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HADDAD  Mezri

HADDAD Mezri

Né le 2 juillet 1961
Marié - 2 enfants
 
Philosophe
Ancien Ambassadeur


Doctorat de philosophie morale et politique
   Problématique des rapports entre l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel dans l’Islam et dans le Christianisme.
DEA de philosophie morale et politique
   Matérialisme historique et lutte des classes chez Karl Marx
Maîtrise de philosophie morale et politique
   L’idéologie communiste et l’islamisme : analyse et perspective. Une étude politico-philosophique 
Maître de conférences en théologie catholique (Premier candidat de tradition musulmane qualifié)
 
Réalisateur et maquettiste de la Revuede la Radio Télévision Tunisienne (1982-1983)
Chercheur au Centre de recherche sur la Pensée antique (grecque), associé au CNRS (1991-1994)
Chercheur au Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales, associé au CNRS (1999-2001)
Enseignant d’histoire à Paris VII - Denis Diderot, UFR Géographie, Histoire et Sciences de la Société (1999-2001)
Conseiller politique auprès de la rédaction de l’hebdomadaire indépendant Réalités (depuis 2000)
Ambassadeur de Tunisie auprès de l'UNESCO
 
Ouvrages
Introduction à la pensée islamique - ouvrage d’Histoire des idées politiques (1990, réédition 1991 et 1992)
Islam et athéisme, dans Rétrospective (2000)
Le politique est coupable, pas le religieux - ouvrage collectif intitulé L’islam est-il rebelle à la libre critique ? (2001)
Symbiose et non osmose, diversité et non dilution - ouvrage collectif intitulé "Arabofrancophonie" (2001)
Du théologico-politique comme problématique commune à l’islam et au christianisme –
      ouvrage collectif intitulé Pour un Islam de paix (2001)
Réflexion sur l’islam et le christianisme dans leur rapport au personnalisme –
      ouvrage collectif intitulé La Personne et son avenir (2002)
Non Delenda Carthago - Carthage ne sera pas détruite - Autopsie de la campagne antitunisienne (2002)
Rôle du dialogue des religions pour asseoir les fondements de la paix –
      ouvrage collectif intitulé Du dialogue euro-arabe, exigences et perspectives (2003)
L’information et la continuité culturelle entre les Arabes et l’Occident (2004)
Tunisie : des acquis aux défis - ouvrage collectif (2004)
Violence anomique ou violence atavique ? –
      ouvrage collectif (direction de Raphaël Draï et J-François Mattéi) intitulé La République Brûle-t-elle ?
Essai sur les violences urbaines françaises (2006)
Genèse de la dissidence dans l’islam des origines - Préface au livre La grande discorde de l’islam (2006)
Peut-on considérer le Comparatisme comme pierre angulaire du dialogue entre les religions et les civilisations et comme  
     fondement éthique et épistémologique de la Tolérance ? – ouvrage collectif intitulé Dialogue des Religions d’Abraham pour la
     tolérance et la paix (2006)
Du théologico-politique dans l’islam et dans le christianisme (2007)
Histoire universelle des idées politiques (2 volumes), en négociation avec Grasset et La Table Ronde (2007)
La face cachée de la révolution tunisienne. Islamisme et Occident : une alliance à haut risque (2012)
 
Nombreuses collaborations
Près de 500 articles publiés dans les domaines culturel, politique et relations internationales, dans la presse écrite arabe (Al-Moharrer, Al-Hayet, Al-Watan,Réalités, Al-Quds) et française (Libération, Le Figaro, Le Monde, Jeune Afrique, Marianne, Le Point, Afrique Asie…)
dont :
 
Religion et politique - Jeune Afrique n° 1979 - 15-21 décembre 1998
Discours de la méthode islamiste - Marianne - 3 janvier 1999
Voile islamique : la loi au-dessus de la foi - Le Figaro - 14 octobre 2003.
L’islam, otage des talibans – Libération - 21 mars 2001
Allah, que de crimes en ton nom ! - Le Monde - 9 mars 2001
La Tunisiene vit pas un cauchemar - Le Monde - 6 février 2001
Le virus théocratique - Le figaro - 3 octobre 2001
Les leçons d’un attentat - Le Figaro - 20 avril 2002
Du droit-de-l’hommisme - Le Figaro - 4 novembre 2002
Aux sources du refus français - Le Figaro - 26 février 2003
L’intégrisme, une chance pour la laïcité ! - Le Figaro - 20 février 2004
Un spectre hante l’Hexagone : l’activisme islamiste - Le Figaro - 28 juin 2003
Par-delà le Bien et le Mal – Libération - 19 septembre 2001
Prélude au choc des civilisations – Libération - 15 avril 2003
Europe-Turquie : le marchand de tapis et la stripteaseuse – Libération - 31 décembre 2004.
Discours américain et méthode tunisienne - Le Figaro - 28 mars 2005
SMSI : les véritables enjeux de Tunis - Tribune de Genève - 30 septembre 2005
La Shoah, second péché originel ou l’humanisme en question - Réalités n° 1042 - 15 décembre 2005
Islamisme et démocratie : lequel dissout l’autre ? - Le Monde - 4 février 2006
Vrais et faux ennemis de l’islam – Libération - 26 septembre 2006
Plaidoyer pour une éthique de la responsabilité - Le Figaro - 6 octobre 2006
Les limites de la perestroïka turque - La Libre Belgique - 8 novembre 2006
Les effets pervers d’une loi vertueuse - Le Soir (Belgique) - 18 octobre 2006
 
Conférences
En FRANCE, Université Paris II-Assas, Université Paris IV-Sorbonne, Université Paris VII-Jussieu, Maison universitaire du Maroc (Paris), Centre culturel égyptien (Paris), Institut du Monde Arabe (Paris), UNESCO (Paris), Institut Hannah Arendt (Paris), HEC (Jouy en Josas), Sénat (Paris)
en BELGIQUE, Université Libre de Bruxelles
en GRANDE BRETAGNE, London School of Economics
au CANADA, Université Laval
aux ETATS-UNIS, Georgetown University
au QATAR, Palais des Congrès
en TUNISIE, Faculté de Droit et de Sciences Politiques, Institut de Presse et Sciences de l’Information, Institut supérieur de Théologie (Tunis), …
en SUISSE, au Palais des Nations Unies (ONU, Genève)
 
Membre-Sociétaire de la Société des Gens de Lettres de France (SGDL), fondée en 1838 par H. de BALZAC et V. HUGO
Membre du Conseil d’Administration de Daedalos Institute of Geopolitics, Nicosie, CHYPRE
Membre fondateur de l’association Synergie France-Tunisie (Paris)
Fondateur et Secrétaire Général du CLPFT, le Cercle des Libres Penseurs Franco-Tunisiens (Paris)
Membre du Rassemblement des écrivains arabes
Membre de la Fondation des philosophes arabes.

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Du passé, ne faisons pas table rase

Publié dans De par le monde

C’est sur un support médiatique tunisien que j’ai voulu d’abord publier cette ultime tribune parce que je l’adresse principalement au peuple et surtout à la classe politique tunisienne toutes tendances confondues.
Je ne suivrai pas le conseil de Maurice Maeterlinck, "s’il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-là". Qu’on oublie un seul instant l’auteur de cette tribune qui, tout de suite après sa publication, va se taire, mais pas à jamais comme le souhaitent certains. Dans trois mois, je publierai mon témoignage et je m’expliquerai sur mon passé d’opposant de la première heure, sur mon exil de onze ans, sur les raisons de mon ralliement à l’Etat sous la férule de l’ancien régime, sur ce que j’ai tenté de faire au sein de celui-ci ces dernières années et, surtout, sur ces deux derniers mois que notre pays vient de vivre.
C’est de l’avenir immédiat de la Tunisie qu’il s’agit ici. Le 14 janvier dernier, en fin d’après midi, contre toute attente, Ben Ali est tombé. Je ne regrette pas sa chute même si je ne l’ai pas rêvée. Comme je l’avais écrit dans ma lettre de démission dans la matinée du 14 janvier et dont Le Monde a eu l’exclusivité, je voulais qu’il change, qu’il écarte à jamais le Raspoutine de Carthage, Abdelwahab Abdallah, qu’il arrête et juge les prédateurs et les corrompus, qu’il procède à des réformes politiques profondes. En vain.
Je sais que tout le monde célèbre aujourd’hui la "révolution du jasmin" et que je devrais, par opportunisme ou raison politique, m’y associer, mieux vaut tard que jamais. Mais il se trouve que la raison qui a guidé toute ma vie ma réflexion autant que mon action, c’est la raison philosophique. Le dilemme, c’est que je n’ai jamais eu l’âme d’un révolutionnaire mais l’esprit d’un réformateur. Je n’ai jamais été séduit par Sartre auquel j’ai toujours préféré, admiré même, Raymond Aron.
La "révolution du jasmin", je l’observe de loin et je la vois jour après jour s’éloigner de son essence et de sa finalité première. Elle commence à dégager comme une odeur de soufre, de sang et de règlement de comptes. Je ne voudrais pas qu’elle ressemble ni à la Révolution française, ni à la Révolution bolchévique, ni encore moins à la révolution khomeyniste. Je voudrais qu’elle conserve sa pureté morale, son originalité et son exemplarité; en un mot, sa tunisianité.

Je peux comprendre qu’après 23 ans de musellement, le peuple ait besoin d’exprimer sa colère et sa liberté recouvrée. Mais ce peuple doit comprendre à son tour qu’en l’absence de la paix civile et de l’Etat de droit, la liberté devient un poison mortel ; qu’il n’y a pas de paix civile sans la permanence de l’Etat. C’est l’un des plus illustres précurseurs de la Révolution française qui disait : "La liberté est un aliment de bon suc et de forte digestion; il faut des estomacs bien sains pour le supporter". Et c’est le même Rousseau qui disait : "S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes".
En disant cela, je ne suis pas dans l’essentialisme, l’ethnocentrisme ou le culturalisme suivant lequel certains peuples sont prédisposés à la démocratie et pas d’autres. J’ai au contraire toujours défendu la thèse contraire en insistant sur le réformisme et sur le gradualisme dans la quête de la démocratie en terre d’Islam. Par sa révolution, le peuple tunisien a démontré qu’il n’accepte plus la servitude volontaire, qu’il mérite amplement d’être libre. Il lui appartient désormais de montrer sa maturité pour la démocratie.
Or, ce qui se passe depuis la chute de Ben Ali suscite l’inquiétude. La foule qui manifeste et qui hurle "Dégagez vermine", "Jugeons tous les ministres de l’ancien régime" n’est plus spontanée mais manipulée. Le régime qui s’est effondré n’était ni pétainiste ni national socialiste et les ministres qui l’ont servi n’étaient pas tous d’affreux autocrates ou des corrompus. Mohamed Ghannouchi est l’un des meilleurs économistes du pays à qui la Tunisie doit sa croissance, mise à mal aujourd’hui. Kamel Morjane est l’un des meilleurs diplomates du pays qui a passé une grande partie de sa carrière en tant que haut fonctionnaire international au sein du Haut commissariat des Nations unies (HCR). Ahmed Friaâ, agrégé de mathématiques et ancien des Ponts et chaussées, est un démocrate que Ben Ali a écarté depuis des années. Moncer Rouissi qui est un sociologue au parcours progressiste a été lui aussi écarté.
Jusqu’à l’organisation des élections, la Tunisie a besoin de ces hommes compétents et intègres. Il y en a d’autres. Je rends hommage au passage à Mustapha Filali et je salue le courage et le sens politique d’Ahmed Néjib Chebbi, de Maya Jeribi, de Taïeb Baccouche et de Mustapha Ben Jaffar, en dépit de sa démission du gouvernement provisoire sous la pression de la rue. Il faut se souvenir de la France post-collaborationniste. Même après le retour triomphal de de Gaulle en 1945, passées les premières purges sous la pression des communistes, les hauts commis de l’Etat sont restés en poste et certains s’y sont maintenus jusqu’à la présidence de François Mitterrand !

La foule, galvanisée par certains opposants jusqu’auboutistes y compris l’Ugtt, cette grande muette depuis 23 ans et dont la surenchère aujourd’hui n’a d’égale que la platitude d’hier, exige aussi le départ de tous les anciens ministres et la disparition du RCD. Du RCD, je n’en ai jamais été membre, mais ce rassemblement n’était pas un parti nazi et ses cadres et militants ne sont pas des fascistes. Comme toutes les administrations et structures de l’Etat, le RCD a été gangréné par le clientélisme et le culte de la personnalité. Il faudrait en extraire les mauvaises herbes, rappeler ceux qui l’ont quitté ou en ont été exclus et le rebaptiser : soit PSD, son nom jusqu’en 1988, soit le ramener à sa forme originelle de Néo Destour. Ce parti fondé par l’illustre et inégalable Habib Bourguiba ne doit pas disparaître. Et ceux qui dans l’effervescence révolutionnaire veulent aussi juger la république de Bourguiba dévoilent déjà le type de régime qu’ils entendent instaurer. Bourguiba, dont Ben Ali et ses acolytes ont voulu effacer toutes traces, doit rester ce père de la nation, ce fondateur de la république, ce libérateur de la femme, cet allié de l’Occident qui a su incarner l’esprit du peuple et contribuer de façon décisive au rayonnement de la Tunisie dans le monde. Le bourguibisme a un avenir en Tunisie.
Cet impératif irresponsable et insensé de faire le procès de la Tunisie depuis 1956 est un signe qui annonce la couleur du futur régime. Le signe contraire, celui qui indiquera que la Tunisie est sur la bonne voie démocratique, serait d’inclure dans la nouvelle Constitution la séparation du religieux et du politique. Ce n’est pas pour exclure les islamistes d’un processus démocratique auquel ils ont le droit de participer, mais c’est pour rappeler que la démocratie, la véritable démocratie implique la sécularisation que je ne confonds pas avec le laïcisme. Les Tunisiens n’ont pas attendu 55 ans pour avoir une "démocratie islamique", mais pour obtenir une démocratie identique à celle qui a fait la grandeur de la France et la splendeur des Etats-Unis.
L’auteur de l’ancien régime et la révolution, le très fin observateur de la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville, écrivait : "En s’unissant aux différentes puissances politiques, la religion ne saurait donc contracter qu’une alliance onéreuse. Elle n’a pas besoin de leur secours pour vivre, et en les servant elle peut mourir". Le père de la renaissance islamique (la Nahda), Mohamed Abdou, contemporain de Tocqueville, ne disait pas autre chose : "Chaque fois que la politique a investi la religion, elle en a anéanti les fondements et dévié l’esprit". Il en va de même chaque fois que la religion a investi la politique. Que ceux qui planchent sur la rédaction de la nouvelle Constitution y pensent. Que la classe politique médite cet ultime appel patriotique. Peut-être qu’au moment où cette tribune sera publiée les anciens ministres que j’ai cités ne feront plus partie du gouvernement intérimaire. Ce serait une grande perte pour la Tunisie et le symptôme que notre pays va devoir affronter une phase troublante et porteuse de tous les périls. Alea jacta est.

Mezri Haddad, Philosophe et ambassadeur démissionnaire de la Tunisie auprès de l’Unesco
Paru dans La Presse de Tunisie.tn, 28 janvier 2011

La crise iranienne ou la fin du mythe théocratique

Publié dans De par le monde

À partir d'une fausse prémisse, on arrive toujours à une fausse conclusion. Ainsi, lorsqu'on considère que le régime iranien est une démocratie islamique parfaitement respectable, l'on déduit que la crise qui vient de secouer ce pays n'est pas structurelle mais conjoncturelle, qu'elle n'est pas profondément idéologique mais vaguement politique, que les événements sanglants qui se déroulent en Iran ne traduisent pas un rejet du système théocratique mais tout simplement un dysfonctionnement du dispositif électoral qui serait au demeurant tout à fait démocratique. Les troubles en Iran n'auraient par conséquent rien d'exceptionnel : deux candidats à la présidence, l'un "réformateur", Mir Hossein Moussavi, l'autre "ultraconservateur", Ahmadinejad, se disputent démocratiquement le pouvoir. C'est une scène ordinaire de la vie démocratique iranienne. C'est cette normalisation d'un régime autocratique et anachronique qu'il faut d'abord infirmer. C'est cette banalisation et subversion de l'idéal démocratique qu'il faut dénoncer. Pire qu'un despotisme "ordinaire", le régime iranien est théocratique dans son essence et totalitaire dans son existence. Il est théocratique depuis la confiscation de la révolution par Khomeyni en 1979 et l'instauration du Wilayat al-Fakih (règne du guide suprême), une doctrine politico-ésotérique basée sur la fusion inextricable de l'auctoritas et du potestas et qui procède de la dogmatique la plus éculée du chiisme duodécimain et millénariste. Dans ce totalitarisme vert, l'autorité religieuse et le pouvoir politique reviennent entièrement au représentant de Dieu sur terre : le guide suprême, dont la sainteté n'a d'égale que l'infaillibilité.
Les Iraniens, tombés sous le joug des théocrates par un caprice de l'histoire, mènent aujourd'hui le même combat contre une oligarchie cléricale honnie par une société qui ne croit plus au mythe de la "cité parfaite et vertueuse" jadis et naguère promise par le tombeur du chah et qui découvre, grâce aux technologies nouvelles de communication, l'écart abyssal entre le monde réel à l'aube de ce XXIe siècle et l'univers orwellien dans lequel la cléricature entend la maintenir. Les manifestations qui ont désarçonné les mollahs par leur témérité, ouvrent un nouveau chapitre dans l'histoire de ce peuple. Par-delà l'explosion sociale qu'une manoeuvre électoraliste a provoquée, ces événements traduisent deux lames de fond aussi profondes que durables : un désenchantement politique et une désacralisation du régime que le guide suprême a exaspéré en donnant l'ordre à sa milice (les bassidjis) de réprimer les contestataires. Défiance exceptionnelle et lourde de conséquences, ces
derniers ont défilé à Téhéran aux slogans inédits de "mort à Khamenei". La non-soumission aux oukases du Torquemada chiite est un symptôme inquiétant pour la caste cléricale, qui se réfugie dans la répression, l'intimidation et la diversion en agitant l'épouvantail du complot étranger. Et pour cause, c'est la légitimité même du sacro-saint Wilayat al-Fakih qui est désormais ébranlée ?
Quoi qu'il en soit, l'antagonisme entre deux prétendants à la présidence, l'un qu'on dit "progressiste" et "réformateur", et qui est néanmoins un pur produit de la nomenclature théocratique : Mir Hossein Moussavi a été, en effet, pendant huit ans premier ministre à l'époque où Khamenei était président et l'ayatollah Khomeyni guide suprême ; l'autre, Ahmadinejad, un illuminé qui a fait du chantage au nucléaire, du pourrissement de la situation irakienne, du choc des civilisations et du négationnisme, l'axe central de sa politique étrangère, cet antagonisme clanique n'est qu'un épiphénomène devant l'antagonisme structurel entre un peuple déterminé à recouvrer sa liberté et un pouvoir conscient que la moindre ouverture provoquera l'écroulement de l'édifice totalitaire. Les "réformateurs" et à leur tête Rafsandjani, ne militent pas pour abolir un régime auquel ils sont résolument attachés. Bien au contraire, ils manoeuvrent pour assurer le changement politique dans la continuité idéologique, se contentant d'améliorer l'image d'un État terni par les discours messianistes et jusqu'au-boutistes d'Ahmadinejad. Le rapport conflictuel entre société civile et pouvoir théocratique ira se radicalisant jusqu'au moment paroxystique qui provoquera la chute du régime.
C'est que les Iraniens savent qu'une théocratie ne se réforme point, mais se jette dans la poubelle de l'histoire. Ils savent aussi que l'émancipation sera dure à obtenir et que dans cette lutte décisive, le soutien du monde libre sera déterminant. De même que l'instauration de ce régime en 1979 a galvanisé les mouvements islamistes partout dans le monde arabe, sa chute contribuera à la décrue de cette idéologie qui, partout où elle est passée, n'a laissé derrière elle que ruine et désolation.

Gaza : la trahison ...

Publié dans De par le monde

Gaza : la trahison des clercs

(...) (site endommagé en 2013)
Bien plus que le spectacle tragique des enfants déchiquetés et des familles décimées, c'est le mutisme, en France, des archanges de la liberté et des droits de l'homme qui est incompréhensible et insupportable. On les a vus se mobiliser pour les Tchétchènes ou pour les Bosniaques - ce qui est bien louable -, mais pourquoi se taisent-ils sur le massacre quotidien de populations civiles palestiniennes ? Pourquoi ne dénoncent-ils pas, avec la même ardeur humaniste et la même prise de conscience, les actes criminels de l'armée israélienne à Gaza ?
Les centaines morts, pour la plupart des civils, et les milliers de blessés sont-ils des êtres inférieurs ou n'appartiennent-ils pas à cette humanité si chère aux universalistes, pour que la campagne de punition collective dont ils sont victimes aujourd'hui soit traitée avec autant d'indifférence ? Et, plus graves que l'omerta, les propos scandaleux de certains pharisiens qui établissent une responsabilité symétrique des coupables et des victimes, de ceux qui tuent et de ceux qui décèdent par centaines.

Celui qui pose ces questions n'est pas un prosélyte des causes intégristes, ni un zélote de l'activisme terroriste, ni un ignoble consommateur du poison antisémite.
Contre ces trois nécroses mortelles qui rongent certains de mes coreligionnaires et qui sont si contraires à l'islam, je me suis battu en prenant des risques. Chaque fois que les circonstances l'ont exigé, je n'ai pas hésité à blâmer les miens, au nom de ce que je prenais pour des valeurs universelles, au nom d'une coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens, au nom d'une fraternisation entre juifs et musulmans.
J'ai dénoncé l'imposture démocratique qui a hissé le Hamas à la tête de Gaza. Je craignais pour le déjà agonisant processus de paix, je redoutais le choc des civilisations, j'appréhendais le totalitarisme théocratique que devaient subir les habitants de Gaza en les isolant du reste du monde.

Le Hamas n'a pas eu le temps de transformer Gaza en enfer. Israël et l'Egypte, avec la complicité active des Etats-Unis, ont précipité ce funeste destin. Durant deux longues années, comme les Irakiens avant la chute de Saddam Hussein, 1,5 million de Palestiniens ont été mis en quarantaine. Gaza est devenue une "prison à ciel ouvert", reconnaissait Stéphane Hessel. 
Aucune chance n'a été donnée aux dirigeants du Hamas de négocier avec l' "ennemi" qui les avait jadis et naguère soutenus contre le Fatah, à l'instar de l'administration américaine dans son appui à Ben Laden contre l'URSS ! A l'époque, les stratèges d'Israël et les "terroristes" du Hamas s'entendaient si bien pour isoler Yasser Arafat, l'humilier et le dépouiller de tous les attributs du pouvoir ! Les attentats-suicides du Hamas avaient payé. Israël a ainsi renforcé la légitimité martyrologique du Hamas en brisant la légitimité historique d'Arafat, double fiasco qui a conduit à l'apothéose électorale de l'organisation islamiste. Et Israël a continué avec l'héritier sans héritage qu'est devenu Mahmoud Abbas.

L'unique compromis qu'Israël, sous l'insistance de l'Egypte, a fini par concéder, c'est la signature d'une trêve de six mois avec le Hamas, en contrepartie d'une levée bien contrôlée du blocus. Même à dose homéopathique, l'étau de ce blocus n'a jamais été desserré. Beaucoup moins pour alléger le calvaire des Gazaouis que pour entretenir leur image de protecteurs de la veuve et de l'orphelin et de résistants inflexibles à "l'entité sioniste", les maximalistes du Hamas ont fini par commettre l'irréparable : la rupture de la trêve le 18 décembre.
Est-ce une raison suffisante pour Israël de se lancer dans cette impitoyable guerre punitive à l'encontre de toute une population prise en otage par ses propres dirigeants ? On sait ce que vaut la vie d'un homme ou d'un enfant dans l'idéologie sacrificielle du Hamas. Mais comment les dirigeants israéliens peuvent-ils considérer la vie de ces enfants avec le même dédain ?


Selon Montesquieu, "le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe que les diverses nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et, dans la guerre, le moins de mal qu'il est possible". En temps de paix, Israël a imposé à la population de Gaza un blocus cruel et inhumain ; en temps de guerre, la puissante armée de ce pays n'hésite pas à tuer cinquante civils pour atteindre un combattant du Hamas. Autrement dit, éliminer les combattants du Hamas pour ce qu'ils font, et tuer les habitants de Gaza pour ce qu'ils sont. Est-ce cela, l'équité et la moralité ?
N'en déplaise à André Glucksmann, il y a bien eu disproportion entre l'erreur commise et le châtiment infligé. Aligner une armada militaire des plus sophistiquées et massacrer en douze jours plus de sept cents Palestiniens parce que le Hamas a lancé quelques roquettes bricolées qui ont fait quatre blessés et quelques dégâts matériels, cela s'appelle bien disproportion et démesure. L'hybris (démesure) est fille de Némésis (vengeance), et "la démesure, en mûrissant, produit le fruit de l'erreur et la moisson qui en lève n'est faite que de larmes", écrivait Eschyle.
Rien ne peut justifier un tel déchaînement qui ne laisse derrière lui que ruines, désolation, haine et candidats aux suicides. Ni les raisons bassement électoralistes en Israël ni les manoeuvres vaguement tactiques pour tester la discontinuité éventuelle ou la continuité probable de la future administration américaine dans sa gestion du conflit israélo-palestinien. Quant à la légende du petit David contre le méchant Goliath, elle est désuète et anachronique. Car même si plusieurs innocents civils ont été atteints par les abominable attentats-suicides, il y a bien longtemps que la sécurité d'Israël n'est plus menacée. Et pour cause, en termes de puissance militaire et de dissuasion nucléaire, Israël peut rayer de la carte qui il veut et quand il veut.


Ce n'est pas aimer Israël que de lui "souffleter l'imprudent patriotisme", comme disait Zola. Aimer Israël, c'est, à l'instar d'Hannah Arendt hier, de Tzvetan Todorov, de Gideon Levy et de tant d'intellectuels israéliens aujourd'hui, lui "dire la vérité, même si ça coûte. Surtout si ça coûte", comme disait Hubert Beuve-Méry, fondateur et directeur du Monde.
Aimer cet Etat né après l'innommable Holocauste, c'est le mettre en garde de l'ivresse de la puissance et de l'impunité. "Israël a toujours gagné les guerres et perdu les paix", disait l'illustre Raymond Aron. Il ne s'est pas trompé : avec celui qui lui a assuré tant de guerres, Itzhak Rabin, Israël a failli gagner la paix. On l'a assassiné et avec sa disparition, l'espoir d'une paix durable s'est évaporé. Mais tôt ou tard, lorsque les armes vont se taire et que cessera de couler le sang des Palestiniens, avec ou contre la volonté de Dieu, le destin du peuple hébreu croisera à nouveau la volonté d'un prophète.
Paru dans Le Monde, 13 janvier 2009

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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