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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) -

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L'identité de l'imam

Publié dans Au delà
L'identité de l'imam
 
Le 29 mars dernier, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) a annoncé l’adoption d’une "Charte de l’imam", demandant à tous les imams qui exercent leurs fonctions sur le territoire national de l’accepter et de s’y conformer. Or, dès le lendemain, plusieurs personnalités et fédérations (celles-ci regroupent les musulmans en fonction de leur pays d’origine ou de leur allégeance idéologique) ont protesté contre cette initiative. Pour Kamel Kebtane, natif d’Algérie et recteur de la Grande Mosquée de Lyon, "il s’agit d’un véritable contrat de travail, imposé de façon unilatérale, alors que les statuts du CFCM ne l’autorisent pas à s’ingérer dans les affaires des mosquées" (L’Express, 30/3/2017). Cependant, d’après Anouar Kbibech, qui cumule les présidences du CFCM et du Rassemblement des Musulmans de France, lié au Maroc, les instances de toutes obédiences ont été consultées avant l’adoption de cette charte (La Croix, 31 mars 2017).
[…]
 
Dans une société habituée au catholicisme, comme la France, il peut être tentant de considérer l’imam comme l’équivalent du prêtre. Or, l’islam ignorant toute médiation entre Dieu et les hommes, le sacerdoce ne s’y justifie pas. En effet, dans l’Eglise, le prêtre est investi d’un pouvoir sacerdotal qui le rend apte, par l’ordination, à dispenser la grâce divine à travers l’administration des sacrements et à exercer une paternité spirituelle, charisme inconnu dans l’islam.
On entend fréquemment dire qu’ "en islam il n’y a pas de clergé". Cette affirmation manque de clarté ; elle tend à confondre clergé et sacerdoce. En fait, il existe des personnes exerçant des fonctions dans le domaine de la religion. Mais ce sont des laïcs, des hommes "de religion" et non pas des "religieux" car l’islam méconnaît la vie consacrée (monastique ou apostolique) et donc l’engagement envers Dieu par des vœux (pauvreté, obéissance et chasteté).
"Tous les textes [sacrés] sont unanimes sur ce point : l’imamat est une pure fonction, souvent transitoire, interchangeable et relayable. Il n’y a rien, absolument rien, qui puisse rappeler une quelconque ordination", écrit le professeur Ralph Stehly dans La formation des cadres religieux musulmans en France, ouvrage dirigé par Franck Frégosi (éd. L’Harmattan, 1998, p. 27).
Dans l’islam sunnite, l’imamat se réfère au culte, tandis que dans le chiisme, il revêt une bien plus grande importance.
 
Etymologie
Le mot imâm dérive de la racine verbale amma, commune à toutes les langues sémitiques, qui signifie "être à l’avant", "marcher en tête". "A l’origine, l’imam était le convoyeur des caravanes […]. Dans le Coran, le mot acquiert une signification religieuse". Il équivaut à "guide" (Slimane Zeghidour, L’islam en 50 mots, Desclée de Brouwer, 1990, p. 51).
 
La fonction
L’imam n’est pas quelqu’un qui se situe "à part" par rapport aux fidèles ; il ne se distingue de ceux-ci que par la fonction qu’il exerce. Même s’il est considéré comme le plus instruit en matière religieuse, il ne s’agit pas là d’une condition absolue pour être imam : la piété a souvent plus d’importance que la science.
Le rôle de l’imam consiste d’abord à présider la prière rituelle (salât ) du vendredi, rite qui se déroule à haute voix dans la mosquée, face à la niche du mihrâb indiquant la direction de La Mecque. Comme les cinq courtes oraisons quotidiennes obligatoires, cette prière hebdomadaire, beaucoup plus longue, n’est valide que si elle est récitée en arabe, langue du Coran. Elle est précédée d’un sermon (khotba) que l’imam prononce en chaire (le minbar) et pour cela toutes les langues conviennent. En milieu musulman, ceux qui sont empêchés de se rendre à la mosquée peuvent entendre les paroles de l’imam car celles-ci sont retransmises par haut-parleur disposé au sommet du minaret.
 
Le prêche de l’imam peut comporter des aspects aussi bien religieux que juridiques ou politiques puisqu’il s’aligne sur les enseignements du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane) : appel au djihad, rejet de la laïcité, recommandation aux maris de frapper leurs épouses, méfiance envers les juifs et les chrétiens, … etc.

Certains pays ont instauré un contrôle des sermons, en particulier là où les imams sont des fonctionnaires nommés et rémunérés par l’Etat ; il arrive même que les instances officielles chargées du culte imposent un texte obligatoire à tous les imams du pays, par exemple pour soutenir le parti au pouvoir. Tel est notamment le cas en Turquie, qui dispose de 80 000 imams, diaspora comprise.
L’imam préside également les prières des grandes fêtes du calendrier religieux musulman et les inhumations rituelles.
 
Conditions pour être imam
Le droit musulman classique (fiqh) a posé des règles pour l’exercice de la fonction d’imam : être musulman, adulte, et avoir un minimum de connaissance du Coran, au moins des sourates et versets utilisés dans la prière rituelle. Mahomet aurait dit à ce sujet :
"Que vous dirige celui qui est le plus expert en récitation du Coran". Il aurait aussi interdit à quiconque de s’imposer imam : "Qu’aucun imam ne dirige la prière s’il s’est choisi lui-même, contre le gré des fidèles ou contre leur volonté, sans les consulter" (cité in F. Frégosi, op. cit., p. 29-30).

Dans les assemblées mixtes, étant entendu que les femmes sont obligatoirement cachées derrière un rideau, l’imam doit être un homme. Mahomet a émis un précepte formel à ce sujet :
"Une femme ne doit jamais conduire les hommes dans la prière" (ibid., p. 91). Le juriste Malek bin Anas (m. 795), fondateur de l’école de droit malékite, a complété cette interdiction en ces termes : "La présidence de la prière par une “imame” est totalement blâmable ". Selon un autre juriste, Chafei (m. 820), fondateur de l’école chaféite, "si une femme dirige la prière d’un groupe mixte, la prière des femmes est valable mais pas celle des hommes et des garçons » (ibid., p. 31-32).
Cependant, aujourd’hui, certains pays, comme l’Egypte, autorisent des femmes à tenir le rôle d’imam pour des assemblées féminines. Le Maroc et l’Algérie ont créé la fonction de "mourchidate "(guide), exercée par des femmes ; diplômées en sciences islamiques, elles interviennent dans les mosquées, les écoles, les hôpitaux et les prisons pour conseiller et prévenir la radicalisation.
 
Traditionnellement, l’imam était choisi par la communauté au sein de laquelle il vivait. Aucune formation spécifique n’était exigée de lui et il ne relevait d’aucune autorité. A notre époque, la fonction d’imam s’est professionnalisée. Les candidats à l’imamat suivent donc une formation appropriée, sanctionnée par un certificat. En même temps, on assiste à la multiplication d’imams auto-proclamés qui dispensent souvent leur enseignement par les réseaux sociaux, échappant ainsi à tout contrôle des pouvoirs publics.
 
Il existe dans le sunnisme une institution prestigieuse, El-Azhar, située au Caire (Egypte) et constituée d’une mosquée, d’une université et d’un réseau d’écoles. Son principal responsable, actuellement Ahmed El-Tayyeb, porte le titre de "grand-imam". Il est nommé par le chef de l’Etat. Son rôle dépasse donc largement les seules attributions liées au culte.
 
L'imam dans le chiisme
Dans cette branche de l’islam (minoritaire mais rivale historique du sunnisme, cf. A. Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 43-45), le titre d’Imam est attribué au guide de la communauté (Oumma). Il est en quelque sorte l’équivalent du calife sunnite. Le premier Imam fut Ali, cousin et gendre de Mahomet, quatrième successeur de ce dernier.
 
Le rôle de l’Imam, à la fois religieux et politique, est central. Le titulaire de l’imamat "détient, à l’exception de la révélation [coranique], toutes les prérogatives du Prophète" (Henri Laoust, Les schismes dans l’Islam, Payot, 1977, p. 417). "Ainsi, tout en étant infaillible et possédant la qualité de meilleur des hommes, l’Imam est le médiateur entre les hommes et Dieu, le dépositaire de la loi, le facteur d’unité de la communauté, le chef de la cité" (Mohammad-Reza Djalili, Religion et révolution, Economica, 1981, p. 17). Lors de la révolution iranienne (1978-79), l’ayatollah Khomeyni s’est imposé au sommet de la hiérarchie cléricale chiite en se donnant le titre d’ "Imam".

Paru dans La Petite Feuille verte de l'Association Clarifier, adressé par l'auteur, 15 mai 2017

Dieu ou Allah ? Jésus ou Issa ?

Publié dans Au delà
Dieu ou Allah ? Jésus ou Issa ?
 
Précédemment, nous avons justifié le maintien de l’usage de la graphie française pour désigner le "prophète de l’islam" : Mahomet et non Mohamed ou Muhammad.
Dans celle que vous allez lire (ci-dessous), nous nous interrogeons sur la manière d’écrire "Dieu" lorsqu’il s’agit de celui des musulmans. Autrement dit, en français, faut-il dire "Allah", comme le font la plupart des auteurs d’écrits relatifs à l’islam ? La réponse à cette question ne va pas de soi car l’écriture choisie – Dieu ou Allah – sous-entend une expression théologique spécifique.
Nous prolongeons cette analyse en abordant un sujet connexe mais lié au précédent thème : que signifie Issa, retenu par le Coran pour désigner Jésus, Fils de Dieu pour les chrétiens ?
 
Origine et sens du mot "Allah"
Si l’on veut respecter la logique linguistique, il convient de dire "Dieu" lorsqu’on s’exprime en français, comme on dit Deus en latin, Dio en italien, God en anglais, Gott en allemand, etc.
"Allah" est un terme sémitique antérieur à l’apparition de l’islam, au même titre qu’ "Eloah" en hébreu ("Elohim" étant le pluriel de majesté) et "Elah" en araméen. Provenant de la racine étymologique El ou Al, il désigne toute divinité quelle qu’elle soit, sans rapport nécessaire avec le monothéisme. Il est parfois incorporé dans un prénom. Ainsi, selon la biographie de référence de Mahomet, rédigée par Ibn Hichâm, le père du prophète de l’islam, Mahomet, qui professait l’une des religions païennes en vigueur à La Mecque au VIIe siècle, se nommait Abdallah, c’est-à-dire "Serviteur du dieu". (Cf. La vie du prophète Mahomet, Fayard, 2004).
Le nom "Allah" résulte de la contraction de l’article al- et du substantif ilâh ("divinité"). L’article semble avoir été ajouté pour signifier le caractère unique de ce Dieu ("Le Dieu") et exprimer le monothéisme intégral, comme le suggère le Coran.
 
"Dis : “Lui, Dieu est Un, Dieu ! L’Impénétrable ! Il n’engendre pas ; Il n’est pas engendré, nul n’est égal à Lui” " (112, 1-4).
Ce verset comporte une réfutation implicite de la foi des chrétiens en la divinité de Jésus-Christ, le Verbe incarné, et en la Trinité. Dans un souci de cohérence théologique, les chrétiens de langue arabe, lorsqu’ils font le signe de la Croix, disent : "Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, le seul Dieu". C’est aussi pour eux une manière de témoigner de leur foi monothéiste auprès des musulmans qui leur reprochent parfois leur "trithéisme".
 
Allah n’est donc pas un nom propre à l’islam, c’est "Dieu" écrit en langue arabe. Comme leurs compatriotes musulmans, les chrétiens arabophones prient aussi Allah ; et ceci même si le nom ne reflète pas une réalité doctrinale identique puisque, dans l’islam, le Dieu unique est résumé par le dogme de l’unicité (Tawhîd) – un Dieu Un et seulement Un -, tandis que, dans le christianisme, Dieu s’est révélé comme Un en Trois Personnes, ainsi que l’exprime le dogme de la Trinité.
Pourtant, depuis plusieurs années, des militants islamistes contestent aux chrétiens le droit de dire "Allah". Pour eux, ce nom doit être réservé au Dieu du Coran. En Malaisie, où les chrétiens représentent 9 % des 28 millions d’habitants, l’affaire a défrayé la chronique à partir de 2007, après une décision du ministère fédéral de l’Intérieur interdisant l’usage du vocable "Allah" dans le journal catholique The Herald. Suite à divers recours en justice introduits par l’Église locale, certains lui ayant donné satisfaction, la Cour suprême de Kuala Lumpur a tranché par un arrêt définitif du 21 janvier 2015, confirmant la décision du ministère.
 
Pour leur part, les traducteurs francophones du Coran écrivent tantôt "Dieu" (cf. Denise Masson, Folio-Gallimard ; M. Savary, Garnier Frères ; Sami Aldeeb Abou-Sahlieh, L’Aire), tantôt "Allâh" (cf. Régis Blachère, Maisonneuve & Larose ; Édouard Montet, Payot). Des traducteurs musulmans eux-mêmes écrivent "Dieu" (cf. Cheikh Boubakeur Hamza, Enag Éditions).
Cependant, afin d’éviter toute confusion théologique et toute vaine querelle, il nous semble aujourd’hui préférable d’utiliser le substantif "Allah" lorsqu’on évoque le Dieu des musulmans. Et ceci vaut pour toutes les langues. Mais, nous ne sommes plus ici dans une logique sémantique.
 
Et Jésus ?
Si les chrétiens arabophones prient Dieu avec le même nom que les musulmans, il n’en va pas de même pour Jésus. Tous refusent Issa (prononcer Aïssa) que le Coran donne à Jésus. Ce nom est pour eux une falsification, celui de Jésus en arabe étant Yasû’. Les chrétiens vivant en Arabie avant l’islam ont continué à appeler ainsi Jésus après l’apparition de cette nouvelle religion, et ceci jusqu’à leur disparition de ce territoire ; ceux du Levant, bien qu’arabisés, ont conservé le mot araméen en vigueur dans leur idiome antérieur, celui que parlait le Christ. Il s’agit de Yassouh ou Yessouah. Ce nom signifie "Yahvé sauve". Jésus est donc Dieu. Cette vérité est d’ailleurs explicite dans l’Évangile selon saint Matthieu lorsque l’Ange du Seigneur dit en songe à saint Joseph : "Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés" (Mt 1, 21).
 
Pourquoi le Coran n’a-t-il pas adopté l’écriture arabe, Yasû’, pour nommer Jésus ? La raison en est fondamentale. Elle tient à l’identité que l’islam lui donne. Dans les cultures sémitiques, le nom porté par une personne n’a rien d’anodin, comme l’a démontré le Père Antoine Moussali, lazariste libanais (1921-2003) :
"Donner un nom à quelqu’un ou à quelque chose, c’est nommer son essence, ce qui le caractérise en propre, ce qui le personnifie […]. L’emprise est tellement forte que l’on serait tenté de dire que ce n’est pas l’individu qui porte le nom, mais le nom qui porte l’individu. Être, à la manière humaine, c’est être nommé. " (La croix et le croissant, Éditions de Paris, 1997, p. 43).
 
Or, le nom coranique de Jésus, Issa, est dépourvu de toute signification. Celui qui le porte n’est qu’un prophète parmi d’autres, même s’il jouit d’une position éminente et singulière. Le Coran le présente en effet comme "le Prophète de Dieu, sa Parole qu’il a jetée en Marie, un Esprit émanant de lui" (4, 171). Et, même s’il est décrit comme "Parole de Vérité" (19, 34, "fortifié par l’Esprit de sainteté" (2, 253), il s’efface devant Mahomet, le "sceau des prophètes" (33, 40), dont il annonce d’ailleurs la venue (61, 6).
L’intention qui préside à ce vide nominatif est évidente : Issa ne saurait donc prétendre à une mission salvifique, laquelle ne peut appartenir qu’à Dieu. Or, pour les musulmans, malgré ses attributs, Jésus n’est pas Fils de Dieu. Le Coran est intransigeant à ce sujet.
"Dieu est unique ! Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ?" (4, 171) ;
"Créateur des cieux et de la terre, comment aurait-il un enfant, alors qu’il n’a pas de compagne, qu’il a créé toute chose et qu’il connaît tout ?" (6, 101) ;
"Il ne convient pas que Dieu se donne un fils" (19, 35).
Issa nie lui-même se faire passer pour une divinité. "Dieu dit : “Ô Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui a dit aux hommes : Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu ?” Jésus dit : “Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais ce qui est en toi” "(5, 116).
 
Par ailleurs, si "Messie" (Masîh) remplace Issa dans onze versets (p. ex. :"Ceux qui disent : “Dieu est, en vérité, le Messie, fils de Marie”, sont impies", 5, 17), cet attribut, interprété par certains commentateurs musulmans comme un titre d’honneur et par d’autres comme la marque d’une onction divine l’ayant préservé de l’influence de Satan (1), est étranger à la vocation de Jésus telle qu’elle est décrite dans les récits évangéliques. Pour l’académicien Roger Arnaldez (1911-2006), "cette qualification de Messie n’est plus alors en relation avec la mission que Jésus doit remplir parmi les hommes ; elle est une marque apposée sur lui dans sa relation avec Dieu et le monde angélique" (Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Éd. Desclée, 1980, p. 87). Autrement dit, il s’agit d’un Messie sans messianisme.
 
Pour conclure
Dieu est désigné par le même vocable en arabe et en français, mais le Dieu du Coran n’est pas celui de la Bible.
Quant à Jésus, s’il n’est pas rare d’entendre des musulmans francophones affirmer qu’ils croient en lui, son nom coranique, Issa, ne désigne pas le Christ de l’Évangile.
Ces précisions peuvent être utiles à des chrétiens soucieux d’un dialogue sans confusion avec des musulmans. Il est certain que Jésus est au cœur d’une controverse doctrinale irréconciliable entre christianisme et islam. Mais, aujourd’hui, certains fidèles de cette religion sont fascinés par la figure énigmatique, voire mystérieuse, de Issa, qui se présente dans le Coran comme un prophète, certes musulman, mais aussi comme "un Signe pour les mondes" (21, 91), "illustre en ce monde et dans la vie future, il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu" (3, 45), ayant aussi bénéficié de privilèges exceptionnels, notamment sa conception miraculeuse dans le sein virginal de Marie (19, 20) et sa capacité à résister aux tentations du démon, avantages dont même Mahomet a été privé (2).
 
(1) Maurice Borrmans, Jésus et les musulmans d’aujourd’hui, Ed. Desclée, 2005 ; R. Arnaldez, Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Desclée, 1980 ; Georges Tartar, Jésus-Christ dans le Coran, Centre évangélique de témoignage et de dialogue islamo-chrétien, 1995.
(2) R. Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, Desclée, 1988 ; Fawzia Zouari (dir.), Douze musulmans parlent de Jésus, Desclée de Brouwer, 2017.

associationclarifier.fr, la Petite Feuille verte, février 2017

Mahomet ou Mohamed ?

Publié dans Devant l'histoire
Mahomet ou Mohamed ?
 
Depuis quelques décennies, un nombre croissant d’auteurs francophones renoncent à écrire Mahomet selon l’orthographe traditionnelle, qu’ils remplacent par "Mohammed" ou "Muhammad". D’autres maintiennent cependant Mahomet.
Les adeptes du changement affirment ainsi répondre à la demande de musulmans qui, invoquant l’importance de ce personnage dans leur religion, considèrent la graphie "Mahomet" comme irrespectueuse.
Concernant ce nom, il n’y a donc plus d’unité linguistique en français. Ces divergences suscitent parfois des controverses, voire des polémiques. Or, les désaccords ainsi manifestés ne sont pas anodins. C’est pourquoi nous avons pensé utile de faire le point à leur sujet. Tel est le but de cette Lettre que nous proposons à votre réflexion.
 
Question de langage
En arabe, le nom du prophète de l’islam se dit "Mohamed" ou "Muhammad", qui signifie "objet de louanges".
A partir du Moyen Age, en France, ce nom a été intégré à la langue latine. Ainsi, la traduction du Coran effectuée au XIIè siècle – la première dans un idiome occidental – à la demande de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, est intitulée Lex Mahumet pseudoprophete ("Loi du pseudo-prophète Mahomet"). Pour sa part, au XIIIè siècle, saint Thomas d’Aquin écrivait Mhumeto. De là découle la traduction française, Mahomet, qui connut des variantes, notamment dans la littérature (Mahomete, Machomete, Mahom). A partir du XVIIIè siècle, l’orthographe "Mahomet" fut définitivement fixée. Elle a en outre donné lieu aux mots "mahométan" pour désigner un fidèle de l’islam et "mahométanisme" comme équivalant à "islam".
 
Ces vocables ont été utilisés pendant des siècles sans rencontrer d’objection du côté islamique. Or, depuis plusieurs décennies, certains musulmans contestent cette graphie car ils la considèrent comme une déformation délibérée, sous-entendant un jugement dépréciatif, et donc un manque de considération envers le personnage qui est le plus important pour eux après Dieu.
Dans son livre Le vrai visage du prophète Mohammed, Noureddine Aoussat, développe une longue argumentation dans ce sens, qu’il fonde sur la prononciation arabe. Cet auteur approuve alors l’usage de Mohammed en allemand et de Muhammad en anglais. Mais il critique les traductions en langues romanes (Maometto en italien, Mahoma en espagnol, Maomé en portugais) tout en reconnaissant sans émettre de réserves les adaptations de "Mahomet" dans d’autres idiomes, y compris certains d’entre eux qui sont en vigueur en contexte musulman. Ainsi, en turc, Mohamed se dit Mehmet ou Muhammet et en kabyle Mohand. Le même nom devient Mahmoud dans certaines régions du Maghreb et Mamadou dans les pays d’Afrique subsaharienne. Il n’est pas sûr cependant que ces traductions s’appliquent au "prophète de l’islam".
Avec certains de ses coreligionnaires, N. Aoussat demande donc aux francophones de renoncer à "Mahomet" et d’écrire Mohamed ou Muhammad
(www.leprophetemohammed.com).
 
Pourtant, Tareq Oubrou, l’imam de la grande-mosquée de Bordeaux et l’un des responsables musulmans français les plus en vue, d’origine marocaine et adepte d’un islam traditionnel (il milita au sein de l’Union des Organisation islamiques de France, branche hexagonale des Frères musulmans), défend clairement la francisation de "Mahomet".
Il est étonnant de constater la réaction scandalisée de nombreux musulmans, et pas forcément les plus pratiquants, dès qu’ils entendent prononcer le nom “Mahomet”. Ils estiment que ce vocable est le résultat d’une laïcisation profanatrice de la personne du Prophète. Ils se lancent dans des élucubrations linguistiques très poussées, expliquant que “Mahomet” viendrait de ma houmid, qui veut dire “celui qui n’est pas loué” – précisément le contraire de “Mohamed”, qui signifie “celui qui est loué”. Comme si les Français qui prononçaient ce nom le faisaient en ayant en tête son sens étymologique dépréciateur" (Ce que vous ne savez pas sur l’islam, Fayard, 2016, p. 41).
 
S’il est exact qu’un nombre croissant d’écrivains musulmans contemporains optent pour Mohamed ou Muhammad, d’autres persistent à écrire "Mahomet" lorsqu’ils s’expriment dans la langue de Molière. Parmi ces derniers, tous ne sont pas Français, certains étant ressortissants de pays arabes (voir quelques exemples en note 1).
Chaque langue a son génie propre. En conservant l’emploi de "Mahomet", on respecte simplement la graphie française traditionnelle. Celle-ci n’induit pas un quelconque jugement sur celui qui est désigné par ce nom. C’est une question de cohérence et cette règle s’applique à tous les noms de personnes traduits de l’arabe (2).
 
Mahomet prophète ?
Par ailleurs, pour parler de Mahomet, la tendance actuelle est d’écrire "le Prophète" ou "le prophète Mohamed". Pour un musulman, ces formulations sont évidemment conformes à sa doctrine (nonobstant la remarque ci-dessus pour la langue). Plusieurs fois par jour, il récite sa profession de foi (chahâda), dans laquelle figure le nom de Mahomet :
"Il n’y a pas d’autre divinité que Dieu et Mahomet est son Prophète".
Mais lorsqu’ils sont employés par des non-musulmans, surtout par des chrétiens, ces usages sont impropres. Or, des journaux, y compris catholiques comme La Croix, ainsi que des auteurs chrétiens, parmi lesquels des ecclésiastiques, s’expriment de cette manière. Ce faisant, ils émettent une croyance qui n’a jamais été avalisée par l’Église parce qu’elle ne peut pas correspondre à la foi chrétienne pour laquelle Jean-Baptiste, "le plusgrand des enfants des femmes" (Mat. 11, 11), est le dernier de tous les prophètes, donné par Dieu comme précurseur à la venue du Messie.
N’est-ce pas là, en outre, une manière d’accréditer, ne serait-ce qu’implicitement, l’enseignement du Coran selon lequel Mahomet est le "sceau des prophètes" (33, 40), en attribuant de surcroît cette affirmation à Jésus ?
"
Jésus, fils de Marie, dit : “Ô fils d’Israël ! Je suis, en vérité, le Prophète de Dieu envoyé vers vous pour confirmer ce qui, de la Torah, existait avant moi ; pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Prophète qui viendra après moi et dont le nom sera : Ahmed” (61, 6). Il s’agit de Mahomet, désigné ici par Ahmed qui veut dire "le loué ".
En fait, pour pouvoir faire dire au Christ qu’il annonçait Mahomet, le Coran a falsifié les citations contenues dans l’Évangile de saint Jean dans lesquelles le Fils de Dieu promet d’envoyer aux hommes le "Paraclet", autrement dit l’Esprit-Saint (cf. Jn 14, 16-17 ; 15, 26-27 ; 16, 7-11).
Dans un souci de clarté, il est donc préférable d’écrire soit "Mahomet", soit "le prophète de l’islam".
Certains musulmans récusent enfin la formule "religion de Mahomet " car, pour eux, l’islam est la religion de Dieu et non celle d’un prophète. Là encore, un non-musulman doit pouvoir rester libre par rapport à la croyance des musulmans, sans se sentir obligé de se soumettre à des exigences qui s’apparentent à des pressions.

Paru dans La Petite Feuille Verte de l'Association Clarifier, janvier 2017
 
(1) Salah STÉTIÉ (poète et diplomate libanais), Mahomet, Pygmalion, 2000.
Ahmed YOUSSEF (universitaire et journaliste égyptien), Bonaparte et Mahomet, Éditions du Rocher, 2003 ; Le moine de Mahomet, Éd. du Rocher, 2008.
Abdelwahab BOUHDIBA (Tunisien, titulaire émérite de la chaire de sociologie à l’Université de Tunis), La sexualité en Islam, Presses Universitaires de France, 1986.
Ghaleb BENCHEIKH (Français d’origine algérienne, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix), Alors, c’est quoi l’islam ?, Presses de la Renaissance, 2001.
Slimane ZEGHIDOUR (Français d’origine algérienne, journaliste et essayiste), La vie quotidienne à La Mecque, de Mahomet à nos jours, Hachette, 1989 ; Le voile et la bannière, Hachette, 1990.
(2) Noms arabes et francisés : Youssef = Joseph, Boutros = Pierre, Boulos = Paul, Antoun = Antoine, Elias = Elie, Sarkis = Serge ; Mariam = Marie, Rafqa = Rébecca, Majdaliyah = Madeleine, Marta = Marthe, Barbara = Barbe, etc.

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