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HUREAUX  Roland

HUREAUX Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  -  enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
Publiés dansCommentaire, Communio (Revue catholique internationale) , La Revue des deux mondes,   Liberté politique, Le Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, … etc.
Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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La fiscalité locale...

Publié dans Du côté des élites
La fiscalité locale moins libérale que jamais
 
TRIBUNE - En matière de fiscalité locale, les projets d'Emmanuel Macron sont à l'opposé des choix qui ont fait le succès de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, analyse l'essayiste *.
 
Le gouvernement promet un "big bang" en matière de fiscalité locale ; les propriétaires ne doivent en attendre rien de bon. Élu sur une image de libéralisme qui a paru confirmée par les ordonnances travail, Emmanuel Macron mérite-t-il cette réputation ? C'est douteux en matière de fiscalité locale. Un sujet loin d'être négligeable puisque les collectivités consomment 11 % du PIB et assument 85 % des investissements civils de l'État (c'est-à-dire à peu près tous les investissements de proximité).
Or le programme du président en matière de fiscalité locale risque de mettre la France - dans ce domaine précis - dans l'état où se trouvait le Royaume-Uni à l'arrivée de Margaret Thatcher en 1979. Rappelons où en étaient à cet égard nos amis britanniques : après vingt années dominées par la gauche, les collectivités locales, en majorité gérées par les travaillistes, étaient devenues très dépensières. Et pour cause : la fiscalité, essentiellement foncière, était concentrée sur 20-30 % de la population, celle qui votait conservateur. La majorité bénéficiait des services locaux et de programmes de solidarité sans y contribuer. Autrement dit, les uns élisaient, les autres payaient.
Le système n'était pas seulement ressenti comme injuste, il constituait une incitation à la dépense publique. Appauvrissant les classes moyennes, notamment dans les grandes villes industrielles du nord de l'Angleterre et de l'Écosse, il avait fait fuir les uns et découragé les autres. Le ressort de l'initiative avait disparu. Qui ne se souvient de l'aspect lugubre qu'avaient les villes britanniques des années 70, y compris Londres ?
Une des réformes capitales de Margaret Thatcher fut celle des finances locales : considérant qu'une collectivité locale était une sorte de club auquel tous les usagers des services publics devaient cotiser, elle introduisit un impôt qui serait payé par tous. La Dame de fer poussa certes le bouchon un peu loin, inventant la "poll tax" (contribution uniforme par tête), rappelant la capitation d'Ancien Régime. Le tollé qui s'ensuivit causa sa perte en 1990. Mais le principe d'un impôt local qui serait payé par tous, avec des modulations, fut maintenu. On sait comment les réformes thatchériennes, celle-là et d'autres, ont revitalisé le Royaume-Uni, en particulier les villes du Pays noir (ancienne région productrice de charbon et d'acier à l'ouest de Birmingham, NDLR).

En France, nous avions depuis toujours un impôt que chacun payait, c'était la taxe d'habitation, héritée de l'impôt sur les portes et fenêtres, une des "quatre vieilles" contributions directes instaurées par la Révolution française en 1791. Elle était proportionnelle à la surface occupée, mais aussi fonction de la pression fiscale de la commune, s'ajoutant, rappelons-le, pour les propriétaires, à la taxe foncière. Certes, les réformes de Lionel Jospin en avaient exonéré les plus modestes, mais elle restait payée par environ 80 % de la population.
Le projet d'Emmanuel Macron est de supprimer la taxe d'habitation en deux ans, ce qui conduira à faire porter l'ensemble du poids de la fiscalité locale sur la taxe foncière. La charge qui va peser sur les propriétaires sera d'autant plus écrasante que les dotations versées par l'État aux collectivités locales vont diminuer, que la taxe professionnelle (devenue CFE) n'est plus modulable et que les collectivités locales sont presque toutes incapables de faire des économies à court terme.
Tous les contribuables qui, déjà, ne sont pas assujettis à l'impôt sur le revenu ne contribueront presque plus aux finances locales demain. Contribueront davantage, au contraire, tous les propriétaires, les classes moyennes au sens large, y compris les petits retraités ayant épargné toute leur vie pour acheter un pavillon et qui, dans certaines communes, n'arrivent plus à payer les taxes. Un traitement particulièrement défavorable sera appliqué aux résidences secondaires. En outre, ceux qui ont un patrimoine foncier important paieront l'impôt sur la fortune immobilière (IFI) au lieu de l'ISF. Et il est à craindre que l'IFI soit peu à peu alourdi pour compenser l'exonération des valeurs mobilières.
Même causes, mêmes effets : le dévoiement de la démocratie locale qu'avaient connu les villes britanniques avant Thatcher est à attendre de la réforme Macron. Si les contributeurs aux budgets locaux sont désormais une minorité, la porte sera grande ouverte à la démagogie et à la dépense publique, déjà excessive.
 
Il n'y a que de mauvaises raisons à cette réforme irresponsable. La première témoigne de l'emprise inégalée des logiques purement techniques. La taxe d'habitation était la plus lourde à recouvrer pour Bercy : beaucoup de petites cotes, le plus fort taux d'impayés. Le ministère des Finances, qui espère de la réforme en cours des économies de fonctionnement, l'a imposée au détriment de toute considération de citoyenneté et d'équilibre social.
La seconde raison est plus grave : au motif de "dégeler" la fortune française, excessivement portée sur le foncier, dit-on, ce sont les classes moyennes et moyennes supérieures que l'on accepte d'affaiblir un peu plus, au bénéfice d'un côté des contribuables très aisés, désormais libérés de l'ISF (il aurait été préférable de supprimer purement et simplement cet impôt sur le patrimoine), de l'autre des classes populaires bénéficiaires de transferts fiscaux et sociaux.
 
Ceux qui appellent la France à plus de libéralisme - et ils ont raison - ne savent pas qu'il y en a de plusieurs sortes : celui qu'avait incarné Margaret Thatcher était un libéralisme national, soucieux de s'appuyer sur les classes moyennes et moyennes supérieures britanniques et, pour cela, de limiter les dépenses publiques et les transferts fiscaux et sociaux. Celui qu'incarne Emmanuel Macron nous semble différent : soucieux de rendre la France attractive pour les investisseurs étrangers, il promeut des réformes (comme les ordonnances travail) qui les rassurent. En revanche, le président ne craint pas d'accabler les classes moyennes et moyennes supérieures. Celles-ci ont le sentiment qu'il est désormais mal vu de tenir à la propriété foncière. Ce libéralisme-là, en outre, si l'on s'en tient aux faits et non aux intentions affichées, n'a pas encore démontré sa détermination à réduire sérieusement les dépenses publiques et les transferts fiscaux et sociaux.
Il y a libéralisme et libéralisme. Celui que manifeste Emmanuel Macron risque d'exposer les Français à des déceptions.
* Ancien élève de l'École normale supérieure et de l'École nationale d'administration, Roland Hureaux a été le collaborateur de Philippe Séguin.
Il est notamment l'auteur de "Les Nouveaux Féodaux, l'erreur de la décentralisation (Gallimard, 2004).

Paru dans Le Figaro, 25 juin 2018

Eglises d'Europe et migrations

Publié dans Avec l'Europe
Sept considérations sur les églises d'Europe et les migrations
 
De nombreux Européens sont aujourd’hui exaspérés par les prises de position des autorités religieuses du continent, aussi bien catholiques que protestantes, à tous les niveaux, en faveur d’une large ouverture de l’Europe aux immigrants venus d’Afrique ou d’Asie, réfugiés ou pas.
Or il y a bien des raisons pour justifier cette réaction. Elles se situent à plusieurs niveaux.
 
Il est bien connu que les gens n’aiment pas qu’on leur fasse la morale. L’Eglise catholique a payé assez cher pour le savoir, au point de se trouver presque réduite au silence en matière de morale sexuelle où ses positions de toujours vont à l’encontre du courant dominant de notre époque (comme le culte du Dieu unique allait, dans le peuple juif, à l’encontre du courant dominant du Proche-Orient ancien !). Quel évêque s’aventurerait aujourd’hui à rappeler avec insistance que les conjoints doivent être fidèles, qu’il faut éviter les relations sexuelles hors mariage ou que l’homosexualité est un mal ?
Dès lors qui peut imaginer dans la hiérarchie ecclésiastique que le rappel réitéré du devoir d’accueil des immigrants ne suscite pas une exaspération analogue, tout aussi contre-productive ? Ces rappels sont d’autant plus mal venus qu’ils s’accompagnent de reproches ressentis comme injustes. Est-il judicieux de demander ostensiblement pardon à Dieu pour le manquement supposé des Européens à leur devoir d’accueil ? Y a-t-il sur terre et y eût-t-il jamais dans l’histoire des peuples qui aient été aussi accueillants pour des réfugiés que l’est l’Europe d’aujourd’hui ? Au moins s’agissant d’une arrivée en masse. Il s’agit certes la plupart du temps d’un accueil institutionnel mais n’est-ce pas les Européens qui en ont mis en place la logistique et de nombreux volontaires européens qui la servent ?  
 
Il n’est jamais bon de prendre les gens pour des imbéciles. Les autorités ecclésiastiques (ou les associations qui en sont proches) dénoncent trop souvent chez les Européens l’égoïsme, la "peur" de l’autre, le "repli sur soi", voire la xénophobie, elles leur demandent de savoir "s’ouvrir" à d’autres cultures. Qui dira combien ces accusations sont elles aussi exaspérantes ? S’ouvrir aux autres cultures ? Il y a quatorze siècles que les Européens sont confrontés à l’islam. Beaucoup de gens du peuple en font l’expérience quotidienne près de chez eux. Quant aux gens plus éduqués, ils connaissent les données démographiques (ou ils les subodorent car elles sont le plus souvent occultées) ; leur réaction n’a rien à voir avec un rejet primaire de l’autre ; en privé beaucoup seront très généreux  mais ils voient avec lucidité, dans un esprit de responsabilité, les risques qu’une politique d’accueil sans frein ferait courir à la communauté nationale et, au-delà , à la survie de la culture européenne  Que leur connaissance soit livresque ou directe, ils ont du mal à admettre que l’islam soit "une religion d’amour et de paix ". Ressasser cette idée, que la plupart des spécialistes récusent, est le meilleur moyen de perdre toute crédibilité.
 
Les peuples d’Europe occidentale ne sont pas seulement préoccupés par la cohésion interne de leur société. Ils veulent, au moins pour une partie d’entre eux, défendre ce qu’il est convenu d’appeler, d’une expression sans doute réductrice, leur identité. Ils ont le souci que la terre qu’ils occupent et qu’ils ont reçue de leurs ancêtres soit aussi celle de leur postérité, pas seulement biologique mais culturelle et spirituelle.
Quoi que prétende la doxa nihiliste, voire certaines gens d’Eglise qui voient là un risque d’ "idolâtrie", défendre son identité comme peuple est une préoccupation légitime. Comme le dit Jean-Paul II, l’amour de la patrie est une manière d’ "honorer son père et sa mère" de qui nous la tenons. Les chrétiens européens en seraient plus conscients si beaucoup n’avaient pas relégué au placard l’Ancien testament qui fait gloire à Abraham d’être "le père d’une multitude de peuples" (1) ou montre la recherche de  la Terre promise comme une aspiration légitime. S’il est vrai que l’Evangile a élargi les préoccupations du peuple juif aux dimensions du monde, des siècles d’histoire occidentale, qu’il serait absurde de disqualifier comme des temps de ténèbres, montrent que le patriotisme ou le souci de l’identité, pour peu qu’ils ne soient pas exclusifs d’autres préoccupations, ont toujours accompagné l’expansion du christianisme.
L’Eglise, reprenant la morale naturelle, fait de l’instinct de conservation, même dans les situations les plus dramatiques, non seulement un droit mais un devoir. C’est pourquoi elle récuse le suicide ou l’euthanasie. Pourquoi ce qui est un devoir pour les individus, persévérer dans son être, ne le serait-il pas pour une famille ou pour un peuple ?
Allons plus loin : il existe un pacte multiséculaire entre le christianisme et l’identité des principaux peuples européens. C’est même dans la stricte mesure où l’Eglise catholique a su épouser ce sentiment qu’elle a prospéré : la Pologne en est un bel exemple. Si le catholicisme polonais n’avait pas été intimement lié à l’identité nationale polonaise, l’Eglise universelle aurait-elle jamais eu un Jean-Paul II ? Au contraire, là où la symbiose s’est mal faite, comme en Europe du Nord, les pays ont versé dans la Réforme, la France se trouvant à mi-chemin (2). L’alliance intime du fait religieux et du fait national a connu son dernier épisode dans la résistance au communisme – y compris en Russie. Qui dira que lutter contre une idéologie totalitaire monstrueuse était de l’idolâtrie ?  
 
Admettons que les considérations purement économiques (et donc égoïstes) soient une raison insuffisante pour refuser l’afflux d’immigrés, d’autant qu’elles ne sont pas toujours convaincantes. Il reste qu’on ne saurait dire que les pays d’accueil doivent aux réfugiés un emploi ou un logement de bon niveau quand une partie de leurs ressortissants en manquent. Ne leur est dû que le strict nécessaire pour survivre, une assistance médicale et le respect de leurs droits fondamentaux : ne pas subir des violences ou des injustices arbitraires, mais non un certain nombre de droits dits réels tels que le travail, un compte en banque, un revenu substantiel et surtout le droit de rester indéfiniment en Europe.  ’est déjà bien plus que ce à quoi ils peuvent s’attendre dans presque tous les autres pays du monde.
Deux confusions ne sauraient être faites : la première entre les devoirs des individus et ceux des responsables publics. Un individu isolé peut et même parfois doit sacrifier son intérêt personnel au  service des autres, selon la logique des conseils évangéliques ; mais tout le monde n’est pas dans la position du Père Kolbe (3) : ceux qui ont la responsabilité d’autrui, du père de famille au chef politique, n’ont nullement mandat pour prendre ce genre de décision à la place de ceux qu’ils doivent d’abord protéger.
La deuxième confusion porte sur l’obligation de charité : il y a toujours eu une hiérarchie dans son exercice : le prochain, ce n’est pas l’humanité abstraite, c’est d’abord (après Dieu) son conjoint et ses enfants, puis ses proches, ses voisins, et en dernier lieu seulement l’humanité en général. On veut bien admette que le migrant se fait proche et donc prochain en venant jusqu’à nous ; mais là aussi, il faut distinguer : si des individus mus par l’esprit évangélique peuvent leur donner la priorité à leur propre dépens, les chefs des peuples ont, eux, le devoir de respecter les préséances naturelles. Une France qui a plusieurs millions de chômeurs ne doit pas un emploi aux réfugiés. Une Italie où les jeunes couples se réfugient dans les parkings pour faire l’amour (pardon Messeigneurs !), faute d’espace intime chez les parents qui les hébergent, ne doit pas réserver les logements sociaux, déjà insuffisants, aux étrangers. Comment s’étonner que, face à des choix qui délaissent les normes multiséculaires du bon sens, beaucoup de ces jeunes Italiens aient eu le sentiment d’être comme "des brebis sans berger" ? Le dernier scrutin de ce pays n’est-il pas une cinglante sanction de ceux qui les ont jusqu’ici dirigés sans se soucier de leur situation réelle ?  
On ne saurait non plus opposer les exigences de l’Evangile à celles d’une morale supposée archaïque et barbare ; si des individus sans responsabilité peuvent prendre la voie du sublime évangélique, les gouvernants et autres responsables civils n’ont pas le droit de présupposer chez leurs protégés les qualités évangéliques les plus élevées, ni la mission de les leur inculquer. Le péché originel interdit d’organiser la cité en misant tout sur la bonté des hommes : on sait ce qu’il est advenu quand d’autres ont voulu par exemple extirper, au nom des mêmes idéaux, l’instinct de propriété : "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles" (Chesterton). On en connait les suites : "qui veut faire l’ange fait la bête" ; hier le totalitarisme, demain la guerre civile ?   
 
Le premier devoir vis-à-vis des réfugiés (les vrais naturellement) est de faire qu’ils n’aient plus besoin de l’être et qu’ils puissent donc rentrer chez eux. Cela signifie de tout faire pour ramener la paix dans les pays d’où ils viennent. Cela signifie encore plus clairement de ne pas y mettre la guerre
Or si on considère la situation des différents pays d’où ont afflué les réfugiés : Syrie, Irak, Afghanistan, Libye, ce sont les puissances occidentales qui sont directement responsables du fait qu’ils sont en guerre, France comprise. Il arrive que les responsabilités dans le déclenchement d’une guerre soient partagées, mais là, elles ne le sont pas. Les gouvernements de l’Europe occidentale membres de l’OTAN, ont tous collaboré à apporter une aide militaire aux mouvements réputés démocratiques, qui étaient en réalité djihadistes, dont le but était de renverser le gouvernement légitime de la Syrie, plongeant le pays dans une guerre civile épouvantable. Si l’espoir de paix revient aujourd’hui, ce n’est pas à ces gouvernements là qu’on le doit mais à la Russie de Poutine et, dans une moindre mesure, à Trump. Face à ces agissements criminels, que les chrétiens d’Orient connaissent bien pour en être les premières victimes, on cherche en vain une autorité religieuse occidentale (4) qui ait élevé la voix pour mettre en cause les  gouvernements des pays chrétiens (ou ex-chrétiens) qui se sont acharnés  à plonger le Proche-Orient dans la guerre, ni pour dire clairement qui était responsable de ces guerres. La postérité jugera peut-être un jour plus sévèrement ce silence que celui que l’on a imputé au pape Pie XII durant  la seconde guerre mondiale (5).
Allons plus loin : ces expéditions qui ont plongé pas moins de sept pays dans le chaos se sont faites au nom des droits de l’homme et de la nécessité d’ "ouvrir" au monde des pays fermés (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie). Des idéaux souvent applaudis par les gens d’Eglise qui ne semblent pas avoir conscience de leur aboutissement criminel. A l’inverse, un Trump qui s’efforce d’y ramener la paix, sera suspect parce qu’il construit un mur à la frontière du Mexique. Ceux qui ont élevé des enfants savent pourtant que pour éviter les disputes entre eux, la sagesse commande parfois de les séparer…
Curieusement les plus ardents partisans de l’accueil sans frein des réfugiés : Union européenne, Foundation for an Open society de George Soros, une grande partie des médias, ONG de tout poil, toutes forces dites progressistes, sont généralement les mêmes qui ont applaudi des deux mains aux entreprises de déstabilisation de pays du Proche et Moyen Orient. Sachant que la plupart de ces forces sont par ailleurs ouvertement antichrétiennes, beaucoup de fidèles sont surpris de voir les chefs des Eglises faire cause commune avec elles.   
 
Il serait possible à l’Europe occidentale d’accueillir beaucoup d’immigrants mais à condition qu’ils se convertissent en masse à la religion historique du continent qui est le christianisme. Une telle conversion est sans doute le seul espoir qui reste, compte tenu des évolutions démographiques, d’y maintenir la paix civile. Moins que l’immigration en tant que telle, c’est le différentiel de fécondité qui conduit à terme l’islam en Europe occidentale à une position de force, pas nécessairement majoritaire, face au bloc des héritiers naturels de la civilisation européenne, qu’il s’agisse des Eglises ou des héritiers des Lumières. Or il n’y a pas d’exemple qu’une telle situation, celle d’un pays pluriconfessionnel ou multiculturel, n’ait pas conduit à la guerre civile : le Liban, la Bosnie, le Sri-Lanka sont là pour nous le rappeler. Au mieux le multiculturalisme conduit à la dictature, comme le montre l’exemple de la Syrie et comme on en voit déjà les prémisses en Europe, par le développement de la police de la pensée ou des lois d’exception. La vertu de prudence commande d’être conscient de ces risques.
Or il est très peu question aujourd’hui de conversion dans les sphères officielles du catholicisme – et du protestantisme en dehors des évangéliques. Tout se passe comme si le même monde ecclésiastique qui veut que les Etats ouvrent leurs portes aux migrants, s’attachait à fermer celles de ses églises aux candidats au baptême ; à tout le moins beaucoup sont-ils très réticents pour les accueillir : les convertis de l’islam qui ont déjà pris beaucoup de risques dans leur démarche se plaignent en majorité de ce manque de soutien. La priorité affichée est au respect des "diversités culturelles" (6) de ces nouveaux venus qui incluent, même si cela n’est pas dit franchement, le maintien dans la religion musulmane. Une religion qui est aussi une civilisation très différente de la nôtre et qui comporte des aspects singulièrement aliénants, en particulier pour les femmes. Le prosélytisme, fait sans précédent dans l’Eglise, est découragé, voire blâmé. On n‘a pas assez dit combien une telle attitude qui tend, de manière subliminale à réserver le message du Christ aux Européens de souche contient de racisme inavoué. Et il faut répéter quels risques mortels elle fait courir à terme à la paix civile.
 
Les chrétiens d’Orient, de manière unanime, déconseillent aux Européens d’accueillir en masse des réfugiés musulmans, or personne ne les écoute. Ils ont pourtant la double légitimité de l’ancienneté dans le monde chrétien et du martyre. Ils ont payé cher, bien plus cher que nous, aux cours de l’histoire, y compris la plus récente, pour savoir ce qu’implique la coexistence avec l’islam. Ce n’est pas à eux qu’on racontera qu’il est "une religion d’amour et de paix". Les évêques d’Afrique noire n’ont pas une position différente. Quand ils prophétisent que ce qui leur est arrivé hier nous arrivera demain, les chrétiens d’Orient expriment, outre l'amour de notre culture, leur crainte de perdre cette base arrière qu’a longtemps constitué pour eux l’Europe. Comme dans la réticence à la conversion des musulmans, ne peut-on voir dans ce mépris de l’opinion des premiers concernés une forme de racisme ?  Les chrétiens d’Orient sont bons pour alimenter les intentions de prière mais sur le plan géopolitique, leur opinion semble ne pas compter.
Il va de soi que s’il n’y avait pas déjà une minorité musulmane significative en Europe occidentale, s’il n’était question que d’accueillir des individus ou des familles isolés ou encore d’authentiques opposants aux régimes en place, on comprendrait que le refus de l’accueil par des chrétiens soit blâmable. Mais la situation de l’Europe est telle que l’accueil des migrants n’est plus un problème individuel, une question de pure charité : il a un impact sociologique et historique considérable ; il est devenu une question clef pour l’avenir de notre continent, celle de la concorde qui règne entre ses habitants, et celle de son caractère de pays d’héritage chrétien. Si les autorités religieuses européennes de toutes dénominations, ne prennent pas très vite conscience de la manière réelle dont se pose le problème, elles s’exposent à un grave discrédit qui risque d’aggraver encore la désaffection des peuples vis-à-vis des Eglises. "Le bon pasteur connait ses brebis". En l’espèce, ça reste à démontrer.
 
Non seulement les autorités politiques d’Europe occidentale ont le droit de s’opposer à de nouvelles vagues migratoires et les populations de les soutenir dans cette attitude, mais elles en ont le devoir dès lors que c’est elles qui ont la responsabilité, avant toute autre considération, de préserver la paix civile. La rupture de la paix civile est le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple, non seulement quant à son bien-être, mais quant à la moralité, la guerre ouvrant toujours la porte à la haine exacerbée et aux pires atrocités. Pour qui est en charge de gouverner un peuple, préserver les conditions de la paix civile est le premier devoir de la charité.
 
(1) Gn 15,5
(2) Le patriotisme français a sa dimension catholique : "Catholiques et Français toujours !" mais elle n’est pas exclusive : il a aussi sa dimension gallicane puis républicaine.
(3) Le père Maximilien Kolbe donna sa vie en échange de celle d’un père de famille à Auschwitz-Birkenau  (1941).
(4) Nous en exceptons le pape Jean Paul II lors des guerres, d’Irak et de Yougoslavie et plus récemment une incise discrète du cardinal Sarah dans  Dieu ou rien, Fayard 2015.
(5) A tort selon nous.
(6) Cf. Amoris Laetitia, § 46

Paru sur roland.hureaux.over-blog.com, 21 juin 2018

Lettre persane

Publié dans De par le monde
Lettre persane
Réflexions à la suite d'un voyage en Iran
 
Arrivant en Iran le lendemain de la décision du président Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPoA), signé par Obama le 14 juillet 2015, qui avait levé les sanctions à l’égard de l’Iran en échange du gel de son programme nucléaire militaire, on se serait imaginé trouver un pays en état de guerre, ployant sous le poids des sanctions économiques.
Il n’en est rien. Dans la ville de Machhad, comme dans celle de Yazd où nous sommes allés, l’atmosphère était tout sauf à la guerre.
 
Les Iraniens sont habitués aux sanctions
Les sanctions des Etats-Unis existent depuis bientôt quarante ans. Celles de l’Europe sont plus récentes (2006), mais ni les unes ni les autres n’avaient pas vraiment été levées depuis 2015 en raison de la frilosité des entreprises et des banques. L’économie iranienne s’est réorientée depuis longtemps vers l’Asie : la Chine est le principal client du pétrole iranien et presque tout peut s’y acheter. Cela n’est pas forcément conforme à ce qu’auraient souhaité beaucoup d’Iraniens, très tournés vers l’Occident, mais sur le plan économique, rien ne change pour eux.
Comment pourrait d’ailleurs s’inquiéter pour son avenir un pays qui contrôle les premières réserves de gaz du monde (1) ?
Le risque pour l’Iran serait plutôt, selon nous, de s’habituer à l’économie de rente au point de faire l’impasse sur le développement industriel : cela a été la malédiction de l’Algérie, des pays de la péninsule arabique, ce pourrait, au gré de certains, celle de la Russie (qui, selon John Bolton n’est qu’une "pompe à essence déguisée en Etat"). Ceux qui brident sa production d’hydrocarbures, lui rendent peut-être le meilleur service qui soit à terme.
Au vu des statistiques, la véritable sanction de ces dernières années a été l’effondrement du prix du pétrole – et c’est sans doute pour affaiblir la Russie et l’Iran que les Etats-Unis l’avaient provoqué en accord avec l’Arabie saoudite. Avec son relèvement actuel, la croissance iranienne a repris.
Le pays est vivant, le commerce très actif, des chantiers se dressent un peu partout : dès lors que de l’argent rentre dans un pays, la pompe est amorcée et il peut y circuler de mille manières. C’est ce qui se passe en Iran.
Le PIB est de 20 000 $ / habitant en parité de pouvoir d’achat, à rapporter à 42 000 $ pour la France. Les prix à la consommation sont très bas, la monnaie s’étant beaucoup dévaluée. 
 
Des Européens plus embarrassés qu’eux
La cible de Trump était sans doute autant Obama, dont il veut détruire l’œuvre, que les Iraniens. Trump avait aussi promis ce retrait à Netanyahou et à ses soutiens pro-israéliens durant la campagne électorale. Mais la principale victime de cette décision pourrait être l’Europe.
40 % des voitures d’Iran sont encore des Peugeot, mais pour combien de temps ? Peugeot y avait, après l’accord sur le nucléaire, projeté la construction d’une nouvelle usine ; pourra-t-elle se faire ? Total et Engie (GDF), ne pouvaient se désintéresser d’un pays qui possède d’immenses réserves d’hydrocarbures. Engie a déjà déclaré forfait. Airbus avait signé un marché pour 100 avions : que va-t-il devenir ? L’industrie allemande (Siemens, Daimler, les banques) pourrait aussi être très touchée.
Le plus probable est que, formellement, les pays européens ne vont pas dénoncer l’accord avec l’Iran mais que les entreprises européennes seront paralysées par la crainte des sanctions américaines. Seule solution : imposer des contre-sanctions aux entreprises d’outre-Atlantique, à condition de bien les choisir. Certains parlent des Gafsa, mais ce sont les ennemis de Trump ; il vaudrait mieux cibler son entourage. Qui osera ?
 
"Ils n’oseront pas nous attaquer"
Sur le plan militaire, l’Iran ne parait pas non plus à la veille d’une guerre. Les Iraniens auxquels nous en avons parlé pensent qu’ "ils" n’oseront pas nous attaquer. "De toutes les façons nous les attendons de pied ferme."
Le risque le plus grand semble être aujourd’hui que les Etats-Unis et Israël qui ont en travers de la gorge leur défaite dans la guerre de Syrie où ils n’ont pas réussi à changer le régime, s’en prennent encore à ce malheureux pays et éventuellement au Liban avec de gros moyens, en prétextant une nouvelle attaque chimique de Bachar el Assad : la ficelle serait grosse mais elle peut encore servir compte tenu de l’anesthésie  des opinions occidentales auxquelles on peut désormais faire croire n’importe quoi. Un des buts de cette attaque serait la destruction des forces iraniennes ou pro-iraniennes (le Hezbollah) dans les deux pays. La Russie pourrait-elle ne pas réagir ? Et ensuite ?
 
On peut se demander quelle est l’origine de cette assurance des Iraniens ; il y a bien sûr l’histoire récente : leur succès en Syrie et surtout leur résistance dans la guerre avec l’Irak (1980-1990). Celle-ci est pour eux la "mère de toutes les batailles", comme 14-18 pour nous, et ils ont toujours l’amertume envers la France, plus qu’elle soit intervenue en appui des djihadistes de Syrie, qu’elle ait soutenu Saddam Hussein dans cette guerre. (2)
N’oublions pas que l’Iran est grand comme trois fois le France - et montagneux, ce que n’était pas l’Irak - ni qu’il est peuplé de plus de 80 millions d’habitants. Il s’appuie sur trois millénaires d’histoire. Il est difficile de comprendre la "force tranquille" de ce peuple sans se référer à ces fondamentaux.
Pour cette raison l’Iran se flatte de n’avoir jamais transigé (au moins depuis le renversement du shah) avec Israël, et à la différence de tous les autres pays musulmans, de n’avoir avec cet Etat ni relations d’affaires, ni alliance occulte (comme l’Arabie saoudite). Cette posture fière n’est pas sans relation avec le passé prestigieux de ce peuple, même si les Iraniens, comme les Israéliens, oublient que les Perses et les Juifs étaient les meilleurs amis du monde antique, selon la Bible.
Il reste que si ce pays, où on fait peu de cas des Arabes, invoque souvent le sort des Palestiniens dans sa guerre de propagande, il a d’abord en tête ses propres problèmes.  
 
Que pensent les Français ?
Obsession de tous nos interlocuteurs : que pense-t-on des Iraniens en France ? Il n’était pas difficile de leur dire que nos deux peuples ne se sont jamais fait la guerre et que les Français ont plutôt de la sympathie pour les Iraniens. La colonie iranienne en France est bien intégrée et d’un niveau social élevé, même si le gouvernement iranien nous reproche de soutenir, en son sein, des terroristes.
Et le régime ? La réponse est moins simple : il est difficile de leur dire que le shah était populaire, plus d’ailleurs par sa présence dans la presse "people" que par ses accomplissements politiques ; ni que le régime des ayatollahs, lui, ne l’est pas. J’ai suggéré que la prise en otage des diplomates américains tout au long de l‘année 1980, totalement contraire au droit et aux usages internationaux, n’avait pas été pour peu dans le discrédit du régime issu de la Révolution de 1979, mais la nature de ce régime, si contraire à notre conception de la laïcité n’y est pas étrangère non plus.  
 
Il reste qu’on peut se demander si sans cette étrange dictature à la fois cléricale et policière, aux antipodes de la sensibilité française, sans l’encadrement étroit du pays par des religieux, l’Iran aurait pu soutenir la terrible épreuve d’un bras de fer avec la première puissance du monde.
L’ayatollah Khamenei a, parait-il, écrit récemment une lettre à tous les jeunes du monde ; qui le sait ? Est-ce la meilleure communication ? J’ai suggéré à mes interlocuteurs (3) qu’il y aurait sans doute moyen d’améliorer, sinon l’image du régime, du moins celle du chiisme qui passe, à tort, dans l’Europe chrétienne pour encore plus étrange que l’islam sunnite. La figure d’Ali, emblématique de l’islam chiite est, par son martyre, bien plus proche de celle du Christ que de celle Mahomet qui est, lui, un vainqueur sans états d’âme. Bien plus que le sunnisme, le chiisme intègre le tragique de la condition humaine et a, par là, plus de profondeur. Comme les chrétiens attendent le retour du Christ, les chiites attendent celui du Mahdi. La valorisation de l’esprit de résistance est une autre convergence. Tout cela est peu connu tant par les Européens que par les Iraniens et c’est dommage. Autant qu’à une commune origine indo-européenne, c’est à ces convergences qu’il faut attribuer le sentiment de proximité qu’éprouvent les deux peuples (4).  
 
Entre rigorisme religieux et modernité
Il reste qu’en définitive le principal problème de ce pays dans les années à venir pourrait n’être ni géopolitique, ni économique, mais social ou plus précisément sociétal.
L’enseignement supérieur est aujourd’hui très développé et de grande qualité. La majorité des étudiants sont des filles. Nous avons pu voir une jeune iranienne passionnée de Proust. Elles portent le voile noir, ce qui ne les empêche pas de se maquiller et de rivaliser de coquetterie, au-delà même de ce que les usages permettent en France aux jeunes filles "bcbg". Le taux de fécondité des Iraniennes, le plus bas du monde musulman, est même plus bas qu’en France : 1,7 enfant par femme. Si ce chiffre fait craindre de sérieux problèmes dans l‘ avenir, beaucoup y voient, à tort ou à raison, un signe de modernité.
Dans son esprit originel, le voile, symbole de discrétion ou d’humilité, était en cohérence avec une vie domestique semi cloitrée. Il semble contradictoire avec l’omniprésence actuelle des femmes dans la sphère publique comme employées, journalistes, professeurs, voire militantes nationalistes, ou dans la rue. Les étudiantes que nous avons vues doivent être prudentes, mais d’autres nous ont dit combien elles n’aimaient pas le régime. Beaucoup d’Iraniens sont aujourd’hui incroyants. Certains sont tentés par la conversion au christianisme, dans la discrétion car elle est interdite.
La tension entre la modernisation accélérée du pays et un régime religieux rigoriste constitue une contradiction majeure qui finira par éclater. Si très peu d’Iraniens veulent ce qu’ils tiennent, non sans raisons, pour le dévergondage occidental, beaucoup aspirent au changement.
Face de telles tensions, le principal ciment du pays demeure l’antagonisme américain. Chaque fois que Trump hausse le ton, les Iraniens n’ont d’autre choix que de se rassembler derrière le régime. Ceux qui ne le feraient pas passeraient pour des traitres.
Il se peut qu’en définitive Trump soit le meilleur soutien du régime des mollahs.

Envoyé par l'auteur, 2 juin 2018, publié sur roland.hureaux.over-blog.com
(1) Ou les deuxièmes après la Russie, on ne sait.
(2) Au cours d’une émission de radio, après notre retour, un auditeur nous a appris que son entreprise avait vendu des armes à l’Iran en 1987. Inutile de parler aux Iraniens de l’Irangate et de l’aide reçue alors d’Israël : ils ne le croiraient pas.
(3) Notamment dans un séminaire de mollahs.
(4) Faut-il mettre au compte de la proximité du chiisme avec l’esprit européen, les succès mondains et économiques de l’Aga Khan, chef d’une branche du chiisme ?

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