Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

KERROS de  Aude

KERROS de Aude

Née le 24 décembre 1947
Mariée – 2 enfants

Sculpteur, graveur
Essayiste


Nombreux voyages en Asie, Amérique du Sud, au Proche-Orient,
Séjour en Israël où elle séjourne plusieurs années (Père diplomate)
Sciences Po (IEP, Paris)  
Maîtrise de Droit

Fait le choix de la gravure avec la fréquentation des ateliers
     des graveurs Henri Goetz, S.W. Hayter et Johnny Friedlaender.
     Plus de 80 expositions en France et en Europe
     (Berlin, Munich, Mayence, Rome, Gênes, Londres et Varsovie)
Pensionnée par la Fondation Konrad Adenauer,
Lauréate de l’Institut de France (prix Paul-Louis Weiller, 1988)

Œuvres  
figurent dans les collections du
     National Museum of Women in the Arts de Washington.
Participation à l'exposition "De Bonnard à Baselitz"
     au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale de France à Paris.
Création d'une collection d’entretiens d’artistes pour l’Institut des Archives Sonores de Franklin Picard

Publications
Le non art : art officiel et international 1960-2000 (Conflits actuels, n°7, printemps 2001)
L’art en Révolutions(Les Cahiers de la Table Ronde, printemps 2005)
L’art caché (Commentaire, n°11, automne 2005)
Peut-on inculturer une contre culture ?("Kephas", novembre 2005)
La métamorphose postmoderne et les théoriciens de l’Art contemporain (Catholica, n°92, été 2006)
L’art contemporain : l’inéluctable schisme (Artension, n°28)
Marcel Duchamp détourné par la politique (Artension  n°36, 21 juillet 2007)
L’art sacré à la fin du millénaire (Liberté Politique, n° 16, 17, 18, 19 (feuilleton) 
Dialogue et transgression :
     La politique culturelle de la conférence des évêques de France (Liberté politique, n° 22)
Aliénations réciproques (Liberté politique, n°37)  

Divers articles
     sur les graveurs Jean Delpech, Albert Decaris, Sergio Birga, Pierre Yves Trémois, Jean Marie Granier, etc.

Ouvrages

L'art caché : les dissidents de l'art contemporain (2007)
Sacré Art contemporain : Evêques, Inspecteurs et Commissaires
(2012)

L’Art caché (2013)
L'Imposture de l'art contemporain (2015)

URL du site internet:

L'implosion du Sacré

Publié dans Au delà

(...)
(Beaubourg) (1) fut un événement peu, mal ou pas compris qu'il convient d'analyser dans la mesure où il crée de la "réalité" et de l'"Histoire" au sens médiatique et conceptuel du terme. Mais on ne peut laisser cette "réalité" s'installer sans en faire la critique cultivée et approfondie. Cette exposition marque en France un tournant historique dans la compréhension de la modernité et de la postmodernité. Elle souligne pour la première fois, de façon officielle, les profonds rapports entre la modernité en art et les courants para gnostiques et ésotériques très divers qui ont sous-tendu les utopies politiques, artistiques et scientifiques du XIXe et XXe siècle. "Traces du Sacré" a reposé sur la théorie selon laquelle la "mort de Dieu", la rupture, après les Lumières et la Révolution, de la référence à un sacré chrétien s'exprimant dans un rituel et une liturgie, a libéré la création artistique, qui a enfin trouvé ses sources en l'homme lui-même. A partir de là, l'art est censé refléter la profondeur invisible de l'homme, et c'est ce retournement qui fonde la modernité. La "libération" ainsi opérée fait apparaître d'autres formes du "sacré" : un sacré panthéiste, un sacré primitif, immanent, "numineux", se dépouillant progressivement de toute source transcendante pour aboutir à un nouveau sacré entourant la pulsion, la peur, le vertige éprouvé devant l'absolu de la mort irrémédiable et du néant.

Sans l'avoir voulu cette exposition fait date dans la mesure où elle donne la preuve visuelle et spectaculaire de la prédiction d'Hegel : la "mort de Dieu", la négation de la transcendance, entraînant irrémédiablement la mort de l'art. Ce propos radical est cependant le fruit d'une malhonnêteté intellectuelle fondée sur un brouillage sémantique. Le commissaire de l'exposition, Jean de Loisy, ne définit pas le contenu précis des mots fondateurs : sacré, religieux, métaphysique, spirituel. Dans l'esprit du commun des mortels, ils impliquent généralement l'idée de l'existence d'une transcendance divine, alors que dans la logique de Jean de Loisy, exprimée lors d'une mémorable conférence de Carême à Notre-Dame de Paris le 17 mars 2008, ces mots désignent d'autres formes d'absolu liés à l'humain, sans au-delà. Ce flou sémantique a permis d'écarter a priori de cette exposition toutes les oeuvres ou presque (2) d'art sacré chrétien crées entre 1830 et nos jours, c'est-à-dire deux siècles de création très fécondes. La raison de ce parti pris, avancée par le commissaire, est qu'il n'est pas pertinent de montrer des "oeuvres religieuses de commande" jugées comme non novatrices, comme n'étant pas de l'art. Sans plus.

Jugée souvent confuse, l'exposition a cependant été bâtie sur un corpus d'idées, défendu par Jean de Loisy dans catalogue, cartels, entretiens et conférences. (3) Elle est le résultat d'une élaboration trentenaire.
Quelques faits méritent d'être rappelés : à partir de la construction de la cathédrale d'Evry en 1987,  "concept " élaboré davantage dans le bureau de Jack Lang que dans celui de Mgr Herbulin, vont se créer des ponts réguliers entre d'une part le Ministère de la Culture, la Délégation aux Arts plastiques (DAP), la Caisse nationale des Monuments historiques, et d'autre part le clergé et les laïcs catholiques en charge de l'art sacré. Colloques, expositions, rencontres vont proliférer. '4) A ces occasions, la nécessité de créer un "dialogue", un langage commun, s'est fait jour. L'enjeu était le bon déroulement de la commande publique d'art sacré. La DAP entendait imposer ses artistes officiels, de tendance exclusivement conceptuelle, à un clergé pour qui l'art sacré avait d'autres finalités. Inclure les artistes officiels dans le grand patrimoine religieux permettait à la fois de nourrir une clientèle, de les consacrer et d'en faire la cote. (5) Le choix de "sacraliser" l'AC en France peut paraître étrange mais il correspond à une nécessité de compenser le fait que cet "art" y est fabriqué par l'Etat et que par conséquent sa cote est artificielle et non reconnue dans le monde. Les fonctionnaires, inspecteurs de la création, conseillers et commissaires, pratiquent donc une consécration arbitraire qu'ils tentent de légitimer par tous les moyens, en particulier symboliques. L'inscription dans le grand patrimoine sacré leur permet à la fois de laisser leur marque dans l'Histoire et d'entourer ces oeuvres d'une aura qui les rend tabous. Ils ont ainsi opéré à leur profit un transfert du sacré pour compenser l'absence de vrais amateurs.

La stratégie du "dialogue"
Pour collaborer il faut d'abord "dialoguer". C'est ainsi que les deux clergés, celui de la DAP et celui de l'Eglise, ont entamé des relations suivies où le principe fut d'écarter tout ce qui fâche et de se retrouver autour d'un plus petit dénominateur commun. Une solution s'imposa facilement : celle du partage de quelques mots stratégiques en laissant à chacun la liberté de leur contenu. Pour l'AC, la chose va de soi, car mots et oeuvres sont polysémiques : c'est le "regardeur", l'usager, qui donne le sens. Pour les chrétiens, la démarche symbolique permet, pour une même image ou texte, des lectures à des niveaux différents. Cet attachement commun au contenu polysémique de l'art et des mots fut une aubaine pour le "dialogue", occultant le fait que dans la dimension chrétienne les sens sont hiérarchisés (sens matériel, littéral, psychologique, spirituel, mystique, etc.) alors que l'AC conçoit une polysémie horizontale ou tous les sens sont possibles et équivalents.
Grâce à ces subterfuges les théoriciens de l'AC ont "christianisé" leurs concepts afin d'émerveiller l'autre clergé. Ce furent de grands jeux de mots : le vide à la place de l'inconnaissable, le néant à la place de l'absolu, la mort et la souffrance du crucifié comme apex de la tragédie humaine omettant la Résurrection sur laquelle on ne pouvait s'entendre. Le mortifère fut un merveilleux terrain de fraternisation. On parlait avec enthousiasme du mystère du Samedi-Saint (7) qui mettait tout le monde d'accord.
Ainsi en examinant l'ensemble des textes, parus depuis les années 1980, accompagnant les expositions, colloques et commandes publiques d'art sacré, on voit apparaître l'élaboration d'une étrange "théologie" que l'on retrouve en filigrane dans le catalogue de l'exposition "Traces du Sacré" et les propos explicatifs de Jean de Loisy.

La théologie dite négative, ou apophatique, a été l'un des terrains de prédilection de ce jeu avec les mots. Cette conception théologique absolutise l'impossibilité de figurer et de définir Dieu. Seule une définition négative pourrait y parvenir : on ne peut dire qui est Dieu, mais on peut dire ce qu'il n'est pas. L'AC revendique cette négativité comme fondatrice : ses artisans rejettent la matière et sa transformation, ils se veulent purs de toute sensualité, toute séduction, toute beauté supposée trompeuse par nature. Ils disent regarder le réel en face avec lucidité, confessent un réel terrible, ils sont les témoins du néant, qui devient pour la circonstance le vide laissé par "l'absence réelle" de Dieu. Jean de Loisy insiste beaucoup sur ce sacré inversé qui révélerait Dieu plus fortement encore que s'il était montré de façon positive.

L'expérience de l'absence de Dieu, de la transgression de ses Lois, relèverait de l'ascèse la plus radicale que l'on puisse concevoir, et constitue la raison d'être de l'AC. Cette démarche explique la valeur donnée au blasphème, à la transgression et à l'exhibition de l'insoutenable, comme pratiques ayant la vertu de faire apparaître Dieu en opérant une "catharsis bienfaisante". Mgr Albert Rouet avait résumé ainsi ces procédés : "Cet exhibitionnisme devient exorcisme mais un exorcisme à l'envers : il chasse les démons, il les convoque au tribunal de l'oeuvre. Il y a un interdit transgressé, une mise à distance pour mieux voir". "Il s'agit de lever le voile pour dépasser le visible avec rage"... "Le voyeurisme quête l'autre coté des choses, le réel du réel" ... (8)
L'autre terrain de prédilection du dialogue fut celui du langage mystique, avec ses ténèbres et son vocabulaire qui allie les contraires. Toutes ces expressions liées à une expérience du divin, une fois coupées de leur source transcendante, deviennent les concepts du relativisme postmoderne.


La fin d'une implosion ?
Traces du Sacré, on l'a dit, apparaît comme le fruit de trente ans de dialogue entre l'Eglise et les fonctionnaires de la DAP, les commissaires de Beaubourg et leurs artistes. Cette relation fondée sur un ensemble de supercheries d'ordre sémantique peu décelables par le grand public, a été nstrumentalisée pour introduire dans le patrimoine religieux un art officiel dont le discours omniprésent a peu de rapports avec les nécessités liturgiques.
Cette exposition aura eu l'avantage de nous montrer comme en creux deux crises propres à l'Eglise : au XIXe siècle, lorsque celle-ci se heurte à la science confondue avec le rationalisme, elle crée un vide vite occupé par les courants gnostiques qui ont eu le désir de réconcilier avec ses moyens particuliers le domaine de la "connaissance" avec celui du "sacré" par le moyen de l'art. Dans la deuxième partie du XXe siècle, l'Eglise connaît une crise de la liturgie et des formes de l'expression de la foi qui engendre à nouveau un vide, que l'AC s'empresse de capter au profit de sa survie et de sa légitimation.

Cette exposition, grâce à la perspective historique qu'elle nous offre, a le mérite de révéler au grand jour ces phénomènes.  Elle nous fait voir du même coup l'origine de la crise et l'impasse actuelle. Pourquoi l'Eglise, qui a surmonté l'obstacle passager dressé jadis entre foi et science, ne surmonterait-elle pas l'obstacle actuel entre l'art et la foi ? Le renouveau passe par là.


(1) 7 mai - 11 août 2008. Nombreux éléments sur le site http://traces-du-sacre.centrepompidou.fr où sont réunies, entre autres une
présentation générale et plusieurs commentaires d'oeuvres
par Jean de Loisy, commissaire de l'exposition.
(2) Jean de Loisy inclut des oeuvres chrétiennes qu'il réinterprète, comme par exemple le tableau de Caspar David Friedrich. Il expose quelques artistes choisis par le père Couturier mais se sert surtout de son discours condamnant sans faire de détail tout l'art sacré du siècle qui précède, pour exclure sans danger tous les autres... Stratégie habile qu'un historien d'art ne pourrait admettre
(3) Conférence à l'Ecole cathédrale, entretiens sur France Culture, Radio Notre-Dame et Fréquence Protestante.
(4) Dont : colloques de 1988 et 1989 organisés par Claude Mollard, suivis de bien d'autres, dont "Forme est Sens", (Louvre, 1996). Expositions : Les formes de l'Invisible (Les Cordeliers, 1997), Épiphanie (Évry, 2000), L'art sacré en France au XXe siècle (Boulogne, 1993), ... etc.
(5) En France, nous avons un art officiel : ce n'est pas le marché qui fabrique la cote des artistes mais une stratégie d'État qui fonctionne en réseau avec quelques galeries, collectionneurs et médias.
(6) AC, acronyme d'Art contemporain. Employé par Christine Sourgins dans son livre Les Mirages de l'art contemporain (La Table Ronde, 2005) pour la commodité du langage, il permet d'éviter de confondre cet usage idéologique de l'art avec tout l'art d'aujourd'hui.
(7) On peut se familiariser avec cette théorisation en lisant le livre de Catherine Grenier L'art contemporain est-il chrétien ? (Jacqueline Chambon, 2003). Catherine Grenier a donné aussi une conférence de Carême à Notre-Dame de Paris sur ce sujet en 2006
(8) Mgr Albert Rouet, La Chair et Dieu. L'Eglise et l'art d'avant garde - De la provocation au dialogue, Albin Michel, 2002, pp. 128 et 129. Ces conceptions font penser à une forme récurrente de l'antique hérésie du gnostique Carpocrate et de ses disciples, qui prétendaient marquer leur mépris pour les "créateurs" du monde - la création étant considérée comme une chute dans la matière - en transgressant toute loi.

"Les Cendres du Sacré"

Publié dans Au delà

(...)
c'est à dire un événement controversé propre à attirer la curiosité, la polémique dans les médias, et la foule au musée, il faut un préjugé à détruire. Le "concept" de l'exposition Les traces du sacré est que l'art "moderne" et "contemporain" n'est pas, comme on le croit communément, athée, matérialiste, révolutionnaire et rationnel mais spirituel, métaphysique et sacré.
Première salle : une gravure de Goya un mort revient à la vie et témoigne de ce qu'il a vu : Nada. Une toile tailladée de Lucio Fontana et son titre "La mort de Dieu", une phrase au néon de Brice Nauman : "le véritable artiste vient en aide au monde en révélant des réalités mystiques".
Le parti pris de l'exposition est énoncé : Dieu est mort, l'homme est libre enfin ! Il va se révéler ! Le sacré est sans doute spirituel et métaphysique mais n'a plus l'aura du transcendant et du divin. Il émane du cosmos et de l'homme. C'est la bonne nouvelle annoncée par les Commissaires dans le catalogue, les interviews et conférences et dossiers de presse.
Tout commence avec un tableau romantique daté de 1831 de Gaspard David Friedrich, une église gothique en ruines, en hiver. La notice commente "Ce monument était debout quand l'énergie païenne innervait encore la nouvelle foi". 

La sacralisation de l'ego
Les "Lumières", la Révolution française ont brisé le monopole du sacré que détenait jusque là l'Eglise en Europe. Il était canalisé par la liturgie, les rites et le dogme catholique. Une génération a suffi pour que le sacré, l'imaginaire lié à l'invisible et au métaphysique se débride et prenne mille formes contenues jusque-là. Le Romantisme est la première manifestation esthétique de ce défoulement : Le moi n'est plus haïssable. Désormais, subjectivité, épanchements intimes, affirmation de l'ego, sont à l'honneur. C'est le génie de l'homme qui intéresse et particulièrement de l'artiste. Alors que les derniers recoins de la planète sont découverts, commence l'exploration des profondeurs de l'inconscient humain. La "folle du logis" devient la muse des poètes, les formes académiques volent en éclats et libèrent des expressions nouvelles.
Les Commissaires Jean de Loisy et Angela Lampe nous entraînent, dans un parcours de 350 oeuvres et 200 artistes allant de 1830 à 2008, du sacré transcendant au sacré d'effroi éprouvé devant la mort irrémédiable, revisitant les sacrés païens antiques, archaïques et primitifs, puis abordant les sacré modernes et postmodernes : immanents, lumineux, new age, chimiques et convulsifs .... Ils veulent prouver au passage que le christianisme n'est plus qu'une forme morte servant de terreau à un nouveau sacré fondé sur la disparition de Dieu et l'affirmation de l'homme. L'art, la culture, deviennent le sanctuaire de ce nouveau culte.

L'exposition ne manque pas d'ambition : Elle se veut "historique", exhaustive et récapitulatrice des métamorphoses du sacré dans l'art tout en étant aussi thématique, philosophique, théologique, anthropologique et sociologique ... C'est une exposition à caractère "Total", comme aurait ironisé Ionesco dans la "Cantatrice Chauve". Ses finalités multiples et contradictoires lui donnent l'aspect d'un labyrinthe ... Il ne faut pas y voir le reflet de l'histoire de l'art mais une création "d'art contemporain" en soi où Jean de Loisy serait le chef d'orchestre dirigeant 200 artistes morts ou vifs. Avec cette matière picturale, Jean de Loisy crée une réalité symphonique, emportant le public de suites chronologiques en reprises thématiques, d'images en déclarations "duchampiennes", inscrites en bas à gauche des œuvres à extraire pieusement des ténèbres avec une lampe de poche.

La grande régression

L'exposition est du plus grand intérêt, car elle fait la preuve que l'art dépérit lorsque le sacré transcendant disparaît. Nous évoquerons surtout ici certains aspects de sa deuxième partie ...
Une guerre puis l'autre, la marche fatale des totalitarismes ont mis au coeur de l'Occident l'interrogation métaphysique. Dieu est déclaré définitivement mort. Le problème du mal reste entier, les utopies ne prennent pas chair, la croyance dans le progrès et le génie s'effondre. Le sacré jadis chatoyant devient noir. Le surhomme est impuissant, les dégâts collatéraux s'avèrent multiples ... Ainsi, la prédiction de Hegel se réalise : Dieu a entrainé l'art dans sa chute. La "modernité" aussi a une fin et la postmodernité est bien différente.
Duchamp entre en scène, suivi de Cage et de Wahrol. Le grand système de l'AC (1) s'enclenche : déclaratif et médiatique fonctionnant en réseau, créant ainsi sa valeur. L'art est mort vive l'AC ! L'art sera désormais la cote, reflet du réseau fondateur. L'arbitraire et le cynisme de ce nouveau système vont entraîner l'art vers la célébration des abîmes pour compenser sa vacuité et son asservissement mercantile absolu, il lui faut s'entourer de l'aura terrible du sacré.
En Amérique de 1960 à 1980 on expérimente le dernier sacré paradisiaque avec la "Beat Generation" et son utopie "Peace and Love". On croit une dernière fois aux "possibilités illimités de notre esprit" en communion avec le Cosmos. Un art psychédélique naîtra puisé aux sources du LSD apprécié pour les visions planantes et angéliques qu'il procure. La drogue devient le sésame de la création. L'artiste va chercher la dernière énergie dans le dérèglement chimique des sens et les états dépassés de la conscience artificiellement obtenus.
En Europe, au même moment, le sacré a déjà des formes plus sombres. L'art à partir des années soixante est marqué par l'image insurmontable du mal. Les oeuvres ressemblent à des monuments funèbres érigés à la mémoire du grand massacre. L'art est dénonciateur, critique et pénitentiel. L'artiste prend la place du Christ et s'offre en sacrifice pour renouveler le monde :
"L'ascèse de l'artiste est de parvenir à cette parole dépouillée de tout ce qui n'est pas lui", explique Jean de Loisy qui donne ainsi à l'ego la monumentalité du sacré. La foi en l'artiste est nécessaire précise-t-il, la confiance est la condition de "la transsubstantiation de l'oeuvre . (...) Le "regardeur" en communiant à l'oeuvre "accède à un monde nouveau". Il devient lui aussi, grâce à la médiation de l'artiste, vraiment "contemporain" : "Vous les amateurs d'art, vous êtes contemporains, c'est à dire témoins d'un monde élargi !" (2)
Voilà comment "l'art contemporain" devient l'art sacré d'aujourd'hui
En quelques mots Jean de Loisy a ainsi, au cours d'une conférence de carême déclamée sous les voûtes de Notre Dame quelques semaines avant l'ouverture de l'exposition, brossé le portrait de l'artiste "contemporain" en idole postmoderne Catherine Grenier (3), autre conservateur de Beaubourg, prononça elle aussi en chaire en 2007, un "sermon" analogue.

Ce nouvel "art sacré" est décrit comme une liturgie inverse qui puise visibilité et puissance dans l'effet sidérant du blasphème et de la malédiction. Plusieurs formes ont cours : Une école minimaliste attachée à une pureté absolue, rejetant matière et forme, proclamant l'impeccabilité du vide, l'absolu du rien dont l'inconvénient est de programmer à court terme la disparition de l'art. Est-ce le dernier sacré ? Pas encore ... L'extrême fin du siècle et les début du millénaire voient apparaître une autre forme : Elle exprime l'étape qui suit la mort : Quand l'arbre est abattu, les organismes saprophytes se nourrissent du cadavre et le recyclent. La post-post modernité crée encore en coupant, collant et mixant tout les sacrés du monde et surtout le sacré catholique, ce sacré qui n'a pas que des sacramentels mais aussi des sacrements, pour en détourner la dernière énergie. En France, les fonctionnaires de l'art font une théorie sur ces formes de création convulsive et verbales, et s'adonnent fébrilement à l'élaboration d'une "théologie créative".

L'exclusion du sacré chrétien
Malgré la prétention exhaustive de l'exposition, une forme très spécifique du sacré n'y figure presque pas : L'art sacré chrétien qui a connu une exceptionnelle création depuis deux siècles.
Jean de Loisy s'explique : Il a délibérément exclu de son propos les artistes qui font de "l'art religieux" pour ne s'intéresser qu'aux artistes "spirituels" (4). L'énonciation de ces deux concepts aux contenus vagues et sans rigueur intellectuelle, l'autorise, selon lui, à ne pas tenir compte de l'art sacré chrétien. L'ambition historique de cette exposition en prend un coup.

La forme spécifiquement chrétienne de relation au sacré n'est jamais décrite tout au long de l'exposition, quoique partout détournée et déformée. Jamais il n'est évoqué la nécessité théologique et formelle d'exprimer un sacré transcendant et incarné. La conjonction de l'esprit et de la matière est le travail de l'artiste. Il doit assumer dans la forme la réalité du mal, de la souffrance et de la mort mais à leur place, c'est à dire vaincus. Il doit par le moyen de la forme laisser transparaître la dimension glorieuse de la matière et à la chair. Ce n'est pas une affaire de style, de forme établie ou même d'intention ou de foi de la part de l 'artiste, mais de correspondance mystérieuse entre le fond et la forme, défi toujours nouveau, tentative sans recette. Ce courant n'a jamais cessé d'exister dans de très grand chefs d'oeuvre du XIXème et du XXème siècle, il existe encore mais dans une expression intime et cachée, le domaine du monumental lui étant fermé. C'est la raison pour laquelle la distinction que fait Jean de Loisy entre "artiste spirituel" et "artiste religieux" est sans pertinence. L'Eglise n'a jamais exigé la foi, ni les bonnes intentions des artistes à qui elle passait commande, ni un style particulier, mais la réalisation d'un programme iconographique, laissant d'ailleurs une place à la subjectivité, au talent singulier. Ce qui explique le perpétuel renouvellement de l'art sacré tout au long de 2000 ans de création et ses expressions différentes dans chaque culture. Comme quantité d'artistes au XIXème et XXème siècle, un Delacroix incroyant a peint des chefs d'oeuvre profondément chrétiens. C'est un fait effacé dans cette exposition.

La mise en scène de l'abbé Couturier
Pour compenser la faiblesse de l'argument, Jean de Loisy met en scène dans son exposition le dominicain Alain Couturier et se réfugie derrière ses prises de positions pour éluder, à part quelques Matisse, Manessier, Richier, Rouault et un Maurice Denis de 10cm x15cm, tout l'art sacré du XXème siècle. Celui-ci, à partir de 1944, dans ses "Cahiers d'Art Sacré" avait condamné en bloc, sans faire de détail entre petits et grands talents, l'art pratiqué dans les "ateliers d'Art sacré". Il s'appuie pour cela sur une théorie : Si l'art est génial il est forcément sacré, s'il est médiocre il est une insulte à l'art et au sacré. Il faut donc faire appel "aux génies", figures magnifiées au XIXème siècle par le romantisme, qui a connu des fortunes diverses, dont certaines à l'origine de quelques totalitarismes du XXème siècle. L'Eglise avait résisté à ces idéologies mais comme il est fréquent, quand la chose est obsolète, ceux qui ont le plus résisté finissent par s'y rendre. Le moine prend avec cette idée simple le dernier wagon du dernier train. Il sera le dernier dans le siècle à magnifier le "génie". Cette condamnation historique et obscure, simplifiée à l'extrême, instrumentalisée de façon contestable, servira par la suite à condamner tous les artistes, croyants ou non, travaillant dans l'esprit d'un sacré chrétien. On dira simplement d'eux qu'ils ne sont pas des artistes et qu'ils ne sont pas modernes.

Nouveau clergé, nouvelle censure, nouveau culte
La méthode d'exclusion pratiquée dans cette exposition est typique du fonctionnement du système de l'AC : "est de l'art tout ce qui est agrée comme tel par le "milieu de l'art", en l'occurrence le réseau fabriquant la valeur et les Institutions élaborant la théorie et la légitimation. Les commissaires ont décidé ici ce qui est de l'art sacré et ce qui ne l'est pas, comme ils décident tous les jours ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas. Depuis trente ans, toutes les grandes commandes d'art sacré sont décidées au Ministère de la Culture et ses annexes, selon les critères qui lui sont propres. Ils servent à nourrir une clientèle et à fabriquer des cotes. Tout le monde sait que l'Eglise ne prend plus la peine d'imposer un programme iconologique et d'en suivre la conformité théologique. De nouveaux clercs s'en chargent.


(1) Acronyme de "art contemporain" employé par Christine Sourgins dans les "Mirages de l'Art contemporain" (Ed. de la Table Ronde, 2005) pour distinguer ce genre particulier de l'ensemble de l'art d'aujourd'hui.
(2) Citations tirées de la conférence de Carême prononcée à Notre Dame de Paris, publiée aux Editions du Cerf, mai 08
(3) Catherine Grenier auteur de "L'Art contemporain est-il chrétien ?" (Ed. Jacqueline Chambon, 2005) ; ouvrage de référence pour comprendre la théorie officielle française de l'AC vu comme substitut de l'art sacré chrétien.

(4) Interview du Figaro de Jean de Loisy sur Les traces du sacré du 9 mai 2008

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version