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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) - Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Une vocation pour toujours (édition augmentée de celle publiée en 2005) (2017) -  

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Etre imam en France

Publié dans En France
Etre imam en France
 
En France, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) est considéré comme l’instance officielle par l’Etat, même si sa représentativité est contestée par une partie non négligeable des musulmans, si bien que, dans la pratique, elle ne peut ni parler en leur nom à tous ni les engager tous.
Le chiisme est extrêmement minoritaire en France. Il existe une Association des Musulmans chiites de France, mais elle n’est pas intégrée au Conseil Français du Culte musulman (CFCM), institution qui ne concerne donc que l’islam sunnite.

L'impossible unité
Les imams qui officient en France ne relèvent pas d’un statut unifié. Certains exercent cette fonction dans le cadre d’une responsabilité plus large. Tel est le cas des recteurs de mosquées dans les grandes villes ainsi que des aumôniers dans les prisons, l’armée et les hôpitaux, cette dernière fonction n’étant cependant pas coutumière en islam. D’autres conduisent la prière en plus de leur travail habituel ou parce qu’ils sont sans emploi, et enfin de manière occasionnelle.
Par ailleurs, l’absence de hiérarchie favorise l’éparpillement idéologique. Ainsi, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, devenue Musulmans de France en avril 2017), s’inspire des Frères musulmans ; Foi et Pratique représente le Tablighi Jamaat (Association pour la prédication), mouvement prosélyte et littéraliste qui a beaucoup œuvré à la réislamisation des immigrés ; le salafisme se fonde sur le wahabisme, l’idéologie officielle de l’Arabie-Séoudite. Ces instances recrutent leurs propres imams et gèrent des dizaines de mosquées.
En outre, certaines mosquées et leurs imams dépendent de structures liées à leurs pays d’origine qui en assurent le financement : la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris est "algérienne" ; le Rassemblement des Musulmans de France est "marocain" ; la Turquie dispose de deux Confédérations, Milli Görüs et le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France.
Cette absence d’autonomie financière entretient la persistance d’une "gestion consulaire de l’islam" héritée de l’époque coloniale, constate Didier Leschi, ancien responsable du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, auteur d’un livre récent et très lucide, Misère (s) de l’islam de France (éd. du Cerf, 2017, p. 141).
Il faut enfin compter avec les imams étrangers détachés par l’Algérie, le Maroc et la Turquie, qui séjournent en France pour une durée limitée, notamment durant le Ramadan. Ils seraient environ 300. La plupart d’entre eux ne parlant pas français prêchent dans leur propre langue, ce qui est aussi le cas d’imams résidents permanents. "Une grande partie des 2 500 imams de France ne sont pas francophones, ou pas suffisamment pour prêcher en français", reconnaît Tarik Abou Nour, imam en Ile-de-France (cité par La Croix, 21 avril 2017). En fait, moins d’un tiers seulement des imams ont la nationalité française.
Leschi déplore également la défaillance des imams "qui donnent le sentiment de vivre de l’islam plutôt que pour l’islam", fuyant la réflexion doctrinale, se dérobant face à la violence, incapables de promouvoir un "islam social" et se réfugiant dans la victimisation ou le prétexte de "l’islamophobie" (op. cit., p. 73).
 
Quelle formation ?
Leschi écrit : Nous le savons, à de rares exceptions près, les imams ont une formation qui globalement laisse à désirer" (op. cit., p. 127).
Il existe pourtant en France des établissements de formation privés. Le plus connu, l’Institut Européen des Sciences humaines, a été fondé en 1992 par l’UOIF. Installé à Saint-Léger de Fougeret, près de Château-Chinon (Nièvre), il est doté d’un internat, accueille toutes sortes d’étudiants, y compris des filles, et donc pas seulement de futurs imams. Il ne délivre d’ailleurs pas de diplômes d’habilitation pour cette fonction. Et tout se déroule dans un cadre strictement islamique (prières, port du voile pour les étudiantes). Les cours comprennent l’étude des textes fondateurs de l’islam, les écrits d’auteurs ayant inspiré les théories de l’islamisme mais pas ceux des auteurs militant pour la modernisation de la pensée. En 2005, l’Institut a ouvert à Saint-Denis, près de Paris, un second établissement portant le même nom.
En 1992, s’ouvrait aussi une Université islamique de France (en 1993, elle prit le nom d’Institut d’Etudes islamiques de Paris) fondée par Didier Ali Bourg, un Français devenu musulman. Mais celle-ci est fréquentée de manière irrégulière par des étudiants désirant seulement acquérir des connaissances de base sur leur religion.
Ces trois instituts se sont fixé pour objectif l’arabisation et la réislamisation de la jeunesse musulmane de France. Leur financement provient essentiellement des pétro-monarchies du golfe Persique. Auteur d’une étude approfondie sur le sujet, le chercheur Franck Frégosi note que ces deux instituts, "dans l’ensemble, ne font pas une place suffisante à des enseignements, à des disciplines non islamiques ou à des données relatives à la société environnantes " ("Les filières nationales de formation des imams en France", in F. Frégosi, La formation des cadres religieux musulmans en France, L’Harmattan, 1998, p. 101-139).
Il faut également tenir compte des formations non déclarées dispensées par des mosquées salafistes, lesquelles seraient au nombre de 148 (Le Figaro, 3 février 2016).
Enfin, une partie des imams officiant en France sont formés à l’étranger, par exemple à l’Université d’El-Azhar, au Caire, où, malgré l’ouverture affichée par son chef, A. El-Tayyeb, l’enseignement ne favorise pas l’innovation ; dans des instituts d’Arabie-Séoudite, où l’enseignement repose sur le wahabisme ; à l’Institut Mohammed VI de Rabat (Maroc).

Vers des imams à la française ?
Didier Leschi souhaite "qu’apparaisse enfin en France une formation théologique de qualité plutôt que l’on continue à passer des accords diplomatiques pour s’en remettre à des institutions de l’étranger et omettre du même coup que, en la matière, le lieu est presque aussi important que le contenu. Comment ne pas saisir que le questionnement théologique est aussi tributaire de son inscription territoriale ? Qu’on ne se pose pas les mêmes questions quand on est formé à Rabat, Ankara ou Alger qu’à Paris ? […] Il s’agit tout autant que les imams soient instruits du culte qu’ils vont professer qu’imprégnés de la culture au sein de laquelle ils vont officier […]. Il y a urgence à mettre en place un centre de savoir musulman en France qui puisse être en relation aux savoirs universitaires et bénéficier d’eux et qui aurait vocation à délivrer à la fois des formations en sciences islamiques mais aussi en sciences humaines et sociales" (op. cit., p. 129-130). Sans cela, l’incertitude demeurera de savoir "quel est le missel de l’islam de France" (p. 147).
 
          La charte de l'imam
Selon le CFCM, la Charte de l’imam, promulguée en mars 2017 (cf. supra), "traduit la volonté des imams de France de proclamer avec solennité les principes et les valeurs qui les animent". Parmi les douze principes composant le texte, outre l’aptitude au dialogue interreligieux (art. 6) et l’amour de la patrie (art. 8), on trouve "l’attachement profond aux valeurs universelles qui fondent notre république ainsi que l’attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses" (art. 4), et l’impossibilité d’invoquer Dieu "pour justifier la haine et semer la terreur" (art. 7).
Il reste que plusieurs de ces principes sont contredits par l’enseignement du Coran et de la Sunna, lesquels ne peuvent être supprimés à cause de leur caution "divine" et "prophétique".

          L'islam du juste milieu
L’article 2 mérite une mise au point. Il stipule : "L’imam veille à porter et à prêcher un islam ouvert et tolérant, un islam du juste milieu". L’expression "islam du juste milieu" revient souvent dans le discours des responsables musulmans. Au Maroc, elle fait même partie du vocabulaire officiel. Cette formule est empruntée au Coran où Allah dit aux musulmans :  
"Aussi avons-nous fait de vous une Communauté de juste milieu"  (2, 143, traduction du cheikh Hamza Boubakeur, ancien recteur de la Mosquée de Paris). D’autres traducteurs écrivent : "une Communauté éloignéedes extrêmes" (Denise Masson et Régis Blachère) ou : "une Communauté de justes"(éd. El-Bouraq, Beyrouth).
A première vue, il s’agit là d’une invitation à la modération. Mais il convient de noter que ce verset se situe dans le contexte d’une polémique religieuse avec les juifs et les chrétiens, accusés d’exagérations dans leurs croyances. Ce qui justifie la position de Haoues Seniguer, professeur à Sciences-Po Lyon, critiquant son emploi dans la Charte de l’imam : "C’est une expression un peu fourre-tout, dont on ne sait quelles réalités elle recouvre, et dont tout le monde se réclame, même les milieux radicaux". Pour lui, ce document "est avant tout un signal envoyé à l’Etat et aux non-musulmans" (La Croix, 31 mars 2017).
Quoi qu’il en soit, plusieurs fédérations ont refusé d’adhérer à cette Charte : la Grande Mosquée de Paris, l’UOIF, Milli Görüs, le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France, ainsi que l’association Foi et Pratique.
 
Le Conseil théologique
Réagissant à ces oppositions, Anouar Kbibech, président du CFCM, a reconnu les insuffisances de la situation actuelle concernant l’aptitude des imams à exercer leurs fonctions en France :
"Nous souhaitons être en mesure de vérifier leur formation théologique, mais aussi leur formation civile et civique, et ceci fait encore débat entre nous" (La Croix, 31 mars 2017).
Tel était l’un des objectifs du "Conseil théologique" dont il avait suscité la création sous le parrainage du CFCM, en mai 2016.
"Il est souhaitable d’élaborer une position collégiale et commune sur le plan théologique entre les différentes composantes de l’islam en France", indiquait le communiqué annonçant cette création (Le Figaro, 13 mai 2016).
Sa mission est "d’engager la réflexion et l’effort intellectuel sur la contextualisation de la pratique religieuse en France" et de préparer "un contre-discours basé sur un argumentaire théologique solide, en réponse aux discours véhiculés par certains et qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes". Ce "Conseil théologique", tout en disant vouloir respecter la diversité de l’islam de France, envisageait aussi l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au fléau des imams auto-proclamés et de rassurer les pouvoirs publics.
Mais cette initiative a été rejetée par l’un des présidents d’honneur du CFCM, Mohammed Moussaoui, fondateur de l’Union des Mosquées de France, d’obédience marocaine. Cette dernière gèrera l’antenne de l’Institut Mohamed VI (Rabat) dont l’ouverture est annoncée pour 2018.
 
Quelle solution ?
Voici les conseils d’un juriste libanais sunnite, Mohamed Nokkari, qui enseigne à Beyrouth et à Strasbourg :
"Il est urgent de fermer tous les instituts salafistes présents en France ainsi que les mosquées abritant leurs partisans. Nous devons faire pression sur les pays qui abritent ces universités et interdire aux Européens de s’y rendre. D’un côté nous combattons le terrorisme mais de l’autre les jeunes sont influencés par leurs enseignements. Que seuls les imams diplômés de certaines universités soient autorisés à prêcher dans les mosquées de France ! L’Etat français doit dissoudre les organismes musulmans de France et les rassembler en un seul et unique organe religieux et nommer à sa tête quelqu’un de reconnu. Le Concordat qui a cours encore en Alsace et en Lorraine doit être étendu à l’ensemble du territoire. L’Etat doit intervenir et imposer ses structures car l’islam de France est trop divisé et ne peut plus s’organiser. Les musulmans de France peuvent accepter cela car c’est dans la mentalité musulmane que l’Etat puisse intervenir dans la sphère religieuse. Cela sera possible si l’Etat nomme quelqu’un de très ouvert et ayant fait de solides études religieuses. Cela a déjà été le cas au Liban à l’époque du mandat français » (Site Aleteia, 20 novembre 2015).
Un consistoire islamique pourrait répondre à ces exigences. Il devrait être dirigé par une personnalité musulmane de confiance, capable d’imposer l’adhésion de tous les cadres religieux aux principes communs fondateurs de la civilisation européenne ainsi que l’obligation de prêcher en français. Ce faisant, l’Etat s’autoriserait certes à contrôler le contenu d’enseignements doctrinaux, ce qui n’est pas conforme à la laïcité. Mais, à défaut, le problème des imams demeurera insoluble.
Seule une réelle volonté politique pourrait entreprendre ce chantier.
associationclarifier.fr, La Petite Feuille Verte n° 50

L'identité de l'imam

Publié dans Au delà
L'identité de l'imam
 
Le 29 mars dernier, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) a annoncé l’adoption d’une "Charte de l’imam", demandant à tous les imams qui exercent leurs fonctions sur le territoire national de l’accepter et de s’y conformer. Or, dès le lendemain, plusieurs personnalités et fédérations (celles-ci regroupent les musulmans en fonction de leur pays d’origine ou de leur allégeance idéologique) ont protesté contre cette initiative. Pour Kamel Kebtane, natif d’Algérie et recteur de la Grande Mosquée de Lyon, "il s’agit d’un véritable contrat de travail, imposé de façon unilatérale, alors que les statuts du CFCM ne l’autorisent pas à s’ingérer dans les affaires des mosquées" (L’Express, 30/3/2017). Cependant, d’après Anouar Kbibech, qui cumule les présidences du CFCM et du Rassemblement des Musulmans de France, lié au Maroc, les instances de toutes obédiences ont été consultées avant l’adoption de cette charte (La Croix, 31 mars 2017).
[…]
 
Dans une société habituée au catholicisme, comme la France, il peut être tentant de considérer l’imam comme l’équivalent du prêtre. Or, l’islam ignorant toute médiation entre Dieu et les hommes, le sacerdoce ne s’y justifie pas. En effet, dans l’Eglise, le prêtre est investi d’un pouvoir sacerdotal qui le rend apte, par l’ordination, à dispenser la grâce divine à travers l’administration des sacrements et à exercer une paternité spirituelle, charisme inconnu dans l’islam.
On entend fréquemment dire qu’ "en islam il n’y a pas de clergé". Cette affirmation manque de clarté ; elle tend à confondre clergé et sacerdoce. En fait, il existe des personnes exerçant des fonctions dans le domaine de la religion. Mais ce sont des laïcs, des hommes "de religion" et non pas des "religieux" car l’islam méconnaît la vie consacrée (monastique ou apostolique) et donc l’engagement envers Dieu par des vœux (pauvreté, obéissance et chasteté).
"Tous les textes [sacrés] sont unanimes sur ce point : l’imamat est une pure fonction, souvent transitoire, interchangeable et relayable. Il n’y a rien, absolument rien, qui puisse rappeler une quelconque ordination", écrit le professeur Ralph Stehly dans La formation des cadres religieux musulmans en France, ouvrage dirigé par Franck Frégosi (éd. L’Harmattan, 1998, p. 27).
Dans l’islam sunnite, l’imamat se réfère au culte, tandis que dans le chiisme, il revêt une bien plus grande importance.
 
Etymologie
Le mot imâm dérive de la racine verbale amma, commune à toutes les langues sémitiques, qui signifie "être à l’avant", "marcher en tête". "A l’origine, l’imam était le convoyeur des caravanes […]. Dans le Coran, le mot acquiert une signification religieuse". Il équivaut à "guide" (Slimane Zeghidour, L’islam en 50 mots, Desclée de Brouwer, 1990, p. 51).
 
La fonction
L’imam n’est pas quelqu’un qui se situe "à part" par rapport aux fidèles ; il ne se distingue de ceux-ci que par la fonction qu’il exerce. Même s’il est considéré comme le plus instruit en matière religieuse, il ne s’agit pas là d’une condition absolue pour être imam : la piété a souvent plus d’importance que la science.
Le rôle de l’imam consiste d’abord à présider la prière rituelle (salât ) du vendredi, rite qui se déroule à haute voix dans la mosquée, face à la niche du mihrâb indiquant la direction de La Mecque. Comme les cinq courtes oraisons quotidiennes obligatoires, cette prière hebdomadaire, beaucoup plus longue, n’est valide que si elle est récitée en arabe, langue du Coran. Elle est précédée d’un sermon (khotba) que l’imam prononce en chaire (le minbar) et pour cela toutes les langues conviennent. En milieu musulman, ceux qui sont empêchés de se rendre à la mosquée peuvent entendre les paroles de l’imam car celles-ci sont retransmises par haut-parleur disposé au sommet du minaret.
 
Le prêche de l’imam peut comporter des aspects aussi bien religieux que juridiques ou politiques puisqu’il s’aligne sur les enseignements du Coran et de la Sunna (Tradition mahométane) : appel au djihad, rejet de la laïcité, recommandation aux maris de frapper leurs épouses, méfiance envers les juifs et les chrétiens, … etc.

Certains pays ont instauré un contrôle des sermons, en particulier là où les imams sont des fonctionnaires nommés et rémunérés par l’Etat ; il arrive même que les instances officielles chargées du culte imposent un texte obligatoire à tous les imams du pays, par exemple pour soutenir le parti au pouvoir. Tel est notamment le cas en Turquie, qui dispose de 80 000 imams, diaspora comprise.
L’imam préside également les prières des grandes fêtes du calendrier religieux musulman et les inhumations rituelles.
 
Conditions pour être imam
Le droit musulman classique (fiqh) a posé des règles pour l’exercice de la fonction d’imam : être musulman, adulte, et avoir un minimum de connaissance du Coran, au moins des sourates et versets utilisés dans la prière rituelle. Mahomet aurait dit à ce sujet :
"Que vous dirige celui qui est le plus expert en récitation du Coran". Il aurait aussi interdit à quiconque de s’imposer imam : "Qu’aucun imam ne dirige la prière s’il s’est choisi lui-même, contre le gré des fidèles ou contre leur volonté, sans les consulter" (cité in F. Frégosi, op. cit., p. 29-30).

Dans les assemblées mixtes, étant entendu que les femmes sont obligatoirement cachées derrière un rideau, l’imam doit être un homme. Mahomet a émis un précepte formel à ce sujet :
"Une femme ne doit jamais conduire les hommes dans la prière" (ibid., p. 91). Le juriste Malek bin Anas (m. 795), fondateur de l’école de droit malékite, a complété cette interdiction en ces termes : "La présidence de la prière par une “imame” est totalement blâmable ". Selon un autre juriste, Chafei (m. 820), fondateur de l’école chaféite, "si une femme dirige la prière d’un groupe mixte, la prière des femmes est valable mais pas celle des hommes et des garçons » (ibid., p. 31-32).
Cependant, aujourd’hui, certains pays, comme l’Egypte, autorisent des femmes à tenir le rôle d’imam pour des assemblées féminines. Le Maroc et l’Algérie ont créé la fonction de "mourchidate "(guide), exercée par des femmes ; diplômées en sciences islamiques, elles interviennent dans les mosquées, les écoles, les hôpitaux et les prisons pour conseiller et prévenir la radicalisation.
 
Traditionnellement, l’imam était choisi par la communauté au sein de laquelle il vivait. Aucune formation spécifique n’était exigée de lui et il ne relevait d’aucune autorité. A notre époque, la fonction d’imam s’est professionnalisée. Les candidats à l’imamat suivent donc une formation appropriée, sanctionnée par un certificat. En même temps, on assiste à la multiplication d’imams auto-proclamés qui dispensent souvent leur enseignement par les réseaux sociaux, échappant ainsi à tout contrôle des pouvoirs publics.
 
Il existe dans le sunnisme une institution prestigieuse, El-Azhar, située au Caire (Egypte) et constituée d’une mosquée, d’une université et d’un réseau d’écoles. Son principal responsable, actuellement Ahmed El-Tayyeb, porte le titre de "grand-imam". Il est nommé par le chef de l’Etat. Son rôle dépasse donc largement les seules attributions liées au culte.
 
L'imam dans le chiisme
Dans cette branche de l’islam (minoritaire mais rivale historique du sunnisme, cf. A. Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 43-45), le titre d’Imam est attribué au guide de la communauté (Oumma). Il est en quelque sorte l’équivalent du calife sunnite. Le premier Imam fut Ali, cousin et gendre de Mahomet, quatrième successeur de ce dernier.
 
Le rôle de l’Imam, à la fois religieux et politique, est central. Le titulaire de l’imamat "détient, à l’exception de la révélation [coranique], toutes les prérogatives du Prophète" (Henri Laoust, Les schismes dans l’Islam, Payot, 1977, p. 417). "Ainsi, tout en étant infaillible et possédant la qualité de meilleur des hommes, l’Imam est le médiateur entre les hommes et Dieu, le dépositaire de la loi, le facteur d’unité de la communauté, le chef de la cité" (Mohammad-Reza Djalili, Religion et révolution, Economica, 1981, p. 17). Lors de la révolution iranienne (1978-79), l’ayatollah Khomeyni s’est imposé au sommet de la hiérarchie cléricale chiite en se donnant le titre d’ "Imam".

Paru dans La Petite Feuille verte de l'Association Clarifier, adressé par l'auteur, 15 mai 2017

Dieu ou Allah ? Jésus ou Issa ?

Publié dans Au delà
Dieu ou Allah ? Jésus ou Issa ?
 
Précédemment, nous avons justifié le maintien de l’usage de la graphie française pour désigner le "prophète de l’islam" : Mahomet et non Mohamed ou Muhammad.
Dans celle que vous allez lire (ci-dessous), nous nous interrogeons sur la manière d’écrire "Dieu" lorsqu’il s’agit de celui des musulmans. Autrement dit, en français, faut-il dire "Allah", comme le font la plupart des auteurs d’écrits relatifs à l’islam ? La réponse à cette question ne va pas de soi car l’écriture choisie – Dieu ou Allah – sous-entend une expression théologique spécifique.
Nous prolongeons cette analyse en abordant un sujet connexe mais lié au précédent thème : que signifie Issa, retenu par le Coran pour désigner Jésus, Fils de Dieu pour les chrétiens ?
 
Origine et sens du mot "Allah"
Si l’on veut respecter la logique linguistique, il convient de dire "Dieu" lorsqu’on s’exprime en français, comme on dit Deus en latin, Dio en italien, God en anglais, Gott en allemand, etc.
"Allah" est un terme sémitique antérieur à l’apparition de l’islam, au même titre qu’ "Eloah" en hébreu ("Elohim" étant le pluriel de majesté) et "Elah" en araméen. Provenant de la racine étymologique El ou Al, il désigne toute divinité quelle qu’elle soit, sans rapport nécessaire avec le monothéisme. Il est parfois incorporé dans un prénom. Ainsi, selon la biographie de référence de Mahomet, rédigée par Ibn Hichâm, le père du prophète de l’islam, Mahomet, qui professait l’une des religions païennes en vigueur à La Mecque au VIIe siècle, se nommait Abdallah, c’est-à-dire "Serviteur du dieu". (Cf. La vie du prophète Mahomet, Fayard, 2004).
Le nom "Allah" résulte de la contraction de l’article al- et du substantif ilâh ("divinité"). L’article semble avoir été ajouté pour signifier le caractère unique de ce Dieu ("Le Dieu") et exprimer le monothéisme intégral, comme le suggère le Coran.
 
"Dis : “Lui, Dieu est Un, Dieu ! L’Impénétrable ! Il n’engendre pas ; Il n’est pas engendré, nul n’est égal à Lui” " (112, 1-4).
Ce verset comporte une réfutation implicite de la foi des chrétiens en la divinité de Jésus-Christ, le Verbe incarné, et en la Trinité. Dans un souci de cohérence théologique, les chrétiens de langue arabe, lorsqu’ils font le signe de la Croix, disent : "Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, le seul Dieu". C’est aussi pour eux une manière de témoigner de leur foi monothéiste auprès des musulmans qui leur reprochent parfois leur "trithéisme".
 
Allah n’est donc pas un nom propre à l’islam, c’est "Dieu" écrit en langue arabe. Comme leurs compatriotes musulmans, les chrétiens arabophones prient aussi Allah ; et ceci même si le nom ne reflète pas une réalité doctrinale identique puisque, dans l’islam, le Dieu unique est résumé par le dogme de l’unicité (Tawhîd) – un Dieu Un et seulement Un -, tandis que, dans le christianisme, Dieu s’est révélé comme Un en Trois Personnes, ainsi que l’exprime le dogme de la Trinité.
Pourtant, depuis plusieurs années, des militants islamistes contestent aux chrétiens le droit de dire "Allah". Pour eux, ce nom doit être réservé au Dieu du Coran. En Malaisie, où les chrétiens représentent 9 % des 28 millions d’habitants, l’affaire a défrayé la chronique à partir de 2007, après une décision du ministère fédéral de l’Intérieur interdisant l’usage du vocable "Allah" dans le journal catholique The Herald. Suite à divers recours en justice introduits par l’Église locale, certains lui ayant donné satisfaction, la Cour suprême de Kuala Lumpur a tranché par un arrêt définitif du 21 janvier 2015, confirmant la décision du ministère.
 
Pour leur part, les traducteurs francophones du Coran écrivent tantôt "Dieu" (cf. Denise Masson, Folio-Gallimard ; M. Savary, Garnier Frères ; Sami Aldeeb Abou-Sahlieh, L’Aire), tantôt "Allâh" (cf. Régis Blachère, Maisonneuve & Larose ; Édouard Montet, Payot). Des traducteurs musulmans eux-mêmes écrivent "Dieu" (cf. Cheikh Boubakeur Hamza, Enag Éditions).
Cependant, afin d’éviter toute confusion théologique et toute vaine querelle, il nous semble aujourd’hui préférable d’utiliser le substantif "Allah" lorsqu’on évoque le Dieu des musulmans. Et ceci vaut pour toutes les langues. Mais, nous ne sommes plus ici dans une logique sémantique.
 
Et Jésus ?
Si les chrétiens arabophones prient Dieu avec le même nom que les musulmans, il n’en va pas de même pour Jésus. Tous refusent Issa (prononcer Aïssa) que le Coran donne à Jésus. Ce nom est pour eux une falsification, celui de Jésus en arabe étant Yasû’. Les chrétiens vivant en Arabie avant l’islam ont continué à appeler ainsi Jésus après l’apparition de cette nouvelle religion, et ceci jusqu’à leur disparition de ce territoire ; ceux du Levant, bien qu’arabisés, ont conservé le mot araméen en vigueur dans leur idiome antérieur, celui que parlait le Christ. Il s’agit de Yassouh ou Yessouah. Ce nom signifie "Yahvé sauve". Jésus est donc Dieu. Cette vérité est d’ailleurs explicite dans l’Évangile selon saint Matthieu lorsque l’Ange du Seigneur dit en songe à saint Joseph : "Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés" (Mt 1, 21).
 
Pourquoi le Coran n’a-t-il pas adopté l’écriture arabe, Yasû’, pour nommer Jésus ? La raison en est fondamentale. Elle tient à l’identité que l’islam lui donne. Dans les cultures sémitiques, le nom porté par une personne n’a rien d’anodin, comme l’a démontré le Père Antoine Moussali, lazariste libanais (1921-2003) :
"Donner un nom à quelqu’un ou à quelque chose, c’est nommer son essence, ce qui le caractérise en propre, ce qui le personnifie […]. L’emprise est tellement forte que l’on serait tenté de dire que ce n’est pas l’individu qui porte le nom, mais le nom qui porte l’individu. Être, à la manière humaine, c’est être nommé. " (La croix et le croissant, Éditions de Paris, 1997, p. 43).
 
Or, le nom coranique de Jésus, Issa, est dépourvu de toute signification. Celui qui le porte n’est qu’un prophète parmi d’autres, même s’il jouit d’une position éminente et singulière. Le Coran le présente en effet comme "le Prophète de Dieu, sa Parole qu’il a jetée en Marie, un Esprit émanant de lui" (4, 171). Et, même s’il est décrit comme "Parole de Vérité" (19, 34, "fortifié par l’Esprit de sainteté" (2, 253), il s’efface devant Mahomet, le "sceau des prophètes" (33, 40), dont il annonce d’ailleurs la venue (61, 6).
L’intention qui préside à ce vide nominatif est évidente : Issa ne saurait donc prétendre à une mission salvifique, laquelle ne peut appartenir qu’à Dieu. Or, pour les musulmans, malgré ses attributs, Jésus n’est pas Fils de Dieu. Le Coran est intransigeant à ce sujet.
"Dieu est unique ! Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ?" (4, 171) ;
"Créateur des cieux et de la terre, comment aurait-il un enfant, alors qu’il n’a pas de compagne, qu’il a créé toute chose et qu’il connaît tout ?" (6, 101) ;
"Il ne convient pas que Dieu se donne un fils" (19, 35).
Issa nie lui-même se faire passer pour une divinité. "Dieu dit : “Ô Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui a dit aux hommes : Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu ?” Jésus dit : “Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais ce qui est en toi” "(5, 116).
 
Par ailleurs, si "Messie" (Masîh) remplace Issa dans onze versets (p. ex. :"Ceux qui disent : “Dieu est, en vérité, le Messie, fils de Marie”, sont impies", 5, 17), cet attribut, interprété par certains commentateurs musulmans comme un titre d’honneur et par d’autres comme la marque d’une onction divine l’ayant préservé de l’influence de Satan (1), est étranger à la vocation de Jésus telle qu’elle est décrite dans les récits évangéliques. Pour l’académicien Roger Arnaldez (1911-2006), "cette qualification de Messie n’est plus alors en relation avec la mission que Jésus doit remplir parmi les hommes ; elle est une marque apposée sur lui dans sa relation avec Dieu et le monde angélique" (Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Éd. Desclée, 1980, p. 87). Autrement dit, il s’agit d’un Messie sans messianisme.
 
Pour conclure
Dieu est désigné par le même vocable en arabe et en français, mais le Dieu du Coran n’est pas celui de la Bible.
Quant à Jésus, s’il n’est pas rare d’entendre des musulmans francophones affirmer qu’ils croient en lui, son nom coranique, Issa, ne désigne pas le Christ de l’Évangile.
Ces précisions peuvent être utiles à des chrétiens soucieux d’un dialogue sans confusion avec des musulmans. Il est certain que Jésus est au cœur d’une controverse doctrinale irréconciliable entre christianisme et islam. Mais, aujourd’hui, certains fidèles de cette religion sont fascinés par la figure énigmatique, voire mystérieuse, de Issa, qui se présente dans le Coran comme un prophète, certes musulman, mais aussi comme "un Signe pour les mondes" (21, 91), "illustre en ce monde et dans la vie future, il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu" (3, 45), ayant aussi bénéficié de privilèges exceptionnels, notamment sa conception miraculeuse dans le sein virginal de Marie (19, 20) et sa capacité à résister aux tentations du démon, avantages dont même Mahomet a été privé (2).
 
(1) Maurice Borrmans, Jésus et les musulmans d’aujourd’hui, Ed. Desclée, 2005 ; R. Arnaldez, Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Desclée, 1980 ; Georges Tartar, Jésus-Christ dans le Coran, Centre évangélique de témoignage et de dialogue islamo-chrétien, 1995.
(2) R. Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, Desclée, 1988 ; Fawzia Zouari (dir.), Douze musulmans parlent de Jésus, Desclée de Brouwer, 2017.

associationclarifier.fr, la Petite Feuille verte, février 2017

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