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GUILHOU Xavier

GUILHOU Xavier

Né en 1954


 

 

Directeur du Cabinet XAG Conseil
Spécialisé dans la prévention des risques
, le pilotage des crises et l'intelligence stratégique ainsi que les questions de diplomatie humanitaire et d’assistance stratégique aux Etats.

Docteur es Lettres et Sciences humaines
DESS de l’IEP de Paris

Expérience triple :
* Sur le terrain des crises internationales ainsi qu’aux niveaux étatique et interallié.
(Ancien responsable de la DGSE dans les années 1980, engagé dans la montée en puissance des Opérations Spéciales (COS) dans la décennie 90)
* Dans le monde de l’entreprise pour avoir exercé des  fonctions exécutives et opérationnelles
(Directeur général de filiale au sein du Groupe Hachette, directeur du marketing de Spie-Batignolles, directeur de la sécurité corporate de Schneider Electric, directeur du think-tank d’EuroGroup.
* Au sein du monde universitaire et des grandes écoles
 
Capitaine de vaisseau de réserve
Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN).

Ouvrages
Ruptures créatrices avec Patrick Lagadec -éditions d'organisation 2000
Un monde à repenser  (avec Eric de la maisonneuve - éditions économica 2001
La fin du risque zéro  (avec Patrick Lagadec) (2002)
Voyage au coeur d'une implosion, ce que l'Argentine nous apprend (avec Patrick Lagadec et Laura Bertone) (2003)
Quand ONG et PDG osent (avec Jean Marie Aoust, Gilbert Canameras et Claude Revel) (2004)
Quand la France réagira.... (2007)
 
Nombreux articles
Interventions régulières sur les chaines de radio pour décrypter l’actualité internationale
Site
http://www.xavierguilhou.com
 
Distinctions
Chevalier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur
Officie de l'Ordre National du Mérite
Croix de la Valeur Militaire avec citation
Croix du Combattant Volontaire
Commandeur du Mérite de l'Ordre Souverain de Malte

URL du site internet:

"Ainsi va le monde…"

Publié dans De par le monde
"Ainsi va le monde… et c’est ainsi depuis toujours !"
 
De la crise de modèle à l’implosion du système
2006 : Crise des matières premières, le brut surfait autour des 150 $ le baril. Les meilleurs experts spéculaient allègrement à l’époque sur des hypothèses à 200, 400 $... Un baril autour des 50 $ n’était absolument plus imaginable compte tenu de la pression de la demande des BRICS, soit quasiment un milliard de nouveaux entrants, qui ont rallié notre modernité de façon spectaculaire en 25 ans. Pour autant ce transfert de modèle n’a concerné qu’une minorité de classes moyennes émergentes au sein de ces pays, ce qui laisse actuellement 5 milliards d’individus en dehors des critères de prospérité et de développement portés par notre vieil Occident… Ce dernier qui ne représente plus que 7,5 % de la population et à peine 40 % de la création de richesse (1) mondiale s’est depuis enfermé dans une crise de décroissance et une implosion de gouvernance qui ont contribué à déstabiliser son hégémonie sur le monde en une décennie…
Pourtant les signaux faibles étaient là depuis longtemps, annonciateurs d’une remise en cause de notre modèle matérialiste reposant au cours du XXème siècle sur la surenchère des énergies carbonées…
 
2008 : Crise des crédits hypothécaires américains, connue sous le nom des "subprimes". Greenspan, qui a été le concepteur avec Clinton de cette superbe supercherie bancaire, destinée à faire croire au bas de la classe moyenne américaine qu’elle deviendrait enfin et rapidement riche, a réussi à faire exploser l’économie mondiale en quelques semaines suite aux tensions sur les taux d’intérêts qui étaient liées à l’envol des prix des matières premières. Suite aux spectaculaires faillites bancaires, Greenspan devant le Congrès a avoué que "jamais il n’aurait imaginé un tel effondrement du modèle… ". Pourtant il a fait partie de ces apprentis sorciers adulés par toute la sphère financière et politique qui a neutralisé intentionnellement toute forme de contrôle et régulation politique pour faire du profit rapide et facile. Sans tomber dans la psychose du complot, on ne peut ignorer la responsabilité de tous ces cercles cyniques qui se sont enrichis de façon outrancière et sans scrupule en manipulant les opinions. De nouveau les signaux faibles étaient là annonciateurs d’une crise systémique beaucoup plus grave que la crise de modèle révélée par la crise des matières premières deux ans auparavant. Mais au "royaume des aveugles les borgnes sont rois" surtout quand la cupidité et l’avidité remplacent la lucidité et l’honnêteté…
 
Depuis, les effets induits de cette double spéculation sur les matières premières et sur les produits financiers ont généré une crise sans précédent de notre modèle urbain, énergétivore et consumériste qui a assuré à un petit milliard d’individus paix, prospérité et bien-être pendant quasiment 7 décennies. Il est vrai qu’aujourd’hui nous mourrons plus facilement d’obésité et souffrons plus de "burn-out" dans nos sociétés opulentes que de famines ou de guerres fratricides… Cela s’est traduit par des successions d’effondrements économiques dans les secteurs de l’immobilier et de la construction, de l’automobile mais aussi et surtout des activités financières et bancaires avec notamment la révélation des opérations Sponzi autour des produits dérivés des Hedge Funds. Dix ans après, tout le monde a oublié les ravages de ces effets dominos, pour recommencer de plus belle…
Pour tenter de maitriser la situation nos grands argentiers ont inondé le monde de liquidités avec la stratégie des "quantity-easing" (2) initiée par la FED américaine. Au lieu de se mobiliser sur une transformation du modèle en profondeur pour le rendre plus robuste, et d’investir une fois pour toutes dans une nouvelle société moins énergétivore et plus résiliente, le système financier et politique n’a fait que développer et multiplier de nouvelles bulles spéculatives (3). La plus extravagante étant celle des Bitcoins… Ces bulles s’avèrent actuellement pires et plus folles encore que celles de 2006/2008 sur les marchés obligataires et sur les marchés actions, avec en toile de fond une explosion des dettes, qu’elles soient souveraines (en Europe) domestiques (Etats-Unis) ou privées (Chine) (4). Pour autant les banquiers nous assurent encore aujourd’hui que tout est sous contrôle alors que tous savent et affirment en coulisse que le prochain krach sera beaucoup plus grave et intense que celui de 2008. De nouveau "il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre… " Le déni de réalité est total !
 
Les modes de résolution de cette crise systémique, déjà testés au Japon qui a servi de laboratoire dans les années 2000, n’ont fait que générer depuis dix ans des logiques déflationnistes, contribuer à la montée d’un chômage structurel et fissurer la cohésion occidentale. Ce fut le cas en particulier en Europe sur les questions énergétiques où tout a volé en éclat aux lendemains de Fukushima avec l’abandon radical du nucléaire par l’Allemagne et l’envolée des stratégies carbonées. Comment imaginer un budget, une diplomatie ou une défense commune quand nous n’avons pas été capables de nous accorder a minima sur une simple stratégie de coordination de nos intérêts énergétiques quand il le fallait… Depuis nous sommes pris en otage par les stratégies russes avec leurs gazoducs sur la Baltique et sur la Méditerranée orientale et par celles des américains avec leur LNG issus de leurs schistes bitumineux. Pauvre Europe ! Si riche et si impuissante… Progressivement nous sommes entrés dans une crise profonde de la social-démocratie avec la montée des partis extrémistes et l’affirmation de postures égoïstes au sein des jeux d’acteurs qui privilégient désormais des replis stratégiques et le retour brutal de la "realpolitik" (USA, Allemagne, Italie, UK avec le Brexit, pays du groupe de Višegrad, Pologne etc.).
 
De la défiance vis-à-vis des élites à l’effondrement de l’autorité des Etats
L’effondrement de la légitimité et de la crédibilité des exécutifs qui en a résulté sur les dernières consultations depuis 2016 n’est que la résultante de l’implosion globale du système de vie que nous n’avons pas su transformer au cours des 30 dernières années. Pourtant tous les indicateurs et analyses nous invitaient à faire preuve d’audace créatrice dès les années 70/80, notamment en termes d’évolution de nos modèles de vie et de gouvernance (5). Jamais les élections n‘ont connu un tel niveau de désaveu et d’indifférence des populations. Les scores atteints par l’abstention, notamment en Europe, révèlent partout des décrochages considérables en termes d’adhésion entre les populations et les élites qui portent des programmes politiques. Les effets de séduction propres aux consultations électorales se dissipent vite et la plupart des politiciens retombent très vite sur leurs socles très marginaux de supporters qui ne représentent chaque fois qu’un faible pourcentage de la population. Les mêmes phénomènes de défiance et de rejets se développent vis-à-vis des médias et des "experts accrédités" qui véhiculent inconsciemment les pathologies collectives et les paradoxes de nos sociétés. La défiance s’est installée à tous les étages. Elle n’est que la traduction d’un profond décrochage des opinions vis-à-vis de ce que les élites dénomment "la mondialisation heureuse" … Elle traduit un sentiment de trahison et de mépris des populations qu’il ne faut plus sous-estimer !
 
Désormais les effets de surprise, pour ceux qui ne veulent rien voir, se multiplient ici et là, alors que tout est si évident pour ceux qui vivent au contact de nos sociétés. Ce fut le Brexit, puis l’élection de Trump, la réélection de Poutine, d’Erdogan et de Rohani, ainsi que les référendums d’autonomie et d’indépendance sur le maillon faible que constitue l’Europe. Ces consultations jugées "populistes" font sourire nos chroniqueurs qui ne voient que l’expression de "farces politiques" alors que nos constitutionnalistes tremblent en voyant s’ouvrir un peu partout des boites de Pandore nationalistes.
Ce sont les coups de boutoir des pays du groupe de Višegrad, rejoints par l’Italie, face à une Allemagne divisée sur la question des migrations.
Ce sont les coups de menton de la Pologne et de la Lituanie, sur cet "intermarium" cher à Pilsudski (6), face à la Russie.
C’est l’OTAN qui instrumentalise ces montées de tension pour essayer de relégitimer sa signature sur l’Europe orientale alors que l’Union européenne est devenue quasiment inaudible, si ce n’est inexistante face au réveil des pulsions identitaires et aux chocs sécuritaires qui secouent nos vieilles démocraties. Ne parlons pas de son impuissance chronique face aux ultimatums de Donald Trump qui exige qu’elle devienne plus responsable sur le partage du fardeau militaire au sein de l’Alliance atlantique…
Mais ce sont aussi les "mal élus" français et allemands, actuellement en baisse de popularité, qui essayent tant bien que mal, de sommets en sommets, ou de déclarations en déclarations parfaitement scénarisées, de réveiller une institution quasi moribonde.
L’Europe est bien morte à Pristina avec les opérations sur le Kosovo en 1999 et suite aux accords sur le referendum d’autodétermination qui justifient désormais toutes les transgressions du droit international en interne et sur les marges de l’UE (7). Il n’y a que les technocrates de Bruxelles qui ne l’ont toujours pas compris, à moins qu’ils ne simulent volontairement une forme d’autisme politique afin de gagner du temps.
 
Nos exécutifs, en perdant la relation de confiance avec les populations, ont favorisé la fractalisation territoriale à laquelle nous commençons à assister. Elle sera longue et conflictuelle comme toujours dans l’Histoire quand l’autorité de l’Etat se dilue face aux revendications identitaires locales.
L’exemple catalan face à l’Etat central madrilène n’en n’est que la première illustration.
En France les poudrières Calédonienne et Corse attendent en embuscade la bonne fenêtre de tir.
Les Etats mettent tout en œuvre pour résister à cette régression quasi systémique qui ramène la carte de l’Europe à une configuration similaire à celles du XIIIème et XVème siècles. Il en va de leur survie et de la continuité du modèle westphalien qui n’en finit pas de mourir. Mais rien ne pourra entraver cette régression collective car il n’y a plus de projets ou de référentiels qui font véritablement sens pour les populations. Le couple Etat/Nation est en crise profonde et contribue à ce processus de suicide collectif qui parait désormais irréversible au niveau européen. Ce ne sont pas les quelques parodies électorales peu convaincantes des candidats pour les prochaines échéances européennes qui modifieront l’issue de ce processus d’autodestruction. La crise financière et politique italienne en cours finira par achever cette lente agonie et permettra aux allemands de prononcer ce "germanxit" qu’une partie de l’électorat opposé à Angela Merkel souhaite désormais.
 
Implosion de l’Europe et reconfiguration des hégémonies mondiales
Comme personne n’a pu résoudre la crise de modèle, celle-ci se transforme en une crise systémique de gouvernance où chacun se recroqueville sur ses propres intérêts. Cela se traduit, sur un fond de menaces majeures de crise financière et bancaire, par des endettements considérables qui enlèvent aux Etats centraux toute crédibilité politique et aux politiques qui ont œuvré dans ce sens, toute légitimité. L’effondrement de l’autorité des Etats est proportionnel au désenchantement des populations, notamment des classes moyennes, principal objet de convoitise des technocraties qui ont pris ici et là le pouvoir. Ce mouvement de fond génère partout des votes de rejets vis à vis des élites qui représentent ces minorités financières arrogantes et ces technocraties européenne omniprésentes qui sont contestées de partout (cf. les élections en Tchéquie avec Babel, l’arrivée de Kurtz en Autriche qui promeut le retour d’une gouvernance habsbourgeoise, la méthode d’Orban qui accorde la citoyenneté hongroise à toutes les minorités qui ont subi le démantèlement de la grande Hongrie par Clémenceau, les démonstrations antieuropéenne du gouvernement polonais, le programme antieuropéen de la coalition italienne etc…).
 
Ces postures contestataires anti-européennes, improprement qualifiées de "populistes", très hétérogènes dans leurs constitutions et démonstrations de force, contribuent à fractaliser le peu de cohésion et de cohérence du monde occidental. Alors que les USA se replient derrière les slogans de Trump "America First", que la chine se déploie "China First", que la Russie essaye de s’affirmer sur le nœud eurasien aux cotés de l’Iran et de la Turquie pour contrôler le nœud énergétique mondial et que l’Inde monte en puissance pour devenir le pivot de l’avenir du monde à horizon 2050, nous sommes désormais en Europe en pleine implosion socio-politique. Même l’Allemagne, dont tout le monde pensait le modèle social-démocrate indestructible, se retrouve désormais confrontée à ses vieux démons.
La situation est pathétique. Elle ressemble étrangement à celle du Titanic qui a heurté l’Iceberg mais dont l’équipage demande à l’orchestre de jouer plus fort afin que les premières classes ne se rendent compte de rien. Tout le monde connait la suite : le bâtiment qualifié d’insubmersible a sombré sur une fissure horizontale qui a remis en cause les stratégies assurantielles des caissons verticaux. C’est exactement ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux. La défiance et la fractalisation territoriale défient la verticalité de nos Etats et centralités technocratiques. Comme dans le Titanic chacun joue sa partition et affirme "ce qui est juste" pour lui afin de négocier sa place légitime et ses intérêts immédiats, quand il ne s’impose pas par la force sur le canot de sauvetage.
Les actuelles discussions et régulations entre acteurs concernés de l’hémisphère nord, tant européens, américains que russes, autour des questions migratoires et sécuritaires sont assez éloquentes sur le niveau de désagrégation des solidarités. Peu de gens connaissent véritablement les niveaux de brutalités, qui sont actuellement mis en œuvre en coulisse. Tout ceci se déroule dans un climat de confusion intellectuelle et morale qui révèle le vide sidéral sur les plans philosophiques et spirituels dans lequel nous nous complaisons depuis 30 ans.
 
Nous allons bientôt célébrer allègrement le centenaire de la fin de la première guerre mondiale (1918-2018) alors que nous sommes confrontés depuis 5 ans à une remise en cause de tous les protocoles et avenants du traité de Versailles. Cette virtualité médiatique est portée par des politiques qui adorent les commémorations (en France, nous en sommes à 27 par an, ce qui est à psychanalyser…) mais qui sont complètement déconnectés du retour de la "realpolitik" et de l’exaspération des populations sur le terrain.
Orban en Hongrie, comme Erdogan en Turquie, remettent en cause de façon explicite les traités de Sèvres et de Lausanne.
La Pologne demande le rattachement de la Galicie à l’Ukraine.
L’Autriche revendique la Padanie.
La Russie, la Turquie et l’Iran posent dans leurs réunions à Astana "la nouvelle question d’Orient" (8) et enterrent les vieux accords Sykes-Picot (9) sans nous associer à un redécoupage du Moyen Orient.
Le Royaume-Uni est confronté, suite au Brexit, aux revendications d’indépendance de l’Ecosse et de l’Irlande etc…
Tous les "experts accrédités" passent leur temps à sous-estimer la colère sourde des populations. Celles-ci rejoignent de plus en plus les quêtes identitaires, territoriales et religieuses, seuls sauf-conduits pour sortir de l’étreinte gloutonne des Etats en crise et de leurs sponsors, notamment financiers, qui ne cessent d’enfoncer notre pseudo bien être mondialisé, mais surendetté, vers un krach monumental. Beaucoup ont vu dans les soubresauts des printemps multicolores des révoltes emblématiques comme sur les places Tahir au Caire, Maïdan à Kiev, Taksim à Istanbul… Beaucoup ont cru à l’avènement d’une société mondiale plus démocratique et égalitaire. C’est l’inverse qui a jailli de ces pulsions naïves avec l’affirmation de régimes autoritaires, dictatoriaux (voire quand il n’y a plus d’Etats de mouvements radicaux qui sèment partout leurs graines de haine et de mort).
 
La mode désormais, dans les colloques, et dans les tribunes des journaux est de disserter sur la "nouvelle dangerosité" du monde, sur "l’instabilité" des relations internationales et sur "l’irrationnalité" des jeux d’acteurs. Comme si Donald Trump et Kim Il Jung étaient des cinglés alors que nous avons affaire aux dirigeants les plus rationnels et les plus déterminés qui soient sur le plan géostratégique pour imposer au monde une nouvelle partition, celle qui permet à leurs intérêts de s’imposer contre tous les autres. C’est ce qu’ils ont fait le 12 juin à Singapour, après avoir créé un brouillard politico-médiatique pendant un an, permettant ainsi à leurs services secrets réciproques de faire leur travail en toute discrétion et d’entretenir tous nos "experts accrédités" sur de fausses pistes.
C’est exactement ce qu’avaient fait de façon époustouflante Reagan et Georges Bush avec Andropov puis avec Gorbatchev avec la "guerre des étoiles" pour déboucher sur la rencontre de Reykjavik les 11 et 12 octobre 1986 et la déconstruction du protocole de la guerre froide issue de Yalta, là aussi entre services secrets...
Utiliser la crédulité, voire la stupidité de nos chroniqueurs, n’a pas de prix, surtout quand cela permet de surprendre, de "renverser la table" sur le plan géostratégique et, comme le disait Mac-Namara lors de la crise de Cuba, "d’inventer un nouveau jeu".
 
Qu’est-il sorti de la rencontre d’Helsinki entre Trump et Poutine le 18 juillet, rencontre qui relève exactement des mêmes processus entre diplomaties secrètes ? Tous sont en train de préparer des grands rendez-vous stratégiques sur les 4 à 5 prochaines années, ce qui correspond en termes de fenêtre de tir à leurs mandats respectifs. Trump verrouille ses alliances et fait payer le prix d’un alignement sans concession en réactivant l’arme douanière propre aux puissances maritimes, Poutine finalise ses prises de gage territoriales et revendique sa place dans les prochaines conférences internationales, Xi Jinping multiplie les effets d’annonce autour de son projet de route de la soie (10) et impose au monde une autre lecture du retour de l’empire chinois après "le siècle de mépris occidental", Narendra Modi suggère aux uns et aux autres de ne pas oublier la route des Indes… Chacun y va de sa rhétorique plus ou moins guerrière en sachant que 2019/2020 seront des années décisives de bascule sur le plan des rapports de force en termes de pouvoir et de puissance (11). Toutes les diplomaties secrètes sont prêtes pour les grands rendez-vous géostratégiques qui vont s’enclencher après les élections américaines de mi-mandat en novembre 2018 …
 
"Realpolitik" et sortie de crise
Toutes ces erreurs d’évaluation vis-à-vis de ces moments historiques que nous vivons révèlent le désarroi de nos équipes dirigeantes, particulièrement en France, quels que soient leurs niveaux de formation et d’information, depuis plusieurs décennies. Elles se sont mises en dehors des réalités pour profiter de la vie, cultiver une philosophie du bien être portée par une mondialisation débridée, faire de l’argent facile et rapide à partir d’une financiarisation exubérante et acheter la paix sociale et civile à la petite semaine. Cette vacuité de la responsabilité devant l’Histoire et cette lâcheté collective sont à la base de cette implosion globale de nos systèmes de vie et de décision qui apparait chaque jour un peu plus au travers des coups de boutoir que nos sociétés, notamment européennes, subissent dans tous les domaines qu’ils soient économiques, financiers, migratoires ou sécuritaires.
 
Comment en sortir ?
Par plus de dettes, la fuite en avant de ces 30 dernières années n’ayant pas suffi… ? Par plus de fiscalité, en dépossédant, voire en ruinant les classes moyennes pour continuer à nourrir des Etats incapables d’inventer un autre mode de "vivre ensemble" ?
Par plus de populisme en instrumentalisant les facteurs identitaires, voire religieux et en régressant sur une nouvelle féodalité territoriale ?
Par la soumission et l’abdication sous prétexte que le monde est devenu multiculturel et global, en cédant notre place aux nouveaux entrants, ces puissances centrales d’hier qui revendiquent désormais le rôle de nouveau gendarme du monde à la place des modèles ultralibéraux et maritimes anglo-saxons ?
Messieurs Poutine avec ses agents du FSB, Erdogan avec ses janissaires et Rohani avec ses pasdarans sont sûrement les meilleurs dirigeants que nous pourrions imaginer à moyen terme pour nous assurer un bien-être démocratique… Pourtant beaucoup de nos éditorialistes sont sous le charme de ces dirigeants ; ils opposent souvent les vertus apparentes de l’autoritarisme parfaitement scénarisé de ces dirigeants vis-à-vis de leurs peuples, pour les maintenir sous le joug, avec la perte pathétique d’autorité des nôtres qui font parfois sourire pour ne pas en pleurer de honte …
 
Il reste la solution de céder nos actifs aux chinois et aux indiens dont les prétentions hégémoniques à moyen terme (avec la valorisation de la route de la soie et la réouverture de la route des Indes) sont indéniablement supérieures aux Gafa (12) un peu trop sûrs de leurs pouvoirs transverses et virtuels sur le fonctionnement numérique du monde. Tout le monde sait que leurs constructions, notamment boursières et financières, peuvent s’effondrer du jour au lendemain. Les grands empires ont toujours disparu sur leurs spéculations financières, leurs surenchères guerrières et sur leurs dettes. C’est ce qui constitue actuellement la menace principale pour les Etats-Unis, comme pour ses alliés. En revanche les civilisations se sont toujours imposées par l’émergence d’un nouveau modèle de vie et par l’affirmation de nouveaux modes de gouvernance. L’Occident en est-il de nouveau capable (13) ?
 
La réponse est sûrement du côté de la démographie qui reste l’élément dimensionnant de toute réflexion géostratégique. Pour notre vieil Occident, y compris pour les Etats-Unis, comme pour la Sainte Russie, les courbes sont impitoyables. Elles sont négatives et nous sommes confrontés à des processus de submersion, voire de remplacement sur les prochaines décennies en termes de modèles de sociétés et de civilisation du fait du vieillissement de nos populations. Il en sera de même pour la Chine assez rapidement, ce qui n’est pas neutre dans son actuelle confrontation avec les Etats-Unis en termes d’hégémonie sur les 20 prochaines années (14).
Ce phénomène conduit sur le court terme à un repli grégaire de nos pays de l’hémisphère nord derrière des murs. Nos sociétés s’enferment sur des peurs convulsives qui sont compréhensibles. Mais elles ont pris de mauvaises habitudes. Elles ne souhaitent surtout pas renoncer aux plaisirs jouissifs offerts par la société de consommation qui les infantilise du matin au soir, et de fait elles sont prêtes à n’importe quelle compromission pour faire durer le plaisir. Elles ne vivent plus pour contribuer à un destin collectif, porter une espérance et une universalité comme ce fut le cas pendant plusieurs siècles, notamment avec le Christianisme. Elles n’ont plus envie de se battre pour inventer et imposer un autre avenir. Seuls les Etats-Unis ont, et pour combien de temps encore, cette volonté d’exister et de durer. Ce qui n’est plus le cas de l’Europe. Nous pouvons nous poser la question pour la Russie malgré le patriotisme, et ce côté "village Potemkine" (15) entretenu en particulier par Poutine avec le mondial, pour montrer que son pays n’est pas qu’une puissance régionale (16) et qu’il a encore un rôle salvateur à jouer sur le plan mondial, notamment pour la chrétienté.
 
Quand nous nous complaisons dans la déconstruction des référentiels et des valeurs qui ont assis notre pouvoir et nos facteurs de puissance depuis le XVème siècle, comment imaginer que le petit milliard d’hommes que pourrait constituer une coalition de l’hémisphère nord (USA, Canada, Europe, Russie, Corée, Japon) puisse faire face à tous les prétendants et logiques émergentes sur l’hémisphère sud (17) qui compte 6 milliards d’habitants actuellement, 10 milliards en 2050 ? Ne rêvons pas, ces derniers veulent tout simplement prendre notre place, récupérer nos richesses et nous imposer leurs modèles de société, avec pour la plupart un mépris total vis-à-vis de notre indolence et de nos états d’âmes. Il en a toujours été ainsi dans l’Histoire : les civilisations sont mortelles et les faibles ont toujours été remplacés par des forts. La vision multiculturelle d’un monde parfait et idéal n’est qu’une vision de "bobos" riches et incultes déconnectés des réalités du monde.
Plus personne n’attend le vieux monde occidental pour répondre aux défis du XXIème siècle. C’est trop tard, nous avons 30 ans de retard en termes de réponses sur la transformation des matrices de vie et de gouvernance. Nous avons trop profité de la vie et trop joué avec les profits. Nous n’avons pas assez investi sur le futur et pensé les nouveaux modèles sociétaux. Les Etats-Unis de Donald Trump, qui font rire nos chroniqueurs incultes, essayent tant bien que mal de rester "America first and great again", mais soyons lucides, même avec une logique de coalition entretenue aux forceps sur l’ensemble de l’hémisphère Nord pour contenir les pressions migratoires et économiques à venir de l’hémisphère sud, même avec une nouvelle alliance avec la "Sainte Russie", si tant est que les successeurs de Poutine ne soient pas tentés de basculer vers une autre alliance avec la Chine et vers les "mers chaudes", rien n’empêchera une transformation à très grande vitesse des rapports de force mondiaux. Si les Etats-Unis échouent dans leurs tentatives de maintenir leur hégémonie face à la Chine, ne nous faisons aucune illusion, le monde qui viendra reposera sur l’affirmation d’autres formes de pouvoirs qui seront plus autocratiques, voire dictatoriaux, que ceux qui assurent actuellement d’abord le suicide de l’Europe puis le déclassement progressif de l’Occident. 
 
Quand tout nous oppose sur les plans identitaires, philosophiques et spirituels où se situe la porte étroite d’une éventuelle sortie de crise ? Là est la vraie et la seule question qui compte désormais. Il y a actuellement parmi nos élites une fascination qui prévaut dans les esprits avec l’avènement de "l’Intelligence artificielle". Le sujet est devenu la nouvelle marotte des cercles éclairés… Elle constituerait l’antidote qui permettrait de transformer notre crise de modèle. L’avenir ne s’écrit pas avec une petite boite à outil technologique et avec quelques remèdes économiques vendus par nos nouveaux apothicaires des temps modernes. Il faut des convictions profondes et une vision plus aboutie pour prétendre mener et transformer le destin des peuples. Cela suppose d’abord un réel réveil philosophique et spirituel, avec un autre niveau culturel de nos dirigeants. C’est la véritable bataille à mener pour les générations futures, celle de l’exigence, du courage et de la probité intellectuelle afin de nourrir et d’incarner une vision stratégique. C’est un tout autre défi que celui de l’agitation médiatique et de l’abrutissement des masses comme nous le subissons depuis plusieurs décennies avec tous ces imposteurs et petits technocrates qui entretiennent actuellement la confusion et l’illusion à tous les niveaux. N’oublions jamais ce mot d’Alain "Toutes les passions, comme le nom l’indique, viennent de ce que l’on subit, au lieu de gouverner " (18)
 
Le "chant du cygne" (19) de l’Occident est encore imperceptible pour beaucoup, il suffit pourtant de prêter l’oreille et d’observer tous les signaux faibles autour de la redistribution des cartes en termes de pouvoir et de puissance pour pressentir assez rapidement la nouvelle cartographie des rapports de force qui se dessine entre les civilisations. Les effets d’annonce, les coups de menton, les prises de gage, les effets de surprise, le déclassement des uns, l’émergence des autres constituent les marqueurs des grands jeux en cours. Ils sont normaux pour les historiens qui réfléchissent à l’échelle du temps long.
Finalement ce qui se déroule sous nos yeux n’a rien de surprenant.
L’Histoire a toujours montré qu’il n’y a que des dominants et des dominés avec parfois quelques médiateurs ou régulateurs astucieux. Maintenant rien n’est irréversible dans les jeux d’acteurs en cours, tout est toujours négociable ! C’est ce que nous démontrent quotidiennement tous ces dirigeants que nous prenons pour des "fous". Ils ne sont en fait que la caricature de leur propre Histoire. Cow-boy, tsar, sultan, fils du ciel… ils ont juste envie de réécrire de nouvelles partitions à leur manière. Comme nous n’avons plus envie de dominer ils remettent brutalement en cause les règles du jeu du vieil ordre mondial westphalien que nous avons créé il y a quatre siècles. C’est ainsi, et il en a été toujours ainsi depuis le début de l’humanité… Les faibles laissent inexorablement la place aux forts. Comme l’écrit Machiavel : "pour prévoir l’avenir, il faut connaitre le passé, car les évènements de ce monde ont en tout temps des liens aux temps qui les ont précédés. Créés par des hommes animés des mêmes passions, ces évènements doivent nécessairement avoir les mêmes résultats… "(20)
                                                                        
(1) Le G7 (USA, Canada, Royaume Uni, Allemagne, France, Italie, Japon) lors de sa dernière réunion à Malbey au Canada a représenté 750 millions d’habitants soit 8% de la population mondiale, 35000 milliards de $ de PIB (PPA) soit 32% du PIB mondial, mais 900 milliards de $ en termes de financement des budgets de défense des coalitions militaires (dont 600 milliards pour les seuls USA) soit 75% des dépenses militaires mondiales.
(2) Les "QE" correspondent à la stratégie de banques centrales de recourir à la "planche à billet" pour injecter des liquidités dans l’économie
cf.
https://abc-economie.banque-france.fr/quantitative-easing
(3) Cf. Livre de Marc Touati "Un monde de bulles" – Bitcoin, Bourse, dettes, immobilier…10 ans après le Krach de 2008, comment éviter une nouvelle crise ? éditions Bookelis sept 2018.
(4) Depuis le début de la crise en 2007, la dette mondiale est passée de 57 000 milliards de dollars à 233 000 milliards (source : FMI). Le Japon a le taux d'endettement le plus élevé au monde, soit environ 500% du PIB, tous secteurs confondus. Neuf pays dans le monde ont un ratio de dette publique supérieur à 300% et 39% des pays ont un ratio supérieur à 100%. La Fed a augmenté son bilan de presque 1 000 milliards de dollars fin 2008 au niveau actuel de 4 500 milliards... mais le PIB nominal n'a augmenté que de 2 700 milliards. Environ 900 milliards de dollars ont été investis sur les marchés financiers et ont provoqué un triplement du prix des actions américaines.
(5) Cf : Thierry Gaudin "2100, récit du prochain siècle" - Grande bibliothèque Payot
 Voir aussi  le site Fondation 2100 :
https://2100.org/fondation/
(6) Maréchal Josef Pidulski, créateur de l’armée et père de l’indépendance polonaise au XXème siècle.
Lire à ce sujet "Et si l’Europe avait écouté Josef Pidulski" par Alexandra Viatteau, écrivain conférencière à l’Université de Marne-la Vallée (avril 2005) 
https://www.diploweb.com/forum/pilsduski.htm
(7) Cf. de Jacques Hogard : "l’Europe est morte à Pristina" Hugo § Cie – 2014
(8) Lire l’excellent ouvrage de Georges Corm "La nouvelle question d’Orient" aux éditions La découverte 2017.
(9) Les accords Sykes-Picot – voir 
https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102
(10) Cf. le numéro 90 de la revue Diplomatie : "les nouvelles routes de la soie, forces et faiblesses d’un projet planétaire"
(11) Selon le FMI la Chine aurait déjà dépassé en PIB/PPA les USA en 2014
 
https://www.lesechos.fr/24/11/2017/LesEchosWeekEnd/00100-003-ECWE_quand-la-chine-deviendra-t-elle-la-premiere-economie-mondiale--.htm 
Quant à l’Inde elle est devenue sixième puissance économique mondiale et serait troisième en 2030.

https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/comment-l-inde-veut-devenir-la-3e-puissance-economique-mondiale-en-2030-468073.html
(12) GAFA/ acronyme pour définir les géants du numérique soit une quinzaine d’acteurs mondiaux de l’Internet.
(13) Cf. interview d’Andrew Sheng "l’Occident n’a pas d’idées pour gérer les enjeux essentiels" 27 avril 2018
http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/04/27/20002-20180427ARTFIG00359-andrew-sheng-l-occident-n-a-pas-d-idees-pour-gerer-les-enjeux-essentiels.php
 https://som.yale.edu/blog/interview-with-andrew-sheng
(14) Cf. d'Isabelle Attané : "La Chine à bout de souffle" (Fayard 2016),
(15) L'expression "village Potemkine" désigne un 
trompe-l'œil à des fins de propagande. Elle fait référence à une opération où le façades des villes et villages traversés lors de la visite de l'impératrice Catherine II en Crimée en 1787 avaient été érigées à base de carton-pâte afin de masquer la pauvreté.
(16) Cf. déclaration d’Obama en mars 2014 : 
https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-russie-est-une-puissance-regionale-en-perte-d-influence-selon-obama_1503285.html
(17) https://www.sciencesetavenir.fr/sante/quels-seront-les-pays-les-plus-peuples-en-2050_116673
(18) Cf. Alain : "Mars ou La guerre jugée / De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées" - Gallimard 17 novembre 1917
(19) "Le chant du cygne" est une expression qui aurait été utilisée par Socrate, lorsqu’il a été condamné à mort pour impiété, afin d‘expliquer à ses amis combien sa pensée est similaire à cet instant au chant d’adieu de cet oiseau d’Apollon qui revêt une valeur divinatoire avant de mourir. 

http://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/le_chant_du_cygne_ou_la_mort_selon_socrate

(20 cf. Nicolas Machiavel – Le Prince
Envoyé par l'auteur, 7 septembre 2018 (édité sur http://www.xavierguilhou.com)

Brexit, Trump…

Publié dans Du côté des élites
Brexit, Trump …
"Vous avez dit bizarre … ? Comme c’est étrange … !"
(1) 
 
Les électeurs ne votent pas comme le souhaiteraient nos édiles. Quel drame ! Dans les faits, jamais le décrochage des opinions vis-à-vis des élites n’a été aussi flagrant. Ce qui s’exprime de façon explicite suite au Brexit, voire excentrique pour les Etats-Unis avec l’élection fulgurante de Donald Trump, s’applique désormais pour les pays européens, et particulièrement pour la France, dans la perspective des prochaines consultations de 2017. La crise de confiance est profonde, beaucoup plus que nous ne pouvons l’admettre dans les cercles encore lucides. Elle n’est absolument pas surprenante sur le fond. Cette crise génère pour le moment séisme politique sur séisme politique, en déjouant "l’arrogance des avis éclairés des chroniqueurs et sondeurs, tout en révélant une colère froide des peuples vis-à-vis du système …". C’est la version désormais reprise après chaque verdict, avec le même aplomb, par ceux-là même qui avaient affirmés l’inverse la veille…. Il faut bien expliquer pourquoi les électeurs ne sont pas allés dans la direction que nos experts et communicants  avaient assénés sur les ondes.
Mais ne nous leurrons pas, ces quelques réveils forcément "populistes", pour ceux qui méprisent les peuples, comme pour ceux qui cherchent à masquer leurs échecs, cachent en réalité un profond désarroi au sein des populations. Les marges de manœuvre pour sortir des impasses sociétales dans lesquelles nous sommes enfermés sont en réalité très étroites. Les électeurs le savent. Certes, ils sanctionnent les errements politiques au travers de votes compulsifs, mais en réalité ils sont résignés et peu enclins à faire la révolution. Ils ne sont pas forcément atones. Il suffit d’aller sur les réseaux sociaux et de suivre la mobilisation des collectifs. Ils sont justes profondément désabusés face aux dévoiements de nos démocraties par tous ces jeux d’oligarques qui sévissent sous toutes les latitudes. Ils sont résignés car ils savent qu’ils sont piégés financièrement par le déclassement généré par la pression fiscale, et démocratiquement par la tyrannie du jeu des partis. L’évolution des courbes de l’abstentionnisme depuis 15 ans dans la plupart des pays occidentaux est une bonne illustration de ces niveaux de décrochage des opinions partout en Occident.
 
Il faut avouer que la plupart des rendez-vous électoraux sont devenus des affrontements médiocres de mercenaires sponsorisés par des circuits essentiellement financiers… C’est un peu partout l’argent contre l’argent… Il n’est plus question de projets collectifs et d’avenir, juste de taux de croissance tristounets et de courbes de chômage mortifères que l’on instrumentalise et réassure avec des planches à billet devenues folles… Les rares politiques qui osent ouvrir le questionnement sur ces sujets sont immédiatement ridiculisés et marginalisés par tous les lobbies et réseaux qui vivent impunément de ces spéculations sous toutes les latitudes. Où est la démocratie lorsque ce ne sont que des jeux minoritaires, avec en arrière-plan des machineries électorales perverses, qui prennent en otage, voire spolient nos pays ? Nous n’avons plus que le choix entre la peste et le choléra. De fait, compte-tenu de l’état de nos dettes abyssales et du niveau de 'fractalisation' de nos sociétés, les peuples ont pris conscience du fait que ceux qui dirigent nos économies et notre devenir ont depuis longtemps démissionné, en abandonnant sur le champ de bataille des pugilats médiatiques la défense de nos valeurs et de l’intérêt général. Ils ont d’abord vendu à l’opinion la mondialisation heureuse et ils récidivent en mettant sur l’étal l’identité toujours heureuse… La question fondamentale n’est ni dans l’avoir, ni dans l’identitaire mais dans l’âme incarnée par une signature collective derrière des dirigeants honnêtes, désintéressés et surtout compétents. Rares sont ceux qui ont le courage de s’engager sur ce niveau de posture. La plupart préfèrent nourrir la machine à faire du bruit, ce qui permet de maintenir les opinions dans un niveau d’abêtissement, voire de manipulation, guère égalé dans l’histoire moderne, excepté pendant les guerres où la propagande et la désinformation constituent une règle de gouvernance. Nous pourrions presque penser que nos dirigeants sont entrés en guerre contre leurs propres peuples… Une sorte de guerre civile où la défense des valeurs serait devenue la vraie ligne de front.
 
Nos peuples savent qu’aujourd’hui l’avenir, comme l’enfer, n’est pavé que de bonnes intentions avec encore plus de dettes pour monnayer la sempiternelle paix sociale, plus de déficit public pour alimenter des Léviathans devenus incontrôlables, plus de multiculturalisme pour négocier une pseudo paix civile, plus de déchristianisation pour se garantir du radicalisme religieux, plus de monétarisation pour soutenir des faux taux de croissance, plus de migrations des sous continents qui convoitent notre bien être pour compenser nos effondrements démographiques et surtout plus de sécurité pour obtenir enfin ce "risque zéro" qui nous obsède tant. Dans les faits toutes ces gesticulations, pour ne pas dire ces impostures stratégiques, ne font que générer de la division, voire de la haine, et accélérer la destruction du modèle qui nous sert de socle et de référentiel.
 
Dans ce contexte qu’importe que la France soit heureuse ou malheureuse, elle n’est plus ce qu’elle fut et elle ne sait plus où elle va ! Le spectacle absolument consternant offert par l’égo de nos dirigeants, qui se complaisent dans des joutes fratricides par médias interposés, ne contribue pas à résoudre les niveaux de défiance atteints au sein de notre semblant de démocratie, sur fond de monarchie républicaine. Vu le temps qu’ils passent sur les plateaux de télévision et sur Twitter pour "se raconter" nous pouvons honnêtement nous interroger sur le temps qu’ils consacrent réellement à leurs missions… Bien entendu la formulation de tels constats est forcément inacceptable au regard des conventions politico-médiatiques. Jamais l’encéphalogramme n’a été aussi plat sur les plans philosophiques, littéraires, artistiques et encore plus politiques alors que la situation exige plus que jamais d’être réaliste, imaginatif, audacieux et responsable. Mais il semble qu’il ne peut y avoir de place que pour des optimistes béats ou des pessimistes accrédités… Or la réalité est impitoyable !
 
Cette réalité, c’est celle d’une longue déconstruction de l’hégémonie oligarchique occidentale qui est entamée depuis plusieurs décennies, bien avant la chute du mur de Berlin ou le 11 septembre qui ne sont que des étapes. Nous feignons chaque fois d’être pris de court. Certes l’effet de surprise est constitutif des crises et il n’est pas interdit de se tromper. Il est plus difficile d’admettre la récidive et il est préférable de ne pas s’obstiner dans l’erreur. Le Brexit, l’élection de Trump, n’ont rien de surprenants sauf pour ceux qui ne voyagent pas, qui n’écoutent pas et qui "savent" mieux que ceux qui vivent dans les pays concernés. Demain, la sortie de l’Allemagne de l’Euro, après demain, l’implosion des pays du bassin méditerranéen et le retour d’un califat ottoman sont autant de scénarios inconcevables mais fortement probables. Allons-nous continuer à pleurnicher chaque fois qu’il y a selon la terminologie des clercs "une surprise stratégique" ou bien faire preuve de lucidité et "d’anticipation stratégique" ? Souvent le discours sur les effets de surprise dans les crises ne fait que révéler les niveaux d’enfermement de la pensée, les blocages idéologiques, l’obsolescence des filtres de raisonnement et la pauvreté des grammaires utilisées dans les évaluations des situations. Les deux fausses surprises que nous connaissons avec le Brexit et l’élection de Trump sont la caricature de ces dérives. Pourtant ces deux évènements, comme ceux qui vont suivre, s’inscrivent dans un temps long : celui des conséquences de la résignation face au nihilisme contemporain, de la démission en termes d’exercice de la puissance et de l’auto destruction de notre mode de civilisation.
 
Ne nous méprenons pas le Brexit n’est qu’un pis-aller pour sauver la perfide Albion du suicide européen. Trump ne sera ni Superman ni Batman pour sauver l’oncle Sam des maléfices du "système". S’il arrive à éviter aux Etats-Unis un effondrement financier ce sera déjà de l’ordre de l’exploit.La sortie à venir de l’Allemagne de l’Euro, voire un rapprochement stratégique avec la Russie, sont inhérents à la fin imminente des accords de Yalta et à cette nostalgie de la Sainte alliance que nous ne pouvons plus sous-estimer. Les scénarios inconcevables ne manquent pas. La situation n’exige ni la force du gladiateur ni l'âme du poète. Elle demande juste de la force d'âme pour réinsuffler cette espérance perdue et cette intuition stratégique qui nous font défaut face à un monde en profonde transformation. Les solutions ne sont pas uniquement dans les mirages des ruptures technologiques et dans les miroirs aux alouettes des économistes. Elles sont dans la robustesse de nos socles de valeurs, la résilience de nos modes de pensée et dans les fondements chrétiens de notre civilisation. Il faut choisir entre le suicide collectif et la renaissance de notre civilisation. Entre les deux il faut juste réapprendre à survivre avec les réalités d'un monde en déconstruction dans lequel la position de chaque acteur est de nouveau négociable. C'est pour cela que nous ne sommes qu'au tout début d'une certaine intensité sismique sur le plan géostratégique que nos experts qualifient mollement d’incertitudes.
 
Ce constat n’est pas évident à entendre et à admettre pour des sociétés opulentes, déconnectées des réalités du monde, dépressives et désenchantées, qui ont privilégié le principe de précaution à la prise de risque, l'angoisse au courage. Notre défi est maintenant de trouver les hommes et les femmes qui auront le courage de mettre les vraies questions à l'agenda et qui sauront incarner cette force d'âme indispensable avec droiture, abnégation et détermination. Les échéances électorales qui arrivent en Europe vont constituer à ce titre un formidable rendez-vous stratégique.  Soit ce sera celui courageux de la responsabilité et de la lucidité. Soit ce sera celui infantile de la poursuite des dénis, de la fuite en avant et de l'imposture. N'oublions pas, quels que soient les discours sur le réveil des peuples, que nous sommes toujours à un moment jugés par l'Histoire, et que les générations futures ne nous pardonneraient pas nos défauts de lucidité et notre lâcheté sous le prétexte que nous aurions été surpris.
 
(1) Cf. Louis Jouvet dans "Drôle de drame" "bizarre, bizarre, dites-moi j’ai dit bizarre… comme c’est étrange… moi j’ai dit bizarre… comme c’est bizarre…". Film de Marcel Carné – 1936

La chute du mur de Bruxelles

Publié dans Avec l'Europe
La chute du mur de Bruxelles
 
"Messieurs les Anglais, tirez les premiers !" 
A l'aube du 24 janvier, la première salve a mis à terre les premières lignes de l'article 50 du traité de l'UE, à la grande surprise des pays européens qui ne croyaient pas que le Royaume-Uni oserait, une fois de plus. C'est méconnaître les Britanniques dont la devise de leurs unités d'élite, les fameux SAS, est, ne l'oublions pas, "Qui ose gagne !". L'Union européenne vient juste de perdre l’adhésion de la 5ème place financière et de la 8ème puissance au monde (1) ainsi que 15 % de son budget, anecdote de l'Histoire.
En fait, nous commençons à assister avec le résultat cinglant de ce référendum à une nouvelle chute d'un mur, celui de Bruxelles !
 
Tous les chroniqueurs commentent les effets possibles, cherchent les causes, s’agitent autour du désarroi des politiciens de tous bords qui n’ont pour la plupart rien anticipé, persuadés que les Britanniques resteraient "raisonnables"… Bien entendu, tout est de la faute de David Cameron, de la trahison de ces vieux "égoïstes" qui ont voté contre ces pauvres jeunes "cosmopolites", de l’instrumentalisation de l’immigration par les partisans du "Leave" et bien entendu de ce monstre orwellien qu’est devenue la technocratie bruxelloise. Tous ces fautifs sont devenus en quelques heures les nouveaux boucs émissaires à sacrifier sur l’autel de l’Histoire afin d’exorciser cette "étrange défaite" (2) des élites européennes. Ces dernières se sont bunkerisées dans une vision uniquement économique du référendum alors que la question posée est existentielle et politique. Elles étaient tout simplement "hors sujet", une fois de plus. De fait, l’état de confusion qui transparait sur les ondes au lendemain de ce séisme démocratique révèle non seulement l’état de surprise de nos décideurs mais surtout l’absence sidérale de stratégie. Pour autant, quels que soient les constats que nous pouvons faire et les développements à venir, que signifie sur le fond ce Brexit?
 
De quoi s'agit-il ?
En fait il n’y a rien de vraiment surprenant (3). Nous ne sommes que dans la continuité de ce processus de déconstruction, auquel nous assistons passivement depuis 30 ans, de tous les protocoles qui ont permis à notre monde occidental de concentrer les facteurs de pouvoir et de puissance depuis plusieurs siècles (4). Les cadres mis en place au fur et à mesure de tous nos accidents historiques : traités de Vienne, de Versailles et de Yalta sont désormais tous en logique de défaisance tant en termes d'autorité et de légitimité que de crédibilité. Derrière la chute du mur de Berlin, les peuples de l’Europe de l’Est, fortement soutenus par l’Ostpolitik d’Helmut Khôl et la "guerre des étoiles" de Ronald Reagan, ont provoqué la fin du communisme et la désintégration de l’URSS. Avec la chute du mur de Bruxelles, qui ne fait que commencer, les peuples de l’Europe de l’Ouest, sous la pression de la crise financière et des flux migratoires provoquent la fin de l’ultralibéralisme et la désintégration de l’Union européenne. Nous assistons juste à la mort des deux protocoles, déclinaisons de ces deux grandes idéologies de masse du siècle dernier que sont le capitalisme et le communisme, incarnées par les deux grands empires que furent les Etats-Unis et l’Union soviétique, dont la toute-puissance s’est affirmée sur les cendres de nos guerres fratricides en Europe. De la même façon, nous assistons sur le Proche et Moyen-Orient à la fin des accords Sykes-Picot comme à ceux du pacte du Quincy, qui furent les avenants des traités de Versailles et de Yalta, avec en contrepartie le retour des empires centraux…
 
L’Union européenne, qui est née de cette stratégie d’indivision mise en place par les alliés derrière les accords de Yalta pour empêcher l’Allemagne de redevenir un empire central, ne pouvait pas survivre à la chute du mur et à la réunification. Ce n’était qu’une question de temps. Les circuits financiers ont cru avec la chute du communisme que leurs stratégies avaient vaincu le "mal" à coup de dollars, de dettes et de bulles spéculatives. Persuadés qu’il n’y avait pas d’autre modèle viable et durable que le seul libéralisme économique, ils ont provoqué par leur vanité et leur cupidité la désintégration du modèle démocratique européen en moins de deux décennies. Le Brexit n’est que la résultante de la désanctuarisation de l’Occident au travers de la mondialisation, de l’ouverture des frontières et de la montée des flux migratoires, ainsi que des excès provoqués par les dérégulations et la financiarisation de nos économies. La chute de Lehmann Brothers peut être considérée, au même titre que le fut le retrait de l’armée soviétique d’Afghanistan en 1988, comme le second signal annonciateur de la mort de ces stratégies périphériques qui ont contenu l’Europe, certes dans l’opulence pendant 70 ans, mais dans une impuissance dangereuse et insoutenable face aux nouvelles réalités mondiales.
 
Contrairement aux affirmations des politiques et des éditorialistes, les peuples ne sont pas idiots. Ils peuvent avoir des intuitions salvatrices. Ce n’est pas parce qu’ils ne votent pas comme le souhaiteraient les élites au pouvoir qu’ils ne doivent pas être entendus et respectés. Le risque de dénaturer, voire de neutraliser, le peu de démocratie qui demeure encore actuellement dans nos pays n’a jamais été aussi fort tant au sein des synarchies qui contrôlent les rouages de l’Union européenne que des collectifs ou partis populistes qui surfent sur l’instabilité des convulsions politiques et sociétales que nous commençons à connaître. Nous vivons juste le début de la fin du "plus jamais ça " et le retour de l’imperium allemand sur le continent européen. Pour les Anglais, cette domination qui s’exprime en grande partie au travers des réglementations et contrôles imposés par Bruxelles, est tout simplement insoutenable sur le plan existentiel et stratégique. C’est historique et génétique : le Royaume-Uni, qui a la nostalgie de l’Empire, ne peut admettre d’être le vassal de l’Allemagne, sous prétexte d’être européen. C’est bien pour cela qu’il n’a jamais souscrit à l’Euro. Angela Merkel et surtout Wolfgang Schäubleont parfaitement compris le message.
 
De fait, les Anglais préfèrent revenir aux bases du souverainisme et au vieux bilatéralisme plutôt que de se laisser enfermer dans un pseudo fédéralisme qui n’en n’est pas un. Ce n’est pas le choix des Français qui préfèrent une forme de subordination passive afin de pouvoir couvrir les chèques sans provision de leurs dirigeants qui partent toujours du principe, comme l’avait affirmé Clemenceau au moment des "réparations", que "l’Allemagne paiera ! ". Les Anglais n’ont jamais oublié que l’infantilisme politique des Français face à l’imaginaire dominant allemand a toujours mené l’Europe à la guerre. C’est pour éviter cela, pour travailler la résilience et faire émerger une nouvelle maturité politique de part et d’autre du Rhin,  que le traité de l’Elysée a été conçu par les membres fondateurs de l’Union européenne. Mais c’est parce que sur le fond la substance de cette relation franco-allemande s’est progressivement vidée de sa substance que le Brexit a pris cette dimension sismique, au grand étonnement des élites européennes qui vivent dans leurs bulles technocratiques et médiatiques. Ces dernières n’ont pas perçu le décrochage des opinions et les peurs séculaires des peuples qui n’ont rien oublié des convulsions fratricides de ce vieux continent et son potentiel en termes de répliques mortifères. Pourtant tout est là pour rappeler aux peuples la fragilité de leur état entre les commémorations permanentes et les bruits de bottes à seulement deux heures de nos capitales dans les Balkans, sur la Mer noire, sur les rivages de la Méditerranée ou sur la Baltique.
 
Quel jeu d’acteurs ?
Il est très plaisant d’observer les politiques déclamer avec beaucoup d’assurance "il nous faut une autre Europe " "il faut inventer une nouvelle Europe ", "il faut de nouvelles institutions à l’Europe",  comme si notre vieux continent était un sujet fini, homogène et stable. Tous ceux qui ont travaillé sur cet espace savent qu’il n’en n’est rien. Au contraire, c’est sûrement l’espace-temps le plus complexe à gérer sur le plan économique et le plus difficile à piloter sur le plan politique tant la diversité des cultures, des histoires, des peuples est dense et éclatée sur le terrain. De fait, les jeux d’acteurs ne peuvent être simplifiés en observant le seul fonctionnement de l’Union européenne qui ne reste qu’une vitrine virtuelle, les décisions se prenant ailleurs. Il suffit de fréquenter les couloirs de Bruxelles, notamment ceux de la Commission avec ses jeux de lobbies qui dominent en arrière-plan chaque négociation, pour comprendre la réalité et la complexité des niveaux d’affrontements intergouvernementaux et surtout l’importance des stratégies nationales, voire régionales, dans ce maelstrom de 27 nations, dont les intérêts particuliers sont de plus en plus supérieurs aux intérêts généraux. Il suffit de suivre les confrontations au cours de ces derniers mois sur l’immigration et sur la non gestion de l’espace Schengen tant sur les rives de la Manche, les rivages de la Méditerranée que sur les marches des pays du groupe de Višegrad, pour avoir une illustration souvent consternante de ces réalités… L’Allemagne n’est pas la dernière à montrer l’exemple sur ces sujets avec sa stratégie unilatérale et sans concessions qui va bien au-delà la question de l’encadrement des déficits budgétaires et les politiques d’austérité tant décriés notamment par les Français…
 
Dans ce jeu d’acteurs, le Royaume-Uni est maître de l’agenda et piège le vieux continent. Puisqu’il souhaite redevenir souverain, il n’a pas d’autres choix que de privilégier en premier lieu sa stabilité politique interne et de contenir les pulsions de séparatismes manifestées par l’Ecosse et l’Irlande du nord. L’UE attendra que les partis anglais aient d’abord redéfini leur mode de fonctionnement et que le pays puisse retrouver sa robustesse légendaire. Contrairement à ce que pensent les chroniqueurs, le Royaume-Uni est en position de force. L’Allemagne n’a pas d’autre choix que de patienter, la France n’a pas d’autre issue que de s’agiter, l’Italie n’a pas d’autre voie que de se préparer à une crise majeure. Ces trois pays fondateurs sont de plus contraints par leurs propres agendas électoraux avec des dirigeants qui sont en perte de crédibilité et de légitimité tant au sein de leurs majorités que vis-à-vis de leurs électeurs. Ils ne peuvent même pas bénéficier du support de leur principal allié qui est lui-même engagé dans une bataille électorale peu banale pour la fin 2016 avec le duel Trump / Clinton. Ces convergences d’agendas électoraux ne peuvent que faire le jeu des Anglais !
 
En marge de ces jeux de majors, les "petits pays" peuvent surprendre à l’instar de ce qui s’est passé lors de la chute du mur de Berlin. N’oublions pas qu’au-delà la dissolution de la RDA, il y a eu la décomposition de la Tchécoslovaquie en deux pays, la sortie très rapide de la Hongrie du PAVA, puis des pays baltes, ainsi que l’implosion de l’ex Yougoslavie, le tout en quelques mois… Beaucoup pensent que cet effet domino n’est pas possible au sein de l’UE, que la comparaison n’est pas transposable à l’onde de choc du Brexit et que finalement les conséquences seront mieux contenues et maîtrisées car l’Europe est beaucoup plus puissante économiquement que ne l’était l’URSS… Pourquoi pas, les Soviétiques raisonnaient de la même façon, ils étaient persuadés que l’Armée rouge était toute puissante et que personne ne pourrait la défier sur leur espace vital. Au moment de la chute du mur, les dirigeants se sont réunis pour tenter de montrer un front uni, mais ils sont restés atones, contemplant le jeu de domino qui se déroulait sous leurs yeux impuissants. De même, ils ont vu émerger des dirigeants qui étaient inconnus. Il serait peut-être intéressant et prudent de suivre ce que vont faire des pays comme les Pays-Bas, l’Espagne toujours ingouvernable avec un risque de 'fractalisation' régionale, et de façon peut-être inattendue, les pays du groupe de Visegrad ainsi que les pays de la Baltique qui ne partagent absolument pas les postures dominatrices des majors de cette crise. N’oublions pas par ailleurs que la Grèce reste en embuscade et qu’elle pourrait de nouveau relancer une sortie de l’Euro, voire de l’UE, du fait de l’intransigeance de ses créanciers, le passage des échéances de juin ayant été de nouveau très critique… 
 
Enfin, ne perdons pas de vue, au-delà les jeux internes au sein de l’UE, ce qui se joue sur la périphérie de l’Europe. Le Brexit ne peut que favoriser les postures d’affirmation des puissances centrales sur la Méditerranée orientale (Russie, Turquie, Iran), surtout avec le repositionnement américain, engagé par l’administration Obama, qui est en cours sur le Proche et Moyen orient (5). Il ne peut que donner également des idées aux Asiatiques (Chine, Japon, Corée) afin de récupérer au moindre coût nos actifs ou territoires stratégiques fragilisés par les divisions. Nous pouvons leur faire confiance pour savoir utiliser les fenêtres d’opportunité générées par notre absence de stratégie, nos indécisions et notre impuissance. Il suffit de suivre les réunions qui se succèdent à Bruxelles avec désormais les 28 moins un de l’UE pour se rappeler cette phrase de Sénèque résumant ainsi l’effondrement de l’empire romain : "Le Sénat se réunissait mais ne décidait plus". Les marchés ne s’y trompent pas avec l’équivalent de deux fois la valeur du PIB français détruit en 48h et l’intervention massive des banques centrales, d’autant que le Brexit rouvre le dossier d’une nouvelle crise bancaire mondiale avec en arrière-plan la question de l’état des dettes souveraines et des "shadow banking" (6) qui pourraient s’avérer beaucoup plus critique qu’en 2008… Mais nos dirigeants n’y croient pas, à l’instar des dirigeants communistes qui ont mis du temps à comprendre que l’URSS était morte avec la chute du mur de Berlin… Il a fallu 20 ans aux Russes pour l’admettre tant les croyances étaient ancrées dans leurs cerveaux… Il est possible qu’il faudra de nouveau l’espace d’une génération pour amortir les effets de nos propres croyances qui placent les vertus du couple croissance / dette au-dessus de tous les référentiels de vie.
 
Où sont les pièges ?
Le premier serait d’imaginer que les Anglais vont revenir sur leur décision, qu’ils rejoindront la rationalité des technocrates bruxellois et qu’ils feront plaisir à nos politiciens afin que ces derniers puissent brandir cette victoire à la Pyrrhus pour tenter de se faire réélire en 2017. Les Anglais ne sont pas aussi irrationnels qu’ils le laissent paraître au travers de leurs débats et postures extravagantes vis-à-vis des peuples de notre vieux continent. Tout choix commence par un renoncement. Il faut parfois savoir perdre pour mieux gagner. Désormais, pour retrouver un peu de souveraineté il y a un coût à payer. Jadis, il fallait passer par une guerre, aujourd’hui il faut juste savoir divorcer entre Etats au bon moment et avec un bon "disagio" (7). Nous pouvons faire confiance à la perfide Albion pour savoir gérer ses intérêts.  Elle l’a fait récemment à Hong Kong face à la Chine, elle devrait pouvoir le faire face à l’Allemagne.
 
Le second serait de sous-estimer les effets dominos, collatéraux et la rapidité des effets en chaîne produits par cette crise. Lors de la chute du mur de Berlin tout le monde a été surpris par la pression des peuples pour aller vers plus de liberté et pour fuir le communisme. Il se peut que le mouvement engagé par le Brexit réveille de nouveau une forte aspiration vers plus de liberté et pour un rejet massif de l’enfermement orwellien imposé par les marchés et les technostructures ultralibérales de Bruxelles. Les signaux faibles sont présents dans tous les pays européens et il suffit de très peu de choses pour que des vagues de fond se révèlent. Après, personne ne peut augurer de ce qu’elles pourront produire. Dans les années 90, elles ont été canalisées par un Helmut Kohl visionnaire au travers l’Ostpolitik et par la reconstruction qui avait été anticipée. Actuellement, personne ne peut affirmer qu’il y a réellement une vision et un pilotage de la crise, du moins pour le moment, les Allemands restant toujours très secrets et prudents sur leurs stratégies moyen / long terme.
 
La troisième serait de surestimer la robustesse de nos sociétés face à cette implosion du système européen. Nos gouvernances sont faibles, très faibles. Nos systèmes bancaires sont très vulnérables malgré toutes les précautions prises pour ne pas réitérer les frayeurs de 2008. Des pans entiers de notre patrimoine économique, notamment en France du fait de notre perte de compétitivité, sont "ramassés" chaque semaine par des investisseurs étrangers. Par ailleurs, les pressions sécuritaires et migratoires au sein de nos sociétés sont de plus en plus vécues comme insupportables par les populations qui ont compris que leurs espaces–temps étaient désormais totalement désanctuarisés. Le Brexit, au-delà l’éclatement de l’Union européenne, pourrait très bien générer des convulsions internes au sein de nos pays, le Royaume-Uni n’étant pas exempt de ce type de pulsions avec les séparatismes écossais et notamment irlandais, qui a alimenté encore très récemment une guerre civile très meurtrière. L’Europe a déjà connu maintes fois ce type de scénario où avant de s’affronter entre pays, les effondrements sur les champs de conviction se sont d’abord traduits par des guerres civiles dramatiques. Tous nos traités, de Westphalie à Yalta, n’ont eu de cesse d’essayer d’apaiser nos divisions et pulsions fratricides (8). N’oublions pas que tous ces artifices juridiques sont très fragiles et que tous les demi-siècles ils ont été pulvérisés par les nationalismes et les totalitarismes de toute sorte chaque fois que la lâcheté l’a emporté sur la lucidité et le courage.
 
Qui peut faire quoi ?
Tout le monde a bien compris que derrière les résultats du Brexit sonnait le clairon annonçant la mort du "plus jamais ça". Angela Merkel l’a rappelé en premier dès l’annonce des résultats, consciente de la responsabilité qui pèse sur ses épaules. L’Anglais a certes ouvert la boîte de Pandore, mais qui pouvait le faire mieux que lui ? Il a dans ses gènes cette culture de l’audace et du risque qui le caractérise. Perdre ne lui fait pas peur, c’est juste une question de survie et de dignité… Le Français, malade de l’Europe, comme d’habitude va essayer de jouer toutes les combinaisons et alignements possibles, non pas pour tenter de sauver l’UE dont il se moque, mais pour sauver les élections présidentielles à venir… Il a tout à perdre et constitue indéniablement le maillon faible du dispositif. Sa seule tactique est de prendre tout le monde en otage en jouant médiatiquement la victime idéale afin d’éviter d’être le prochain sur la liste (9). Dans cette perspective, plutôt que discourir sur un éventuel "Frexit", il devrait surveiller de près Wolfgang Schäuble qui ne supporte plus notre incapacité à réformer le pays….
 
Quant à l’Allemagne, elle a de nouveau toutes les cartes en main, comme lors de la chute du mur. Aujourd’hui les dirigeants allemands sont face à une nouvelle échéance stratégique avec la mise en échec de cet ultralibéralisme qui a pris les commandes du fonctionnement de notre coexistence européenne. Sauront-ils et auront-ils le temps de mettre en œuvre une stratégie d’apaisement et de reconfiguration politique des institutions et du fonctionnement européen ou seront-ils ceux qui annonceront, comme Gorbatchev et Eltsine pour le communisme, l’acte de décès du rêve européen ?  
Angela Merkel finira peut-être paradoxalement comme son homologue russe avec un prix Nobel de la paix tout en ayant contribué à rouvrir la boîte de Pandore des convulsions fratricides européennes. Tout repose sur ses épaules, l’Europe étant désormais plus allemande qu’européenne. Dans ce contexte, les Anglais n’ont fait que remettre à l’ordre du jour les vieilles questions de souveraineté et de gouvernance posées depuis 1870 et qui n’ont jamais été véritablement réglées sur le fond. Telle est la morale du Brexit : il ne s’agit que d’un simple retour à la case départ pour tout le monde ! Les masques tombent, l’Histoire toujours tragique frappe de nouveau à nos portes.
 
(1) Le Royaume-Uni avec un PIB de 3 000 milliards en 2016 est classé à la 8ème position en termes de parité de pouvoir d’achat et à la 5ème position en termes de PIB nominal, soit un PIN par habitant de 47 200 $.
Cf.
http://www.lemoci.com/fiche-pays/royaume-uni
(2) Relire à cet effet "L’étrange défaite" de Marc Bloch
(3) Cf. Edito de Xavier Guilhou – septembre 2015 "L’Europe est morte… Vive l’Europe !"

http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/L-Europe-est-morte.pdf

(4) Cf. "Qu’est-ce qui nous arrive ? Peut-on encore choisir notre avenir ? "Réflexions à plusieurs mains avec et sous la direction de Mac Halévy. Editions Laurence Massaro juin 2016.
(5) Edito Xavier Guilhou : "Grèce, Ukraine, terrorisme, ils n’oseront pas" fév. 2015

http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/Ils%20n%20oseront%20pas.pdf

(6) La finance de l'ombre ou shadow banking, finance fantôme ou encore système bancaire parallèle, désigne l'ensemble des activités et des acteurs contribuant au financement non bancaire de l'économie.
http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/08/25/20002-20150825ARTFIG00105-shadow-banking-tout-comprendre-sur-la-finance-de-l-ombre.php
(7) Disagio : terme d'origine italienne, utilisé dans le monde du trading, et désignant la différence pouvant exister entre la valeur nominale d'un bien, et sa valeur réelle.
(8) Cf. Henri Kissinger. "L’Ordre du monde",
(9) Cf. édito de Xavier Guilhou "Prises d’otage…ou archaïsmes suicidaires" juin 2016

http://www.xavierguilhou.com/Clients/Guilhou/site_xavier.nsf/Libs/PDF.img/$FILE/Prises-otages-ou-archaismes-suicidaires.pdf

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