats communistes gâchent une énergie humaine considérable à organiser l’espionnage de tous par tous.
A Varsovie, Elzbieta, une dynamique vieille dame, qui préfère que son nom de famille ne soit pas publié, raconte un incident qui lui est arrivé un matin pluvieux d’avril 1962, et qu’elle a gardé pour elle jusqu’aujourd’hui. La veille au soir, son mari avait convié à dîner son vieux groupe d’amis datant de l’université. Comme à l’accoutumée, les jeunes hommes avaient bu, ri, chanté, joué de la musique et raconté des blagues sur les aberrations du système de production communiste. Le lendemain, en nettoyant le tapis du salon, Elzbieta y trouve un badge de l’Urzad Bezpieczenstwa (la police secrète), que quelqu’un a fait tomber de sa poche par inadvertance. Elle devient totalement paralysée, jusqu’à ce qu’on sonne à la porte. Deux hommes en longs manteaux de cuir noir se présentent : "Vous avez dû trouver chez vous quelque chose qui ne vous appartient pas ! Si vous voulez vous éviter des ennuis, oubliez cet incident, et ne parlez à personne de notre visite…". Le vieux groupe d’amis, dont aucun n’était membre du parti, continua à se réunir tous les mois pour festoyer. Jamais, jusqu’aujourd’hui, Elzbieta n’a réussi à identifier celui qui travaillait pour la police secrète…

Pour diriger l’économie étatisée, les partis communistes choisissent des cadres sur leur affiliation idéologique plutôt que sur des critères de compétence. Les grandes entreprises perdent l’habitude d’adapter leur offre à la demande. Les pénuries s’installent. On fait la queue pendant des heures pour acheter cinq tranches de jambon. C’est l’égalité, mais dans la misère. Enfin, pas tout à fait l’égalité, car les familles des hauts membres du parti parviennent à contourner les pénuries.

Les dysfonctionnements du système centralisé de production provoquent des mécontentements qui, faute de soupapes politiques, se transforment parfois en insurrections. Depuis la mort de STALINE (mars 1953), les langues se délient et les gens se libèrent de la peur. En juin 1953, en Allemagne de l’Est, une revendication d’ouvriers (pourtant communistes) du bâtiment à Berlin va dégénérer en manifestations puis en grèves. Le mouvement, très discipliné, s’étend à l’ensemble du pays. Les foules déchirent les drapeaux rouges. Les prolétaires ne veulent plus de la dictature du prolétariat. Est constitué un "gouvernement provisoire de travailleurs progressistes", qui réclame des élections libres. Le 17 juin, les chars soviétiques entre à Berlin-Est pour réprimer l’insurrection. 50 morts, 10 000 arrestations. Bertolt BRECHT ironise : "Puisque le peuple se trompe, il n’y a qu’à changer de peuple !"
A Poznan en Pologne de grandes grèves éclatent en juin 1956. L’armée les réprime dans le sang (au moins une cinquantaine de morts) mais le régime est obligé de concéder la création de conseils ouvriers dans les usines (qui seront abolis deux ans plus tard). La répression de l’insurrection de Budapest est de loin la plus sanglante. Les chars soviétiques envahissent la capitale hongroise le 4 novembre, mais la population résistera, les armes à la main, jusqu’au 10 novembre. Plus de 2 500 Hongrois et 700 Soviétiques sont tués. 200 000 Hongrois fuient en Occident à travers l’Autriche.

L’impact est considérable en Europe occidentale. Beaucoup d’intellectuels français "progressistes" démissionnent alors du PCF. Le parti communiste italien prend ses distances avec Moscou. Mais une chape de plomb recouvre l’Europe de l’est. La déstalinisation est stoppée net. Pour stopper une hémorragie de ses citoyens vers l’ouest capitaliste, la République démocratique allemande construit le mur de Berlin en 1961. Après la répression du printemps de Prague par les chars du Pacte de Varsovie au mois d’août 1968, la doctrine Brejnev de "souveraineté limitée" est clairement établie pour les démocraties populaires européennes.

Mais, à l’intérieur, les adhérents sincères au système communiste se font de moins en moins nombreux. Il y deux sociétés qui vivent parallèlement. La société officielle, avec sa police, ses médias aux ordres, ses mensonges d’Etat. Les intellectuels de la société civile ne croient plus, eux, qu’aux informations diffusées par Radio Free Europe ou par la Voix de l’Amérique.

Quand le nouveau pape JEAN-PAUL II, ancien archevêque de Cracovie, voyage en Pologne au début du mois de juin 1979, c’est littéralement l’ensemble de la population qui sort dans la rue pour l’acclamer. Les autorités communistes n’avaient pas anticipé un tel triomphe. Il est alors clair pour tout le monde que l’idéologie communiste est définitivement morte en Pologne. En août 1980, se crée un syndicat ouvrier indépendant aux chantiers navals de Gdansk. Le mouvement Solidarnosc se répand dans tout le pays. Pour éviter l’arrivée des chars soviétiques à Varsovie, le général JARUZELSKI instaure un état de siège en décembre 1981 et interne des milliers de syndicalistes. Les Occidentaux ne bougent pas. Confirmée à Yalta, la doctrine des sphères d’influence a tenu bon pendant 45 ans, jusqu’à ce que le communisme européen, à la suite du soviétisme, s’effondre de lui-même en 1989…

Envoyé par l'auteur, 10 novembre 2019

Il faut européaniser l’Otan !

Publié dans Avec l'Europe
Il faut européaniser l’Otan !
 
Dans une interview parue le 9 novembre 2019 dans l’hebdomadaire britannique The Economist, Emmanuel MACRON a dit que l’Otan était en état de mort cérébrale. La métaphore est pour le moins vigoureuse. Car, médicalement, on ne connaît personne qui se soit jamais remis d’une mort cérébrale. Or, si l’Otan ne va pas bien aujourd’hui, rien n’empêche objectivement qu’elle aille mieux demain. En parlant dru, le président français a néanmoins eu le mérite de réveiller les Européens sur un sujet important, qui est l’architecture de leur sécurité future.

Née en 1949 d’initiatives aussi bien anglo-françaises qu’américaines, l’Organisation de l’Atlantique Nord a parfaitement joué son rôle de défense de l’Europe occidentale face aux appétits soviétiques. Durant les crises de la guerre froide (Berlin, Cuba), le général de GAULLE a toujours joué le jeu de l’Alliance atlantique. Mais, soucieux de rendre à la France sa souveraineté sur ses armées, il avait pris la décision de les retirer de l’organisation militaire intégrée de l’Otan. Il avait signifié ce retrait en écrivant en 1966 au président JOHNSON, sans remettre en cause le bien-fondé de l’Alliance atlantique. De GAULLE était un allié exigeant, difficile, soucieux de parler d’égal à égal avec les Américains, mais c’était un allié. C’est d’ailleurs pour lui que Richard NIXON fera son premier voyage à l’étranger comme président des États-Unis.

À l’issue de l’effondrement politique, militaire et économique de l’URSS et de la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, l’Otan se cherche une raison d’être. Avec plus ou moins de bonheur, elle se lance dans des opérations dépassant le cadre de sa charte fondatrice.
Lors de la crise du Kosovo, les Occidentaux confient à cette dernière la mission de forcer la Serbie à quitter sa province rebelle, berceau historique de son église orthodoxe mais devenue avec le temps très majoritairement albanophone. Après trois mois de bombardements aériens, de mars à juin 1999, la Serbie cède ; ses forces de sécurité se retirent, aussitôt remplacées par celles de l’Otan. Cette dernière échouera dans sa tâche de pacification, incapable d’empêcher l’éviction, par l’intimidation et l’assassinat, des minorités non albanophones (serbe, tsigane, bosniaque, etc.).
CLINTON avait promis un "Kosovo multiethnique et pacifié". Il n’est aujourd’hui ni multiethnique, ni réellement pacifié, tant il est devenu un hub de criminalité et, depuis peu, d’islamisme. Mais les Américains en ont retiré l’avantage de pouvoir y établir une base militaire, le camp Bondsteel.
En décembre 2001, l’Otan accepte imprudemment la mission de reconstruire l’Afghanistan, tout juste abandonné par les talibans. Le pays se couvre de PRT (Provincial Reconstruction Teams). Les Occidentaux peinent à comprendre que les paysans afghans n’aiment pas voir chez eux des étrangers armés. Malgré plusieurs centaines de milliards de dollars dépensés, la greffe occidentale n’arrive pas à prendre en Afghanistan. Aujourd’hui les Américains cherchent la bonne manière de rendre aux talibans le "Royaume de l’Insolence".

Mais ces échecs ne doivent pas faire oublier le nouveau rôle protecteur de l’Otan face à la Russie de Vladimir POUTINE. En 2014, l’annexion de la Crimée et l’ingérence russe dans le Donbass ukrainien ont semé l’effroi dans les territoires européens jadis soumis au joug soviétique. À raison, l’Otan a réalisé des manœuvres militaires dans les pays baltes, afin de lancer un message clair au Kremlin. S’il n’y avait plus d’Otan, un déséquilibre stratégique considérable se créerait en Europe.
Il ne faut pas exagérer la menace de la Russie, dont le budget militaire est quatre fois inférieur à celui des pays européens de l’Otan, et huit fois inférieur à celui de l’Amérique. Mais il ne faut pas non plus la sous-estimer. Autant, avec leurs sanctions, les Occidentaux commettent une folie stratégique à pousser la Russie dans les bras de la Chine, autant ils ne sauraient montrer la moindre faiblesse militaire face à Moscou, quand bien même POUTINE afficherait les intentions les plus pacifiques du monde. En stratégie, les capacités sont plus significatives que les intentions.

Macron n’a pas été prévenu à l’avance de la décision américaine du 6 octobre de quitter le Kurdistan syrien. Les forces françaises se sont retrouvées en plan, sans moyen d’évacuer leur matériel lourd. La France a été traitée par les Américains comme un supplétif de deuxième ordre. C’est très désagréable, mais il faut garder la tête froide. Le Congrès et l’establishment militaire américain ne sont pas prêts à tirer un trait sur l’Otan. Trump a cependant raison de reprocher aux Européens ne pas dépenser assez pour leur défense. Ils devraient saisir l’occasion pour européaniser l’Otan. Pour en faire un instrument militaire capable de fonctionner en toutes circonstances, et indépendamment des aléas de la politique présidentielle américaine.

Paru dans Le Figaro, 12 novembre 2019

... l’islamisme progresse

Publié dans De par le monde
De défaite en défaite, l’islamisme progresse
 
CHRONIQUE - À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite.
 
Pour donner un visage simple à des mouvances hostiles complexes, travaillées par une vision radicale de l’islam, les Américains ont eu besoin, au cours des trente dernières années, de se fabriquer des ennemis publics numéro un. Ils ont médiatiquement construit des petits Hitler - qui n’en avaient évidemment pas la puissance. Il y a d’abord eu Mohamed Farah Aïdid en Somalie, puis Oussama Ben Laden en Afghanistan, et enfin Abou Bakr al-Baghdadi en Mésopotamie. Ces trois musulmans sunnites avaient incontestablement du sang américain sur les mains. Ils sont aujourd’hui morts. Pour les deux derniers, la vengeance armée des États-Unis a donné lieu à tout un théâtre médiatique à la Maison-Blanche. La mise en scène de Trump du 27 octobre 2019 n’a fait qu’imiter celle d’Obama du 2 mai 2011.
La starification médiatique de l’ennemi se révèle être une double erreur : elle suscite des vocations dans une jeunesse musulmane politiquement frustrée ; elle laisse croire aux opinions publiques occidentales qu’il suffit de décapiter telle figure symbolique d’un mouvement pour le faire disparaître de la surface de la terre.
 
À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite. Défaite que la chute de Kaboul et la fuite des talibans le 13 novembre 2001, défaite que la prise de Bagdad le 9 avril 2003, défaite que l’exécution de Ben Laden le 1er mai 2011, défaite que la libération de Mossoul le 9 juillet 2017, défaite que la mort du "calife Ibrahim" de l’État islamique, le 26 octobre 2019.
La réalité est bien différente. Malgré cette séquence de défaites médiatisées, les islamistes ne cessent de progresser dans le monde arabo-musulman. Motivées par la volonté de faire le bien de la population en lui apportant démocratie et justice, les coûteuses interventions militaires américaines en terre d’islam, en Somalie (janvier 1993), en Afghanistan (octobre 2001), en Irak (mars 2003), en Libye (mars 2011, en soutien à la France et au Royaume-Uni) n’ont pas réussi à y améliorer concrètement la situation de la population. Elles n’ont pas non plus réussi à y décourager les vocations au djihad d’une jeunesse qui, lasse du gouvernement des hommes, croit naïvement que l’application de la "loi de Dieu" (la charia) est de nature à résoudre tous les problèmes que se posent les sociétés orientales.

Dépourvus de savoir-faire colonial et n’acceptant de faire du "nation building" qu’à moindre coût, les Occidentaux sont aujourd’hui désemparés en terre d’islam. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont compris qu’il était vain de prétendre gouverner le monde entier et que l’heure était à la décolonisation. Ils ont donc décolonisé. Mais ils ont ensuite cru, à la suite du mouvement néo-conservateur américain, qu’ils avaient le devoir sacré d’apporter à ces peuples nouvellement indépendants les bienfaits des valeurs libérales occidentales.
Ils ont essayé de le faire sincèrement, en acceptant même de sacrifier leurs propres soldats dans la poursuite de cette noble cause. Mais ils ont gravement sous-estimé l’enracinement des sociétés qu’ils pénétraient dans un islam traditionnel, où le politique ne saurait être séparé du religieux. Comme ils jugeaient que leur système politique était le meilleur du monde, ils ont pensé que les peuples reconquis l’accueilleraient avec enthousiasme. Ils n’ont pas compris que rares sont les peuples qui acceptent sans broncher que des étrangers, fussent-ils armés des meilleures intentions du monde, débarquent et imposent leur système politique.
En Afghanistan, les talibans ont repris toutes les campagnes. En Mésopotamie, l’idéologie islamiste est loin d’être éradiquée, d’autant plus qu’elle n’est pas réellement pourchassée par le puissant voisin turc, dirigé par un Frère musulman. En Somalie, les "Chebab" islamistes refusent de s’avouer vaincus. En Libye et au Sahel, les katibas islamistes ne cessent de s’enrichir grâce au trafic des êtres humains.

La grande erreur des Occidentaux a été de croire naïvement qu’ils pouvaient jouer un rôle dans la nécessaire réforme de l’islam. Impatients, ils ont même usé de leur supériorité militaire pour ce faire, avant de tomber dans le piège des guerres asymétriques. Au lieu d’aller en Irak, Tony Blair aurait mieux fait de réduire son "Londonistan".
Les Occidentaux se trompent de croire qu’ils peuvent jouer le moindre rôle dans la réforme des sociétés musulmanes. Celle-ci ne pourra venir que des musulmans eux-mêmes, lorsqu’ils s’apercevront à quelles impasses aboutit le "gouvernement de Dieu" préféré à celui des hommes. En Iran, la jeunesse éduquée a déjà rejeté le velayat-e faqih (le gouvernement des savants en religion) instauré par l’ayatollah Khomeyni.

Paru dans Le Figaro, 29 octobre 2019

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version