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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) - Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Une vocation pour toujours (édition augmentée de celle publiée en 2005) (2017) -  

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L’âge d’or de l’islam : ...

Publié dans Devant l'histoire
L’âge d’or de l’islam : mythe ou réalité ?
 
Le Père Henri Boulad, jésuite égyptien résidant au Caire, est persuadé que la crispation actuelle du monde musulman sur ses certitudes et son acharnement à vouloir islamiser l’humanité entière, plutôt que d’être les signes d’une vitalité réelle, reflètent en réalité le malaise profond qui atteint ces sociétés face au spectacle de la supériorité écrasante de l’Occident et du décollage foudroyant des nations qui lui ont emboîté le pas, notamment les nouveaux géants de l’Asie.
Il a exprimé cette conviction dans son analyse des révoltes arabes. "Les musulmans les plus lucides semblent vivre aujourd’hui une interrogation en profondeur sur leur religion : d’où vient notre retard à tous les niveaux ? Ne tiendrait-il pas à la nature même de notre religion et à ses textes fondateurs qui bloquent toute évolution, toute critique, toute remise en cause du système ? Ce doute est en train de gagner un nombre de plus en plus grand de musulmans, notamment parmi les plus cultivés, dont beaucoup mettent sérieusement en question cette excellence dont se prévaut l’islam" (La Nef, n° 224, mars 2011).
Les blocages structurels, reposant essentiellement sur le dogme du statut "incréé" du Coran et l’exemplarité de Mahomet, peuvent-ils être surmontés ? (cf. Annie Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 21-27).
Des personnalités et des épisodes historiques sont fréquemment cités pour attester que l’islam n’est pas irrémédiablement fermé à l’innovation et au progrès. Nous retiendrons ici les deux références à ce passé les plus connues : l’adoption des sciences ; la prise en compte de la raison en matière religieuse.
 
L’apport primordial des chrétiens
Selon une idée répandue, l’islam a connu un "âge d’or", que l’on situe entre le VIIIème siècle et la fin du XIIème siècle. Mais cette affirmation passe sous silence l’identité de ceux qui ont construit la "civilisation arabe". Or, ils n’étaient pas musulmans : pour l’essentiel, il s’agissait de chrétiens de diverses confessions et cultures orientales (nestoriens, jacobites, melkites), dépositaires de l’héritage grec antique. Devenus arabophones par suite de la conquête islamique qui imposa l’arabe comme langue officielle, leurs savants ont fait bénéficier le nouveau pouvoir de leur science, démontrent des spécialistes reconnus, tels que l’Egyptien Abdurrahman Badawi (La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, cours donné à la Sorbonne en 1967, Vrin, 1987) ; Dominique Urvoy (Les penseurs libres dans l’Islam classique, Albin Michel, 1996) ; Rémi Brague (Au moyen du Moyen Âge, Ed. de la Transparence, 2006). Il convient donc de ne pas confondre arabe et musulman.
 
           Les innovations linguistiques
"Mais faire passer la pensée de Galien, d’Aristote et d’Euclide d’une langue indo-européenne comme le grec dans une langue sémitique comme l’arabe était une entreprise particulièrement difficile que seuls les chrétiens syriaques, rompus depuis des siècles à la traduction des livres de la Bible et des œuvres des pères, étaient capables de tenter et de réussir. […] Du fait que les systèmes linguistiques du grec et de l’arabe sont profondément différents, les traducteurs ont été amenés à innover dans les trois domaines que l’on distingue dans le fonctionnement de toute langue : le lexique, la morphologie et la syntaxe" (Gérard Troupeau, in Dominique Chevallier et André Miquel, dir., Les Arabes, du message à l’histoire, Fayard, 1995, p. 225).
C’est la méthode que suivit l’un des plus célèbres parmi ces traducteurs, Hunayn ibn Ishâq (808-873). Arabe nestorien né à Hira (nord de la péninsule arabe), auteur prolixe, appelé "Prince des traducteurs", il maîtrisait le grec, le syriaque et l’arabe ; il fonda à Bagdad, avec son fils Ishâq et son neveu Hubaych, une école vouée à ces transmissions ; refusant le mot à mot, il mit au point une terminologie scientifique arabe. Son poste de médecin chef de la cour sous le règne de neuf califes de la dynastie abbasside lui conférait en outre une réelle influence. (Cf. Raymond Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen Âge, L’Harmattan, 2004).
Les ouvrages traduits concernaient quatre disciplines : philosophie, médecine, mathématiques et astronomie. Les médecins chrétiens rédigèrent aussi des ouvrages directement en arabe. D’illustres savants musulmans eurent des maîtres chrétiens : le médecin Ibn Sînâ (Avicenne), chiite persan (980-1037) ; le philosophe arabe Yaqûb El-Kindî (800-870) ; le philosophe Nasr El-Farabi, d’origine turque (872-950).
 
L’apogée des traductions eut lieu sous les Abbassides, qui siégeaient à Bagdad (750-1258). Elle entama son déclin avec celui de la présence chrétienne après la prise de Bagdad par les Mongols en 1258.
"On peut conclure que les chrétiens du Proche-Orient ont joué un rôle déterminant dans la formation et le développement de la civilisation arabo-musulmane […]. Et force nous est de constater que la décadence de la langue arabe, et, partant, de la civilisation arabo-musulmane, coïncide avec le déclin du christianisme au Proche-Orient à partir du milieu du XIIIème siècle" (G. Troupeau, op. cit, p. 234).
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas l’Islam qui a transmis la philosophie et les sciences profanes à l’Occident, même si des penseurs musulmans européens, comme Averroès (né à Cordoue en 1126, mort à Marrakech en 1198), qui ne connaissait que l’arabe, en ont bénéficié. (Cf. Jacques Heers, L’histoire assassinée, Editions de Paris, 2006 ; Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008).
 
Le Moutazilisme
Les travaux des savants chrétiens de cette époque influencèrent certains intellectuels musulmans dans leur conception du rapport aux textes sacrés. Ainsi naquit le moutazilisme, école de pensée instituée au VIIIème siècle par Wassil ibn Ata (700-749) et Amr ibn Obaïd (mort en 761). Le premier, musulman sunnite natif de Médine puis établi à Bassorah (sud de la Mésopotamie), entendait dégager l’islam de son immobilisme politico-religieux. Bien que marginal, d’où le nom de moutazil ("celui qui s’isole") donné à son fondateur, ce mouvement, qui survenait dans une société dominée par les débats doctrinaux, reçut le soutien du septième calife de la dynastie abbasside, El-Mamoun, qui régna de 818 à 833. Ce dernier, séduit par une pensée novatrice suscitée par les œuvres grecques, encouragea la traduction de ces dernières (cf. supra), fondant dans ce but à Bagdad une académie-bibliothèque, la célèbre "Maison de la Sagesse".
 
          Pour une pensée rationnelle
Pour les moutazilites, le Coran, réalité matérielle composée de mots et de lettres, dont certains passages relatent des situations qui se sont déroulées à un moment donné dans l’Arabie du VIIème siècle, ne pouvait être compris comme faisant partie de l’essence divine (donc "incréé"). Un livre intemporel, écrit dans une langue particulière, ne peut pas être compris par les hommes de tous les lieux et de tous les temps.
 
Les moutazilites préconisaient une approche "rationalisante" de la religion, ce qui impliquait le libre-arbitre et la responsabilité de l’homme capable de saisir la sagesse de Dieu et de déterminer la valeur des actes humains plutôt que la soumission passive à l’arbitraire divin. C’est pourquoi ils refusaient la prédestination qui figure pourtant dans le Coran (96, 37 ; 54, 7). Pour eux, il n’était pas concevable d’attribuer à Dieu l’origine du mal et de Le considérer comme le seul Législateur.
"La pensée doit être, selon eux, à la fois rationnelle, afin qu’elle distingue le juste du faux dans le processus de la réflexion, créatrice et constamment en mouvement ; elle doit concevoir continuellement de nouvelles lois pour s’adapter à l’évolution des sociétés. Les deux points majeurs du moutazilisme sont raison et effort intellectuel" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 52).
En 817, El-Mamoun imposa cependant le dogme du Coran "créé" – œuvre en partie humaine – comme croyance officielle, recourant à la contrainte pour la faire observer, et ceci au moyen d’une inquisition, la Mihna ("Epreuve").
 
           L’échec
Dès 846, cette révision doctrinale, d’une extrême importance, suscita de vives protestations. Les écrits des moutazilites furent détruits "au point qu’il fallait deviner leurs idées à travers les ouvrages rédigés par leurs adversaires pour les critiquer", écrit le chercheur tunisien Mohamed Charfi (Islam et liberté. Le malentendu historique, Albin Michel, 1998, p. 134).
Pour les adversaires du moutazilisme, il s’agissait d’une doctrine blasphématoire. A leurs yeux, la raison ne peut s’appliquer à la religion, mais seulement à la philosophie puisque celle-ci est étrangère à l’islam. "Le terme moutazilite est alors devenu synonyme d’apostat" (R. Adnani, op. cit., p. 63). M. Charfi voit dans ce rejet "un signe de décadence" (op. cit., p. 134).
S’inclinant devant la résistance des courants littéralistes et traditionalistes (les écoles hanbalites et acharites) soutenus par la majorité du peuple, le calife El-Moutawakkil, qui régna de 848 à 861, rétablit en 850 l’orthodoxie doctrinale, fondée sur le pilier du Coran "incréé"

 
Cette décision fut complétée par une mesure du calife El-Qader (il régna de 992 à 1031), retenue par l’Histoire comme la fermeture de la "porte de l’ijtihâd ", au motif qu’étaient désormais résolus les principaux problèmes qui se posaient jusque-là. "Raisonnement indépendant" ou "effort de réflexion", l’ijtihâd s’oppose au taqlîd, "imitation" ou "acceptation de doctrines établies". Cette "fermeture" bloqua toute possibilité de recours à des méthodes scientifiques et historico-critiques sur les textes sacrés de l’islam. Aucune autorité reconnue de l’Islam n’a, à ce jour, pris l’initiative de rouvrir ladite "porte".
A la fin du XIIème siècle, le courant rationaliste et la philosophie disparurent complètement du champ de la pensée musulmane. Et c’est ainsi que, depuis lors, la pensée islamique est verrouillée.
 
Pour conclure
Abdelwahab Meddeb (1946-2014), Tunisien de nationalité française, intellectuel de grande érudition, voit dans la réanimation des thèses du moutazilisme le moyen apte à libérer la pensée en Islam. "Ce qui emprisonne le Coran dans sa particularité négative, ce n’est pas son sens, mais bien le statut qui le sanctifie en associant sa lettre à l’incarnation du verbe, en identifiant ses mots à la parole même de Dieu, incréée et éternelle. C’est ce tabou qu’il faut briser comme préalable à un libre examen, mobilisant aussi bien l’art de l’interprétation que l’investigation historique sur la constitution du texte" (Sortir de la malédiction. L’islam entre civilisation et barbarie, Seuil, 2008, p. 17).
 
Dans la prochaine Petite Feuille verte (n° 64), nous présenterons une autre étape historique, le réformisme, qui, au tournant des XIXème-XXème siècles, laissa entrevoir une réouverture de la "porte de l’ijtihâd ". Cette tentative n’aboutit pas, mais elle resurgit dans le débat actuel. Il nous restera à répondre à cette question : l’islam peut-il se renouveler et, dans l’affirmative, à quelles conditions ?
Envoyé par l'auteur, paru sur associationclarifier.fr, La Petite Feuille verte, 8 mai 2019

L’islam en mal de créativité

Publié dans Au delà
L’islam en mal de créativité
 
Une situation paradoxale
En 1900, le nombre de musulmans dans le monde était évalué à 200 102 000 fidèles ; aujourd’hui, soit un peu plus d’un siècle plus tard, ils sont environ 1, 800 milliards, soit 24 % de la population mondiale qui approche 8 milliards de personnes. L’islam est désormais présent sur tous les continents.
Ce spectaculaire "bond en avant" démographique et spatial, survenu en si peu de temps, manifeste une vitalité qui s’exprime aussi par d’autres signes : renouveau de la pratique religieuse, retour à des traditions sociales tombées en désuétude au milieu du XXème siècle, une puissance d’attraction et une capacité de nuisance. Cet ensemble d’éléments est largement soutenu par les richesses résultant de l’exploitation de matières premières (pétrole et gaz) ; elles servent au financement de mosquées et d’écoles coraniques, à la rétribution des femmes pour le port du voile dans ses différentes formes, ainsi qu’à l’endoctrinement et au financement du djihad. L’islam est ainsi l’un des acteurs majeurs dans la géopolitique mondiale.
Certains musulmans voient dans ce dynamisme l’annonce du succès final de l’islam garanti par le Coran et la préférence d’Allah pour leur religion.
* C’est Lui [Dieu] qui a envoyé son prophète avec la direction et la religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes (9, 33).
* Vous formez la meilleure communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu (3, 110).

 
Et pourtant, "la quasi-totalité du monde musulman souffre du sous-développement et de la tyrannie", remarquait en 2003 l’orientaliste américain Bernard Lewis. Il étayait son affirmation sur le bilan résultant d’enquêtes menées sous l’égide d’institutions internationales : analphabétisme, indigence culturelle et économique, chômage massif des jeunes, violations des droits de l’homme, aliénation des femmes, censures, atteintes aux libertés publiques, partis uniques, etc., sont autant d’indices qui montrent le retard des sociétés islamiques par rapport à l’Occident et à l’Asie non musulmane (L’Islam en crise, Gallimard, p. 129-135).
Cette situation affecte surtout les pays arabes, centre géographique, historique et culturel de l’islam, dont la population est d’environ 300 millions de personnes. Selon un rapport publié en 2015 par la Ligue arabe, il y avait à cette date 54 millions d’analphabètes, dont une majorité de femmes, dans les 22 Etats membres de cette institution dont le siège est au Caire.


Des intellectuels musulmans admettent et déplorent cette réalité.
En 2004, Ahmed Zweil, savant égyptien émigré en Californie et prix Nobel de chimie 1999, dans une contribution au dossier "Arabes : sortir du marasme" publié par la revue Panoramiques, écrivait : "Où se situent-ils [les Arabes] sur la carte scientifique du XXIème siècle ? Cette région est riche en ressources humaines ; certains pays sont riches sur tous les plans. Cependant, l’ensemble des institutions scientifiques arabes réunies ne peut rivaliser avec une seule institution israélienne comme l’institut Wiseman. La population arabe […] n’a jamais créé une seule organisation scientifique de niveau international" (n° 66, éd. Corlet, p. 75-78).
Le politologue algérien Nour-Eddine Boukhrouh qualifie la situation actuelle de "civilisation naufragée". Il observe "la perte du sens de l’orientation chez les musulmans, leur obstination à regarder derrière eux au lieu de droit devant, leur attitude méprisante envers les autres civilisations qu’ils croient vouées à l’enfer quoi qu’elles fassent". Pour lui, les musulmans sont organisés "en système figé qui vit de la créativité des autres, en échange de leurs ressources naturelles" (Islam, la dernière chance, entretiens avec Saïd Branine, éd. Entrelacs, 2018, p. 124). Cela se vérifie dans les grandes universités islamiques, notamment El-Azhar, au Caire, institution ayant un grand rayonnement sur l’ensemble du monde sunnite (elle accueille environ 40 000 étudiants musulmans venant de nombreux pays), où "l’on apprend par cœur des ouvrages au contenu obsolète" (Id., p. 118).
 
Le contraste est accentué par les moyens de communication modernes qui renvoient aux musulmans l’image de sociétés non islamiques en progrès constant. Les sentiments de frustration qui en résultent étaient d’ailleurs l’une des causes initiales du déclenchement des révoltes arabes en 2011. Depuis lors, non seulement aucune amélioration ne s’est produite mais la plupart des Etats du Proche-Orient et du Maghreb continuent de subir les effets d’une gestion publique désastreuse quand ils ne sont pas touchés par des désordres et affrontements confessionnels ou tribaux, annonciateurs de la dislocation de cette région.
Le monde musulman est ainsi en état de réactivité et non de créativité.

 
Aux sources de la stagnation
          Le Coran incréé
Au IXème siècle, la nature "incréée" du Coran a été imposée par le calife Mutawakkil siégeant à Bagdad comme un dogme qui n’a jamais été remis en cause officiellement. Contrairement à la Bible, écrite par des auteurs inspirés, le Livre saint des musulmans est considéré par eux comme une dictée divine préexistant à l’histoire, laquelle n’a sur lui aucune influence (cf. PFV n° 58).
"Cette théorie a acquis, à travers le temps et parfois la terreur, le privilège de se présenter aux consciences comme une vérité absolue. Beaucoup de fatouas ont assimilé son déni à de la mécréance", rapporte Razika Adnani, philosophe algérienne (Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, éd. UPblisher, 2017, p. 143).
Selon le grand-imam Ahmed El-Tayyeb, recteur d’El-Azhar, "la lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux. C’est ce qu’on appelle le miracle inimitable du Coran" (Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
Intangible et immuable, le Coran échappe à toute analyse critique. Lui appliquer un traitement exégétique comparable à celui qui est admis et même encouragé par l’Eglise pour la Bible, impliquant la recherche de sources humaines, historiques ou littéraires à travers l’archéologie, la philosophie ou la linguistique, s’apparente à l’apostasie. Comment analyser "la" langue divine ?

 
          La connaissance, attribut exclusif d’Allah
Il est de même impossible de prétendre connaître Allah "l’inconnaissable", "l’inaccessible" (Coran 42, 4), dont le "mystère est incommunicable" (6, 50 ; 7, 188 ; 11, 31), et de scruter son intention, ce qui revient aussi à apostasier. C’est pourquoi il n’y a pas de théologie en islam. Il y a simplement une doctrine descendue du Ciel et transmise aux hommes par Mahomet, le "sceau des prophètes" (Coran 33, 40), dont l’analphabétisme supposé garantit l’origine et l’intégrité.
Voici la conclusion qu’en tirait au siècle dernier un Marocain, ancien musulman converti au christianisme. "Dieu, par conséquent, est absolument inaccessible à la “saisie” humaine. Et en même temps, Il est omniscient, omniprésent et omni-agissant, au point que l’homme ne peut être dit “créateur” de quoi que ce soit, pas même de ses actions propres. “Créer” est un acte divin, exclusivement divin ; aucune créature ne peut participer à une telle efficience […]. Aussi les penseurs musulmans auront-ils une profonde répugnance à admettre une réelle causalité – même seconde – chez les créatures" (Jean-Mohamed Abdeljalil, Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 53).
La connaissance et l’initiative dans l’action n’appartiennent qu’à Allah.

* Il est celui qui entend et qui sait (54, 7).
* Il est celui qui connaît ce qui est caché et ce qui est apparent. Il est le Grand, le Très-Haut (13, 9).


C’est d’ailleurs Allah qui enseigne au premier homme le nom de tous les êtres vivants qu’Il a créés. Adam ne les nomme pas lui-même, contrairement à ce que rapporte la Bible où Dieu lui laisse ce soin (Genèse 2, 18).
* Il apprit à Adam le nom de tous les êtres (2, 31).
* Dieu, tout est soumis à sa Puissance ; Il exerce sur ses serviteurs une domination absolue. Il est le Sage, l’Informé (6, 17-18).

 
          Le Coran et la science
Simple "intendant" d’Allah, le musulman ne coopère pas avec le Créateur pour féconder la terre, toutes les découvertes scientifiques étant réputées avoir été prévues par le Coran.
Cette théorie, négligée depuis plus d’un siècle, jouit d’un regain de faveur dans l’Oumma (la communauté ou nation islamique), y compris dans certains milieux scientifiques, comme le montre l’universitaire tunisienne Faouzia-Farida Charfi, physicienne. "Aujourd’hui, on ne compte plus les articles sous toutes les formes traitant du caractère miraculeux du Coran et montrant qu’il contient les dernières avancées scientifiques telles que la physique nucléaire, l’envoi de fusées dans l’espace ou la théorie du Big Bang expliquant l’évolution de l’univers" (La Science voilée, éd. Odile Jacob, 2013, p. 87-89).
Cet auteur cite un professeur de mathématiques qui se base sur un verset coranique pour justifier ce concordisme.
* Le tonnerre grondant célèbre ses louanges. Les anges saisis de sa crainte le glorifient. Il lance la foudre et en atteint qui Il veut. Et l’on ose encore disputer de la puissance de Dieu dont les ripostes sont terrifiantes ? (13, 13).
 
Des musulmans s’appuient sur certains versets pour affirmer que la terre est plate.
* La terre ! Nous l’avons étendue (50, 7).
* Et la terre ? Nous l’avons déployée comme un tapis, et nous l’avons parfaitement étendue (51, 48).
* Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis afin que vous suiviez des voies spacieuses (71, 19). Cf. aussi 78, 6 et 79, 30.

 
Pour le cheikh Abdoul Aziz Ibn Baaz, autorité suprême de l’islam en Arabie-Séoudite, "la terre est plate, et quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni" (Cité par Jean-Jacques Walter, Les 2 Islams, éd. Télémaque, 2017, p. 146).
Des organismes officiels, spécialisés en chimie, physique, astronomie, mathématiques, biologie, médecine, géologie, se vouent même à ces démonstrations : le Conseil suprême pour les affaires islamiques (Egypte) ; la Commission internationale du miracle scientifique du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane), basée à La Mecque. F.-F. Charfi observe à cet égard : "Un nombre non négligeable d’étudiants musulmans se laissent endoctriner par ces discours qui prolifèrent sur la Toile et à la télévision. C’est un des moyens utilisés pour calmer la frustration de la jeunesse, séduite par les applications de la science moderne dans le domaine de la communication, dont elle n’est que consommatrice".
Pour cet auteur, tout cela éclaire "la raison de la fermeture du monde musulman à la science : elle n’est acceptée qu’à condition d’être intégrée à la religion, elle n’a pas de domaine autonome" (La Science voilée, op. cit., p. 112-118).
" “Allez jusqu’en Chine requérir la science des hadiths”, fait-on dire au Prophète, maxime que les modernes apologistes de l’islam ne cessent d’ânonner pour prouver l’ouverture de l’Oumma à l’égard de la technique occidentale", remarque le journaliste franco-algérien, Slimane Zéghidour (Le voile et la bannière, Hachette, 1990, p. 107). Mais, explique-t-il, outre que cette citation est réputée non authentique, le mot "science" ne se réfère ici qu’à la religion et en aucun cas aux matières profanes.

 
Pour conclure
L’islamologue tunisien Mohamed ben Assur (mort en 1973), chercheur au CNRS, déçu par cet attachement au passé de ses jeunes compatriotes, écrivait : "Je suis affligé de constater que nos étudiants continuent de réfléchir comme des personnes du VIIIème siècle" (cité par Karim Ifrak, La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 81).

Envoyé par l'auteur,  paru sur La Petite Feuille Verte de l'association Clarifier, 14 février 2019

Un islam de France ... ?

Publié dans En France
Un islam de France est -il possible ?
 
Au moment où le gouvernement prépare une réforme de l’organisation du culte musulman en France et qu’un débat national s’est engagé autour de cette question d’une grande importance, il a semblé utile de faire paraître quelques extraits d’un article très instructif qu’Annie Laurent a publié dans le mensuel
La Nef d’octobre 2018, sous le titre "Les tentatives de créer un Islam de France".
Ce panorama étant très développé, il s'est agi ici de choisir les passages essentiels qui montrent l’échec de toutes les démarches entreprises par l’Etat français depuis la fin des années 1980 pour doter l’islam d’une instance représentative.
Pour rappels, ci-après un court article d’A. Laurent, paru dans la même revue et présentant les positions de plusieurs personnalités musulmanes françaises sur la réforme envisagée.

 
Le 4 janvier 2018, recevant à l’Elysée les représentants des diverses religions pratiquées en France, le président Emmanuel Macron, s’adressant à Ahmet Ogras, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), a pu lui dire : "Nous devons avoir un travail sur la structuration de l’islam en France qui est la condition même pour que vous ne tombiez pas dans les rets des divisions de votre propre religion et de la crise qu’elle est en train de vivre sur le plan international". Le chef de l’Etat prenait ainsi acte de la situation de crise chronique qui affecte le CFCM, conçu en 2002 au terme d’un processus complexe entamé dès 1989 et poursuivi par les gouvernements de droite et de gauche. Or, cet échec résulte de facteurs propres à l’islam mais aussi des ambiguïtés de la République française dans son approche du fait religieux.
En cherchant à doter l’islam d’une institution nationale, l’Etat prenait acte de l’enracinement dans l’Hexagone d’une partie croissante des immigrés musulmans, naturalisés ou non, situation entraînant des exigences cultuelles propres (mosquées, formation d’imams, organisation des fêtes, enseignement religieux, boucheries halal, etc.) dont il fallait négocier la satisfaction avec les pouvoirs publics (…).
Il convenait donc désormais de susciter l’émergence d’un islam "de France" (…).
L’Etat a alors cru bon d’intervenir, prenant soin de préciser qu’il n’agissait qu’en tant que "facilitateur", séparation avec les religions oblige (loi de 1905).
 
L’initiative de Joxe
C’est Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur sous François Mitterrand, qui prit une première initiative avec l’instauration d’un Conseil de réflexion sur l’islam en France (CORIF). Le 3 mars 1990, ce comité consultatif, composé de personnalités musulmanes françaises de diverses tendances, adressa au ministre un projet de statuts devant régir un futur Conseil islamique de France (…). Le CORIF obtint du gouvernement quelques mesures confessionnelles telles que la création de carrés réservés dans les cimetières et la distribution de nourriture halal dans l’armée. Son action s’étiola peu à peu pour plusieurs raisons, notamment le refus par le nouveau ministre, Philippe Marchand, de lui conférer en 1991 une reconnaissance officielle, au motif que "la mise en place progressive d’une structure représentative des musulmans en France, à l’instar des autres confessions, incombe en premier lieu aux musulmans eux-mêmes" (…).
 
Charles Pasqua, ministre de Jacques Chirac à partir de 1993, choisit la Grande Mosquée de Paris (GMP) comme interlocuteur unique, lui octroyant l’agrément exclusif pour l’abattage rituel (arrêté du 15 décembre 1994). Il conférait ainsi à son recteur, Dalil Boubakeur (toujours en place), la responsabilité de fédérer les associations et les mosquées. Le Conseil représentatif des Musulmans de France (CRMF), créé dans ce but en 1995, n’eut qu’une existence éphémère à cause du retrait rapide de la Fédération nationale des Musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, qui s’opposait au monopole de la GMP (…).
 
Dossier repris par Chevènement
Dès 1995, le successeur de Pasqua, Jean-Louis Debré, retira son soutien à la GMP. Estimant d’ailleurs que l’Etat n’avait pas vocation à créer un "islam de France" sous peine de contrevenir à la laïcité, il renonça à toute démarche dans ce sens.
A partir de 1999, le dossier fut repris par Jean-Pierre Chevènement, qui s’y investit beaucoup, assurant cependant ne pas vouloir imposer ses choix mais être prêt à agréer ceux qui lui seraient proposés. Le ministre fut secondé par l’un de ses conseillers, Alain Billon (converti à l’islam), qui mit en place une Istichâra ("Consultation" en arabe), à laquelle furent conviés les représentants de diverses obédiences islamiques (…), parmi lesquelles l’Union des Organisations islamiques de France, représentant l’influent mouvement islamiste des Frères musulmans (…).
 
Les partenaires de l’Etat furent alors invités à adopter "sans restriction" une "Déclaration d’intention relative aux droits et obligations des fidèles du culte musulman en France", rédigée par le ministère de l’Intérieur. Mais, suite aux protestations d’un groupement d’associations conduit par l’Union des Jeunes Musulmans de France, proche de l’UOIF, contre ce "serment de la suspicion", la version qui fut signée et présentée officiellement le 28 janvier 2000 avait pour titre "Principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman de France", ce qui ouvrait la voie à une négociation d’égal à égal entre la République et l’islam. Du nouveau texte avait par ailleurs disparu, à la demande de l’UOIF, l’engagement explicite des musulmans à respecter "le droit de toute personne à changer de religion".
 
Voulant justifier ce retrait, Chevènement rappela que la Constitution française garantit la liberté de conscience. Cette reculade et l’argument du ministre furent contestés par une lettre ouverte, "Et la République ?", signée par plusieurs personnalités musulmanes (Marianne, 3-9 juillet 2000) (…). Pour sa part, satisfait, le secrétaire général de l’UOIF, Fouad Alaoui, déclarera ensuite : "De même que l’on demande à l’islam de changer, la laïcité doit changer" (Libération, 18 octobre 2001) (…).
 
L’action de Sarkozy
L’action entamée par J.-P. Chevènement fut reprise avec énergie et conduite à son terme par Nicolas Sarkozy peu après sa nomination Place Beauvau, en mai 2002. Le 20 décembre, à l’issue d’un séminaire à huis clos avec les membres de l’Istichâra (…). La présidence du bureau national fut octroyée, en vertu d’un choix personnel de Sarkozy, à D. Boubakeur, assisté de deux vice-présidents, Mohamed Bechari, de la FNMF, liée au Maroc, et Fouad Alaoui (UOIF). En imposant le recteur de la GMP, le ministre entendait promouvoir une personnalité à l’aise dans la République (donc rassurante pour l’opinion non musulmane) et proche de la droite, mais cependant perçue par les jeunes générations se réclamant de l’islam comme un notable éloigné de leurs préoccupations ; la présence de Bechari était justifiée par l’importance numérique des citoyens d’origine marocaine ; quant à la participation de l’UOIF, Sarkozy la jugeait nécessaire en raison de son influence croissante (…). Refusant de dépendre d’une institution confessionnelle, des musulmans créèrent, dès le mois de mai 2003, des associations se référant à la laïcité : la Convention laïque pour l’égalité des droits et la participation des musulmans de France, le Conseil français des Musulmans laïques, ou encore la Coordination des Musulmans démocrates (…).
 
Un CFCM peu crédible
Les rivalités n’ont jamais cessé, rendant le CFCM incapable de trouver des solutions crédibles et efficaces aux problèmes posés par le financement du culte et la formation des imams (…). Par ailleurs, il n’est pas parvenu à remédier à la radicalisation d’une partie des musulmans, question rendue plus cruciale avec les attentats commis sur le territoire français.
 
Le chantier de l’islam a donc été repris sous le quinquennat de François Hollande. Son ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, mit en place, le 15 juin 2015, une "instance de dialogue", vouée à organiser des rencontres-débats entre l’Etat, le CFCM et d’autres composantes de l’islam (salafistes exclus). Il en est résulté la création d’une Fondation pour l’Islam de France (FIF, reconnue d’utilité publique par décret du 6 décembre 2016). Présidée par Chevènement – choix jugé "non idéal" par certains musulmans – et composée d’intellectuels, musulmans ou non, elle a une vocation culturelle (soutien à la recherche islamologique, formation profane des imams), relevant donc de la loi de 1901. Une Association musulmane pour un Islam de France (AMIF), à vocation cultuelle (loi de 1905), confiée au CFCM, lui a été adjointe. Destinée à rechercher des financements français pour les mosquées et la rétribution des imams et à garantir la transparence des fonds venus de l’étranger, elle n’a jamais fonctionné à cause de dissensions internes.
 
En fait, le CFCM n’a jamais réussi à s’imposer comme une autorité religieuse crédible, ce rôle restant l’apanage des imams dans la diversité de leurs options idéologiques – sur les 2 500 mosquées connues, 135 relèveraient du salafisme (Le Monde, 17 mai 2018) – ou leur dépendance financière envers des pays étrangers, notamment les riches monarchies arabes. En témoigne l’échec de deux initiatives récentes : la création d’un "Conseil théologique" prévoyant l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au problème des imams auto-proclamés ; la promulgation d’une "Charte de l’imam" (…). Elles ont toutes deux été rejetées par une partie des membres du CFCM (…). On peut se demander si la véritable raison de ce refus ne tient pas à la présence dans ces documents de principes contraires à l’enseignement du Coran et de la Sunna (…).
 
Les propositions de Hakim El-Karoui
C’est néanmoins à la FIF et à l’AMIF que Hakim El-Karoui, normalien et consultant, que l’on dit proche d’Emmanuel Macron, suggère aujourd’hui de confier la gestion du culte, selon le plan qu’il expose dans son livre récent L’islam, une religion française (Gallimard, 2018) (…).
 
Pour El-Karoui, une fois assuré un "islam français", l’AMIF "devra engager une véritable bataille culturelle sur internet, les réseaux sociaux et sur le terrain, afin de réduire l’emprise des discours islamistes, salafistes et djihadistes sur les musulmans de France". Enfin, il préconise l’élection d’un "grand imam de France". "Représentant spirituel de l’islam français", collaborant avec le CFCM et l’AMIF, "il devra conduire le travail intellectuel et théologique" pour mettre l’islam de France "en adéquation avec la société française du XXIème siècle". Grâce à toutes ces mesures, "l’islam français", assure-t-il, pourra "être dégagé de la double tutelle des pays d’origine et du ministère de l’Intérieur" (Une religion française, p. 243-254).
 
La France parviendra-t-elle à relever un tel défi si elle continue à inclure l’islam dans une approche indifférenciée des religions et si pour sa part l’islam n’entreprend pas une réforme en profondeur de sa doctrine, notamment de ses conceptions dans des domaines aussi essentiels que l’anthropologie et le rapport au politique ? "Si la vérité sur certains aspects fondamentaux de l’islam ne se fait pas, nos démocraties traverseront bientôt une grave zone de turbulence, sans permettre à nos frères musulmans une réforme salutaire", prévoit avec une rare lucidité le Père Joël Guibert dans son dernier livre, L’Heure est venue (Téqui, 2008, p. 134).
 
La réforme vue par des musulmans français
Réformer l’islam.
La formule revient de plus en plus souvent dans le discours public, mais elle ne manque pas d’ambiguïté. S’agit-il de réviser les modalités d’exercice du culte musulman pour lui garantir une pleine autonomie, autrement dit de construire un "islam de France" comme il y a une "Eglise de France" ? Mais, pour permettre à l’islam de devenir une "religion française", comme l’envisage Hakim El-Karoui, suffit-il d’en changer les structures ? Que faire alors des fondements doctrinaux, moraux et juridiques qui caractérisent l’islam et le mettent en opposition parfois frontale avec les principes essentiels de la civilisation chrétienne ?
 
Sur ces questions, plusieurs intellectuels musulmans français s’expriment depuis quelques années. N’exerçant aucune fonction religieuse et souvent engagés dans une réflexion pour le renouvellement de la pensée islamique, ils sont généralement mal à l’aise avec les prétentions du pouvoir politique de trop se mêler de l’organisation d’institutions officielles. Réalistes, ils reconnaissent les limites d’un tel projet. Par exemple, en cas de révision de la loi de 1905, comme cela est parfois évoqué, quelle place donnera-t-on aux mosquées, instituts, écoles et associations qui se réfèrent à une doctrine islamiste et la diffusent, mettant ainsi en danger la paix civile ? Emmanuel Macron "ira-t-il jusqu’à fermer ces centres frérosalafistes qui propagent une idéologie de rupture et de conquête ?", s’interroge Mohamed Louizi, ancien Frère musulman et spécialiste de la radicalisation islamiste (Le Figaro, 13 février 2018). "Un autre islam doit naître. Il ne s’agit pas d’un “islam de France” ou d’un “euro-islam”. Il s’agit d’un autre islam. Point ! ", affirme-t-il dans son livre Plaidoyer pour un islam apolitique (Michalon, 2017, p. 183).
 
Tel est aussi l’avis de la philosophe Razika Adnani, qui a consacré à ce thème un essai Islam : quel problème ? Les défis de la réforme (UPblisher, 2017), dans lequel elle analyse honnêtement la crise de la pensée musulmane. Elle en scrute les causes, notamment le renoncement à l’ijtihad (effort réflexif) – cette "bouée d’oxygène théologique " selon l’expression de Malik Bezouh, président de l’association Mémoire et Renaissance (Crise de la conscience arabo-musulmane, Fondation pour l’innovation politique, 1995) – qui bannit l’usage de la raison et s’est imposé à l’islam sunnite à la fin du XIIème siècle.
 
Adnani regrette que la pensée musulmane contemporaine demeure "l’otage du passé", alors qu’elle doit engendrer "une réforme qui crée du nouveau" (El-Watan, Alger, 6 juillet 2018). Or, cela ne peut provenir des imams de France, constate l’islamologue Rachid Benzine, auteur de l’ouvrage Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004). "Ceux-ci n’ont pas reçu une formation qui les prépare à la distance critique et le travail de “déconstruction” que je peux faire ne leur apparaît pas comme un moyen de mieux comprendre l’islam mais comme une entreprise de démolition" ("L’islam sunnite refuse toute réflexion sur lui-même", L’islam en débat, Courrier international, 2017, p. 151). Pour R. Adnani, c’est donc l’islam "en tant que tel" qui doit être réformé. Elle met en garde contre "l’utopie" d’un projet spécifiquement français, lequel serait perçu avec méfiance par le reste du monde musulman. "Evoquer “la réforme de l’islam de France”, dans le sens de s’occuper de ne réformer que l’islam qui existe en France et en faire un islam distinct, comporte une arrogance teintée d’une ignorance" (FigaroVox, 28 février 2018).

Envoyé par l'auteur, paru dans La Petite Feuille Verte, 29 novembre 2018

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