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HUREAUX  Roland

HUREAUX Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  -  enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
Publiés dansCommentaire, Communio (Revue catholique internationale) , La Revue des deux mondes,   Liberté politique, Le Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, … etc.
Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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Laetitia Amoris

Publié dans Au delà
Laetitia Amoris
 
Il est aussi exagéré que ridicule de dire comme le cardinal Walter Kasper que l'exhortation apostolique Laetitia Amoris (La joie de l'amour), publiée par le pape François le 8 avril 2016, est le plus important document pontifical des deux derniers siècles ; il ne l'est pas moins d'y voir un tissu d'erreurs qui mènerait l'Eglise à sa perdition.
A l'évidence, ce document comporte deux strates : ce qui vient du Synode et ce qui a été rajouté par François.
L'exhortation comprend, majoritairement, de larges extraits du Rapport final du Synode des évêques sur la famille (Relatio finalis) qui avait en principe pour but d'éclairer le pape sur ces questions, au moins sur leur dimension "pastorale". C'est la partie la plus médiocre. Quand le pape dit que "le parcours synodal a été d'une grande beauté et a offert beaucoup de lumière", ne faut-il pas, au moins en partie, mettre ces propos au compte de la courtoisie   ?
 
Rappel de la doctrine traditionnelle
Tout n'est pas pour autant mauvais dans cette strate. Elle contient des rappels on ne peut plus traditionnels sur la théologie du mariage : la dimension trinitaire du couple (§ 11) et plus largement la famille comme "image de Dieu qui est communion de personnes" (§71), l'héroïsme qu'il y a à s'engager dans la vie conjugale (§40).  
Les affirmations permanentes de l'Eglise sont rappelées clairement : l'indissolubilité du mariage, son caractère sacramentel, image du rapport du Christ et de son Eglise. De ce fait, "les unions de fait ne peuvent pas être placidement comparées au mariage"  (§ 52). "D'aucune manière l'Eglise ne doit renoncer à proposer l'idéal complet du mariage" (§ 307) .
L'encyclique Humanae Vitae (1969) et la relation intrinsèque qu'elle affirme entre sexualité et fécondité est rappelée à plusieurs reprises (§ 68, 80). Le pape s'inquiète du déclin démographique de certains pays (§ 42)." La présence des familles nombreuses dans l’Église est une bénédiction pour la communauté chrétienne et pour la société, car l’ouverture à la vie est une exigence intrinsèque de l’amour conjugal" (§ 62).
 
Ceux qui attendaient quelque "avancée" en direction de la reconnaissance de l'homosexualité, n'apprendront pas grand-chose, sinon que les homosexuels doivent être respectés comme personne, ce qui n'est pas vraiment nouveau, quoi qu'on dise. Pour ce qui est des unions homosexuelles, le pape, comme le Synode, sont particulièrement nets : "Il n'y a aucun fondement pour établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et les desseins de Dieu sur le mariage et la famille" (§ 251). La théorie du gender est vigoureusement condamnée  (§ 56), de même l'idée de mères porteuses.
En parallèle et en cohérence avec le refus du gender, est rappelée avec force, ce qui, quoi qu'on pense, n'est pas contraire à la tradition de l'Eglise, la dignité de la femme (à la promotion de laquelle on ne saurait, dit-il avec raison, imputer la crise de la famille) .
Il est dit clairement que "L'Eglise rejette de toutes ses forces les interventions coercitives de l'Etat en faveur de la contraception, de la stérilisation et même de l'avortement " (§ 42). S'agissant de l'avortement ou de l'euthanasie, l'obligation de l'objection de conscience des praticiens chrétiens est clairement rappelée (§ 83).
La question des migrants est évoquée dans des termes analogues à la Relatio finalis avec une mention particulière des circuits internationaux de traite (§ 46).
 
On se demande cependant comment interpréter le passage suivant : "L’accompagnement des migrants exige une pastorale spécifique pour les familles en migration (...) Cela doit se faire dans le respect de leurs cultures, de la formation religieuse et humaine d’où ils proviennent, de la richesse spirituelle de leurs rites et de leurs traditions, notamment par le biais d’une pastorale spécifique" (ibid.). Le "respect de cultures", de "la formation religieuse et humaine", "la richesse spirituelle" supposée des rites et des traditions des migrants signifierait-il qu'ils n'aient pas à connaître le Christ ? Ni à chercher à s'intégrer ? A moins que ce passage ne concerne que les chrétiens d'Orient ? 
 
L'obligation de la conversion imposée par d'autres religions (principalement l'islam) avant tout mariage avec un de leurs adeptes est évoquée avec une discrétion que l'on peut regretter (§ 248), et sous le seul rapport de la liberté religieuse. Que le fiancé chrétien doive s'y soustraire n'est pas dit clairement ; certains ne risquent-ils pas de comprendre que l'intérêt du couple prévaut sur les autres attachements ?
A côté d'utiles rappels, l'exhortation comprend aussi des indications pratiques qui montrent que le souci pastoral n'a pas été sacrifié à la haute intellectualité et c'est très bien. Indications généralement du plus parfait classicisme : faire des noces sobres et simples (alors que la crainte de la dépense en dissuade beaucoup aujourd'hui de se marier) ; utiliser les ressources de la pastorale populaire, telle la fête de Saint-Valentin ; bien élever ses enfants "s'il vous plait, pardon, merci" (266) devant être les mots clef de cette éducation (§ 266), se méfier de l'abus des jeux électroniques chez l'enfant mais aussi dans le couple (§ 27) ; sont évoqués l'importance de la catéchèse familiale, de la confession fréquente des époux.  
Ce louable souci de rester terre à terre glisse, il faut bien le dire, parfois à la banalité. "Il ne sert à rien d'imposer des normes par la force de l'autorité" (§ 35) - on s'en doutait : faute de disposer de la force armée, monopole des Etats, aucune autorité spirituelle ou familiale ne peut imposer quoi que ce soit, mais ne faut-il pas rappeler clairement les normes - en les justifiant - dans des sociétés où elles sont de plus en plus ignorées ?
"Les familles souffrent souvent d'une grande anxiété". Et les individus isolés, pas ? Pourquoi ne pas dire que "nos contemporains souffrent d'une grande anxiété". C'est peut-être pourquoi ils ont besoin de normes claires.
"Le divorce est un mal et l'augmentation du nombre des divorces très préoccupante"   (§ 247).
"La grossesse est une étape difficile mais aussi un temps merveilleux"
Et au chapitre des chromos sulpiciens : "Le secret de Nazareth, plein de parfum familial" (§  65)
Fallait-il évoquer dans un texte de ce genre Martin Luther King (§ 118), victime d'une juste cause, certes, mais qui fut loin d'être un modèle de fidélité conjugale ?
 
La tentation holiste
Dans la continuité de la Relatio finalis aussi, mais plus contestable à notre sens, sont  les condamnations un peu faciles de l' "individualisme" qui, telles quelles, ne sont pas dans la tradition de l'Eglise, et trouvent leur source dans la rhétorique antirévolutionnaire du XIXe siècle. Si l'individualisme, c'est l'égoïsme, ce terme ne suffit-il pas ? S'il s'agit du génie, de la créativité, de l'inventivité ou de ce qui la plupart du temps les sous-tend : la possibilité d'échapper à la contrainte du groupe ou de la structure, comme tant de saints en ont donné l'exemple, d'être, quand la vocation l'exige, un "électron libre", ce genre de censure nous parait malvenue. 
De la même veine est la condamnation du "paradigme de l'autonomie de la volonté"  (§ 53).
S'étonner comme le fait le Synode de la "rapidité avec laquelle les personnes passent d'une relation affective à une autre", relève d'une sociologie (ou une psychologie) un peu courtes, plus digne de l'esprit "vieille fille" qui, à en croire le pape François, serait répandu au Vatican, que d'une analyse sérieuse des causes de l'instabilité affective moderne qui, dit-on, se répand.
 
Tout cela va de pair avec la conception "holiste" de la famille comme tribu ou clan, en rupture avec la tradition, qui règne aujourd'hui dans les milieux catholiques, conception qui émane largement de la Relatio finalis : "Le petit noyau familial ne devrait pas s'isoler de la famille élargie incluant les parents, les oncles, les cousins, ainsi que les voisins." (§ 187). De même : "Enfin on ne peut oublier que dans cette grande famille, il y a aussi le beau-père, la belle-mère et tous les parents du conjoint. Il faut éviter de les voir comme des envahisseurs "(§ 197). Le problème, c'est qu'ils sont souvent des envahisseurs ! Et nous nous risquerons à dire que les couples où ils sont considérés comme tels ne sont pas forcément les plus mal partis pour résister aux turbulences de la vie ! 
Le Saint Père n'ignore d'ailleurs rien des tensions sous-jacentes à la famille clanique puisque il n'a pas hésité, au retour des JMJ de Cracovie, à comparer le meurtre de sa belle-mère par un Italien à un attentat terroriste.
 
De manière juste, le pape relève que le drame de notre époque semble être plus l'absence des pères (§ 176) que les abus du patriarcat et, plus original encore, dénonce la pression bureaucratique qui s'exerce aujourd'hui sur les familles (§ 183) , un sujet qui reste à développer.
Mais comment ne pas être surpris de lire que "Aucune famille ne peut être féconde si elle se conçoit comme séparée" (§ 182). On est étonné qu'un document qui se veut pastoral ignore les pressions quasi-systématiques que font dans l'Europe chrétienne - et particulièrement en Italie - les grands parents, même catholiques, pour limiter la fécondité de leurs enfants. C'est là une des raisons majeures de la dénatalité en Europe.
L'allongement de la durée de la vie, la décohabitation des générations là où il y avait cohabitation, l'allongement général des adolescences du fait des études créent des conditions nouvelles qu'on aurait aimé voir approfondir, ce qui aurait permis peut-être de remette en cause les conceptions organiques un peu faciles de la famille héritées du XIXe siècle.
De même aurait pu être dénoncée la fâcheuse évolution du monde de l'entreprise depuis un demi-siècle, étranger, voire hostile à tout souci de la famille et de l'enfant. Combien de femmes-cadres amenées à cacher leurs grossesses ? Loin d'aller ensemble, le travail et la famille sont devenus concurrents.
 
La théologie traditionnelle ne connaissait que le mariage qui se fonde sur la conjonction de la volonté de deux personnes autonomes. L'idée de famille, plus large que celle du couple conjugal, est absente de la tradition catholique jusqu'au XIXe siècle (la fête de la Sainte Famille date de 1891) ; le mot est absent du Dictionnaire de théologie catholique. On en a depuis lors usé et abusé et l'exhortation apostolique, dans la suite de la Relatio synodis ne s'en prive pas.  
Libérer le couple conjugal (héritier du premier couple de la Genèse tel qu'il était "au commencement") des emprises claniques de toutes sortes, tel avait été au contraire l'effort multiséculaire de l'Eglise : possibilité pour les vierges chrétiennes voulant se convertir ou se consacrer de désobéir au pater familias, interdiction à ce dernier de faire divorcer ses enfants (Empire romain), interdiction rigoureuse de tout mariage consanguin (Haut Moyen Age), droit des conjoints à se marier sans l'aval de leurs parents (Renaissance). C'est de ces efforts constants pour libérer l'individu de la tribu qu'a émergé le génie de l'Europe moderne. C'est l'Eglise qui a instauré l'individu moderne [la personne en jargon catholique (1)], cela bien avant la Révolution française, tombée dans l'excès inverse. C'est l'Eglise qui a introduit la liberté dans les sociétés traditionnelles de type holiste (le "despotisme oriental")."La liberté est sur la croix du Christ, elle en descend avec lui" (Chateaubriand).
N'est-ce pas ce type de famille tribale que rejettent beaucoup de jeunes réticents au mariage ? Un mariage présenté non comme une rupture avec le clan mais au contraire comme une démarche de normalisation. Sans vouloir les exonérer trop facilement, n'est-il pas sain qu'ils considèrent le mariage, en pleine conformité avec les traditions les plus anciennes de l'Eglise, comme un nouveau commencement, fondé sur deux personnes et non pas dix, vingt ou trente ? 
 
A côté de l'histoire, il y a la psychologie : les psychiatres, les conseillers conjugaux savent combien l'intervention des parents et beaux-parents contribue trop souvent à la dislocation des couples.
De même, est-il dit dans l'exhortation que "Les mères sont l'antidote le plus fort à la diffusion de l'individualisme égoïste (...) Ce sont elles qui témoignent de la beauté de la vie". Cela est beau comme du Victor Hugo : "Ô l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie". Beau mais faux, trop souvent en tous cas. L'amour désordonné, généralement possessif, de beaucoup de  mères pour leurs enfants, spécialement les garçons, est une des plaies de notre époque, la source de la plupart des désordres que l'on met de manière erronée sur le compte de l'individualisme : homosexualité, donjuanisme, immaturité affective dans le couple et parfois pire. A l'origine de ces dérives, le plus souvent une perception inexacte de la vraie hiérarchie qui doit faire passer l'amour conjugal avant l'amour maternel. Ce qui serait plus clair si la théologie vague et cotonneuse de la famille n'avait pas pris la place de la théorie traditionnelle du mariage.
 
La structure clanique que le christianisme a combattue au cours des siècles se retrouve inchangée et même durcie dans l'islam. Beaucoup de musulmans la ressentent comme oppressive. Il n'y a aucune raison que l'Eglise ait plus d'indulgence à son égard qu'elle n'en a eu dans le passé pour la famille compacte issue du paganisme. On espère en tous les cas qu'elle ne fait pas partie de ces "richesses spirituelles" propres aux migrants qu'évoque l'exhortation.
 
L'apport de François
La seconde strate de l'exhortation est faite des rajouts du Saint Père, généralement de meilleure qualité que ce qui vient de la Relatio finalis. Ils témoignent sur certains aspects d'une réflexion personnelle originale.
Le principal de ces rajouts est le beau commentaire de l'Hymne à la charité de saint Paul qui  compose tout le chapitre 4 : L'amour dans le mariage.
"La charité est patiente ; La charité est serviable ; Elle n'est pas envieuse ; La charité ne fanfaronne pas, Elle ne se gonfle pas ;
Elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité.
Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout"  (1 Co 13 4-7)
 
Un commentaire approfondi qui sera sans doute ce qui, de ce texte, restera dans les anthologies. Très moral, dans la lignée de la pastorale pratique et précise de la Compagnie de Jésus, il n'hésite pas à entrer dans des prescriptions terre à terre : "Les époux qui s'aiment et s'appartiennent parlent bien l'un de l'autre, ils essayent de montrer le bon côté du conjoint", ce qui n'est peut-être pas évident pour tout le monde. Il leur est même suggéré, parmi de nombreux conseils pratiques, de "se donner un baiser le matin" (§ 226).
La possibilité d'un refroidissement, "l'eau stagnante qui se corrompt " est évoquée : (§ 219), sans toutefois que ses causes soient approfondies autant qu'on l'aurait  aimé.
De même la possibilité  de crises (§ 236) : si la nécessité du pardon entre époux est évoquée rapidement (§ 105), on se serait attendu que soit abordée, en cette année de la miséricorde, la question du pardon de l'adultère, si difficile et devenu si étranger à notre culture, ce qui rend irréversible bien des crises qui pourraient ne pas l'être. 
Ce commentaire de l'Epitre aux Corinthiens est illustré de citations de saint Thomas d'Aquin, de saint Ignace de Loyola, de saint Jean Paul II, mais, comme d'ailleurs  toute l'exhortation, la patristique grecque en est absente. Il serait dommage qu'elle n'ait pas toute sa place au Vatican au moment où des gestes audacieux, comme la rencontre de La Havane entre François et Cyrille, patriarche de Moscou, le 11 février 2016, ont été accomplis.
 
"L'homme quittera son père et sa mère"
L'autre apport propre au Saint Père est le rappel de deux dimensions essentielles du mariage que la Relatio finalis élude largement.
D'abord, nous l'avons évoqué, la rupture avec les parents, avec la famille de l'amont : "l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme" (Gn 2, 34) : § 13, 18, 131, 190. Il a son pendant du côté de la femme : "Oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps. 45,11). Ce précepte est rappelé avec une relative insistance mais sans  véritable explicitation, notamment de toutes ses conséquences psychologiques.
Rappel absolument nécessaire : le Saint Père a bien senti en quoi la vision quasi clanique et holiste de la Relatio péchait mais sans doute trop tard pour s'en libérer pleinement et reformuler la problématique d'ensemble. 
 
La dimension charnelle
Autre ajout bien venu : la dimension charnelle de l'union de l'homme et de la femme, presque absente des spéculations du synode. L'union sexuelle dans le mariage est qualifiée de "chemin de croissance dans la vie de grâce pour les époux " (§ 74). "Leur consentement et l'union de leurs corps sont les instruments de l'action divine qui fait d'eux une seule chair" (§ 75) et même : "L'érotisme apparait comme une manifestation spécifiquement humaine de la sexualité" (§ 150). On peut y trouver "la signification conjugale du corps et l'authentique dignité du don" (Jean-Paul II).  Cette citation rappelle que, sur ce chapitre, Jean-Paul II et Benoît XVI furent les vrais novateurs, ce dernier dépassant audacieusement dans son encyclique Caritas in veritate ( 2009) l'opposition d'eros et d'agapé, pour dire que l'un et l'autre viennent de Dieu, le mal dans l'eros venant de son usage mais non de son principe.  
 
Par apport à ses deux prédécesseurs, François laisse apparaître encore des traces du jansénisme du XIXe siècle. Il esquisse certes une revalorisation de l'état du mariage par rapport à l'état de virginité : "l'un peut être plus parfait en un sens, et l'autre peut l'être d'un autre point de vue"(§ 159). Il dit aussi que la théologie du mariage a souffert d'un accent "quasi exclusif sur le devoir de procréation". Exclusif surtout dans la tradition augustinienne remise au goût du jour par le jansénisme du XIXe siècle. Mais s'il évoque parmi les autres finalités du mariage la croissance dans l'amour et le soutien mutuel (§ 26), il ne dit rien de la sexualité proprement dite, en retrait à cet égard par rapport à saint Thomas d'Aquin pour qui le plaisir est une finalité voulue par Dieu dès lors qu'il ne s'oppose pas à la fécondité. Et jamais il  n'évoque les effets psychologiques de la vie sexuelle, le ciment fondamental qu'elle constitue pour le couple.  
"La sexualité n'est pas un moyen de satisfaction", dit-il. Il reprend la condamnation de Paul VI de l' "acte d'amour imposé au conjoint" (§ 154) condamnation légitime sans doute, mais qui semble justifier le refus de ce dernier par l'un des conjoints, dont saint Paul dit de la manière la plus catégorique qu'il n'a pas lieu d'être. Ce droit au refus, qui entre de plus en plus dans les législations sous l'impulsion de l'idéologie féministe, est contraire à l'Ecriture et il a, bien plus que des exigences sexuelles exagérées, un effet désastreux sur les couples que les nombreux pasteurs qui composaient le Synode n'auraient pas dû ignorer, comme ne l'ignorent pas avocats, conseillers conjugaux, psychologues, voire médecins. Saint Paul était à cet égard bien en avance : son précepte "ne vous refusez pas l'un à l'autre, sauf d'un commun accord" et "uniquement pour vaquer à la prière " (1 Co 7, 4-5), dont l'application  littérale sauverait aujourd'hui tant de couples est catégorique. Il est rappelé incidemment (§ 61), mais sans insistance.
 
Crise du mariage ou crise du sacrement ?
Reste la question de l'accès aux sacrements de ceux qui ne vivent pas dans un état régulier, comme les divorcés remariés civilement - et aussi les concubins. Elle est évoquée par le pape dans les mêmes termes ou à peu près que ceux du Synode.
Contrairement à ce que colportent certains traditionnalistes, il n'est dit nulle part que la discipline traditionnelle de l'Eglise est remise en cause, que le mariage ne serait pas indissoluble ou que les divorcés auraient accès à la communion.
En un sens, la discipline est renforcée, par exemple par la mise en garde contre "des messages erronés comme l'idée qu'un prêtre peut concéder aisément des exceptions", ce dont, au moins en France, certains et des plus traditionnels, ne se privent pas.
Si en matière pratique, certains comportements comme la cohabitation stable peuvent s'inscrire dans la gradualité (§ 293-295), il est  rappelé par ailleurs que "dans la loi même il n'y a pas de gradualité". "Il doit être clair que (le remariage  hors veuvage) n'est pas l'idéal que l'Evangile propose pour le mariage et la famille" (§ 299).
 
Pour le reste, il est dit  et répété qu'il faut "tenir compte de la  complexité des situations " (§ 79) et aussi que "l'imputabilité et la responsabilité d'une action peuvent être diminués" (§ 302). Il est rappelé avec insistance que les divorcés ne sont pas excommuniés, ce que les initiés ont toujours su mais pas forcément le grand public. Dès lors "leur participation (à la vie de l'Eglise) peut s'exprimer dans différents services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont parmi les différentes formes d'exclusion anciennes pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées". Soit dit en passant on se demandera où ces exclusions sont encore pratiquées. Une interprétation rigoureuse de cette levée d'exclusions distinguera l'exclusion liturgique (par exemple assurer les lectures de la messe) de l'exclusion sacramentelle proprement dite qui demeure. Mais faute de clarté, une interprétation plus flexible semble ouverte, d'autant qu'il est rappelé plus loin que "l'Eglise a une solide réflexion sur les circonstances atténuantes. Par conséquent, il n'est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation "irrégulière" vivent dans une situation de péché mortel"  (§ 301) .
 
Tenir compte de la diversité des situations. Mais ne l'a-t-on pas toujours fait ? Saint Thomas d'Aquin qui n'est pas précisément un moderne est invoqué à l'appui de cet assouplissement : pourquoi dit-on alors  "il n'est plus possible de dire" ? Depuis combien de siècles existe la casuistique ? C'est un des aspects les plus irritants des discours à prétention progressiste que de caricaturer le passé en n'en retenant que les comportements les plus obtus, comme si la bêtise n'était pas de tous les temps, y compris du nôtre.  
Dans le même veine sont opposés "morale bureaucratique froide et discernement  pastoral empreint d'amour miséricordieux" (§ 312). Le "discernement  pastoral" (casuistique) qui évalue avec exactitude la portée des manquements ne relève pas de la même logique que la miséricorde qui pardonne les mêmes manquements. Quant à opposer la loi et la miséricorde, comme le fait abondamment la presse (ce qu'évite François !), la seconde passant pour plus "avancée", voilà qui relève de la plus parfaite débilité intellectuelle. S'agissant de la miséricorde, voilà au moins trois mille ans (depuis la rédaction des Psaumes, au moins) que le peuple de Dieu (peuple d'Israël puis Eglise) reconnait  corrélativement et inséparablement la rigueur de la loi et l'infinie miséricorde de Dieu. Le Nouveau testament n'y a rien changé : il a tout au plus renforcé la rigueur de la loi (interdisant tout divorce par exemple) et est allé encore plus loin dans la miséricorde. Mais croire que la miséricorde serait en soi plus évangélique relève plus de la gnose de Marcion que de l'héritage biblique.
 
De fait, le pape François n'a pas aggravé, ni levé les équivoques de la Relation finale du Synode. A t-il cependant, au travers des ambigüités que nous avons évoquées, voulu ménager l'aile dite "progressiste" de l'Eglise (et la plupart des médias) qui, comme des oisillons attendent la provende, espèrent toujours des "avancées " (toujours les mêmes au demeurant) ? On peut se demander si ces ménagements sont bien nécessaires. D'abord parce que le progressisme est un fait circonscrit aux pays riches, Europe occidentale et Amérique du Nord : il apparait, de fait, la plupart du temps comme le sas entre l'adhésion à la foi et son abandon. C'est la raison pour laquelle il ne se développe pas : à chaque génération, hélas pour eux, beaucoup de progressistes se perdent dans la nature. Le progressisme est presque toujours issu du christianisme sociologique ; il n'intéresse guère les convertis. D'ailleurs combien de vocations en émanent (ce qui n'empêche pas que certains clercs issus de familles traditionnelles s'y rallient) ? Le courant progressiste est particulièrement influent en Allemagne où, les dispositions institutionnelles aidant, les Eglises sont encore riches. Mais quel discours sur la famille peut tenir un pays où, tous milieux confondus hors immigrés, la population ne se renouvelle que d'une moitié à chaque génération ?  
 
Ni holisme ni encratisme
La réflexion sur le mariage et la famille qui était l'objet de ce synode a, il faut bien le dire, pâti de la polarisation sur la question, en définitive secondaire, des divorcés remariés, mise en exergue par la grande presse mais aussi par certains participants.
Il y avait matière à rénover la théologie du mariage non point par des innovations excentriques mais en revenant simplement à son fondement scripturaire :
 
L'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme,
Et ils deviennent une seule chair (Gn 2, 24).
 
Une parole qui prend à contrepied les deux dérives par lesquelles un certain catholicisme hérité du XIXe siècle, à la fois contre-révolutionnaire et janséniste a faussé la théologie du mariage : le holisme (ou organicisme) et l'encratisme.
Le holisme est né en réaction à la Révolution française, supposée avoir exalté l'individu. Face à elle, il fallait retrouver des communautés organiques où l'individu pris dans des réseaux de solidarité de la naissance à la tombe ne serait plus libre : la famille en fut considérée comme  le prototype, d'autant plus intéressant qu'elle est un fait de nature. Mais c'est une famille élargie qui a fait oublier la dimension de rupture qui, dans la Genèse, se trouve à l'origine du couple.
Le jansénisme est né au XVIIe siècle mais a connu un renouveau fâcheux au XIXe ; il colporte un refus sournois de la chair et de la sexualité de type encratique dont les gnostiques avaient au IIe siècle introduit le venin dans l'Eglise. La Bible dit au contraire que les époux ne feront qu'"une seule chair".
Sur ces deux chapitres fondamentaux, le Synode n'a fait aucun effort de dépoussiérage. Le Saint Père en a senti la nécessité mais sans aller jusqu'à  bousculer la logique de la Relatio finalis.
Or ce sont ces conceptions étriquées de la famille que rejettent beaucoup de jeunes. 
 
La question de la foi
Mais ils sont aussi victimes, comme le rappelle excellemment François-Xavier Bellamy (2), d'un déficit de foi, justifié au demeurant, dans les aptitudes naturelles d'un homme et d'une femme à instaurer une relation pérenne et par là une méconnaissance de la puissance du sacrement à venir au secours de cette impuissance. On peut se demander si les principales questions sur lesquelles a buté le Synode : fragilité du lien matrimonial, cohabitation sans cérémonie, accès à l'eucharistie de divorcés, ne sont pas à mettre au chapitre d'une crise du sens du sacrement bien plus qu'à celui d'une crise de la famille. C'est peut-être l'effet d'un sacrement trop souvent présenté comme un "signe" (de l'amour des conjoints, de leur appartenance à une communauté) sans caractère opératoire. Or c'est le rappel de ce caractère opératoire qui seul permet de répondre à l'objection de nombreux  jeunes : " à quoi sert-il de se  donner un signe, puisque nous nous aimons déjà ? " et encore davantage à cette autre : "est-il vraiment possible, à échelle humaine, qu'un couple tienne toute une vie sans rompre ou sombrer dans une déprimante routine" ?
Nos contemporains ne rejettent pas en tant que tel l'idéal d'un seul conjoint choisi une fois pour toutes et pour la vie. Mais ils tiennent généralement cet idéal pour inatteignable, ce qui les conduit à considérer que l'Eglise devrait composer avec le péché comme Moïse avait été obligé, selon les paroles mêmes du Christ, d'adapter la Loi "à cause du péché" (Dt 24, 1sq). Ce problème qui est un problème de foi au sens le plus large du terme, est sans doute le principal qui se pose aujourd'hui dans le domaine de la famille. D'où l'importance de montrer comment le sacrement (dûment prolongé par la prière évidemment) est bien plus qu'un signe : il est l'aliment surnaturel immensément efficace qui seul permet de réaliser ce qui à vue humaine semble impossible.
 
"Mon rocher, mon rempart"
 
Le souci de ménager au-delà du nécessaire, ceux qui, ne voyant que le petit bout de la lorgnette ne songeaient qu'à assouplir la discipline eucharistique, n'a pas seulement appauvri la réflexion ; il a aussi entrainé un climat d'incertitude qui se traduit chez beaucoup de fidèles par un grave désarroi. Qui peut prétendre que la sérénité des familles chrétiennes aura fait des progrès avec le denier Synode ? 
Il nous semble que, dans le monde actuel, les points de repère forts sont plus nécessaires que jamais. C'est particulièrement vrai de l'Europe occidentale où les esprits sont plus troublés aujourd'hui qu'ils ne l'ont sans doute jamais été dans l'histoire. Ce trouble est l'effet non du hasard mais d'une stratégie transnationale inspirée par les idéologies mondialistes visant délibérément à faire perdre tout  ancrage aux hommes pour les rendre plus malléables aux logiques du marché. Quels repères ne sont pas ébranlés ? Les Etats et le cadre national sont remis en cause par le processus européen, en France, la commune, le canton, le département, la région sont bouleversés et disqualifiés, les corps constitués sont presque tous  remis en cause, de même le droit du travail qui assurait une certaine stabilité de l'emploi, mais aussi l'héritage historique (qui oscille entre la culpabilisation et l'amnésie), la chronologie, la grammaire et l'orthographe, mais aussi la famille, la distinction des sexes (genres) et pratiquement tous les repères anthropologiques. Le trouble est encore plus grave pour les catholiques qui voient leurs rangs se clairsemer et à qui les perspectives démographiques et une immigration encouragée par les idéologies mondialistes font penser qu'ils ne seront bientôt qu'une minorité en situation de dhimmitude.
Dans un tel climat, la fonction pétrinienne au sens propre : celle de constituer la pierre, le môle de stabilité clair, dur et fort qui demeure dans un monde où tous les repères sont ébranlés, est non seulement le signe de la continuité de l'Eglise mais, aujourd'hui, l'œuvre de miséricorde la plus nécessaire qui soit pour tous ceux qui ont quelque autorité, pas seulement le successeur de Pierre. 
 
(1) L'opposition entre individu et personne provient de la rhétorique contre-révolutionnaire et a été reprise par le personnalisme. Elle n'appartient pas à la tradition de l'Eglise.
(2) François-Xavier Bellamy, Les jeunes et l'amour in Magistro , http://www.magistro.fr/

Publié dans Liberté politique n°71, septembre 2016

Nous entrons dans un monde nouveau

Publié dans De par le monde
Nous entrons dans un monde nouveau
 
Quand l'ambassadeur de France à Washington, dépité, tweete après l'élection de Donald Trump : "un monde s'effondre devant nos yeux", c'est "la fin d'une époque, celle du néolibéralisme", il contrevient certes aux usages diplomatiques, mais il dit la vérité.
Un monde nouveau était né en 1945 , qui devait devenir bientôt celui de la guerre froide : une confrontation idéologique sur fond de menace nucléaire ; les États-Unis et l'URSS ont su heureusement éviterun affrontement majeur.
Le monde a connu un premier grand changement avec la fin du communisme en 1990.
Il vient d'en connaître un second.
Ivres de leur victoire sur le marxisme, les cercles dirigeants américains ont, après la chute du rideau de fer, rêvé de la "fin del’histoire" par le triomphe universel de la démocratie libérale et du libéralisme économique. C'est là l'émergence de l'école néo-conservatrice (qu'on peut aussi bien appeler néo-libérale) une idéologie qui se joue  du clivage gauche-droite : elle a inspiré autant l'action d'un démocrate comme Bill Clinton (et surtoutd'Hillary Clinton entièrementacquiseà cette idéologie) que  d'un républicain comme George Bush fils et, à un moindre degré, de Barack Obama. Elle s'impose de fait aux classes dirigeantes européennes, avec l’appui des médias dont l'unanimité (le "politiquement correct") n'est pas sans rappeler celle des régimes totalitaires.
Partisans de la démocratie libérale, du libre échange, y compris des capitaux, les néoconservateurs en vue vont  plus loin : ils préconisent aussi la libre circulation des hommes, au point d'encourager les migrations et la disparition à terme des États au bénéfice d'une gouvernance mondiale. Ils prônent non seulement la liberté politique mais le libertarisme dont le symbole est le mariage homosexuel, aujourd'hui imposé de force aux pays du Tiers monde par un chantage aux subventions. 
 
Les résistances des peuples à ce monde nouveau sont diaboliséescomme du "populisme". L'Union européenne, selon le vœu de Jean Monnet lui-même, est conçue de plus en plus comme le banc d'essai de ce monde nouveau.
Beaucoup de néoconservateurs considèrent que ce modèle doit s'imposer par la force, à tout le moins par des actionsde déstabilisation délibérées contre tout ce qui lui résiste, au besoin en violation du droit international. Ces actions de déstabilisation  sont accompagnées d'une propagande planétaire destinée à diaboliser le récalcitrant en l'accusant des pires crimes. La première victime fut, en 1999, le président de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic, dont le Tribunal pénal international vient pourtant de reconnaître qu'il n'avait aucune charge contre lui… mais il est  mort en prison entretemps. Après dix ans de chaos où elle ne semblait menacer personne (période Eltsine : 1990-1999), la Russie est remise en ordre et se relève avec Vladimir Poutine à partir de 2000 autour d'un Etat fort et du retour aux valeurs traditionnelles que combattait le communisme, en premier lieu le christianisme orthodoxe. Elle est à son tour diabolisée. Les "révolutions oranges"fomentées par l'Occident (Géorgie, Ukraine) visaient à encercler la Russie d'États hostiles selon le plan décrit par le géopoliticien américain Zbigniew Brzeziński (1). La dernière est  celle de la place Maïdan en Ukraine que Valéry Giscard d'Estaing qualifie de "coup d'état de la CIA " et qui a entraîné  la guerre d'Ukraine.
L'attentat du 11 septembre 2001 avait donné un motif aux États-Unis pour appliquer  la politique de démocratisation par la force (régime change) au Proche-Orient : invasion de l'Afghanistan, puis de l'Irak. A partir de 2011, les printemps arabes (qui s’en prenaient à des régimes souvent impopulaires mais aussi excitées de l'extérieur) entrainèrent le renversement des gouvernements en Tunisie, en Égypte et au Yémen. Non au bénéfice de vrais démocrates mais des islamistes. Cela n'était pas pour déplaire aux Etats-Unis, qui, depuis le pacte passé en 1945 entre le président Roosevelt et le roi d'Arabie Ibn Séoud (2), avaient toujours favorisé les islamistes dans le monde musulman pour y faire pièce à l'influence du communisme athée. Cette alliance a été reprise contre la Russie chrétienne.
Des dictateurs qui résistèrent aux printemps arabes, et, de fait, à l'islamisme, le premier fut renversé par une intervention occidentale, Kadhafi en Libye, le second,  Assad en Syrie fit l'objet d'une déstabilisation totale de son pays :  la Russie et la Chine qui n'avaient approuvé que du bout des lèvres à l'ONU l'intervention occidentale en Libye, mirent leur veto à celle qui était projetée en Syrie. Néanmoins une coalition composée des pays d'OTAN, des monarchies pétrolières arabes et de  la Turquie apporta un soutien militaireet financier aux djihadistes qui voulaient renverser le régime d'Assad. Les chrétiens d'Orient ont été les premières victimes, mais pas les seules, de leur action. Trump a reconnu lui-même que Daech était une création des États-Unis.
Sur un autre registre, le TAFTA (traité de libre échange transatlantique), répond à l’idéal d'un monde commercialement unifié où les États eux-mêmes seraient passibles de tribunaux en principe indépendants.
Alors qu'au temps de la guerre froide, les États-Unis avaient été toujours sur la  défensive face à l’idéologie communiste (Corée, Vietnam, Afghanistan), ils se sont trouvés,devenus idéologues à leur tour, presque partout en position offensive depuis  1990.  
Au total la politique néoconservatrice est responsable de la guerre civile dans au moins six pays : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Ukraine. Les vagues de migrants et l'extension du terrorisme en Europe occidentale en sont la conséquence directe ou indirecte.
Cette politique avait eu des résultats aussi désastreux au Rwanda et dans certains autres pays d'Afrique noire.
 
Les États-Unis ne pouvaient cependant prétendre étendre leur modèle à des mastodontes comme la Chine ou le Pakistan, sachant que l'Inde pouvait être tenue pour un pays démocratique et le Japon, entièrement inféodé aux États-Unis, aussi. Toujours communiste en théorie, capitaliste en fait et fort peu démocratique, la Chine, au nom d’un idéal de libre-échange généralisé, fut admise à l'OMC (3) en 2000 : trichant alors avec les règles non écrites du marché mondial, elle en profita pour déstabiliser les économies occidentalesgrâce à une monnaie largement sous-évaluée qui lui a permis de vendre ses produits très bon marché. Ses excédents gigantesques sont le revers des déficits tout aussi gigantesques des Etats-Unis et, en partie, de la désindustrialisation de l'Europe. L'attitude peu amène des Américains, dont les bases surveillent de près son environnementimmédiat, a amené la Chine à se rapprocher dela Russie, alors même  que leur commune adhésion au communisme les avait jadis opposées. 
 
La politique américaine des 25 dernières années s'est appuyée sur des dizaines  d'institutions tendant à répandre la doctrine néoconservatrice : think tanks richement dotés par les grandes banques ou les grandes entreprises, forums internationaux  (Davos,Bilderberg), Trilatérale, CFN,  et aussi des initiatives personnelles comme celle du milliardaire George Soros, qui finance la Foundation for an open society , dont les objectifs (chute de Poutine, révolutions oranges, soutien aux femens, promotion de la LGBT et de l'avortement, encouragement aux migrations, etc.) correspondent à peu près à ceux des néoconservateurs, ou encore de Bill Gates, plus orienté, lui, vers la lutte contre le réchauffement climatique et le contrôle des naissances (il veut réduire la population de la planète des 9/10e sans dire cependant  qui il gardera). L'Union européenne et presque tous les Etats qui la composent se sont peu à peu inféodés à Washington, comme le montre l'exemple des sanctions imposées à la Russie, destructrices pour l’agriculture française. Depuis le refus de Jacques Chirac de s’engager dans la guerre d'Irak que les Américains avaient presque tenu pour un crime, aucun gouvernement d'Europe occidentale n'a osé résister à la politique néoconservatrice .
 
Dans cette configuration, l'Église catholique est tenue en suspicion. Alliée choyée contre le communisme jusqu’en 1990, elle est aujourd'hui ressentie par une partie des forces dominantes de la planète comme un lieu de résistance à l'ordre nouveau, en particulier par ses positions sociétales : opposition à l'avortement, défense de la famille, mais aussi sociales : la doctrine sociale de l'Eglise n'est pas l'ultralibéralisme.  L'émergence simultanée aux États-Unis puis en Europe des affaires de pédophilie , parfois fondées mais pas toujours, a été conçue pour  la déstabiliser (4). Des révélations récentes de Wikileaks ont mis à jour des courriels de Soros où il declare vouloir subventionnercertaines tendances de l'Église catholique pour la faire évoluer et la diviser. Il n’est pas exclu que certains gestes du pape François qui ont désorienté beaucoup de catholiquesmais plu aux médias, soient inspirés par le souci de se protéger de ces tentatives de déstabilisation. Il a signé à La Havane une audacieuse déclaration commune avec le patriarche Cyrille de Moscou (12 février 2016).
La pointe extrême du néo-conservatisme se trouvait dans les projets d'Hillary Clinton: pousser la Russie dans ses retranchements, y compris par la menace d'une guerre nucléaire"limitée", pour l'affaiblir définitivement, intervenir massivementen Syrie pour empêcher la défaite des djihadistes.
 
L'échec du néo-conservatisme 
Pourquoi donc cette immense mécanique s'est-elle grippée ?
D'abord par la résistance de la Russie. Dirigée par un chef exceptionnel, Vladimir Poutine, elle a su déjouer les tentatives de déstabilisation, quitte à exercer des  représailles comme l'annexion de la Crimée. Elle a aussitôt mis un terme à la série des "changements de régimes" voulus par Washington en défendant avec tous ses les moyens le gouvernement Assad en Syrie. Malgré les turpitudes dont on l'accuse (5)[1], ce gouvernement demeure le seul légitime en droit international, ce qui fait que  l'intervention russe, faite à sa demande, est légale, alors que les actions de soutien aux djihadistes menées par les Occidentaux depuis 2011 (dont celles des Français,  pourtant confrontés au terrorisme chez eux) sont illégales.  
La Russie et les États-Unis jouent en quelque sorte à front renversé puisque désormais la Russie n'a aucune idéologie àrépandre. Elle se contente de défendre son intérêt national- conçu il est vrai largement, comme il sied à une grande puissance. Les Etats-Unis ont depuis 1990 la volonté d'étendre leur modèle (ou celui de leurs alliés comme les islamistes) au monde entier.
La Turquie, dirigée par un islamiste, Erdogan, un moment candidate à l'entrée dans l’Union européenne et alliée de l'Occident en Syrie, a jeté le masque après la récente tentative de coup d’État, qui l'a conduite à afficher ouvertement son despotisme et  à  se rapprocher de la Russie, laquelle ne se mêle pas de son régime intérieur.
Le néo-libéralisme s'est surtout heurté au réveil des peuples, vilipendé sous le nomde "populisme". Loin d'être un idéal à atteindre, le monde tel que l’ambitionnaient les libéraux est apparu à ces peuples, en Europe et aussi aux États-Unis,comme un  symbole de délocalisations, d'immigration massive, de chômage, d'inégalités croissantes, à quoi s’ajoutaient d’autres effets plus ou moins liés à la même idéologie : atomisation de la société, perte des repères (nationaux, familiaux, en France communaux, de genre, déclin de l'enseignement), désespérance de l'individu écrasé par une machine mondiale sur laquelle il n'a aucune prise. 
 
Certains modèles économiques (Bairoch, Todd) voient, au rebours de la pensée dominante, dans la libéralisation des échanges, une cause de la stagnation économique et du chômage, par disparition du moteur étatique de relance, dit keynésien, qui n'est efficace qu'à l'intérieur d'un espace protégé. Les idées protectionnistes reviennent à l'ordre du jour.
Les résistances à la pensée dominante se sont aussi exprimées en Europe : en Pologne, en Hongrie et surtout au Royaume-Uni (Brexit) et en Italie (dernier référendumquiexprimait en fait un refus de l'Europe de Bruxelles).
Mais la grande révolution est venue de l'élection de Donald Trump, le 7 novembre 2016 contre son propre parti et contre la totalité de l'establishment politique, médiatique, bancaire, des deux côtés de l’Atlantique.
Malgré une démagogie grossière, le nouveau président a une pensée en matière de politique étrangère pas très différente de celle de Poutine (ou autrefois de Nixon) : les États-Unis doivent être forts, mais pas pour répandre leur idéologie ou changer les régimes, pour défendre sans concession leurs intérêts. Il n'exclut pas un certain retour au protectionnisme, refuse le TAFTA et veut dialoguer avec Poutine. Sa priorité n’est plus l'affrontement avec la Russie, mais la défaite de l’islamisme. D'une alliance Etats-Unis - Islamistes contre la Russie, on pourrait passer à une alliance Etats-Unis - Russie contre l'islamisme. Rien ne devrait changer pour autant dans l'appui américain à Israël.
Trumps'est montré en revanche plus offensif avec la Chine. Le rétablissement de la balance commerciale américaine, nécessaire à l'assainissement de l'économie mondiale, passera sans doute par une épreuve de force avec la Chine, sinon militaire, du moins monétaire. 
Ilest difficile de dire si Trump tiendra sespromesses de non-intervention. Il reste que, souhaitant renforcer la puissance de l’Amérique, il ne sera un interlocuteurfacile pourpersonne.
 
Que deviendra dans ce monde nouveau l'Europe de Bruxelles, déjà en situation de crise profonde, en particulier sur le plan monétaire ? Il y a peu de chances qu’elle échappe à un retour du fait national, qui n'est pas nécessairement à craindre. Jean-Paul II disait que la cause des guerres n'était pas les nations mais la violation des droits des nations (6). Si Trump leur donne le feu vert, les pays d'Europe auront de meilleures relations avec la Russie, ce qui est une bonne nouvelle. Trouveront-ils  pour autant, habitués qu'ils sont depuis longtemps à la soumission, des hommes d'Etat à même de peser entre Trump et Poutine ? Peut-être.
Ce ne sont pas les nations mais les idéologies qui sont facteurs de guerre. Le néo-conservatisme libéral libertaire qui a mis à feu et à sang une partie de la planète vient de le démontrer. Pour la première fois depuis 1945, le monde est dominé par deux puissances n'ayant pas la prétention d'exporter un modèle idéologique. C'est de  bon augure pour la paix.
 
(1) Zbigniew Brzeziński, Le grand échiquier, 1977.
(2) Dit pacte de Quincy car il fut scellé sur le croiseur Quincy au large de l'Arabie
(3) Organisation mondiale du commerce
(4) Ces affaires existaient, hélas, mais elles ont été gardées sous  le coude par les médias nord-américains pour  être rendues  publiques toutes ensemble.
(5) Souvent sans fondement : ainsi, il fait peu de doutes que l'attaque aux armes chimiques de la Ghouta ( 21 août 2013) a été une provocation des djihadistes pour susciter l'intervention américaine (cf. Rapport du Massachussetts Institute of Technology) .
(6) Discours pour le 50e anniversaire de la fin de la 2ème de guerre mondiale, 8 mai 1995

La diplomatie française...

Publié dans En France
La diplomatie française en plein délire
 
Jamais, peut-être depuis des siècles la diplomatie française n'était tombée aussi bas. Laurent Fabius avait été un ministre des affaires étrangères désastreux. Son successeur, Jean-Marc Ayrault s'avère encore pire. Comme il ne connaissait pas le sujet, on pouvait attendre au moins à ce qu'il soit prudent ;  il n'en est rien.
La prise d'Alep par les forces gouvernementales syriennes avec l'appui de Russes : tout le monde devrait s'en réjouir puisqu'elle annonce la défaite des djihadistes que notre police pourchasse en France et la fin de la guerre. Au contraire elle met en rage les gouvernements occidentaux, spécialement le nôtre, qui semblent vouloir regagner par la propagande ce qu'ils ont perdu sur le terrain. Comment cette guerre aurait-elle donc pu finir autrement, sauf à connaître une bataille encore plus cruelle à Damas et la prise de pouvoir finale par les islamistes ? C'est d'ailleurs le sentiment de l'immense majorité de la population de Syrie, chrétiens d'Orient en tête. Jean-Luc Mélenchon l'avait compris avant d'autres.
Au lieu de cela, notre gouvernement est en pleine dénégation. Humilié par la défaite des djihadistes (quel aveu sur ses véritables engagements !), il est conduit à prendre des initiatives absurdes à l'ONU, comme la récente tentative de supprimer le droit de veto quand des vies humaines sont en jeu. Ce qui est idiot : des vies sont toujours en jeu s'il y a guerre. Voilà bien du BHL à l'état pur. Alors que le droit de veto au Conseil de sécurité et le principe de non-ingérence sont les piliers de l'ordre  international depuis 1945, cela reviendrait à officialiser le "droit d'ingérence humanitaire" au moment même où il vient de montrer partout son caractère criminel : six pays mis à feu et à sang depuis 15 ans au nom des droits de l'homme -, et où Trump le récuse.
 
Ayrault multiplie les communiqués vengeurs accusant les forces gouvernementales des pires crimes : "exécutions sommaires, notamment de femmes et d’enfants ; personnes brulées vives dans leurs maisons ; poursuite du ciblage systématique des hôpitaux, de leur personnel et de leurs patients… De telles atrocités révoltent les consciences" (13/12/2016).
Aucune vérification de ces faits, hautement invraisemblables quand on sait que Russes et Syriens se savent sous les projecteurs de l'opinion internationale et que la plupart des accusations proférées depuis six ans à l'encontre du gouvernement syrien se sont avérées pour le moins douteuses. Pourquoi d'ailleurs cibler les hôpitaux (où les rebelles avaient planqué leur QG), puisque la bataille est finie ?  
Aucune mention par contre des horreurs de notre allié Al Qaida, renommé Al Nosra puis Fatah al-Cham, que l'on découvre aujourd'hui, pires que celles dont on accuse  le régime.
Qui ne voit que notre diplomatie se déshonore par cette propagande grossière, plus de celle du Kominterm ou de la Propagandastaffel que d'un pays démocratique ?  
Outre des médias plus serviles que jamais, il n'y a plus pour la gober, que la Conférence de évêques de France qui s'alarme, à la suite de la reprise d'Alep, d'une  arrivée massive de réfugiés et demande qu'on les accueille. Or les seuls qui veulent aujourd'hui fuir la Syrie sont les islamistes défaits : voilà des pasteurs pressant les brebis d'accueillir les loups dans la bergerie !  
 
Ce combat d'arrière-garde hypothèque gravement les intérêts de la France. Tous les  Etats reprennent langue avec Bachar el Assad qui va, que cela plaise ou non, rester en place, sauf nous. L'équipe Obama, dans la même fureur du désespoir que notre gouvernement, voulant empêcher jusqu'au bout le retour de la paix, vient d'aider Daech à reprendre Palmyre, tandis que Donald Trump, aux affaires dans un mois, traite déjà avec Poutine sur une ligne réaliste.
Les adeptes européens de l'idéologie "néo-conservatrice" (adoptée depuis longtemps par la gauche française, selon un paradoxe qui n'est qu'apparent), le gouvernement Hollande en première ligne, sont aujourd'hui doublement frappés : par la défaite des djihadistes et par la défaite de Clinton. Le néoconservatisme ayant perdu la partie à Washington, ils avancent désormais comme un canard sans tête. Il y a en effet de quoi désespérer. Et les derniers spasmes de survie ne sont  pas les moins dangereux.
La diplomatie française s'entêtant jusqu'au bout dans ses erreurs et ses criailleries la ridiculisent. Elle se montre incapable de faire ce qui est le b a ba de toute action  diplomatique : s'adapter à une nouvelle situation. En elle se conjuguent la rigidité française et la rigidité idéologique pour notre plus grand préjudice. 

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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