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HUDE Henri

HUDE Henri

Né le 7 septembre 1954
Marié - 4 Enfants.


Philosophe

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm) (1974-79)
Agrégation en Philosophie (1977)
Doctorat in Philosophie (1990)
     Habilitation (1992) à diriger des recherches en philosophie.

Directeur du Pôle d’éthique au Centre de recherches des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC).
Ancien professeur en classes préparatoires au Collège Stanislas (Paris)
Ancien professeur d’Université à Rome
(Professore stabile. Istituto Giovanni Paolo II di studi su matrimonio e famiglia, presso l’Universita del Laterano).
Ancien directeur général du Collège Stanislas (Paris) 
 
Membre du comité de rédaction de la revue Commentaire (depuis 1992)
Membre du conseil d’orientation de l'Institut Montaigne (2001-2009) 
Membre du conseil scientifique de la revue Oasis (Venise) (depuis 2004)
Membre du conseil d’administration de l’association des Amis de St-Cyr et Coëtquidan (depuis 2005)
 
Ouvrages
Bergson(2 volumes) (1ère édition, 1989 and 1990), Paris, Editions Universitaires
     Reedited Archives Karéline (2009)
Ethique et politique,Paris, Editions Universitaires (1992)    
Philosophie de la prospérité. Marché et solidaritéParis, Economica(1994), 
Croissance et liberté. Philosophie de la prospérité(1995) - 2nd Volume, Critérion, Paris 
Mon testament philosophique, en collaboration avec Jean GUITTON, Paris, Presses de la Renaissance (1997)
Entretiens posthumes avec Jean Guitton,Paris, Presses de la Renaissance.(2001)
Ethique des décideurs,Paris, Presses de la Renaissance (2004) 
     Préface par Henri de Castries, Prix Montyon 2005 de l’Académie française
     Traduit en italien chez Cantagalli, Siena, (2010)
     A paraître en américain à IPS Press, en 2011. 
Parole et silence (Prolégomènes. Les choix humains), Paris (2009)
Démocratie durable. Penser la guerre pour faire l’Europe, Editions Monceau, Paris (2010)
 
Autres publications (sélection)
- ‘Il rinnovamento socio-politico’, (“Socio-political Renewal”), in Veritatis Splendor, testo integrale con comentaria filosofico-teologico tematico, a cura di Ramon Lucas Lucas, Presentazione del cardinal J. Ratzinger, San Paolo-Milano, 1994, p.375-381.
- "Dieu me jugera", Revue Catholique Internationale Communio, X, 1, 1985, p.62-75.
- ‘Democracja aristokraticzna a demokracja republikanska’, in Znak, (traduit en polonais par Maria Tarnowska), 4, 455, Krakow, 1993, p.128-138.
- ‘Pour une philosophie de l’argent’, L’amitié Charles Péguy, Bulletin d’information et de recherche, ‘Péguy écrivain’, 18ème année, n° 72, octobre-décembre 1995.  
- ‘Nuit de la foi et doute philosophique’ au Colloque international, Lisieux, 30septembre 4 octobre 1996, pour le centenaire de la mort de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ; publiée dans Une sainte pour le 3ème millénaire, Editions du Carmel, 1997, p.163-180.
- ‘Filosofia politica, mercado y solidariedad’, Congrès de l’Université Complutense de Madrid sur ‘Filosofia y solidariedad’ ; Revista Espanola de Pedagogia, n°205, Ano LIV, septiembre-diciembre 1996, p.395-407.  
- ‘La famille, fondement de la société’, in Anthropotès, 12/1, Istituto Giovanni Paolo di Studi su matrimonio e famiglia, Roma, juin 1996, p.21-50.
- ‘Paura di credere’, Nuntium, n°1, Rome, Laterano, mars 1997, p.88-95.
- Morale per una societa libera’, dans Nuntium, ‘Economia, diritti del unomo e cristianesimo’, Universita Lateranense, juin 1997. 
- ‘Economie, société et politique familiale’, Droit social, n°5, mai 1997, p.443-450.
- ‘En torno al respeto’, (“Around Respect”), in Humanitas, Santiago de Chile, Enero-marzo, 1997.
- ‘Présupposés philosophiques propres au biocentrisme ou à l’anthropocentrisme’, dans Anthropotès 13/1 (1997), Pontificio Istituto Givanni Paolo II per studi su matrimonio e familglia, pp. 69-90. 
- ‘La politique de l’investissement familial’, in Liberté politique, n°2, été 1997, p.139-149.
- “How to Defend Moral Values in a Free Society?”, Congrès international ‘Secolarismo e liberta religiosa’, Roma, 5-7 décembre 1995; published in dans Secolarismo e liberta religiosa. Secularism and Religious Liberty, Libreria editrice vaticana, Citta del Vaticano, 1998, p.78-85.
- ‘Jean Guitton’, in Heinrich M. SCHMIDINGER, Christliche Philosophie im katholischen Denken des 19. und 20. Jahrhunderts, Band 3, Moderne Strömungen in 20. Jahrhunderts, Verlag Styria, 1998, p.500-506.
- ‘101 thèses sur la liberté de l’éducation’, Liberté politique, n°5, été 1998, p.85-99.
- ‘Ci sara un bene comune nella nuova societa ?’ dans Etica e politica nella società del duemila, dir. Robert GAHL Jr., Armando Editore, 2001, p.65-77.
- ‘Idées sur la relation entre les fondations spirituelles de l’Europe et une conscience européenne de défense’, Colloque CIDAN, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 16 octobre 2003.
- Article: ‘Ethique, défense et gestion’, (“Ethics, Defense and Management”) dans Revue de gestion des ressources humaines, n° 56, Avril-Juin 2005, p.63-82.
- ‘Trois définitions du terrorisme’, dans la revue Oasis, Venise, Année II, n° 3, Mars 2006, ‘Ennemis inconnus. Al-Qaïda et les autres : que savons-nous vraiment du nouveau terrorisme ?’, p.15-17.
- ‘La géopolitique actuelle et la nécessité de la philosophie’, dans Oasis, Année II, n° 4, septembre 2006, p.23-25. 
- ‘Integrazione politica e dialogo culturale’, au Congrès international ‘Cristianesimo, Ebraismo e Islam: Esperienze di Incontro’, Bergame, Italie, 28-29 octobre 2006, La nuova Europa. Rivista internazionale di cultura, n°1, Gennaio 2007, La casa di Matriona, R.C. Edizioni, Seriate, (Bergame), Italie.
- “Reshaping Ethical Training for Future French Commissioned Officers”, International colloquium on ‘Ethical education and Training in the Military’, Mai 2006, Institute of Applied Ethics, Hull University, UK; published in Paul ROBINSON, Nigel DE LEE & Donald CARRICK (editors), Ethics Education in the Military, Ashgate, UK, Feb. 2008, p.109-118.   
- "Intuition et invention chez Bergson", dans Annales bergsoniennes, tome 4, PUF, sous la direction de Frédéric WORMS, Actes du Colloque sur ‘L’évolution créatrice de Bergson. 1907-2007’, tenu au Collège de France le 23/24 novembre 2007.
- ‘Ethique et vieillissement’, (“Ethics and Ageing”) colloquium of the « Institut de géopolitique des populations » and of the « Institut de recherches sur la géostratégie économique internationale » (IRGEI), held at the Assemblée nationale, 8 mars 2007, published in Yves-Marie LAULAN, Vieillissement mondial et conséquences géopolitiques, L’Harmattan, 2007, p.173-188.
- “A Few Reflections On the Critical Importance of Ethical Training Today for an Efficient Leadership Training in the Military”, in Military Studies and Technology : The Proceedings of the 14th Hwarangdae International Symposium, 2007.11.1/2, Korea Military Academy, p.23-43.
- ‘Guizot et le centrisme’, du livre d’Aurelian CRAIUTU, Le Centre introuvable. La pensée politique des doctrinaires sous la Restauration, traduit de l’anglais, Plon, 2006, dans Commentaire, Volume XXX, n°119, Automne 2007, p.856-858.
- ‘Bien commun, décision et intérêt général’.Aux éditions Marcianum Press, Venise, dansIl bene comune. La domanda antropologica, 3, acura di G. Richi Alberti, 2008.
- ‘Policier et soldat. Ressemblances et différences’; English translation, ‘“Of the Police and the Military”, une étude pour le Chef d’état-major des Armées, le Général Jean-Louis Georgelin, dans le cadre des travaux sur le Livre Blanc sur la Défense, 2008.
- "Benedicto XVI y Barak Obama en el Cercano Oriente", Humanitas, n° 55, Juillet-Septembre 2009, Santiago de Chile.
- “A Few Reflections On the Second Meeting ISODOMA”, Colloquium, Shrivenham, UK, on “Military Ethics & Education. Who Needs What, Where and When?” December 2009.
- "Sur l’identité de la France. Réflexions philosophiques", dans Liberté politique, Printemps 2010.
- "Le militaire : héros, victime et judiciarisé", Inflexions, automne 2010.
 
 
*  "Paura di credere", Nuntium, n°1, Rome, Laterano, mars 1997, p.88-95
*  "Morale per una societa libera", dans Nuntium, ‘Economia, diritti del unomo e cristianesimo’, Universita Lateranense, juin 1997
*  "Economie, société et politique familiale", Droit social, n°5, mai 1997, p.443-450
*  "En torno al respeto", (“Around Respect”), in Humanitas, Santiago de Chile, Enero-marzo, 1997
*  "Présupposés philosophiques propres au biocentrisme ou à l’anthropocentrisme", dans Anthropotès 13/1 (1997), Pontificio Istituto Givanni Paolo II per studi su matrimonio e familglia, pp. 69-90
*  "La politique de l’investissement familial", in Liberté politique, n°2, été 1997, p.139-149
*  "How to Defend Moral Values in a Free Society ?", Congrès international Secolarismo e libertareligiosa, Roma, 5-7 décembre 1995; published in dans Secolarismo e liberta religiosa. Secularism and
          Religious Liberty, Libreria editrice vaticana, Citta del Vaticano, 1998, p.78-85
*  "Jean Guitton", in Heinrich M. SCHMIDINGER, Christliche Philosophie im katholischen Denken des 19. und 20. Jahrhunderts, Band 3, Moderne Strömungen in 20. Jahrhunderts,
          Verlag Styria, 1998, p.500-506
*  "101 thèses sur la liberté de l’éducation", Liberté politique,n°5, été 1998, p.85-99
*  "Ci sara un bene comune nella nuova societa ?" dans Etica e politica nella società del duemila, dir. Robert GAHL Jr., Armando Editore, 2001, p.65-77
*  "Idées sur la relation entre les fondations spirituelles de l’Europe et une conscience européenne de défense", Colloque CIDAN, Strasbourg, Conseil de l’Europe, 16 octobre 2003
*  "Ethique, défense et gestion", (“Ethics, Defense and Management”) dans Revue de gestion des ressources humaines, n° 56, Avril-Juin 2005, p.63-82
*  "‘Trois définitions du terrorisme", dans la revue Oasis, Venise, Année II, n° 3, Mars 2006  "Ennemis inconnus. Al-Qaïda et les autres : que savons-nous vraiment du nouveau terrorisme ?", p.15-17
*  "Integrazione politica e dialogo culturale", au Congrès international Cristianesimo, Ebraismo eIslam: Esperienze di Incontro, Bergame, Italie, 28-29 octobre 2006, La nuova Europa. Rivista internazionale
          di cultura, n°1, Gennaio 2007, La casa di Matriona, R.C. Edizioni, Seriate, (Bergame), Italie
*  "Reshaping Ethical Training for Future French Commissioned Officers", International colloquium on ‘Ethical education and Training in the Military’, Mai 2006, Institute of Applied Ethics, Hull University,

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Être libéral (1)

Publié dans A tout un chacun

Chaque jour, nous entendons parler de libéraux, de libéralisme, d’ultralibéralisme, etc. Il nous semble qu’il s’agit surtout de politique. Pourtant, historiquement, le sens du mot "libéral" n’était pas d’abord politique, mais intellectuel et moral. Rappelons donc ce sens moins usuel, mais classique.

Les "arts libéraux"
Par exemple, on a parlé des "arts libéraux" depuis l’Antiquité classique, pendant tout le Moyen-âge, et jusqu’au 19ème siècle. Ils étaient au nombre de sept : grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique. Les arts libéraux n’étaient pas des "arts", au sens actuel des beaux-arts. Nous les appellerions plutôt des savoirs et des compétences, ou des savoir-faire, comme ceux des artisans, nommés ainsi à cause de leur art, de leur artisanat.
Les arts libéraux sont ceux qui ne servent qu’à cultiver en nous la qualité propre de l’homme libre. Ces arts "libéraux" étaient tenus pour nécessaires à la formation des "hommes libres". Les hommes libres, dans l’Antiquité, sont ceux qui ne sont pas esclaves. Mais un homme libre ne mérite pas son nom uniquement par son statut juridique et politique, ni par son indépendance. Seul l'esclave en fuite se contente d'indépendance. L'essentiel, c'est l'autodétermination. Qui doit commander et obéir dans la cité, doit s'y préparer par la qualité de son éducation, en grec sa paideia. Son éducation "libérale" - la pratique des arts de l’homme libre - a pour but de le qualifier comme citoyen.

L’éducation libérale
L’homme libre doit étudier successivement les lettres et les sciences. Pas seulement les unes ou les autres. Les lettres, ce sont les humanités, la connaissance profonde et classique de l'humain, étudiées comme il convient à partir du langage, qui est la caractéristique principale de l’homme.
L’homme libre saura écrire et parler avec ordre et clarté, raisonner logiquement et convaincre ; il saura aussi persuader, ayant étudié la nature humaine dans les grandes œuvres classiques des orateurs, poètes, historiens, tragiques et comiques. Comme il connaît l’homme, il sait ce qui le fait agir et vivre, il connaît le bien.
Il a formé son goût, le beau étant pour lui l’expression sensible à la fois du vrai et du bien. Il a étudié les mathématiques et l’astronomie, de sorte qu’il sait ce que sont les vérités exigeantes, les démonstrations rigoureuses, l'effort intellectuel, et il appréhende l’ordre du cosmos, en grec, et en latin, du monde. Ces deux mots signifient "beau" dans les deux langues.
L’homme libre étudie les sciences, non pas d'abord pour leur utilité technique (on disait "mécanique" dans l’Antiquité), qui n'en est qu'une retombée appréciable, mais pour saisir la vérité, l’harmonie du monde, pas seulement celle qui est beauté visible et parle aux sens, mais aussi l’harmonie invisible, celle qui se montre à l’esprit dans l’ordre des proportions du monde et de ses lois. L'amitié noble est la forme humaine de l'harmonie. Peut-être même est-elle divine.
Et c’est pourquoi il faut enfin qu’il étudie la musique, au double sens du mot, celui que tout le monde connaît, et celui du septième art libéral, qui consiste à contempler avec l’esprit l’harmonie universelle, à laquelle l’homme participe, et dont l’amour fait le sens de sa liberté. C’est dans cette harmonie que la musique, au sens de l’art des sons, éduque le corps, qui devient par elle homogène à l'âme, s'il s'agit d'une belle musique. La liberté d’ordre et d’harmonie, éthique et civique, telle est l’œuvre de l’éducation "libérale".

La vertu de "libéralité"
Une personne "libérale" possède la vertu de "libéralité", qui est le juste milieu entre l’avarice et son opposée, la prodigalité. Un être libéral est celui qui sait comment bien user de son argent. Son acte propre est de dépenser quand il le faut, comme et autant qu’il il le faut.
Son acte le plus noble est le don. La générosité désigne en français la qualité d’une personne prompte à donner et à se donner sans compter. Mais elle désigne au sens premier l’individu de bonne famille, et même de grande famille (gens), libre par excellence, et qui se plaît à donner. Aristote disait que le sens de la propriété, c’était de pouvoir donner. Si l’on ne possède rien, que peut-on donner ? Si l’on ne donne rien, à quoi bon posséder ? Le désir d’acquérir pour acquérir est sordide, le désir d’acquisition est juste, s’il sert de moyen au don. Qui ne sait pas donner vit en esclave de l’argent. Et comme la plupart des choses sérieuses, dans la cité, comportent un aspect financier, la société libérale devrait être celle que gouvernent des généreux.
Une façon de donner en même temps aux autres, à soi-même et à la cité consiste à dépenser pour faire de grandes choses. Cela s’appelle la magnificence (facere magna = faire de grandes choses). Qui construit un palais en offre la façade au peuple et le prestige à sa ville et à son pays. La libéralité, quand elle a les moyens, sait être magnifique. La grandeur, c’est l’horizon de la liberté. Aimer la liberté, ce n’est pas d'abord chercher une indépendance, mais c’est agir avec générosité, commander avec justice, obéir avec modestie.

Qu’est-ce qu’une société libérale ?
Je suppose qu’il est permis de parler de société libérale à partir du moment où l’on y rencontre une culture libérale (des arts libéraux), une éducation libérale, et un bon nombre d'individus libéraux, c'est-à-dire remplis de libéralité, débordants de générosité.
Jules César, qui a détruit la République romaine pour sauver l’Empire de Rome (son hégémonie mondiale) avait reçu une parfaite éducation libérale. Aussi a-t-il écrit : "Tous les hommes aiment la liberté." Il faudrait ajouter : tout être bien élevé ne conçoit pas la vie sans la liberté, ni la liberté sans l’harmonie comme son œuvre, sans la générosité comme son éthique, sans l’amitié comme son bonheur, et sans la grandeur comme sa mesure.
Une fois ceci rappelé, je veux bien parler de libéralisme. Je doute qu’un homme libre, je veux dire un homme libéral, ait beaucoup de goût pour les idéologies, y compris l’idéologie libérale, s'il y en a une. L'important, je crois, c'est de donner, autant qu'il se peut, au libéralisme un caractère "libéral" - au sens classique du mot. 
http://www.henrihude.fr/

Réflexions sur la Révolution arabe

Publié dans De par le monde

Un passionnant dîner en ville ... J’ai participé, voici une dizaine de jours, à un dîner fort instructif sur la révolution qui a enflammé les pays arabes. L’orateur principal, étranger à notre pays, est considéré chez lui comme un des meilleurs connaisseurs de ce sujet. Comme il s’est exprimé très ouvertement, mais à titre confidentiel, je ne dirai rien qui puisse me faire manquer à mes obligations de discrétion. Je ne rapporterai donc de ce dîner que les progrès qu’il m’a fait faire, en termes de compréhension (ou de sentiment de compréhension), de ce qui se passe là-bas.  L’orateur a pris une trentaine de questions et y a répondu de manière très claire, concise et synthétique. Je n’en garderai que les plus importantes, me contentant de recopier mes notes, y ajoutant quelques réflexions personnelles. 

"Peut-on parler d’un printemps arabe ?"
Pour l’instant, il serait plus juste de parler de coups d’Etat arabes. Si l’on y regarde de près, on observe que, même en Tunisie, le pouvoir n’a pas beaucoup changé de mains. Les deux principaux acteurs politiques dans ces pays sont l’armée et les islamistes. 
          Premier commentaire :

Pendant que l’orateur parlait, j’avais envie  de recourir à une comparaison historique avec le bas Moyen-Âge occidental. Il y avait alors deux grandes forces sociales, la noblesse et le clergé. Bien sûr, l’Armée arabe n’est pas une noblesse, les islamistes ne sont pas un clergé. Toutefois, l’analogie ne me semble pas saugrenue. 
Ces pays vivent dans ce que nous n'avons jamais expérimenté en Europe, et qu’on pourrait appeler un Moyen-Âge postmoderne. Ou mieux encore, ils ont tous les âges à la fois, et ils vivent dans tous les siècles à la fois. De là l’extraordinaire complexité des problèmes qu’ils rencontrent, tous en même temps, inséparables, alors que l’Europe a eu à les affronter les uns après les autres. Ces révoltes arabes ressemblent terriblement à des jacqueries urbaines médiévales. La différence, c’est évidemment Internet, les téléphones portables, Facebook, etc. La technique est plus qu’un moyen neutre, c’est toute une culture, comme le disait Heidegger. La technique est le cheval de Troie de l’Occidentalisation.
 

Ces deux forces (Armée et islamistes) sont rivales. Quand l’une est haute, l’autre est basse, et inversement. Dans la plupart des pays, c’est l’Armée qui est au pouvoir. En Egypte, Nasser, Sadate ou Moubarak étaient l’Armée. Et aujourd’hui c’est encore l’Armée qui dirige. Ces événements sont tout de même spectaculaires. Il y a incontestablement émergence d’une nouveauté. Les manifestants égyptiens semblent patriotes, d’esprit ouvert, relativement modernes, pas islamistes. En même temps, on n’observe pas d’idéologie à l’européenne, pas de socialisme.
         
Autre commentaire :
Pendant que l’orateur continuait, l’impression qui se dégageait dans mon esprit était qu’une occidentalisation profonde avait sans doute eu lieu, plus profonde qu’on ne le pensait. Une occidentalisation par la technique, d’abord, par le pouvoir qu’elle confère, et par la confiance qu’elle donne à l’individu. Mais le caractère moral, éthique, sans jalousie, digne, on pourrait presque dire personnaliste, de ce mouvement, est très surprenant. Une occidentalisation spirituelle semble avoir eu lieu, en profondeur, comme si les musulmans inconsciemment  modernisés, même quand ils sont très pieux, et surtout s’ils le sont sans être islamistes, se laissaient involontairement teinter de sensibilité chrétienne
.  

"A quelle formule constitutionnelle pensez-vous que tout cela puisse aboutir ?" 
  
Après diverses péripéties, qui dureront un certain temps, l’Armée devrait garder le pouvoir, tout en prenant du recul. La Turquie avant Erdogan offre probablement l’image la plus probable du compromis qui peut se dégager. L’Armée continuerait à détenir le pouvoir réel ultime, mais laisserait probablement exister un pouvoir civil élu, qui disposerait de certains pouvoirs à l’intérieur de limites fixées par l’Armée, celle-ci agissant alors comme une oligarchie nobiliaire à prérogative, servant de cadre et de tuteur à une démocratie encore trop jeune pour qu’il puisse en aller autrement.

A ce point, un débat assez vif s’éleva, pour savoir "si les élections libres allaient donner le pouvoir aux islamistes, ou non". Les invités ne parvenant pas à s’entendre, en appelèrent à l’orateur.
Il n’est pas douteux que la venue au pouvoir des islamistes est ce qui se produira en plusieurs pays, si ont lieu trop tôt des élections libres. Les démocraties occidentales, en poussant au mouvement, risquent de mettre au pouvoir les pires ennemis de la démocratie. L’islamisme reste la force intellectuelle hégémonique dans un grand nombre de pays. Il existe un islam modéré, mais faible, désorganisé, apeuré, sans argent.

"Mais qu’est-ce que l’islamisme ?" 
Le contenu est bien connu : il s’agit de recentrer l’islam sur son noyau et d’unifier tous les musulmans autour de cet islam recentré. Ce noyau renferme la supériorité du musulman sur le non-musulman, celle de l’homme sur la femme, et le devoir d’étendre par le djihad, entendu littéralement comme une vraie guerre usant de la force armée, la domination de la loi divine (la charia) sur le monde entier. En même temps, l’islamisme est un phénomène et un produit moderne, datant de 1920, environ. Cette date est importante, car c’est celle de la suppression du Califat par Kemal Atatürk, que les islamistes considèrent comme la grande catastrophe historique. C’est aussi l’époque de Mussolini, référence très importante pour eux. L’islamisme a quelque chose d’une idéologie occidentale de type fasciste, assumant un contenu traditionaliste durci, dans un esprit très antioccidental. 

"Mais alors que faudrait-il faire ?" 
"Sans doute agir avec prudence et non pas en fonction d’idées trop absolues. Le mieux pour ces pays, et pour nous, serait que l’Armée soit capable de servir fermement de tuteur pendant un temps assez long, sans doute une vingtaine d’années, à un pouvoir civil intègre et efficace, qui développerait la prospérité, les classes moyennes, et laisserait émerger les structures mentales qui vont de pair avec un fonctionnement démocratique."

"N’est-il pas paradoxal de répondre ainsi ? Les démocraties occidentales sont-elles donc contre la démocratie dans les pays arabes ? Et en Orient, Israël a-t-il donc peur de la démocratie ? "
"C’est difficile à comprendre, mais les idées trop simples sont rarement des idées vraies. Et une démocratie raisonnable ne peut pas se gouverner selon des idées fausses, même si elles sont apparemment claires. Ce serait de la démagogie."

"Le triomphe de l’islamisme est-il aujourd’hui fatal ?"  
La révolution qui a lieu en ce moment n’est pas centrée sur l’islamisme, non plus que sur la question palestinienne et israélienne, d’ailleurs. J’estime à 15% ou 20% le nombre des musulmans islamistes dans les pays arabes. Mais c’est la seule force organisée. 
          
Mes réflexions :
Ceci me fit penser à la Révolution russe de 1917, qui n’était pas une révolution bolchevique. Les libéraux prirent le pouvoir dans l’enthousiasme, ayant renversé l’autocratie tsariste. Mais les bolcheviques ont pris le pouvoir, après, bien qu’ils ne fussent qu’une minorité. 

"L’islamisme est-il pour beaucoup de pays un destin fatal, si les régimes autoritaires sont balayés ?"  
Destin probable, en effet, mais pas destin définitif. Quand l’islamisme arrive au pouvoir, et qu’il ne bloque pourtant pas une certaine modernisation socioéconomique, comme en Iran, le fait est qu’il se fait peu à peu détester et rejeter comme un corps étranger par la société modernisée. On estime à 80% la proportion de la population iranienne qui n’aime pas les islamistes. Si des élections libres avaient lieu en Iran, il est très probable que l’islamisme serait terminé.

Après un rappel des analyses d’Aristote, dans PolitiqueLivre 5, sur la démocratie stable, la politeia
, et sur l’importance d’une classe moyenne prospère pour définir une démocratie qui ne soit pas une idée en l’air, la question fut: "Ces analyses d'Aristote vous semblent-elles pertinentes pour comprendre la situation dans le monde arabe ?"
Oui. Elles sont pertinentes. La question est cependant de savoir ce qui fait d’une personne un membre de la classe moyenne. En beaucoup d’endroits, ce ne sont pas les classes moyennes qui s’agitent, mais plutôt des classes populaires souffrant de chômage, alarmées par la cherté des aliments, mécontentes des abus du groupe au pouvoir, de son inefficience et de son mépris du bien commun. Toutefois, certaines de ces personnes, notamment parmi les jeunes, bien qu’elles ne fassent pas partie, économiquement, des classes moyennes, peuvent se sentir membres de ces classes, par la possession d’une certaine culture occidentalisée, et par un certain accès à certains moyens d’information ou de communication. 
          Mes commentaires :
La question serait donc de savoir si un semi-prolétariat plus ou moins intellectuel peut tenir lieu de classe moyenne. A priori, c'est douteux. L’expérience nous le confirmera ou nous mettra en cause. Si tel était le cas, une certaine politeia stable ne serait pas impensable même dans des pays encore assez peu développés.  Si tel n’était pas le cas, l’avenir serait plus sombre, l’illusion lyrique étant vouée à laisser vite place à une situation économique aggravée et l’espoir à la déception. 
Après ces échanges, un consensus se dégagea à travers la table pour rapprocher la révolution présente de la révolution européenne de 1848.

"Est-ce que le gouvernement du Président Obama a été pris au dépourvu par la Révolution ? Quelle était la politique américaine avant les derniers événements, quelle est-elle maintenant, comment est-on passé de l’une à l’autre ?" 
Oui. Ils n’ont rien vu venir et ont été pris complètement par surprise.
         
         
Mon premier commentaire :
A leur décharge : ils ne sont pas les seuls, et ce n’est pas la première fois dans l’Histoire. Qui a réellement vu venir la chute du communisme, ou la révolution française ? Prévoir est à la fois facile et difficile. Tout le monde sait, de manière spéculative, que tout empire finira, que tout régime tombera un jour. Et rétrospectivement, on trouve toujours dans une situation d’excellentes raisons pour expliquer ce qui s’est produit ; mais soyons honnêtes, on y trouverait tout aussi bien les moyens d’expliquer le contraire, si le contraire s’était produit.
Comme je raisonnais ainsi avec le Commandant Legrier, il y a une semaine, il me fit cette observation, qui me parut pertinente : "Je suis quand même fasciné par ce grand pays, qui dépense des milliards de dollars et qui met en œuvre des trésors de technologie de pointe pour tout observer, tout surveiller, tout écouter, et qui n’arrive pas à savoir ce que, peut-être, il aurait moyen de savoir avec assurance, s’il envoyait se promener sur le souk trois agents modestes, cultivés et intelligents."  
C’est bien là notre problème aujourd’hui. Jean Guitton, né en 1901, me disait en 1990 : "Je suis mille fois plus informé que quand j’avais vingt ans, mais je ne suis pas mieux  renseigné."  La denrée précieuse, ce n’est pas l’information, qui est de plus en plus un bien libre, comme l’air ou l’eau ; c’est le renseignement. L’information ne vaut plus rien, elle est gratuite sur YouTube. Le renseignement vaut de l’or. 

L’orateur continua : "George Bush, durant deux ans, après 2003, changea la politique américaine. Il décida que la simple conservation de l’ordre par l’armée contre l’islamisme ne suffisait pas. Il poussa à la démocratisation. Les résultats furent décevants. Il revint alors à la politique de conservation. Obama la continua, jusqu’à ce que, placé soudain devant un mouvement qu’il n’avait pas vu venir, il reprît en catastrophe la politique un temps suivie par son prédécesseur. Quand on lit les discours présents d’Obama, on a l’impression qu’il a sorti des archives les discours de Bush d’il y a quelques années. Qu’en penser ? La démocratisation va dans le sens d’une occidentalisation qui, sur le long terme, décompose l’islamisme. Mais elle comporte aussi, à court et moyen terme, un risque de renforcer l’islamisme. Un tel calcul n’aurait pas été fait sans la pression des événements.
          Bergson ajouterait ici :
"Seul l’événement à venir dira non pas ce qu’il valait, mais plutôt, comme l’explique finement Bergson, ce qu’il aura valu, rétrospectivement."

Commentaire final : il faut faire l’Europe de la défense
L’orateur aurait pu ajouter que, comme d’habitude, l’emballement de l’exubérance médiatique et l’enfermement surmené dans le sensationnel quotidien, imposent au pouvoir politique d’aujourd’hui des décisions à la va-vite, après l’avoir empêché de se préparer calmement pour toute hypothèse. Le fonctionnement erratique de l’information qui affole sans renseigner, et semble parfois réduire les politiques à une impuissance bricoleuse, voilà le tendon d’Achille de la démocratie. Les corps constitués, élites de l’Etat, ont le devoir d’y réfléchir. Les clients du politique, ce sont le pays et les citoyens, pas le journaliste, ou les badauds. 
Quoi qu’il en soit, l’Occident réagit de manière sentimentale et idéologique, ou à pile ou face, devant un mouvement imprévu dont nul, pas même lui-même, ne sait où il va, faute de la moindre préparation. Selon ce qui se produira, les choix d’Obama auront été l’intuitivité géniale d’un grand homme d’Etat, ou l’aveugle précipitation d’un démagogue incorrigible. Et il est probable qu’Obama lui-même est incapable de choisir en conscience dans l’immédiat entre ces deux évaluations de sa propre conduite.
Ce qui est probable, c’est que les investisseurs vont se retirer de ces pays en attendant que l’ordre revienne. Si occidentalisation il y a, comme il le semble, et avec une telle immaturité culturelle et politique, tenant à la jeunesse et au manque de formation ou d’expérience, ces pays ne pourront sans doute pas se démocratiser sans entrer dans une forme de pensée idéologique, dans laquelle l’islamisme les a déjà en partie introduits. Or dans une telle situation d’inégalité et de fascination/émulation envers l’Occident, une idéologie de type nationaliste panarabe, et socialiste égalitaire, semble la plus probable, avec des aspects d’individualisme libertaire rappelant 68. Je doute que cela soit très attractif pour les investisseurs déjà inquiets. La situation de l’emploi va donc sans doute se dégrader. La libéralisation politique fait forcément empirer les choses, si elle n’apporte pas avec des leaders incontestés la certitude d’un pouvoir stable, modéré, ami du monde des affaires. Dans le climat d’enthousiasme juvénile qui paraît prévaloir, un tel résultat serait plutôt étonnant. 
Il est en outre possible que la séduction irrésistible de la liberté occidentale aboutisse à un démantèlement profond de l’islam et à un dégoût pour l’islamisme. On peut même imaginer une désislamisation massive et ultra-rapide, si la démocratie est étendue à l’Arabie Saoudite et si elle permet une recherche critique et archéologique. 
Si je pondère tout cela, je conjecture un retour du balancier vers un nouveau nationalisme panarabe socialiste de type plus individualiste et libertaire, régulé par l’Armée, dans une période assez longue de désordre. Mais peut-être que je me trompe. Et peut-être que les islamistes, qui de toute façon ne disparaîtront pas comme par enchantement, retrouveront des opportunités en s’assimilant à un nouveau mouvement panarabe socialisant. Comme les déceptions et frustrations seront de toute façon très fortes, il n’est pas difficile de deviner qu’il faudra un bouc émissaire à l’extérieur. Israël est trop petit pour fixer à lui seul une telle colère. L’Amérique est loin. Il faut faire l’Europe de la défense.

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Démocratie durable en Tunisie et en Egypte ?

Publié dans De par le monde

Avec un rien de provocation, j’ai envie de dire que ce qu’il y a de plus intéressant à lire, sur la révolution éclatée dans le monde arabe, c’est le 5ème livre (chapitre) de la Politique d'Aristote. Ce livre V traite des révolutions et changements de régime, ainsi que des moyens de prévenir les révolutions. Chacun peut accéder sans difficulté à ce texte, que j’ai relu récemment avec un intérêt renouvelé. Voici quelques notes griffonnées en marge de mon exemplaire.
Toujours émerveillé par l’aptitude de cet auteur à former des concepts vraiment universels, appréhendant avec précision les structures essentielles du donné. Si nos dirigeants avaient médité les classiques, ils gouverneraient mieux. Ce qu’on appelle la langue "classique" n’est pas d’abord un beau style. C'est l'instrument de la formation, et le véhicule approprié à la formulation, claire et ordonnée, d’une connaissance rationnelle comportant des concepts vraiment universels.

Rapport entre un vocabulaire politique précis et la sagesse de gouvernement   
"La science, disait Condillac, est d’abord une langue bien faite."
Je crois que dans la situation présente de notre culture, l'emploi du terme "démocratie" souffre de graves équivoques. Cela obère à la fois nos analyses et notre action politique. Pour une action politique rationnelle est ici requis un effort vigoureux de redénomination des choses.
Une démocratie stable, ordonnée, opérationnelle, est ce qu’Aristote appelle une "politeia". Il tend à réserver le mot de "démocratie" à un régime populaire unilatéral, trop absolu, moralisateur mais au fond injuste, dépourvu de stabilité, et qui ne marche pas.
Comme le seul mot français pratiquement possible pour dire politeia est démocratie, et qu’il faut quand même pouvoir nommer la "démocratie" qui ne marche pas, sans laisser supposer que toute démocratie marche forcément, et sans confondre démocratie et politeia, je propose de recourir à des adjectifs.
J’appelle donc "démocratie durable" ce qu’Aristote appelle politeia. J’appelle "démocratie non durable" ce qu’il appelle "démocratie".

Qu’est-ce qu’une "démocratie durable" ? 
La démocratie au sens plein du terme (la démocratie durable, la politeia) est le gouvernement de la classe moyenne, par la classe moyenne, pour un bien commun que la classe moyenne est la mieux placée pour définir raisonnablement et avec une équité suffisante, parce que c’est son intérêt de le faire. Au risque de décevoir les idéalistes, l'établissement de la politeia ne résulte pas seulement de la conviction ou de la militance, mais aussi et sans doute avant tout de la réalisation des conditions socio-économiques de son existence.
Autrement dit, s’il n’y a pas de classe moyenne, il ne peut pas y avoir de politeia. Il peut y avoir des "démocraties", mais non durables et qui dans le meilleur des cas marchent mal. 
Vouloir installer des démocraties durables dans des pays dépourvus de classe moyenne, c'est un peu comme vouloir faire tenir debout une chaise sur deux pieds. Mais il y aura toujours des gens pour croire qu'on peut arriver à tout avec un minimum de bonne volonté. Si trop de gens le croient, tout rappel rationnel des lois naturelles passe pour un éloge de la dictature. C'est un peu dommage, car il n'y a pas de démocratie durable sans raison ni bon sens, non plus que sans classe moyenne.

Démocratie sans classe moyenne ?  
Avec Aristote, nous parlons de cités, de sociétés urbaines, et où existe fréquemment une certaine réflexion, qui tend à ébranler les cultures traditionnelles. Dans de telles "cités", s'il n'y a pas de classe moyenne, la société se trouve divisée entre des riches très riches et des pauvres trop pauvres, qui se craignent mutuellement et ne s’aiment pas. Il y a deux cités dans la cité, qui dans le meilleur des cas s’ignorent. 
La "démocratie" au sens d’Aristote est surtout le pouvoir des pauvres contre les riches - le règne de l'envie, de la jalousie et de la peur ; l’oligarchie est le régime inverse, le pouvoir des riches contre les pauvres - le règne du mépris et de la crainte. Aucun de ces deux régimes n’est très stable, faute d’un sens partagé du bien commun. Aucun des deux n’est juste, pour la même raison, bien que (Aristote le note bien) chacun tienne à se réclamer hautement de la Justice. Mais la justice, comme le dit encore Aristote (il l'explique à fond ailleurs, dans son Ethique à Nicomaque, Livre 5, comporte plusieurs dimensions, et chacune des factions ne voit que celle qui s’accorde à ses intérêts, ou à ses passions. 
L’histoire de ces cités socialement polarisées est celle d’une routine de coups d’Etat alternés, les insurgés démocrates renversant les oligarchies, les insurgés oligarques renversant les démocraties. 

Tyrannies et dictatures
C’est dans ce contexte que surgissent ceux qu’Aristote appelle, selon les cas, "rois", "dynastes" et "tyrans". Dans leur lutte interminable, les factions démocratiques et oligarchiques ont besoin de bras armés, d’hommes forts. La tentation est forte pour ces derniers de confisquer le pouvoir à leur profit. Le régime se caractérise alors par un pouvoir personnel appuyé sur la force.  
Aristote parle de "tyrannie" quand le leader vient du parti "démocratique". Par exemple, Jules César, qui renverse la république romaine, deux siècles après qu’Aristote ait écrit sa Politique, était le chef du parti démocratique romain.
Quand le leader vient du parti oligarchique, Aristote parle de roi ou de dynaste. On trouve aussi (dans l’histoire de France, par exemple), des "rois" en un sens plus traditionnel et unanimiste, mais ils ont le plus souvent disparu quand se déroule le genre de jeu politique dont nous parlons. Celui-ci présuppose l’affaiblissement des traditions et des unanimités jusqu’alors admises, sous l’effet des bouleversements dus à la croissance générale.
En français, les termes d’une langue politique bien faite seraient probablement ceux de tyran et de dictateur. Le tyran est un démagogue qui a confisqué à son profit une "démocratie" (non durable). Le dictateur est plutôt un oligarque ayant confisqué une oligarchie. Mais le vocabulaire peut et doit garder une certaine souplesse. 

Idéaux et illusions
Ces régimes sont assez souvent détestables, mais ils n'existent pas seulement comme un effet de la perversité humaine. S'ils ne tendent pas à se durcir indéfiniment, et s'ils cherchent à créer de la prospérité, ils remplissent aussi une fonction que, malheureusement, ils sont souvent seuls un temps à pouvoir remplir. Cela peut scandaliser, mais c'est ainsi. Une chaise debout a au moins trois pieds. C'est pourquoi, s'il n'y a pas de classe moyenne, une cité peut bien adopter si elle le désire, ou si on l'y force, les formes extérieures de la politeia, mais dans sa substance elle y demeurera étrangère, sauf chez certains, intellectuels, idéalistes ou membres des petites classes moyennes, tempéraments calmes, ruraux plus sereins, etc. Elle peut marcher plus ou moins bien, mais dès que la situation économique se tend, elle a son état politique normal dans une hésitation continuelle entre des extrémismes ou des situations de force. Ou alors, il faudrait une autre culture, et une autre économie. Mais ce serait une autre société.
Les régimes libéraux modérés raisonnables se retrouvent bientôt à devoir gérer les mêmes situations de tension sociale et de précarité économique massive, qu'ils n'ont pas les moyens de modifier sensiblement dans des délais rapides, même en quelques années. C'est pourquoi, après avoir suscité de grands espoirs, ils déçoivent et sont remplacés, souvent par un autre régime de force, personnel et/ou militaire, usant ou non de l'écran d'un régime civil sans pouvoir réel (comme au Pakistan, par exemple).
Tout cela est parfaitement connu, ou devrait l'être. Mais il y a des vérités, pensent certains politiques, qu'on ne peut pas dire aux peuples, pas plus qu'on ne doit tout dire aux enfants. C'est leur opinion... Donc, si la pression monte trop, ces politiques feront et parleront comme s'ils croyaient que tout peut changer et que le tyran ou le dynaste était la cause de tous les maux. Demain, tout devient possible. Cyniques, ils pensent tout bas, comme le Guépard: "Il faut absolument que tout change, si l'on veut que tout reste pareil." Ou en tout cas que tout ne soit pas trop déstabilisé.
Le Général de Castelnau disait, non pas avec humour, mais avec précision: "L'idéal, c'est ce qui reste, quand on a perdu toutes ses illusions." Les optimistes sont des gens qui prennent leurs illusions pour des idéaux. Les pessimistes disent : ôtez les illusions, il ne reste plus rien. Les uns et les autres se trompent, à mon avis

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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