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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) - Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Une vocation pour toujours (édition augmentée de celle publiée en 2005) (2017) -  

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Réforme de l’islam :...

Publié dans Devant l'histoire
Réforme de l’islam : les occasions manquées
 
"Il me semble que l’abandon de la dynamique de l’interprétation (l’ijtihad) et celui de la philosophie par l’islam sunnite à partir du XIIIème siècle ont eu des conséquences terrifiantes que nous continuons de payer. L’islam sunnite s’est installé depuis dans une sorte de répétition permanente, dans un juridisme paralysant pour les sociétés et les individus, et dans un refus de la réflexion sur soi-même" (Rachid Benzine, L’Islam en débat, éd. Courrier international, 2017, p. 150).
L’auteur de ce constat, Français musulman connu pour son livre Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004), se réfère à la stagnation intellectuelle produite par la fixation officielle du dogme du Coran comme livre " incréé"», suivie de la "fermeture de la porte de l’ijtihad ("effort de réflexion"), décisions prises par les califes El Moutawakkil et El Qader entre le IXème et le XIème siècles
.
Pourtant, au XIXème siècle et au début du XXème, l’influence de l’Europe au Proche-Orient et le déclin de l’Empire ottoman ont ouvert la voie à diverses initiatives réformatrices.
Les bouleversements géopolitiques survenus au Proche-Orient à partir du début du XIXème siècle ont suscité une ouverture des élites arabophones à la modernité européenne.
 
L’expédition de Bonaparte en Égypte
Le séjour de l’armée française au pays du Nil, accompagnée de savants (1798-1801), a déposé en Egypte "les germes de la civilisation et encouragé les Arabes à les faire fructifie"» (Anne-Laure Dupont, Le Monde diplomatique, août-septembre 2009).
Cette expérience inspira la politique de modernisation de Méhémet-Ali (1769-1849), sujet ottoman natif de la Macédoine (alors province de l’Empire turc), nommé vice-roi d’Egypte en 1805.

En 1809, rappelle Karim Ifrak, chercheur au CNRS, il "ouvrit le bal en dépêchant le tout premier étudiant égyptien vers le pays des arts : l’Italie. En 1818, le nombre d’étudiants envoyés à l’étranger atteignit vingt-huit personnes. En 1826, quarante-quatre jeunes étudiants, emboîtant le pas à leurs aînés, furent dirigés vers les universités françaises. Le nom de Rifaat El Tahtawi (m. 1878) résonna des générations durant, marquant le début d’une ère et la fin d’une autre, mais non sans avoir payé le prix fort. A la faveur de ses écrits et à la force de son enseignement, il devint une figure clé du mouvement idéologique du XIXème siècle qui prôna l’effondrement des barrières intellectuelles avec la vieille Europe" (La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 75-76).
 
Cette initiative fut effectivement marquante. A son retour de France, où il avait séjourné de 1826 à 1831 pour accompagner comme imam un groupe de boursiers, Rifaat El Tahtawi publia L’Or de Paris (trad. A. Louca, Paris, 1988), ouvrage diffusé officiellement en arabe et en turc sur l’ordre de Méhémet-Ali. Dans ce récit, El Tahtawi "insiste dès la première page sur la perfection atteinte en Europe dans le domaine des arts et des techniques et sur la souffrance que lui a causée l’infériorité des pays musulmans en la matière". Par ailleurs, "Tahtawi découvre les idéaux de liberté, d’égalité, de justice et de dévouement à la patrie". Enfin, "son entreprise est couronnée par deux ouvrages d’orientation pédagogique et culturelle destinés à harmoniser l’enseignement traditionnel et les apports occidentaux" (Dominique Urvoy, Histoire de la pensée arabe et islamique, Seuil, 2006, p. 585-587).
 
La Nahda ("Renaissance", en arabe)
Méhémet-Ali favorisa en outre l’installation au Caire de lettrés chrétiens venus du Liban et de Syrie, parmi lesquels les frères Sélim et Béchara Takla (melkites), fondateurs du quotidien El Ahram ("Les Pyramides"), qui continue de paraître, et le maronite Farès Chidiac (1805-1887), l’un des initiateurs de la Nahda (Renaissance).
Ce mouvement de renouveau littéraire et culturel, auquel contribuèrent deux autres Libanais chrétiens, Nassif Yazigi (melkite, 1800-1871) et Boutros Boustani (maronite devenu protestant, 1819-1883), entendait susciter chez les Arabes une prise de conscience des retards accumulés pendant des siècles d’inertie. Dès 1869, Boustani publiait à Beyrouth un Discours sur la société et comparaison entre les coutumes des Arabes et des Occidentaux. Quant à Yazigi, il écrivit dans l’un de ses poèmes : "Réveillez-vous, ô Arabes, la boue a recouvert jusqu’à vos genoux".
 
Au-delà de la rénovation de la langue arabe, marginalisée et appauvrie depuis le XIVème siècle sous l’Empire ottoman qui avait instauré le turc comme langue officielle, la Nahda avait pour objectif de promouvoir l’accueil des sciences et des arts ainsi que les principes de la philosophie des Lumières, notamment à travers le système scolaire et les traductions d’auteurs européens.
La Nahda inspira aussi le concept de nationalisme arabe, censé transcender les appartenances confessionnelles. "La religion est à Dieu, la patrie à tous" : tel était le slogan inscrit en tête du Nafîr Suriyya (Le clairon de Syrie), journal fondé au Liban par Boustani.
"A Beyrouth, elle [la Nahda] mobilisa des lettrés de toutes les communautés, chrétiennes comme musulmanes". Parmi ces derniers, on compte l’émir druze Mohamed Arslan et un juriste sunnite, Youssef El Assir, lequel "s’était signalé par sa révision de la traduction arabe de la Bible protestante". Pour le journaliste libanais Samir Kassir, cette "contribution à une œuvre religieuse est peut-être le plus éclatant témoignage de l’humanisme de la Nahda" (Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003, chap. III).
 
L’universitaire tunisien, professeur de droit, Ali Mezghani, en tire cette conclusion : "Un siècle après l’expédition de Bonaparte, la philosophie est réintroduite dans les pays arabes. La formation des Etats modernes conduit à l’usage de nouveaux concepts : Constitution, démocratie, souveraineté populaire, citoyenneté, nation, égalité, etc. A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le théâtre fait son apparition, transgressant la norme ancestrale de l’iconoclastie, de même que la peinture" (L’Etat inachevé, Gallimard, 2011, p. 141).
 
Cependant, avertit son compatriote, l’historien Hichem Djaït, "il faut absolument distinguer le mouvement ample et souterrain de la Nahda du mouvement réformiste islamique" (La crise de la culture islamique, Fayard, 2004, p. 143).
 
Les Tanzimat ("Mesures d’organisation", en turc)
Ces évolutions se produisaient alors que l’Empire ottoman, qui dominait une grande partie du monde arabe depuis quatre cents ans, était entré dans une phase déclinante. La victoire de la triple alliance franco-anglo-russe sur la flotte turque à Navarin (20 octobre 1827), qui ouvrit la voie à la reconnaissance internationale de la Grèce (1830), territoire jusque-là sous tutelle ottomane, avait entamé le démantèlement de l’Empire. Celui-ci sera scellé par les Alliés après la Première Guerre mondiale (traité de Sèvres, 10 août 1920).
Dès lors, "l’homme malade de l’Europe" (formule inventée par un diplomate russe, Alexandre Gorchakov, après la guerre de Crimée, 1854-55) dut se résoudre à des réformes institutionnelles imposées par les Puissances européennes. D’où la série de Tanzimat édictées par les sultans à partir de 1839 jusqu’en 1876. L’une des réformes des plus novatrices fut celle de 1856, promulguée par Abdulmejid 1er qui posait le principe de l’égalité de tous ses sujets, quelle que fût leur religion. "Désormais, les juifs et les chrétiens pouvaient donc jouir, en principe, de l’égalité devant l’impôt et la justice et accéder à tous les emplois publics". Cependant, ces mesures restèrent largement théoriques (Annie Laurent, L’Europe malade de la Turquie, éd. F.-X. de Guibert, 2005, p. 58-59). L’égalité ainsi proclamée, si contraire au statut traditionnel de la dhimmitude (protection-assujettissement), n’est peut-être pas étrangère au génocide contre les chrétiens (Arméniens, assyro-chaldéens et maronites) qui se déroula par épisodes de 1895 à 1915.
En 1924, l’abolition du califat par Atatürk (1881-1938), fondateur de la république turque, s’accompagna d’un nouveau système législatif qui empruntait largement au droit européen, y compris en matière matrimoniale (abolition de la permission polygamique).
 
Le particularisme chiite
Dès le XIIIème siècle, donc bien avant le sunnisme, l’islam chiite, en particulier celui de Perse, a connu "une effervescence intellectuelle", note Dominique Urvoy. La philosophie, les recherches métaphysiques, l’éthique, les sciences et le soufisme intéressaient les élites chiites. Cet intérêt s’est maintenu avec l’arrivée au pouvoir de la dynastie safavide qui adopta le chiisme comme religion officielle au XVIème siècle (op. cit., p. 558-571)     
 
L’ensemble des événements et des mesures présentées ci-dessus, auxquelles il faut ajouter l’impact de la période coloniale au Levant et au Maghreb, pouvaient influencer le reste du monde sunnite, notamment dans sa partie arabe qui représente le cœur historique et religieux de l’islam.
De fait, un mouvement réformiste est apparu durant la période charnière des XIXème et XXème siècles. Nous en rappellerons les circonstances, les objectifs, les limites et les résultats dans la prochaine Petite Feuille verte 
Envoyé par l'auteur,
3 juillet 2019, paru sur  associationclarifier.fr

L’âge d’or de l’islam : ...

Publié dans Devant l'histoire
L’âge d’or de l’islam : mythe ou réalité ?
 
Le Père Henri Boulad, jésuite égyptien résidant au Caire, est persuadé que la crispation actuelle du monde musulman sur ses certitudes et son acharnement à vouloir islamiser l’humanité entière, plutôt que d’être les signes d’une vitalité réelle, reflètent en réalité le malaise profond qui atteint ces sociétés face au spectacle de la supériorité écrasante de l’Occident et du décollage foudroyant des nations qui lui ont emboîté le pas, notamment les nouveaux géants de l’Asie.
Il a exprimé cette conviction dans son analyse des révoltes arabes. "Les musulmans les plus lucides semblent vivre aujourd’hui une interrogation en profondeur sur leur religion : d’où vient notre retard à tous les niveaux ? Ne tiendrait-il pas à la nature même de notre religion et à ses textes fondateurs qui bloquent toute évolution, toute critique, toute remise en cause du système ? Ce doute est en train de gagner un nombre de plus en plus grand de musulmans, notamment parmi les plus cultivés, dont beaucoup mettent sérieusement en question cette excellence dont se prévaut l’islam" (La Nef, n° 224, mars 2011).
Les blocages structurels, reposant essentiellement sur le dogme du statut "incréé" du Coran et l’exemplarité de Mahomet, peuvent-ils être surmontés ? (cf. Annie Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 21-27).
Des personnalités et des épisodes historiques sont fréquemment cités pour attester que l’islam n’est pas irrémédiablement fermé à l’innovation et au progrès. Nous retiendrons ici les deux références à ce passé les plus connues : l’adoption des sciences ; la prise en compte de la raison en matière religieuse.
 
L’apport primordial des chrétiens
Selon une idée répandue, l’islam a connu un "âge d’or", que l’on situe entre le VIIIème siècle et la fin du XIIème siècle. Mais cette affirmation passe sous silence l’identité de ceux qui ont construit la "civilisation arabe". Or, ils n’étaient pas musulmans : pour l’essentiel, il s’agissait de chrétiens de diverses confessions et cultures orientales (nestoriens, jacobites, melkites), dépositaires de l’héritage grec antique. Devenus arabophones par suite de la conquête islamique qui imposa l’arabe comme langue officielle, leurs savants ont fait bénéficier le nouveau pouvoir de leur science, démontrent des spécialistes reconnus, tels que l’Egyptien Abdurrahman Badawi (La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, cours donné à la Sorbonne en 1967, Vrin, 1987) ; Dominique Urvoy (Les penseurs libres dans l’Islam classique, Albin Michel, 1996) ; Rémi Brague (Au moyen du Moyen Âge, Ed. de la Transparence, 2006). Il convient donc de ne pas confondre arabe et musulman.
 
           Les innovations linguistiques
"Mais faire passer la pensée de Galien, d’Aristote et d’Euclide d’une langue indo-européenne comme le grec dans une langue sémitique comme l’arabe était une entreprise particulièrement difficile que seuls les chrétiens syriaques, rompus depuis des siècles à la traduction des livres de la Bible et des œuvres des pères, étaient capables de tenter et de réussir. […] Du fait que les systèmes linguistiques du grec et de l’arabe sont profondément différents, les traducteurs ont été amenés à innover dans les trois domaines que l’on distingue dans le fonctionnement de toute langue : le lexique, la morphologie et la syntaxe" (Gérard Troupeau, in Dominique Chevallier et André Miquel, dir., Les Arabes, du message à l’histoire, Fayard, 1995, p. 225).
C’est la méthode que suivit l’un des plus célèbres parmi ces traducteurs, Hunayn ibn Ishâq (808-873). Arabe nestorien né à Hira (nord de la péninsule arabe), auteur prolixe, appelé "Prince des traducteurs", il maîtrisait le grec, le syriaque et l’arabe ; il fonda à Bagdad, avec son fils Ishâq et son neveu Hubaych, une école vouée à ces transmissions ; refusant le mot à mot, il mit au point une terminologie scientifique arabe. Son poste de médecin chef de la cour sous le règne de neuf califes de la dynastie abbasside lui conférait en outre une réelle influence. (Cf. Raymond Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen Âge, L’Harmattan, 2004).
Les ouvrages traduits concernaient quatre disciplines : philosophie, médecine, mathématiques et astronomie. Les médecins chrétiens rédigèrent aussi des ouvrages directement en arabe. D’illustres savants musulmans eurent des maîtres chrétiens : le médecin Ibn Sînâ (Avicenne), chiite persan (980-1037) ; le philosophe arabe Yaqûb El-Kindî (800-870) ; le philosophe Nasr El-Farabi, d’origine turque (872-950).
 
L’apogée des traductions eut lieu sous les Abbassides, qui siégeaient à Bagdad (750-1258). Elle entama son déclin avec celui de la présence chrétienne après la prise de Bagdad par les Mongols en 1258.
"On peut conclure que les chrétiens du Proche-Orient ont joué un rôle déterminant dans la formation et le développement de la civilisation arabo-musulmane […]. Et force nous est de constater que la décadence de la langue arabe, et, partant, de la civilisation arabo-musulmane, coïncide avec le déclin du christianisme au Proche-Orient à partir du milieu du XIIIème siècle" (G. Troupeau, op. cit, p. 234).
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas l’Islam qui a transmis la philosophie et les sciences profanes à l’Occident, même si des penseurs musulmans européens, comme Averroès (né à Cordoue en 1126, mort à Marrakech en 1198), qui ne connaissait que l’arabe, en ont bénéficié. (Cf. Jacques Heers, L’histoire assassinée, Editions de Paris, 2006 ; Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008).
 
Le Moutazilisme
Les travaux des savants chrétiens de cette époque influencèrent certains intellectuels musulmans dans leur conception du rapport aux textes sacrés. Ainsi naquit le moutazilisme, école de pensée instituée au VIIIème siècle par Wassil ibn Ata (700-749) et Amr ibn Obaïd (mort en 761). Le premier, musulman sunnite natif de Médine puis établi à Bassorah (sud de la Mésopotamie), entendait dégager l’islam de son immobilisme politico-religieux. Bien que marginal, d’où le nom de moutazil ("celui qui s’isole") donné à son fondateur, ce mouvement, qui survenait dans une société dominée par les débats doctrinaux, reçut le soutien du septième calife de la dynastie abbasside, El-Mamoun, qui régna de 818 à 833. Ce dernier, séduit par une pensée novatrice suscitée par les œuvres grecques, encouragea la traduction de ces dernières (cf. supra), fondant dans ce but à Bagdad une académie-bibliothèque, la célèbre "Maison de la Sagesse".
 
          Pour une pensée rationnelle
Pour les moutazilites, le Coran, réalité matérielle composée de mots et de lettres, dont certains passages relatent des situations qui se sont déroulées à un moment donné dans l’Arabie du VIIème siècle, ne pouvait être compris comme faisant partie de l’essence divine (donc "incréé"). Un livre intemporel, écrit dans une langue particulière, ne peut pas être compris par les hommes de tous les lieux et de tous les temps.
 
Les moutazilites préconisaient une approche "rationalisante" de la religion, ce qui impliquait le libre-arbitre et la responsabilité de l’homme capable de saisir la sagesse de Dieu et de déterminer la valeur des actes humains plutôt que la soumission passive à l’arbitraire divin. C’est pourquoi ils refusaient la prédestination qui figure pourtant dans le Coran (96, 37 ; 54, 7). Pour eux, il n’était pas concevable d’attribuer à Dieu l’origine du mal et de Le considérer comme le seul Législateur.
"La pensée doit être, selon eux, à la fois rationnelle, afin qu’elle distingue le juste du faux dans le processus de la réflexion, créatrice et constamment en mouvement ; elle doit concevoir continuellement de nouvelles lois pour s’adapter à l’évolution des sociétés. Les deux points majeurs du moutazilisme sont raison et effort intellectuel" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 52).
En 817, El-Mamoun imposa cependant le dogme du Coran "créé" – œuvre en partie humaine – comme croyance officielle, recourant à la contrainte pour la faire observer, et ceci au moyen d’une inquisition, la Mihna ("Epreuve").
 
           L’échec
Dès 846, cette révision doctrinale, d’une extrême importance, suscita de vives protestations. Les écrits des moutazilites furent détruits "au point qu’il fallait deviner leurs idées à travers les ouvrages rédigés par leurs adversaires pour les critiquer", écrit le chercheur tunisien Mohamed Charfi (Islam et liberté. Le malentendu historique, Albin Michel, 1998, p. 134).
Pour les adversaires du moutazilisme, il s’agissait d’une doctrine blasphématoire. A leurs yeux, la raison ne peut s’appliquer à la religion, mais seulement à la philosophie puisque celle-ci est étrangère à l’islam. "Le terme moutazilite est alors devenu synonyme d’apostat" (R. Adnani, op. cit., p. 63). M. Charfi voit dans ce rejet "un signe de décadence" (op. cit., p. 134).
S’inclinant devant la résistance des courants littéralistes et traditionalistes (les écoles hanbalites et acharites) soutenus par la majorité du peuple, le calife El-Moutawakkil, qui régna de 848 à 861, rétablit en 850 l’orthodoxie doctrinale, fondée sur le pilier du Coran "incréé"

 
Cette décision fut complétée par une mesure du calife El-Qader (il régna de 992 à 1031), retenue par l’Histoire comme la fermeture de la "porte de l’ijtihâd ", au motif qu’étaient désormais résolus les principaux problèmes qui se posaient jusque-là. "Raisonnement indépendant" ou "effort de réflexion", l’ijtihâd s’oppose au taqlîd, "imitation" ou "acceptation de doctrines établies". Cette "fermeture" bloqua toute possibilité de recours à des méthodes scientifiques et historico-critiques sur les textes sacrés de l’islam. Aucune autorité reconnue de l’Islam n’a, à ce jour, pris l’initiative de rouvrir ladite "porte".
A la fin du XIIème siècle, le courant rationaliste et la philosophie disparurent complètement du champ de la pensée musulmane. Et c’est ainsi que, depuis lors, la pensée islamique est verrouillée.
 
Pour conclure
Abdelwahab Meddeb (1946-2014), Tunisien de nationalité française, intellectuel de grande érudition, voit dans la réanimation des thèses du moutazilisme le moyen apte à libérer la pensée en Islam. "Ce qui emprisonne le Coran dans sa particularité négative, ce n’est pas son sens, mais bien le statut qui le sanctifie en associant sa lettre à l’incarnation du verbe, en identifiant ses mots à la parole même de Dieu, incréée et éternelle. C’est ce tabou qu’il faut briser comme préalable à un libre examen, mobilisant aussi bien l’art de l’interprétation que l’investigation historique sur la constitution du texte" (Sortir de la malédiction. L’islam entre civilisation et barbarie, Seuil, 2008, p. 17).
 
Dans la prochaine Petite Feuille verte (n° 64), nous présenterons une autre étape historique, le réformisme, qui, au tournant des XIXème-XXème siècles, laissa entrevoir une réouverture de la "porte de l’ijtihâd ". Cette tentative n’aboutit pas, mais elle resurgit dans le débat actuel. Il nous restera à répondre à cette question : l’islam peut-il se renouveler et, dans l’affirmative, à quelles conditions ?
Envoyé par l'auteur, paru sur associationclarifier.fr, La Petite Feuille verte, 8 mai 2019

L’islam en mal de créativité

Publié dans Au delà
L’islam en mal de créativité
 
Une situation paradoxale
En 1900, le nombre de musulmans dans le monde était évalué à 200 102 000 fidèles ; aujourd’hui, soit un peu plus d’un siècle plus tard, ils sont environ 1, 800 milliards, soit 24 % de la population mondiale qui approche 8 milliards de personnes. L’islam est désormais présent sur tous les continents.
Ce spectaculaire "bond en avant" démographique et spatial, survenu en si peu de temps, manifeste une vitalité qui s’exprime aussi par d’autres signes : renouveau de la pratique religieuse, retour à des traditions sociales tombées en désuétude au milieu du XXème siècle, une puissance d’attraction et une capacité de nuisance. Cet ensemble d’éléments est largement soutenu par les richesses résultant de l’exploitation de matières premières (pétrole et gaz) ; elles servent au financement de mosquées et d’écoles coraniques, à la rétribution des femmes pour le port du voile dans ses différentes formes, ainsi qu’à l’endoctrinement et au financement du djihad. L’islam est ainsi l’un des acteurs majeurs dans la géopolitique mondiale.
Certains musulmans voient dans ce dynamisme l’annonce du succès final de l’islam garanti par le Coran et la préférence d’Allah pour leur religion.
* C’est Lui [Dieu] qui a envoyé son prophète avec la direction et la religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes (9, 33).
* Vous formez la meilleure communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu (3, 110).

 
Et pourtant, "la quasi-totalité du monde musulman souffre du sous-développement et de la tyrannie", remarquait en 2003 l’orientaliste américain Bernard Lewis. Il étayait son affirmation sur le bilan résultant d’enquêtes menées sous l’égide d’institutions internationales : analphabétisme, indigence culturelle et économique, chômage massif des jeunes, violations des droits de l’homme, aliénation des femmes, censures, atteintes aux libertés publiques, partis uniques, etc., sont autant d’indices qui montrent le retard des sociétés islamiques par rapport à l’Occident et à l’Asie non musulmane (L’Islam en crise, Gallimard, p. 129-135).
Cette situation affecte surtout les pays arabes, centre géographique, historique et culturel de l’islam, dont la population est d’environ 300 millions de personnes. Selon un rapport publié en 2015 par la Ligue arabe, il y avait à cette date 54 millions d’analphabètes, dont une majorité de femmes, dans les 22 Etats membres de cette institution dont le siège est au Caire.


Des intellectuels musulmans admettent et déplorent cette réalité.
En 2004, Ahmed Zweil, savant égyptien émigré en Californie et prix Nobel de chimie 1999, dans une contribution au dossier "Arabes : sortir du marasme" publié par la revue Panoramiques, écrivait : "Où se situent-ils [les Arabes] sur la carte scientifique du XXIème siècle ? Cette région est riche en ressources humaines ; certains pays sont riches sur tous les plans. Cependant, l’ensemble des institutions scientifiques arabes réunies ne peut rivaliser avec une seule institution israélienne comme l’institut Wiseman. La population arabe […] n’a jamais créé une seule organisation scientifique de niveau international" (n° 66, éd. Corlet, p. 75-78).
Le politologue algérien Nour-Eddine Boukhrouh qualifie la situation actuelle de "civilisation naufragée". Il observe "la perte du sens de l’orientation chez les musulmans, leur obstination à regarder derrière eux au lieu de droit devant, leur attitude méprisante envers les autres civilisations qu’ils croient vouées à l’enfer quoi qu’elles fassent". Pour lui, les musulmans sont organisés "en système figé qui vit de la créativité des autres, en échange de leurs ressources naturelles" (Islam, la dernière chance, entretiens avec Saïd Branine, éd. Entrelacs, 2018, p. 124). Cela se vérifie dans les grandes universités islamiques, notamment El-Azhar, au Caire, institution ayant un grand rayonnement sur l’ensemble du monde sunnite (elle accueille environ 40 000 étudiants musulmans venant de nombreux pays), où "l’on apprend par cœur des ouvrages au contenu obsolète" (Id., p. 118).
 
Le contraste est accentué par les moyens de communication modernes qui renvoient aux musulmans l’image de sociétés non islamiques en progrès constant. Les sentiments de frustration qui en résultent étaient d’ailleurs l’une des causes initiales du déclenchement des révoltes arabes en 2011. Depuis lors, non seulement aucune amélioration ne s’est produite mais la plupart des Etats du Proche-Orient et du Maghreb continuent de subir les effets d’une gestion publique désastreuse quand ils ne sont pas touchés par des désordres et affrontements confessionnels ou tribaux, annonciateurs de la dislocation de cette région.
Le monde musulman est ainsi en état de réactivité et non de créativité.

 
Aux sources de la stagnation
          Le Coran incréé
Au IXème siècle, la nature "incréée" du Coran a été imposée par le calife Mutawakkil siégeant à Bagdad comme un dogme qui n’a jamais été remis en cause officiellement. Contrairement à la Bible, écrite par des auteurs inspirés, le Livre saint des musulmans est considéré par eux comme une dictée divine préexistant à l’histoire, laquelle n’a sur lui aucune influence (cf. PFV n° 58).
"Cette théorie a acquis, à travers le temps et parfois la terreur, le privilège de se présenter aux consciences comme une vérité absolue. Beaucoup de fatouas ont assimilé son déni à de la mécréance", rapporte Razika Adnani, philosophe algérienne (Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, éd. UPblisher, 2017, p. 143).
Selon le grand-imam Ahmed El-Tayyeb, recteur d’El-Azhar, "la lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux. C’est ce qu’on appelle le miracle inimitable du Coran" (Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
Intangible et immuable, le Coran échappe à toute analyse critique. Lui appliquer un traitement exégétique comparable à celui qui est admis et même encouragé par l’Eglise pour la Bible, impliquant la recherche de sources humaines, historiques ou littéraires à travers l’archéologie, la philosophie ou la linguistique, s’apparente à l’apostasie. Comment analyser "la" langue divine ?

 
          La connaissance, attribut exclusif d’Allah
Il est de même impossible de prétendre connaître Allah "l’inconnaissable", "l’inaccessible" (Coran 42, 4), dont le "mystère est incommunicable" (6, 50 ; 7, 188 ; 11, 31), et de scruter son intention, ce qui revient aussi à apostasier. C’est pourquoi il n’y a pas de théologie en islam. Il y a simplement une doctrine descendue du Ciel et transmise aux hommes par Mahomet, le "sceau des prophètes" (Coran 33, 40), dont l’analphabétisme supposé garantit l’origine et l’intégrité.
Voici la conclusion qu’en tirait au siècle dernier un Marocain, ancien musulman converti au christianisme. "Dieu, par conséquent, est absolument inaccessible à la “saisie” humaine. Et en même temps, Il est omniscient, omniprésent et omni-agissant, au point que l’homme ne peut être dit “créateur” de quoi que ce soit, pas même de ses actions propres. “Créer” est un acte divin, exclusivement divin ; aucune créature ne peut participer à une telle efficience […]. Aussi les penseurs musulmans auront-ils une profonde répugnance à admettre une réelle causalité – même seconde – chez les créatures" (Jean-Mohamed Abdeljalil, Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 53).
La connaissance et l’initiative dans l’action n’appartiennent qu’à Allah.

* Il est celui qui entend et qui sait (54, 7).
* Il est celui qui connaît ce qui est caché et ce qui est apparent. Il est le Grand, le Très-Haut (13, 9).


C’est d’ailleurs Allah qui enseigne au premier homme le nom de tous les êtres vivants qu’Il a créés. Adam ne les nomme pas lui-même, contrairement à ce que rapporte la Bible où Dieu lui laisse ce soin (Genèse 2, 18).
* Il apprit à Adam le nom de tous les êtres (2, 31).
* Dieu, tout est soumis à sa Puissance ; Il exerce sur ses serviteurs une domination absolue. Il est le Sage, l’Informé (6, 17-18).

 
          Le Coran et la science
Simple "intendant" d’Allah, le musulman ne coopère pas avec le Créateur pour féconder la terre, toutes les découvertes scientifiques étant réputées avoir été prévues par le Coran.
Cette théorie, négligée depuis plus d’un siècle, jouit d’un regain de faveur dans l’Oumma (la communauté ou nation islamique), y compris dans certains milieux scientifiques, comme le montre l’universitaire tunisienne Faouzia-Farida Charfi, physicienne. "Aujourd’hui, on ne compte plus les articles sous toutes les formes traitant du caractère miraculeux du Coran et montrant qu’il contient les dernières avancées scientifiques telles que la physique nucléaire, l’envoi de fusées dans l’espace ou la théorie du Big Bang expliquant l’évolution de l’univers" (La Science voilée, éd. Odile Jacob, 2013, p. 87-89).
Cet auteur cite un professeur de mathématiques qui se base sur un verset coranique pour justifier ce concordisme.
* Le tonnerre grondant célèbre ses louanges. Les anges saisis de sa crainte le glorifient. Il lance la foudre et en atteint qui Il veut. Et l’on ose encore disputer de la puissance de Dieu dont les ripostes sont terrifiantes ? (13, 13).
 
Des musulmans s’appuient sur certains versets pour affirmer que la terre est plate.
* La terre ! Nous l’avons étendue (50, 7).
* Et la terre ? Nous l’avons déployée comme un tapis, et nous l’avons parfaitement étendue (51, 48).
* Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis afin que vous suiviez des voies spacieuses (71, 19). Cf. aussi 78, 6 et 79, 30.

 
Pour le cheikh Abdoul Aziz Ibn Baaz, autorité suprême de l’islam en Arabie-Séoudite, "la terre est plate, et quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni" (Cité par Jean-Jacques Walter, Les 2 Islams, éd. Télémaque, 2017, p. 146).
Des organismes officiels, spécialisés en chimie, physique, astronomie, mathématiques, biologie, médecine, géologie, se vouent même à ces démonstrations : le Conseil suprême pour les affaires islamiques (Egypte) ; la Commission internationale du miracle scientifique du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane), basée à La Mecque. F.-F. Charfi observe à cet égard : "Un nombre non négligeable d’étudiants musulmans se laissent endoctriner par ces discours qui prolifèrent sur la Toile et à la télévision. C’est un des moyens utilisés pour calmer la frustration de la jeunesse, séduite par les applications de la science moderne dans le domaine de la communication, dont elle n’est que consommatrice".
Pour cet auteur, tout cela éclaire "la raison de la fermeture du monde musulman à la science : elle n’est acceptée qu’à condition d’être intégrée à la religion, elle n’a pas de domaine autonome" (La Science voilée, op. cit., p. 112-118).
" “Allez jusqu’en Chine requérir la science des hadiths”, fait-on dire au Prophète, maxime que les modernes apologistes de l’islam ne cessent d’ânonner pour prouver l’ouverture de l’Oumma à l’égard de la technique occidentale", remarque le journaliste franco-algérien, Slimane Zéghidour (Le voile et la bannière, Hachette, 1990, p. 107). Mais, explique-t-il, outre que cette citation est réputée non authentique, le mot "science" ne se réfère ici qu’à la religion et en aucun cas aux matières profanes.

 
Pour conclure
L’islamologue tunisien Mohamed ben Assur (mort en 1973), chercheur au CNRS, déçu par cet attachement au passé de ses jeunes compatriotes, écrivait : "Je suis affligé de constater que nos étudiants continuent de réfléchir comme des personnes du VIIIème siècle" (cité par Karim Ifrak, La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 81).

Envoyé par l'auteur,  paru sur La Petite Feuille Verte de l'association Clarifier, 14 février 2019

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