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GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

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L'immigration de masse est...

Publié dans Avec l'Europe
L'immigration de masse est un scénario perdant-perdant
 
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Alors que la question de la crise migratoire occupe l'espace médiatique et le débat public, Renaud Girard analyse les conséquences de l'immigration massive sur les pays d'Europe comme ceux d'Afrique.
 
FIGAROVOX - Aujourd'hui, le continent africain connaît une explosion démographique et l'Europe vieillit. Pourquoi ne pas tout simplement accepter l'immigration ?
Il est évident que les pays européens n'ont plus les moyens économiques, sociaux et politiques d'accueillir toute la misère du monde.
Prenons le cas de la France. Si nous regardons la question de l'emploi, nous voyons que, toutes catégories confondues, le nombre d'inscrits à Pôle Emploi s'élève à 6 255 800 personnes. Une économie en sous-emploi n'est pas en mesure d'absorber des millions de migrants. N'oublions pas que les vagues d'immigration des années 50-60 arrivaient dans une France en plein boom économique et où le chômage n'existait pas. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais surtout, l'immigration de masse pose un problème identitaire et culturel. L'Homme n'est pas qu'un homo economicus désincarné, sans histoire ni racines ; il est avant tout un être de culture. La culture européenne - fille de l'Antiquité, du judéo-christianisme et des Lumières - risque d'être submergée par des populations dont le mode de vie est incompatible avec le mode de vie européen et dont la présence massive sur notre sol ne peut aboutir qu'à des tensions. L'immigration de masse sape la cohérence, l'unité et la solidarité des sociétés occidentales. Au lieu d'une société unie, l'immigration fragmente le corps social en une multitude de communautés indifférentes, voire hostiles, les unes aux autres. Certains membres des minorités (pas tous heureusement !) refusent de s'intégrer et basculent dans la délinquance, leur haine de notre pays pouvant aller jusqu'au terrorisme.
 
Cette crise migratoire peut-elle avoir de graves conséquences politiques ?
Cette crise identitaire risque bien de se transformer en crise politique.
D'une part, on constate partout en Europe l'inquiétante progression des mouvements extrémistes - en Allemagne, en France, en Italie, en Grèce… Ce phénomène politique est une conséquence directe de l'immigration. Dans les années 70, le Front National était un obscur groupuscule de nostalgiques de l'Algérie française. Sa percée électorale à partir du début des années 80 s'explique par l'immigration massive et les craintes qu'elle suscite. Il y a quelque chose de paradoxal chez les bonnes âmes bien pensantes qui à la fois fustigent les partis extrémistes et soutiennent l'immigration. Cela est incohérent. En effet, c'est l'immigration qui nourrit les partis extrémistes et risque un jour de les amener au pouvoir.
 
D'autre part, la crise migratoire risque de détruire l'Union européenne. 73 % des Européens considèrent que l'UE ne les protège pas. Partout, l'immigration favorise la montée des populismes. Au Royaume-Uni, le vote en faveur du Brexit s'explique en grande partie par le rejet de l'immigration. Les pays d'Europe centrale refusent tout diktat de Berlin leur enjoignant d'accepter des migrants sur son sol. L'Italie n'en peut plus, qui a vu plus de 70 000 migrants illégaux débarquer sur ses côtes depuis 2013.
Sa générosité a des limites. Son nouveau ministre de l'Intérieur a prévenu que l'Europe institutionnelle jouait son existence même sur la question migratoire. Venant de la part d'un pays fondateur du Marché commun, c'est un message qu'il faut prendre au sérieux.
 
Mais alors comment s'y prendre concrètement pour régler le problème migratoire ?
Nous devons réduire massivement l'immigration.
Pour atteindre cet objectif, nous devons reprendre le contrôle de nos frontières, suspendre le regroupement familial, lutter drastiquement contre l'immigration clandestine, rétablir la double peine. Toute personne étrangère qui commet un acte de violence ou connaît un début de criminalisation doit être aussitôt expulsée. Pour l'immigration illégale, terrorisons les passeurs en démantelant leurs réseaux, en menant des actions de guerre contre eux et en leur infligeant des peines drastiques lorsque nous les capturons. Montrons bien aux migrants que leur démarche est vaine en leur refusant systématiquement tout titre de séjour et toute aide sociale. Cela nous permettra d'arrêter l'appel d'air européen. Et faisons-le savoir dans leurs pays pour décourager les tentatives.
À cela doit s'ajouter, dans la plus pure tradition gaulliste, une politique humaniste, solidaire et active de codéveloppement avec les pays pauvres afin de leur permettre un développement économique, respectueux de l'environnement, créateur d'emplois et réducteur d'inégalités, de façon à réduire la tentation du départ.
Nous devons aussi cesser les aventures néocoloniales dans les pays du Moyen-Orient. Sans la catastrophique Guerre en Irak en 2003, il n'y aurait pas eu Daech ni les hordes de migrants syriens et irakiens de l'été 2015. En Libye, Kadhafi n'était peut-être pas très sympathique, mais il nous rendait service en servant de verrou face à l'immigration.
 
De manière plus précise, quelles sont les priorités pour faire face à l'afflux de migrants africains traversant la Méditerranée depuis les côtes libyennes ?
Les nouvelles priorités sont limpides : reconstruire un État en Libye et aider ses forces armées à combattre les trafiquants d'êtres humains et à sécuriser ses frontières méridionales dans le Fezzan ; déployer, aux côtés de la marine nationale de Libye, et dans ses eaux territoriales, des navires de surveillance européens capables de ramener les naufragés ou les dinghies surchargés d'êtres humains vers leur rivage d'origine. Le littoral libyen était naguère équipé de radars de surveillance que l'Union européenne avait financés. Ils furent détruits par des frappes franco-britanniques durant la guerre de 2011 contre le régime de Kadhafi. La coopération militaire, policière, humanitaire, avec les autres États d'Afrique du nord doit évidemment se poursuivre.
 
En Afrique noire, il faut en même temps accroître l'aide économique de l'Union européenne et la soumettre à condition. Tout d'abord, il faut être sûr que cette aide bénéficie bien aux populations et ne soit pas détournée par des administrations ou des gouvernements corrompus. Ensuite, il faut lier cette aide, c'est-à-dire la conditionner, à la mise en place d'un planning familial efficace. Soixante ans de coopération technique européenne avec l'Afrique n'ont pas réussi à y greffer le concept pourtant élémentaire de planning familial.
"Si nous ne réduisons pas la taille de nos familles, notre pays continuera à souffrir de la pauvreté parce que les ressources disponibles ne pourront plus couvrir nos besoins", a reconnu Jonathan Goodluck, ancien président (2010-2015) du Nigeria. C'est de ce pays aux richesses naturelles fabuleuses, mais mal gérées et mal partagées depuis l'indépendance en 1960, que proviennent aujourd'hui le plus grand nombre de ces jeunes immigrants illégaux qui essaient par tous les moyens d'atteindre les rivages du nord de la Méditerranée. Le Nigeria comptait 34 millions d'habitants en 1960. Il en compte aujourd'hui presque 200 millions.
 
Enfin, il faut orienter cette aide vers un développement de projets agricoles et énergétiques concrets, capables de nourrir et retenir chez elles les familles africaines. Le but de cette aide n'est pas d'industrialiser l'Afrique (ce qui ne ferait qu'augmenter les déséquilibres et donc accroître l'immigration) mais de développer des projets locaux, respectueux des sociétés traditionnelles (microcrédit, circuits courts, agriculture vivrière, biologique et équitable…).
 
Vous dites que l'immigration de masse est un "scénario perdant-perdant". Pouvez-nous nous expliquer ce concept ?
C'est un jeu auquel tout le monde perd. Le trafic d'êtres humains sur lequel repose aujourd'hui l'immigration africaine est profondément délétère à la fois pour les États africains et pour les États européens.
Comme je l'ai dit, l'Europe y perd sur les plans économique, culturel, sécuritaire et identitaire.
L'Afrique y perd, car elle se vide de sa sève. L'émigration prive l'Afrique d'une jeunesse intelligente, entreprenante et débrouillarde. Car les 3 000 euros qu'il faut payer pour le trajet y représentent une somme considérable à rassembler. Dans les pays du Continent noir, c'est un beau capital de départ pour créer une affaire, pour creuser un puits dans un village, ou pour monter une installation photovoltaïque. Bien souvent, les migrants ne sont pas les plus pauvres mais des membres de la petite classe moyenne. Dans les pays de transition comme le Niger, le trafic attire des jeunes pressés de faire fortune, les éloignant de l'élevage, de l'agriculture, de l'artisanat. Il n'est pas sain que les villages africains vivent dans l'attente des mandats qu'envoient ou qu'enverront les migrants une fois arrivés en Europe, plutôt que de chercher à se développer par eux-mêmes. Il est vital que les aides financières de l'Union européenne pour le Sahel et l'Afrique centrale aillent dans des actions qui combattent l'économie de trafic, mais aussi dans des projets agricoles ou énergétiques capables de fixer les populations sur leurs terres ancestrales. Enfin, les migrants eux-mêmes sont perdants. Ils déboursent de l'argent pour voir leurs rêves déçus. Ils attendaient le Paradis et se retrouvent perdus dans des pays où leur situation est très difficile.
Les seuls gagnants, ce sont les passeurs.
 
Justement, parmi les acteurs centraux de cette immigration illégale, il y a les passeurs...
Les passeurs sont des bandes mafieuses sans scrupule, qui promettent monts et merveilles aux migrants avant de se livrer aux pires exactions sur eux (escroquerie, racket, violences, viols, abandon en pleine mer...).
Aujourd'hui, ce sont les mêmes réseaux mafieux qui procèdent indifféremment au trafic d'armes (destinées aux djihadistes), à l'acheminement de la drogue vers l'Europe, au trafic des êtres humains.
Les passeurs - ces nouveaux Barbaresques - ont une méthode éprouvée. Ils entassent les candidats aux voyages dans des canots pneumatiques de fortune ; ils les poussent jusqu'aux eaux internationales à 12 nautiques du rivage libyen ; ensuite ils émettent un SOS ou appellent un centre de secours italien pour indiquer qu'un naufrage est imminent ; puis ils s'en retournent dans leurs repaires, abandonnant à leur sort leurs malheureux passagers, souvent sans eau douce ni nourriture. Le reste du voyage ne coûte plus rien aux passeurs, puisqu'il est pris en charge par les navires des marines ou des ONG européennes. Pourquoi ces derniers ne ramènent pas simplement les naufragés vers les ports les plus proches du littoral libyen ? Parce qu'ils considèrent qu'il s'agirait d'un refoulement contraire au droit humanitaire international. Les nouveaux Barbaresques le savent bien, qui sont passés maîtres dans l'art d'exploiter le vieux sentiment de charité chrétienne de cette Europe si riche, si bien organisée, si sociale.
 
Quel regard portez-vous sur les ONG ?
Sans le vouloir, certaines ONG participent, de manière gratuite, à un immense trafic, qui a dépassé depuis longtemps en chiffre d'affaires le trafic de stupéfiants.
Les ONG détournent le droit d'asile. Le meilleur moyen de s'installer en Europe pour un immigré illégal est de se faire passer pour un réfugié politique et d'invoquer le droit d'asile. Celui-ci a été forgé par les Français de 1789 pour accueillir les étrangers persécutés dans leurs pays pour avoir défendu les idéaux de la Révolution française. Le droit d'asile ne peut concerner que des individus, et non pas des groupes. Il ne peut s'appliquer qu'à des gens engagés politiquement et visés personnellement à cause de leur engagement. Il ne saurait valoir pour des gens qui fuient la misère ou même la guerre. Or, on assiste aujourd'hui à un détournement massif du droit d'asile, car l'écrasante majorité des réfugiés sont des réfugiés économiques. Une fois qu'il a mis le pied sur le sol européen, le migrant sait qu'il pourra y rester à loisir, car les reconduites forcées vers l'Afrique sont statistiquement rares.
 
Pour comprendre le problème des ONG, il faut revenir à la distinction du sociologue allemand Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Ceux qui agissent selon une éthique de conviction sont certains d'eux-mêmes et agissent doctrinalement. Ils suivent des principes sans regarder les conséquences de leurs actes. Au contraire, l'éthique de responsabilité repose sur le réalisme, le pragmatisme et l'acceptation de répondre aux conséquences de ses actes.
 
Aujourd'hui, les ONG qui viennent au secours des migrants sont dans l'éthique de conviction. Elles déposent les migrants sur les côtes italiennes et s'offrent un frisson narcissique en jouant au sauveteur. Mais après elles n'assurent pas la suite du service : elles ne se demandent pas ce que devient le migrant en question ni quelles sont les conséquences politiques et culturelles de ces migrations sur l'Europe. Pour sortir de la facilité, les membres des ONG devraient héberger eux-mêmes les migrants, les éduquer, leur trouver du travail. Peut-être auraient-ils une autre attitude.
Bien sûr, la compassion et la bienveillance sont des valeurs cardinales. Il n'est pas envisageable de laisser des gens se noyer en mer quand un navire les croise. Il faut les sauver. Mais il faut ensuite les redéposer sur les côtes libyennes, leur point de départ. Puisque de toute façon, leur présence en Europe est illégale.
 
Pourquoi les politiques migratoires européennes sont-elles selon vous un "déni de démocratie" ?
L'arrivée incontrôlée et en masse de migrants peu au fait de la culture européenne déstabilise profondément les États de l'UE, comme on l'a vu avec le vote référendaire britannique et le vote législatif italien. Dans les années cinquante et soixante, les peuples européens se sont exprimés par les urnes pour accepter les indépendances des ex-colonies. En revanche, on ne les a jamais consultés démocratiquement sur l'immigration, qui est le phénomène social le plus important qu'ils aient connu depuis la seconde guerre mondiale.
 
En France, la décision d'État la plus importante du dernier demi-siècle porte aussi sur la question migratoire. C'est le regroupement familial. Il a changé le visage de la société française. Il est fascinant qu'une décision aussi cruciale ait été prise sans le moindre débat démocratique préalable. Il s'agit d'un décret simple d'avril 1976, signé par le Premier ministre Jacques Chirac et contresigné par Paul Dijoud. Ce ne fut donc ni un sujet de débat, ni l'objet d'un référendum, ni une loi discutée par des représentants élus, ni même un décret discuté en Conseil des Ministres, mais un décret simple comme le Premier Ministre en prend chaque jour sur des sujets anodins. Cette mesure provoqua immédiatement un afflux très important de jeunes personnes en provenance de nos anciennes colonies d'Afrique du nord.
Consultés par référendum par le général de Gaulle - qui ne voulait pas d'un "Colombey-les-deux-Mosquées" -, les Français ont accepté, en 1962, de se séparer de leurs départements d'Algérie, où une insurrection arabe brandissant le drapeau de l'islam avait surgi huit ans auparavant. Cinquante-six ans plus tard, ils voient les titres inquiets de leurs journaux : "450 islamistes vont être libérés de prison !". Ils s'aperçoivent alors qu'on leur a imposé en France une société multiculturelle, sans qu'ils l'aient réellement choisie. Jamais les Français ne furent interrogés sur l'immigration de masse, le multiculturalisme et le regroupement familial.
 
De même, Angela Merkel (qui avait pourtant reconnu l'échec du multiculturalisme allemand en 2010) n'a pas jugé bon de consulter son peuple lorsqu'elle déclara unilatéralement que l'Allemagne accueillerait 800 000 migrants. Pourtant il s'agit là de choses fondamentales qui concernent à la fois la vie quotidienne des citoyens et l'identité profonde du pays.
La démocratie ne consiste-t-elle pas à interroger les populations sur les choses les plus importantes ? La démocratie ne sert-elle pas à ce que les peuples puissent décider librement de leurs destins ? On peut fort bien soutenir que le brassage culturel enrichit les sociétés modernes. Mais, dans une démocratie qui fonctionne, le minimum est que la population soit consultée sur l'ampleur du multiculturalisme qu'elle aura ensuite à gérer sur le long terme.

Paru sur Figarovox, 31 août 2018
Renaud Girard est correspondant de guerre et chroniqueur international du Figaro.

L'axe russo-chinois

Publié dans De par le monde
Washington consolide l'axe russo-chinois
 
CHRONIQUE - En détériorant sa relation avec Moscou et Pékin, Donald Trump prend le risque de voir les deux puissances redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959.
 
Lorsque Henry Kissinger pilotait la politique extérieure américaine dans la première moitié de la décennie 1970-1979, il avait inventé le concept de "triangle stratégique". Il fallait que l'Amérique s'arrange toujours pour être plus proche à la fois de la Russie et de la Chine que ces deux nations orientales pouvaient l'être entre elles. Au cours de l'année 1972, il parvint à ce que Richard Nixon se déplace en février à Pékin - pour y établir des relations diplomatiques - et en mai à Moscou - pour y signer le premier traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.
 
L'Amérique de Donald Trump suit un chemin opposé. Il ne se passe pas une semaine sans qu'on se demande comment Washington va parvenir à détériorer encore sa relation avec Moscou et avec Pékin. Le 27 août 2018, de nouvelles sanctions américaines sont entrées en vigueur contre la Russie. Ces mesures, s'appuyant sur une législation de bannissement des armes chimiques, consistent à interdire l'exportation vers la Russie de produits américains jugés sensibles pour la sécurité nationale. L'idée est de punir le régime de Moscou d'avoir utilisé, en mars 2018, un agent neurotoxique à Salisbury (Angleterre) contre le transfuge Skripal, agent du GRU (service de renseignement militaire russe) passé naguère au service de Sa Majesté britannique. Le porte-parole du Kremlin a rejeté vigoureusement toute implication de l'État russe dans cet empoisonnement. Estimant "illégales" de telles sanctions, il a accusé les États-Unis de "sciemment choisir le chemin de la confrontation" avec la Russie. Devant le président finlandais qu'il recevait à Sotchi, Vladimir Poutine a jugé ces sanctions "très contre-productives et dénuées de sens", appelant à une "prise de conscience" de l'establishment américain.
 
En même temps, Washington poursuit son bras de fer commercial avec la Chine. Le 23 août 2018, les États-Unis ont imposé des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars d'importations en provenance de Chine. Trump estime que les Chinois traînent les pieds pour mettre fin à leur pillage de la technologie américaine, et pour réduire leur gigantesque excédent commercial (500 milliards d'exportations de la Chine vers les États-Unis, contre 125 milliards de dollars dans l'autre sens). Pékin a qualifié d'illégales ces mesures tarifaires et a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Comme Xi Jinping ne peut se permettre de perdre la face, la Chine va prendre des mesures de représailles, et personne ne voit de fin prochaine à cette spirale. Elle peut même prendre à tout moment une vilaine tournure stratégique, par instrumentalisation du dossier nord-coréen. Déjà, Washington accuse Pékin de laxisme dans l'application des sanctions de l'ONU contre la Corée du Nord nucléarisée.
 
Les Américains n'ont pas entièrement tort lorsqu'ils accusent la Russie de vouloir retrouver par tous les moyens une "sphère d'influence" - prévue dans aucun traité - sur l'ensemble du territoire de l'ex-Union soviétique, ou lorsqu'ils reprochent à la Chine de ne pas respecter l'esprit des accords de l'OMC. Mais ils le font avec une telle maladresse qu'ils risquent d'aboutir à un résultat opposé. Sans le vouloir, par sa pratique d'une diplomatie punitive, l'Amérique ne cesse de consolider contre elle un axe russo-chinois.
 
Dans la première quinzaine du mois de septembre, la Russie va procéder, en Sibérie, aux plus importantes manœuvres militaires qu'on ait connues depuis 1981. Invitée, la Chine a décidé d'y envoyer un détachement de 900 blindés et de 3 500 hommes. Les deux puissances sont en train de redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959. Elles ne supportent pas la prétention des Américains à imposer leur droit sur l'ensemble du globe, tout en malmenant de manière unilatérale la Charte des Nations unies. Elles songent à remettre en cause la suprématie du dollar comme monnaie mondiale de réserve et d'échange. Elles soutiennent l'Iran, sévèrement boycotté par Washington.
 
Il y a trente ans, les stratèges américains considéraient qu'il fallait se montrer ouverts face à la Chine. Inquiets face à l'expansionnisme maritime chinois et face à la montée en puissance de l'Armée populaire de libération, ils prônent aujourd'hui une stratégie de containment. Les Russes ne les aideront certainement pas.
Dans sa guerre commerciale avec la Chine, Trump a été maladroit deux fois : il a renié le traité transpacifique qui formait un bloc asiatique efficace face à elle ; il n'a pas su s'allier avec l'Union européenne. La rivalité sino-américaine est la grande affaire stratégique du XXIe siècle. Mais l'Amérique n'a toujours pas compris qu'elle n'a aucun intérêt aujourd'hui à pousser les Russes dans les bras des Chinois.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018

La Turquie d'Erdogan

Publié dans De par le monde
Sur la Turquie d'Erdogan, Trump a raison !
 
CHRONIQUE - Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses.
 
Faute d'avoir obtenu, après l'avoir maintes fois réclamée, la libération d'un pasteur américain injustement emprisonné depuis vingt-deux mois en Turquie, l'Administration Trump vient de prendre des sanctions contre le gouvernement islamo-nationaliste du président Recep Erdogan. Le 1er août 2018, le département du Trésor de Washington a sanctionné le ministre turc de l'Intérieur et son collègue de la Justice, responsables de l'arrestation, de la détention sans fondement sérieux, puis du simulacre de première audience judiciaire d'Andrew Brunson, un pasteur marié et père de trois enfants, qui animait très calmement depuis plus de deux décennies une très petite communauté protestante dans la ville d'Izmir (Asie mineure, l'ancienne Smyrne).
Le 10 août, le président Trump a pris la décision de doubler les droits de douane sur les importations d'acier et d'aluminium en provenance de Turquie. Cette mesure punitive symbolique - une première contre un allié de l'Otan - eut pour impact immédiat d'inquiéter les investisseurs turcs et étrangers et donc de faire décrocher la livre turque, qui perdit plus de 20 % de sa valeur en une seule séance de la Bourse.
Aussitôt, le président Erdogan accusa les États-Unis d'avoir poignardé la Turquie dans le dos, stupéfait de voir les Américains "privilégier le sort d'un prêtre par rapport à celui d'une alliance stratégique". Héritage de la guerre froide, la Turquie est en effet membre de l'Otan depuis 1952, bien qu'elle ait peu partagé et qu'elle partage de moins en moins les idéaux démocratiques des membres de l'Alliance atlantique.
 
Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses. Il lui faudra préalablement avaler une grosse couleuvre diplomatique, et accepter telle qu'elle est la Syrie baasiste de Bachar el-Assad. À partir de 2012, Erdogan a fait tout ce qu'il a pu pour provoquer la chute d'Assad. Il a même accepté que le territoire turc serve de sanctuaire aux unités islamistes - dont celles d'al-Qaida et de l'État islamique - partant combattre pour arracher Alep au gouvernement syrien. C'est seulement en 2016, quand ces djihadistes, aux exigences toujours croissantes, ont mordu la main qui les avait nourris (en organisant des attentats meurtriers sur le territoire turc), qu'Erdogan s'est mollement retourné contre eux. Pourquoi "mollement" ? Parce que les forces turques ont toujours privilégié la lutte contre les autonomistes kurdes du PKK, avec qui Erdogan avait conclu une trêve en 2013, pour la rompre unilatéralement en 2015.
 
Recep Erdogan et Vladimir Poutine ont bien sûr de possibles terrains d'entente. Tous deux affectionnent les "démocratures", ces régimes qui pratiquent l'élection du président au suffrage universel, mais où l'exécutif écrase ensuite à sa guise le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, sans parler du prétendu "quatrième pouvoir" médiatique, complètement réduit à quia. Tous deux se sentent méprisés, voire maltraités par les Occidentaux, après avoir plus ou moins sincèrement tenté de se rapprocher au début de ce millénaire. Tous deux estiment que l'Amérique n'a plus sa place au Moyen-Orient. Mais ils entretiennent deux graves domaines de divergence. Le premier est Israël : le Russe aime l'État hébreu et admire les réalisations du sionisme, alors que le sultan néo-ottoman l'attaque de plus en plus, dans l'espoir d'apparaître comme le grand défenseur des musulmans sunnites à travers la planète.
 
La seconde fracture idéologique entre Erdogan et Poutine porte sur la religion. Celui-ci croit à la liberté religieuse, jusqu'à donner aux musulmans de Russie une immense mosquée en plein Moscou. Celui-là, Frère musulman, a entrepris de détruire la laïcité en Turquie, qui est pourtant un héritage de Mustafa Kemal, le père de la nation moderne, qu'il parvint à bâtir sur les cendres de la défaite ottomane lors de la Première Guerre mondiale. Les Russes n'ont pas oublié qu'avant 1914, plus de la moitié de la population de Constantinople était chrétienne. Ils ne se résoudront jamais à voir les chrétiens persécutés sur la terre natale de saint Paul de Tarse.
 
C'est pourtant ce qui est en train de se produire à nouveau. Car quel est le crime du pasteur Andrew Brunson, si ce n'est avoir voulu pacifiquement témoigner de sa foi chrétienne ? On l'a d'abord accusé d'être un partisan de Fethullah Gülen, ce prédicateur musulman turc, créateur d'un réseau d'écoles islamiques, qui fut d'abord l'ami puis le rival d'Erdogan. Ce dernier l'accuse d'avoir été l'inspirateur du coup d'État manqué de juillet 2016. Gülen est réfugié en Pennsylvanie, et la justice américaine refuse de l'extrader vers la Turquie, faute d'avoir obtenu d'Ankara un dossier criminel sérieux contre lui.
Les policiers et les procureurs du régime d'Erdogan ont ensuite accusé le pasteur Brunson d'être un sectateur du PKK kurde, parti ayant conservé une idéologie marxiste-léniniste. Ils ont ensuite essayé de le traiter comme un espion américain. Comme toutes ces pistes ne donnaient rien, qu'ont-ils finalement retenu comme grief ? Que par son prosélytisme chrétien, le pasteur faisait partie d'un complot visant à diviser la nation turque… On croit rêver. Après que les Arméniens ont été massacrés en 1915 et que les Grecs ont été chassés d'Asie mineure en 1923, il ne reste plus beaucoup de chrétiens sur cette terre, qui fut, il y a deux mille ans, la première à être évangélisée après la Palestine. En Turquie, les chrétiens ne représentent guère plus que 1 % de la population.
 
Pour vivre dans la paix et la prospérité, le Moyen-Orient ne peut pas se passer de tolérance religieuse. L'islamo-nationalisme d'Erdogan refuse de l'entendre. Son gouvernement n'a toujours pas reconnu la réalité du génocide arménien, qui est pourtant un fait historique incontestable (dont les consuls généraux américains furent à l'époque les témoins effarés). Donald Trump n'a pas l'intention de sacrifier le pasteur sur l'autel du partenariat stratégique avec la Turquie. Il a raison. Car les alliés qui ne partagent pas les mêmes valeurs que vous finissent systématiquement par se retourner un jour contre vous.

Paru dans Le Figaro, 13 août 2018

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