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HUREAUX  Roland

HUREAUX Roland

Né le 14 juin 1948
Marié  - 7 enfants
 

Essayiste

Ecole normale supérieure (Saint-Cloud)
Institut d'études politiques (IEP)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Agrégé d’histoire
 
Sous-préfet
Diplomate
Conseiller technique
à la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (DATAR)
Conseiller
     Cabinet du président de l’assemblée nationale (Philippe Séguin)
     Cabinet du Premier ministre (Edouard Balladur)
Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Toulouse
Rapporteur à la Cour des Comptes. 
 
Ouvrages
Un avenir pour le monde rural (1993) - Pour en finir avec la droite (1998) - Les hauteurs béantes de l’Europe (1999) - Le temps des derniers hommes (2000) - Les nouveaux féodaux (2004) - Jésus et Marie-Madeleine (2005) - L’actualité du gaullisme (2007) - L’Antipolitique (2007) - La grande démolition (2012) - Gnose et gnostiques des origines à nos jours (2015)

Articles
Publiés dansCommentaire, Communio (Revue catholique internationale) , La Revue des deux mondes,   Liberté politique, Le Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, … etc.
Membre du comité de rédaction de Commentaire.

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La crise de la Guadeloupe

Publié dans En France
A propos de la crise de la Guadeloupe

(...) (site endommagé en 2013)
- et qui pourrait gagner d'autres parties de l'outre-mer français - ne peut être comprise sans que l'on prenne en compte quelques données fondamentales de l'économie de ces territoires. Une économie qui demeure très spécifique même si l'on écarte les vieux schémas aujourd'hui dépassés : bien qu'exigus et de forte densité (à l'exception de la Guyane qui a au contraire une densité très faible mais qui rencontre des problèmes analogues), ils ne sont pas surpeuplés et leur natalité est aujourd'hui faible (1).

Une économie sous perfusion
Leur revenu par tête est très au-dessus de celui des autres îles des Caraïbes, de l'Océan indien, ou du Pacifique. Cela grâce à une aide importante de la métropole qui emprunte les canaux les plus divers : salaire des fonctionnaires (nombreux et rémunérés 40 % de plus qu'en métropole, avantage initialement consenti aux métropolitains expatriés puis étendu aux locaux), RMI, équilibre des caisses de sécurité sociale, dotations aux collectivités locales - et de l'Europe qui subventionne les grands investissements. S'y ajoute l'attrait de la loi Pons pour les investissements privés défiscalisés, essentiellement immobiliers. Ces données fortes excluent, sauf vent de folie, toute idée d'indépendance. Sans ces aides, la balance des paiements serait gravement déséquilibrée. Elles représentent environ 20 % du PIB mais, si l'on ne prend pas en compte les services locaux qui fonctionnent comme partout en circuit fermé, le taux serait d'au moins 80 %. En Guadeloupe, les exportations ne couvrent que 7% des importations.
Cette situation que d'aucuns qualifient d'artificielle a plusieurs effets. Le premier est de tirer les salaires à la hausse par rapport aux pays indépendants de la zone ou aux pays du Tiers monde en général. Un tel différentiel se justifierait si l'économie antillaise, réunionnaise ou polynésienne était très hautement productive mais ce n'est pas le cas. Le second effet est qu'il est difficile de maintenir dans l'outre-mer français des activités économiques rentables en dehors de celles qui sont destinées au marché intérieur et sont donc à l'abri de la concurrence (commerce, services, construction, travaux publics), activités qui elles-mêmes s'effondreraient si la consommation n'était soutenue par les transferts de métropole. Les secteurs productifs susceptibles d'apporter des devises nettes : banane, sucre, rhum, sont en crise et menacés par la pression de l'OMC tendant à abolir les débouchés protégés dont ils disposaient en Europe. C'est sur ces critères que l'on a longtemps opposé l'économie protégée de la Réunion avec celle de l'ile Maurice laquelle, ne bénéficiant pas d’aide extérieure, a pu développer grâce à ses bas salaires, une industrie textile efficace (mais bien des petits Etats indépendants de la zone caraïbe, très pauvres, continuent de stagner : la Dominique a demandé une fois à devenir un DOM !). En tous les cas, rien de comparable au développement industriel de Maurice à espérer pour nos territoires. Reste le tourisme ; mais pour les mêmes raisons, le rapport qualité/prix y souffre de la comparaison avec certains pays voisins. La conséquence de tout cela est un taux de chômage élevé : 27 % de la population active en Guadeloupe (pour 8 % en métropole). Ces considérations expliquent la réticence du patronat local à accorder des augmentations de salaire, lesquelles, si elles n'étaient pas compensées par de nouveaux allègements de charges, aboutiraient à appauvrir encore le tissu économique local et donc à aggraver le chômage.

Un vrai problème de pouvoir d'achat
Malgré des salaires très au-dessus de leur environnement, les départements français ne rencontrent pas moins un réel problème de pouvoir d'achat. D'abord parce que, si les fonctionnaires perçoivent sensiblement plus qu'en métropole, les salariés du secteur privé sont au contraire moins bien rémunérés : 1000 € de moins pour le salaire médian. Inutile de les comparer aux habitants des pays indépendants qui les entourent : les ultramarins français ont un mode de vie très différent du leur : les crédits à la consommation, les loyers élevés rendent, comme en métropole, les budgets familiaux inélastiques à la baisse. Surtout le coût de la vie est très au-dessus de celui de la métropole, la différence variant d’un territoire à l’autre autour de 50 %.

A cette cherté de la vie, deux raisons. L’une est légitime : l’isolement rend pour beaucoup de produits, le coût d’approvisionnement élevé. L’autre ne l’est pas : l’économie de ces îles est encombrée de monopoles à l’importation extrêmement lucratifs qui, tout en tirant le coût de la vie à la hausse découragent la production locale. L’eau minérale importée d’Europe est, à la Réunion, moins chère que celle qui provient de sources locales ! Ces monopoles concernent notamment les transports aériens où les compagnies low-cost n’ont guère accès, l’énergie – où l’électricité et les hydrocarbures sont hors de prix. Ils peuvent porter des noms connus : Air France, EDF, Total, mais sont aussi le fait de grossistes appartenant le plus souvent à la minorité blanche et influents dans les allées du pouvoir métropolitain. A leur manière certains syndicats, comme celui des dockers font partie de ces monopoles abusifs. Les énergies douces (éoliennes, solaire) qui pourraient trouver dans l’outre-mer un terrain de prédilection ne sont guère encouragées.
Il est difficile de dire jusqu’à quel point ces monopoles sont liés à des pouvoirs locaux de plus en plus autonomes et proliférants. De manière absurde, les quatre départements d’outre-mer ont aussi le statut de région, disposant chacun de deux assemblées élues concurrentes (2) : un conseil régional et un conseil général dont les fonctionnaires, nombreux, s’ajoutent à ceux de l’Etat et des communes. La légèreté avec laquelle sont prises certaines décisions concernant l’outre-mer est inconcevable : l’an dernier, un poste de député et un poste de sénateur ont été attribués à l’île de Saint Barthélémy
(8 500 habitants en majorité blancs) alors que la Guadeloupe voisine, en majorité noire, n’a que quatre députés et trois sénateurs pour 450 000 habitants – heureusement le Conseil d’Etat a atténué cette anomalie.

La décentralisation n’en a pas moins eu dans ces territoires les mêmes effets pervers qu’en métropole : émergence de féodalités locales, inflation des dépenses publiques, corruption, rétrécissement des horizons. Dans cette ambiance confinée, les entrepreneurs venus d’ailleurs trouvent difficilement des oreilles attentives quand la société locale ne conjugue pas ses efforts pour leur miner le terrain.

Les problèmes français exacerbés
En résumé, l’outre-mer connaît de manière exacerbée les problèmes qui sont aujourd’hui ceux de la France : la perte de compétitivité du fait d’une monnaie (l’euro, sauf dans le Pacifique) au cours trop élevé, inadaptée à leur niveau de productivité, la multiplication des féodalités publiques, l’hypertrophie de la fonction publique d’Etat et locale et en conséquence un taux de chômage élevé, que les aides sociales contribuent à entretenir tout en en atténuant les effets. S’ajoutent à cela les effets proprement spécifiques de l’isolement et des monopoles.


Il se peut que ces problèmes se soient trouvés exacerbés en Guadeloupe, longtemps tenue pour le parent pauvre des Antilles et où le taux de chômage est plus le plus élevé. De manière significative ; la présence militaire de l’Etat y est plus faible (non que ces militaires aient une quelconque responsabilité en matière de maintien de l’ordre mais nos forces armées mises à contribution après le passage des cyclones ou autres catastrophe naturelles, constituent un lien avec la métropole). La Martinique, qui dispose d’une élite significative, largement métissée, revendicative, particulièrement sensible à la mémoire coloniale mais cultivée, semble à ce jour plus stable. La Guyane, moins peuplée et adossée à une immense forêt vierge, redynamisée par le centre spatial de Kourou connaît des problèmes spécifiques comme une immigration clandestine incontrôlée (que l’on retrouve à Mayotte). La Réunion, la plus peuplée des régions d’outre-mer est aujourd’hui plus dynamique ; la diversité d’origine de sa population (au sein de laquelle des communautés asiatiques actives) en fait une société bigarrée aux explosions intermittentes mais sans lendemain. L’économie de la Nouvelle Calédonie a été revivifiée récemment par le boom du nickel, facteur parmi d’autres d’un certain apaisement politique. Quoique la Polynésie soit la moins peuplée de ces territoires, elle est seule entièrement peuplée d’autochtones. Liée au reste de la nation, comme la Nouvelle Calédonie, par un lien fédéral, ce pays d’outre-mer (POM) a une vie politique toujours chaotique. La fermeture du centre d’essais du Pacifique a clos les polémiques relatives aux essais nucléaires mais laissé un trou dans l’économie locale qu’aucun grand projet n’est venu combler. Au rebours de l’opinion commune, on devrait la considérer comme l’enjeu le plus important : grâce à elle, la France dispose de la première zone économique maritime du monde, à égalité avec les Etats-Unis.

Une dimension essentielle de la France
Malgré le caractère que l’on peut juger artificiel de l’ économie de ces territoires, ils contribuent à faire de la France une puissance universelle par sa présence sur tous les océans du globe et par sa diversité ethnique ; ils sont le lieu d’une civilisation originale, appelée créole dans les Antilles et à la Réunion, dont témoigne une école littéraire pleine de vitalité, où les Martiniquais se distinguent. Ils représentent au total 2,5 millions d’habitants soit près de 4 % de la population française.

Les problèmes de l’outre-mer furent longtemps gérés, sinon réglés, par le biais de réseaux politiques suivis de près par les grands leaders nationaux. Après De Gaulle et Pompidou, MM. Giscard, Mitterrand, Chirac disposèrent de tels réseaux. A présent que la politique nationale n’a plus d’autre partenaire que les médias, au temps de la politique "bling bling", l’outre-mer n’intéresse plus guère. M. Sarkozy pâtit gravement de la disparition de ces réseaux dont sa légèreté est largement responsable.
Il est évidemment beaucoup plus difficile d’être préfet de la Guadeloupe que de la région Champagne-Ardennes. Si ce dernier est mauvais, personne ne s’en apercevra, tandis qu’un mauvais préfet de la Guadeloupe peut mettre l’île à feu et à sang. Or longtemps les ministères ont nommé dans l’outre-mer des fonctionnaires en début de carrière, inexpérimentés, une tendance en voie de correction, semble-t-il. Le désintérêt croissant de la classe dirigeante française pour son outre-mer n’est pas la moindre cause du malaise qui s’y exprime aujourd’hui. La mondialisation où se délectent les élites parisiennes nourrit en fait leur égocentrisme et leur ignorance de ce qui constitue pourtant un facteur essentiel de dimension mondiale de la France.

On peut craindre que les remèdes apportés à la crise : un peu plus d’avantages sociaux, un peu plus d’autonomie des collectivités locales, terreau de féodalités dispendieuses, ne contribue à terme, comme ce fut presque toujours le cas dans le passé, à aggraver les maux de l’outre-mer. Un vrai retour de l’Etat par la nomination de représentants de haut niveau et un démantèlement énergique des monopoles abusifs serait plus approprié.

(1) A l’exception de Mayotte
(2) Cela résulte d’une décision du Conseil constitutionnel de 1983 qui a considéré de manière absurde que les deux échelons, départemental et régional, étaient un droit pour toute partie du territoire français.

Le pari risqué de Benoît XVI

Publié dans De par le monde

Si l'efficacité d'une action politique se mesure au bruit médiatique qu'elle provoque, la levée de l'excommunication du pape Benoît XVI a atteint son objectif.Il faut dire que le diable s'en est mêlé. Ce qui n’aurait dû n'être au départ qu'une affaire de sacristie a pris une toute autre dimension avec les propos absurdes  - et concomitants - de l'un des bénéficiaires de la miséricorde du pape, niant l'extermination des juifs par Hitler. On peut certes se demander ce qu'allait faire à ce moment là (1) sur une télévision suédoise un évêque anglais vivant en Argentine. Mais, manipulation ou pas, des propos scandaleux ont bien été tenus. Le confinement social, politique et intellectuel où vivent depuis de nombreuses années les traditionnalistes de la mouvance de Mgr Lefèvre a laissé prospérer de sombres fantasmes. Nul doute qu'en levant l'excommunication, le pape a voulu remettre dans les courants d'air la vieille tour gothique. Cela ne plait sans doute pas à tous ceux qui l'habitent. Et de la tour ainsi éventée, si l'on nous pardonne cette image à la Walt Disney, ne surgit  pas toujours la Belle au bois dormant : d'étranges chéiroptères peuvent aussi en sortir bruyamment  -  nous parlons des idées, non des hommes, même si ceux-ci sont  blâmables. 
Fallait-il pour autant que le pape s'abstint ? 

S'il ne s'agissait que de réduire le schisme lefévriste (une opération dont l'aboutissement est encore loin !), peut-être. Mais tout laisse à penser que le dessein de Benoît XVI est bien plus vaste. Le grand objectif de son pontificat est le rapprochement avec l'orthodoxie, qu'à l'instar de Jean Paul II, il tient pour le poumon oriental de la chrétienté européenne. Vaste dessein dont l'aboutissement remettrait sans doute en cause un ordre géopolitique dominé depuis longtemps par le "Nord-Ouest" anglo-saxon et protestant (2). Un tel projet rompt notamment avec la géographie d'un Samuel Huntington, plus culturelle que théologique à vrai dire, pour qui dans sa théorie du "choc des civilisations", une césure majeure sépare l'Ouest catholique et réformé de l'Est orthodoxe. On ne comprendrait pas sans une telle perspective la modération de l'attitude du Vatican lors de l'affaire de Géorgie. Pas davantage son obstination à réduire le schisme traditionaliste. Comment en effet vouloir se réconcilier avec ceux qui ont arrêté le temps au XIe siècle, si l'on n'est pas, dans son propre pré carré, capable de le faire avec ceux qui l'ont arrêté au XVIe ?  Peut-être pas dans ces termes, c'est sûrement ce que des orthodoxes ont dit au pape.
En sus de sa portée géopolitique, une telle problématique illustre ce que sont  les nouveaux chemins de l'oecuménisme.  Pour les tenants "progressistes" de ce dernier, l'interlocuteur privilégié était, même si cela n'était pas dit ouvertement, le seul protestantisme libéral. Le programme proposé au catholicisme, dans la suite supposée de Vatican II,  n'était d'ailleurs pour beaucoup que de lui ressembler de plus en plus. Cette voie a-t-elle encore un sens ? On peut se le demander au vu de l'évanescence de l'interlocuteur, de plus en plus sécularisé, largement débordé par une mouvance "évangéliste" bien plus obscurantiste sur les questions de science que Rome ne le fut jamais. L'évolution affligeante d'un Mgr Williamson illustre à sa manière la déliquescence de l'anglicanisme.

Si elle veut encore faire progresser l'unité des Eglises, l'Eglise catholique n'a pas le choix : ce n'est plus à des libéraux qu'elle a à faire désormais. Les uns sont crispés sur telle ou telle forme de rituel, les autres sur une interprétation littérale de la Bible que même saint Augustin, au IVe siècle écartait. Même si les vraies divergences apparaissent comme mineures, le rapprochement n'en est que  plus difficile. Les religions non chrétiennes avec lesquelles le dialogue continue d'être nécessaire sont elles-mêmes le plus souvent  attachées à différentes formes de littéralisme. Littéralisme que le pape a pris à contre-pied dans son discours des Bernardins en rappelant que dans la grande tradition occidentale, pour sacré qu'il fut, tout texte appelait une interprétation. 
En tendant la main aux lefévristes, le pape Benoît XVI a pris un risque considérable. S'il l'a fait, c'est que l'enjeu en était bien davantage qu'une affaire de chapelle.


(1) On ne saurait mettre en doute la bonne foi du pape quand il affirme ne pas avoir été au courant de ces propos avant la signature de la levée d'excommunication. Cela vaut-il cependant pour tous les membres de la Curie ?
(2) Est-ce pourquoi  l'offensive contre le pape est partie du Spiegel, le grand hebdomadaire de Hambourg ?

Permanence du Gaullisme

Publié dans En France

Dialogue sur la permanence du Gaullisme

Ne croyez-vous pas, comme beaucoup le disent, que la référence au général de Gaulle soit un peu dépassée aujourd'hui, trente huit ans après sa mort ? A ceux qui posent cette question, que l'on entend en effet souvent, je voudrais rappeler qu'au temps où le général de Gaulle exerçait le pouvoir, soit dans les années soixante, on le disait déjà. La gauche le disait, Lecanuet et les centristes le disaient, les révoltés de mai 68 le disaient encore plus. On le disait pour toute une série de raisons : le fait qu'au lieu de l'URSS, il disait le plus souvent la Russie, ce qui paraissait d'un autre âge, sa volonté de revenir à l'étalon-or, son attachement à l'Etat, qui faisait un peu louis-quatorzien. D'ailleurs Le Canard enchaîné le représentait en Louis XIV.

Et alors, qu'en tirez-vous ?
Que sur tous les points ou presque où on le considérait alors comme dépassé, il s'est avéré être au contraire très en avance sur son temps. La Russie s'appelle à nouveau la Russie et Léningrad, qui l'eût cru ? Saint-Petersbourg. L'étalon-or n'a certes pas été encore rétabli mais on en parle ; surtout on sait que l'effroyable crise mondiale que nous connaissons est due pour l'essentiel à ce que de Gaulle dénonçait : l'étalon dollar, le privilège insigne que les Etats-Unis se sont arrogés depuis la guerre de fournir au monde sa monnaie en achetant des denrées aux autres pays sans rien leur donner en échange que des billets verts (ou plutôt des lignes de crédit électroniques !). S'agissant de l'Etat, après trente ans de libéralisme sans frein, voilà que tout le monde nous parle de son retour ! 

L'histoire serait donc cyclique : c'est l' "éternel retour" comme disait Nietzsche
Je ne le crois pas. Ce qui faisait la force de De Gaulle, ce qui explique qu'il ait pu à la fois avoir raison avant tout le monde - sur les sujets que je viens d'évoquer et aussi sur bien d'autres comme la défaite ultime de l'Allemagne en 1940 ou la décolonisation en 1958 - et rester d'actualité quarante ans après sa mort, c'est qu'il a fondé toute sa réflexion politique, non pas sur les changements et les modes mais sur ce qu'il y a de permanent dans l'histoire. Je dis bien sa réflexion politique parce que dans d'autres domaines, comme l'art militaire ou l'économie, il fut au contraire très conscient des nécessités du progrès technique. Qu'est-ce qui est permanent ? Peu de choses à vrai dire mais des choses essentielles : les nations ou plus généralement les groupes humains, les peuples auxquels il pensait qu'on n'arrive jamais à imposer durablement une volonté étrangère : voyez ce qu'il disait des Vietnamiens à Pnom Penh et appliquez le aujourd'hui aux Afghans, ce qu'il disait des Palestiniens et qui vaut toujours ; voyez ce qu'il disait de l'Europe : l'impossibilité de l'unir en voulant faire table rase des nations et qui explique en partie la crise actuelle de la construction européenne, le caractère passager des idéologies comme on l'a vu en Russie.
Autres permanences : le rôle du chef, qu'il soit un roi, un premier ministre ou un président démocratiquement élu, qui est selon lui de défendre bec et ongles l'honneur et les intérêts de son peuple sans se fixer à une idéologie, surtout sans donner la priorité à l'idéologie qu'elle soit la Révolution nationale, le socialisme, le libéralisme ou... l'européisme sur ces intérêts fondamentaux. Permanence encore : que les Etats sont des monstres froids et qu'il ne faut jamais compter que sur soi-même pour défendre ses intérêts vitaux, la nécessité donc de préserver à tout prix l'indépendance nationale. 

Cela reste très général
Certes, et c'est pour cela que le gaullisme sera toujours d'actualité parce qu'il s'attache à des principes généraux et permanents. Mais ne croyez pas que pour autant, il s'agisse d'évidences. La preuve : rappeler ces principes gêne encore beaucoup de monde. Et si on vous dit que ces principes sont dépassés, c'est qu'en réalité on en a peur, on n'en veut pas. Il y a ceux qui vous disent que la France est devenue trop petite, qu'elle doit rentrer dans l'OTAN (alors que l'OTAN a moins que jamais de raison d'être, la guerre froide terminée). Il y a ceux qui vous disent que construire une grande oeuvre - parfaitement idéologique selon moi comme l'Europe - vaut bien que l'on sacrifie notre intérêt national supposé "étroit ou égoïste". Il y a ceux enfin qui vous disent que l'Etat "régalien" est dépassé, qu'il doit se faire "modeste", que le laissez faire généralisé, dans le champ économique et même social assure spontanément les équilibres . On voit où nous mène aujourd'hui, par exemple en matière bancaire, la déréglementation généralisée ... 

De Gaulle n'avait pas que des idées générales ; il avait aussi une "certaine idée de la France". C'est à partir de sa politique que l'on a construit l'idée d' "exception française"
On peut débattre pour savoir si De Gaulle partait d'abord d'une idée de la France ou bien d'une philosophie générale sur le rôle des nations. Mais comme il n'était pas un philosophe de métier mais un homme d'action et un chef et qu'il parlait aux Français, il leur a d'abord parlé de la France. "La France n'est elle-même qu'au premier rang" a t-il dit par exemple. On en rit aujourd'hui mais je pense qu'il y a bien là une permanence du tempérament français - analogue à celle de certains individus d'ailleurs - : dès que la France veut rentrer dans le rang, quand elle commence à s'auto-dénigrer, à se repentir de tout, elle se divise, elle déprime et, ajoutons que loin d'être mieux aimée des étrangers, elle l'est encore moins : on le voit aujourd'hui où malgré - ou à cause - des tortillements du président actuel pour faire rentrer notre pays dans le rang, les Français n'ont jamais été aussi mal vus dans le monde et leurs dirigeants plus méprisés.
Mais De Gaulle savait aussi se faire entendre comme personne des autres peuples. Parce qu'il s'appliquait à saisir leur génie propre. Je note au passage qu'il parlait mieux les langues étrangères que la plupart de ses successeurs qui se veulent modernes et ouverts au monde. S'il pensait qu'il y avait une exception française, il n'eût pas, je pense, renié l'idée qu'il y avait une exception de chaque pays.

Mais alors pourquoi se référer à de Gaulle. Pourquoi pas à une philosophie politique plus générale ?
Pourquoi pas en effet ? Après tout, je pense que saint Louis, François Ier, Henri IV, Richelieu et peut-être aussi le Gambetta de 1870 ou le Clémenceau de 1918 ont été gaullistes avant la lettre.
U
n philosophe très à la mode en Amérique comme Léo Strauss propose de refonder la politique sur certaines permanences qui transcendent les époques. Il recherche ces permanences dans les auteurs grecs, Platon et surtout Aristote. La notion de "bien commun" que saint Thomas d'Aquin nous a transmise vient d'Aristote. Le rôle premier du chef politique, dans cette perspective, c'est de rechercher le "bien commun" d'une cité, d'une nation, d'un groupe humain particulier. Cette formule, assez proche de la res publica, de Gaulle ne l'eut certainement pas reniée à condition de ne pas lui donner un sens étroit, purement économique. Il pensait que chaque peuple devait non seulement prospérer mais être fier de lui, cultiver son génie propre, faire rayonner ses valeurs, de manière pacifique certes mais active. Le gaullisme, c'est la défense du bien commun mais pas dans la grisaille d'un conseil d'administration, avec de la couleur et du panache. Ce bien commun au sens large, c'est au chef qu'il convient de le promouvoir. Avec la foire aux intérêts particuliers qu'est devenue notre République, sur fond s'abaissement national, on est, vous le voyez, loin du compte.

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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