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GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

URL du site internet:

Iran-USA : ... agir, vite !

Publié dans De par le monde
Iran-USA : Macron et Abe doivent agir, vite !
 
Par une ruse positive de l’Histoire, le 26 juin 2019, se retrouveront, en tête-à-tête à Tokyo, les deux leaders les plus à même de bâtir une médiation entre Américains et Iraniens, pour mettre fin à leur dangereuse escalade actuelle, qui risque d’embraser le Moyen-Orient.
Emmanuel Macron, en visite officielle au Japon, aura tout le temps pour travailler sérieusement, avec le premier ministre Shinzo Abe, sur la crise du Golfe persique. Ce n’est en effet que le 28 juin que commence le sommet du G 20 d’Osaka, auquel participera Donald Trump.
Après que, le jeudi 20 juin, les Iraniens eurent abattu un drone de surveillance de l’US Navy (survolant les eaux iraniennes selon Téhéran, les eaux internationales selon le Pentagone), la planète frôla de près le déclenchement d’une quatrième guerre du Golfe, en l’espace de quarante ans. Ce n’est qu’à la dernière minute que Trump annula un raid de l’US Air Force contre les batteries de défense anti-aériennes de l’Iran. S’étant enquis du nombre de morts qu’un tel raid pouvait provoquer, il se vit répondre "autour de 150". Avec une certaine dose de bon sens, le président américain jugea disproportionnée une telle réaction létale, face à la destruction d’un avion sans pilote.

Trump ne veut sincèrement pas la guerre. Mais ses deux plus proches collaborateurs, le conseiller à la Sécurité nationale John Bolton et le secrétaire d’État Mike Pompeo, sont des bellicistes. Leur rêve inavoué est de provoquer par la force un changement de régime à Téhéran.
Les généraux américains, à commencer par Joseph Dunford, le chef d’état-major des armées des États-Unis, sont plus prudents que les géopoliticiens en chambre. Ils savent ce que c’est qu’une guerre ; ils ont expérimenté les souffrances qu’elle implique, les conséquences imprévisibles qu’elle provoque, les difficultés qu’elle crée pour se retirer quand on le souhaite, comme on le souhaite.
Issu du corps des marines, le général Dunford a compris que les Américains ne parviendront jamais à contrôler l’escalade de leur conflit avec les mollahs iraniens. Comme le Congrès ne permettra jamais une invasion militaire de l’Iran (comme il avait autorisé une invasion de l’Irak en 2003), le général a saisi que les gardiens de la révolution iraniens garderont leur liberté d’initiative dans toute la région du Moyen-Orient. Ils soumettront les forces américaines stationnées en Orient à une guerre asymétrique très difficile à maîtriser.
Malgré les immenses moyens, militaires et civils, qu’ils ont déployés en Afghanistan à partir de 2001, les Américains ne sont jamais parvenus à chasser les talibans des campagnes, où ils font la loi dès le coucher du soleil. Plus les GI’s et les marines multiplièrent les patrouilles, plus ils s’aliénèrent le soutien des populations.

Le président Trump, ainsi que de nombreux parlementaires américains, démocrates comme républicains, semblent avoir compris qu’une guerre contre l’Iran avait peu de chances de servir les intérêts à long terme des États-Unis. Son bilan coûts-avantages force à réfléchir : face à l’avantage improbable de l’arrivée de gentils démocrates proaméricains au pouvoir à Téhéran, on trouve les risques relativement certains d’une attaque indirecte contre tous les intérêts américains en Irak, d’une insurrection des populations chiites de l’est de l’Arabie saoudite et de Bahreïn, d’un blocage complet du détroit d’Ormuz.
Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? Telle est la question que se pose Donald Trump. En son for intérieur, il souhaiterait parvenir à faire un deal avec les Iraniens, où ces derniers abandonneraient pour toujours leur capacité d’enrichissement d’uranium à usage militaire (et non pour une durée déterminée, comme le prévoit l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, signé par l’Administration Obama, mais ensuite dénoncé par lui).
Le problème est que le président américain n’a aucun moyen aujourd’hui de dialoguer directement avec le guide suprême iranien Khamenei. Le Conseil national de sécurité, le Département d’État et la CIA ne lui sont, sur ce point, d’aucune utilité. La guerre risque donc de se déclencher par accident. Bolton et Pompeo pousseront les Iraniens à la faute. La surenchère nationaliste entre les différents clans qui gravitent autour du guide à Téhéran étant ce qu’elle est, on peut imaginer que des Pasdarans tomberont dans le piège.
Pour faire sortir l’humanité de cette géopolitique de somnambules, Macron et Abe doivent agir vite. La France et le Japon doivent faire la navette entre Téhéran et Washington, jusqu’à ce que les Américains et les Iraniens acceptent de se mettre sérieusement autour d’une table. C’est alors qu’ils trouveront un deal. Car les uns, comme les autres, y ont, à long terme, profondément intérêt.

Paru dans Le Figaro, 25 juin 2019

La diplomatie de Trump...

Publié dans De par le monde
La diplomatie de Trump tient en deux mots : objectif réélection !
 
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Le journaliste Renaud Girard analyse la politique étrangère non-conformiste de Trump, qui s’inscrit dans une logique de contestation du multilatéralisme. C’est cette ligne politique qui pourrait lui permettre de rester à la Maison blanche.
 
 
Comment définiriez-vous la diplomatie de Donald Trump ?
En deux mots : "objectif réélection".
Depuis sa victoire en novembre 2016, Trump pense à sa réélection en 2020. Par son élection, Trump a humilié l’establishment politico-intellectuel, qu’il méprise. Mais, pour lui, cette première victoire n’est pas complète. S’il n’était pas réélu, ses ennemis pourraient toujours prétendre que les électeurs états-uniens avaient succombé à un aveuglement passager en 2016 et que sa victoire n’était qu’un accident. Dès le mois d’octobre 2016 (c’est-à-dire avant même d’être élu), Trump a monté la structure financière pour collecter des fonds pour sa campagne de 2020. Une première ! En août 2018, il avait déjà récolté 88 millions de dollars. Quelques mois plus tôt, il avait déjà déposé son slogan pour sa campagne de second mandat "Keep America great again". Trump a décidé de ne gaspiller aucune énergie qui ne serve pas la préparation de sa campagne électorale de 2020. Sa stratégie vise à pouvoir remobiliser entièrement sa base électorale de 2016, tout en grappillant quelques voix supplémentaires au centre.
 
La campagne de Trump va reposer sur quatre axes : nominations à la Cour suprême, immigration, politique intérieure, politique extérieure. Trump dira : réélisez-moi car en nommant des juges conservateurs, j’ai eu le courage de lever l’obstacle juridico-idéologique qui paralysait les Présidents républicains ; grâce à ma politique intérieure, l’immigration clandestine a reculé et on n’entre plus sur le territoire américain comme dans un moulin ; grâce à ma politique économique, le taux de chômage n’a jamais été aussi bas ; grâce à ma politique étrangère, le sol américain est sanctuarisé et les intérêts américains sont protégés dans le monde. Sur ces trois sujets, peu importe la vérité des faits : la seule chose qui compte en politique est le ressenti.
 
À partir de là, Trump mène une politique étrangère pragmatique, mêlant volontarisme affiché et prudence. Il déteste le multilatéralisme. C’est un concept qui n’existe pas dans l’immobilier new-yorkais. Son refus de jouer les règles du multilatéralisme porte directement à nos intérêts à nous Français, qui avons toujours utilisé le Conseil de sécurité de l’ONU pour faire avancer nos propres idées.
Anticonformiste, loin de toute idéologie, Trump, preuve de réalisme, ne recherche que l’intérêt des États-Unis et n’hésite pas à opérer des retournements et des rapprochements spectaculaires. Le monde du Président Trump est celui des intérêts et des rapports de force. Son but est de faire de grands coups médiatiques en concluant des "deals". Trump poursuit une politique étrangère non conformiste, à la recherche du grand deal qui pourrait le faire réélire.
Sa tactique est simple : mettre la pression sur la partie adverse pour se retrouver en position de force, puis revenir subitement au dialogue et négocier en recherchant un intérêt commun. Le milliardaire Trump exploitait déjà ce schéma dans les affaires, comme il l’explique dans son livre intitulé "L’art du deal". C’est cette technique que Trump a appliquée avec la Corée du Nord. C’est celle qu’il est en train d’appliquer avec l’Iran et le Mexique. C’est celle qu’il espère appliquer à la Chine.
Mais le mépris de Trump pour le multilatéralisme a considérablement affaibli sa stratégie envers la Chine. En dénonçant le partenariat transpacifique et l’accord de libre-échange signé par l’administration Obama à Auckland le 4 février 2016, Trump a privé l’Amérique d’un front commun asiatique et pacifique qui se construisait contre l’hégémonisme commercial chinois.
 
Sur le plan sécuritaire, Trump considère que la protection offerte par Washington à ses alliés (notamment à ses alliés européens dans le cadre de l’OTAN) ne doit pas être gratuite. Si on veut être protégé par la puissance états-unienne, il faut payer. Argument de poids auprès d’un contribuable états-unien traditionnellement isolationniste. Cette idée est une constante chez Trump : il l’exprimait déjà cette idée dans les années 80.
Autre point important : Trump n’aime pas la guerre. Redonner sa grandeur à l’Amérique ne signifie nullement pour lui faire usage de sa force. Le 45ème président des États-Unis n’est pas un belliciste. Son paradigme de référence, ce n’est pas la guerre, mais le business. Il estime que les guerres sont trop dangereuses et leur issue trop imprévisible. Bien loin des héros de guerre Kennedy, Georges H. Bush ou John Kerry, Donald Trump a réussi à échapper au service militaire et au départ pour le Vietnam. Étant le contraire d’un néoconservateur, il estime que les soldats américains n’ont rien à faire dans les bourbiers syrien et afghan, auxquels l’électeur moyen américain ne comprend rien. La méfiance naturelle de Trump envers les guerres préventives a été renforcée par la conversation qu’il a eue, sur la Chine, le 13 avril 2019, avec son ante prédécesseur à la Maison Blanche de 1977 à 1981. Jimmy Carter estime que c’est parce qu’elle n’a pas fait la guerre depuis 1979, que la Chine est en train de dépasser économiquement une Amérique qui a dépensé sept trillions de dollars pour exporter par la force ses valeurs à l’étranger. Cependant, comme Trump ne s’intéresse jamais aux détails, il pourrait très bien se faire entraîner dans une guerre contre l’Iran, simplement par incapacité de la Maison à bien maîtriser les tenants et les aboutissants de l’actuelle escalade militaire dans le Golfe Persique.
 
Trump - qui, comme Barack Obama, était hostile à la guerre en Irak de 2003- a des collaborateurs beaucoup plus bellicistes que lui, notamment le Secrétaire d’État Pompeio et le Conseiller national pour la sécurité Bolton. Mais, en dernier ressort, c’est toujours le président qui décide. Et Trump a pris l’habitude de décider seul. Il faut donc bien distinguer deux choses aux États-Unis : d’un côté, l’administration, de l’autre, l’individu Donald Trump. L’utilisation - parfois un peu déroutante — du tweet permet à Donald Trump de faire passer directement un message clair, de bousculer les choses et de court-circuiter sa propre administration.
Mais ne pas aimer la guerre ne signifie pas pour autant faire preuve de faiblesse. Trump peut très bien recourir à des opérations militaires ponctuelles et surtout aux sanctions économiques. On le voit bien dans toute une série de dossiers : attaque contre la livre turque pour obtenir la libération du Pasteur Andrew Brunson (ce fut un succès), augmentation des droits de douane pour faire plier le Mexique sur la question de l’immigration, sanctions contre Cuba, la Corée du Nord, la Russie, la Chine, l’Iran... La force de ces sanctions est décuplée grâce à l’extraterritorialité du droit américain et grâce au poids du dollar dans les transactions financières mondiales.
 
Pour Trump, le principal adversaire des États-Unis est la Chine. C’est une idée très forte chez lui, qui était déjà au cœur de sa campagne. Pour une fois, il ne fait pas preuve d’originalité. Cette analyse fait l’unanimité dans la classe politique états-unienne. C’est déjà ce que pensait son prédécesseur Obama.
L’Amérique ne reproche pas seulement aux Chinois d’entretenir un déséquilibre dans leur commerce extérieur avec elle. Elle ne leur reproche pas seulement leurs subventions d’État, et leur dumping monétaire, social et environnemental. Elle les accuse également de se livrer à un vol systématique de la propriété intellectuelle américaine, soit par l’espionnage, soit par le chantage exercé contre les entreprises américaines souhaitant accéder au marché chinois ("nous vous ouvrons notre marché, mais vous nous transférez vos technologies").
La guerre technologique est ouvertement déclarée depuis l’inculpation en fanfare par les États-Unis du géant chinois des télécommunications Huawei. C’était le 28 janvier 2019, et pas moins de trois ministres et le patron du FBI avaient détaillé, dans une conférence de presse télévisée en direct, les griefs du gouvernement américain envers la firme de Shenzen.
 
Le grand risque de cette situation est une partition technologique du monde entre une zone américaine et une zone chinoise. Avec deux systèmes technologiques, deux systèmes de normes, peut-être même à terme deux réseaux Internets distincts. La zone américaine sera dominée par le système GPS, Microsoft, Apple, Google, Facebook et Amazon. La zone chinoise sera dominée par Baidu (équivalent chinois de Google), WeChat, AliBaba et les constructeurs Xiaomi et Huawei. Huawei qui équipera toute la zone chinoise en 4G et en 5G. L’Afrique a déjà plongé dans la zone chinoise. La Russie, à qui l’Amérique veut appliquer de nouvelles sanctions, la rejoindra probablement. En Asie, la Chine devrait l’emporter, sauf au Japon et en Inde. En Amérique latine, le Brésil sera le premier à se rallier à Washington.
Entre les deux géants, l’Europe désunie risque d’être écrasée. Il est urgent que les Européens construisent ensemble une stratégie claire pour leurs futurs réseaux 5-G (quelles protections pour les grands services de l’Etat, quelles normes de qualité, quel grand champion européen, etc.).
 
Quel scénario de sortie de crise pourrait-on imaginer entre la Chine et les États-Unis ?
Les Chinois sont parfois désorientés par l’imprévisibilité du président américain, mais Trump garde à leurs yeux un grand mérite : son insensibilité aux questions des Droits de l’Homme. Les actuelles manifestations d’Hongkong ne donnent que plus de prix aux yeux des Chinois à un tel positionnement.
Le paradoxe qu’il faut bien comprendre est que les États-Unis sont bien plus puissants que la Chine mais que Xi Jinping est plus puissant que Donald Trump. En effet, Xi Jinping n’a pas de contre-pouvoirs, pas de Parlement, pas de réélection, pas de presse libre qui pourrait le critiquer.
Une possibilité serait que Xi Jinping rende visite à Donald Trump. Non pas une visite à Washington. Mais une visite dans la résidence privée de Trump à Mar-a-Lago (Floride). En laissant loin tous les conseillers et tous les journalistes. Il s’agirait alors pour Xi Jinping de demander à Trump "que puis-je faire pour t’aider ?". Mais il n’est pas sûr que le président chinois ait une telle souplesse intellectuelle.
La Chine est-elle prête à s’engager à respecter la propriété intellectuelle américaine, et à importer davantage de produits américains, à réduire son dumping, offrant ainsi à Trump une victoire diplomatique qu’il pourra exploiter dans sa campagne ? En échange, les États-Unis pourraient continuer à fermer les yeux sur la question des droits de l’Homme et lever leurs droits de douane punitifs qui pénalisent l’économie chinoise. Voilà quelles sont les bases d’un accord possible.
 
Que veut Donald Trump en ce qui concerne l’Iran ?
Comme je l’ai dit, la tactique trumpienne est de mettre la pression sur la partie adverse, puis de revenir subitement au dialogue et négocier en recherchant un intérêt commun. On a eu la première étape avec une asphyxie économique du régime des ayatollahs. Les États-Unis ont même menacé de représailles quiconque continuerait à lui acheter son pétrole, ce qui est une extension inouïe de l’extraterritorialité du droit américain. Maintenant Trump esquisse le passage à la seconde en se disant prêt à négocier.
Sur l’Iran, le but de Trump est d’obtenir plus qu’Obama. Il veut que l’Iran renonce à tout jamais à l’enrichissement d’uranium. Il exige aussi que la Perse lâche l’emprise qu’elle a gagnée sur quatre capitales arabes formant un axe chiite : Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa.
 
Quelles sont selon vous les conditions d’une sortie par le haut de l’imbroglio iranien ?
Une solution diplomatique sur la question iranienne suppose tout d’abord d’être capable d’engager une négociation sans conditions préalables. En diplomatie, il faut toujours être prêt au dialogue. C’est ce premier pas que Mike Pompeo le Secrétaire d’État américain, parlant au nom du Président Trump, a fait en déclarant justement que les États-Unis étaient prêts à parler à l’Iran "sans conditions préalables".
Souvenons d’un précédent funeste : l’attitude française dans la crise syrienne. La France avait refusé de négocier avec le régime syrien tant que Bachar el-Assad resterait en place, faisant du départ du dictateur un prérequis à l’ouverture de tout dialogue. Pour quel résultat ? Bachar el-Assad est toujours au pouvoir et il a gagné la guerre. Par son entêtement, la France s’est marginalisée et ne joue plus aucun rôle dans le règlement du conflit (alors qu’elle exerça un mandat sur la Syrie au nom de la SDN durant l’entre-deux-guerres). Elle a rompu tout contact avec les services secrets syriens. Or, leur collaboration serait très précieuse dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Alors que les Emirats arabes unis ont rouvert leur ambassade à Damas et que même l’Arabie Saoudite est désormais prête à s’accommoder du maintien de Bachar el-Assad, les fabuleux contrats de la reconstruction syrienne vont passer sous le nez des Français, au plus grand profit des Russes. Et tout cela pour un résultat nul : l’intransigeance de la France n’a sauvé aucune vie syrienne ni fait avancer d’un millimètre les Droits de l’Homme.
Ensuite, aboutir à une solution sur le dossier iranien exige le secret. C’est-à-dire pas de tweets ni de couverture médiatique. La diplomatie secrète a l’avantage de pouvoir avancer à l’abri des groupes de pression. En Iran, il y a les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent l’économie iranienne et font preuve de sectarisme idéologique. Aux États-Unis, il y a le lobby pro israélien, très hostile à l’Iran. Moins une diplomatie est soumise à des enjeux de politique intérieure, plus elle a de chances de progresser rapidement.
Enfin, pour amorcer cet indispensable dialogue, Américains et Iraniens ont besoin d’un "honest broker" (intermédiaire sincère) fiable. En juin 2007, j’avais établi un projet de médiation et proposé que la France joue ce rôle d’intermédiaire, mais l’initiative avait été torpillée en sous-main par la cellule diplomatique de l’Élysée, imprégnée d’idéologie néoconservatrice. Ce fut finalement le petit sultanat d’Oman qui joua ce rôle et permit le rapprochement de 2015 entre les États-Unis de Barack Obama et l’Iran, sur une base très proche de ce que j’avais proposé huit ans plus tôt. Aujourd’hui que les relations se sont à nouveau dégradées entre Téhéran et Washington, la France aurait pu retenter un tel coup diplomatique en proposant sa médiation. Mais elle vient hélas de se faire prendre ce rôle par le Japon de Shinzo Abe.
 
En ce qui concerne le Venezuela, peut-on dire que Trump est indécis ?
Non, Donald Trump a une vision cohérente. Comme je l’ai déjà dit, son slogan pourrait être : Non à la guerre (car on ne sait pas dans quelle aventure elle nous entraîne), oui aux sanctions.
En effet, le recul américain au Venezuela montre clairement que Trump se méfie des opérations militaires outre-mer. Il lui aurait été facile, le 30 avril 2019, d’envoyer deux bataillons de Marines à Caracas épauler la tentative de l’opposant Juan Guaido de renverser le pouvoir chaotique du président Nicolas Maduro. Si Trump ne l’a pas fait, c’est qu’il redoute l’embourbement. Une chose est de chasser par les armes un dirigeant de son palais, une autre est de stabiliser politiquement un pays tout entier.
Cependant, ne pas renverser Maduro par la force ne signifie pas ne rien faire. Trump, qui n’aime pas la guerre, n’enverra pas les Marines "neutraliser" Maduro. Mais il emploiera tous les autres moyens à sa disposition pour le faire partir. Ce soudain intérêt de Trump pour le Venezuela est motivé par son désir de gagner davantage de voix chez les électeurs latinos. Il y a environ 28 millions d’électeurs Latinos aux États-Unis et 30 % d’entre eux ont voté pour Trump en 2016. Souvent, les Latinos sont socialement des conservateurs et détestent le castrisme. Par exemple, la Floride (avec ses 27 Grands électeurs) est un Etat-clef dans l’élection présidentielle, un "swing state" qui vote tantôt démocrate tantôt républicain et peut faire basculer le résultat final. Or, une partie importante de l’électorat de cet Etat est composée de Latinos, notamment de Cubains anticastristes et par extension antimaduristes.
 
Réalisme, pragmatisme... la diplomatie du Président Trump semble proche de ce que vous théorisez dans vos ouvrages et vos chroniques. Pour vous, c’est donc un sans-faute pour la politique étrangère de l’hôte de la Maison Blanche ?
Non. D’abord parce que Trump nous méprise, nous Européens. Tout ne va pas bien dans l’Union européenne certes ; il reste que l’UE est la création politique la plus brillante des soixante dernières années et que l’euro est un succès indéniable.
Ensuite, parce que je pense que Trump a eu le grand tort d’affaiblir le multilatéralisme. Souvenez-vous que c’est Roosevelt qui a construit l’ONU. La progression du multilatéralisme est pour moi essentiel à une diplomatie efficace. Le multilatéralisme n’est pas une condition suffisante au maintien de la paix mondiale, mais il en est une condition nécessaire.
Enfin, il y a un point sur lequel Donald Trump me semble faire fausse route. Et ce point est fondamental, c’est la Russie.
Trump est tombé dans ce que je nomme "le piège néoconservateur" à l’égard de la Russie. "Le piège néoconservateur", c’est quand on fait du néoconservatisme sur un dossier sans être néoconservateur. De même que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, de même, Donald Trump (et parfois, aussi, Emmanuel Macron) fait du néoconservatisme sur la question russe sans le savoir.
On en a vu un exemple spectaculaire lors du 75ème anniversaire du Débarquement. Les Allemands furent invités mais pas les Russes ! Pourtant, la Russie a payé un tribut de 27 millions de morts à la lutte contre le nazisme, détruisant 80 % des divisions de l’armée hitlérienne.
Or, ce n’est pas dans l’intérêt des États-Unis ni de la France que de traiter ainsi la Russie. Pays le plus vaste du monde, peuplé de 144 millions d’habitants, dotée de gigantesques ressources d’hydrocarbures, puissance militaire et diplomatique de premier ordre, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie est un acteur incontournable. Notamment au Moyen-Orient, où les Russes se sont substitués aux États-Uniens et où plus rien ne peut se régler sans eux.
En traitant la Russie ainsi, on ne fait que la jeter dans les bras de la Chine. Les Russes ont ainsi annoncé qu’ils choisissaient la technologie chinoise Huawei pour équiper leurs futurs réseaux 5-G. Et la Russie dépêche vers le sud les navires de sa flotte du Pacifique, afin de soutenir la Chine et d’effectuer des manœuvres communes avec la flotte chinoise, comme l’a montré un incident de quasi-collision le 7 juin, la marine russe provoquant en haute mer les navires de la VIIe flotte américaine, dont la mission est d’empêcher la Chine d’accaparer les eaux de la Mer de Chine méridionale.
Il est normal que l’Amérique et la France rassurent leurs alliés de l’Otan situés à proximité de la Russie. Je suis favorable à l’envoi de chasseurs-bombardiers français dans les pays Baltes, ou à la récente décision de Trump de dépêcher un contingent permanent de 1000 soldats américains sur le territoire polonais. Mais cette solidarité naturelle avec nos alliés ne doit pas nous empêcher de créer des relations d’amitié avec la Russie, quand bien même son ingérence dans le Donbass est à l’évidence une erreur stratégique du Kremlin.
En sanctionnant la Russie, les Occidentaux ont été en fait contre-productifs. Vous ne faites pas, par de simples sanctions commerciales, changer de stratégie une nation qui a été capable de tenir un siège de plus de 1000 jours à Léningrad face à l’armée allemande. Nous nous tirons une balle dans le pied en poussant la Russie dans les bras de la Chine.
Il est urgent - pour les États-Unis comme pour la France — d’abandonner cette politique contre-productive et de tendre la main à la Russie pour la ramener dans la famille occidentale.

Envoyé par l'auteur, paru sur Figarovox, 17 juin 2019

... offrir la Russie aux Chinois ?

Publié dans De par le monde
L’Occident veut-il offrir la Russie aux Chinois ?
 
Célébrant, le 6 juin 2019, le 75
e anniversaire de leur débarquement en Normandie, les grandes puissances occidentales alliées avaient invité l’Allemagne aux festivités, mais n’avaient envoyé aucune invitation à Moscou. C’est pourtant l’armée russe qui a détruit 80 % des divisions hitlériennes au cours de la Seconde Guerre mondiale (avec l’appui des Occidentaux en équipements et en renseignement). Vladimir Poutine ne s’est pas offusqué publiquement de cette goujaterie diplomatique. Il avait en effet mieux à faire ce jour-là : il recevait le président chinois au Kremlin. Xi Jinping a salué le président russe comme un ami personnel et il a vanté la solidité du partenariat stratégique Chine-Russie, précisant qu’il n’avait jamais été aussi étroit dans l’histoire contemporaine. Les Russes ont annoncé qu’ils choisissaient la technologie Huawei pour équiper leurs futurs réseaux 5G. Accusé de dumping et d’espionnage, le géant chinois des télécommunications vient d’être mis sur une liste noire par le gouvernement des États-Unis, qui veut interdire aux entreprises américaines tout commerce avec lui.
 
Lorsqu’il était à la tête de la diplomatie américaine et qu’il négociait à la fois l’ouverture de relations diplomatiques avec la Chine populaire et le ralentissement de la course aux armements nucléaires avec la Russie soviétique, Henry Kissinger avait élaboré sa célèbre doctrine du triangle Washington-Pékin-Moscou. Il fallait, selon lui, que l’Amérique, dans sa politique étrangère, s’arrange toujours pour être politiquement plus proche de la Chine et de la Russie, que les deux puissances asiatiques entre elles. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. En poursuivant des politiques punitives envers ces deux nations (sanctions personnelles et commerciales contre la Russie depuis 2014 ; droits de douane prohibitifs et boycott technologique contre la Chine depuis le printemps 2019), les États-Unis ont "réussi" à les jeter dans les bras l’une de l’autre.
 
Il y a cinquante ans, l’Amérique intervenait diplomatiquement auprès de la Russie pour qu’elle renonce à employer des missiles nucléaires tactiques dans sa confrontation frontalière avec la Chine sur le fleuve Oussouri. Aujourd’hui, on voit la Russie dépêcher vers le sud les navires de sa flotte du Pacifique, afin de soutenir la Chine. Comme l’a montré un incident de quasi-collision le 7 juin 2019, la marine russe va provoquer en haute mer les navires de la 7e flotte américaine, dont la mission est d’empêcher la Chine d’accaparer les eaux de la mer de Chine méridionale (grande comme la Méditerranée, longeant également les Philippines, Brunei, la Malaisie et le Vietnam). La flotte chinoise a commencé timidement à se montrer en Méditerranée. Mais c’est sans timidité aucune que la flotte russe vient soudain épauler son allié chinois dans le Pacifique.
La Chine est un rival stratégique pour les États-Unis. La Russie ne l’est plus, car son économie est sept fois inférieure à l’économie américaine. La Russie demeure néanmoins une grande puissance militaire ; les ressources naturelles de Sibérie sont gigantesques. Les Occidentaux commettent donc une faute stratégique cardinale à pousser dans les bras des Chinois cette nation qui, depuis Pierre le Grand, est de culture européenne.
 
On ne dira jamais assez le tort qu’ont fait les idéologues néoconservateurs américains aux intérêts de l’Occident. En sabotant les accords politiques intra-ukrainiens du 21 février 2014 (pourtant parrainés par la France, l’Allemagne et la Pologne), ils ont provoqué la réaction des Russes en Crimée. Poutine a-t-il eu raison, ensuite, d’intervenir au Donbass à l’été 2014 pour y soutenir le séparatisme anti-Kiev ? Certainement pas. Mais cette faute du Kremlin ne justifie pas pour autant l’ostracisme de la Russie par les Occidentaux, qui l’ont chassée en 2014 du G8. Kissinger savait négocier avec les Russes et les Chinois tout en se montrant ferme sur les désaccords qu’il entretenait avec eux. Les néoconservateurs sont des manichéens, qui voient tout en noir ou tout en blanc. Juchés sur leurs ergots moralisateurs, ils sont incapables de construire un dialogue pragmatique. Le boycott diplomatique de la Russie est une grave erreur des Occidentaux, qui ont besoin d’elle dans le Pacifique. Nous reproduisons l’erreur du traité de Rapallo, signé en avril 1922 entre les Allemands et les Russes, que nous boycottions diplomatiquement. Rathenau avait alors obtenu de Tchitchérine des camps secrets d’entraînement en Russie pour l’aviation et l’arme blindée des Allemands…
Tout en continuant à aider militairement ses alliés de l’Otan (notamment Baltes), Paris doit impérativement renouer des liens d’amitié avec la Russie. Pour, un jour, la ramener dans la famille européenne, qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Paru dans Le Figaro, 11 juin 2019

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