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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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L’islam et l’histoire (2)

Publié dans Au delà
L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (2)

L’intemporalité du Coran a des conséquences directes sur la pensée en islam, démontre Razika Adnani, philosophe d’origine algérienne : "Les recommandations du Coran ne sont soumises ni aux changements du temps ni à la variété des lieux. Elles sont donc immuables et valables en tout temps et en tout lieu […]. Selon la théorie du Coran incréé, soutenue par tous les littéralistes, parce que les recommandations de Dieu sont immuables et intemporelles, il n’y a aucune nécessité à rechercher d’autres lois ou d’autres règles". Ce qui exclut le recours à la pensée comme autre source de connaissance (Islam, quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 36-37).
 
Une doctrine contestée
D’autres intellectuels musulmans contestent la véracité de l’anhistoricité du Coran, recourant pour cela à une approche raisonnée. La plupart d’entre eux se réfèrent à la thèse du mouvement rationaliste des Moutazilites, très actifs à Bagdad aux VIII-IXème siècles, opposés au dogme du Coran "incréé".
 
Razika ADNANI
Pour les Moutazilites, "Dieu a créé le Coran de la même façon qu’Il a créé toute chose et tout être vivant dans l’univers ; de ce fait, il s’inscrit dans le temps et non en dehors" (op. cit., p. 37-38). Et le fait que le Coran relate des événements qui se sont réellement déroulés, comme certaines guerres menées par Mahomet, telle la bataille de Badr (3, 123), prouve que ce Livre est inscrit dans le temps et dans l’espace, celui de l’Arabie du VIIème siècle. Ce qui explique son écriture en langue arabe (op. cit., p. 59).

Nous avons fait de ce Livre explicite une lecture arabe afin que vous puissiez le comprendre(43, 2-3).
Rappelant le principe des "circonstances de la révélation", admis par certaines écoles reconnues par la tradition islamique, R. Adnani en conclut que même les tenants d’une lecture littéraliste du Coran admettent implicitement le caractère créé du Coran et la contextualisation historique de la charia (op. cit., p. 147).

Mohamed ARKOUN
Professeur à la Sorbonne et auteur de plusieurs ouvrages, ce Français d’origine algérienne (1928-2010) considérait que le Coran est un texte créé parce qu’il est "manifesté dans un langage humain – l’arabe -, qu’il est historique et que les êtres humains ont le devoir de le comprendre et de l’interpréter" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 107-108).

Nasr ABOU ZEID
Cet universitaire égyptien (1943-2010), professeur de sciences islamiques, a développé une pensée plus élaborée sur le rapport de l’islam à l’histoire, notamment dans son livre Critique du discours religieux (Sindbad, 1999).
Pour lui, la création est "l’inauguration de l’Histoire, car ce n’est qu’à partir de là que l’on peut parler de “temps” ".
"Si l’on disait que Dieu parlait de toute éternité, c’est-à-dire que sa Parole est incréée, cela reviendrait à dire qu’Il parlait sans destinataire – vu que le monde n’existait pas encore -, ce qui serait incompatible avec Sa sagesse […]. L’historicité est immanente à la création du monde […]. Elle signifie ici la survenance dans le temps, même si ce temps n’en était qu’à son début […]. Si l’acte divin premier – l’acte par lequel le monde est né – est l’acte de l’ouverture du temps, tous les actes qui ont succédé à cet acte inaugural sont des actes historiques, du fait qu’ils se sont accomplis dans le temps et dans l’Histoire. Et tout ce qui découle de ces actes divins est créé, en ce sens qu’il est survenu dans un des instants de l’Histoire".

Pour cet auteur, cela se situe à deux niveaux.
"Le pouvoir divin est infini en ceci qu’il représente tous les actes en puissance, tandis que les actes eux-mêmes, les actes effectifs, parce qu’ils participent du monde fini, sont nécessairement finis, bien qu’ils aient leur source dans le pouvoir infini".
 
"Il faut distinguer l’éternité du pouvoir et la temporalité des actes". La "Table bien gardée" sensée contenir le Coran est-elle éternelle ou créée ? "Pour nous, elle est forcément créée, autrement on aurait affaire à plusieurs entités éternelles, ce qu’aucun auteur de la tradition musulmane n’a jamais admis. Donc si la “Table bien gardée” est créée, comment le texte qui est inscrit dessus pourrait-il être éternel ? ".
(p. 36-41).

Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (op. cit.), Rachid Benzine, chercheur français, résume l’explication donnée par Nasr Abou Zeid quant au choix de l’écriture arabe. Le Coran est "un texte linguistique, un texte historique et un produit culturel ". L’arabe est une langue humaine (et non divine) qui lie le divin à l’humain. Compte tenu de la reconnaissance par le Coran lui-même d’un pluralisme linguistique ayant caractérisé les Ecritures antérieures (Torah et Evangile) –
"Nous n’avons envoyé de messager qu’avec la langue de son peuple, afin qu’il les éclaire" (14, 4)– L’universitaire égyptien considère qu’il n’est "pas vraisemblable que la Parole de Dieu soit limitée au seul Coran et à sa langue arabe" (p. 196 et 203).
En 1995, les positions d’Abou Zeid ont entraîné sa condamnation pour "apostasie" par la Cour d’appel du Caire, ordonnant aussi le divorce avec sa femme. Ces décisions ont été confirmées par la Cour de cassation l’année suivante. Il lui était reproché, entre autres, d’avoir "présenté le texte du saint Coran comme un texte humain" et d’avoir "préconisé l’usage de la raison pour expliquer les concepts dérivant de la lecture littérale du texte coranique, afin de les remplacer par des concepts modernes, plus humains et progressistes" (R. Benzine, op. cit., p. 187-188).

Fazlur RAHMAN
Egalement présenté par Rachid Benzine, ce savant pakistanais (1919-1988) s’exila aux Etats-Unis en 1968 après avoir été victime d’une tentative d’assassinat à cause de ses écrits.
Il revendiquait le droit de recourir aux "circonstances de la Révélation" telles que la tradition les a retenues car elles "montrent que le Coran a été révélé en répondant en permanence à des situations historiques particulières" (Les nouveaux penseurs de l’islam, op. cit., p. 131) dans le contexte arabe du temps de Mahomet. Cela permet de distinguer les degrés d’application, générale ou limitée, des versets. Et Rahman s’interroge : "Si les mots, le style et les expressions faisaient partie du patrimoine du Prophète, comment sont-ils devenus Parole éternelle, divine et incréée ?" (ibid., p. 142).


Mohamed KHALAFALLÂH
Dans sa thèse de doctorat sur "L’art du récit dans le Coran", soutenue au Caire en 1942, cet Égyptien (v. 1916-1998) démontre qu’à côté "d’événements et de personnages ayant une historicité réelle", le Coran contient des versets "du genre parabolique" et d’autres "à base de légendes" (R. Benzine, op. cit., p. 167). Relativisant "fortement les éléments historiques des versets pour en souligner la signification religieuse ou morale", il considère comme "important que l’exégète ne reste pas esclave d’une lecture littéraliste, mais qu’il ait le souci de saisir le signifié au-delà du signifiant" (ibid., p. 170).

L’Université d’El-Azhar accusa Mohamed Khalafallâh d’avoir diffamé le Coran parce qu’en le qualifiant de "texte littéraire" il sous-entendait qu’il résulte d’une "imagination humaine", laissant supposer qu’il avait été écrit par Mahomet, donc qu’Allah n’en était pas l’unique auteur, ce qui constituait "une insulte suprême". Le jury refusant d’accueillir sa thèse, Khalafallâh, accusé d’apostasie, dut choisir un autre sujet pour pouvoir accéder à une carrière universitaire (ibid., p. 171-172).

D’autres auteurs penchent pour la contextualisation historique du Coran, du moins des passages contenant des prescriptions inadaptées au monde actuel (charia, djihad).


Abdelmajid CHARFI
Professeur de lettres à l’Université de Tunis, il réfléchit sur le rapport de l’islam à l’histoire dans son livre L’islam entre le message et l’histoire (Albin Michel, 2004). "Il serait exagéré de prétendre que le Coran seul est le Livre de Dieu : dans la logique de la révélation, il est seulement une copie qui prend en compte les conditions des gens au temps de Mahomet, en fonction de leurs schèmes mentaux à cette époque" (p. 60).

Youssef SEDDIK
Cet anthropologue tunisien, professeur d’université en France, réfutant la thèse de l’analphabétisme de Mahomet, à laquelle la plupart des musulmans sont attachés, propose d’ "oublier le dogme d’un “Prophète ignorant” " (Nous n’avons jamais lu le Coran, éd. de l’Aube, 2006, p. 25). Pour lui, "depuis la mort du prophète Mahomet jusqu’à nos jours, notre histoire est un ramassis de mensonges" (El-Hurra, 13 juin 2018). El-Hurra ("La Libre") est une chaîne de télévision arabophone créée en 2004 pour contrer l’influence des chaînes islamistes.

Mahmoud TAHA
Ingénieur et homme politique soudanais, Mahmoud Taha (1909-1985) publia dans son pays un essai intitulé Le second message de l’islam (1967), dans lequel il distingue la partie du Coran "reçue" à La Mecque, à portée universelle grâce à ses principes religieux fondamentaux et ses valeurs générales, de la partie "reçue" à Médine, restreinte aux contemporains de Mahomet, donc dépassée car inadaptée au XXème siècle. Il préconise dès lors la suppression des prescriptions contenues dans le message médinois.
Cette position, qui revient à admettre l’historicité d’au moins une partie du Coran, s’opposant ainsi au dogme du Coran incréé, entraîna la condamnation à mort de Taha qui fut pendu à Khartoum en 1985 sur ordre du président Gaafar El-Numeiry.


La distinction proposée par Taha a été contestée par Mohamed Talbi (1921-2017), historien tunisien pourtant adepte d’une lecture ouverte du Coran. "Sa thèse [de Taha]ne tient pas. Il est impossible de distinguer avec certitude les sourates mecquoises des sourates médinoises et certains versets ont été révélés antérieurement pour être placés là ensuite" (Plaidoyer pour un islam moderne, éd. Cérès-DDB, 1998, p. 50).
Aujourd’hui, la plupart des "nouveaux penseurs de l’islam" qui réclament la reconnaissance de l’historicité du Coran vivent en Occident.

Pour conclure
Il résulte de tout ce qui précède que l’apparition de l’islam au VIIème siècle, donc chronologiquement après l’Ancien et le Nouveau Testament, ne peut être retenue comme critère d’accomplissement des Écritures.
L’islam a des histoires, mais il n’est pas une histoire. La perspective est différente de celle de la Bible. La "descente" (tanzîl) du Coran relève de la transcendance absolue de Dieu tandis que, pour le christianisme, la Révélation s’accorde avec l’immanence, d’où découlent le principe d’inspiration (wahî ) et la pratique d’une exégèse des textes au moyen de méthodes historico-critiques ; ce qui est inapplicable au Coran.
"Dans ces conditions, il paraîtrait inconvenant, en pays d’islam, d’étendre au récit coranique des critères d’analyse appliqués aux textes sacrés. […] Ce serait banaliser le verbe coranique – Parole divine – que d’y associer le concept même de technique narrative, et à plus forte raison de le soumettre aux procédures en vigueur dans l’étude profane des genres littéraires" (Ali Mérad, L’exégèse coranique, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998, p. 38).

Envoyé par l'auteur, paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, 11 août 2018

L’islam et l’histoire (1)

Publié dans Au delà
L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (1)
 
Fondements scripturaires et caractéristiques diverses
 
Le Coran incréé
"Le Coran, tel qu’il est parvenu au Prophète, par l’intermédiaire de Gabriel, en une révélation éclatante du divin dans le monde sensible, est la copie projetée d’un archétype consigné sur une “table gardée” dans l’empyrée céleste", enseigne Ghaleb Bencheikh, responsable de l’émission "Questions d’islam" sur France-Culture, dans son livre Le Coran (Eyrolles, 2010, p. 34).
-
Il [le Coran]existe auprès de Nous [Allah], sublime et sage, dans la Mère du Livre (43, 4).
- Ceci est un Coran glorieux écrit sur une Table gardée (85, 21-22).
 
Nasr Abou Zeid (1943-2010), universitaire égyptien, en a tiré cette conclusion, sans la partager (cf. article prochain) :
"Puisque l’Essence divine est éternelle, Ses attributs et Ses actes doivent l’être aussi. Etant la Parole de Dieu, le Coran est un attribut divin et, par conséquent, il doit être, comme Dieu, intemporel. Quiconque prétendrait que le Coran est créé, c’est-à-dire qu’il n’a pas existé de toute éternité, qu’il est apparu dans le monde à un certain moment du temps, contredirait le dogme et mériterait d’être traité d’infidèle" (Critique du discours religieux, Sindbad, 1999, p. 36).

Ainsi, le Coran préexiste à l’histoire. "Selon cette logique, il se situerait à l’extérieur du temps. Il n’est donc pas influencé par les variations de celui-ci" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, Upblisher, 2017, p. 36).
De cette doctrine découle la théorie du Coran "incréé", qui s’est imposée comme dogme au IXème siècle (cf. A. Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 24-25).
L’islam est donc la religion qui convient à la nature humaine, telle qu’elle a d’ailleurs été acceptée avant la création du monde par les futurs fils d’Adam (7, 172) et par les futurs prophètes (3, 81-82), épisodes certifiant le "pacte primordial" ou "prééternel" (mîthâq). Cette "évidence" justifie "l’incompréhension [que l’islam] ne s’impose pas universellement" (Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, Cerf, 2018, p. 193).
 
Une histoire à rebours
Il ressort de la conception islamique que l’histoire ne se déroule pas selon un ordre ou une progression, comme c’est le cas de la Bible, mais selon un mode répétitif. Périodiquement, les hommes se sont détournés du monothéisme initial, associant au Dieu Un des divinités et des idoles.

Ô vous les hommes ! Servez votre Seigneur qui vous a créés, vous et ceux qui ont vécuavant vous. […] N’attribuez pas à Dieu de rivaux, alors que vous savez [cela]

Le Marocain Jean-Mohamed Abdeljalil, ancien musulman converti au christianisme au siècle dernier et devenu prêtre franciscain, explique ce verset dans l’un de ses livres : "Ce texte que le Coran met sur les lèvres du Prophète prêchant aux Arabes, exprime la substance de la prédication de tous les prophètes qui sont venus avant lui. En une série discontinue, Mahomet évoque ces avertisseurs envoyés par Allah aux peuples divers de l’histoire humaine, pour leur rappeler la vérité primordiale du Seigneur Unique […]. Le Coran revient assez souvent sur l’énumération de ces avertisseurs, sur le sort que leurs peuples leur ont réservé et sur le châtiment terrestre que Dieu a infligé aux incrédules, en attendant le jour où tous les hommes seront jugés solennellement" (Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 40-41).

Et l’auteur précise en quoi ces reproches visent, entre autres, les juifs et les chrétiens, coupables d’avoir falsifié leurs Ecritures (Torah et Evangile) dont le contenu était l’anticipation du texte coranique (cf. aussi A. Laurent, L’Islam, op. cit., chap. VIII).
Mais ces accusations relèvent de l’arbitraire car elles ne reposent sur aucun indice ou preuve historique. En fait, pour les musulmans, seul le Livre dicté à Mahomet échappe à toute altération, par une disposition "divine" spéciale.

C’est Nous[Allah] qui avons révélé le Rappel [du Pacte primordial, ndlr] et c’est Nous qui en assurons la sauvegarde (15, 9).
 
La Bible islamisée
C’est pourquoi les personnages, y compris ceux qui sont empruntés à la Bible (tous qualifiés de "prophètes"), constituent "des modèles de musulmans" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in A. Laurent, Vivre avec l’islam ?, éd. Saint-Paul, 1996, p. 142). Leurs histoires sont déformées pour s’inscrire dans la perspective islamique. Ces récits sont des "leçons" destinées à édifier les musulmans, ce qui justifie leur aspect fragmentaire et discontinu (sauf pour le Joseph de l’Ancien Testament, cf. sourate 12), même pour des personnages aussi importants qu’Abraham (Ibrahim), Moïse (Moussa) et Jésus (Issa), dont l’histoire est en outre déformée, augmentée de faits inexistants dans la Bible ou amputée d’éléments essentiels.

Par exemple, Abraham a fondé le sanctuaire de la Kaaba à La Mecque avec l’aide de son fils Ismaël (2, 127 ; 5, 97) ; Moïse est la préfiguration de Mahomet en tant que chef religieux et politique (de très nombreux versets, cf. Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 558-563) ; la Passion, la crucifixion et la résurrection de Jésus sont niées (4, 157), ce dernier annonçant par ailleurs l’envoi d’un prophète après lui, sous le nom d’Ahmed, "le Loué" (61, 6), ce que fit auparavant la Torah, sous le titre de "Prophète des Gentils" (7, 157).

"C’est un fait indéniable qui a d’ailleurs un sens profond pour les musulmans, car ils voient dans le rappel (dhikr) du témoignage des personnages bibliques ainsi présentés des preuves justificatives de leur propre foi" (Roger Arnaldez, "Réflexion sur le Dieu du Coran du point de vue de la logique formelle", in A. Laurent, Vivre avec l’Islam ?, op. cit., p. 133).
 
Il n’est donc pas étonnant que le Coran ne tienne compte ni du temps ni de l’espace, ni même de la généalogie. Ainsi, le récit de l’annonce à Marie qu’elle serait mère en dehors de toute union avec un homme ne mentionne pas Nazareth (3, 45) ; le nom de son époux, Joseph, n’apparaît pas. De même, la naissance de Jésus (Issa) est située sous un palmier (19, 23), la ville de Bethléem n’étant pas signalée, ni le règne d’Hérode. Par ailleurs, Marie est présentée à la fois comme la fille d’Imrân (Amran en hébreu), sœur de Moïse et d’Aaron (3, 35 ; 18, 28), et comme la mère de Jésus (66, 12 ; 19, 28). Il y a donc confusion entre les deux Marie. Or, si l’on admet que la sortie d’Egypte eut lieu environ 1250 ans avant Jésus-Christ, 13 siècles, soit à peu près 40 générations, les séparent.

Des invraisemblances
De cette logique intemporelle relève le classement non chronologique (mais aussi non thématique) des 114 sourates et 6 236 versets qui composent le Coran. Ainsi, le début de la "descente" (tanzîl) est placé presque à la fin du texte.

Récite au nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé l’homme d’un caillot de sang. Lis ! Car ton Seigneur est le Très-Généreux qui a instruit l’homme au moyen du calame [roseau des calligraphes, ndlr], et lui a enseigné ce qu’il ignorait (96, 1-5).
En outre, hormis la première sourate (la Fatiha = l’Ouverture, composée de 7 courts versets), les autres suivent un ordre de longueur décroissant.

D’autres étrangetés sont à signaler
1°/ La "descente" du Coran est présentée comme ayant eu lieu dans sa totalité en une seule nuit, pendant le mois de Ramadan, comme "une manifestation claire de la Direction et de la Loi "(2, 185). La tradition indique qu’il s’agit de la 27ème nuit de ce mois, appelée pour cela la "nuit du Destin" (ou du Décret, selon certaines traductions), qui est "meilleure que toute Nuit" car elle est destinée à "régler toute chose"(cf. 97, 1). En même temps, le déploiement de cette "descente" intervient au gré des aléas de la vie de Mahomet : son enfance est présentée de manière allusive en 93, 1-11 et les étapes de sa mission "prophétique" sont éparpillées, sans ordre.
Malgré le caractère anhistorique du Coran, les musulmans admettent donc que la "descente" du Coran s’est produite durant une période déterminée, allant de 610 à 632. La plupart des savants musulmans s’accordent à considérer que, dans le corpus officiel, fixé sous l’autorité du troisième calife, Othman (644-656), 86 sourates, soit 74 % du texte, ont été "dictées" à La Mecque, et 28 sourates, soit 26 %, à Médine (622-632), tout en reconnaissant l’existence d’interpolations de versets entre les deux groupes.
"La plupart des sourates du canon coranique actuels sont formées d’agrégats de révélations qui font d’elles des compositions hétérogènes" (Mondher Sfar, Le Coran est-il authentique ?, Sfar Éditions, 2000, p. 46).

2°/ Dans une étude approfondie des circonstances ayant conduit à l’élaboration de ce corpus, Mohamed Louizi pose de nombreuses questions quant à la fiabilité du contenu du texte définitif. Par exemple, comment un Mahomet, réputé illettré, a-t-il pu vérifier la conformité de ce qu’écrivaient ses scribes avec ce qu’il disait recevoir de la part de l’ange Gabriel, auteur de la dictée "divine" ?

Dis : “Qui est l’ennemi de Gabriel ?”… C’est lui qui a fait descendre sur ton cœur avec la permission de Dieu le Livre qui confirme ce qui était avant lui : Direction et bonne nouvelle pour les croyants (2, 97).
Pour Louizi, il s’agit d’un "douteux bricolage à mettre nécessairement au diapason du contexte politique très agité, très violent, du califat, depuis son instauration, le jour même de la mort du Prophète" (Plaidoyer pour unislam apolitique, Michalon, 2017, p. 113).

3°/ Une multitude d’auteurs
Dans une thèse de doctorat en islamologie soutenue à l’Institut catholique de Toulouse, le chercheur Jean-Jacques Walter montre "que le Coran assemble les textes de plus de 30 auteurs et certainement moins de 100, le nombre le plus probable étant auxalentours de 50". Il précise : "Leurs contributions ont été découpées en fragments, et ceux-ci délibérément mélangés. Le désordre du Coran a frappé tous ceux qui l’ont lu. De nombreuses conjectures ont tenté d’en rendre compte. L’analyse qui s’achève ici l’explique de façon simple et évidente : le désordre, délibérément choisi, masque la composition par un nombre élevé de contributeurs indépendants, au fil d’un temps long", probablement deux siècles (Le Coran révélé par la théorie des Codes, éd. de Paris, 2014, p. 221).

4°/ L’abrogation prévue par Allah

Dès que Nous abrogeons un verset ou dès que nous le faisons oublier, nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable (2, 106).
"La mission de Mahomet ayant duré un quart de siècle, on constata des modifications dans certaines des stipulations contenues dans le Coran. Cela pouvait paraître difficilement compatible avec la transcendance divine non soumise au changement, mais le devenait dès lors que l’on considère qu’est bon ce que Dieu ordonne et mauvais ce qu’il interdit, sans que l’on puisse lui “demander des comptes”. La règle, dirions-nous, est “arbitraire”, dépendant de la seule volonté divine. Certains, de tendance plus rationaliste, se sont opposés, mais en vain, à cette théorie de l’abrogation qui s’est imposée finalement" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in Vivre avec l’islam ?,op. cit., p. 147).

5°/ L’arabe, langue "divine"
Comment un Livre intemporel, réputé "consubstantiel" à Allah et destiné à tous les hommes, peut-il avoir été composé et dicté dans une langue spécifique, alors parlée et comprise par un peuple particulier ?
-
Alif. Lam. Ra. Voici les versets du Livre clair : Nous les avons fait descendre sur toi en un Coran arabe (12, 1-2).
- Dis : “Ô vous, les hommes ! Je suis, en vérité, envoyé vers vous tous comme le Prophète de celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre” (7, 158).
Cela entraîne la vénération de la langue arabe, y compris par les musulmans non-arabophones et, corrélativement, la minorisation de toute autre langue ainsi que l’impossibilité de traduire littéralement le Coran "inimitable" (17, 88), sous peine de le travestir. Sur ce sujet et ses implications, cf. Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, op. cit., p. 126 à 132.

La plupart des musulmans refusent de s’interroger sur ces invraisemblances qu’il leur faut recevoir telles quelles, puisque cela provient d’un Dieu souverainement libre. En fait, pour eux, le Coran est en lui-même un miracle. Cette certitude jouit encore d’une grande ferveur, notent D. et M.-Th. Urvoy, qui ont recensé pour la période 1980-2012 l’édition de 117 ouvrages ou études portant la mention "Le miracle du Coran" (op. cit., Enquête…, p. 112).

                                                                                         ***
 
Il résulte de tout ceci que, malgré la croyance à son anhistoricité et à son éternité, le Coran est inscrit concrètement dans l’histoire des hommes. Ce que contestent pourtant des intellectuels classés parmi les "réformistes", tel l’Égyptien Mohamed Abou (1849-1905), auteur d’un célèbre commentaire du Coran, le Tafsîr el-Mânar. "Les histoires rapportées dans le Coran visent des objectifs éthiques, spirituels et religieux et ne prétendent pas apporter une connaissance historique, même quand elles s’appuient sur des événements réels de l’histoire. Lorsqu’il s’agit de l’histoire de tel ou tel prophète, ou encore d’un adversaire [de Moïse, ndlr] comme Pharaon, beaucoup de détails sont négligés car l’important est l’enseignement que l’on veut tirer de ces histoires" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 154).

Commentaire du Père Abdeljalil : "Le Coran offre ainsi un abrégé d’histoire où les mêmes événements se répètent pour des peuples différents, avec une même idée centrale, celle de la reconnaissance de l’unicité divine […]. Ainsi donc, l’Islam se croit l’héritier des desseins de Dieu sur l’humanité. Après Mahomet, il n’y a plus de prophète […]. Désormais, les musulmans sont chargés de manifester le gouvernement divin des hommes […]. Il en résulte que l’homme, en définitive, n’a pas à chercher le sens de l’histoire" (Aspects intérieurs…, op. cit., p. 41-50).

C’est pourquoi "l’islam se veut la restauration de la “religion immuable”, par opposition à toutes les déviations – y compris dans la connaissance de l’histoire" (op. cit., D. et M.-Th. Urvoy, Enquête…, p.170). Ainsi, la période antéislamique est qualifiée d’ignorance (Jahiliya). Les croyances qui subsistent doivent être combattues et anéanties, ce qui explique l’acharnement des djihadistes à détruire les statues des divinités païennes (p. ex. en Afghanistan et au Mali), ainsi que les églises (p. ex. en Irak, au Nigéria et ailleurs). Ce qui explique aussi qu’en certains pays les manuels enseignés dans les écoles publiques font démarrer l’histoire avec l’apparition de l’islam, effaçant tout ce qui l’a précédé, y compris le christianisme. Tel est notamment le cas en Jordanie, malgré la bienveillance de la monarchie envers les chrétiens de ce Royaume.

Paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, juillet 2018

Les réalités de l'islam

Publié dans Au delà
A travers la presse, les réalités de l'islam
 
La multiplication des attentats commis au cri de "Allah akbar " comme de ceux qui ont été déjoués, la lassitude suscitée par la ritournelle obligée du "pas d’amalgame", le choc provoqué dans l’opinion par le sacrifice du Colonel Beltrame semblent avoir levé une partie du couvercle, imposé par la "bien-pensance", qui empêchait d’aborder en vérité les questions que pose l’Islam à notre société.
 
La tribune "Non au séparatisme islamique" de plus d’une centaine d’intellectuels, publiée dans Le Figaro du 20 mars dénonçant "un apartheid d’un nouveau genre proposé à la France" par "le totalitarisme islamiste", et celle signée par 300 personnalités dans Le Parisien du 22 avril pour demander, face au "nouvel antisémitisme", "que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés de caducité par les autorités théologiques " en sont une illustration marquante. Mais au-delà de ces interventions spectaculaires, plusieurs questions de fond ont été traitées ces derniers mois dans les médias. Vous en trouverez ci-dessous les éléments qui, concernant les réalités de l’islam, nous ont paru les plus importants.
 
L'islam n'est pas qu'une religion
"L’islam est à la fois une religion et un système juridique… la charia est décisive. Ce système de lois régit la totalité du comportement humain, y compris le religieux… La charia peut évoluer, mais ce qui reste, c’est l’idée selon laquelle la raison humaine n’est pas capable de déterminer par elle-même la bonne conduite." (Rémi Brague, Le Figaro 8 février 2018).
 
Propos qui font écho à ceux du très courageux écrivain algérien Boualem Sansal : "Cela fait des siècles que l’intelligence et la raison ont abdiqué devant l’islam" (Valeurs actuelles 15 janvier 2015).
"Dans l’islam on n’a pas besoin de conscience puisque la loi vous dit ce que vous avez à faire… La charia gouverne tout. L’islam constitue une civilisation clefs en main qui, en principe, peut vous donner toutes les recettes qui vous permettront de faire la volonté de Dieu dans toutes les circonstances de la vie, jusqu’au moindre détail. " (Rémi Brague, L’Homme Nouveau, 3 mars 2018)
 
C’est ce que confirment Hassan el-Banna, fondateur des Frères musulmans : "l’Islam est dogme et culte, patrie et nationalité, religion et Etat, spiritualité et action", et Hani Ramadan, son petit-fils et frère de Tarik : "C’est une organisation complète, qui englobe tous les aspects de la vie… C’est une culture et une juridiction, une science et une magistrature." (Valeurs Actuelles, 6 mars 2018)
 
Quelle différence entre islam et islamisme
"Il y a une différence de degré mais pas de nature entre islam et islamisme. La vraie séparation de nature apparaît entre un islam orthodoxe qui a une facette islamiste et un islam libéral réformiste qui est jugé totalement hérétique… ( et ce "depuis le Xème siècle lorsqu’il y a eu le blocage des écoles juridiques de l’islam"). L’islam orthodoxe sunnite est un tout qui n’accepte pas l’autocritique et qui n’a jamais remis en question les sources légales de la violence sacrée de l’islam. C’est là que puise le djihadiste pour légitimer et déculpabiliser son acte barbare… C’est pour cela que les djihadistes et les islamistes radicaux ne sont pas les seuls à excommunier les musulmans réformistes, puisque l’Université el-Azhar du Caire a elle-même excommunié tous les musulmans qui proposaient un islam rationnel qu’on appelle le mutazilisme…, qui propose d’utiliser la raison et de considérer le Coran comme créé par l’homme afin de pouvoir l’interpréter." (Alexandre del Valle, Boulevard Voltaire, 29 mars 2018).
 
Pascal Bruckner et Gilles Kepel font une analyse très proche :
Le terrorisme et l’intégrisme – salafistes et Frères musulmans- sont des frères jumeaux qui s’épaulent et agissent par des moyens différents … el-Azhar, qui est la "Sorbonne" de l’islam a attendu la fin de l’année 2014 pour condamner Daech."  (Pascal Bruckner, Le Figaro, 24 mars 2018).
 
Elle n’a d’ailleurs toujours pas répondu à l’adjuration du Président El Sissi, venu lui dire le 28 décembre 2014 "nous avons besoin de changer radicalement notre religion" et demander à son Grand Imam de parler car "la nation islamique est déchirée, détruite, court à sa perte."
"Le salafisme prêche une rupture culturelle fondamentale avec les valeurs de la société française. C’est sur cette vision des choses… que reposent aussi bien les doctrines du salafisme que du djihadisme. A la différence que celui-ci passe à l’acte et la traduit dans la violence. "(Gilles Kepel, Le Figaro magazine, 23 février 2018).
 
Mais il est difficile de tenir pareil discours, même si sa véracité est attestée par des textes entiers de la Ligue islamique mondiale et de l’Organisation de la Coopération islamique d’imams séoudiens, y compris le Grand mufti d’Arabie saoudite qui incitent les musulmans à refuser les mœurs des sociétés mécréantes, à islamiser l’Europe et à se plaindre de l’islamophobie pour désarmer les mécréants" (Alexandre del Valle, ibid.).
Car l’accusation d’islamophobie, source de multiples procès et "arme de destruction massive du débat intellectuel " (Pascal Bruckner, Le Figaro Magazine, 27 janvier 2017) a aussi été utilisée pour "chercher à interdire toute critique du dogme le plus rigoriste au sein de la communauté musulmane", tentative d’interdiction appuyée par "une nébuleuse islamo-gauchiste qui va aujourd’hui jusqu’aux Indigènes de la République et a touché certains partis comme la France insoumise." (Gilles Kepel, ibid.), et "des élites occidentales qui, par aveuglement ou pusillanimité se sont persuadées que magnifier l’islam fait reculer l’islamisme." (Boualem Sansal, interrogé par Annie Laurent, La Nef, novembre 2017).
 
L'indispensable émancipation de la pensée islamique
"Il est temps de refonder la pensée théologique islamique" affirme le théologien Ghaleb Bencheikh, présentateur de l’émission "questions d’islam" le dimanche matin sur France Culture. "Chaque jour que Dieu fait, des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom d’une certaine idée de l’islam… ce n’est plus suffisant de clamer que ces crimes n’ont rien à voir avec l’islam… Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix, c’est l’hospitalité, c’est la générosité … C’en est devenu insupportable ! La monstruosité idéologique de Daech, c’est le wahabisme en actes. C’est le salafisme dans les faits, la cruauté en sus. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective."
 
C’est ce que G. Bencheikh appelle "la partie belligène du patrimoine religieux islamique" qu’il est temps, dit-il, "de décla rer anti humaniste." Il importe "de renouer avec l’humanisme d’expression arabe… Il est consternant que cet humanisme soit oblitéré, effacé des mémoires et totalement occulté." (site internet : refonder-pensee-theologie-islam).
 
Mais cette réforme ne peut venir que des musulmans eux-mêmes, même si notre dialogue avec des islamologues non musulmans peut y contribuer. C’est ce qu’après Pascal Bruckner et Rémi Brague dit la philosophe Razika Adnani, membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’islam de France et présidente des Journées internationales de philosophie d’Alger :
"Tout discours concernant la réforme de l’islam venant de non musulmans… sera vu par la grande majorité des musulmans comme une intrusion étrangère dans les affaires de leur religion et une nouvelle offensive de l’Occident contre l’islam. Ce sera un alibi pour les conservateurs pour riposter et précipitera ainsi l’échec du projet de réforme que certains musulmans, qui ne vivent pas forcément en France, veulent porter aujourd’hui… et qui n’est pas celle de l’islam de France, mais celle de l’islam tout court. L’idée d’un islam de France… spécifique à la France est une utopie… et comporte une arrogance teintée d’une ignorance… elle ne fera que renforcer les attaques de ceux qui croient détenir le vrai islam."(Figaro vox, 28 février 2018)
 
Mais cette réforme est essentielle et doit être encouragée ; comme le dit Boualem Sansal :
"Je tiens à alerter sur ce qui, à mon avis, est le problème numéro 1 de notre époque : l’islamisation conquérante, dont l’islamisme est une composante forte." (La Nef, novembre 2017).
Paru sur associationclarifier.fr, dans La Petite Feuille verte, 21 juin 2018

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