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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) - Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Une vocation pour toujours (édition augmentée de celle publiée en 2005) (2017) -  

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L’islam en mal de créativité

Publié dans Au delà
L’islam en mal de créativité
 
Une situation paradoxale
En 1900, le nombre de musulmans dans le monde était évalué à 200 102 000 fidèles ; aujourd’hui, soit un peu plus d’un siècle plus tard, ils sont environ 1, 800 milliards, soit 24 % de la population mondiale qui approche 8 milliards de personnes. L’islam est désormais présent sur tous les continents.
Ce spectaculaire "bond en avant" démographique et spatial, survenu en si peu de temps, manifeste une vitalité qui s’exprime aussi par d’autres signes : renouveau de la pratique religieuse, retour à des traditions sociales tombées en désuétude au milieu du XXème siècle, une puissance d’attraction et une capacité de nuisance. Cet ensemble d’éléments est largement soutenu par les richesses résultant de l’exploitation de matières premières (pétrole et gaz) ; elles servent au financement de mosquées et d’écoles coraniques, à la rétribution des femmes pour le port du voile dans ses différentes formes, ainsi qu’à l’endoctrinement et au financement du djihad. L’islam est ainsi l’un des acteurs majeurs dans la géopolitique mondiale.
Certains musulmans voient dans ce dynamisme l’annonce du succès final de l’islam garanti par le Coran et la préférence d’Allah pour leur religion.
* C’est Lui [Dieu] qui a envoyé son prophète avec la direction et la religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes (9, 33).
* Vous formez la meilleure communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu (3, 110).

 
Et pourtant, "la quasi-totalité du monde musulman souffre du sous-développement et de la tyrannie", remarquait en 2003 l’orientaliste américain Bernard Lewis. Il étayait son affirmation sur le bilan résultant d’enquêtes menées sous l’égide d’institutions internationales : analphabétisme, indigence culturelle et économique, chômage massif des jeunes, violations des droits de l’homme, aliénation des femmes, censures, atteintes aux libertés publiques, partis uniques, etc., sont autant d’indices qui montrent le retard des sociétés islamiques par rapport à l’Occident et à l’Asie non musulmane (L’Islam en crise, Gallimard, p. 129-135).
Cette situation affecte surtout les pays arabes, centre géographique, historique et culturel de l’islam, dont la population est d’environ 300 millions de personnes. Selon un rapport publié en 2015 par la Ligue arabe, il y avait à cette date 54 millions d’analphabètes, dont une majorité de femmes, dans les 22 Etats membres de cette institution dont le siège est au Caire.


Des intellectuels musulmans admettent et déplorent cette réalité.
En 2004, Ahmed Zweil, savant égyptien émigré en Californie et prix Nobel de chimie 1999, dans une contribution au dossier "Arabes : sortir du marasme" publié par la revue Panoramiques, écrivait : "Où se situent-ils [les Arabes] sur la carte scientifique du XXIème siècle ? Cette région est riche en ressources humaines ; certains pays sont riches sur tous les plans. Cependant, l’ensemble des institutions scientifiques arabes réunies ne peut rivaliser avec une seule institution israélienne comme l’institut Wiseman. La population arabe […] n’a jamais créé une seule organisation scientifique de niveau international" (n° 66, éd. Corlet, p. 75-78).
Le politologue algérien Nour-Eddine Boukhrouh qualifie la situation actuelle de "civilisation naufragée". Il observe "la perte du sens de l’orientation chez les musulmans, leur obstination à regarder derrière eux au lieu de droit devant, leur attitude méprisante envers les autres civilisations qu’ils croient vouées à l’enfer quoi qu’elles fassent". Pour lui, les musulmans sont organisés "en système figé qui vit de la créativité des autres, en échange de leurs ressources naturelles" (Islam, la dernière chance, entretiens avec Saïd Branine, éd. Entrelacs, 2018, p. 124). Cela se vérifie dans les grandes universités islamiques, notamment El-Azhar, au Caire, institution ayant un grand rayonnement sur l’ensemble du monde sunnite (elle accueille environ 40 000 étudiants musulmans venant de nombreux pays), où "l’on apprend par cœur des ouvrages au contenu obsolète" (Id., p. 118).
 
Le contraste est accentué par les moyens de communication modernes qui renvoient aux musulmans l’image de sociétés non islamiques en progrès constant. Les sentiments de frustration qui en résultent étaient d’ailleurs l’une des causes initiales du déclenchement des révoltes arabes en 2011. Depuis lors, non seulement aucune amélioration ne s’est produite mais la plupart des Etats du Proche-Orient et du Maghreb continuent de subir les effets d’une gestion publique désastreuse quand ils ne sont pas touchés par des désordres et affrontements confessionnels ou tribaux, annonciateurs de la dislocation de cette région.
Le monde musulman est ainsi en état de réactivité et non de créativité.

 
Aux sources de la stagnation
          Le Coran incréé
Au IXème siècle, la nature "incréée" du Coran a été imposée par le calife Mutawakkil siégeant à Bagdad comme un dogme qui n’a jamais été remis en cause officiellement. Contrairement à la Bible, écrite par des auteurs inspirés, le Livre saint des musulmans est considéré par eux comme une dictée divine préexistant à l’histoire, laquelle n’a sur lui aucune influence (cf. PFV n° 58).
"Cette théorie a acquis, à travers le temps et parfois la terreur, le privilège de se présenter aux consciences comme une vérité absolue. Beaucoup de fatouas ont assimilé son déni à de la mécréance", rapporte Razika Adnani, philosophe algérienne (Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, éd. UPblisher, 2017, p. 143).
Selon le grand-imam Ahmed El-Tayyeb, recteur d’El-Azhar, "la lecture historique ne peut s’accorder à l’esprit du Coran qui est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux. C’est ce qu’on appelle le miracle inimitable du Coran" (Le Temps, Genève, 22 janvier 2011).
Intangible et immuable, le Coran échappe à toute analyse critique. Lui appliquer un traitement exégétique comparable à celui qui est admis et même encouragé par l’Eglise pour la Bible, impliquant la recherche de sources humaines, historiques ou littéraires à travers l’archéologie, la philosophie ou la linguistique, s’apparente à l’apostasie. Comment analyser "la" langue divine ?

 
          La connaissance, attribut exclusif d’Allah
Il est de même impossible de prétendre connaître Allah "l’inconnaissable", "l’inaccessible" (Coran 42, 4), dont le "mystère est incommunicable" (6, 50 ; 7, 188 ; 11, 31), et de scruter son intention, ce qui revient aussi à apostasier. C’est pourquoi il n’y a pas de théologie en islam. Il y a simplement une doctrine descendue du Ciel et transmise aux hommes par Mahomet, le "sceau des prophètes" (Coran 33, 40), dont l’analphabétisme supposé garantit l’origine et l’intégrité.
Voici la conclusion qu’en tirait au siècle dernier un Marocain, ancien musulman converti au christianisme. "Dieu, par conséquent, est absolument inaccessible à la “saisie” humaine. Et en même temps, Il est omniscient, omniprésent et omni-agissant, au point que l’homme ne peut être dit “créateur” de quoi que ce soit, pas même de ses actions propres. “Créer” est un acte divin, exclusivement divin ; aucune créature ne peut participer à une telle efficience […]. Aussi les penseurs musulmans auront-ils une profonde répugnance à admettre une réelle causalité – même seconde – chez les créatures" (Jean-Mohamed Abdeljalil, Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 53).
La connaissance et l’initiative dans l’action n’appartiennent qu’à Allah.

* Il est celui qui entend et qui sait (54, 7).
* Il est celui qui connaît ce qui est caché et ce qui est apparent. Il est le Grand, le Très-Haut (13, 9).


C’est d’ailleurs Allah qui enseigne au premier homme le nom de tous les êtres vivants qu’Il a créés. Adam ne les nomme pas lui-même, contrairement à ce que rapporte la Bible où Dieu lui laisse ce soin (Genèse 2, 18).
* Il apprit à Adam le nom de tous les êtres (2, 31).
* Dieu, tout est soumis à sa Puissance ; Il exerce sur ses serviteurs une domination absolue. Il est le Sage, l’Informé (6, 17-18).

 
          Le Coran et la science
Simple "intendant" d’Allah, le musulman ne coopère pas avec le Créateur pour féconder la terre, toutes les découvertes scientifiques étant réputées avoir été prévues par le Coran.
Cette théorie, négligée depuis plus d’un siècle, jouit d’un regain de faveur dans l’Oumma (la communauté ou nation islamique), y compris dans certains milieux scientifiques, comme le montre l’universitaire tunisienne Faouzia-Farida Charfi, physicienne. "Aujourd’hui, on ne compte plus les articles sous toutes les formes traitant du caractère miraculeux du Coran et montrant qu’il contient les dernières avancées scientifiques telles que la physique nucléaire, l’envoi de fusées dans l’espace ou la théorie du Big Bang expliquant l’évolution de l’univers" (La Science voilée, éd. Odile Jacob, 2013, p. 87-89).
Cet auteur cite un professeur de mathématiques qui se base sur un verset coranique pour justifier ce concordisme.
* Le tonnerre grondant célèbre ses louanges. Les anges saisis de sa crainte le glorifient. Il lance la foudre et en atteint qui Il veut. Et l’on ose encore disputer de la puissance de Dieu dont les ripostes sont terrifiantes ? (13, 13).
 
Des musulmans s’appuient sur certains versets pour affirmer que la terre est plate.
* La terre ! Nous l’avons étendue (50, 7).
* Et la terre ? Nous l’avons déployée comme un tapis, et nous l’avons parfaitement étendue (51, 48).
* Dieu a établi pour vous la terre comme un tapis afin que vous suiviez des voies spacieuses (71, 19). Cf. aussi 78, 6 et 79, 30.

 
Pour le cheikh Abdoul Aziz Ibn Baaz, autorité suprême de l’islam en Arabie-Séoudite, "la terre est plate, et quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni" (Cité par Jean-Jacques Walter, Les 2 Islams, éd. Télémaque, 2017, p. 146).
Des organismes officiels, spécialisés en chimie, physique, astronomie, mathématiques, biologie, médecine, géologie, se vouent même à ces démonstrations : le Conseil suprême pour les affaires islamiques (Egypte) ; la Commission internationale du miracle scientifique du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane), basée à La Mecque. F.-F. Charfi observe à cet égard : "Un nombre non négligeable d’étudiants musulmans se laissent endoctriner par ces discours qui prolifèrent sur la Toile et à la télévision. C’est un des moyens utilisés pour calmer la frustration de la jeunesse, séduite par les applications de la science moderne dans le domaine de la communication, dont elle n’est que consommatrice".
Pour cet auteur, tout cela éclaire "la raison de la fermeture du monde musulman à la science : elle n’est acceptée qu’à condition d’être intégrée à la religion, elle n’a pas de domaine autonome" (La Science voilée, op. cit., p. 112-118).
" “Allez jusqu’en Chine requérir la science des hadiths”, fait-on dire au Prophète, maxime que les modernes apologistes de l’islam ne cessent d’ânonner pour prouver l’ouverture de l’Oumma à l’égard de la technique occidentale", remarque le journaliste franco-algérien, Slimane Zéghidour (Le voile et la bannière, Hachette, 1990, p. 107). Mais, explique-t-il, outre que cette citation est réputée non authentique, le mot "science" ne se réfère ici qu’à la religion et en aucun cas aux matières profanes.

 
Pour conclure
L’islamologue tunisien Mohamed ben Assur (mort en 1973), chercheur au CNRS, déçu par cet attachement au passé de ses jeunes compatriotes, écrivait : "Je suis affligé de constater que nos étudiants continuent de réfléchir comme des personnes du VIIIème siècle" (cité par Karim Ifrak, La réforme en islam, éd. Albouraq, 2018, p. 81).

Envoyé par l'auteur,  paru sur La Petite Feuille Verte de l'association Clarifier, 14 février 2019

Un islam de France ... ?

Publié dans En France
Un islam de France est -il possible ?
 
Au moment où le gouvernement prépare une réforme de l’organisation du culte musulman en France et qu’un débat national s’est engagé autour de cette question d’une grande importance, il a semblé utile de faire paraître quelques extraits d’un article très instructif qu’Annie Laurent a publié dans le mensuel
La Nef d’octobre 2018, sous le titre "Les tentatives de créer un Islam de France".
Ce panorama étant très développé, il s'est agi ici de choisir les passages essentiels qui montrent l’échec de toutes les démarches entreprises par l’Etat français depuis la fin des années 1980 pour doter l’islam d’une instance représentative.
Pour rappels, ci-après un court article d’A. Laurent, paru dans la même revue et présentant les positions de plusieurs personnalités musulmanes françaises sur la réforme envisagée.

 
Le 4 janvier 2018, recevant à l’Elysée les représentants des diverses religions pratiquées en France, le président Emmanuel Macron, s’adressant à Ahmet Ogras, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), a pu lui dire : "Nous devons avoir un travail sur la structuration de l’islam en France qui est la condition même pour que vous ne tombiez pas dans les rets des divisions de votre propre religion et de la crise qu’elle est en train de vivre sur le plan international". Le chef de l’Etat prenait ainsi acte de la situation de crise chronique qui affecte le CFCM, conçu en 2002 au terme d’un processus complexe entamé dès 1989 et poursuivi par les gouvernements de droite et de gauche. Or, cet échec résulte de facteurs propres à l’islam mais aussi des ambiguïtés de la République française dans son approche du fait religieux.
En cherchant à doter l’islam d’une institution nationale, l’Etat prenait acte de l’enracinement dans l’Hexagone d’une partie croissante des immigrés musulmans, naturalisés ou non, situation entraînant des exigences cultuelles propres (mosquées, formation d’imams, organisation des fêtes, enseignement religieux, boucheries halal, etc.) dont il fallait négocier la satisfaction avec les pouvoirs publics (…).
Il convenait donc désormais de susciter l’émergence d’un islam "de France" (…).
L’Etat a alors cru bon d’intervenir, prenant soin de préciser qu’il n’agissait qu’en tant que "facilitateur", séparation avec les religions oblige (loi de 1905).
 
L’initiative de Joxe
C’est Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur sous François Mitterrand, qui prit une première initiative avec l’instauration d’un Conseil de réflexion sur l’islam en France (CORIF). Le 3 mars 1990, ce comité consultatif, composé de personnalités musulmanes françaises de diverses tendances, adressa au ministre un projet de statuts devant régir un futur Conseil islamique de France (…). Le CORIF obtint du gouvernement quelques mesures confessionnelles telles que la création de carrés réservés dans les cimetières et la distribution de nourriture halal dans l’armée. Son action s’étiola peu à peu pour plusieurs raisons, notamment le refus par le nouveau ministre, Philippe Marchand, de lui conférer en 1991 une reconnaissance officielle, au motif que "la mise en place progressive d’une structure représentative des musulmans en France, à l’instar des autres confessions, incombe en premier lieu aux musulmans eux-mêmes" (…).
 
Charles Pasqua, ministre de Jacques Chirac à partir de 1993, choisit la Grande Mosquée de Paris (GMP) comme interlocuteur unique, lui octroyant l’agrément exclusif pour l’abattage rituel (arrêté du 15 décembre 1994). Il conférait ainsi à son recteur, Dalil Boubakeur (toujours en place), la responsabilité de fédérer les associations et les mosquées. Le Conseil représentatif des Musulmans de France (CRMF), créé dans ce but en 1995, n’eut qu’une existence éphémère à cause du retrait rapide de la Fédération nationale des Musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, qui s’opposait au monopole de la GMP (…).
 
Dossier repris par Chevènement
Dès 1995, le successeur de Pasqua, Jean-Louis Debré, retira son soutien à la GMP. Estimant d’ailleurs que l’Etat n’avait pas vocation à créer un "islam de France" sous peine de contrevenir à la laïcité, il renonça à toute démarche dans ce sens.
A partir de 1999, le dossier fut repris par Jean-Pierre Chevènement, qui s’y investit beaucoup, assurant cependant ne pas vouloir imposer ses choix mais être prêt à agréer ceux qui lui seraient proposés. Le ministre fut secondé par l’un de ses conseillers, Alain Billon (converti à l’islam), qui mit en place une Istichâra ("Consultation" en arabe), à laquelle furent conviés les représentants de diverses obédiences islamiques (…), parmi lesquelles l’Union des Organisations islamiques de France, représentant l’influent mouvement islamiste des Frères musulmans (…).
 
Les partenaires de l’Etat furent alors invités à adopter "sans restriction" une "Déclaration d’intention relative aux droits et obligations des fidèles du culte musulman en France", rédigée par le ministère de l’Intérieur. Mais, suite aux protestations d’un groupement d’associations conduit par l’Union des Jeunes Musulmans de France, proche de l’UOIF, contre ce "serment de la suspicion", la version qui fut signée et présentée officiellement le 28 janvier 2000 avait pour titre "Principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman de France", ce qui ouvrait la voie à une négociation d’égal à égal entre la République et l’islam. Du nouveau texte avait par ailleurs disparu, à la demande de l’UOIF, l’engagement explicite des musulmans à respecter "le droit de toute personne à changer de religion".
 
Voulant justifier ce retrait, Chevènement rappela que la Constitution française garantit la liberté de conscience. Cette reculade et l’argument du ministre furent contestés par une lettre ouverte, "Et la République ?", signée par plusieurs personnalités musulmanes (Marianne, 3-9 juillet 2000) (…). Pour sa part, satisfait, le secrétaire général de l’UOIF, Fouad Alaoui, déclarera ensuite : "De même que l’on demande à l’islam de changer, la laïcité doit changer" (Libération, 18 octobre 2001) (…).
 
L’action de Sarkozy
L’action entamée par J.-P. Chevènement fut reprise avec énergie et conduite à son terme par Nicolas Sarkozy peu après sa nomination Place Beauvau, en mai 2002. Le 20 décembre, à l’issue d’un séminaire à huis clos avec les membres de l’Istichâra (…). La présidence du bureau national fut octroyée, en vertu d’un choix personnel de Sarkozy, à D. Boubakeur, assisté de deux vice-présidents, Mohamed Bechari, de la FNMF, liée au Maroc, et Fouad Alaoui (UOIF). En imposant le recteur de la GMP, le ministre entendait promouvoir une personnalité à l’aise dans la République (donc rassurante pour l’opinion non musulmane) et proche de la droite, mais cependant perçue par les jeunes générations se réclamant de l’islam comme un notable éloigné de leurs préoccupations ; la présence de Bechari était justifiée par l’importance numérique des citoyens d’origine marocaine ; quant à la participation de l’UOIF, Sarkozy la jugeait nécessaire en raison de son influence croissante (…). Refusant de dépendre d’une institution confessionnelle, des musulmans créèrent, dès le mois de mai 2003, des associations se référant à la laïcité : la Convention laïque pour l’égalité des droits et la participation des musulmans de France, le Conseil français des Musulmans laïques, ou encore la Coordination des Musulmans démocrates (…).
 
Un CFCM peu crédible
Les rivalités n’ont jamais cessé, rendant le CFCM incapable de trouver des solutions crédibles et efficaces aux problèmes posés par le financement du culte et la formation des imams (…). Par ailleurs, il n’est pas parvenu à remédier à la radicalisation d’une partie des musulmans, question rendue plus cruciale avec les attentats commis sur le territoire français.
 
Le chantier de l’islam a donc été repris sous le quinquennat de François Hollande. Son ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, mit en place, le 15 juin 2015, une "instance de dialogue", vouée à organiser des rencontres-débats entre l’Etat, le CFCM et d’autres composantes de l’islam (salafistes exclus). Il en est résulté la création d’une Fondation pour l’Islam de France (FIF, reconnue d’utilité publique par décret du 6 décembre 2016). Présidée par Chevènement – choix jugé "non idéal" par certains musulmans – et composée d’intellectuels, musulmans ou non, elle a une vocation culturelle (soutien à la recherche islamologique, formation profane des imams), relevant donc de la loi de 1901. Une Association musulmane pour un Islam de France (AMIF), à vocation cultuelle (loi de 1905), confiée au CFCM, lui a été adjointe. Destinée à rechercher des financements français pour les mosquées et la rétribution des imams et à garantir la transparence des fonds venus de l’étranger, elle n’a jamais fonctionné à cause de dissensions internes.
 
En fait, le CFCM n’a jamais réussi à s’imposer comme une autorité religieuse crédible, ce rôle restant l’apanage des imams dans la diversité de leurs options idéologiques – sur les 2 500 mosquées connues, 135 relèveraient du salafisme (Le Monde, 17 mai 2018) – ou leur dépendance financière envers des pays étrangers, notamment les riches monarchies arabes. En témoigne l’échec de deux initiatives récentes : la création d’un "Conseil théologique" prévoyant l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au problème des imams auto-proclamés ; la promulgation d’une "Charte de l’imam" (…). Elles ont toutes deux été rejetées par une partie des membres du CFCM (…). On peut se demander si la véritable raison de ce refus ne tient pas à la présence dans ces documents de principes contraires à l’enseignement du Coran et de la Sunna (…).
 
Les propositions de Hakim El-Karoui
C’est néanmoins à la FIF et à l’AMIF que Hakim El-Karoui, normalien et consultant, que l’on dit proche d’Emmanuel Macron, suggère aujourd’hui de confier la gestion du culte, selon le plan qu’il expose dans son livre récent L’islam, une religion française (Gallimard, 2018) (…).
 
Pour El-Karoui, une fois assuré un "islam français", l’AMIF "devra engager une véritable bataille culturelle sur internet, les réseaux sociaux et sur le terrain, afin de réduire l’emprise des discours islamistes, salafistes et djihadistes sur les musulmans de France". Enfin, il préconise l’élection d’un "grand imam de France". "Représentant spirituel de l’islam français", collaborant avec le CFCM et l’AMIF, "il devra conduire le travail intellectuel et théologique" pour mettre l’islam de France "en adéquation avec la société française du XXIème siècle". Grâce à toutes ces mesures, "l’islam français", assure-t-il, pourra "être dégagé de la double tutelle des pays d’origine et du ministère de l’Intérieur" (Une religion française, p. 243-254).
 
La France parviendra-t-elle à relever un tel défi si elle continue à inclure l’islam dans une approche indifférenciée des religions et si pour sa part l’islam n’entreprend pas une réforme en profondeur de sa doctrine, notamment de ses conceptions dans des domaines aussi essentiels que l’anthropologie et le rapport au politique ? "Si la vérité sur certains aspects fondamentaux de l’islam ne se fait pas, nos démocraties traverseront bientôt une grave zone de turbulence, sans permettre à nos frères musulmans une réforme salutaire", prévoit avec une rare lucidité le Père Joël Guibert dans son dernier livre, L’Heure est venue (Téqui, 2008, p. 134).
 
La réforme vue par des musulmans français
Réformer l’islam.
La formule revient de plus en plus souvent dans le discours public, mais elle ne manque pas d’ambiguïté. S’agit-il de réviser les modalités d’exercice du culte musulman pour lui garantir une pleine autonomie, autrement dit de construire un "islam de France" comme il y a une "Eglise de France" ? Mais, pour permettre à l’islam de devenir une "religion française", comme l’envisage Hakim El-Karoui, suffit-il d’en changer les structures ? Que faire alors des fondements doctrinaux, moraux et juridiques qui caractérisent l’islam et le mettent en opposition parfois frontale avec les principes essentiels de la civilisation chrétienne ?
 
Sur ces questions, plusieurs intellectuels musulmans français s’expriment depuis quelques années. N’exerçant aucune fonction religieuse et souvent engagés dans une réflexion pour le renouvellement de la pensée islamique, ils sont généralement mal à l’aise avec les prétentions du pouvoir politique de trop se mêler de l’organisation d’institutions officielles. Réalistes, ils reconnaissent les limites d’un tel projet. Par exemple, en cas de révision de la loi de 1905, comme cela est parfois évoqué, quelle place donnera-t-on aux mosquées, instituts, écoles et associations qui se réfèrent à une doctrine islamiste et la diffusent, mettant ainsi en danger la paix civile ? Emmanuel Macron "ira-t-il jusqu’à fermer ces centres frérosalafistes qui propagent une idéologie de rupture et de conquête ?", s’interroge Mohamed Louizi, ancien Frère musulman et spécialiste de la radicalisation islamiste (Le Figaro, 13 février 2018). "Un autre islam doit naître. Il ne s’agit pas d’un “islam de France” ou d’un “euro-islam”. Il s’agit d’un autre islam. Point ! ", affirme-t-il dans son livre Plaidoyer pour un islam apolitique (Michalon, 2017, p. 183).
 
Tel est aussi l’avis de la philosophe Razika Adnani, qui a consacré à ce thème un essai Islam : quel problème ? Les défis de la réforme (UPblisher, 2017), dans lequel elle analyse honnêtement la crise de la pensée musulmane. Elle en scrute les causes, notamment le renoncement à l’ijtihad (effort réflexif) – cette "bouée d’oxygène théologique " selon l’expression de Malik Bezouh, président de l’association Mémoire et Renaissance (Crise de la conscience arabo-musulmane, Fondation pour l’innovation politique, 1995) – qui bannit l’usage de la raison et s’est imposé à l’islam sunnite à la fin du XIIème siècle.
 
Adnani regrette que la pensée musulmane contemporaine demeure "l’otage du passé", alors qu’elle doit engendrer "une réforme qui crée du nouveau" (El-Watan, Alger, 6 juillet 2018). Or, cela ne peut provenir des imams de France, constate l’islamologue Rachid Benzine, auteur de l’ouvrage Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004). "Ceux-ci n’ont pas reçu une formation qui les prépare à la distance critique et le travail de “déconstruction” que je peux faire ne leur apparaît pas comme un moyen de mieux comprendre l’islam mais comme une entreprise de démolition" ("L’islam sunnite refuse toute réflexion sur lui-même", L’islam en débat, Courrier international, 2017, p. 151). Pour R. Adnani, c’est donc l’islam "en tant que tel" qui doit être réformé. Elle met en garde contre "l’utopie" d’un projet spécifiquement français, lequel serait perçu avec méfiance par le reste du monde musulman. "Evoquer “la réforme de l’islam de France”, dans le sens de s’occuper de ne réformer que l’islam qui existe en France et en faire un islam distinct, comporte une arrogance teintée d’une ignorance" (FigaroVox, 28 février 2018).

Envoyé par l'auteur, paru dans La Petite Feuille Verte, 29 novembre 2018

L’islam et l’histoire (2)

Publié dans Au delà
L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (2)

L’intemporalité du Coran a des conséquences directes sur la pensée en islam, démontre Razika Adnani, philosophe d’origine algérienne : "Les recommandations du Coran ne sont soumises ni aux changements du temps ni à la variété des lieux. Elles sont donc immuables et valables en tout temps et en tout lieu […]. Selon la théorie du Coran incréé, soutenue par tous les littéralistes, parce que les recommandations de Dieu sont immuables et intemporelles, il n’y a aucune nécessité à rechercher d’autres lois ou d’autres règles". Ce qui exclut le recours à la pensée comme autre source de connaissance (Islam, quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 36-37).
 
Une doctrine contestée
D’autres intellectuels musulmans contestent la véracité de l’anhistoricité du Coran, recourant pour cela à une approche raisonnée. La plupart d’entre eux se réfèrent à la thèse du mouvement rationaliste des Moutazilites, très actifs à Bagdad aux VIII-IXème siècles, opposés au dogme du Coran "incréé".
 
Razika ADNANI
Pour les Moutazilites, "Dieu a créé le Coran de la même façon qu’Il a créé toute chose et tout être vivant dans l’univers ; de ce fait, il s’inscrit dans le temps et non en dehors" (op. cit., p. 37-38). Et le fait que le Coran relate des événements qui se sont réellement déroulés, comme certaines guerres menées par Mahomet, telle la bataille de Badr (3, 123), prouve que ce Livre est inscrit dans le temps et dans l’espace, celui de l’Arabie du VIIème siècle. Ce qui explique son écriture en langue arabe (op. cit., p. 59).

Nous avons fait de ce Livre explicite une lecture arabe afin que vous puissiez le comprendre(43, 2-3).
Rappelant le principe des "circonstances de la révélation", admis par certaines écoles reconnues par la tradition islamique, R. Adnani en conclut que même les tenants d’une lecture littéraliste du Coran admettent implicitement le caractère créé du Coran et la contextualisation historique de la charia (op. cit., p. 147).

Mohamed ARKOUN
Professeur à la Sorbonne et auteur de plusieurs ouvrages, ce Français d’origine algérienne (1928-2010) considérait que le Coran est un texte créé parce qu’il est "manifesté dans un langage humain – l’arabe -, qu’il est historique et que les êtres humains ont le devoir de le comprendre et de l’interpréter" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 107-108).

Nasr ABOU ZEID
Cet universitaire égyptien (1943-2010), professeur de sciences islamiques, a développé une pensée plus élaborée sur le rapport de l’islam à l’histoire, notamment dans son livre Critique du discours religieux (Sindbad, 1999).
Pour lui, la création est "l’inauguration de l’Histoire, car ce n’est qu’à partir de là que l’on peut parler de “temps” ".
"Si l’on disait que Dieu parlait de toute éternité, c’est-à-dire que sa Parole est incréée, cela reviendrait à dire qu’Il parlait sans destinataire – vu que le monde n’existait pas encore -, ce qui serait incompatible avec Sa sagesse […]. L’historicité est immanente à la création du monde […]. Elle signifie ici la survenance dans le temps, même si ce temps n’en était qu’à son début […]. Si l’acte divin premier – l’acte par lequel le monde est né – est l’acte de l’ouverture du temps, tous les actes qui ont succédé à cet acte inaugural sont des actes historiques, du fait qu’ils se sont accomplis dans le temps et dans l’Histoire. Et tout ce qui découle de ces actes divins est créé, en ce sens qu’il est survenu dans un des instants de l’Histoire".

Pour cet auteur, cela se situe à deux niveaux.
"Le pouvoir divin est infini en ceci qu’il représente tous les actes en puissance, tandis que les actes eux-mêmes, les actes effectifs, parce qu’ils participent du monde fini, sont nécessairement finis, bien qu’ils aient leur source dans le pouvoir infini".
 
"Il faut distinguer l’éternité du pouvoir et la temporalité des actes". La "Table bien gardée" sensée contenir le Coran est-elle éternelle ou créée ? "Pour nous, elle est forcément créée, autrement on aurait affaire à plusieurs entités éternelles, ce qu’aucun auteur de la tradition musulmane n’a jamais admis. Donc si la “Table bien gardée” est créée, comment le texte qui est inscrit dessus pourrait-il être éternel ? ".
(p. 36-41).

Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (op. cit.), Rachid Benzine, chercheur français, résume l’explication donnée par Nasr Abou Zeid quant au choix de l’écriture arabe. Le Coran est "un texte linguistique, un texte historique et un produit culturel ". L’arabe est une langue humaine (et non divine) qui lie le divin à l’humain. Compte tenu de la reconnaissance par le Coran lui-même d’un pluralisme linguistique ayant caractérisé les Ecritures antérieures (Torah et Evangile) –
"Nous n’avons envoyé de messager qu’avec la langue de son peuple, afin qu’il les éclaire" (14, 4)– L’universitaire égyptien considère qu’il n’est "pas vraisemblable que la Parole de Dieu soit limitée au seul Coran et à sa langue arabe" (p. 196 et 203).
En 1995, les positions d’Abou Zeid ont entraîné sa condamnation pour "apostasie" par la Cour d’appel du Caire, ordonnant aussi le divorce avec sa femme. Ces décisions ont été confirmées par la Cour de cassation l’année suivante. Il lui était reproché, entre autres, d’avoir "présenté le texte du saint Coran comme un texte humain" et d’avoir "préconisé l’usage de la raison pour expliquer les concepts dérivant de la lecture littérale du texte coranique, afin de les remplacer par des concepts modernes, plus humains et progressistes" (R. Benzine, op. cit., p. 187-188).

Fazlur RAHMAN
Egalement présenté par Rachid Benzine, ce savant pakistanais (1919-1988) s’exila aux Etats-Unis en 1968 après avoir été victime d’une tentative d’assassinat à cause de ses écrits.
Il revendiquait le droit de recourir aux "circonstances de la Révélation" telles que la tradition les a retenues car elles "montrent que le Coran a été révélé en répondant en permanence à des situations historiques particulières" (Les nouveaux penseurs de l’islam, op. cit., p. 131) dans le contexte arabe du temps de Mahomet. Cela permet de distinguer les degrés d’application, générale ou limitée, des versets. Et Rahman s’interroge : "Si les mots, le style et les expressions faisaient partie du patrimoine du Prophète, comment sont-ils devenus Parole éternelle, divine et incréée ?" (ibid., p. 142).


Mohamed KHALAFALLÂH
Dans sa thèse de doctorat sur "L’art du récit dans le Coran", soutenue au Caire en 1942, cet Égyptien (v. 1916-1998) démontre qu’à côté "d’événements et de personnages ayant une historicité réelle", le Coran contient des versets "du genre parabolique" et d’autres "à base de légendes" (R. Benzine, op. cit., p. 167). Relativisant "fortement les éléments historiques des versets pour en souligner la signification religieuse ou morale", il considère comme "important que l’exégète ne reste pas esclave d’une lecture littéraliste, mais qu’il ait le souci de saisir le signifié au-delà du signifiant" (ibid., p. 170).

L’Université d’El-Azhar accusa Mohamed Khalafallâh d’avoir diffamé le Coran parce qu’en le qualifiant de "texte littéraire" il sous-entendait qu’il résulte d’une "imagination humaine", laissant supposer qu’il avait été écrit par Mahomet, donc qu’Allah n’en était pas l’unique auteur, ce qui constituait "une insulte suprême". Le jury refusant d’accueillir sa thèse, Khalafallâh, accusé d’apostasie, dut choisir un autre sujet pour pouvoir accéder à une carrière universitaire (ibid., p. 171-172).

D’autres auteurs penchent pour la contextualisation historique du Coran, du moins des passages contenant des prescriptions inadaptées au monde actuel (charia, djihad).


Abdelmajid CHARFI
Professeur de lettres à l’Université de Tunis, il réfléchit sur le rapport de l’islam à l’histoire dans son livre L’islam entre le message et l’histoire (Albin Michel, 2004). "Il serait exagéré de prétendre que le Coran seul est le Livre de Dieu : dans la logique de la révélation, il est seulement une copie qui prend en compte les conditions des gens au temps de Mahomet, en fonction de leurs schèmes mentaux à cette époque" (p. 60).

Youssef SEDDIK
Cet anthropologue tunisien, professeur d’université en France, réfutant la thèse de l’analphabétisme de Mahomet, à laquelle la plupart des musulmans sont attachés, propose d’ "oublier le dogme d’un “Prophète ignorant” " (Nous n’avons jamais lu le Coran, éd. de l’Aube, 2006, p. 25). Pour lui, "depuis la mort du prophète Mahomet jusqu’à nos jours, notre histoire est un ramassis de mensonges" (El-Hurra, 13 juin 2018). El-Hurra ("La Libre") est une chaîne de télévision arabophone créée en 2004 pour contrer l’influence des chaînes islamistes.

Mahmoud TAHA
Ingénieur et homme politique soudanais, Mahmoud Taha (1909-1985) publia dans son pays un essai intitulé Le second message de l’islam (1967), dans lequel il distingue la partie du Coran "reçue" à La Mecque, à portée universelle grâce à ses principes religieux fondamentaux et ses valeurs générales, de la partie "reçue" à Médine, restreinte aux contemporains de Mahomet, donc dépassée car inadaptée au XXème siècle. Il préconise dès lors la suppression des prescriptions contenues dans le message médinois.
Cette position, qui revient à admettre l’historicité d’au moins une partie du Coran, s’opposant ainsi au dogme du Coran incréé, entraîna la condamnation à mort de Taha qui fut pendu à Khartoum en 1985 sur ordre du président Gaafar El-Numeiry.


La distinction proposée par Taha a été contestée par Mohamed Talbi (1921-2017), historien tunisien pourtant adepte d’une lecture ouverte du Coran. "Sa thèse [de Taha]ne tient pas. Il est impossible de distinguer avec certitude les sourates mecquoises des sourates médinoises et certains versets ont été révélés antérieurement pour être placés là ensuite" (Plaidoyer pour un islam moderne, éd. Cérès-DDB, 1998, p. 50).
Aujourd’hui, la plupart des "nouveaux penseurs de l’islam" qui réclament la reconnaissance de l’historicité du Coran vivent en Occident.

Pour conclure
Il résulte de tout ce qui précède que l’apparition de l’islam au VIIème siècle, donc chronologiquement après l’Ancien et le Nouveau Testament, ne peut être retenue comme critère d’accomplissement des Écritures.
L’islam a des histoires, mais il n’est pas une histoire. La perspective est différente de celle de la Bible. La "descente" (tanzîl) du Coran relève de la transcendance absolue de Dieu tandis que, pour le christianisme, la Révélation s’accorde avec l’immanence, d’où découlent le principe d’inspiration (wahî ) et la pratique d’une exégèse des textes au moyen de méthodes historico-critiques ; ce qui est inapplicable au Coran.
"Dans ces conditions, il paraîtrait inconvenant, en pays d’islam, d’étendre au récit coranique des critères d’analyse appliqués aux textes sacrés. […] Ce serait banaliser le verbe coranique – Parole divine – que d’y associer le concept même de technique narrative, et à plus forte raison de le soumettre aux procédures en vigueur dans l’étude profane des genres littéraires" (Ali Mérad, L’exégèse coranique, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998, p. 38).

Envoyé par l'auteur, paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, 11 août 2018

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