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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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La taqiya ou dissimulation

Publié dans De par le monde
La taqiya ou dissimulation
 
L’islam interdit formellement aux musulmans de renoncer à leur religion, sous peine de châtiments divins et de malédictions éternelles (cf. Coran 2, 217 ; 3, 87 ; 4, 115 et 16, 106). Les musulmans ne peuvent donc en principe dissimuler leur identité religieuse et travestir leurs croyances.
Cependant, le Coran et la Tradition prophétique (Sunna) ouvrent la voie à des dérogations quant au caractère absolu de la croyance dans le Dieu de l’islam et surtout quant à l’obligation de son attestation publique, ainsi qu’à l’observance du culte ou de la loi islamique (charia). De tout temps et selon des formes variées, des oulémas (docteurs de la Loi) ont légitimé la pratique de lataqiya (dissimulation) que l’on appelle aussi ketman (secret ou restriction mentale). Ces agissements se sont manifestés en diverses circonstances historiques et retrouvent une certaine actualité de nos jours.
 
Les sources coraniques
Le Coran contient deux passages sur lesquels s’appuient les théoriciens de la taqiya. Ils correspondent à deux types de situations particulières.
- "Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible" (16, 106).
Dans ce verset, pour notre sujet, c’est l’incise qui compte (italique). La taqiya est donc autorisée en cas de contrainte extérieure, quelle qu’en soit la forme : persécution, menace sur la vie, absence de liberté religieuse (de conscience et de culte), etc.
- "Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles au lieu de croyants. Quiconque le fait contredit la religion d’Allah, à moins que vous ne cherchiez à vous protéger d’eux. Allah vous met en garde à l’égard de Lui-même. Et c’est à Allah le retour. Dis : Que vous cachiez ce qui est dans vos poitrines ou bien que vous le divulguiez, Allah le sait. Il connaît tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Allah est omnipotent" (3, 28-29).
Deux membres de phrases (italique) sont importants. Comme ailleurs dans le Coran, Dieu recommande ici aux musulmans (eux seuls sont qualifiés de "croyants") de ne pas entretenir de relations d’amitié ou de sujétion avec les non-musulmans (cf. 3, 118 ; 5, 51 ; 9, 23 ; 60, 13), mais il autorise des dérogations au principe lorsque le fait de s’opposer à ces derniers les met en danger. La sécurité ou le besoin de se faire accepter priment alors sur l’affirmation de la religion.
 
En fait, dans ces situations, ce qui compte c’est l’intention du musulman ou la réalité intime de sa croyance. Peu importe alors la profession de foi publique puisque Dieu connaît les dispositions des cœurs et les pensées.
Telles sont les sources qui fondent la doctrine de la dissimulation, en matière de religion et de tout ce qui peut lui être connexe. La validité du recours à la taqiya a été confirmée et précisée par les oulémas (docteurs de la Loi) dès les débuts de l’islam, notamment par Tabarî (m. 923).
Il en résulte qu’un musulman peut abjurer extérieurement ses croyances, professer publiquement une autre religion, accepter d’être réputé non-musulman ou renoncer aux exigences cultuelles et législatives conformes à l’islam, tout cela s’il se trouve dans des conditions qu’il estime être de contrainte justifiant une telle attitude. Si l’on veut comparer avec la position chrétienne sur ce sujet, il convient de se référer à une parole de Jésus-Christ dans l’Evangile : "Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera" (Mc 8, 35).
 
Applications historiques et contemporaines
La taqiyaa donc toujours existé dans l’Oumma (la Communauté des musulmans), mais elle s’est d’abord surtout développée en milieu chiite, ceci pour des raisons de nécessité, suite à la "Grande discorde" (Fitna) qui a engendré au VIIè siècle le clivage avec l’islam sunnite.
 
      Dans le chiisme
Depuis cette rupture, les sunnites ont le plus souvent gouverné l’Oumma. Dans ces périodes, les chiites, minoritaires, ont recouru à lataqiya pour défendre leur identité, souvent niée par l’autorité qui les assimilait au sunnisme, ou pour échapper aux persécutions. Les imams chiites ont justifié, et même conceptualisé, cette pratique, qui a dès lors été comprise comme une obligation de conscience, donc comme faisant partie de la religion. Tous les traités chiites contiennent un chapitre spécial, intitulé "Livre de la taqiya".

Selon Sami Aldeeb Abou-Sahlieh, professeur de droit islamique à l’Université de Lausanne, la tradition chiite rapporte trois cents récits dans ce sens. En voici un aperçu.
"La dissimulation fait partie de ma religion et de la religion de mes ancêtres" ;
"Si tu agis par dissimulation, ils ne pourront rien contre toi. La dissimulation sera une forteresse pour toi et servira de digue entre toi et les ennemis de Dieu qu’ils ne pourront jamais percer. Si tu dis que celui qui abandonne la dissimulation est comme celui qui abandonne la prière, alors tu dis la vérité" ;
"La dissimulation est le meilleur des actes du croyant parce qu’elle sert à le sauvegarder et à sauvegarder ses frères des impies" (Cf. Le secret entre droit et religion, 2004, diffusion Internet).
 
Henri Lammens (1862-1937), jésuite belge, orientaliste arabisant de renom établi au Liban, a écrit à ce sujet :
"Parmi les adversaires de ses croyances, il [le chiite] peut parler et se conduire comme s’il était un des leurs. En agissant de la sorte, en prêtant, s’il le faut, des faux témoignages et des faux serments, quand l’intérêt de la communauté l’exige, ou simplement un avantage personnel, il croit obéir à l’ordre de l’imam suprême".
Et de commenter :
"Inutile de relever les conséquences morales de cette théorie, de cette loi du secret, laquelle entretient et légitime une perpétuelle équivoque et rend les chiites impénétrables" (L’Islam, croyances et institutions, Imprimerie catholique, Beyrouth, 1943, p. 190-191 ; livre réédité en France aux éditions du Trident).
 
A l’instar des chiites, les adeptes de confessions dissidentes du chiisme (alaouites, alévis, druzes, ismaéliens) ressortissants d’un califat ou d’un Etat sunnite, parce que minoritaires, ésotériques, considérés comme hérétiques et donc maltraités pour ces motifs, ont le devoir de pratiquer la taqiya pour se protéger, en tant qu’individus et communautés. On retrouve cette situation chez les bahaïs dans la République islamique d’Iran, chiite.

Ces minorités recourent par ailleurs à la taqiya lorsqu’elles ont besoin de légitimer une position dominante qu’elles ont pu acquérir. Ainsi, quand Hafez El-Assad (père de Bachar, l’actuel président syrien), membre de la communauté alaouite, s’est emparé du pouvoir à Damas, en 1970, il a multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite (prière rituelle à la Mosquée des Omeyyades à Damas, fatoua de l’imam libanais chiite Moussa Sadr reconnaissant l’appartenance des alaouites à l’islam, construction d’une mosquée à Qardaha, le village natal des Assad, alors que traditionnellement les alaouites ne prient pas dans des mosquées, etc.).
La taqiya existe donc en milieu islamique, et pas seulement en contexte non-musulman.
 
      Dans le sunnisme
Les musulmans sunnites ne rejettent pas la taqiya, mais elle n’est pour eux qu’une permission. Ils s’appuient sur des enseignements dispensés par certains de leurs oulémas, tel que celui-ci :"El-Chawkani dit que celui qui devient mécréant sous la menace de mort ne commet point de péché si son cœur est tranquille dans la foi" (S.-A. Abou-Sahlieh, op. cit.).
La taqiya a été observée légitimement par les Morisques vivant sous un pouvoir chrétien en Andalousie. Ainsi, en 1504, le mufti Ahmed Ibn Jumaïra publia une fatoua (avis juridique) donnant des consignes précises à ce sujet. Si les chrétiens obligeaient les musulmans à injurier Mahomet, ils devaient le faire en pensant que cette parole était prononcée par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire mais en sachant que c’était un acte impur et à condition de le condamner mentalement. S’ils étaient forcés de renier leur foi, ils devaient essayer d’être évasifs ; si on les pressait, ils devaient intérieurement nier ce qu’on les obligeait à dire.
De nos jours, les musulmans sont présents sur tous les continents. Vivant en dehors de leurs territoires traditionnels, ils sont donc sur des "terres de mécréance" (Dar el-Kufr) où il leur est permis, voire recommandé, de pratiquer la taqiya, mais sous une autre forme, à titre individuel ou collectif. Il s’agit de s’adapter extérieurement au contexte en respectant les lois, principes et habitudes des pays concernés tant que les circonstances ne sont pas favorables à l’instauration de l’islam comme religion dominante et à la pleine application de la charia.
 
      L'esquive
L’esquive consiste à utiliser un vocabulaire qui plaît aux Occidentaux pour décrire l’islam comme une religion inoffensive, apportant "la paix, la tolérance et l’amour". Certaines personnalités musulmanes profitent de l’ignorance de leurs interlocuteurs non musulmans pour faire passer des messages tronqués quant à l’enseignement véritable de l’islam, en particulier sur certains sujets sensibles (violence, liberté de conscience, droits de l’homme, statut de la femme, respect des non-musulmans, égalité entre les hommes, etc.).
Ces personnalités utilisent dans ce but les tribunes qui leur sont ouvertes dans la presse ou même les rencontres de dialogue interreligieux. Il s’agit en fait de rassurer les non-musulmans quant aux valeurs libérales et pacifiques de l’islam, en présentant des comportements moralement inacceptables comme des dérives, des déformations, voire des trahisons de la religion. On peut comparer cette attitude avec la parole du Christ : "Que votre langage soit : “Oui ? oui”, “Non ? non” "(Mt 5, 37).
 
Deux célèbres praticiens de la taqiya
      Tareq Oubrou
Imam de la grande mosquée de Bordeaux, ancien militant de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, d’obédience Frères musulmans), Tareq Oubrou préconise pour les musulmans d’Europe l’acceptation d’une "charia de minorité". Pour lui, "il s’agit de mettre en relation la norme avec la réalité concrète, tout en restant fidèle aux méthodes qui régissent l’application de la charia à la réalité […]. Cela permet l’élaboration d’un canonisme mobile" (Profession imâm, Albin Michel, 2009, p. 37-41).

D’après l’islamologue Dominique Urvoy, cette position est à comprendre comme une application de la taqiya :
"Tareq Oubrou adopte constamment cette ligne d’action : il affirme qu’il est possible de tout résoudre ponctuellement par des fatouas ; si une règle démocratique va à l’encontre de la règle islamique, on peut abroger cette dernière momentanément mais on la rétablira le jour où… On met les choses en veilleuse, mais il s’agit bien de les réactiver tôt ou tard, et cela parce que le Coran est considéré comme étant la parole incréée de Dieu ; par exemple, le djihad, auquel les musulmans doivent renoncer quand ils vivent en Occident, ou auquel ils doivent donner une dimension exclusivement intérieure, mais qu’ils ont le devoir de rétablir dès que cela sera possible" ("La place du secret dans la pensée religieuse musulmane", in L’Islam en France, hors-série de la revue Cités, PUF, 2004, p. 646).
 
      Tariq Ramadan
Un jugement identique peut être porté sur les positions de Tariq Ramadan, universitaire suisse d’ascendance égyptienne, petit-fils par sa mère de Hassan El-Banna, le fondateur des Frères musulmans. Ramadan joue habilement, dans ses livres et ses conférences, sur certains concepts et mots familiers aux Européens.
En voici deux exemples.
Le "réformisme", qui évoque en Occident la modernisation de la pensée, est le plus souvent compris dans l’Islam comme l’islamisation de la modernité ;
Le "témoignage", vocable à connotation pacifique et respectable, sert à promouvoir l’instauration d’une société régie par les sources scripturaires de l’islam, Coran et Sunna, dans une Europe déchristianisée et sécularisée.
Pour T. Ramadan, Dieu a établi des musulmans sur le Vieux Continent afin de le régénérer dans tous les domaines. Il estime que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne a un rôle à jouer dans cette mission. "L’islam est une religion européenne de fait, et la Turquie habite culturellement, politiquement et économiquement, son avenir" (Le Monde, 17 avril 2009).
Après l’avoir longtemps soutenu, le Père Christian Delorme, prêtre lyonnais, a écrit à son sujet :
"Je me demande si le discours de Tariq Ramadan, qui déprécie constamment la culture occidentale, va dans le sens d’une réelle intégration des jeunes musulmans" (Le Monde, 29 septembre 2000) ;
"Je suis aujourd’hui convaincu, et j’ai mis du temps à le comprendre, que la pensée et l’action de T. Ramadan sont dangereuses […]. Il sait charmer son auditoire, mais en réalité il veut une séparation des musulmans d’avec les autres communautés" (Cité par Lina Murr-Nehmé, Fatwas et caricatures, Salvator, 2015, p. 139).
 
En 2003, l’universitaire Dominique Avon, qui a analysé l’œuvre de Ramadan, a publié ses conclusions dans la revue Nunc dédiée à l’anthropologie, à la philosophie et à la théologie.
"Son projet consiste à faire émerger un corpus universel (valeurs, devoirs, droits) à partir de la source islamique vouée à se substituer aux notions historiquement formulées en Europe, en Amérique du Nord, à leurs références législatives et juridiques qui les inspirent" (n° 4, octobre 2003).
 
Pour évaluer l’opportunité du recours à la taqiya et en doser l’usage, les musulmans sont donc en principe invités à tenir compte des rapports de forces dans les lieux où ils vivent. Selon Marie-Thérèse Urvoy, professeur d’islamologie à l’Institut catholique de Toulouse, la dissimulation"est connaturelle à l’islam primitif, du vivant du Prophète, et […] les musulmans n’en sont dispensés que lorsqu’ils sont en situation de supériorité, lorsque “Dieu leur donne la puissance” » (Entretiens sur l’islam, avec Louis Garcia, éd. Docteur angélique, 2015, p. 54).
Il faut enfin souligner que, face aux horreurs commises par des djihadistes, dont souffrent également d’autres fidèles de l’islam, certains intellectuels, dirigeants politiques et responsables religieux musulmans dénoncent aujourd’hui l’utilisation de la taqiya, demandant un examen lucide des textes sacrés sur lesquels se fondent les adeptes de la violence.
Paru dans Clarifier - La Petite Feuille verte, novembre 2015

Islam et homosexualité

Publié dans A tout un chacun
Islam et homosexualité
 
(…)
Le principe
Le Coran évoque le thème de l’homosexualité en relation avec l’histoire du personnage biblique Loth : "Souvenez-vous de Loth. Il dit à son peuple : vous livrez-vous à cette abomination que nul, parmi les mondes, n’a commis avant vous ? Vous vous approchez des hommes de préférence aux femmes pour assouvir vos passions. Vous êtes un peuple pervers" (7, 80-81). La même réprobation est reprise en 27, 54-55.
Dans la Sunna (tradition mahométane), la question est abordée par cette recommandation attribuée à Mahomet : "Chassez de vos maisons les femmes hommasses et les hommes efféminés".
 
Le droit
L’homosexualité est illégale et qualifiée de crime dans la plupart des pays musulmans. Elle est donc passible de sanctions. Mais le Coran impose une peine seulement aux femmes fautives, à condition que leur "action infâme", associée à l’adultère, soit attestée par quatre témoins. Alors, "enfermez les coupables jusqu’à leur mort" (4, 15).
En fait, le droit pénal en la matière n’est pas uniforme. Il varie selon les écoles juridiques et les Etats où s’applique la charia, la loi islamique (celle-ci n’a jamais fait l’objet d’une codification générale et unifiée). L’école malékite (elle s’appuie sur la pratique en vigueur au temps de Mahomet à Médine, mais s’est ensuite ouverte à d’autres influences), qui est en vigueur notamment au Maghreb, prescrit la lapidation pour les homosexuels de sexe masculin, actifs et passifs.
 
Explications d’un juriste musulman
Selon Mohamed Hocine Benkheira, chercheur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris : "L’homosexualité constitue une abomination sans pareille (…). L’homosexuel est perçu à la fois comme un pécheur et un criminel, maudit par Dieu (…). Quand les homosexuels s’unissent, le Trône de Dieu tremble : la terre, le ciel, le sol et le toit hurlent de colère et réclament vengeance (…). L’homosexualité constitue une remise en cause d’un des principaux fondements de la société : il ne peut y avoir d’union qu’hétérosexuelle. Et comme celle-ci est une institution divine, l’homosexuel est un rebelle contre la loi de Dieu".
Benkheira met par ailleurs en lumière une différence avec la conception chrétienne qui a son fondement dans le droit naturel alors que, dans l’Islam, c’est Dieu Lui-même qui détermine ce qui est bien et mal, ce qui est permis et ce qui est interdit (halal et haram). "L’idée de nature n’intervient pas [en matière d’homosexualité], du reste comme dans l’ensemble de la loi islamique : on ne trouve donc pas trace de la notion de crime contre-nature ; ce n’est pas la nature qui définit la norme, c’est toujours Dieu" (Dictionnaire du Coran, éd. Robert Laffont, pp. 400-401).
 
Et le christianisme ?
L’homosexualité est désignée dans la Bible comme une dépravation grave (Genèse 19, 1-29 ; Romains 1, 24-27 ; 1 Timothée 1, 10). Dans le prolongement, le Catéchisme de l’Eglise catholique commente : "Les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas." (CEC n° 2357).
 
Comme l’Islam, le christianisme condamne donc l’homosexualité et a fortiori le mariage entre homosexuels. Cependant, plusieurs divergences opposent les deux religions à propos du péché et du pécheur.
 
1 - Concernant la loi naturelle, le christianisme en attribue l’origine à Dieu qui lui a donné une valeur universelle et immuable. Mais l’homme, parce qu’il "participe à la sagesse et à la bonté du Créateur", est capable, par sa raison et sa conscience, de discerner "ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge" (CEC n° 1954). Il n’a pas besoin d’un diktat divin comme dans l’Islam.
Selon la doctrine chrétienne, la loi civile ne peut contredire la loi morale. Mais, contrairement à l’Islam où la loi civile s’immisce jusque dans la conscience et la sphère privée, dans le christianisme cette même loi ne se confond pas avec la loi morale, en ce sens qu’elle n’oblige personne à l’adopter et à l’appliquer.
 
2 - Le christianisme distingue toujours l’acte fautif de celui qui l’a commis. S’il condamne le péché, il appelle à la miséricorde envers le pécheur. Selon le Catéchisme de l’Eglise catholique, l’état homosexuel constitue pour la plupart de ceux qu’il concerne "une épreuve" et une condition "qu’ils n’ont pas choisie". "Ils doivent donc être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste." (CEC n° 2358).
Pour sa part, l’Islam confond loi religieuse et loi civile. D’où il résulte que tout péché, même s’il relève de l’ordre privé, est assimilé à une atteinte à l’ordre public. Dans l’Islam, l’éradication du mal passe par la punition pénale de son auteur, voire sa suppression, tandis que dans le christianisme, la faute est effacée par le pardon sacramentel.
 
Christianisme et Islam se rejoignent donc dans leur condamnation de l’homosexualité. Mais ils se distinguent nettement par la réponse qu’ils donnent respectivement à cette homosexualité ainsi que par le "traitement" des homosexuels eux-mêmes.

Paru en 2012 dans La Petite Feuille verte

La négation du génocide

Publié dans De par le monde
La négation du génocide
 
Le 23 avril 2014, veille de la commémoration annuelle du génocide, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre turc, déclarait :"Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXème siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants".
Cette soudaine compassion ouvrait-elle la voie à une reconnaissance officielle du crime immense commis en 1915 par le gouvernement ottoman contre ses ressortissants chrétiens ? A un an du centenaire, cela ressemblait plutôt à une manœuvre destinée à calmer le zèle des descendants des survivants et des militants turcs qui se mobilisent en faveur de la vérité.
 
Le négationnisme de l’Etat turc fait corps avec la République instaurée par Atatürk en 1923. Depuis lors, quel que soit son régime, la Turquie persévère dans cette voie, et ceci d’une manière résolue et méthodique. Des moyens considérables sont mis au service de cette politique, à commencer par la glorification des instigateurs du génocide, notamment le principal d’entre eux, Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur du Comité Union et Progrès qui gouvernait le pays en 1915. Outre de nombreux lieux publics portant son nom, un mausolée lui a été édifié en 1943 sur la colline de la Liberté-Eternelle, aménagée en nécropole en plein cœur d’Istanboul par le pouvoir kémaliste afin d’y honorer les héros de la République.
En 2001, l’Etat a créé un "Comité de coordination pour la lutte contre les allégations sans fondement de génocide". Présidé par le vice-Premier ministre, il rassemble des représentants des ministères régaliens et de l’armée, le président du Conseil supérieur des Universités, le directeur des services de renseignements, ceux des Archives nationales et du Fonds de promotion de la Turquie, ainsi que le président de l’Institut d’histoire turque. Cet organisme, fondé par Atatürk pour propager la version officielle des événements de 1915, publie des documents où les Arméniens sont présentés comme des traîtres, version qui figure aussi dans les manuels scolaires, de la maternelle à l’université. Quant au Fonds de promotion de la Turquie, il édite des brochures de propagande destinées aux étrangers visitant le pays. Tout cela témoigne d’une "véritable obsession négationniste", notent deux correspondants de presse français, Laure Marchand et Guillaume Perrier, auteurs d’un livre remarquable, fruit d’une enquête très fouillée sur le sujet (1).
 
Ces mêmes journalistes montrent aussi comment, parallèlement au déni, les autorités turques s’efforcent depuis le début d’effacer toute trace de l’antique présence arménienne dans ce qui était autrefois l’Asie Mineure. Ainsi, l’Etat a entrepris de turquifier les noms propres de lieux, de famille, etc. En outre, il s’est emparé des biens immobiliers ayant appartenu aux victimes et a favorisé l’acquisition de certains d’entre eux par des personnes privées, au mépris des droits des survivants qui n’ont jamais pu récupérer leurs avoirs. En 1923, de passage à Adana, métropole du sud située au cœur de la riche province cotonnière de Cilicie, où un massacre général de chrétiens avait eu lieu dès 1909, Atatürk s’adressait ainsi aux habitants : "Les Arméniens n’ont pas le moindre droit sur cette terre fertile. Le pays vous appartient à vous, les Turcs. […] Ce pays est historiquement turc, il est donc turc et le restera éternellement. […] Ces terres fertiles sont l’essence profonde et fondamentale de la Turquie" (2).
 
En 2008 cependant, sous la pression de Bruxelles dans le cadre des négociations en vue de l’adhésion à l’Union européenne, Ankara a adopté une loi sur les biens confisqués, prévoyant leur restitution à leurs propriétaires ou le versement d’indemnités. Mais cette mesure ne concerne que les saisies postérieures à 1936 (en fait, jusqu’à ces dernières années, les spoliations n’ont jamais cessé) et elle n’est censée s’appliquer qu’aux grecs-orthodoxes et aux Arméniens apostoliques mentionnés sous l’appellation "minorités protégées" dans le traité de Lausanne de 1923, acte de reconnaissance internationale de la Turquie républicaine.
Ainsi, les Eglises de culture syriaque (assyro-chaldéenne et syriaque), absentes de ce traité, ne jouissent d’aucune existence communautaire légale. Ce qui a permis à la Cour suprême en 2012 de dénier tout droit de propriété à l’Eglise syriaque sur le monastère Saint-Gabriel et ses dépendances, désormais dévolus au Trésor de l’Etat. Quoi qu’il en soit, malgré le dépôt des listes de biens effectué par les fondations chrétiennes créées à cette fin, conformément au décret de 2011 pris en application de la loi de 2008, cette initiative n’a jusqu’à présent pas abouti. Il est vrai que la restitution des biens volés constituerait une reconnaissance implicite du génocide. Par ailleurs, les chrétiens "protégés" ne bénéficient toujours pas de l’égalité civique avec leurs compatriotes musulmans.
 
Malgré le négationnisme persistant de l’Etat, cette question est cependant de moins en moins taboue dans la société turque. Un ouvrage de l’avocate Fethiye Çetin, Le Livre de ma grand-mère, paru à Istamboul en 2004 et plusieurs fois réédité (3), a contribué à la faire sortir de l’ombre. Par la confidence de son aïeule rescapée du génocide, l’auteur a découvert son origine arménienne. Dans un second livre, Les Petits-Enfants, elle a recueilli les récits de Turcs qui, grâce à elle, s’étaient interrogés sur leur véritable identité (4). Lorsqu’ils retrouvent leur arménité, certains demandent le baptême.
Mais l’étape décisive a sans doute été le colloque qui s’est tenu à Istamboul en 2005 malgré l’interdiction officielle, à l’initiative d’historiens indépendants sur le thème "Les Arméniens ottomans au moment du déclin de l’Empire". Les conférenciers ont remis en cause la position de l’Etat sur le sujet. Parmi eux, le journaliste arménien Hrant Dink devait payer de sa vie son engagement en faveur d’une réconciliation entre citoyens d’ethnie turque et arménienne, qui ne peut se réaliser que sur l’acceptation de la vérité. Tel est l’objectif du journal bilingue Agos (Le Sillon) qu’il a fondé. Dink recevait des menaces ; il a été tué le 23 janvier 2007. Les circonstances du meurtre ont été camouflées par la justice. Mais, loin d’étouffer le besoin de savoir, ce drame a réveillé bien des consciences. En témoigne le succès de l’appel intitulé "Nous demandons pardon" mis en ligne en 2008 par quatre intellectuels turcs. Le site créé pour recueillir les signatures (30 000 en quelques jours) a été piraté suite à une protestation d’Erdogan contre cette initiative dépourvue, selon lui, de toute légitimité.
La démarche la plus inattendue, mais tellement significative, est sans doute celle d’un éditorialiste influent, Hasan Cemal, auteur de 1915, le génocide arménien, édité en Turquie en 2012. Ayant découvert que son grand-père, Djémal Pacha, assassiné par des Arméniens, était l’un des compagnons de Talaat Pacha dans le gouvernement Jeune-Turc qui ordonna l’élimination des chrétiens, Cemal œuvre courageusement au travail de mémoire. Car, selon lui, "la Turquie ne peut pas fuir éternellement son histoire" (5).
 
(1) La Turquie et le fantôme arménien, éd. Solin-Actes Sud, 2013.
(2) Id. p. 154.
(3) Ed. de l’Aube, 2006.
(4) Actes Sud, 2011.
(5) Cité par Hélène Kosséian, L’Arménie au cœur de la mémoire, Ed. du Rocher, 2015, p. 188.

Paru dans La Nef n° 270 – Mai 2015

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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