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GIRARD Renaud

GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

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Erdogan, Poutine et la Syrie

Publié dans De par le monde
Erdogan, Poutine et la Syrie

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il a notamment publié Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) et dernièrement Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016).
 
Entretien conduit par Alexis Feertchak
FIGAROVOX. - Cette semaine a été marquée par le rapprochement entre Vladimir Poutine et Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg. Mettriez-vous ces deux "régimes autoritaires" sur le même plan ou diriez-vous que la synthèse entre nationalisme et islamisme réalisée par Erdogan est une menace spécifique?
Non, je ne mettrai pas ces deux régimes sur le même plan. Erdogan est un Frère musulman, il a pour ambition de balayer ce qui reste de cette Turquie laïque et pro-occidentale héritée d'Atatürk, afin de faire de son pays une authentique république islamique. Vladimir Poutine est au Kremlin comme un tsar des plus classiques. Il n'a pas envie de bouleverser la Russie de Gorbatchev ou d'Eltsine, mais souhaite simplement lui redonner sa grandeur. Il n'a pas envie de changer la société russe de la même manière qu'Erdogan veut bouleverser la société turque.
Pour les Européens, Erdogan est une menace spécifique parce que, contrairement à Mustapha Kemal, il n'a ni admiration ni affection pour la culture occidentale. Nous l'avons vu lorsqu'il s'est déplacé à Strasbourg le 4 octobre 2015. Alors qu'il s'exprimait devant les Turcs d'Europe, les femmes et les hommes avaient été séparés dans le grand amphithéâtre. C'était clairement une volonté de marquer sa différence tant à l'égard du kémalisme que du pays hôte qui l'accueillait. Erdogan n'a pas de considération pour ce qui fait l'Europe, c'est-à-dire ses racines chrétiennes et l'influence des Lumières. C'est cela qui fait l'Europe. En revanche, Vladimir Poutine, qui dirige certes un régime autoritaire, partage avec Catherine II cette admiration de la culture occidentale et nous reproche d'ailleurs de la perdre.
Il y a une deuxième différence de taille. Par le passé, Vladimir Poutine n'a pas aidé des mouvements politiques qui ont tué les Français. Même s'il le regrette probablement aujourd'hui, Erdogan a soutenu l'Etat islamique par le passé.
 
Peut-on parler d'alliance de circonstances entre Moscou et Ankara ou celle-ci peut-elle devenir un partenariat stratégique et durable ?
Comme indiqué dans le communiqué qui a été rendu public après la conférence de presse commune que les deux présidents ont tenue, il s'agit de remettre les relations russo-turques au niveau où elles étaient avant l'incident de l'avion russe abattu en novembre 2015. Ni plus, ni moins. C'est un rapprochement qui s'est fait à la demande d'Erdogan. Le président turc a compris qu'il n'arriverait pas à devenir le sultan néo-ottoman qu'il a rêvé de devenir à la faveur des Printemps arabes, mal guidé qu'il était par le ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre Ahmet Davutoglu. Aujourd'hui, Erdogan s'est séparé de Davutoglu, qui avait fait preuve d'une extrême arrogance et de peu de bon sens. Recep Erdogan est un peu comme Staline par rapport à Trotski, Trotski étant le Calife Ibrahim régnant sur l'Etat islamique de Raqqa et Mossoul. Staline a préféré faire le communisme en un seul pays, aujourd'hui Recep Erdogan préfère faire l'islamisme dans un seul pays. Il a compris qu'il n'avait pas d'autre option. De manière réaliste et pragmatique, il a décidé avec son nouveau Premier ministre de se réconcilier avec les deux pays dont l'armée et les services secrets sont les plus efficaces au Moyen-Orient, les Russes et les Israéliens.Ca ne fait pas de lui un amoureux transi des sionistes, mais il suit la ligne de conduite du communisme dans un seul pays. Souvenons-nous de la chaleur des relations qui ont pu exister à un moment entre Staline et Roosevelt.

Erdogan a par ailleurs une obsession, une sorte de chiffon rouge. C'est son ancien ami Fethullah Gülen. Cette obsession le conduit à un changement radical de la politique étrangère turque, dans un mouvement d'éloignement vis-à-vis des Etats-Unis d'Amérique. Erdogan montre qu'il ne connaît pas très bien l'Occident. Croire que la justice américaine va accepter d'extrader Fethullah Gülen est d'une naïveté incroyable. Comme il s'éloigne des Etats-Unis, Recep Erdogan a compris qu'il partageait avec Vladimir Poutine un adversaire commun, les Etats-Unis. Les Etats-Unis du Parti démocrate - ce serait très différent avec Donald Trump - n'aiment pas les Etats autoritaires et prêchent les droits de l'homme urbi et orbi. Erdogan et Poutine partagent une hostilité commune à l'Amérique.
Par ailleurs, ils sont aussi quasiment voisins de sorte que l'économie joue un très grand rôle. Du côté turc, il y a la volonté de permettre aux entrepreneurs de continuer leur travail en Russie, qui était considérable avant la crise, et la volonté de retrouver le tourisme russe qui était également très important. Du côté russe, en plus des projets de centrales nucléaires, il y a bien sûr le projet de gazoduc nommé Turkish Stream. Par lui, Vladimir Poutine souhaite doubler le gazoduc Northstream qui passe en mer du Nord pour ainsi disposer de deux gazoducs qui abreuvent l'Europe, l'un au Nord, l'autre au Sud.
Pour répondre à votre question, je crois qu'il s'agit dès lors davantage d'une alliance de circonstance fondée sur des intérêts convergents. Ce n'est pas une alliance stratégique durable car ils ne partagent pas une culture commune. L'histoire entre l'Empire russe et l'Empire ottoman est d'ailleurs émaillée de dizaines de guerres frontalières.
 
La crise de 2015 entre Moscou et Ankara s'est cristallisée autour de la question syrienne. Avant sa rencontre avec Poutine, Erdogan a déclaré : "la Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie". La Turquie a-t-elle abandonné son rêve de destruction du régime de Bachar al-Assad en Syrie ?
Il y a eu une déclaration très importante du Premier ministre turc qui a expliqué qu'il fallait songer un jour à normaliser les relations entre la Turquie et la Syrie. Et la Syrie est clairement, et pour longtemps encore, gouvernée par Bachar al-Assad… Erdogan a abandonné son rêve de briser le régime de Bachar al-Assad, son rêve de se présenter comme le sauveur du monde sunnite contre le "tyran alaouite", lequel était pourtant naguère son ami. Lors de la rencontre Saint-Pétersbourg, il y a eu deux moments. Le premier a duré deux heures en tête à tête entre Erdogan et Poutine. Le second, de même durée, a eu lieu avec les principaux ministres concernés. Je pense que, dans l'entretien en tête à tête, les deux présidents ont parlé de la Syrie. Le communiqué final n'en fait pas état. Les Russes avaient seulement constaté avant la réunion qu'ils avaient avec Ankara des vues tout à fait divergentes sur la Syrie. On ne peut faire dès lors que des supputations puisqu'il n'y a pas eu de communiqué commun sur ce point.
 
Que supposez-vous de ce possible échange sur la Syrie entre Erdogan et Poutine ?
Ce ne sont que des conjectures. Erdogan a dû accepter que la "Syrie utile" restât comme elle est. Cette Syrie utile comprend notamment la base navale russe de Tartous et la base aérienne russe de Lattaquié. En contrepartie, j'imagine que le président turc a dû plaider pour l'établissement d'un Sunnistan en Syrie voire en Irak. En effet, ni Moscou, ni Ankara ne sont follement attachés à l'intégrité territoriale de l'Irak.
La discussion est-elle allée plus en détail ? Je ne le crois pas. On peut penser aussi qu'ils se sont mis d'accord sur une Syrie qui resterait officiellement unitaire, mais dans les faits, la Russie préférerait sans doute que des lignes de cessez-le-feu soient établies sur le terrain. Vladimir Poutine ne veut certainement pas se lancer dans une opération de reconquête de l'ensemble du territoire de la Syrie. La Syrie utile lui est stratégiquement suffisante. Il ne s'agit donc pas de faire le Sunnistan immédiatement, mais de laisser de facto les Sunnites tranquillement à l'Est et au Sud de la Syrie, ce qui pourrait arriver ensuite dans le triangle sunnite en Irak. C'est une concession qui ressemblerait à celle qu'Erdogan a été capable de faire sur Israël. La Turquie ne renonce pas à aider ses amis Frères musulmans du Hamas à Gaza, mais l'aide humanitaire n'est pas directe, elle passe par les ports israéliens. C'est ainsi que, début juillet, un cargo d'aide humanitaire turc à destination de Gaza est arrivé dans le port d'Ashdod, au Sud d'Israël.
 
Ce tournant réaliste qui semble être pris sur le dossier syrien, même chez un Recep Erdogan qui fut le pire ennemi de Bachar al-Assad depuis 2011, est très loin des positions que la France exprime depuis le début du conflit. Jean-Marc Ayrault semble en retrait. Où est la France dans ce nouvel espace politique au Levant ?
La France, par son incompréhension de ce qui se passait en Syrie est complètement hors-jeu. Les leaders français ont cru, gauche et droite confondues, que Bachar al-Assad n'en avait que pour quelques semaines en 2011. La stratégie de la France sur le dossier syrien depuis 2011 a été un mélange d'ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking diplomatique. Personne ne s'intéresse plus au point de vue de Paris concernant le dossier syrien, alors même que la France est l'ancienne puissance mandataire. Il ne fallait pas sortir de notre neutralité. Il fallait conserver des relations diplomatiques avec Damas. La diplomatie, cela sert à parler avec les gens qui ne sont pas vos amis. Nous avons beaucoup surestimé l'importance d'une opposition modérée à l'occidentale en Syrie. En fait, l'opposition la plus virulente et la mieux enracinée dans le pays, a toujours été islamiste. Les Français sont allés très loin dans leur folie : ils ont livré, sur ordre du président Hollande, des armes à la pseudo-Armée syrienne libre (ASL), soit disant modérée (car elle ne se prive pas de commettre elle aussi des exactions). Devant des caméras, l'ASL a récemment sacrifié un gosse palestinien de onze ans qui avait commis je ne sais quelle faute. L'ASL a eu des armes grâce à la France, armes qui se sont immédiatement retrouvées soit saisies par les unités islamistes, soit simplement vendues.
 
Comment a-t-on pu commettre une telle erreur ?
C'est une erreur d'appréciation grave du président Hollande et de son ministre Fabius. L'erreur fondamentale a été de faire du wishful thinking. En diplomatie, il faut prendre les réalités telles qu'elles sont. Fabius souhaitait voir en Syrie un méchant - Bachar el-Assad - qui massacrait des gentils, ces rebelles qui ne demandaient qu'à appliquer les droits de l'homme en Syrie. Un méchant contre des gentils, cela fait un dossier diplomatique facile à traiter ! La réalité était tout autre et il faut le dire. Si l'Armée russe n'était pas intervenue au début de l'automne 2015, Damas serait probablement tombée aux mains des islamistes. Ils auraient alors commis un immédiat génocide des alaouites et des druzes, et, dans le meilleur des cas, les Chrétiens auraient été chassés vers le Liban. Quant aux églises de Damas, elles auraient brulé puisque, même sous la protection de nos troupes au Kosovo, il y a eu plus d'une centaine d'églises détruites. Ce sont les réalités. Hollande et Fabius ont préféré le schéma intellectuel qu'ils avaient construit. L'opposition démocratique était certes très forte sur les plateaux de télévision à Paris, mais elle ne représentait que peu de chose sur le terrain !
Ces erreurs se répètent. Quand nous avons aidé les rebelles anti-Kadhafi en parachutant des armes au printemps 2011 au Djebel Nefoussa au Nord-Ouest de la Libye, un nombre significatif de ces armes ont été retrouvées ensuite aux mains de Boko Haram ! Mais aujourd'hui, l'échelle des détournements d'armes en Syrie est bien plus importante.
 
Nous avons donc perdu en Syrie ?
Nous avons perdu parce que notre diagnostic de départ ne correspondait pas aux réalités internationales. Mais il y a pis. Nous avons été ridiculisés ! Quand, à l'été 2013, François Hollande a annoncé qu'il fallait bombarder Damas et renverser Bachar al-Assad parce que celui-ci avait utilisé des armes chimiques, le président de la République a émis un jugement moral qui engageait la France. Quand nos amis anglais et américains ont fait marche arrière, la France a reculé elle aussi, comme si l'obligation morale de bombarder Damas était tombée de ce seul fait. Alors, de deux choses l'une, soit la France est tellement faible militairement qu'elle n'a pas les moyens de bombarder seule la Syrie - ce qui est assez grave -, soit la position de la France n'est pas indépendante. La réalité est que nous adoptons volontairement la position de caniche des Américains. Sur l'usage des armes chimiques, il y a ensuite eu un accord Lavrov-Kerry à Genève, auquel nous n'avons même pas été invités ! Cet accord a été appliqué avec succès. Les Russes ont forcé l'Armée syrienne à rendre ses armes chimiques, que les Américains ont ensuite détruites. Cet accord est le résultat d'une volonté russo-américaine de régler un problème concret. Le danger pour nous, ce n'était évidemment pas que Bachar utilisât ces armes contre nous, mais que ces armes chimiques tombassent dans les mains des islamistes et qu'elles se retrouvassent un peu plus tard dans le métro de Paris, de Londres ou de New York.

Nous avons été ridiculisés une seconde fois dans le dossier syrien quand nous avons commencé à avoir des problèmes sérieux avec nos terroristes islamistes sur notre territoire national. Nos services secrets sont allés à Damas demander des renseignements aux services syriens qu'ils connaissaient bien. Il y avait toujours eu une très forte coopération policière entre la France et la Syrie. Les Syriens nous ont alors demandé de rouvrir d'abord notre ambassade ! En coupant nos relations diplomatiques avec Damas en mars 2012, nous avons laissé entièrement la Syrie dans les mains des Iraniens et des Russes, une Syrie pour laquelle nous avions déjà diplomatiquement beaucoup investi. Peut-être trop d'ailleurs, mais c'était un fait, puisque nous l'avions invitée au défilé du 14 juillet 2008. Il faut qu'il y ait une constance minimum de la politique étrangère française. Sans constance, aucune politique étrangère ne peut être prise au sérieux dans le monde. Notre diplomatie s'est fourvoyée pour n'avoir pas su désigner à temps quel était notre ennemi principal. Notre ennemi principal, celui qui tue des Français, c'est l'Etat islamique. Bachar al-Assad est tout sauf un ange, mais ce n'est pas l'ennemi de la France!
 
Dans ce dossier, parmi les acteurs non-régionaux, il reste donc les Américains et les Russes? Les Américains sont-ils lassés du conflit en Syrie ?
Les Anglais ne comptent pas, ils n'ont plus de politique moyen-orientale, tellement ils ont été traumatisés par leur expérience irakienne de 2003. Il reste donc les Américains et les Russes, qui aujourd'hui travaillent parfois ensemble, avec les Kurdes syriens du PYD notamment, qui sont les Kurdes qui combattent l'Etat islamique au sol avec le plus d'efficacité.
Washington ne soutient plus le front Al-Nosra, c'est-à-dire Al-Qaïda (même si par manipulation et pour enrayer la coopération russo-américaine, Al-Nosra a été renommé et s'est faussement détaché de son mentor terroriste). Les Américains savent qu'ils sont allés trop loin en soutenant les islamistes et savent pertinemment qu'ils ont perdu militairement cette carte. Ils commencent à changer à propos de Bachar el-Assad : ils acceptent que celui-ci demeure à la tête de l'Etat syrien à court terme, même s'ils refusent d'envisager qu'il reste encore longtemps au pouvoir. Ils sont ainsi beaucoup moins intransigeants que les Français. L'Amérique au Moyen-Orient est un chien loup redoutable, mais qui a cessé d'aboyer. La France est un roquet, qui ne fait peur à personne quand il aboie. Et quand il aboie beaucoup, il est un peu ridicule.
Les Américains acceptent que les Russes aient pris une position supérieure à la leur dans le Levant. Depuis plusieurs années déjà, Barack Obama a adopté la stratégie de rule from behind (gouverner depuis l'arrière). Les Russes gouvernent en allant sur le terrain en Syrie ! Avec le rule from behind américain, les potentats sunnites de la région ont moins confiance en Washington, alors que les Saoudiens respectent Poutine, même s'ils ne partagent pas les mêmes intérêts dans la région. Les Américains n'ont pas changé l'équilibre stratégique au Moyen-Orient. A l'inverse, les Russes ont clairement changé la donne stratégique en sauvant le régime de Bachar el-Assad. Les Français, quant à eux, ont hélas disparu de ce théâtre international.
Paru sur Figarovox, 13 août 2016

Les régimes autoritaires

Publié dans De par le monde
L’Internationale des régimes autoritaires
 
En 1992, un an après la chute de l’URSS, Francis Fukuyama affirmait dans son célèbre livre La Fin de l’histoire et le dernier homme que, débarrassée du communisme, la démocratie libérale restait le seul modèle politique et idéologique ayant un avenir dans le monde.
 
Le philosophe américain s’est trompé sur trois points.
Premièrement, les conflits ethniques dans les Balkans et en Afrique nous ont appris que de grands chocs géopolitiques pouvaient avoir lieu et de terribles massacres être commis sans que deux idéologies opposées soient en lice. L’identité, l’appartenance ethnique, la différence religieuse restent de puissants vecteurs de tension. Deuxièmement, l’idéologie islamiste n’a cessé de se développer et mène une lutte à mort contre le modèle démocratique.
Troisièmement, de grands pays non occidentaux, parfois dits "émergents", sont en train de forger une forme politique nouvelle, concurrente de la démocratie.
 
En Chine, en Iran, en Turquie, aux Philippines, en Indonésie, dans la Caraïbe et en Amérique du Sud, en Égypte, en Afrique et même en Europe de l’Est (Hongrie, Pologne, Russie), des leaders charismatiques proposent un modèle alternatif à la démocratie libérale. Ce modèle repose sur un mélange de nationalisme, d’autoritarisme revendiqué, de populisme, de souverainisme, de capitalisme "patriotique", de protectionnisme et d’interventions ponctuelles de l’État. Il ne s’agit plus de dictatures classiques, de régimes totalitaires qui chercheraient à surveiller en permanence leurs citoyens. Dans la nouvelle perspective de ces pays, l’autorité, l’ordre, la force, la sécurité, l’aisance matérielle, la fierté et l’indépendance nationale sont premières ; la liberté, la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme sont seconds, voire négligeables.
 
Géopolitiquement, tous ces pays n’ont aucune raison de s’allier. Mais l’attitude moralisatrice des démocraties occidentales, qui mettent au ban de l’humanité tous les régimes qui s’éloignent de leurs propres standards, pousse mécaniquement ces pays mal-aimés de l’Occident à se rapprocher les uns des autres.
La réconciliation de Poutine et d’Erdogan, concrétisée par la levée des sanctions russes et la visite d’Erdogan en Russie le 9 août 2016, en est un exemple, balayant le fait que la Russie et la Turquie sont des rivaux historiques depuis le XVIIIe siècle. Les impératifs économiques ont bien sûr beaucoup compté (tourisme, vente d’armes, gazoduc commun Turkish Stream, etc.). Mais aussi, politiquement, les deux chefs d’État ont en commun d’être la cible des critiques occidentales. Membre de l’Otan, longtemps soutenue par l’UE et les États-Unis, la Turquie d’Erdogan voit avec déplaisir les blâmes occidentaux sur ses purges militaires et administratives ; elle entend donc se rapprocher de Poutine. Et ces deux parias savent que, en cas de victoire de la néo-conservatrice Hillary Clinton, la pression s’accentuera sur eux et qu’il sera de leur intérêt de constituer un front commun.
 
La proximité entre la Chine et la Russie procède de la même logique. Normalement, du fait de problèmes de frontières et des ambitions chinoises sur la Sibérie orientale, la Chine et la Russie devraient être ennemies, comme elles l’ont été de 1959 à 1991. Pourtant, ces deux pays sont alliés. Avec la Russie, la Chine trouve un fournisseur fiable d’armes et d’énergie, un pays qui coopère avec elle sans lui faire la leçon sur le Tibet ou la mer de Chine méridionale. Avec la Chine, la Russie trouve un fournisseur de biens manufacturés et un partenaire diplomatique qui ne prendra jamais de sanctions contre elle sur des sujets comme l’Ukraine.
Première puissance manufacturière du monde, la Chine est devenue le héraut de ces pays autoritaires. Son maître, Xi Jinping, a fait diffuser, en 2013, au sein du Parti communiste chinois, la "directive no 9". Elle établit la liste des dangers qui menacent la Chine et la suprématie sur elle du PCC. Parmi ces dangers, on trouve l’universalisme des valeurs, les droits de l’homme ou encore "la conception occidentale du journalisme". La Chine entend mettre en avant son propre exemple pour montrer que le développement économique ne nécessite pas un régime démocratique.
 
Et c’est bien cette Chine-là que le nouveau président des Philippines semble vouloir imiter. Les Philippines connaissent le taux de croissance le plus élevé d’Asie, mais 70 % de la nouvelle richesse créée est accaparée par une oligarchie de 40 grandes familles. Fatigués par une démocratie qui est en fait une oligarchie déguisée, les électeurs philippins ont opté pour Rodrigo Duterte, un candidat populiste qui n’appartenait à aucune des grandes familles de l’archipel. Dans les pays émergents, la croissance économique rapide, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une réduction des inégalités et de la mise en place d’un État de droit, engendre une profonde frustration dans la population et nourrit la demande d’une politique autoritaire.
 
Ces régimes nous défient, en nous mettant face à nos faiblesses, à notre laxisme, à nos abandons de souveraineté répétés. Cependant, à terme, la plupart de ces régimes autoritaires échoueront, du fait de leur incapacité à construire un État de droit solide, condition sine qua non du développement économique et de la stabilité politique auxquels ils aspirent.
Quelle stratégie adopter à leur égard ? Je prône une politique d’exemplarité non moralisante. S’il paraît incapable de protéger ses citoyens, notre modèle démocratique ne sera jamais désiré par les populations non occidentales et pourra même être rejeté par notre propre population. Il nous faut donc renforcer l’autorité de nos gouvernements, sans remettre en cause les libertés civiles. Souvenons-nous de Charles de Gaulle qui, en 1958, sut restaurer la verticale du pouvoir et renforcer l’autorité de l’État tout en respectant le cadre de la démocratie libérale et de l’État de droit. En politique étrangère, nous devrions adopter une diplomatie réaliste et pragmatique face aux pays autoritaires, fondée sur la défense de nos intérêts et non sur la morale. Ainsi, le front commun des régimes autoritaires, qui est purement de circonstance et se construit en réaction aux blâmes, sermons et sanctions de l’Occident, se disloquerait.
Paru dans Le Figaro, 16 août 2016

... pas en Syrie, mais en France

Publié dans En France
Le combat essentiel contre le djihadisme ne se livre pas en Syrie, mais en France
 
Si nous n’arrivons pas à vaincre le terrorisme islamiste, c’est parce que nous commettons trois erreurs.
 
La première erreur tient dans notre réaction immédiate, prisonnière du narcissisme médiatique et de la dictature de l’émotion. Là où nos adversaires ont des kalachnikovs, nous avons des bougies, des hashtags, des commémorations et des minutes de silence. Comprenons bien que la force des terroristes est d’utiliser les armes de l’Occident (État de droit, respect des libertés, nouvelles technologies, réseaux sociaux…) pour les retourner contre lui et que nos réactions émotionnelles ne font qu’exhiber notre impuissance et confirmer les terroristes dans l’idée de faiblesse qu’ils se font de nous.
 
Notre deuxième erreur est de tout miser sur une stratégie défensive qui vise à protéger les cibles potentielles. Après Mohamed Merah, nous avons protégé les synagogues et les écoles juives. Après l’attaque ratée de Sid Ahmed Ghlam contre une église à Villejuif le 19 avril 2015, nous avons protégé des églises. Après la tentative d’attentat du Thalys du 21 août 2015, nous avons envoyé les Chasseurs alpins dans les gares. Après le 14 juillet 2016 sanglant à Nice, nous parlons des camions. Mais ces propositions oublient que dans le combat entre la lance et le bouclier c’est toujours la lance qui finit par l’emporter. Le terrorisme est par nature polymorphe et opportuniste, pouvant frapper une infinité de cibles, que nous n’avons pas les moyens de toutes protéger. La bataille contre le terrorisme se gagne en amont. Faire patrouiller nos soldats dans les rues ne sert à rien, car ainsi ils sont vus sans rien voir alors que dans la lutte contre le terrorisme il faut au contraire voir sans être vu. Non seulement, cela gaspille des moyens financiers et humains qui pourraient être employés plus efficacement ailleurs, mais en plus cela fatigue inutilement nos soldats. Ces patrouilles se font au détriment du triptyque "entraînement-mission-repos". À cause de l’opération "Sentinelle", véritable ligne Maginot du XXIe siècle, nous avons dû rappeler une partie de nos soldats qui étaient engagés dans des opérations extérieures, où ils œuvraient pourtant à notre sécurité, rogner sur le temps d’entraînement de nos soldats (qui sont ainsi moins bien préparés), réduire leur temps de repos, auquel ils ont pourtant droit et qui les aide à être plus vigilants sur le terrain, réduisant le risque d’accidents ou de blessures.
 
Notre troisième erreur est de penser qu’une destruction de Daech au Moyen-Orient nous apporterait la sécurité. Certes, l’organisation a revendiqué et planifié certains attentats. Certes, certains terroristes islamistes étaient passés par la Syrie. Mais hélas, le nœud de la menace terroriste qui vise la France n’est pas en Syrie, mais en France même. Bien davantage qu’à Rakka, il est à Molenbeek et dans bon nombre d’autres villes belges et françaises.
Il est illusoire de penser que si Daech disparaissait les attentats cesseraient. Il y a eu des attentats avant Daech, il y en aura après. La disparition de Daech ne signifiera pas la disparition de l’idéologie djihadiste. Ceux qui sont prêts à commettre des attentats les commettront simplement sous le drapeau d’une autre organisation. Le problème n’est pas tant l’organisation qui téléguide les terroristes islamistes vivant en France que leur haine de notre pays qui les pousse à accepter d’être ainsi téléguidés. Tant que l’islamisme prospérera chez nous, nous ne serons pas en sécurité.
 
Pour régler ce problème, il faut d’abord changer notre politique migratoire. Nous devons réduire, provisoirement mais massivement, l’immigration. Et ce, tant que toutes les personnes issues de l’immigration n’auront pas été correctement assimilées. Nous devons reprendre le contrôle de nos frontières, suspendre le regroupement familial, rétablir la double peine, lutter drastiquement contre l’immigration clandestine. Toute personne étrangère qui commet un acte de violence ou connaît un début de criminalisation doit être aussitôt expulsée. Réduisons le nombre d’immigrés légaux, choisissons ces immigrés légaux de façon à passer d’une immigration subie à une immigration réfléchie et à refuser ceux qui menacent notre sécurité et nos valeurs. À cela doit s’ajouter une politique active de codéveloppement avec les pays pauvres afin de leur permettre un développement économique, respectueux de l’environnement, créateur d’emplois et réducteur d’inégalités, de façon à réduire la tentation du départ.
En parallèle, il faut faire reculer dans notre pays l’islamisme radical et ses capacités d’action. À court terme, cela implique de récupérer toutes les armes de guerre qui circulent clandestinement sur notre territoire.
À moyen terme, nous devons démanteler toutes les cellules islamistes, arrêter les militants djihadistes, mettre à l’isolement complet les prisonniers radicalisés, fermer tous les lieux où se tiennent des prêches radicaux, expulser tous les islamistes étrangers, à commencer par les imams radicaux. Nous devons instiller un climat de peur chez ces militants.
À long terme, nous devons mettre en place des politiques assimilationnistes, remettre la discipline et la transmission des savoirs au cœur de l’école, refuser l’assistanat en matière sociale et le laxisme en matière judiciaire et réhabiliter le roman national. Il faut s’opposer avec fermeté à toutes les pressions communautaristes et à toutes les exigences des islamistes.
 
Il faut réapprendre à aimer et faire aimer notre pays avec notre identité, nos valeurs, notre drapeau. L’excellent slogan "La France, tu l’aimes ou tu la quittes" doit être ici parfaitement assumé. Ce slogan s’oppose aussi bien à la situation actuelle qu’au racisme. Il s’oppose à la situation actuelle en affirmant que personne n’est obligé de venir en France et qu’on ne doit pas être accepté ici si l’on n’aime pas la France et si l’on ne respecte pas ses lois et ses mœurs, ce qui relève du plus élémentaire bon sens. Mais ce slogan s’oppose aussi à une vision raciste, car il ne croit pas à l’immigration zéro et affirme qu’être français n’est pas une question de sang, d’origine, de couleur de peau ou de religion, mais une question d’adhésion aux valeurs républicaines et d’amour pour notre pays.

Paru dans Le Figaro, 26 juillet 2016

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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