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BELLAMY Francois-Xavier

BELLAMY Francois-Xavier

Né le 11 octobre 1985
Célibataire


Professeur de philosophie


Ecole Normale Supérieure (Ulm)
Maîtrise en éthique et en philosophie politique - Paris IV Sorbonne
Agrégé de philosophie
 
Chargé de mission pour les études au cabinet du Ministre de la Culture et de la Communication (2006-2007)
Conseiller technique au cabinet du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice (2008-2009)
 
Depuis 2008 : maire adjoint (sans étiquette) à Versailles, délégué à la Jeunesse et à l'Enseignement supérieur

Ouvrages
Les Déshérités ou l'urgence de transmettre (2014)

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L'homme peut-il être inhumain ?

Publié dans A tout un chacun
L'homme peut-il être inhumain ?
 
Il y a quelques heures, cinq hommes ont été interpellés à Toulouse. Ils sont soupçonnés d’être impliqués dans un acte particulièrement atroce : le 16 septembre dernier, au cours d’une soirée, une jeune fille était victime d’un viol en réunion. Comble de l’horreur, ses agresseurs hilares filmaient la scène en direct. En apercevant ces images au hasard des réseaux sociaux, je n’ai pu en regarder plus de quelques secondes – la vidéo a heureusement disparu depuis. Mais il reste d’une telle scène, avec l’écœurement qu’elle provoque, cette question obsédante : comment l’homme peut-il tomber si bas ? Comment pouvons-nous être inhumains ?
 
Une telle question est étonnante : elle suppose que le nom d’humain n’est pas seulement celui d’une espèce, mais aussi d’une qualité, le signe de la bonté qui serait naturelle à l’homme. Ce postulat a été défendu par un philosophe, qui en fait son acte de foi : tout au long de son œuvre, Jean-Jacques Rousseau ne cesse de supposer que l’homme est un être originairement bon, aussi innocent et incapable de nuire que ne le sont les autres vivants. Bien sûr, tout l’univers naturel est marqué par des rapports de lutte, de prédation et de mort : il arrive que l’animal tue pour survivre. Mais cet instinct de survie est son seul motif ; seul l’homme est capable de tuer, de blesser, de faire souffrir pour son plaisir, ou par orgueil, entrant dans des logiques de concurrence mortifères qui semblent bien étrangères à la simplicité du monde animal.
Cette innocence originaire, nous l’avons perdue, affirme Rousseau, en entrant dans l’état social où nous vivons aujourd’hui. Car la société remplace la paisible solitude par la compétition effrénée, la santé de l’instinct par les complexités de la raison, et la norme du besoin par l’énormité du désir. En quittant l’état animal, nous perdons ces bornes que la nature fixe aux pulsions de tous les êtres vivants, et nous voilà seuls parmi eux capables de commettre de telles atrocités. Face au "bon sauvage" encore tout près de la pureté primitive, l’homme le plus civilisé est aussi le plus barbare.
 
Par le mot de "barbare", les grecs de l’antiquité désignaient pourtant les sons inarticulés qui sortent de la bouche d’un homme qui ne saurait pas parler. Laisser l’homme à son état brut, c’est l’abandonner à une brutalité qui lui est bien peu naturelle. Car l’homme est singulièrement un être de culture ; et quand il décrit sa bonté, Jean-Jacques oublie simplement qu’elle a besoin d’une société tout entière pour s’accomplir peu à peu.
En affirmant que "tout homme est par nature un animal politique", Aristote affirme que la condition humaine ne se réalise que par la qualité de la cité dans laquelle il s’inscrit. "Si l’homme, parvenu à toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice. C’est alors l’être le plus pervers et le plus violent ; il n’a que les emportements brutaux du sexe et du ventre."
Quand la cité se disloque, l’humanité se défait. C’est la raison pour laquelle la barbarie de ce viol ne peut que nous concerner : cet épisode sinistre, et si peu isolé hélas, nous redit combien il est urgent de retrouver, et de sauver, les conditions indispensables pour que l’homme ne soit pas inhumain.

Paru sur www.fxbellamy.fr/blog, 18 octobre 2018

"Honneur au sacrifice...

Publié dans A tout un chacun
"Honneur au sacrifice d'un officier français"
 
Arnaud Beltrame, ce soldat d'exception, nous lave de nos médiocrités et nous engage à nous ressaisir, explique le professeur de philosophie*.
 
Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s'expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d'un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n'est détachable. Ce n'est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l'on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d'une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s'exprime en fait une intention - à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s'est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n'est finalement que l'émanation visible.
 
Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu'il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s'improvise pas ; et c'est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s'est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l'officier n'a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l'action, ne peut être que simple, aussi simple qu'il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d'un grand sportif, d'un grand artiste, paraissent simples, parce qu'ils sont en fait l'expression d'une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s'était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d'officier, a simplement été au bout de ce choix qu'il avait fait - et qui l'avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s'invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s'il n'avait pas été préparé par l'effort de toute une vie ; par l'esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l'âme de tout un peuple.
C'est sans doute pour cette raison qu'instinctivement, toute la France se sent touchée à travers lui. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d'autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l'impératif de la rentabilité et par l'obsession numérique, l'acte de cet officier n'enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C'est une vie pour une vie. À la fin, le compte est le même : en termes de big data, l'événement est invisible. Pour l'éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd'hui, son geste n'a servi à rien ; et j'ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d'autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.
 
Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu'en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste - et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.
Victoire contre le terroriste : son but était d'arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu'elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n'est plus une victime passive ; il nous rend l'initiative. Mourir n'est pas subir, dès lors qu'on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n'admirent rien tant que les martyrs.
Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d'armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d'intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de "l'émancipation de l'individu".
Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d'Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu'un tel abandon advienne, il nous faut d'abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l'échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l'émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.
 
La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au général X. Un peuple est plus qu'une juxtaposition d'individus qui "vivent ensemble". Cela, nous l'avons appris, comme d'autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable "désert de l'homme". Et la soif qu'il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n'avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l'islamisme - ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu'à faire d'un meurtrier un martyr. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.
Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l'islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d'exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis ces méfaits. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu'à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu'il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.
Paru dans Le Figaro, 26 mars 2018
* Ancien élève de l'École normale supérieure. Agrégé de philosophie

La stratégie de l'ambiguïté

Publié dans Du côté des élites
"au-delà des apparences"
 
Le scrutin de dimanche dernier marque un événement dont il faut saisir l'enjeu, en allant au-delà des apparences : loin du renouveau politique qu'on nous décrit, il est un nouveau moment de la crise politique que traverse notre pays. Cet événement est absolument paradoxal : le nouveau président de la République obtient à la fois le plus faible résultat aux législatives de la Ve République et la majorité la plus écrasante. Il rassemble le plus petit nombre d'électeurs et le plus grand nombre d'élus. Contrairement aux apparences, il n'y a pas de dynamique en faveur d'En marche ! depuis les élections présidentielles : ce nouveau parti perd déjà des électeurs. Ce qui explique son triomphe, c'est seulement l'abstention massive qui a caractérisé ce scrutin. Nous sommes donc en passe d'avoir le Parlement le moins représentatif, celui qui exprimera le moins la réalité des sensibilités qui caractérisent la société et l'électorat français. Un pas de plus dans la crise.
 
On ne saurait en faire le reproche à Emmanuel Macron ; ainsi en ont voulu les électeurs abstentionnistes. Il est pourtant un point sur lequel son mouvement manque au véritable renouveau dont notre pays a besoin : c'est l'exigence de transparence. Notre vie démocratique ne se relèvera pas de cette crise sans un débat qui soit clair et qui permette à chaque Français de faire un vrai choix d'avenir. Pour qu'un vote soit vraiment libre, l'isoloir ne suffit pas : il faut encore que l'électeur ait été clairement informé de ce qui sera fait de sa voix. Or qui sait au juste aujourd'hui où nous emmène vraiment cette nouvelle majorité ? Vers la réforme du droit du travail, par exemple - mais laquelle exactement ? On nous répond qu'elle se discute directement avec les syndicats, comme si les Français n'avaient pas le droit de savoir, au moment où ils vont voter, ce qui sera contenu dans ces réformes qui pourtant les touchent si directement.
La stratégie de l'ambiguïté, qui a fait l'élection d'Emmanuel Macron, est recyclée avec succès dans le flou le plus total qui entoure ces législatives. Dans beaucoup de circonscriptions en France, comme c'est le cas dans la mienne, les candidats d'En marche ! refusent tout débat public, alors que l'échange des points de vue est la condition essentielle de l'exercice démocratique. Que craignent-ils d'assumer ? Quel cap poursuivront-ils à l'Assemblée, sinon les choix du président ? Que savent-ils eux-mêmes au juste des lois qu'ils voteront demain ?
 
Au fond, c'est de la nature même de la politique qu'il est question aujourd'hui. Bien sûr, les grands partis traditionnels, et notamment à droite, ont profondément déçu, en particulier par cette absence de transparence et de fidélité scrupuleuse au choix des citoyens. Maintenant, le rôle de la génération qui vient est de contribuer à donner à notre pays le renouveau dont il a tant besoin. Et ce renouveau commence par le dialogue, c'est-à-dire par la capacité de vivre la rencontre de points de vue différents, assumés, transparents, qui puissent offrir à la société la possibilité d'un vrai choix. Depuis que la Grèce antique a inventé la forme politique, elle est le cadre institué pour faire vivre le pluralisme. Car la politique, ce n'est pas que de l'économie, de la technique, de la gestion : c'est d'abord un effort pour dessiner la plus juste vision de l'homme et de la société, et cet effort passe nécessairement, en démocratie, par l'exercice du dialogue. Il est toujours préférable de rencontrer une proposition cohérente, claire, et par là prête à ce dialogue, plutôt qu'une suite d'ambivalences qui construisent un consensus factice en empêchant le débat. Le refus de dialoguer ne peut, comme nous l'avons vécu ces dernières années sur des questions pourtant essentielles, que produire de la tension. Tout ce qui affaiblit le pluralisme dans le champ des institutions prépare tôt ou tard la violence sur le terrain social. Si l'alternative n'existe plus dans le champ des institutions, l'aspiration des citoyens à choisir leur destin débordera un jour la forme politique, l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain.
 
C'est cet exercice politique qui est en jeu dans le second tour que nous allons vivre. Le renouveau que nous espérons commence dimanche, par le choix d'un clivage réactualisé autour des grandes questions qui feront le XXIe siècle. Les réflexes partisans étaient devenus caricaturaux, faute d'exprimer la complexité de ces nouveaux enjeux. Mais si nous prenons au sérieux le projet d'Emmanuel Macron dans ses moments de vérité, il apparaît clairement que la droite doit maintenant, à partir de son propre héritage intellectuel, lui apporter une réponse renouvelée, intelligente et claire, pour équilibrer au mieux la vie politique de demain. Oui, nous pensons qu'il y a une culture française et que, pour refaire l'unité de notre société aujourd'hui si fragilisée, il faut la partager à nouveau. Oui, contrairement au progressisme fasciné par la "société liquide", nous croyons aux permanences qui fondent une société et la rendent capable de se saisir des opportunités de l'avenir. Oui, nous devons retrouver le sens des solidarités concrètes que notre famille de pensée a toujours mis au-dessus de tout matérialisme. Oui, notre histoire intellectuelle sait la nécessité de la transmission, et donc aussi d'une écologie cohérente, qui laissera aux générations suivantes un monde vraiment vivable, mais aussi un homme vraiment humain et non amputé par les mirages du progrès technique. Sur tous ces sujets, malgré les ambiguïtés du nouveau pouvoir, il est au moins probable que nous aurons à apporter une vigilance indispensable. La clarté de l'engagement est la condition de toute convergence qui ne soit pas opportuniste et donc décevante pour le citoyen ; elle est aussi et surtout le principe d'un dialogue qui constitue à soi seul le plus sûr garde-fou que la démocratie apporte à l'exercice du pouvoir politique. C'est cela qui est en jeu dans le vote de dimanche prochain.
Auteur des "Déshérités ou l'urgence de transmettre" (Plon, 2014).

Paru sur Figarovox, 14 juin 2017

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