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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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Islam et République

Publié dans En France
Islam et République : le décryptage du discours de Macron au CFCM
 
"Personne ne peut faire croire que l'islam n'est pas compatible avec la République", a déclaré Emmanuel Macron devant devant le Conseil français du culte musulman. Pour Annie Laurent, des contradictions entre l'islam et la République existent bel et bien.
 

Journaliste et docteur d'État en science politique, Annie LAURENT a été nommée experte par Benoît XVI, au synode spécial des évêques pour le Moyen-Orient, qui s'est tenu à Rome en octobre 2010. Elle a créé l'association Clarifierqui vise à éclairer les réalités de l'Islam, son dernier article traitant la question des imams. Elle vient de publier L'Islam pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (éd.Artège, 2017).
 
À l'occasion du repas de clôture du jeûne du Ramadan (Iftar), Emmanuel Macron a prononcé ce mardi un discours devant le CFCM (Conseil français du culte musulman), dix ans après Nicolas Sarkozy. Il a notamment affirmé que "personne ne pouvait faire croire que l'islam n'était pas compatible avec la République". Qu'en pensez-vous ?
Pour les musulmans, les principes d'organisation sociale et politique sont d‘ordre divin. Ils s'appuient sur deux sources principales : le Coran et la Sunna (la tradition mahométane). On voit bien la discordance avec le modèle démocratique lorsqu'on considère notre devise nationale : "Liberté, Égalité, Fraternité". Sur la question des libertés : pour nous, Français, la liberté est universelle et également partagée. Dans l'islam, il n'y a de libertés que restreintes : ainsi en est-il, par exemple, de la liberté de conscience, qui est inexistante. Par conséquent, un musulman ne peut être reconnu comme athée ou se convertir à une autre religion. À cet égard, il faut souligner que, tout en interdisant l'apostasie, le Coran ne prévoit aucune peine temporelle pour punir celui qui s'en rend coupable. Le droit islamique s'appuie donc sur une sentence attribuée à Mahomet : "Celui qui quitte la religion, tuez-le".
 
Dans ce registre, la Charia fait figure de Code pénal pour les musulmans. Dès lors, si une Constitution proclame la Charia comme source du droit, rien n'empêche un magistrat saisi d'une telle affaire de prononcer la peine de mort. Pour revenir au contexte français, lorsque dans les années 1990, alors que les négociations étaient entamées entre le gouvernement et des responsables musulmans en vue de l'organisation du culte islamique, le ministre de l'intérieur de l'époque, Jean-Pierre Chevènement, avait proposé à ces derniers une charte contenant notamment une clause par laquelle ils s'engageraient à respecter la liberté de conscience, y compris le droit de renoncer à l'islam. Or, sous la pression de certains mouvements, notamment les islamistes Frères musulmans, le ministère retira cette clause de la charte. Il justifia cette reculade en rappelant que la Constitution française garantit déjà la liberté religieuse. Ce faisant, il ignorait que pour les musulmans convaincus la Charia est supérieure à toute loi humaine, donc à celle de la République.
 
Cet exemple permet de prendre la mesure de l'incompatibilité entre nos principes respectifs. Concernant l'égalité, le Coran instaure la supériorité du musulman sur le non-musulman et l'homme sur la femme. Ces principes ne sont pas discutables puisqu'ils relèvent de l'arbitraire divin. Autrement dit, ils ne peuvent être sujets à modification. On perçoit immédiatement les problèmes que cela peut poser dans la vie sociale. Certes, l'islam reconnaît le principe de "fraternité", mais il ne s'applique qu'au sein de l'Oumma, la communauté des croyants musulmans. C'est pourquoi un musulman peut se sentir d'abord citoyen de l'Oumma avant d'être citoyen de son propre pays si celui-ci n'est pas régi par l'islam. Il en résulte une grande divergence avec les fondements démocratiques. Il faut ajouter que l'islam ignore le concept de "personne". D'origine biblique, celui-ci confère à tout être humain une dignité inviolable et inaliénable, puisque, selon la Genèse, Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. Il s'agit là d'un fondement ontologique, qui est l'un des piliers structurants de notre société. Or, le Coran occulte cette mention, instaurant une distance infranchissable entre Dieu et ses créatures humaines. De tout cela résulte le fait que, dans l'islam, l'individu a des devoirs ; quant à ses droits, ils ne sont que ceux que Dieu veut bien lui donner. L'islam accorde donc la primauté au juridique, d'où la prépondérance, pour certains de nos compatriotes musulmans, de la Charia sur le droit français.
 
Le Président de la République a insisté à plusieurs reprises sur le rôle que doivent assumer les organisations musulmanes de France dans la lutte contre le terrorisme et les prédicateurs salafistes, qui prêchent "ce qui est contraire au cœur de l'islam". Les extrémismes auxquels la France est confrontée trahissent-ils le véritable islam ?
Il faut d'abord signaler qu'il existe mille et une interprétations des textes sacrés de l'islam. Cette religion, sans sa version sunnite, ultra-majoritaire et la seule concernée par les débats en France, ne possède pas d'autorité dotée d'un pouvoir d'interprétation revêtu du sceau de l'authenticité. Autrement dit, il n'y a pas de pape de l'islam habilité à trancher et à imposer sa lecture, ce qui permettrait, par la même occasion, aux non-musulmans de savoir ce qui est conforme à l'interprétation officielle. En outre, les Français musulmans ne sont pas unis, du fait de la variété de leurs origines et de leurs différences idéologiques. Ainsi l'islam des Turcs n'est pas celui des Maghrébins, le salafisme diffère des Frères musulmans, etc. C'est pourquoi je ne vois pas comment le président de la République ou un autre responsable politique peut dire de façon certaine ce qui constitue "le cœur de l'Islam". À quel titre la République peut-elle se prononcer sur une telle définition? Et comment concilier de tels propos avec la laïcité propre à l'État ? En réalité, l'unique moyen d'en finir avec l'extrémisme serait de supprimer les passages du Coran et de la Sunna justifiant la violence et les atteintes aux libertés. Car, qu'on l'admette ou pas, ces textes sacrés comportent bien des incitations à la haine. Or, pour les musulmans, le Coran est un livre incréé ayant Dieu pour seul auteur. Ce dogme prévaut depuis le IXè siècle. Aucune autorité humaine ne peut donc prétendre le modifier. Ce n'est pas le cas de la Bible puisqu'elle est inspirée, non dictée. Même les intellectuels musulmans engagés dans la promotion d'un islam adapté à la modernité ne reviennent pas sur ce dogme. L'absence de magistère et le caractère incréé du Coran sont deux obstacles structurels qui empêchent toute évolution dans le sens d'une interprétation unique et authentique.
 
Emmanuel Macron a aussi mentionné le rôle des imams et des organisations régionales, comme les CRCM. Pour lui, il est impropre de faire des analogies entre l'islam et les autres religions en ce qui concerne les ministres du culte. Dans quelle mesure l'islam est-elle une religion décentralisée, et quel est le rôle exact d'un imam ?
Emmanuel Macron a raison, l'imam ne peut être assimilé à un prêtre. L'islam ignorant le principe de médiation entre Dieu et l'homme, il n'a ni sacerdoce ni sacrements. Son rôle consiste à diriger la prière et d'assurer la prédication du vendredi. Celle-ci ne se limite pas au domaine religieux puisque dans l'islam le temporel et le spirituel sont mêlés, elle peut comporter des aspects relatifs par exemple à la politique, aux relations avec les non-musulmans, aux rapports hommes-femmes… L'imam n'a pas pour mission d'assurer un accompagnement spirituel, c'est pourquoi son rôle se limite souvent à veiller à l'observance des rites ou des interdits alimentaires. Ainsi, l'imam ne peut être tenu responsable des actions de ses fidèles. La difficulté est accrue si l'on sait qu'une partie des imams officiant en France ne parle pas français.
 
Dans son discours, Emmanuel Macron a vanté la création par l'État d'une aumônerie musulmane. Il s'agissait de montrer que l'État français accorde le même traitement à toutes les religions présentes chez nous. Or, l'aumônier n'existe pas dans la tradition islamique. Je pense qu'il s'agit là d'une erreur puisque, comme je l'ai souligné, il n'y a pas de médiation entre Dieu et l'homme dans l'islam. Bien sûr, les responsables musulmans peuvent faire preuve de bonne volonté. Ainsi, en mars dernier, le CFCM a produit une "charte de l'imam" qui comporte des mesures bienvenues tels que l'attachement à la laïcité, à la liberté, au dialogue interreligieux et le rejet de toute justification de la violence au nom de Dieu. Le CFCM a demandé à toutes les instances représentatives de l'islam en France et aux mosquées d'adhérer à cette charte… mais celle-ci a immédiatement été rejetée par la majorité d'entre elles. Encore une fois ces initiatives ont trouvé leurs limites face à l'absence d'autorité réellement représentative de l'islam.
 
Le Président de la République souhaite que l'État puisse participer à la formation des imams. Est-ce possible, selon vous ?
La demande est légitime mais sa réalisation pose d'importantes questions. En effet, comment la République laïque envisage-t-elle d'intervenir dans ce domaine ? Qui va trancher les difficultés liées à l'interprétation des dogmes et des textes sacrés ? Comment gérer les divergences idéologiques ? En fait, qui va contrôler l'enseignement dispensé dans les instituts de formation d'imams ? Je ne vois pas de réponse pertinente à ces questions. Imagine-t-on voir un jour la République laïque s'immiscer dans les programmes des séminaires de l'Église catholique, interdire l'enseignement de la loi naturelle (je pense notamment au mariage et à la filiation) ?
 
Concernant l'islam, il existe déjà des Instituts de formation d'imams, dont certains sont gérés par l'UOIF, association qui, à bien des égards, ne transmet pas des valeurs compatibles avec la démocratie. Mais il est vrai que la question de la formation des imams est pertinente si l'on considère les préoccupations liées à la sécurité publique. Il me semble que l'État devrait mettre fermement les représentants officiels de l'islam face à leurs responsabilités. En cas de violences ou de discours haineux prononcés dans les mosquées en référence au Coran et à la Sunna, ceux-ci devraient pouvoir être poursuivis pour complicité avec les imams dangereux. L'État devrait aussi imposer la langue française lors de prêches et interdire tous financements étrangers des mosquées et associations. Il faut être d'une intransigeance absolue quand il s'agit de sécurité publique et ne pas hésiter à aller jusqu'à des mesures d'expulsions. Enfin, en se mêlant de l'organisation de l'islam en France, je crains que l'État ne contribue, sans doute malgré lui et tout en dénonçant le communautarisme, à confessionnaliser les musulmans, alors que, selon la Constitution de notre pays, ceux-ci sont d'abord des citoyens avant d'être chrétiens, musulmans, juifs ou autres. On risque donner à l'islam le statut de religion d'État comme le regrettait feu le cardinal Lustiger.

Publié le 23 juin 2017, paru sur Figarovox, 27 juin 2017

Etre imam en France

Publié dans En France
Etre imam en France
 
En France, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) est considéré comme l’instance officielle par l’Etat, même si sa représentativité est contestée par une partie non négligeable des musulmans, si bien que, dans la pratique, elle ne peut ni parler en leur nom à tous ni les engager tous.
Le chiisme est extrêmement minoritaire en France. Il existe une Association des Musulmans chiites de France, mais elle n’est pas intégrée au Conseil Français du Culte musulman (CFCM), institution qui ne concerne donc que l’islam sunnite.

L'impossible unité
Les imams qui officient en France ne relèvent pas d’un statut unifié. Certains exercent cette fonction dans le cadre d’une responsabilité plus large. Tel est le cas des recteurs de mosquées dans les grandes villes ainsi que des aumôniers dans les prisons, l’armée et les hôpitaux, cette dernière fonction n’étant cependant pas coutumière en islam. D’autres conduisent la prière en plus de leur travail habituel ou parce qu’ils sont sans emploi, et enfin de manière occasionnelle.
Par ailleurs, l’absence de hiérarchie favorise l’éparpillement idéologique. Ainsi, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, devenue Musulmans de France en avril 2017), s’inspire des Frères musulmans ; Foi et Pratique représente le Tablighi Jamaat (Association pour la prédication), mouvement prosélyte et littéraliste qui a beaucoup œuvré à la réislamisation des immigrés ; le salafisme se fonde sur le wahabisme, l’idéologie officielle de l’Arabie-Séoudite. Ces instances recrutent leurs propres imams et gèrent des dizaines de mosquées.
En outre, certaines mosquées et leurs imams dépendent de structures liées à leurs pays d’origine qui en assurent le financement : la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris est "algérienne" ; le Rassemblement des Musulmans de France est "marocain" ; la Turquie dispose de deux Confédérations, Milli Görüs et le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France.
Cette absence d’autonomie financière entretient la persistance d’une "gestion consulaire de l’islam" héritée de l’époque coloniale, constate Didier Leschi, ancien responsable du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, auteur d’un livre récent et très lucide, Misère (s) de l’islam de France (éd. du Cerf, 2017, p. 141).
Il faut enfin compter avec les imams étrangers détachés par l’Algérie, le Maroc et la Turquie, qui séjournent en France pour une durée limitée, notamment durant le Ramadan. Ils seraient environ 300. La plupart d’entre eux ne parlant pas français prêchent dans leur propre langue, ce qui est aussi le cas d’imams résidents permanents. "Une grande partie des 2 500 imams de France ne sont pas francophones, ou pas suffisamment pour prêcher en français", reconnaît Tarik Abou Nour, imam en Ile-de-France (cité par La Croix, 21 avril 2017). En fait, moins d’un tiers seulement des imams ont la nationalité française.
Leschi déplore également la défaillance des imams "qui donnent le sentiment de vivre de l’islam plutôt que pour l’islam", fuyant la réflexion doctrinale, se dérobant face à la violence, incapables de promouvoir un "islam social" et se réfugiant dans la victimisation ou le prétexte de "l’islamophobie" (op. cit., p. 73).
 
Quelle formation ?
Leschi écrit : Nous le savons, à de rares exceptions près, les imams ont une formation qui globalement laisse à désirer" (op. cit., p. 127).
Il existe pourtant en France des établissements de formation privés. Le plus connu, l’Institut Européen des Sciences humaines, a été fondé en 1992 par l’UOIF. Installé à Saint-Léger de Fougeret, près de Château-Chinon (Nièvre), il est doté d’un internat, accueille toutes sortes d’étudiants, y compris des filles, et donc pas seulement de futurs imams. Il ne délivre d’ailleurs pas de diplômes d’habilitation pour cette fonction. Et tout se déroule dans un cadre strictement islamique (prières, port du voile pour les étudiantes). Les cours comprennent l’étude des textes fondateurs de l’islam, les écrits d’auteurs ayant inspiré les théories de l’islamisme mais pas ceux des auteurs militant pour la modernisation de la pensée. En 2005, l’Institut a ouvert à Saint-Denis, près de Paris, un second établissement portant le même nom.
En 1992, s’ouvrait aussi une Université islamique de France (en 1993, elle prit le nom d’Institut d’Etudes islamiques de Paris) fondée par Didier Ali Bourg, un Français devenu musulman. Mais celle-ci est fréquentée de manière irrégulière par des étudiants désirant seulement acquérir des connaissances de base sur leur religion.
Ces trois instituts se sont fixé pour objectif l’arabisation et la réislamisation de la jeunesse musulmane de France. Leur financement provient essentiellement des pétro-monarchies du golfe Persique. Auteur d’une étude approfondie sur le sujet, le chercheur Franck Frégosi note que ces deux instituts, "dans l’ensemble, ne font pas une place suffisante à des enseignements, à des disciplines non islamiques ou à des données relatives à la société environnantes " ("Les filières nationales de formation des imams en France", in F. Frégosi, La formation des cadres religieux musulmans en France, L’Harmattan, 1998, p. 101-139).
Il faut également tenir compte des formations non déclarées dispensées par des mosquées salafistes, lesquelles seraient au nombre de 148 (Le Figaro, 3 février 2016).
Enfin, une partie des imams officiant en France sont formés à l’étranger, par exemple à l’Université d’El-Azhar, au Caire, où, malgré l’ouverture affichée par son chef, A. El-Tayyeb, l’enseignement ne favorise pas l’innovation ; dans des instituts d’Arabie-Séoudite, où l’enseignement repose sur le wahabisme ; à l’Institut Mohammed VI de Rabat (Maroc).

Vers des imams à la française ?
Didier Leschi souhaite "qu’apparaisse enfin en France une formation théologique de qualité plutôt que l’on continue à passer des accords diplomatiques pour s’en remettre à des institutions de l’étranger et omettre du même coup que, en la matière, le lieu est presque aussi important que le contenu. Comment ne pas saisir que le questionnement théologique est aussi tributaire de son inscription territoriale ? Qu’on ne se pose pas les mêmes questions quand on est formé à Rabat, Ankara ou Alger qu’à Paris ? […] Il s’agit tout autant que les imams soient instruits du culte qu’ils vont professer qu’imprégnés de la culture au sein de laquelle ils vont officier […]. Il y a urgence à mettre en place un centre de savoir musulman en France qui puisse être en relation aux savoirs universitaires et bénéficier d’eux et qui aurait vocation à délivrer à la fois des formations en sciences islamiques mais aussi en sciences humaines et sociales" (op. cit., p. 129-130). Sans cela, l’incertitude demeurera de savoir "quel est le missel de l’islam de France" (p. 147).
 
          La charte de l'imam
Selon le CFCM, la Charte de l’imam, promulguée en mars 2017 (cf. supra), "traduit la volonté des imams de France de proclamer avec solennité les principes et les valeurs qui les animent". Parmi les douze principes composant le texte, outre l’aptitude au dialogue interreligieux (art. 6) et l’amour de la patrie (art. 8), on trouve "l’attachement profond aux valeurs universelles qui fondent notre république ainsi que l’attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses" (art. 4), et l’impossibilité d’invoquer Dieu "pour justifier la haine et semer la terreur" (art. 7).
Il reste que plusieurs de ces principes sont contredits par l’enseignement du Coran et de la Sunna, lesquels ne peuvent être supprimés à cause de leur caution "divine" et "prophétique".

          L'islam du juste milieu
L’article 2 mérite une mise au point. Il stipule : "L’imam veille à porter et à prêcher un islam ouvert et tolérant, un islam du juste milieu". L’expression "islam du juste milieu" revient souvent dans le discours des responsables musulmans. Au Maroc, elle fait même partie du vocabulaire officiel. Cette formule est empruntée au Coran où Allah dit aux musulmans :  
"Aussi avons-nous fait de vous une Communauté de juste milieu"  (2, 143, traduction du cheikh Hamza Boubakeur, ancien recteur de la Mosquée de Paris). D’autres traducteurs écrivent : "une Communauté éloignéedes extrêmes" (Denise Masson et Régis Blachère) ou : "une Communauté de justes"(éd. El-Bouraq, Beyrouth).
A première vue, il s’agit là d’une invitation à la modération. Mais il convient de noter que ce verset se situe dans le contexte d’une polémique religieuse avec les juifs et les chrétiens, accusés d’exagérations dans leurs croyances. Ce qui justifie la position de Haoues Seniguer, professeur à Sciences-Po Lyon, critiquant son emploi dans la Charte de l’imam : "C’est une expression un peu fourre-tout, dont on ne sait quelles réalités elle recouvre, et dont tout le monde se réclame, même les milieux radicaux". Pour lui, ce document "est avant tout un signal envoyé à l’Etat et aux non-musulmans" (La Croix, 31 mars 2017).
Quoi qu’il en soit, plusieurs fédérations ont refusé d’adhérer à cette Charte : la Grande Mosquée de Paris, l’UOIF, Milli Görüs, le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France, ainsi que l’association Foi et Pratique.
 
Le Conseil théologique
Réagissant à ces oppositions, Anouar Kbibech, président du CFCM, a reconnu les insuffisances de la situation actuelle concernant l’aptitude des imams à exercer leurs fonctions en France :
"Nous souhaitons être en mesure de vérifier leur formation théologique, mais aussi leur formation civile et civique, et ceci fait encore débat entre nous" (La Croix, 31 mars 2017).
Tel était l’un des objectifs du "Conseil théologique" dont il avait suscité la création sous le parrainage du CFCM, en mai 2016.
"Il est souhaitable d’élaborer une position collégiale et commune sur le plan théologique entre les différentes composantes de l’islam en France", indiquait le communiqué annonçant cette création (Le Figaro, 13 mai 2016).
Sa mission est "d’engager la réflexion et l’effort intellectuel sur la contextualisation de la pratique religieuse en France" et de préparer "un contre-discours basé sur un argumentaire théologique solide, en réponse aux discours véhiculés par certains et qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes". Ce "Conseil théologique", tout en disant vouloir respecter la diversité de l’islam de France, envisageait aussi l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au fléau des imams auto-proclamés et de rassurer les pouvoirs publics.
Mais cette initiative a été rejetée par l’un des présidents d’honneur du CFCM, Mohammed Moussaoui, fondateur de l’Union des Mosquées de France, d’obédience marocaine. Cette dernière gèrera l’antenne de l’Institut Mohamed VI (Rabat) dont l’ouverture est annoncée pour 2018.
 
Quelle solution ?
Voici les conseils d’un juriste libanais sunnite, Mohamed Nokkari, qui enseigne à Beyrouth et à Strasbourg :
"Il est urgent de fermer tous les instituts salafistes présents en France ainsi que les mosquées abritant leurs partisans. Nous devons faire pression sur les pays qui abritent ces universités et interdire aux Européens de s’y rendre. D’un côté nous combattons le terrorisme mais de l’autre les jeunes sont influencés par leurs enseignements. Que seuls les imams diplômés de certaines universités soient autorisés à prêcher dans les mosquées de France ! L’Etat français doit dissoudre les organismes musulmans de France et les rassembler en un seul et unique organe religieux et nommer à sa tête quelqu’un de reconnu. Le Concordat qui a cours encore en Alsace et en Lorraine doit être étendu à l’ensemble du territoire. L’Etat doit intervenir et imposer ses structures car l’islam de France est trop divisé et ne peut plus s’organiser. Les musulmans de France peuvent accepter cela car c’est dans la mentalité musulmane que l’Etat puisse intervenir dans la sphère religieuse. Cela sera possible si l’Etat nomme quelqu’un de très ouvert et ayant fait de solides études religieuses. Cela a déjà été le cas au Liban à l’époque du mandat français » (Site Aleteia, 20 novembre 2015).
Un consistoire islamique pourrait répondre à ces exigences. Il devrait être dirigé par une personnalité musulmane de confiance, capable d’imposer l’adhésion de tous les cadres religieux aux principes communs fondateurs de la civilisation européenne ainsi que l’obligation de prêcher en français. Ce faisant, l’Etat s’autoriserait certes à contrôler le contenu d’enseignements doctrinaux, ce qui n’est pas conforme à la laïcité. Mais, à défaut, le problème des imams demeurera insoluble.
Seule une réelle volonté politique pourrait entreprendre ce chantier.
associationclarifier.fr, La Petite Feuille Verte n° 50

L'identité de l'imam

Publié dans Au delà
L'identité de l'imam
 
Le 29 mars dernier, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) a annoncé l’adoption d’une "Charte de l’imam", demandant à tous les imams qui exercent leurs fonctions sur le territoire national de l’accepter et de s’y conformer. Or, dès le lendemain, plusieurs personnalités et fédérations (celles-ci regroupent les musulmans en fonction de leur pays d’origine ou de leur allégeance idéologique) ont protesté contre cette initiative. Pour Kamel Kebtane, natif d’Algérie et recteur de la Grande Mosquée de Lyon, "il s’agit d’un véritable contrat de travail, imposé de façon unilatérale, alors que les statuts du CFCM ne l’autorisent pas à s’ingérer dans les affaires des mosquées" (L’Express, 30/3/2017). Cependant, d’après Anouar Kbibech, qui cumule les présidences du CFCM et du Rassemblement des Musulmans de France, lié au Maroc, les instances de toutes obédiences ont été consultées avant l’adoption de cette charte (La Croix, 31 mars 2017).
[…]
 
Dans une société habituée au catholicisme, comme la France, il peut être tentant de considérer l’imam comme l’équivalent du prêtre. Or, l’islam ignorant toute médiation entre Dieu et les hommes, le sacerdoce ne s’y justifie pas. En effet, dans l’Eglise, le prêtre est investi d’un pouvoir sacerdotal qui le rend apte, par l’ordination, à dispenser la grâce divine à travers l’administration des sacrements et à exercer une paternité spirituelle, charisme inconnu dans l’islam.
On entend fréquemment dire qu’ "en islam il n’y a pas de clergé". Cette affirmation manque de clarté ; elle tend à confondre clergé et sacerdoce. En fait, il existe des personnes exerçant des fonctions dans le domaine de la religion. Mais ce sont des laïcs, des hommes "de religion" et non pas des "religieux" car l’islam méconnaît la vie consacrée (monastique ou apostolique) et donc l’engagement envers Dieu par des vœux (pauvreté, obéissance et chasteté).
"Tous les textes [sacrés] sont unanimes sur ce point : l’imamat est une pure fonction, souvent transitoire, interchangeable et relayable. Il n’y a rien, absolument rien, qui puisse rappeler une quelconque ordination", écrit le professeur Ralph Stehly dans La formation des cadres religieux musulmans en France, ouvrage dirigé par Franck Frégosi (éd. L’Harmattan, 1998, p. 27).
Dans l’islam sunnite, l’imamat se réfère au culte, tandis que dans le chiisme, il revêt une bien plus grande importance.
 
Etymologie
Le mot imâm dérive de la racine verbale amma, commune à toutes les langues sémitiques, qui signifie "être à l’avant", "marcher en tête". "A l’origine, l’imam était le convoyeur des caravanes […]. Dans le Coran, le mot acquiert une signification religieuse". Il équivaut à "guide" (Slimane Zeghidour, L’islam en 50 mots, Desclée de Brouwer, 1990, p. 51).
 
La fonction
L’imam n’est pas quelqu’un qui se situe "à part" par rapport aux fidèles ; il ne se distingue de ceux-ci que par la fonction qu’il exerce. Même s’il est considéré comme le plus instruit en matière religieuse, il ne s’agit pas là d’une condition absolue pour être imam : la piété a souvent plus d’importance que la science.
Le rôle de l’imam consiste d’abord à présider la prière rituelle (salât ) du vendredi, rite qui se déroule à haute voix dans la mosquée, face à la niche du mihrâb indiquant la direction de La Mecque. Comme les cinq courtes oraisons quotidiennes obligatoires, cette prière hebdomadaire, beaucoup plus longue, n’est valide que si elle est récitée en arabe, langue du Coran. Elle est précédée d’un sermon (khotba) que l’imam prononce en chaire (le minbar) et pour cela toutes les langues conviennent. En milieu musulman, ceux qui sont empêchés de se rendre à la mosquée peuvent entendre les paroles de l’imam car celles-ci sont retransmises par haut-parleur disposé au sommet du minaret.
 
Le prêche de l’imam peut comporter des aspects aussi bien religieux que juridiques ou politiques puisqu’il s’aligne sur les enseignements du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane) : appel au djihad, rejet de la laïcité, recommandation aux maris de frapper leurs épouses, méfiance envers les juifs et les chrétiens, … etc.

Certains pays ont instauré un contrôle des sermons, en particulier là où les imams sont des fonctionnaires nommés et rémunérés par l’Etat ; il arrive même que les instances officielles chargées du culte imposent un texte obligatoire à tous les imams du pays, par exemple pour soutenir le parti au pouvoir. Tel est notamment le cas en Turquie, qui dispose de 80 000 imams, diaspora comprise.
L’imam préside également les prières des grandes fêtes du calendrier religieux musulman et les inhumations rituelles.
 
Conditions pour être imam
Le droit musulman classique (fiqh) a posé des règles pour l’exercice de la fonction d’imam : être musulman, adulte, et avoir un minimum de connaissance du Coran, au moins des sourates et versets utilisés dans la prière rituelle. Mahomet aurait dit à ce sujet :
"Que vous dirige celui qui est le plus expert en récitation du Coran". Il aurait aussi interdit à quiconque de s’imposer imam : "Qu’aucun imam ne dirige la prière s’il s’est choisi lui-même, contre le gré des fidèles ou contre leur volonté, sans les consulter" (cité in F. Frégosi, op. cit., p. 29-30).

Dans les assemblées mixtes, étant entendu que les femmes sont obligatoirement cachées derrière un rideau, l’imam doit être un homme. Mahomet a émis un précepte formel à ce sujet :
"Une femme ne doit jamais conduire les hommes dans la prière" (ibid., p. 91). Le juriste Malek bin Anas (m. 795), fondateur de l’école de droit malékite, a complété cette interdiction en ces termes : "La présidence de la prière par une “imame” est totalement blâmable ". Selon un autre juriste, Chafei (m. 820), fondateur de l’école chaféite, "si une femme dirige la prière d’un groupe mixte, la prière des femmes est valable mais pas celle des hommes et des garçons » (ibid., p. 31-32).
Cependant, aujourd’hui, certains pays, comme l’Egypte, autorisent des femmes à tenir le rôle d’imam pour des assemblées féminines. Le Maroc et l’Algérie ont créé la fonction de "mourchidate "(guide), exercée par des femmes ; diplômées en sciences islamiques, elles interviennent dans les mosquées, les écoles, les hôpitaux et les prisons pour conseiller et prévenir la radicalisation.
 
Traditionnellement, l’imam était choisi par la communauté au sein de laquelle il vivait. Aucune formation spécifique n’était exigée de lui et il ne relevait d’aucune autorité. A notre époque, la fonction d’imam s’est professionnalisée. Les candidats à l’imamat suivent donc une formation appropriée, sanctionnée par un certificat. En même temps, on assiste à la multiplication d’imams auto-proclamés qui dispensent souvent leur enseignement par les réseaux sociaux, échappant ainsi à tout contrôle des pouvoirs publics.
 
Il existe dans le sunnisme une institution prestigieuse, El-Azhar, située au Caire (Egypte) et constituée d’une mosquée, d’une université et d’un réseau d’écoles. Son principal responsable, actuellement Ahmed El-Tayyeb, porte le titre de "grand-imam". Il est nommé par le chef de l’Etat. Son rôle dépasse donc largement les seules attributions liées au culte.
 
L'imam dans le chiisme
Dans cette branche de l’islam (minoritaire mais rivale historique du sunnisme, cf. A. Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 43-45), le titre d’Imam est attribué au guide de la communauté (Oumma). Il est en quelque sorte l’équivalent du calife sunnite. Le premier Imam fut Ali, cousin et gendre de Mahomet, quatrième successeur de ce dernier.
 
Le rôle de l’Imam, à la fois religieux et politique, est central. Le titulaire de l’imamat "détient, à l’exception de la révélation [coranique], toutes les prérogatives du Prophète" (Henri Laoust, Les schismes dans l’Islam, Payot, 1977, p. 417). "Ainsi, tout en étant infaillible et possédant la qualité de meilleur des hommes, l’Imam est le médiateur entre les hommes et Dieu, le dépositaire de la loi, le facteur d’unité de la communauté, le chef de la cité" (Mohammad-Reza Djalili, Religion et révolution, Economica, 1981, p. 17). Lors de la révolution iranienne (1978-79), l’ayatollah Khomeyni s’est imposé au sommet de la hiérarchie cléricale chiite en se donnant le titre d’ "Imam".

Paru dans La Petite Feuille verte de l'Association Clarifier, adressé par l'auteur, 15 mai 2017

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