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LAURENT Annie

LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) - L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore (2017) -

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De la Charia au droit islamique

Publié dans De par le monde
De la Charia au droit islamique
 
Les sources canoniques
L’islam reconnaît deux sources considérées comme d’origine divine.
 
                    Le Coran
Contrairement à une idée répandue, le Coran n’édicte pas la totalité de la Loi à suivre. Les versets normatifs sont même minoritaires dans l’ensemble du texte. On n’en dénombre qu’environ 500 sur un total de 6 236.
Ces versets concernent surtout le culte, le mariage, le droit familial et successoral, certaines prescriptions pénales, le statut juridique à appliquer aux ressortissants non-musulmans (la dhimmitude) ainsi que les comportements à observer en cas de guerre ou dans le cadre du talion. Il y en a de très explicites, notamment en matière matrimoniale, mais d’autres, trop allusifs, ont besoin d’être complétés ou précisés, tandis que certaines situations ne sont pas prévues.
 
Exemples de prescriptions explicites.
 
En matière pénale
      Adultère :
"Frappez la débauchée et le débauché de cent coups de fouet chacun." (24, 2) ;
      Fausse dénonciation d’adultère :
"Frappez de quatre-vingt coups de fouet ceux qui accusent les femmes honnêtes, sans pouvoir désigner quatre témoins." (24, 4) ;
      Vol :
"Tranchez les mains du voleur et de la voleuse : ce sera une rétribution pour ce qu’ils auront commis et un châtiment de Dieu." (5, 38).
 
En matière matrimoniale et de droits des femmes
      Permission polygamique :
"Epousez les femmes qui vous plaisent, deux, trois ou quatre, mais si vous craignez de n’être pas équitables envers celles-ci, alors une seule, ou les esclaves que vous possédez." (4, 3). La polyandrie (mariage d’une femme avec deux ou plusieurs hommes) est évidemment absente de la loi islamique.
      Répudiation :
"Les femmes répudiées ont droit à une pension convenable : la leur assurer est un devoir pour ceux qui craignent Dieu" (2, 241) ; "Si un homme répudie sa femme, elle n’est plus licite pour lui tant qu’elle n’aura pas été mariée à un autre époux."(2, 230). Ici aussi, le Coran favorise l’homme, la séparation étant toujours à son initiative.
      Empêchement matrimonial :
"Ne mariez pas vos filles à des polythéistes [les païens]-associateurs [les chrétiens] avant qu’ils croient." (2, 221). Cette prescription oblige les maris non musulmans à se déclarer musulmans.
      Héritage :
"Dieu vous ordonne d’attribuer au garçon une part égale à celle de deux filles." (4, 11) ;
      Témoignage en justice :
"Demandez le témoignage de deux témoins parmi vos hommes. Si vous ne trouvez pas deux hommes, choisissez un homme et deux femmes parmi ceux que vous agréez comme témoins. Si l’une des deux femmes se trompe, l’autre lui rappellera ce qu’elle aura oublié. " (2, 282).
 
Autres matières
      Interdits alimentaires :
"Dieu vous a seulement interdit la bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que celui de Dieu. " (2, 173).
      Autres interdits :
"Le vin, les jeux de hasard et le sort par les flèches ne sont qu’une abomination et l’œuvre de Satan. Tenez-vous en à l’écart." (5, 90).
      Accès aux lieux saints :
"Ô vous qui croyez ! Les polythéistes ne sont qu’impureté ; ils ne s’approcheront donc plus de la Mosquée sacrée [La Mecque]." (9, 28). Cela vaut aussi pour les juifs et les chrétiens.
      Talion :
"Ô vous qui croyez ! La loi du talion vous est prescrite en cas de meurtre : l’homme libre pour l’homme libre ; l’esclave pour l’esclave ; la femme pour la femme" (2, 178). L’Islam autorise la vengeance privée, ce qui peut se traduire par les "crimes d’honneur".
      Usure :
"Ceux qui se nourrissent de l’usure ne se dresseront, au Jour du Jugement, que comme se dresse celui que le Démon a violemment frappé. Il en sera ainsi parce qu’ils disent : “La vente est semblable à l’usure”. Mais Dieu a permis la vente et il a interdit l’usure." (2, 275). Cette prescription est certes plus proche de la mentalité occidentale.
Sur l’ensemble des prescriptions, cf. Anne-Marie Delcambre, L’Islam des interdits, Desclée de Brouwer, 2003 ; Jean-Paul Roux, Les Ordres d’Allah, Desclée de Brouwer, 2006.
 
                    La Sunna
Le Dieu du Coran n’ayant pas tout prévu dans l’ordre législatif, Il délègue une partie de son pouvoir à Mahomet, "le beau modèle"(33, 21).
"Ceux qui obéissent au Prophète obéissent à Dieu"(4, 80). De cet enseignement découlent la valeur et l’autorité de Mahomet, dont le comportement et les avis en toutes circonstances sont dignes d’inspirer des lois. Lui-même a fait de sa conduite une norme obligatoire, selon des propos rapportés par ses compagnons : "Celui qui délaisse ma sunna, celui-là ne fait plus partie de ma communauté" (Dictionnaire du Coran, op. cit., p. 850 ; "Heureux l’homme qui entend mes paroles, les retient, les garde et les transmet" (cité par Roger Arnaldez, L’Islam, Desclée/Novalis, 1988, p. 36).
Le mot Sunna signifie Tradition ou Coutume (prophétique). Très tôt, confrontés aux lacunes du Coran en matière législative, les juristes musulmans ont puisé dans la Sunna, laquelle est donc devenue la deuxième source de la charia. En ce domaine, la Sunna a un rang équivalent à celui du Coran.
 
                    Formation de la Sunna
La Sunna est formalisée à partir des hadîth-s.
Ce mot renvoie aux actes et aux paroles, voire aux silences, attribués à Mahomet ; ils ont été consignés sous forme de récits relatant les circonstances dans lesquelles le prophète de l’Islam s’est comporté de telle ou telle manière. Les hadîth-s ont été recueillis par ses compagnons qui les ont communiqués à d’autres musulmans, lesquels ont à leur tour fait de même. Ainsi s’est constituée une "chaîne de transmetteurs" (isnâd) et la collecte s’est étendue sur plusieurs générations.
Mais, un rapporteur indiquant : "J’ai entendu le Prophète dire que… " est plus crédible que celui qui affirme : "Le Prophète a dit…". Aussi, à cause des incertitudes quant à l’origine de certains récits (s’agissait-il de prescriptions coraniques, donc réputées dictées par Dieu mais non répertoriées comme telles, ou de propos réellement tenus par Mahomet ?), ou à cause des doutes concernant l’authenticité de certains autres, doutes accrus par la présence de contradictions dans les récits ou la découverte de faussaires, les juristes musulmans ont dû faire un tri et opérer un classement hiérarchique. Il y a les hadîth-s saints, bons, faibles et malades. Ainsi est née la "science du Hadîth".
Les hadîth-s, qui sont des milliers, ont été rassemblés dans de volumineux recueils. Six d’entre eux sont canoniques et, parmi ceux-ci, deux jouissent d’un degré supérieur de fiabilité : Bukhâri (810-870) et Muslim (817-875).
Le chiisme, en particulier le duodécimain en vigueur en Iran, intègre dans sa Sunna la tradition des douze imams "infaillibles" qui se sont succédés dans la filiation du quatrième calife, Ali, cousin et gendre de Mahomet.
Ainsi, la Sunna complète ce qui manque au Coran dans l’ordre législatif.
 
                    L'Apostasie
Un cas important concerne l’apostasie.
A un musulman accusé de ce crime (ridda) pour avoir renoncé publiquement à l’Islam et choisi l’athéisme ou une autre religion, ou pour avoir proféré des propos ou commis des actes considérés comme blasphématoires ou impies, le Coran annonce le châtiment éternel. "Ceux qui, parmi vous, s’écartent de leur religion et qui meurent incrédules ; voilà ceux dont les actions seront vaines en ce monde et dans la vie future ; voilà ceux qui seront les hôtes du Feu ; ils y demeureront immortels" (2, 217). Cf. aussi 16, 106.
Aucune peine temporelle n’est donc prévue. Mais celle-ci existe ; elle se fonde sur une prescription émise par Mahomet – "Celui qui quitte la religion [l’Islam], tuez-le" – que l’on trouve donc dans la Sunna. Même si la loi d’un Etat musulman ne prescrit aucune sanction pour ce crime, n’importe quel juge, et jusqu’à la famille du "coupable", a le droit de se référer à la charia (Coran et Sunna), qui est toujours réputée supérieure aux autres lois.
Un exemple célèbre est celui de Joseph Fadelle, chiite irakien converti au christianisme sous le régime de Saddam Hussein. La loi alors en vigueur en Irak ne prévoyait pas la peine de mort pour apostasie mais sa famille s’est elle-même chargée de "rendre la justice" en cherchant à l’assassiner (cf. J. Fadelle, Le prix à payer, Pocket, 2012).
 
                    L'héritage de Mahomet
Dans son dernier discours, un hadîth rapporte cette phrase de Mahomet à ses compagnons : "Je laisse parmi vous le Livre de Dieu et la Sunna de son Prophète : grâce à quoi, si vous y êtes fidèles, vous éviterez à jamais de vous égarer" (cité par Ali Merad, La tradition musulmane, Que sais-je ?, PUF, 2001, p. 98).
La Sunna revêt donc une importance considérable et toujours actuelle. "A côté du Coran, la Sunna n’est pas un ensemble de références poussiéreuses que l’on trouverait seulement dans les anciens ouvrages. Au contraire, les prédicateurs modernes les plus en vue en usent et en abusent dans leurs prêches influents dans les mosquées, à la télévision ou sur Internet." (Viviane Liati, De l’usage du Coran, Mille et une nuits, 2004, p. 17).
 
La mise en place du droit
Le Coran et la Sunna constituent les socles sur lesquels reposent le droit et la jurisprudence islamiques (fiqh). Toutefois, leur examen ne suffisant pas à répondre à tous les problèmes posés par la fixation du droit, en particulier à cause de certaines contradictions contenues dans ces deux sources canoniques, des savants musulmans ont conçu plusieurs techniques d’interprétation. Les principales sont le consensus (ijmâ), l’interprétation personnelle (ra’y), le raisonnement par analogie (qiyâs), l’intérêt commun (istislâh) et l’interprétation littéraliste (zahir). Celles-ci n’ont cependant pas de portée générale car leur application varie selon les lieux, les époques et les régimes.
 
Cette élaboration s’est produite dans un climat de vives tensions et controverses, aggravées par la fermeture de "la porte de l’ijtihâd " (effort d’interprétation reposant sur le libre-arbitre et l’innovation) décidée au XIème siècle par le calife Qadir (997-1031).
 
                    Les écoles juridiques
De ces débats sont nées, au sein du sunnisme, quatre écoles juridiques dont les noms s’inspirent de leurs fondateurs, tous originaires de pays arabes. Constituées entre le VIIIème et le IXème siècles, ces écoles privilégient un ou plusieurs des principes énumérés plus haut ; elles se répartissent l’aire islamique mondiale.
 
L’école hanéfite (de l’imam Abou Hanifa, mort en 767), la plus libérale dans l’interprétation de la charia, est présente en Turquie, en Asie centrale, en Inde et en Chine -
L’école malékite (de l’imam Malik, mort en 795), qui insiste sur l’utilité générale, domine au Maghreb et dans une partie de l’Afrique -
L’école chaféite (de l’imam Chaféi, mort en 855), s’applique en Syrie, en Egypte, en Malaisie et en Indonésie, recourt au raisonnement analogique -
L’école hanbalite (de l’imam Ibn Hanbal, mort en 855), localisée en Arabie, est la plus littéraliste, elle se confond avec l’idéologie du wahabisme et inspire les djihadistes d’El-Qaïda et les mouvements qui lui sont affiliés.
Pour sa part, l’Etat islamique (Daech) se réfère au zahirisme (interprétation littéraliste), doctrine élaborée au IXème siècle en Mésopotamie par Daoud El-Ifsahani (sunnite) qui refusait le recours à toute autre source que le Coran et la Sunna. Au XIème siècle, Ibn Hazm (994-1063), né à Cordoue alors sous domination musulmane, publia un traité de fiqh dans lequel il rejetait les apports proposés par les écoles reconnues : "Il est absolument impossible qu’il y ait des cas pour lesquels il n’existerait aucune référence normative correspondante à travers les données scripturaires (Coran et Sunna)" (cité par Ali Merad, op. cit., p. 100).
Les pays dont le chiisme est religion d’Etat, notamment l’Iran, ont leurs propres écoles : le jafarisme, de l’imam Jaafar El-Sadiq (700-765), et le zaydisme, du juriste Zayd ibn Ali (mort en 740).
 
                    Absence de codification
Les écoles juridiques se sont imposées, mais la charia n’a jamais été unifiée et codifiée.
"Chaque école produit des manuels juridiques, sur lesquels s’appuieront les cadis (juges) pour rendre leurs jugements. Ces manuels consistent en compilations et en commentaires de cas, parmi lesquels les juges vont rechercher celui ou ceux qui sont les plus proches du litige qui leur est soumis (…). Ce dispositif dispense en principe de s’engager dans la voie jugée périlleuse d’un ijtihâd libre (…). Les manuels ne légifèrent ni ne codifient. D’où ce trait premier de la démarche juridique islamique, la casuistique, qui est antinomique avec la codification et la constitution de la charia comme droit, au sens d’un corpus de normes fixes et bien identifiées " (Nathalie Bernard-Maugiron et Jean-Philippe Bras, La charia, Dalloz, 2015, p. 26).
 
Pour conclure
Ce processus complexe a produit un immense pluralisme juridique. Le terme "charia" est donc un concept générique et complexe, comprenant de nombreuses divergences, situation que l’usage simplificateur actuel du mot ne saurait restituer et bien déroutante pour l’esprit rationnel.
L’ijtihâd (cf. supra), interdit à partir du XIème siècle, a eu pour effet de figer le droit défini par chacune de ces écoles dans un cadre historique et culturel donné. Le monde chiite a échappé à cette fermeture, ce qui peut expliquer sa plus grande capacité d’adaptation que le monde sunnite.
La fossilisation du droit musulman depuis cette période est largement responsable du retard des sociétés sunnites, surtout arabes, qui n’ont pas su ou pu anticiper les évolutions techniques et sociales des temps modernes. Les fausses promesses suscitées par les "printemps arabes" en sont l’illustration.
Paru dans Clarifier – La Petite Feuille verte, novembre 2016

La Charia - Un Dieu législateur

Publié dans De par le monde
La Charia - Un Dieu législateur
 
Le 19 septembre 2016, l’Institut Montaigne a publié un rapport intitulé Un islam français est possible. Les conclusions de l’enquête sur laquelle se base ce rapport font ressortir que 28 % des musulmans interrogés, jeunes pour la plupart, adhèrent à "un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République", considérant l’islam comme un moyen de "s’affirmer en marge de la société française".
Le mot "charia" connaît une certaine banalisation dans les médias, si bien qu’il peut donner l’impression d’être une réalité simple. Or, il s’agit d’une notion extrêmement complexe, très diverse selon les pays et les cultures, et bien éloignée de la rationalité qui prévaut dans le droit occidental. Il convient donc d’en examiner la réalité sous ses différents aspects.

 
Définitions
          Etymologie
Dans son sens littéral, le mot
charia n’a rien à voir avec la loi ou le droit islamique puisqu’il signifie "voie", sous-entendu "à suivre". Il vient de la racine char, qui, dans le désert, désignait le "chemin qui mène au puits", information importante pour les bédouins d’Arabie au VIIème siècle. Par analogie, dans le Coran, charia – terme qui ne s’y trouve que trois fois – désigne la "voie droite", qui seule mène à Dieu. C’est le chemin idéal, inaccessible car hors de portée de la créature humaine.
L’usage coranique de "charia" n’est pas exclusif à l’Islam. Il concerne aussi le judaïsme et le christianisme, religions qui lui sont antérieures et que l’Islam considère comme ayant été, au départ, révélées par Dieu, puisque les juifs ont reçu la Torah de Moïse, puis les chrétiens l’Évangile de Jésus. Mais, selon le Coran, les uns et les autres s’en sont détournés en falsifiant leurs Ecritures. Pour y remédier, une nouvelle et définitive "voie", celle de l’Islam, a été communiquée par Dieu à Mahomet. Le Coran raconte lui-même cette succession (5, 43-48 ; cf. aussi 6, 91 pour le judaïsme et 3, 50 pour le christianisme).
La "voie" coranique abroge les deux précédentes ; elle est destinée à l’humanité entière.
"Nous t’avons révélé le Livre et la Vérité, pour confirmer ce qui existait du Livre, avant lui, en le préservant de toute altération" (5, 48).
 
          Souveraineté absolue de Dieu
Or, au-delà de l’énoncé d’une doctrine religieuse et d’évocations historiques, qui relatent notamment les mauvais sorts subis par les peuples indociles ou déviants, la charia islamique ressort de la souveraineté d’un Dieu qui ne révèle rien de son essence mais à qui "
appartient le Commandement tout entier" (13, 31). Ce Dieu dicte alors à Mahomet ce qu’il convient d’accomplir pour lui obéir. " Nous t’avons ensuite placé sur une voie relative au Commandement ; suis-là donc" (45, 18). 
Et l’ordre divin comporte du permis (halal) et de l’interdit (haram), ainsi que de l’obligatoire (wâjib), du recommandé (mandûb) et du blâmable (makrûh). Selon le commentateur Qatâda (VIIIème siècle), la charia est faite "de devoirs, de châtiments, d’ordre et de défense" (Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 819). En fait, tous les actes humains, publics et privés, même les plus intimes, sont appréciés à l’aune de la charia.
 
Cette "voie" se situe dans le cadre d’une relation de maître à esclave. "
Je n’ai créé les djinns [esprits de feu] et les hommes que pour qu’ils m’adorent" (51, 56), le verbe "adorer" étant ici pris dans le sens de soumission. La charia indique le chemin à suivre pour tout musulman (identité que chaque être humain est appelé à reconnaître) aspirant à être récompensé dans l’Au-delà et à échapper aux punitions réservées aux récalcitrants. Le Coran abonde en menaces de ce genre. Cf. p. ex. "Avertis les hommes du jour où leur viendra le châtiment " (14, 44).
Le Dieu de l’Islam est donc le Législateur suprême. Il s’ensuit que l’Islam n’est pas qu’une religion, il est aussi, et inséparablement, une Loi. C’est ainsi que le mot charia est devenu synonyme de Loi islamique, ou mieux, de Loi divine.
 
Les fondements de la loi
Dans l’Islam, tout vient de Dieu, qu’il s’agisse du bien ou du mal. Dieu seul qualifie les actes humains, décide ce qui est bien et ce qui est mal, donc ce qu’il convient de faire et de ne pas faire. "Pour l’homme, l’essence du bien, ce qui le définit, c’est l’obéissance à la Loi de Dieu ; l’essence du mal, sa définition même, c’est la désobéissance à la Loi de Dieu "(Louis Gardet, Dieu et la destinée de l’homme, Vrin, 1967, p. 293).
La Loi coranique relève de l’arbitraire divin. Elle ne cherche pas d’abord ce qui convient à l’homme mais ce qui plaît à Dieu. Le Créateur se réserve même le droit de perdre certaines de ses créatures.
"
Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il égare qui il veut ; il dirige qui il veut." (16, 93 ; cf. aussi 14, 4).
 
Le Coran contient quelques emprunts au Décalogue, mais il ne reproduit pas in extenso le texte biblique dont il contredit d’ailleurs certains préceptes. Il en est ainsi pour le meurtre et la violence.

"Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les polythéistes, partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades." (9, 5) ;
"Ô vous qui croyez ! Combattez ceux des incrédules qui sont près de vous. Qu’ils vous trouvent durs. Sachez que Dieu est avec ceux qui le craignent." (9, 123) ;
"Lorsque vous rencontrez les incrédules, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez abattus : liez-les alors fortement ; puis vous choisirez entre leur libération et leur rançon afin que cesse la guerre." (47, 4) ;
"Mahomet est le Prophète de Dieu. Ses compagnons sont violents envers les impies, bons et compatissants entre eux." (48, 29) ;
En général, la violence, y compris le meurtre, est permise, voire requise, lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre du djihad
 
Pour conclure
L’élaboration de la loi échappe à la nature et à la raison humaines. C’est pourquoi l’Islam ignore le concept de "loi naturelle". La nature ne peut être source de droit, privilège qui n’appartient qu’à Dieu. Telle est la situation depuis l’échec de l’école moutazilite, fondée au VIIIème siècle à Bagdad, alors siège du califat. Son initiateur, le philosophe Wâsil Ibn Atâ, entendait limiter la toute-puissance divine en insistant sur le libre-arbitre et la responsabilité de l’homme. Cette doctrine, qui impliquait le refus de la croyance dans le caractère "incréé" du Coran, répandue jusque-là, fut contestée par l’école acharite fondée à la même époque, toujours à Bagdad, par Abou El-Hassan El-Achari. Peu après, le moutazilisme fut déclaré hors-la-loi par le calife Moutawakkil (847-861).

Association Clarifier – La Petite Feuille verte

Les messages du "voile"

Publié dans A tout un chacun
Les messages du "voile"
 
Le port du "voile" et son développement actuel comportent des signes adressés aux musulmans et au reste du monde. Ils invitent également à des réflexions concernant aussi bien le regard que l’islam porte sur l’être humain que sur son projet conquérant.
 
Protéger la femme et assurer sa liberté ; rassurer l'homme et garantir sa vertu
 Lejilbâb, dans ses variantes, met le corps féminin à l’abri de la concupiscence des hommes. "C’est un bouclier" (Bruno-Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, Flammarion, 2014, p. 155). La liberté et la sécurité de la musulmane sont conditionnées par le port de cet habit spécifique.
L’imam Hassan Amdouni, établi en Belgique, opposé au voile intégral, donne un sens identique au hidjâb.
Le hidjâbest le moyen par lequel Dieu – qu’Il soit loué – honore la femme et met fin au marchandage forcé de son charme, et à l’agression répétée du regard convoitant des hommes ! A ce niveau, le hidjâbœuvre à la fois contre une déstabilisation de l’ordre social et contre le ravalement de la femme au niveau de l’objet" (Le hidjâb, Maison d’Ennour, Paris, 2001, p. 86).
 
Leïla Babès, sociologue française d’origine algérienne, en tire cette remarque :
"Le mot d’ordre est le suivant :le corps de la femme est objet de désir sexuel, elle doit donc le voiler pour assurer la tranquillité des hommes"(Le voile démystifié, Bayard, 2004, p. 11).
Faut-il penser que l’islam considère l’homme incapable de maîtriser ses sens, au point de devoir enfermer la femme, soit chez elle, soit dans un vêtement enveloppant au dehors ?
En déduire comme l’ont fait les exégètes, tout comme le font les musulmans aujourd’hui par la surenchère à laquelle ils se livrent, que la prescription a un caractère éternel et non circonstancié, c’est reconnaître que les hommes musulmans sont des hommes sans éducation, incapables de contrôler leurs instincts animaux"(L. Babès, op. cit., p. 32).
La retenue est pourtant recommandée à l’homme par le Dieu du Coran :"Dis aux croyants : de baisser leurs regards, d’être chastes. Ce sera plus pur pour eux. – Dieu est bien informé de ce qu’ils font"(24, 30). 
 
Enfin, revêtu par une jeune fille, le "voile" indique que celle-ci est pieuse et sérieuse, donc prête à être épousée. Mais que dire de ces étudiantes qui portent un hidjâb arrangé avec affectation et coquetterie, sur un visage très maquillé et avec un pantalon moulant, comme on le voit en Egypte ou en Syrie ? Seule la chevelure présenterait-elle un élément troublant pour l’homme au point que la cacher devienne obsessionnel ?
 
Rappeler ou réintroduire la condition traditionnelle de la femme en islam
Lorsqu’il est imposé, et quelle qu’en soit la forme, le "voile" réintroduit dans l’univers mental musulman une conception traditionnelle de l’islam qui postule l’infériorité de la femme.
Il en devient l’emblème : porter le voile de façon stricte, c’est vouloir se conformer à la Sunna du Prophète etassumer tout le discours coranique de la relation entre les deux genres » (Viviane Liati,De l’usage du Coran, Mille et une nuits, 2004, p. 271).
 
          Négation de la femme en tant que personne
Le voile intégral suggère la négation de la femme en tant que personne, puisque l’expression du visage (tristesse, joie, rire, pleurs, etc.), reflet de l’intériorité, est le vecteur privilégié du dialogue entre semblables. Ce qui poussait Jihane Sadate, l’épouse de l’ancien président d’Égypte, à qualifier ses concitoyennes qui le portaient de "tentes ambulantes".
Témoignage d’une musulmane qui, ayant été contrainte de porter le niqab, recevait les félicitations de ses proches pour sa "perfection" :
Pourtant, en moi, il n’y avait plus rien. J’étais devenue rien. Sans visage, sans nom, sans volonté, sans désirs" (Zeina, Sous mon niqab, Plon, 2010, p. 88).
Non sans souffrance, elle est parvenue à se libérer de ce voile oppresseur.
 
Obstacles à des rapports humains paisibles et sains, le niqab et la burqa provoquent le regard des autres, ce qui est paradoxal.
Ces musulmanes d’Occident[qui portent le voile intégral] se comportent comme des images. Et cela pour exprimer une religion, affirmer une culture qui abomine l’ostentation en général, celle des femmes tout particulièrement, et proscrit les images" (B.-N. Aboudrar, op. cit., p. 19).
 
Le voile, quel qu’il soit, sépare. Il est ségrégatif et, comme tel, postule aussi la méfiance envers la femme.
En voilant la femme, l’islam instaure le doute et la suspicion, non seulement à l’égard de celles qui ne se conforment pas à la norme, mais à l’égard de toutes les femmes. Car, en même tempsqu’il dé-montre la femme, le voile en suggère toute la puissance magnétique sur les hommes. Voilée ou non, la femme reste donc un être dangereux, réduit à un corps qui fascine et qui inquiète." (L. Babès, op. cit., p. 44).
 
          Un féminin masculin
 C’est contre cette conception, inséparable de l’obligation du port du voile, que se sont élevés les pionniers du féminisme arabo-musulman, notamment le premier d’entre eux, l’Égyptien Qasim Amin (1863-1908), diplômé en droit de l’université de Montpellier et auteur de La libération de la femme, ouvrage qu’il publia au Caire en 1899.
Constatant l’absence de clarté du Coran qui, de toute façon, n’interdit pas aux femmes de montrer leurs visages, il en déduit que le voile relève de coutumes habillées d’un vernis religieux et qui n’ont rien de sacré.
Le voile n’est qu’une affaire de mœurs, pas de religion"(cité par Le Point, n° 2277, 28 avril 2016).
Il faut donc, explique Amin, adapter la tenue des femmes au bien de la société contemporaine. Or, à ses yeux, l’isolement, à la maison ou sous le voile dans la rue, est négatif socialement car il empêche les femmes d’être des "êtres complets" et de contribuer au progrès des sociétés islamiques. La pensée d’Amin encouragea les musulmanes à se débarrasser de leurs voiles. Le ton fut donné par sa compatriote Hoda Chaaraoui, qui se dévoila publiquement à Alexandrie en 1923.
 
D’autres intellectuels arabes ont suivi la voie d’Amin. L’un des plus connus est le Tunisien Tahar Haddad (1899-1935), auteur de La femme tunisienne devant la loi et la société (1930), ouvrage qui inspira le Code du statut personnel promulgué en 1956 à l’initiative du futur président Habib Bourguiba. Les femmes étaient désormais libres de choisir leur conjoint, de poursuivre des études, de travailler hors de leur foyer, de voter et d’être des citoyennes à part entière.
Ainsi, de nouvelles habitudes se sont propagées un peu partout jusque dans les décennies 1970-80, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’islamisme influence le retour du voile, par les idées, la persuasion et la finance.
 
Aujourd’hui, dans le chiisme (moins figé que le sunnisme), notamment en Iran, des savants se prononcent contre l’obligation faite aux femmes de se couvrir les cheveux. La réforme qu’ils préconisent est conçue comme allant de pair avec l’émancipation féminine. Ce courant se développe depuis l’élection, en 2013, de l’actuel président, Hassan Rohani.
 
Promouvoir le communautarisme, affirmer une identité et engager une stratégie de conquête
Le "voile" constitue une sorte de "certificat d’islamité", d’appartenance à la "meilleure communauté suscitée parmi les hommes" (Coran 3, 110), qui permet de distinguer les musulmanes des "mécréantes". "On se pose en s’opposant. Il y a une altérité irrémédiable et revendiquée" (V. Liati, op. cit, p. 270).
 
          Promotion du communautarisme
Le "voile" accompagne des revendications identitaires qui s’affirment dans la vie privée et sociale (cf. le refus de la mixité entre adultes) par la réclamation de droits spécifiques, conformes à la charia (loi islamique), et, sous l’excuse de la liberté religieuse, favorise le communautarisme.
Telle est la position affirmée par Ahmed Jaballah, président de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, affiliée aux Frères musulmans), le 21 novembre 1989, à l’intention du Premier ministre d’alors, Lionel Jospin, au moment de la première "affaire du voile" à l’école, survenue à Creil.
Vous laissez entendre que le Coran n’impose pas le foulard. Or le livre sacré des musulmans est très clair et très explicite, et ne laisse aucun doute sur le devoir de chaque musulmane de porter le voile"(Le Monde, 22 novembre 1989, cité par Gilles Kepel, À l’ouest d’Allah, Seuil, 1994, p. 280).
 
          Revendication identitaire
Par ailleurs, le retour du voile, qu’il soit volontaire ou qu’il relève d’un conditionnement familial ou social, postule une identité qui ne veut pas se laisser corrompre par l’influence des mœurs occidentales, jugées néfastes. En témoigne cette discussion qui s’est déroulée dans l’Algérie française entre une métropolitaine, Marie, épouse d’un musulman mais refusant de se voiler, et sa belle-mère. Marie :
Dieu n’a pas fait la figure des femmes pour la mettre derrière un rideau, honteusement ".
Sa belle-mère :
Les femmes de chez nous sont des filles de soumission et de patience et non des effrontées dont chacun, dans les rues, peut connaître le visage pour ensuite salir l’honneur"(B.-N. Aboudrar, op. cit., p. 93).
 
          Stratégie conquérante
La propagation du "voile" en Europe, la solidarité envers les musulmanes "victimes" de la laïcité et la mobilisation de l’Oumma (la communauté islamique) sont au service d’une stratégie de conquête mise en œuvre par les réseaux liés aux Frères musulmans. C’est ce que démontre  Paul Landau, spécialiste de l’islamisme, dans son enquête sur l’UOIF, Le Sabre et le Coran (éd. du Rocher, 2005). Projet auquel s’oppose le mouvement Objectif France, présidé par Rafik Smati, Français d’origine algérienne.
L’évolution vers le radicalisme religieux au fil du temps me confirme dans la conviction que le foulard islamique n’est pas un attribut religieux, mais un outil de conquête politique. Ne soyons pas naïfs : le voile est un étendard de l’islamisme !"(Site Nouvelles de France, 27 avril 2016).
 
Pour conclure
Ce n’est pas en tant que vêtement – sauf dans ses formes aliénantes ou disgracieuses – que le voile islamique pose problème mais à cause du projet dont il est le vecteur, aussi bien dans les pays de tradition musulmane en cours de réislamisation que dans les pays où l’islam s’établit à travers l’émigration.
Selon Hanifa Chérifi, membre du Haut-Conseil à l’Intégration, les atermoiements de l’Etat français ont entraîné un processus dangereux pour l’unité nationale.
Si l’on s’était donné le temps de la réflexion, on se serait rendu compte que le port du voile est un obstacle au processus d’intégration scolaire, sociale et, surtout, d’intégration dans le monde du travail"(Le Monde, 16-17 décembre 2001).
Il reste aux Etats européens à ouvrir les yeux sur cette réalité et à prendre les mesures qui s’imposent. Saisie d’une affaire concernant l’employée musulmane d’une entreprise belge qui refusait de retirer son foulard islamique sur le lieu de son travail, l’avocate générale de la Cour de Justice de l’Union européenne a estimé, dans ses conclusions, que cette interdiction "peut être licite" car"elle ne constitue pas une discrimination directe fondée sur la religion, dès lors que cette interdiction s’appuie sur un règlement général de l’entreprise interdisant les signes politiques, philosophiques et religieux visibles sur le lieu de travail" (Le Figaro, 1er juin 2016).

Paru dans Clarifier, La Petite Feuille Verte, juin 2016

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